Moi, Dr Hayes, top-model
Après un rapide déjeuner – sandwich et…
3.
Après un rapide déjeuner – sandwich et jus d’orange –, Ann se rendit au débarcadère, sans pourtant se faire trop d’illusions. Il y avait de fortes chances pour qu’il se soit ravisé, fort de l’excuse classique du patient de dernière minute au cas où il la rencontrerait de nouveau. Elle-même y avait eu recours bien des fois.
Installée sur un banc en plein soleil, le bord de son chapeau rabattu sur les yeux, elle sortit un petit livre de son sac, résolue à patienter tranquillement. Quel bonheur, aussi, d’oublier un peu les austères traités médicaux et les journaux scientifiques qui étaient son lot quotidien !
— Ce doit être un très bon livre !
Elle releva brusquement la tête en sursautant.
— Greg ! Depuis combien de temps êtes-vous là ?
En clignant des yeux contre le soleil, elle eut un choc à la vue de la silhouette athlétique dans un short et un polo blancs, et de sa peau qu’elle n’avait pas vue si bronzée la veille au soir.
— Assez longtemps pour me demander si j’oserais vous interrompre. Vous paraissiez tellement absorbée ! J’admire votre concentration, chère mademoiselle.
Elle se leva d’un bond.
— Excusez-moi… Je suis prête à vous suivre.
— Que lisiez-vous ? Ce devait être bien captivant. Je vous ai dit bonjour trois fois, sans réponse.
Allons donc ! Le Dr Rivers n’était pas homme à attendre si patiemment une réponse.
— C’est un roman.
Il jeta un coup d’œil au titre et parcourut le résumé avec un petit sourire condescendant.
— Vous aimez les romans ?
Menton levé, elle le défia du regard.
— Vous ne lisez jamais que des ouvrages de médecine ? Hippocrate, bien sûr, et Giovanni Morgagni, De sedibus et causis morborum, 1761 ? Je me trompe ? Moi, j’aime me changer les idées, découvrir le monde, l’art, la littérature. Pas vous ?
Il resta abasourdi.
— Vous connaissez ces vieux traités de médecine ?
— Jamais de la vie, j’ai lu un article dans un magazine !
Après un temps de réflexion, il haussa les épaules et abandonna la polémique.
— Si ça vous amuse…
Il ne semblait pas convaincu. Mais Ann tenait à avoir le dernier mot.
— De toute manière, les romans sont destinés aux femmes, c’est bien connu – les hommes, eux, font de la politique… ou de la médecine, docteur Rivers.
Il la dévisagea sans répondre, manifestement à court d’arguments, et dut juger plus prudent de renoncer à toute lutte, car il se tourna pour désigner le port, de son bras tendu.
— Mon bateau est au bout de la rade. Vous venez ?
Dissimulant un petit sourire malicieux, elle le suivit. Chemin faisant, elle l’étudiait du coin de l’œil. Il semblait plus jeune dans cette tenue sport que dans son élégant smoking de la veille. Ann fut frappée de le voir si bronzé, corps musclé, athlétique. Il avait donc plus de loisirs qu’il n’en avouait, et devait s’octroyer de grandes plages de temps en extérieur. Même à travers les lunettes noires, le regard qu’il posait sur elle était toujours un choc pour Ann. Elle se surprit à espérer que son petit débardeur à rayures bleues et blanches, et son pantalon blanc seraient du goût de son compagnon. À la dernière minute, elle avait renoncé à sa première idée de mettre un short très court – était-ce par pudeur, ou par prudence ? Quand il l’avait invitée, la veille au soir, quelles étaient ses intentions ? Comment savoir s’il ne s’agissait pas là d’une nouvelle formulation de la proposition classique : « Puis-je vous faire admirer mes estampes japonaises ? »
S’il avait bien peu d’estime pour les mannequins, il devait avoir aussi une piètre opinion de sa moralité. De là à ce qu’il essaye d’en profiter…
Eh bien, s’il l’avait conviée à bord de son bateau dans ce seul but, elle saurait lui donner du fil à retordre. Monsieur en serait pour ses frais. Surtout qu’elle n’était pas d’humeur à flirter. Mais peut-être n’avait-il pas coutume qu’on lui résiste ? Quelle serait sa réaction ? Après tout, elle serait seule avec lui, très loin sur le grand Pacifique.
Elle rejeta ses cheveux sur les épaules d’un geste décidé : qui vivrait verrait. Elle n’était pas non plus totalement dénuée de ressources.
— Vous avez l’air bien sévère tout à coup.
Elle lui jeta un regard en biais. Un sourire amusé flottait sur ses lèvres et, elle en était sûre, derrière les lunettes noires, ses yeux avaient un éclair moqueur.
Avait-il deviné ses inquiétudes ? Lisait-il donc en elle comme dans un livre ouvert ? Fâchée de s’être laissé surprendre, elle eut recours à la première explication qui lui vint à l’esprit.
— C’est… mon chapeau qui me gêne.
Elle l’ôta d’un geste vif, et réussit à lui sourire en matière d’excuse.
— J’en porte rarement. J’ai horreur de ça.
— Mais il faut absolument le garder ! Ce n’est qu’à ce prix que vous préserverez votre teint de pêche.
Beau compliment, en vérité ! Elle répliqua vertement :
— Si je m’inquiétais de cela je n’aurais pas accepté de venir avec vous m’exposer au soleil et au vent.
— C’est juste, encore un mystère ! Vous ne vous souciez pas non plus de vos cheveux ?
Il effleura d’une main légère ses beaux cheveux d’un blond tendre, à peine une seconde, mais ce fut assez : un long frisson parcourut la jeune femme des pieds à la tête, telle une ride sur l’eau calme. Elle-même en fut toute surprise. C’était étrange, elle n’avait éprouvé ni répulsion ni plaisir, seulement le besoin instinctif de se soustraire à ce contact, aussi discret fût-il.
Elle s’écarta un peu, s’appliquant à jouer la désinvolture.
— Vous pensez que j’ai tort ?
— La plupart des dames qui viennent ici s’inquiètent des effets du climat tropical sur leur teint, leurs cheveux, ce qui d’ailleurs gâche en partie leurs vacances.
À l’évidence, il s’efforçait en vain de comprendre. Un mannequin qui faisait fi de ces détails le déroutait. À son regard inquisiteur, elle comprit qu’il risquait de poser des questions gênantes et elle s’empressa de le devancer.
— Moi aussi, je devrais faire attention, bien sûr. Mais j’aime tant le sport et surtout l’eau. Tant pis, je réparerai les dégâts quand je serai rentrée. Pour le moment, j’ai bien l’intention de me détendre et de prendre du bon temps.
Allons bon… Un tel propos pouvait très bien être pris pour une invite, à peine déguisée ! Pour se rattraper, elle se hâta de préciser :
— Ce qui signifie avant tout, pour moi, faire du sport. Demain, par exemple, de la pêche sous-marine. Je me suis inscrite au club, je brûle d’impatience.
Elle n’osa pas lever les yeux pour voir s’il était déçu ou soulagé.
— J’espère bien qu’ils ne vous permettront pas de plonger sans une combinaison spéciale. Ce serait inexcusable. Il vous en faudra une absolument, vous vous souviendrez ?
Quel sérieux tout à coup ! Il en faisait même un peu trop. Etait-il en train de se moquer d’elle ? De lui raconter des histoires ? Cette fois, elle le regarda bien en face, et constata avec surprise qu’il ne plaisantait pas. Il hochait la tête gravement, les lèvres serrées, le regard ferme. Déconcertée, elle voulut en savoir plus.
— C’est si important ? De quoi s’agit-il exactement ?
— Ce sont des combinaisons en caoutchouc très lisse et très épais, pour protéger des piqûres et des morsures.
— Ah, mais oui, j’en ai vu dans une boutique. Elles sont très raides, n’est-ce pas ? Je me suis demandé à quoi elles pouvaient bien servir. Surtout qu’elles doivent être horriblement chaudes dans ce climat.
— Oui, elles sont pourtant indispensables. Dans ces eaux tropicales, il y a beaucoup de poissons venimeux, c’est très dangereux.
— À ce point ?
— Encore plus que vous ne le croyez. Certains sont mortels.
On aurait dit qu’il avait eu du mal à prononcer ce mot. Mais au fond, il n’y avait rien là de surprenant. Il avait dû se trouver en présence de cas semblables, et même perdre des malades de cette façon. Comme tous les touristes arrivant ici, elle avait été avertie de la réalité du danger. Mais elle avait eu du mal à y croire vraiment. La beauté des récifs de coraux, de cette eau bleu turquoise, des plages lisses avec leurs palmiers luxuriants qui se balançaient sous la brise, tout conspirait à rendre ce péril bien irréel. Mais de s’entendre avertir avec tant de véhémence, elle ne pouvait que s’incliner.
— Bien, docteur, je ferai attention. Savez-vous où je pourrais louer l’un de ces carcans ?
— Je demanderai à Mélanie de vous prêter la sienne, vous êtes à peu près de la même taille.
Ann eut un pincement au cœur. Mélanie, qui était-ce donc ? Sa femme ?
Comme s’il l’avait devinée, il ajouta :
— C’est mon infirmière et mon assistante à la clinique. Elle vient avec nous cet après-midi, avec son mari, Nick Dane, directeur du service des ventes de l’île, ainsi qu’un confrère, lui aussi dans l’immobilier à Melbourne, Peter Moss.
Elle crut discerner dans sa voix une note sourde de moquerie contenue. Il mettait les choses au point : elle n’aurait rien à craindre de lui, puisqu’il avait pris garde à ce qu’ils ne soient pas seuls tous les deux. Dans cette île, on devait jaser beaucoup, et le D r Rivers ne tenait probablement pas à prêter le flanc aux ragots.
Elle se détendit. Voilà qui lui convenait parfaitement, et même la soulageait. Il n’avait donc pas eu de mauvaises intentions en l’invitant ! Pourtant, elle était ennuyée : il lui faudrait faire connaissance avec des inconnus, leur parler, être aimable. Elle était venue dans cette île perdue pour être seule, et tâcher de voir clair en elle-même. En outre, les mondanités n’étaient pas son fort.
Greg mit son silence et son air pensif sur le compte d’une certaine appréhension.
— Tout ira bien, vous verrez, ils vous plairont. Mélanie est la gaieté même. Nick est un passionné de voile, mais il a rarement le temps d’en faire. Quant à Peter Moss, c’est un garçon agréable, charmant, très beau et… célibataire.
Il appuya cette dernière remarque d’un coup d’œil insistant qui la froissa. Il était donc persuadé qu’elle n’avait, comme toutes ses pareilles, qu’une idée en tête, trouver un mari au physique avantageux, ou très riche ! À moins qu’il recommande ainsi ce jeune homme pour détourner son attention, au cas où elle aurait des vues sur un certain D r Rivers !
— Je ne vois pas en quoi cela me concerne, je regrette.
Ann s’animait, prise par une indignation croissante.
— Vous insinuez que je ne pense qu’à trouver un mari ? C’est flatteur. Non, docteur Rivers, vous vous trompez du tout au tout. Je ne suis pas venue ici pour me lier à un homme, mais pour en fuir un !
Elle pressa vivement sa main sur sa bouche. Mais c’était trop tard. Elle détourna la tête, pour éviter de voir l’expression interrogatrice de son compagnon. D’ailleurs, elle ne répondrait pas à ses questions : parler de sa rupture avec Jonathan la conduirait inévitablement à révéler quel était son véritable métier.
Mais il se contenta de lever les deux mains en signe de trêve – ou peut-être d’excuse ?
— Je n’avais pas l’intention de vous offenser, soyez-en sûre, je voulais simplement vous renseigner sur mes autres invités.
Il eut un sourire doux, infiniment apaisant. Lui aussi avait beaucoup de charme, quand il le voulait…
— Si d’aventure ce jeune homme vous importunait, faites-moi signe, je volerai à votre secours.
Elle répliqua plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu :
— Ravie de pouvoir compter sur vous. Encore que je ne sache pratiquement rien à votre sujet. Hier, vous vous disiez libre. Cela signifie que vous êtes également un célibataire ?
— C’est exact, mais je…
— Alors, c’est avec Nick Dane que je serai tout à fait en sécurité, puisque son épouse sera avec nous.
Greg eut un petit sourire amusé.
— C’est curieux, d’où me vient cette impression que vous n’auriez pas besoin de protection, même contre Barbe Bleue ?
Ses années d’études et de travail dans une branche encore dominée par les hommes avaient effectivement donné à Ann cette assurance tranquille qui la protégeait, même dans une grande assemblée d’hommes.
Elle rit doucement, pour elle seule. Elle aussi avait des secrets, qu’elle ne livrerait pas si facilement.
Tout au bout du quai, il lui désigna un grand yacht d’un blanc immaculé. Elle en eut le souffle coupé.
— Oh ! Quelle merveille !
— Il vous plaît ?
— Vraiment, je serais difficile. Il faut combien de personnes pour le manœuvrer ?
— Une seule suffit avec le pilote automatique. Mais c’est mieux avec deux ou trois.
Il salua de la main la jeune femme brune déjà à bord. Ann reconnut la personne assise à sa table pendant le défilé de mode. À son côté un homme en T-shirt rayé souriait avec enjouement. À l’arrivée du bateau, un homme s’affairait à enrouler des cordages sur le pont de bois.
Greg l’aida à franchir la passerelle instable, et fit les présentations.
Mélanie avait toujours le sourire aux lèvres, sourire contagieux qu’Ann lui rendit avec chaleur. Elle était effectivement la gaieté même, et son visage menu aux cheveux coupés très court avait beaucoup de charme. Ses yeux étaient dissimulés derrière les lunettes noires indispensables pour sortir en mer et se protéger de la réverbération aveuglante du soleil.
Tout naturellement, le Dr Rivers n’avait pas quitté les siennes, et pourtant Ann aurait juré qu’il avait un regard moqueur quand il lui présenta Peter Moss. Le garçon était beau, indéniablement, avec un physique de jeune premier : une peau claire, des cheveux blonds soyeux, un visage glabre et lisse, aux traits irréprochables. Lui aussi était présent au défilé, mais Ann ne lui avait accordé qu’un regard distrait. C’était le Dr Rivers qui avait monopolisé son attention et l’avait troublée par son air de profond ennui et de mépris souverain.
Elle s’étonna de voir Greg aussi vivant, naturel, spontané. Il devait aimer beaucoup les Dane.
— Nick ! Viens par ici, je te présente Ann. Tu te souviens, nous l’avons vue hier soir.
Quel accueil franc, direct ! Quelle poignée de main chaleureuse ! L’homme n’était pas précisément beau, mais d’abord agréable, il inspirait une sympathie immédiate. Ses cheveux blonds avaient des reflets roux au soleil et son visage énergique, constellé de tâches de rousseur, arborait un sourire de petit garçon. Ann se détendit. Vraiment, Nick et Mélanie formaient un couple adorable.
Ils parlèrent un moment du défilé organisé par M me Magatelli, auquel ils avaient pris grand intérêt et, discrètement, complimentèrent Ann sur sa propre prestation. Puis chacun fut réquisitionné et mis à un poste pour manœuvrer hors du port le yacht imposant. Après quoi, Nick et Mélanie hissèrent les voiles et Greg qui était à la barre ordonna que l’on coupe le moteur. Après avoir aidé Mélanie pendant qu’ils sortaient de la rade, Ann dut se contenter de ne pas gêner la manœuvre.
Ce qui eut pour conséquence de la laisser un instant désœuvrée en compagnie de Peter Moss. Elle s’accouda près de lui contre le bastingage, mais ne tarda pas à découvrir qu’il était aussi fat et superficiel que joli garçon. Ses compliments alambiques ne réussirent qu’à lui mettre les nerfs en pelote. Mais il était impossible d’échapper à ses avances insistantes. Il se pencha vers elle, laissa glisser un regard humide et velouté entre ses paupières mi-closes, sans doute pour lui laisser le loisir d’admirer ses longs cils recourbés. C’était carrément ridicule, il poussa un long soupir significatif.
— Ah, comme j’aurais aimé faire votre connaissance plus tôt ! Malheureusement, il faut que je reparte demain.
Autrement dit, si elle voulait profiter de la chance inouïe qui lui était offerte, il importait de brûler les étapes.
Il s’était rapproché d’elle, avec un air langoureux. Elle recula discrètement et jeta un regard implorant en direction de Greg. Sans trop y croire, elle espérait qu’il se souviendrait de sa promesse. Mais elle fut agréablement surprise : il fit signe à Nick de venir le remplacer à la barre, et les rejoignit sans perdre un instant.
— Excusez-moi. Mon vieux, vous allez attraper un coup de soleil terrible. Il est traître par ici et vous avez la peau très claire. Dans la cabine, sur l’étagère tout de suite à gauche en entrant, vous trouverez de la crème solaire et surtout, n’oubliez pas, de la pommade de zinc pour votre nez. Vous verrez, il est déjà bien rouge. Si vous n’avez pas apporté de chapeau, il y en a dans la penderie, mettez-en un sans faute.
Peter, très impressionné, et extrêmement inquiet pour son teint, s’empressa de suivre ces judicieux conseils. Greg et la jeune femme échangèrent un regard de connivence.
— Merci bien. Quel pot de colle ! Et vous le trouviez charmant ?
— J’aurais cru que ce genre d’homme vous plairait.
Son visage était impassible. Avec ces lunettes noires, pas moyen de savoir s’il parlait sérieusement. Mais il poursuivit, toujours impénétrable :
— Pendant le défilé, ce jeune don Juan n’a pas manqué de nous faire savoir qu’il avait eu un succès fou auprès de certains mannequins, alors…
Ann eut une grimace de dépit.
— Je vois. Et je constate de nouveau que vous n’avez pas une très haute opinion de moi.
— Détrompez-vous. Si c’était le cas, je ne me serais pas précipité à votre aide. Mais je vous ai froissée, encore une fois. J’en suis désolé. Ne faites pas attention. Quand vous me connaîtrez mieux, vous vous habituerez : je ne taquine que les gens qui me sont sympathiques.
Ann eut un étrange petit frisson dans le dos. Comment devait-elle interpréter ce qu’elle venait d’entendre ? Pour recouvrer son bon sens, elle s’efforça de penser à Jonathan, mais sans grand succès. Depuis quelque temps, son visage lui paraissait flou. Le souvenir de Jonathan s’estompait. Elle se sentit coupable : ne lui manquait-il pas ? Du temps où tout allait si bien entre eux, elle n’aurait jamais passé plus de deux jours sans désirer sa présence.
— Bien. Je ne vous importunerai pas davantage. Je vais vous envoyer Mélanie. Avec elle, vous allez vous dérider, vous verrez.
Il avait déjà tourné les talons. Mais pourquoi ce ton brusque ? Regrettait-il ses propres paroles ?
Quelques minutes plus tard, Mélanie vint s’accouder à côté d’elle.
— Tout va bien ? Vous passez une bonne journée ? Pas autant que Nick, je parie. Regardez-le, il est dans son élément ! Il adore la voile, c’est une passion chez lui.
Elle parlait avec une gaieté souriante, mais dans sa voix, Ann crut déceler une note de tristesse qui l’intrigua.
— Il n’a pas de bateau à lui, comme la plupart des gens d’ici ?
L’infirmière ôta ses lunettes de soleil et en essuya les verres avec un soin exagéré.
— Il en avait un, mais il l’a vendu quand il s’est aperçu qu’il ne s’en servait pour ainsi dire jamais. Avec son travail, il n’a pas une minute à lui.
Au repos, de petites rides d’amertume apparaissaient au coin de ses lèvres et dans ses yeux une ombre de nostalgie. Ces signes à peine perceptibles n’échappèrent pas à la jeune femme.
Mais Mélanie remit ses lunettes et sourit largement. Ainsi tout rentrait dans l’ordre.
— Oh ! Je ne me plains pas. Je sais qu’il s’échine pour nous. C’est aussi l’autre raison pour laquelle il a vendu le bateau, pour placer l’argent. Avec les intérêts et nos deux salaires, nous espérons nous installer à notre compte : un service de location de bateaux. C’est notre rêve !
Malgré les efforts de sa compagne pour maintenir une apparence enjouée, Ann ne s’y trompait pas, il y avait quelque chose qui clochait. Voyons… elle et son mari avaient dépassé de peu la trentaine, quel pouvait être le problème ?
— Vous avez des enfants ?
Voilà. Les lèvres de la jeune femme avaient tremblé légèrement.
— Ce serait… ce serait possible, bien sûr, mais quelle vie ! Il n’est jamais à la maison.
Soudain, son visage se durcit – elle était rentrée dans sa coquille.
— Mais je ne sais pas pourquoi je vous parle de tout ça. Excusez-moi, j’oublie que vous êtes en vacances, je vous ennuie.
— Pas du tout. Je me suis toujours intéressée aux autres. Je dois tenir ça de mon père, qui est médecin.
La tête penchée de côté, Mélanie la fixait avec attention.
— Vous êtes gentille, et très sympathique. Aussi, je voudrais vous mettre en garde. Je vous en prie, ne le prenez pas mal, mais…
Après une dernière hésitation, elle se lança.
— N’allez pas vous monter la tête à propos de Greg parce que, d’habitude, lui et les mannequins… Vous auriez dû l’entendre hier soir.
— Je sais ce qu’il pense de… de nous. C’est pourquoi je ne risque pas de me faire des illusions. Il s’occupe de moi uniquement parce que Sarah Magatelli le lui a demandé. Et puis, il y a un homme dans ma vie, qui veut m’épouser.
Cet aveu qui n’en était pas un lui fit monter le rouge aux joues. Mais après tout ce n’était pas vraiment un mensonge, pas tout à fait, du moins. Jonathan était certainement toujours prêt à se marier avec elle – si elle acceptait ses conditions, bien entendu.
— Ah, bon, il veut vous épouser ? Et vous, que voulez-vous ?
— Je… je ne sais pas. Il exige que j’abandonne mon métier.
— Parce que lui aussi a quelque chose contre les mannequins ? C’est un virus, ma parole !
Ann avala sa salive. Si seulement elle avait pu tenir sa langue ! Elle était bien avancée à présent.
— Non, enfin, je ne crois pas. C’est plutôt qu’il veut une femme qui se consacre exclusivement à son intérieur, à ses enfants. Il est très vieux jeu.
— Et vous n’êtes pas d’accord, je parie ?
Mélanie n’avait pas songé à dissimuler à quel point elle était scandalisée, et pourtant Ann perçut dans sa voix comme de l’envie, une certaine nostalgie. Ainsi, femme au foyer, mère de famille, était-ce cette existence qui l’aurait comblée ?
— Alors, il n’y a pas à s’y tromper, déclara-t-elle d’un ton péremptoire. C’est que vous ne l’aimez pas vraiment.
Satisfaite de la seule explication qu’elle puisse concevoir, il lui sembla que tout était dit, et elle reprit son sujet.
— En tout cas, pour revenir à Greg, ne vous laissez surtout pas prendre à ses manières. Sachez qu’il ne peut pas s’intéresser à vous, je veux dire sérieusement.
Ann se rembrunit.
— Ses manières ? Avec moi, il est plutôt distant. Et puis, je n’ai pas besoin de complications sentimentales, croyez-moi.
Au fait, sous couvert de lui épargner une amère déconvenue, est-ce que Mélanie ne cherchait pas à écarter une rivale possible ? Greg était très séduisant et, à ce qu’elle savait, libre. D’autre part, son infirmière le voyait tous les jours, alors que son mari la négligeait. Au fond, c’était toujours la même vieille histoire. Elle devait être amoureuse de lui, et jalouse, même à son insu.
Qu’elle se rassure. Un mannequin ne risquait pas de la supplanter. D’ailleurs une raison de plus pour cacher au Dr Rivers sa véritable profession. De toute façon, elle prendrait garde à ne pas encourager de manifestations de sympathie ou même… Mais pourquoi aller s’imaginer de pareilles choses ? Elle ne devait penser qu’à son métier, et à rien d’autre. Et ne jamais oublier que c’était pour lui qu’elle avait quitté l’homme qu’elle aimait.
— N’ayez aucune crainte, Mélanie. J’ai de grands projets pour ma carrière, dans lesquels une affaire sérieuse avec qui que ce soit n’a aucune place.
— Tant mieux. Au bout du compte, vous voyez un peu les choses comme Greg… mais pour des raisons différentes.
— Parce qu’il a été déçu par… par un mannequin, peut-être ?
— Oh ! Mon Dieu, pas du tout ! Son épouse était une artiste très douée. Elle peignait des paysages et des portraits. Il a dû l’aimer beaucoup car il a encore du mal à en parler.
— Mais alors, pourquoi ont-ils divorcé ?
— Vous ne comprenez pas, c’est bien plus triste. Sa femme est morte, il y a deux ans et demi, ici, dans notre île !
4.
Mélanie semblait bouleversée en évoquant ce drame.
— Ce fut une tragédie affreuse. Vous ne vous en souvenez pas ?
Ann secoua la tête, étonnée.
— Pourtant, c’était dans tous les journaux. À ce moment-là il n’y avait pas de médecin dans l’île, seulement une infirmière, au-dessous de tout. Il lui arrivait même de ne pas répondre aux appels parce qu’elle était occupée à… tout autre chose. C’est ce qui est arrivé ce jour-là. Greg est convaincu que sa femme aurait pu être sauvée si on l’avait soignée convenablement, placée en réanimation, après injection du sérum antivenimeux indispensable.
Ann réagit immédiatement.
— Une sérothérapie ? Pourquoi ? Elle avait été mordue par un serpent ?
— Non, piquée par une méduse, et pas n’importe laquelle : la Chironex, la plus dangereuse de toutes. La veille, je l’avais vue en pleine santé, et elle est morte en quelques minutes !
Ann ouvrit de grands yeux horrifiés. Pas étonnant que Greg l’ait prévenue de ce danger avec une telle insistance ! Sa propre femme ! Elle risqua un coup d’œil dans sa direction. Il était à la barre. Nick Dane lui parlait. Elle le vit rejeter la tête en arrière et éclater d’un rire qu’elle ne lui avait encore jamais entendu. Après ce qu’elle venait d’apprendre, c’était pathétique, presque insupportable. Les larmes aux yeux, elle se tourna de nouveau vers Mélanie.
— Et Greg, où était-il quand c’est arrivé ? Ici ?
— Malheureusement, non. Autrement elle aurait eu une chance. Mais elle était venue seule, pour peindre. À ce moment-là, ils habitaient à Mackay, et il ne pouvait pas toujours l’accompagner car il avait une clientèle importante.
— Mais alors, c’est après ce drame qu’il a décidé de s’installer ici ? Pourtant, quelle torture pour lui !
— Justement, ce geste le décrit tout entier. J’ai connu plusieurs médecins, mais dévoués comme lui, jamais. Il a tenu à ce que l’île bénéficie d’une couverture médicale permanente et efficace, pour éviter à l’avenir tout drame comme celui-là.
— Oui. Je comprends.
Ann se tut, perdue dans ses pensées. Bien des choses s’expliquaient : cet exil si étrange pour un jeune praticien ; sa répugnance à parler de son épouse, surtout à une étrangère.
Leur conversation fut interrompue par la réapparition de Peter Moss, coiffé d’un couvre-chef bleu marine et blanc qui n’était plus de la première fraîcheur. Avec son nez enduit d’une épaisse couche de crème d’un blanc éclatant, il avait l’air piteux. Charitable, Ann réprima son sourire. Greg avait-il ridiculisé le jeune homme de propos délibéré ? Ou bien s’était-il sincèrement inquiété pour sa peau trop sensible ? Le connaissant déjà un peu, elle pencha pour la première hypothèse.
— Et si nous buvions quelque chose ? Je m’en occupe.
Mélanie fila vers l’entrepont, sans attendre de réponse.
— Je vous aide ?
— Inutile. Je sais où sont les verres et les bouteilles. Restez avec Peter, je reviens.
Pourquoi avait-elle refusé ? Pour la laisser en tête à tête avec le jeune séducteur ? Pour la détourner du Dr Rivers ? Elle jeta un coup d’œil derrière elle, et rencontra le regard de Greg, qui lui fit un signe amical de la main depuis le gouvernail. Mais Peter Moss s’était de nouveau approché d’elle, et lui frôlait le bras d’une main indiscrète. Souriant comme si de rien n’était, elle lui fit face.
— Vous savez, Peter, j’ai bien envie de prendre la barre un moment, s’ils acceptent de me la laisser.
Elle n’attendit même pas sa réponse et le laissa planté là, sans plus s’occuper de lui.
Une brusque rafale de vent lui fit baisser la tête, et elle entendit une exclamation de dépit dans son dos. C’était Peter, qui n’avait pu retenir son chapeau à temps. Amusée, elle suivit des yeux l’objet qui se balança un moment au-dessus de leurs têtes, pour redescendre en un vol plané fort gracieux, et se poser enfin sur l’eau.
— Un chapeau à la mer ! cria-t-elle, les mains en coupe autour de sa bouche.
Greg Rivers eut un large sourire.
— Il y a une gaffe, là, derrière vous. Essayez de le repêcher avec ça.
Peter s’empara du long crochet et, penché par-dessus la filière, tendit le bras autant qu’il put. Il s’en manquait d’un rien ! Le jeune homme se plia en deux, se pencha davantage encore. Mais on entendit un grand cri, et il tomba dans l’eau, la tête la première.
Greg mit aussitôt le moteur en marche pour freiner le bateau, et Nick jeta une bouée par-dessus bord. La mer était parfaitement calme, il n’y avait pas lieu de s’alarmer. Au contraire, tous avaient le sourire. Pauvre Peter, quelle humiliation ! Et quel coup porté à sa réputation de séducteur !
Pourtant, Ann commençait à s’alarmer : le jeune homme tardait à remonter à la surface. Les poissons venimeux ! Les méduses ! Un bref instant, elle vit sortir de l’eau un bras qui s’agitait faiblement, puis un visage qui disparut, englouti de nouveau. Sans hésiter, elle cria à l’adresse des autres :
— Peter a des ennuis ! J’y vais !
Elle ôta vivement ses chaussures et plongea tout habillée, pour faire surface non loin de Peter. La tête hors de l’eau, mais le visage défait, et l’œil vitreux, il ouvrait grande la bouche, avalait des quantités d’eau de mer, crachait et toussait. Elle réussit à le saisir sous les aisselles et le rassura de son mieux.
— Tout ira bien maintenant. Ne bougez plus. Laissez-vous porter. Surtout ne faites rien.
Elle l’entraîna vers la bouée qui flottait non loin d’eux, mais Peter n’était même pas en état de s’y agripper. Du bateau, les voix rassurantes des autres s’élevèrent.
— Tenez bon, Ann, nous arrivons.
Presque immédiatement, le visage de Greg apparut à sa hauteur.
— Ça y est, je le tiens, Ann. Vous pouvez souffler.
Un instant, leurs regards se croisèrent, et une complicité nouvelle s’établit entre eux, soudée par cette terrible urgence. Aussitôt, ils reportèrent ensemble leur attention sur le pauvre Peter. Ann s’inquiétait.
— Il est à peine conscient, j’espère qu’il n’a pas été piqué…
Elle se mordit les lèvres. Quelle maladresse impardonnable ! Mais Greg ne répondit rien. Peut-être n’avait-il rien entendu ?
Avec l’aide de Nick et de Mélanie, ils hissèrent le rescapé sur le pont, puis ce fut le tour d’Ann. Mais quand elle voulut poser le pied, ses jambes se dérobèrent sous elle.
— Mélanie, occupez-vous d’elle.
Greg était penché vers Peter, qui recrachait l’eau de mer avec de terribles hoquets.
— Détendez-vous, Peter, essayez de respirer à fond. Tout semble normal, mais je vais vous examiner par sécurité.
De son côté, avec l’aide de Mélanie, Ann put se remettre debout, avec une lenteur hésitante. Elle s’appuya contre la filière.
— Ce n’est rien, c’est passé.
Les deux jeunes femmes se firent face, les yeux dans les yeux, puis leur attention se dirigea vers Peter, mais le spectacle comique les fit éclater de rire : avec son air penaud et ses cheveux tout mouillés qui se collaient lamentablement à son front et ses joues, les restes de crème blanche qui lui barbouillaient le nez, il était beau à voir, le tombeur de ces dames !
Son examen terminé, Greg lui donna une tape condescendante sur l’épaule, et se releva. Tout son visage trahissait son envie de rire, mais il se contint – non sans un regard malicieux.
— Tout va bien, Peter, reposez-vous maintenant. Je m’occupe de votre sauveur. Elle le mérite, n’est-ce pas ?
Ann se raidit.
— Vous parlez de moi ? Non, non. Pas question de m’ausculter ! Je vais tout à fait bien, merci.
Consternée, elle vit Mélanie s’éloigner discrètement. Son premier mouvement fut de lui saisir le bras pour la prier de rester. Mais elle avait horreur de se donner en spectacle.
— Tout à l’heure, j’ai remarqué que vous n’avez pas pu vous relever. Regardez, vous tenez à peine sur vos jambes !
Effectivement, Ann n’aurait pas pu lâcher la rambarde. Il s’approcha, écarta les cheveux mouillés de son visage, le regard rivé au sien. Elle avala péniblement sa salive. Tout près l’un de l’autre, ils étaient comme seuls, enveloppés par le même silence, la même onde mystérieuse. La respiration d’Ann se précipita et bien qu’elle fût trempée jusqu’aux os, une bouffée de chaleur remonta de sa poitrine et lui couvrit le visage, faisant briller ses yeux. Evidemment, c’était le soleil.
— Oui. Enfin, le plus urgent, c’est que vous vous changiez.
Elle avait reconnu le ton posé, impersonnel du praticien. Pourtant, elle devint écarlate.
— C’est que… je n’ai rien d’autre.
Mélanie vint à son secours.
— J’ai au moins un bikini dans mon sac de plage. Je crois qu’il vous ira. Je vais le chercher.
Greg eut un sourire plein de sous-entendus.
— Ce sera parfait, j’en suis sûr.
Cette fois, elle dut baisser les yeux, au comble de la gêne. Mais pourquoi n’avait-elle pas mis son short ? Il serait déjà presque sec ! De guerre lasse, elle se rendit à la solution de simplicité : après tout, dans cette île, les femmes étaient en bikini à longueur de journée, et personne n’y faisait particulièrement attention.
Greg l’observait, comme s’il pouvait suivre en elle le cheminement de sa pensée. Il lui adressa un doux sourire, et ses yeux gris eurent un reflet velouté.
— Ann, je vous trouve admirable. Vous me surprendrez toujours, vous savez. La manière dont vous avez plongé, sans hésiter un seul instant, au lieu de m’appeler, de me laisser faire.
C’était tout de même vexant ! Quand aurait-il enfin une meilleure opinion d’elle ? En l’occurrence, elle n’avait pas accompli un bien grand exploit, mais pourquoi se moquer d’elle ?
— Si Mélanie avait été à ma place, elle aurait agi de même.
— Vous vous sous-estimez. Je ne pense pas que beaucoup de gens se seraient mis à l’eau avec autant de courage. Souvenez-vous, je vous avais mis en garde contre les venimeux.
Craignant de raviver sa douleur, elle n’osa pas l’assurer de sa compassion pour ce qu’il avait subi. Tout à coup, une autre pensée la détourna de ce dilemme.
— J’allais oublier, le chapeau de Peter !
Non sans difficulté, elle extirpa de la poche de son pantalon tout mouillé une boule informe de feutre bleu marine.
Greg eut un petit salut accompagné d’un sifflement admiratif.
— Diable ! Quelle présence d’esprit !
— Oh, ce n’était pas bien difficile, je l’ai vu juste à côté de moi, alors, tant qu’à faire…
— Dites, vous avez vraiment des talents cachés !
Ann réussit à garder son sérieux pour l’écouter gravement.
— Je ne comprendrai jamais pourquoi vous vous êtes contentée d’être mannequin. Il est vrai qu’avec votre physique, et ce que vous gagnez…
Elle ouvrit de grands yeux innocents.
— Plus qu’un médecin, vous croyez ? Et puis, je n’ai jamais dit que c’était ma seule activité.
— C’est vrai ?
Devant l’intérêt sincère qu’il manifestait, ce petit jeu lui parut soudain puéril. Mais elle résista encore à la tentation de tout lui avouer. Elle s’était mis dans la tête de gagner l’estime de Greg Rivers par elle-même, pour elle-même. Et justement, n’était-elle pas en passe d’y parvenir ? Sans s’expliquer davantage, elle haussa les épaules. Mais elle eut un petit serrement de cœur en le voyant sourire d’un air moqueur. Tant pis. Toute sa vie, elle avait opté pour la démarche qui lui semblait la plus juste, en dépit des difficultés, et elle n’allait pas changer maintenant !
Mélanie revenait, son sac de plage à la main.
— Voilà, dépêchez-vous d’aller vous changer.
Quelques minutes plus tard, Ann se regardait dans le miroir de la cabine en faisant la moue. Ce bikini était vraiment réduit au minimum, et d’un rose agressif qu’il ne lui serait jamais venu à l’idée de choisir. Mais qu’y faire ?
Elle jeta un coup d’œil alentour. La petite pièce lambrissée était confortable, relativement spacieuse, avec deux couchettes aux couvertures de laine tissée couleur bleu nuit. Un tableau encadré d’une baguette en bois d’ébène attira son attention.
La peinture à l’huile représentait un coucher de soleil sur une mer parfaitement lisse ; un chapelet d’îles embuées de mystère, de lourds nuages frangés d’or créaient une atmosphère fantastique envoûtante. Ann déchiffra la signature tout en bas, sur la droite : « Rivers ». Elle se souvint immédiatement que la femme de Greg était une artiste.
Une artiste jouissant d’un certain renom, et pourtant…
Perplexe, Ann recula, pencha la tête de côté, pour mieux juger l’ensemble. Ce n’était pas nécessaire d’être experte en la matière pour se rendre compte que le tableau était bon, qu’il restituait la beauté magique de la scène, mais que ce n’était pas une toile de tout premier ordre. Sans doute s’agissait-il là d’une œuvre de jeunesse. Cherchant une date qui puisse la renseigner, elle se pencha en avant et découvrit un prénom qu’elle n’avait pas remarqué : celui de Greg ! Eh bien ! Lui aussi avait donc des talents cachés…
Songeuse, elle ramassa ses vêtements trempés et remonta sur le pont. La chaleur du soleil sur sa peau nue lui fit du bien, mais elle prit conscience qu’elle était à peine vêtue. D’ordinaire, elle n’était pas si pudibonde. Que lui arrivait-il ?
Nick était à la barre avec Mélanie. Le Dr Rivers et Peter Moss étaient debout, non loin de l’escalier menant à la cabine. Elle passa rapidement devant eux sans les regarder. Non sans agacement, elle se sentit rougir quand il lui fallut étendre au soleil son soutien-gorge et son slip à côté de son débardeur et de son pantalon.
Son trouble ne diminua pas quand elle s’aperçut que Greg avait laissé Peter descendre seul à la cabine, et s’approchait d’elle.
— Voilà, c’est bien plus raisonnable comme ça. Après tout, vous étiez venue sous les tropiques pour prendre le soleil, non ?
Il s’interrompit brusquement, saisi par la beauté de la jeune femme, que révélait le minuscule bikini, sa peau hâlée mise en valeur par le tissu rose vif. Elle sentait le regard de Greg comme une caresse sur sa peau nue, presque plus marquée que la caresse du soleil. Elle aurait voulu rentrer sous terre, s’enfuir, se cacher. Elle rougit de plus belle, s’en voulut de laisser voir son trouble et répliqua plus sèchement qu’elle n’en avait eu l’intention :
— Aujourd’hui, je m’étais habillée pour faire du bateau, pas pour un bain de soleil. Mais enfin, qu’est-ce qui vous intéresse à ce point ?
C’en était trop ! Il penchait la tête de côté et d’autre, les yeux rivés à la hauteur de son nombril !
— Toutes mes excuses. Je cherchais votre tatouage. Vous l’avez fait effacer ? Je croyais pourtant que c’était impossible ?
— Mon tatouage ?
La plaisanterie d’un goût douteux dont elle s’était servie la veille lui revint en mémoire. Elle retrouva aussitôt son aplomb. Elle lui dirait enfin ce qu’elle pensait de lui.
— Vous l’aviez bien cherché, avec vos suppositions désobligeantes à mon sujet – alors que vous ne me connaissiez pas. Ce n’est tout de même pas ma faute si vous avez eu une aventure malheureuse avec un mannequin !
Il haussa les sourcils d’un air à la fois stupéfait et mécontent, comme si elle avait proféré une monstruosité. Mais sans lui laisser le temps de riposter, elle poussa son avantage.
— Je constate que vous ne niez pas.
On avait bien raison de dire que l’attaque était la meilleure forme de défense. Ann avait retrouvé toute son assurance, et lui, au contraire, semblait reculer.
— C’est trop tard, Ann. Vous m’avez condamné sans m’entendre.
— Mais pas du tout, je vous écoute.
— D’accord, d’accord, je plaide coupable.
Ainsi, il refusait de s’expliquer. Il était donc dans son tort. Comme pour en apporter lui-même la preuve, il s’empressa de changer de sujet.
— Peter est parti dormir en bas. Il s’est assoupi à la barre à peine quelques minutes après avoir proposé de gouverner le bateau. Comme je ne tenais pas à ce qu’il nous dirige tout droit sur un récif, je l’ai envoyé s’allonger.
— Etes-vous sûr qu’il n’a rien ? Pensez-vous que sa tête ait pu heurter quelque chose quand il est tombé dans l’eau ?
— Je vois qu’il ne vous est pas aussi indifférent que vous vouliez le laisser paraître. Tranquillisez-vous, il se porte comme un charme. Sauf qu’il est très fatigué, comme vous-même, d’ailleurs.
Son regard attentif plongeait dans le sien. Mais avec un étrange pincement au cœur, elle se rappela que l’intérêt qu’il lui portait était strictement professionnel.
— Moi ? Je suis en pleine forme, je vous assure. Tenez, je suis certaine que je pourrais retourner dans l’île à la nage si nous faisions naufrage, en soutenant Peter Moss tout du long.
Il éclata de rire.
— Alors, un sauvetage par jour, ça ne vous suffit pas ?
Prudente, Ann préféra changer de sujet.
— Nick et Mélanie me sont très sympathiques. D’après ce qu’elle m’a dit, Nick a un travail fou. Il doit apprécier d’autant plus cet après-midi de liberté…
Greg l’interrompit brusquement.
— Bon Dieu ! C’est vrai ! Je lui avais promis de le ramener au port avant 17 heures ! Un rendez-vous à ne pas manquer. Il est grand temps de virer de bord. Dites, vous auriez envie de prendre la barre un moment ?
— Oh, oui. C’est gentil, merci !
Elle était ravie, mais pas dupe pour autant. Et s’il venait de trouver un prétexte pour éviter encore une fois un sujet brûlant ? Il avait dû se douter qu’elle en arriverait à parler de Mélanie. Avaient-ils quelque chose à cacher tous les deux ? Mélanie était son assistante. Ils passaient toute la journée ensemble. Il n’ignorait donc pas que Nick négligeait son épouse, qu’il lui arrivait même de rentrer fort tard dans la nuit. En profitait-il pour consoler la pauvre esseulée ?