Moi, Dr Hayes, top-model

Elizabeth Duke · Chapitre 6 sur 8

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Moi, Dr Hayes, top-model

— Parfait. Votre bosse commence à se…

8.

 

 

Greg se releva.

— Parfait. Votre bosse commence à se résorber et la blessure a bon aspect. Aucun signe d’infection. Si le cœur vous en dit, vous pouvez vous lever et prendre une douche, à condition de ne pas vous mouiller la tête.

Enfin ! Mélanie allait être soulagée qu’elle quitte le lit de Greg. Et elle donc !

— Ensuite, vous pourrez vous habiller et venir me rejoindre dehors. J’ai quelque chose à faire que je remets depuis trop longtemps.

Quand elle sortit sur le pas de la porte, portant le corsage de soie bleue et la jupe à fleurs que l’infirmière lui avait apportés, une surprise l’attendait. Assis devant son chevalet, Greg était en train de peindre !

À son approche, il se tourna vers elle.

— Je suis plutôt rouillé, alors pas de commentaires désagréables, s’il vous plaît.

Elle tendit le cou pour voir par-dessus l’épaule du peintre.

— Je trouve que vous n’avez pas tellement perdu la main.

Leurs regards se croisèrent. Les yeux gris de Greg glissaient avec un plaisir non dissimulé sur la peau dorée de la jeune femme, ses lèvres roses délicatement ourlées. Le soleil donnait velouté et éclat à son teint bronzé, et nimbait sa chevelure d’un halo d’or.

— Si j’étais capable de faire des portraits, c’est le vôtre qui serait mon premier – et mon préféré.

— Avez-vous déjà essayé ?

Il eut un rire si vrai, si spontané, qu’elle en fut tout émue.

— Oui. Un désastre. Je ne suis pas près de recommencer.

— Ça ne fait rien. C’est déjà merveilleux que vous repreniez vos pinceaux.

Son sourire aussi était sans réticences.

— C’est vous qui êtes merveilleuse. Oui, vous avez raison, ce n’est pas désagréable d’avoir son violon d’Ingres. Et vous, en dehors de la lecture de romans, vous en avez un ?

— Pas précisément. J’aime bien la musique classique, surtout quand je suis chez moi le soir. Mais si j’ai un moment de libre, c’est la natation que je préfère, de loin.

— Je sais. Et la voile, n’est-ce pas ? C’est un tel bonheur d’être en mer ! Quand… quand je suis arrivé ici, je serais devenu fou si je n’avais pas eu mon bateau.

Sans l’avoir voulu tout à fait, elle avait abordé un sujet brûlant.

— Alors, Greg, vous êtes heureux ici ? Seul ?

— Heureux ? Je n’irai pas jusque-là. Mais content, oui, assez. D’avoir échappé à la vie trépidante de la ville, au travail fou que j’avais… avant. D’être tranquille. Ça m’a permis de réfléchir.

Il eut un sourire en coin.

— Jusqu’alors, je ne m’en étais pas donné la peine. C’est vrai que je n’en avais guère le loisir. Pourtant, c’est indispensable, parfois, de faire un retour sur soi-même, de se remettre en question, de déterminer ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Et surtout de corriger ses erreurs.

Elle se mordit les lèvres, songeant aux décisions qu’elle avait été forcée de prendre, et le regarda avec compassion.

— On dirait que vous avez des regrets ? Vous pensez que vous auriez dû consacrer plus de temps à votre femme ?

Il posa son pinceau et lui prit la main.

— Allons faire un tour. Vous vous sentez d’attaque ?

— Absolument.

Ann sut cacher son dépit. Il se dérobait encore, mais elle attendrait.

Ils s’engagèrent dans un étroit sentier qui serpentait à travers les broussailles, et courait le long de la falaise. Ils durent se frayer un passage parmi les branchages que le vent avait abattus, essuyant sur leur visage les gouttes d’eau qui tombaient encore des arbres. Du sol détrempé, chaud et humide, s’élevait une buée tiède. La verdure alentour brillait d’un éclat tout neuf.

Soudain, Greg se décida.

— Vous savez, à propos de ce vous disiez tout à l’heure… Vous avez raison. C’est dur d’avouer ses échecs, mais mon mariage en a été un.

Évitant de le regarder, Ann suivit des yeux l’envol affolé de deux perroquets au plumage bariolé qu’ils avaient dérangés.

— En fait, nous n’avions pas grand-chose en commun.

Il écarta de la main un long rameau de vigne vierge accroché à deux chênes verts en travers de leur route.

— Au début, ce n’était pas grave, nous étions si occupés l’un comme l’autre que les rares moments passés ensemble nous paraissaient encore plus précieux. Mais ça n’a pas duré.

Il haussa les épaules.

— Nous avons fini par vivre chacun de notre côté, par ne plus rien partager. Je crois que nous étions trop égoïstes pour faire l’effort de nous rapprocher.

— Mais si vous vous étiez aimés vraiment…

Ann craignit d’être allée trop loin, et aussi de s’être fourvoyée, car Greg ne lui paraissait pas homme à se marier sans amour.

— Oui, bien sûr… D’abord, nous l’avons cru sincèrement, comme beaucoup. Mais ce n’était qu’une attirance réciproque, surtout… physique, que nous avons prise pour le grand amour.

Ann réprima une grimace. Les questions qui se pressaient dans son esprit lui faisaient mal. Le grand amour, le vrai, l’avait-il découvert depuis ? Avec Mélanie ? Une femme mariée à un ami. Avait-il des remords qu’il essayait d’oublier ? Elle-même, n’était-elle pour lui qu’une sorte de… remède ? Il n’éprouverait alors pour elle qu’une vague amitié ? Pourtant…

Le cœur gros, elle laissa Greg poursuivre ses confidences.

— Comme il n’y avait pas de lien plus solide entre nous, nous nous sommes très vite détachés l’un de l’autre.

— Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Cela pouvait sembler pure curiosité mais, sans trop comprendre ce qui l’y poussait, elle avait besoin de savoir.

— À une exposition. J’y allais de temps en temps parce que j’avais commencé à peindre. Et Roxanne m’a offert de me donner des leçons… en privé.

Il secoua la tête avec accablement.

— Mais c’est peut-être bien la peinture qui nous a séparés. Pour elle, c’était toute sa vie, elle s’y consacrait entièrement, avec une intensité stupéfiante. Alors que pour moi, ce n’était que passe-temps.

Son rire bref et cinglant fit presque monter les larmes aux yeux de la jeune femme.

— Sans parler de nos amis. Tout simplement, nous n’avions pas les mêmes. Je ne pouvais pas souffrir les siens, des artistes ou des critiques prétentieux et méprisants. Elle trouvait les miens mornes et pontifiants. Quand je parlais métier avec eux, elle s’ennuyait à mourir. Enfin, pour couronner le tout, elle avait le sport en horreur, surtout la voile.

— Eh bien ! Que de handicaps pour un couple !

— C’est le moins que l’on puisse dire.

Il s’emporta soudain, et leva les deux bras vers le ciel dans un geste plein de violence.

— Bon Dieu, si nous avions seulement consenti à avoir des enfants !

— Vous en vouliez, Greg ?

— À ce moment-là, non. Mais maintenant, si j’avais une autre chance… pour moi, ça viendra peut-être, mais pour Roxanne…

Sa mâchoire se crispa.

— Elle est morte. Une femme si jeune, si belle, si pleine de vie et de talent… morte, comme ça.

Il fit claquer ses doigts.

— En quelques minutes, parce que je n’étais pas là.

Dans son vibrant désir de lui venir en aide, Ann n’hésita pas.

— Greg, ne dites pas ça. Ce n’est pas votre faute. C’était le destin. Il ne faut plus vous torturer comme ça. Roxanne a trouvé la paix, c’est à votre tour, maintenant.

Elle se trouva ridicule, mais au-delà de ce sentiment personnel, Ann comprenait que sa présence permettait à Greg de se libérer de ce grand poids qui l’oppressait.

En fait, c’était à lui qu’elle s’intéressait avant tout. Il ne souffrait pas seulement de la perte de sa femme, ce qui était naturel, mais aussi de culpabilité. Il était bourrelé de remords. Arriverait-il enfin à s’en détacher ? Mélanie avait dit qu’il ne se confiait jamais. Pourtant, c’était le seul moyen de se délivrer du poids de son passé.

Soudain, il la prit par la taille.

— Nous ferions mieux de rentrer, il faut vous ménager encore.

Ann acquiesça, soulagée de mettre un terme à cette conversation difficile.

Ils rebroussèrent chemin, marchant côte à côte en silence. Ann avait l’impression que leurs rapports avaient changé subitement, et elle était ravie de cette quiétude nouvelle entre eux. Dans les branches, au-dessus de leurs têtes, une multitude d’oiseaux gazouillaient, sifflotaient et piaillaient en vacarme assourdissant. Une odeur douceâtre de frangipane flottait dans l’air.

Ann contemplait rêveusement cette splendeur luxuriante. Au-delà du bord de la falaise, la mer scintillait, tel de l’argent en fusion, et un vol de mouettes grises et blanches tournoyait dans le ciel bleu pâle. Quel pays béni des dieux…

Greg avait délibérément choisi de s’y exiler, renonçant à sa vie brillante de jeune médecin renommé, renonçant à tout contact familial, amical… amoureux. Ainsi retiré du monde, il était resté face à lui-même pour tenter de revenir sur ses erreurs, sur l’échec de son mariage et, ce qui était plus sain, de réfléchir sur sa vie afin de lui trouver enfin un sens.

Etait-il près de trouver la réponse à toutes les questions qui le hantaient ? Derrière ses longs cils, Ann jeta un coup d’œil furtif dans sa direction, sur son profil volontaire, sa mâchoire solide, sa bouche ferme et sensuelle, sa peau bronzée, tendue sur des pommettes bien structurées.

Soudain, son regard se troubla, le paysage se mit à tanguer devant elle, et elle serait tombée s’il ne l’avait pas retenue dans ses bras.

— Ann ! Ça ne va pas ? Je vais vous porter.

Avant qu’elle ait pu protester, il la souleva dans ses bras sans le moindre effort.

— Quel toubib je fais ! Vous laisser si longtemps dehors, alors qu’il fait déjà très chaud !

Blottie contre lui, elle se laissait porter dans une sorte de béatitude brumeuse. Elle ne s’évanouissait pas facilement. Pourtant, déjà la veille, la présence de Greg assis sur son lit lui avait tourné la tête. Mais ce n’était rien comparé à ce qui venait de lui arriver, un choc si violent qu’il restait imprimé dans sa mémoire. Tout à coup, la vérité lui était apparue en un éclair aveuglant. Elle aimait cet homme, passionnément. Elle l’avait aimé dès leur première rencontre. Et l’animosité qu’elle avait éprouvée à l’égard de cet inconnu, d’emblée, n’avait pas d’autre explication !

Elle ne chercha pas à lutter, à se dire que ce n’était qu’une illusion qui se dissiperait d’elle-même quand elle serait tout à fait rétablie. Un sourire ému flottant sur ses lèvres, et elle se rendit à l’évidence avec une joie profonde et grave : elle savait avec certitude qu’elle aimait pour de bon. Pour la première fois et pour toujours.

Greg n’avait pas cessé de la couver du regard.

— Comme il est doux, ce sourire ! Je n’ose pas vous demander ce qu’il signifie.

Il y avait une telle tendresse dans sa voix que le cœur lui manqua. Sans répondre car c’était encore bien prématuré, elle ferma les yeux. Il valait mieux qu’elle garde pour elle, quelque temps encore, cet amour tout neuf, encore fragile – et qui n’était peut-être pas réciproque.

Peu à peu, une angoisse s’insinuait en elle. Mélanie lui avait affirmé que Greg ne se remarierait jamais. Bien sûr, après un premier échec, une telle attitude n’avait rien d’étonnant.

Mais s’il était amoureux, lui aussi, comme elle, aussi fort, changerait-il d’avis ?

Une lassitude étrange s’empara d’elle. Elle se sentait alanguie, partagée entre l’anxiété et la certitude profonde qu’un tel amour serait vainqueur, comme par fatalité. Elle soupira, s’abandonna entre les bras de Greg et oublia tout le reste.

Greg la porta directement sur le grand lit.

— Allongez-vous tranquillement. Voilà. C’est bien.

Elle respira longuement, profondément, essayant de calmer l’agitation qui s’était emparée d’elle. C’était sûr, il allait s’apercevoir que son pouls s’était emballé, et qu’elle avait la fièvre de nouveau. Mais il ne fit aucun commentaire.

— Reposez-vous, dormez un peu. Je vais à la clinique, et je serai de retour dans deux heures.

— Greg, je vais encore abuser de votre hospitalité. Je suis tout à fait…

— Non. Vous resterez ici jusqu’à nouvel ordre. Mélanie passera dans une heure environ.

Pour couper court à toutes protestations, il sortit aussitôt. Mélanie ? La jeune femme la verrait une fois de plus dans le lit de Greg ? Comment le prendrait-elle ?

— Ça va ?

Ann ouvrit les yeux et vit l’infirmière penchée à son chevet. Elle s’était donc endormie ? Combien de temps ? Elle se redressa sur ses oreillers et répondit d’un sourire. C’était vrai, elle se sentait en bien meilleure forme. Avec soulagement, elle remarqua que la jeune femme était moins tendue, et n’évitait plus son regard. Elle réalisa qu’en fait elle n’était pas dans le lit : Greg l’avait allongée dessus, tout habillée.

— Vous avez besoin de quelque chose ? Je vous ai apporté de la citronnade fraîche.

— Merci, vous êtes gentille. Mais il ne fallait pas vous déranger. Greg exagère. À l’entendre, on dirait que j’ai une fracture du crâne.

— Vous savez, il est toujours très consciencieux. Et puis il veille sur vous tout particulièrement car vous êtes seule ici.

Ann se sentit soudain très triste. Mélanie lui laissait délibérément entendre qu’il l’avait prise sous sa protection pour cette unique raison. C’était fort plausible, puisque Sarah Magatelli l’avait plus ou moins placée sous sa responsabilité.

— Bon, je vous laisse, Ann. Greg m’a simplement demandé de vérifier que tout allait bien – ah, et aussi de ranger son chevalet et ses pinceaux. Il s’est remis à peindre ? Je ne l’aurais jamais cru, mais je suis bien contente.

— Moi aussi, ça lui fait vraiment plaisir, on dirait. Filez tout de suite, Mélanie, si vous êtes pressée. Je m’occupe des affaires de Greg, je pense que je saurai où les ranger. Je n’ai aucune envie de rester vautrée sur ce lit toute la journée.

Elle s’assit sur son séant et Mélanie se précipita, la repoussant contre les oreillers du geste autoritaire de l’infirmière.

— Il faut rester allongée, ordre du médecin. D’ailleurs, pour son attirail, c’est fait, je l’ai mis dans le vieux hangar. Cette fois, il faut vraiment que je me sauve. Au revoir.

Pas mécontente de n’en faire qu’à sa tête, Ann se leva dès le départ de Mélanie. Elle emporta son verre de citronnade au salon et découvrit que c’était la seule pièce de la maison, avec la chambre à coucher. Se laissant aller contre le dossier du vieux canapé à deux places, elle fut prise d’un doute soudain. Où Greg avait-il donc passé la nuit ? Sur ce divan ? Impossible, il était beaucoup trop petit pour lui. Mais alors, sur le plancher ?

Ann rougit, désolée qu’il se fût ainsi privé pour elle. Sa décision fut immédiate : ce soir au plus tard, elle rentrerait au bungalow avec ou sans sa permission.

Avec une curiosité qui l’étonnait elle-même, elle regardait autour d’elle, examinant attentivement le décor.

La pièce était assez petite, essentiellement fonctionnelle, l’ameublement réduit au minimum : une table, deux chaises à dossier droit, le divan fatigué sur lequel elle était assise, et un gros fauteuil de cuir qui contrastait avec l’ensemble. Le sol était simplement recouvert d’un dallage gris clair, et les murs étaient tendus d’une toile de jute bleu-vert, comme l’océan. En somme, Greg habitait un bungalow de week-end, et non une résidence principale. Il est vrai qu’il n’était que locataire. Cela signifiait donc qu’il n’avait pas l’intention de rester dans cette île indéfiniment. Une fois terminées ses recherches sur les méduses, il retournerait certainement sur le continent. Pour un nouveau départ.

Son cœur battit plus vite. Comme elle aimerait démarrer cette nouvelle vie avec lui !

Sourde aux mises en garde de sa raison, elle ne voulait penser qu’à cela. La vie qui l’attendait à Sydney lui semblait lointaine, irréelle, malgré les perspectives de travail dans la célèbre clinique. Elle soupira, se leva et se mit à faire les cent pas. Elle avait envie de mieux le connaître, et observait de près, touchait tous les objets familiers de Greg, en s’imprégnant de l’atmosphère dans laquelle il vivait chaque jour.

Il vivait seul, cela sautait aux yeux. Ici, évidemment, il ne pouvait recevoir personne. Peut-être avait-il choisi cette maison précisément à cause de cela. Il avait dû se couper entièrement de sa vie passée, et même de sa propre famille, car il n’y faisait jamais la moindre allusion.

Il y avait au mur deux lithographies qui représentaient la mer et le tableau d’un paysage tropical, rendant de manière saisissante la vie exubérante et la chaleur moite d’un sous-bois luxuriant. Il était signé « Roxanne Wilson ».

Sans doute du nom de jeune fille de sa femme. Ann se demanda si son épouse s’était jamais considérée elle-même comme étant Roxanne Rivers. D’après ce que Greg lui en avait dit, cela semblait peu probable. Tous deux avaient mené des existences séparées, sans jamais avoir réellement connu ni union ni désunion.

Absorbée dans la contemplation du tableau, Ann se laissa entraîner à établir un parallèle entre ce mariage et celui qu’elle aurait connu si elle avait épousé Jonathan.

Au fond, le résultat n’aurait pas été bien différent. Ann se serait en priorité consacrée à son travail et, peu à peu, Jonathan et elle se seraient éloignés l’un de l’autre, tout comme Roxanne et Greg. Jonathan avait dû sentir le danger quand il lui avait posé l’ultimatum qui la contraignait à choisir entre son foyer et sa carrière.

En somme, elle lui avait rendu service en lui redonnant sa liberté. Il aurait fallu un amour solide comme le roc pour consentir à des compromis. Or, puisqu’elle s’y était refusée…

Un bruit de moteur interrompit le cours de ses pensées. Déjà une heure passée ? Ce ne pouvait toutefois être que Greg !

Quand elle lui ouvrit la porte, Ann devint toute rose de plaisir. Elle s’était avisée brusquement que si quelqu’un la voyait, elle ferait inévitablement figure de l’épouse dévouée qui attendait son mari. Jamais elle ne s’était imaginée dans ce rôle. Pourtant, c’était étrange, elle se sentait émue et attendrie à cette idée.

— Vous avez l’air d’aller bien mieux. C’est formidable.

Il posa les deux mains sur les épaules de la jeune femme, qu’il serra doucement. Il buvait des yeux son visage encore rougissant avec une telle intensité qu’elle se sentit fondre.

— Vous avez retrouvé des couleurs, et votre démarche est plus vive. Est-ce que vous vous sentez aussi bien que vous en avez l’air ?

Elle dut reprendre son souffle avant de répondre.

— Tout à fait. Je suis parfaitement remise. Il est temps que je vous débarrasse de ma présence.

Il l’attira doucement contre lui, sans la quitter des yeux.

— Rien ne presse. C’est si agréable de trouver quelqu’un chez soi, en rentrant…

De ses lèvres, il effleura ses cheveux soyeux. Ann se sentait si bien dans ses bras, si confiante et paisible, qu’elle comprit que c’était là sa place. Mais en même temps, son cœur se serrait. Elle avait oublié ce que Greg lui avait confié au cours d’une discussion sur leurs professions : s’il en venait un jour à se remarier, il exigerait que sa femme reste à la maison. En admettant – ce qui était encore à voir – qu’il éprouve pour elle de tendres sentiments et que ceux-ci se développent, il ne consentirait donc jamais à ce qu’elle travaille. Ne serait-ce que par peur de risquer de commettre une seconde fois les mêmes erreurs.

Mais la jeune femme eut un sursaut en découvrant qu’elle était prête à accepter pour Greg ce qu’elle avait obstinément refusé à Jonathan. Elle l’épaulerait dans sa carrière, et pourrait se consacrer librement à son foyer, à leurs enfants. Elle renoncerait au poste qui l’attendait à Sydney. Elle s’éloignerait des siens, de son pays. Elle ferait n’importe quoi. Parce qu’elle l’aimait, de tout son cœur, de toute son âme.

Elle s’aperçut qu’elle s’était blottie contre lui, alors même qu’il s’écartait. Greg lui prit le menton au creux de sa main, scrutant son visage.

Elle s’appliqua à effacer toute expression. Comment avait-elle pu s’imaginer qu’elle épouserait Greg ? Parce qu’elle était allée à sa rencontre devant la porte ? Cette fois, elle pria le ciel qu’il n’ait pas vu clair en elle. Il s’enfuirait sans doute à toutes jambes !

Seuls tous les deux, serrés l’un contre l’autre, la tentation avait été trop forte…

— Je… Je crois qu’il est grand temps que je rentre chez moi, cette fois.

Elle allait s’écarter de lui, mais Greg resserra son étreinte.

— Ce soir, vous n’allez nulle part, mademoiselle. Voilà le programme : d’abord un petit verre, puis le bon dîner que je vais préparer.

Pendant un moment, la surprise l’emporta en elle.

— Vous savez faire la cuisine ?

— Bien sûr ! Ça n’a rien d’extraordinaire. Je vis seul depuis un certain temps, et je ne vais pas tous les jours au restaurant. Je suppose que vous y excellez vous-même, comme dans tout ce que vous entreprenez.

Elle éclata de rire.

— Vous vous trompez du tout au tout. Je suis une cuisinière nulle !

Ses études puis son travail ne lui avaient pas laissé le loisir de s’initier à l’art culinaire. Il y avait la cantine et ses repas bon marché : que demander de plus ?

Il eut un petit sourire et ses yeux pétillèrent de malice.

— J’oubliais, bien sûr, un mannequin de grande classe ne s’abaisse pas à ces tâches vulgaires.

Sa moquerie inattendue la désola et elle ne put dissimuler sa déception.

Greg remarqua immédiatement la réaction de la jeune femme.

— Pourquoi froncez-vous les sourcils ? Je voulais seulement vous taquiner. Vous ne savez pas faire la cuisine ? Aucune importance, puisque je suis là !

Elle prit son courage à deux mains et l’attaqua de front.

— Il ne s’agit pas de ça. Greg, pourquoi cette rancune tenace contre les mannequins ?

— En tout cas, ce n’est pas dirigé contre vous. C’est ce qui compte avant tout, n’est-ce pas ?

— Pas tout à fait. Je ne pensais pas uniquement à moi mais à toutes les autres, qui ne méritent vraiment pas votre hargne. Vous êtes injuste, Greg. Toutes ne sont pas des poupées égoïstes qui ne songent qu’à se faire belles.

Pendant de longues minutes, il ne répondit rien. Puis il hocha la tête.

— D’accord, je me trompe peut-être, pour certaines du moins.

Un sourire amer déforma son visage.

— Si vous saviez ! J’ai vécu dans ce milieu pendant tellement longtemps…

Ann était abasourdie.

— Ah bon ? Comment ça ?

Elle s’en voulut immédiatement d’avoir insisté. Mais c’était trop tard. Comme prévu, il se braqua. Reprenant le contrôle de lui-même, il l’entraîna d’un geste autoritaire.

— Asseyez-vous, je vous en prie. Je vais vous chercher à boire. Mais pas d’alcool pour vous, pas encore. Un jus de fruits ou une citronnade ?

Il avait réussi à s’esquiver une fois de plus.

— Un jus de fruits, merci.

Le sourire poli qu’elle lui adressa cachait mal sa déception et ses doutes. Il venait de lui avouer, enfin qu’il avait eu une liaison avec un mannequin…

Assis côte à côte sur le canapé, de nouveau tout près l’un de l’autre, ils restèrent un long moment en silence. Il avait étendu le bras derrière elle et, du bout des doigts, il lui effleurait la nuque. Ann sentait des frissons délicieux courir tout le long de son dos.

Enfin, Greg respira profondément, et se décida à parler. Mais sa voix était entièrement dépourvue d’émotion.

— Ecoutez-moi, Ann. Le mannequin, c’était ma mère. Une femme extrêmement belle.

Pensif, il se tourna vers la jeune femme, et contempla longuement son visage.

— Mon père en était tombé follement amoureux. Elle finit par accepter de l’épouser, à la condition expresse que cela ne changerait rien à sa carrière. Elle aurait pu s’arrêter de travailler car mon père gagnait énormément d’argent : c’était un homme d’affaires remarquable, un véritable sorcier dans sa partie. Mais ma mère avait son métier dans le sang. Il ne lui est jamais venu à l’idée qu’elle puisse y renoncer. Elle s’y est résignée juste le temps de me mettre au monde puis est vite retournée à ce qu’elle aimait par-dessus tout.

Ann comprenait à présent toute la méfiance dont il avait fait preuve : une femme égoïste, absorbée par sa propre réussite au point de négliger son foyer – l’exemple était assez détestable pour l’avoir dégoûté à jamais. Pourtant, quelque chose clochait.

— Je ne comprends pas. Vous avez pourtant épousé une femme qui…

— C’était différent. Justement, à cause de la profession de Roxanne, nous avons décidé d’emblée de ne pas avoir d’enfants.

Malgré son ton désinvolte, Ann se rendit compte de sa souffrance.

— Pour qu’ils ne soient pas délaissés, comme vous l’avez été ? demanda-t-elle avec une grande douceur.

Il eut un rire bref, plein d’amertume.

— Elle passait dans ma vie en coup de vent, tout comme mon père d’ailleurs. Elle était toujours partie, toujours en voyages dans les coins les plus éloignés du monde. Il la suivait toujours sous prétexte d’affaires importantes à régler. Comme par hasard, toujours là où sa femme se trouvait.

Tout en parlant, il enroulait autour de ses doigts les mèches si douces des cheveux blonds de la jeune femme.

— Et moi, pendant ce temps-là, j’étais en pension. Et pour les vacances, on m’envoyait chez des parents ou des amis, ou bien même à la maison, seul avec les domestiques.

Ann eut une moue apitoyée.

— Ne vous y trompez pas, je n’étais pas un enfant martyr. N’empêche que je me suis juré de ne jamais infliger ce genre d’existence à un enfant. Autant ne pas en avoir.

— Et votre père ?

— Naturellement, vous me trouvez injuste d’en vouloir surtout à ma mère. Mais dans mon enfance, c’était d’abord à elle que je pensais. J’avais trop besoin d’elle, et je ne comprenais pas les raisons de ses absences. Quant à lui, je crains de l’avoir beaucoup déçu : je ne partageais pas du tout sa passion pour l’argent. Mon père ne vivait que pour ça. Si ma mère était sa déesse, l’argent était son dieu. Il en gagnait avec une facilité incroyable. Dans les affaires, il était guidé par une sorte d’instinct infaillible. C’est vous dire si je n’ai jamais manqué de rien, du point de vue strictement matériel, bien entendu.

— Vous parlez de lui au passé ?

Greg répondit d’une voix sans timbre.

— Il est mort depuis cinq ans. Ma mère a survécu à sa perte admirablement. Elle s’est même remariée.

Greg retira sa main.

— Oh, et puis assez parlé de tout ça, c’est déprimant. Passons plutôt au dîner, voulez-vous ? J’annonce un poisson grillé avec brochettes de légumes et des fruits rafraîchis. Ça vous va ?

Ann se mit immédiatement au diapason. L’œil pétillant, elle se leva d’un bond.

— Splendide ! Je peux au moins mettre la table, laissez-moi vous aider.

9.

 

 

Ann attendit patiemment la fin du repas pour l’interroger encore sur sa famille. Ils étaient de nouveau assis sur le canapé, mais bien sages, une tasse de café à la main.

— Votre mère, vous la voyez, malgré tout.

— Bien sûr, quand je ne peux pas faire autrement.

Ann se sentit glacée jusqu’aux os par la dureté tranchante de sa réponse. Mais elle avait mal pour lui. Ce ressentiment qu’il cultivait comme à plaisir lui empoisonnait la vie. Pleine d’une tendre sollicitude, elle voulut adoucir cette grande souffrance, l’aider à refermer ses blessures.

— C’est votre mère, quoi que vous disiez. Vous la rencontrez bien de temps en temps ?

— Oui, aux mariages, aux enterrements.

En effet, le strict minimum. Elle ne se découragea pas pour autant.

— C’est mieux que rien. Greg…

Elle s’interrompit, indécise, craignant d’abuser de sa patience. Mais la voyant rougir, il se détendit un peu et esquissa un sourire.

— Je ne mords pas, vous savez.

Elle prit son courage à deux mains.

— Greg, pourquoi ne pas vous réconcilier tous les deux ?

Le bourdonnement du ventilateur était le seul bruit qui se faisait entendre dans la pièce. La nuit était tombée, et une lampe à côté du divan projetait des ombres obliques sur les traits crispés de Greg. Ann avait terriblement envie de l’embrasser.

— Je vous connais mieux. Je sais que vous êtes capable de compassion, donc de pardon. Regardez le métier que vous avez choisi. Je ne peux pas croire que votre mère vous soit totalement indifférente. Si vous lui donniez une chance, si vous preniez sur vous de faire le premier pas, je suis certaine que vous découvririez qu’elle vous aime, et qu’elle est très fière de vous. Quant à cette rancune contre sa profession, je vous assure qu’elle est sans fondement.

Les yeux gris retrouvèrent leur éclat malicieux, et Greg lui sourit avec humour.

— Décidément, vous y tenez. Vous ne manquez pas une occasion de défendre vos consœurs.

— Vous n’y êtes pas du tout, Greg. Et d’ailleurs, quand je…

Elle s’était reprise à temps ! Elle avait encore autre chose à lui dire avant de lui faire sa petite confession.

— Réfléchissez bien. D’après ce que vous m’avez appris sur vos parents, ils vous auraient peut-être négligé, même si votre mère avait renoncé à son métier. Votre père avait des intérêts dans le monde entier, qui l’auraient de toute façon obligé à se rendre sur place. Et comme il était très amoureux de votre mère, il aurait tenu absolument à ce qu’elle l’accompagne.

Il se pencha pour la regarder droit dans les yeux, et son visage s’adoucit. Il prit sa tasse vide des mains et la posa sur une table basse, puis se rapprocha de la jeune femme. Passant un bras ferme derrière sa nuque, il l’attira doucement contre lui. Aussitôt, elle eut un profond soupir de contentement et, fermant les yeux, appuya fort sa joue au creux de son épaule. Blottie tout contre lui, elle avait envie de rester là indéfiniment, goûtant le plaisir de se sentir de nouveau petite et protégée, enveloppée par la chaleur vivante qui émanait de lui à travers le fin tissu de sa chemise. Elle savait qu’elle ne souhaiterait plus rien d’autre au monde que de revenir à l’abri sûr de ses bras forts, de se laisser bercer par sa voix chaude et bien timbrée, qui faisait vibrer tout son être.

— Vous êtes têtue comme une adorable petite mule. Je sais bien ce que vous êtes encore en train de faire.

Son indulgence amusée lui donna envie de se serrer encore plus contre lui.

— Vous essayez de me convaincre que vous, les mannequins, n’êtes pas des égoïstes sans cœur. Depuis que je vous ai rencontrée, je sais que c’est vrai.

Elle leva son visage vers lui, plongeant son regard dans les yeux gris qui lui souriaient tendrement. Ce qu’elle y vit clairement, cette fois, elle n’osa pas le nommer, même dans le secret de son cœur, par une sorte de superstition qui lui était bien inhabituelle.

À présent qu’elle avait gagné – il ne la considérait plus avec mépris –, elle lui devait la vérité. Après tout, on ne pouvait trouver situation plus favorable pour cette confession. Elle s’était lovée contre lui sur le divan, et elle sentait son souffle tiède sur son front, sa joue tout contre le creux de son épaule. Ils étaient seuls tous les deux, loin de tout, loin du monde. C’était le moment des confidences, le temps des aveux.

— Greg… je… je vous ai caché quelque chose.

Quand elle avait préparé mentalement ce qu’elle devait lui dire, elle avait mis au point une entrée en matière bien différente. Mais à présent, elle semblait presque avouer une faute ! Pourtant, elle avait eu de bonnes raisons d’agir comme elle l’avait fait, même s’il lui avait fallu dissimuler la vérité. Il en conviendrait quand elle s’en serait expliquée, cela ne faisait aucun doute.

Pourtant, quand elle sentit qu’il se raidissait, un doute la gagna.

— J’en étais sûr ! Vous m’avez caché que vous aimiez encore Jonathan.

Un peu de rose lui monta aux joues. Si c’était la première idée qui lui était venue, cela voulait-il dire qu’il était jaloux ?

— Non, Greg. Ça n’a rien à voir avec lui, absolument rien. C’est au sujet de mon travail.

— Ah bon ? Ça ne peut pas attendre ?

Une vague de joie l’envahit, et elle se contint pour ne pas éclater de rire, un rire de bonheur. Cette fois, elle avait réellement gagné ! Greg ne voyait plus aucune objection au métier qu’elle avait choisi ! Emportée par l’enthousiasme, elle voulut en finir tout de suite : il ne devait plus y avoir aucun secret, aucune ombre entre eux.

— Greg, laissez-moi vous en parler avant que…

Mais il ne l’écoutait pas. Ses doigts lui caressaient la joue, descendaient sur son cou, elle se sentit faiblir. Pourtant, elle protesta encore une fois.

— Greg ! Je vous en prie…

Il l’interrompit en lui appliquant un doigt sur les lèvres.

— Je vous préviens. Si vous ne cessez pas de bavarder, je vous donne une fessée.

Avec un sourire malicieux, elle se coula plus près et leva vers lui des grands yeux embués de tendresse.

— J’aimerais mieux un baiser.

Dans le regard de Greg, tout au fond, une petite flamme se mit à danser. Mais Ann savait qu’elle appartenait à cet homme. Elle lui faisait des avances et n’en avait pas honte. Elle l’aimait, elle se sentait prête à tout pour le conquérir.

Le visage de Greg était tout près du sien, et il attendait exprès, jouant à la tenter.

— Vraiment ? C’est un baiser que vous voulez ?

— Oui, Greg, je vous en prie. Embrassez-moi.

Sans plus hésiter, sans plus rien dissimuler, dans un seul regard, elle lui ouvrit son cœur, lui offrit tout son amour. Il se pencha très doucement et posa ses lèvres sur la bouche de la jeune femme. D’abord avec douceur, puis avec insistance, et une ardeur à laquelle elle répondit.

Quand il se redressa, il murmura avec un émerveillement encore incrédule.

— Ann, est-ce vrai ? Vous ai-je enfin trouvée ?

Un espoir terrible lui serra la gorge. Avec peine, elle répéta ce mot : « trouvée ».

— Oui, vous, la femme que j’ai cherchée toute ma vie.

Il lui sembla que son cœur s’arrêtait de battre.

— Et vous, l’homme que j’attendais.

Ils se turent immobiles, les yeux dans les yeux, perdus dans le ravissement de ce qu’ils y découvraient : la certitude enivrante de ce lien fort et doux qui se mettait à vivre. Simplement, ils se regardaient. Cette fois, elle lui livra le fond de son cœur.

Alors il se redressa et la souleva dans ses bras. Le souffle court, elle se laissa aller tout contre sa poitrine, et se fit toute menue, abandonnée.

Mais il s’arrêta net au milieu de la pièce, hésita, et revint sur ses pas pour la ramener près du divan. Elle eut un coup au cœur et le regarda sans comprendre, déjà inquiète.

— Excusez-moi, Ann. Tout est ma faute.

Elle voyait pourtant qu’il avait peine à contenir de violentes émotions, sa poitrine s’abaissant et se soulevant comme s’il luttait pour retrouver sa respiration. Il parla enfin d’une voix étranglée.

— Vous êtes fatiguée, vous venez de subir un traumatisme terrible et… je veux que jamais, au grand jamais, vous puissiez me reprocher d’avoir abusé de vous. Je… je vous respecte trop pour ça, Ann.

Encore sous le choc de la surprise qu’elle avait éprouvée, Ann se sentit peu à peu envahie par une grande joie, un immense bonheur. Elle leva vers lui des yeux embués de reconnaissance, mais le visage de Greg s’était fermé : un masque impénétrable l’avait métamorphosé, et elle comprit que toute discussion serait inutile.

— Très bien, Greg. Vous voulez me ramener chez moi, s’il vous plaît ?

— Demain. Vous allez passer la nuit ici. Vous pourrez vous installer dans ma chambre… seule.

Très émue, elle fit une dernière tentative.

— Voyons, Greg, vous savez aussi bien que moi que je suis guérie.

Mais il demeura inébranlable.

— Pas encore. Pas tout à fait. Et Jonathan, votre fiancé, vous l’oubliez ?

— Mon ex-fiancé, et d’ailleurs, lui et moi, jamais…

Le rouge lui monta aux joues et elle ne put en dire davantage.

Il la regarda, vaguement surpris, un léger sourire aux lèvres. Mais, derrière cette façade, elle décela une sérieux profond, un intérêt sincère et appréciateur.

— Vous vous réserviez pour la nuit des noces ?

— Non. Ce n’est pas ainsi que je voyais les choses, Greg. J’hésitais à m’engager tout à fait, je crois. C’est pourquoi je suis ici, et Jonathan à Sydney.

— Bien sûr, c’est pourtant vrai : à cause de votre métier !

Son métier ! Cette fois, il fallait profiter de l’occasion sans se laisser distraire. Finis les faux-fuyants et les mensonges, s’il devait exister entre eux autre chose qu’une vague amitié de vacances.

— Greg, parlons sérieusement, voulez-vous ? Je tiens à ce que vous sachiez quel est mon véritable métier.

— Comme vous voudrez. Mais il faut peut-être que je me prépare à recevoir un choc ? Malgré tout, ne me dites pas que vous posez nue pour gagner votre vie. Ça, je ne le croirais pas.

Elle ne put s’empêcher de rire et fit une moue.

— Vous savez bien que je ne pourrais pas, avec mon affreux tatouage.

Il acquiesça avec gravité.

— C’est vrai ! Pauvre jeune femme, quel handicap ! Eh bien, si ce c’est pas ça, quoi d’autre ? C’est difficile à dire ? Ce doit être inavouable. J’en frémis d’avance.

Il n’était pas inquiet du tout. Au contraire, il la taquinait d’un air enjoué. L’émotion lui serra la gorge : ainsi, il avait confiance en elle. Mais en apprenant qu’elle lui avait menti depuis le début, il risquait d’être amèrement déçu.

Néanmoins, elle reprit courage et, selon une tactique éprouvée, passa à l’attaque.

— Je n’ai pas à en rougir, au contraire. D’ailleurs tout ça, c’est votre faute. Avec votre manie de porter sur les gens un jugement à l’emporte-pièce !

Elle s’animait au fur et à mesure, serrant ses poings menus, secouant la tête. Il la trouvait adorable et laissait passer l’orage avec un amusement attendri.

— Vous accolez une étiquette aux noms, et vous pensez que tout est dit. Ce n’est pas par manque de courage que je me suis tue, mais pour vous donner une bonne leçon, pour vous montrer que votre jugement pouvait être pris en défaut, pour forcer votre respect malgré tout, pour… Enfin, c’est pour ça que je ne vous ai pas tout dit.

Il écarquilla les yeux, éberlué.

— Eh bien ! Pour une tirade ! Mais je me permettrai de vous le faire remarquer, nous ne sommes pas plus avancés.

Sa main effleura doucement la joue brûlante de la jeune femme.

— Allons, du calme. Respirez à fond, et ensuite vous en viendrez au fait, tranquillement. Ah, mais j’y pense ! Une fois, vous avez fait allusion à une autre activité.

Freinée, par l’appréhension, Ann se taisait.

— Alors, de quoi s’agit-il, mademoiselle Hayes ?

Allez-vous enfin vous expliquer, ou dois-je vous y forcer ?

La main posée sur sa joue caressa lentement la peau satinée de son cou. Ann sentait des vagues de chaleur l’envahir, menaçant de lui faire perdre de nouveau tout contrôle. Ce n’était plus le moment de tergiverser.

— Greg, quand vous m’avez vue sur le podium, l’autre soir, c’était la première fois que ça m’arrivait. Je n’ai jamais été et je ne serai jamais mannequin.

C’était fait ! Les dés étaient jetés. Allait-il l’étrangler tout de suite ou la laisser parler d’abord ? Il ne lui avait pas lâché le cou, mais il ne la serrait pas non plus. Il lui accordait un sursis, juste le temps de satisfaire sa curiosité.

— Mais pourquoi cette comédie ? Je ne comprends pas.

— Je n’avais jamais rencontré Sarah Magatelli avant le jour de la présentation de mode. Par hasard, elle m’a remarquée près de la piscine et m’a suppliée de remplacer au pied levé l’une de ses filles qui lui avait fait faux bond. Elle a tellement insisté que j’ai fini par accepter.

— Mais comment aurais-je pu deviner ? Quoique… Passons. Mais ça ne me dit toujours pas… Ann Hayes, quand allez-vous vous décider à m’apprendre ce que vous faites dans la vie ?

Il avait marmonné la question entre ses dents, l’air sombre, profondément exaspéré. Elle prit une profonde inspiration, le fixa droit dans les yeux, et lui assena la vérité d’un coup.

— Je suis médecin.

Cette déclaration lapidaire fut suivie d’un lourd silence. Le visage de Greg se vida de toute expression. Alarmée, elle avala sa salive avec effort. C’était peut-être la surprise qui l’avait saisi. Mais il restait impassible. Etait-ce bon ou mauvais signe ? Etait-ce une colère rentrée, la pire ? Et si tout était fini entre eux ?

Avec un vif mouvement de recul, Greg retira sa main et s’écarta. Malgré la relative exiguïté du petit canapé, ils se retrouvèrent assis chacun d’un côté, contre l’accoudoir, avec un vide entre eux, tel un épais mur de glace.

Le ton cinglant qu’il adopta ne lui laissa plus aucune illusion.

— Vous m’avez fait marcher tout ce temps-là ? Ça vous plaisait, n’est-ce pas ? Comme vous avez dû vous amuser !

Les larmes aux yeux, elle tenta maladroitement de s’expliquer.

— Greg, je me suis trouvée prise dans un engrenage…

Elle se tut. À quoi bon ? Les raisons de lui cacher la vérité lui avaient paru très pertinentes, sur le moment. À présent, elles lui semblaient inconsistantes et puériles. En réalité, il s’agissait d’une farce d’un goût douteux. Il avait le droit de s’en vexer.

Il eut un mauvais sourire, plein de mépris.

— Vous avez raison de vous taire. Votre conduite est injustifiable. Mais c’est notre faute à tous les deux, nous n’aurions pas dû…

Il n’avait pas besoin d’en dire davantage, elle comprenait. Il regrettait amèrement de l’avoir rencontrée, ainsi que tout ce qui s’était passé entre eux. Un chagrin tel qu’elle n’en avait jamais connu auparavant la submergea.

Mais il n’en avait pas fini avec elle. Son regard s’était durci et sa voix glaciale la transperça.

— Je ne l’aurais jamais cru. Me mentir tout ce temps, vous ! Comme on peut se tromper ! Et que m’avez-vous caché d’autre – puisque le pli était pris ?

Sans lui laisser le temps de répondre, il s’approcha d’elle, menaçant, avec un visage courroucé.

— Cette fois, il faut tout me dire, Ann Hayes.

Ses lèvres étaient presque contre les siennes, mais elles étaient serrées et, dans son regard, il n’y avait que la flamme noire de la colère. Mon Dieu ! Pourquoi cette confession, dont elle attendait tant, avait-elle si mal tourné ?

— Tout ? Mais… il n’y a rien d’autre.

Oubliant l’état de la jeune femme, dans son exaspération, il la secoua sans ménagements.

— Oh, si ! Je veux en savoir davantage sur cette carrière médicale sur laquelle vous avez été si discrète. Vous avez une clientèle particulière ?

— Je viens de quitter l’hôpital où je travaillais depuis deux ans. On m’a offert un poste intéressant dans une clinique de Sydney. Mais j’ai besoin de réfléchir avant de m’engager définitivement.

S’engager… Ce mot résonna tristement à ses propres oreilles. À peine quelques instants auparavant, elle ne songeait qu’à son amour pour Greg, et cette décision qu’elle devrait prendre dès son retour à Sydney était passée au second plan. Avec accablement, elle se demanda si elle ne s’était pas laissé emporter par ses sentiments trop vite, trop loin. Après tout, elle ne savait pas grand-chose de lui. Peut-être ne voudrait-il plus d’elle à présent qu’il la savait médecin. Au fond, il réagissait exactement comme Jonathan.

Il lui serrait toujours les épaules. Son visage était tout près du sien. Et soudain, d’un mouvement brusque, il plaqua ses lèvres contre les siennes, les écrasant brutalement. Ce n’était pas un baiser, mais une véritable agression. Puis il se redressa. Son regard était devenu vague, lointain, comme s’il l’avait déjà rayée de sa vie.

— Je crois que, l’un comme l’autre, nous devrions réfléchir.

— Greg !

Elle avait crié son nom avec un déchirement de tout son être. Il fallait qu’il l’écoute, qu’il comprenne. Sinon, tout était fini pour elle. Bien sûr qu’elle le connaissait peu, qu’elle lui avait donné son cœur trop vite, trop tôt. Mais quelle importance ? Elle l’aimait. La perspective de le perdre était insupportable.

Avec un sanglot, elle tendit les bras vers lui, étouffant un soupir quand il recula vivement. Mais elle remarqua dans son regard une hésitation, une étincelle fugitive, vestige de la passion qui s’y était fait jour ouvertement tout à l’heure, lorsqu’elle s’était offerte à lui.

Elle leva les yeux et, désespérément, toute réserve balayée, elle lui adressa en silence le même appel désespéré. Une seule chose comptait : se retrouver de nouveau dans ses bras. Greg ne pouvait demeurer insensible à cette tendre prière ! Mais son visage resta obstinément fermé.

Devant cette froideur dédaigneuse, elle rougit de honte. Que devait-il penser d’elle ?

— Greg, je suis désolée.

Elle laissa retomber ses bras le long de son corps, résignée. Allons, elle avait donc tout gâché avec son mensonge stupide…

Il la fixait toujours, implacable.

— Il faut que je retourne à la clinique. J’ai encore du travail, des tas de paperasses. Je rentrerai assez tard. Mais vous, couchez-vous de bonne heure.

Là-dessus, il lui tourna le dos, se dirigea vers la porte à grands pas, marmonnant un simple : « Bonne nuit. » Prise de panique, elle l’appela d’une voix étouffée.

— Greg… je ne voulais pas vous faire de mal. Sur le seuil, il s’arrêta et se retourna.

— Je sais…

Le ton s’était radouci, mais son regard était toujours aussi froid.

— À demain.

Et, d’un geste définitif, il ferma la porte derrière lui.