Moi, Dr Hayes, top-model
Quand le yacht rentra au port, Ann…
5.
Quand le yacht rentra au port, Ann était de nouveau en débardeur rayé et pantalon blanc, bien vite secs grâce au soleil qui inondait le port.
Pendant l’accostage, Peter s’approcha d’elle, pâle et dépité. Toute sa superbe s’était envolée, et il évitait son regard.
— Je… je vous remercie pour tout à l’heure.
Ann retint son sourire : elle n’avait pas envie d’humilier davantage le séducteur malchanceux.
— Je vous en prie, c’était la moindre des choses. Les Dane et Peter Moss se hâtèrent de partir : ils avaient un rendez-vous d’affaires. Greg pour sa part venait de recevoir un appel pour un enfant malade, dans l’un des luxueux appartements de la Marina. Mais il s’attarda auprès d’elle une seconde.
— Et si nous dînions ensemble ce soir ? Je propose le Bouquet de Crevettes, sur le front de mer, le meilleur restaurant de l’île. Vous l’avez déjà essayé ?
— Non.
Ann rougit de plaisir.
— C’est d’accord. Je vous retrouve à quelle heure ?
— Vers 19 heures. Si je n’ai pas une urgence d’ici là. Essayez de trouver une table sur le devant si vous arrivez la première.
— Parfait. J’y serai.
Cela lui donnait tout le temps de se détendre et, bien entendu, de se changer…
Greg arriva avec une demi-heure de retard.
— Excusez-moi, j’ai eu un appel de dernière minute. C’est l’inconvénient de travailler seul. On n’est jamais tranquille, même les jours fériés.
Elle avait choisi une table tout au bord de la terrasse, d’où l’on découvrait l’immense étendue de la plage et du Pacifique. Dès qu’ils furent assis face à face, ils se trouvèrent bien ensemble, gais et détendus. Ils se remémorèrent leurs aventures de l’après-midi et rirent beaucoup aux dépens du pauvre Peter. Ann se laissait envahir par une agréable langueur. Elle était avec lui, c’était suffisant. Inutile de gâcher cette soirée en s’inquiétant des raisons qui l’avaient conduit à l’inviter, et elle, à accepter. Elle voulait simplement profiter de l’instant présent, sans plus penser à rien.
Tout au long de la baie, les grands cocotiers se détachaient sur le ciel d’une étonnante teinte orangée. Au-delà, la mer bleu sombre, lisse comme un miroir, était parsemée de reflets d’or. L’air si doux, parfumé de senteurs presque sucrées, était un ravissement. Un véritable paradis…
Mais pas pour tous. La femme de Greg, par exemple… C’était dans cette île qu’elle avait trouvé une mort tragique et stupide. Ann admirait la force de volonté de Greg. Après un tel drame, il avait eu le courage de ne pas songer qu’à lui – et la grandeur d’âme nécessaire pour repousser la douleur, peut-être même la haine que lui inspirait cette île. Pouvoir y revenir, malgré les souvenirs déchirants, pouvoir offrir son travail, sa compassion de médecin…
— Ann, peut-on savoir à quoi vous pensez ?
Elle sursauta, embarrassée. Impossible d’avouer qu’elle pensait justement à lui, à cette épouse dont il ne parlait jamais. Elle se rabattit bien vite sur un sujet moins brûlant.
— À votre tableau, dans la cabine. Vous savez qu’il m’a beaucoup plu ?
Il éclata de rire.
— J’ai dit quelque chose de drôle ?
— Pas exactement. Mais ça fait plaisir de voir que vous avez au moins un point faible. Vous êtes un mannequin extraordinaire, une secouriste remarquable, une nageuse exceptionnelle, mais comme critique d’art, vous avez encore beaucoup de progrès à faire !
Elle eut une moue amusée.
— Je m’en serais doutée, figurez-vous. Je vous ai donné mon avis personnel, pour ce qu’il vaut.
— Vous m’en voyez flatté. Mais sceptique. Ce n’est pas ma faute, en peinture, je fais un complexe d’infériorité.
— Parce que votre femme était une grande artiste ?
Elle avait posé la question sciemment, au risque de jeter un froid. Il fallait mettre les choses au point – qu’il sache enfin qu’elle était au courant.
Face à son regard soudain tranchant, elle se hâta de préciser.
— Mélanie m’a raconté ce qui était arrivé, j’espère que cela ne vous ennuie pas.
— Ce n’est pas un secret, mais il m’en coûte d’en parler. Vous comprenez, c’est tellement bête. Avec un médecin sur place, Roxanne aurait pu être sauvée. Ce n’est pas une certitude, mais au moins on aurait tenté le maximum. C’est pour cette raison que je me suis installé ici, et que j’ai formé le personnel de la clinique aux techniques des premiers soins, et de la réanimation. La rapidité de l’intervention est primordiale.
— Evidemment, surtout pour la Chironex.
Elle se mordit les lèvres, et essaya de rattraper cet étalage de science incongru.
— C’est Mélanie qui m’a appris le nom de cette méduse. Je m’en suis souvenue, car elle a précisé que c’était la plus dangereuse de toutes.
— Mais alors… vous saviez qu’il pouvait y en avoir dans l’eau, cet après-midi, et vous avez plongé quand même !
Ce ton et ce regard ! Quelle sévérité ! On aurait dit qu’il lui reprochait son inconscience. Mais oui, il était inquiet pour elle. Elle en fut touchée, et entreprit gentiment de le rassurer.
— Je vous promets de faire attention, à l’avenir.
Même s’il n’en laissait rien paraître, la conversation devait lui être bien pénible, aussi changea-t-elle de sujet.
— Avez-vous peint autre chose que des paysages ? Des natures mortes ? Des portraits ?
Il se détendit et rit de bon cœur.
— Comme vous y allez ! Pour ça, il faut d’abord esquisser le sujet au fusain, et j’en suis incapable. Non, je me suis limité aux paysages, c’était bien suffisant.
— Et vous trouvez le temps, malgré tout ?
— Oh, j’ai pratiquement abandonné maintenant.
Il détourna les yeux vers la plage. D’un air absent, il regardait sans les voir le ciel flamboyant et l’océan couleur d’ambre. Le cœur d’Ann se serra : il pensait à sa femme qui lui manquait toujours autant, même au bout de deux ans. Comme il avait dû l’aimer ! Contenant son émotion, elle essaya de le distraire.
— Vous pourriez vous y remettre ! Je trouve que ça en vaut la peine. Vous avez des possibilités.
Il se tourna vers elle.
— Pensez-vous ! Je ne suis qu’un barbouilleur du dimanche.
— Je ne crois pas. Vous avez un don, ce serait dommage de ne pas le cultiver.
Sans répondre, il la considéra, l’air rêveur. À voix basse, comme s’il se parlait à lui-même, mais sans pourtant la quitter des yeux, il murmura :
— Ma femme me l’a dit, elle aussi, bien des fois.
Un doux sourire éclairait son visage à présent détendu, presque abandonné. Très émue, Ann reçut cette confidence avec un respect infini. C’était la première fois qu’il parlait spontanément de son épouse. Sa réserve était-elle en train de fondre ?
Elle choisit ses mots avec soin.
— Ne serait-elle pas… déçue de vous voir gâcher un talent certain ?
Il haussa les épaules d’un geste fataliste.
— Je ne sais pas. En tout cas, elle ne serait pas surprise.
Que signifiait cette réponse ? Ann n’osait pas l’interroger plus avant. Etait-ce par déférence pour sa mémoire ? La froideur soudaine dans sa voix ne permettait pas de le savoir. De nouveau, il regardait au loin, comme perdu dans un univers connu de lui seul.
— De toute façon, je n’ai vraiment pas le temps. Je prépare une publication sur les méduses de la Grande Barrière de Corail. C’est plus… utile. Ce travail est parrainé par l’université du Queensland. Il sera diffusé dans les îles, et dans la région côtière sur tout le périmètre de l’Australie.
Il eut un temps d’hésitation, mais Ann le devança :
— De quoi s’agit-il exactement ?
— Vous savez, je ne crois vraiment pas qu’un…
Il se reprit aussitôt, se hâtant d’expliquer :
— En gros, on y trouve la description détaillée des différentes espèces, leurs mœurs, leurs migrations, leurs territoires… et les moyens de s’en protéger, ainsi, naturellement, que les traitements appropriés à chacune d’elles. Il y a des cartes, des diagrammes, des photos. J’y ai passé un temps considérable, mais ce sera terminé d’ici peu.
Il parlait de ce travail avec une fierté bien normale, mais son regard était empreint d’une nostalgie poignante. Tous ses efforts, si méritoires fussent-ils, arrivaient trop tard pour Roxanne.
Ann ne voulut pas raviver son chagrin et s’abstint de le questionner davantage. Ils se concentrèrent sur leur menu, puis sur un merveilleux plateau de fruits de mer qu’ils partagèrent tout en bavardant de choses et d’autres.
Jusqu’au moment où Greg prononça la phrase tant redoutée.
— Parlez-moi de vous, Ann, de votre famille.
Impossible de se dérober sans éveiller les soupçons.
Pourtant, elle ne tenait pas encore à lui révéler sa véritable profession. Il s’agissait donc maintenant de mentir habilement…
— Mon père est retraité.
C’eût été trop risqué de préciser qu’il était médecin. Elle enchaîna très vite, pour prévenir toute question.
— Ma mère est visiteuse bénévole dans un… hôpital.
C’était aussi un terrain dangereux. Elle s’empressa de poursuivre.
— J’ai trois sœurs, plus âgées que moi. L’aînée est mariée, elle attend un enfant. Les deux autres travaillent dans l’informatique.
— Sont-elles toutes les trois aussi blondes et aussi séduisantes que vous ?
— Beaucoup plus.
Elle voulut devancer l’inévitable remarque sur le choix de son métier, et expliqua :
— Toutes les deux sont fiancées.
— Et vous, non ? Ah c’est vrai, vous me l’avez dit : vous êtes venue ici pour oublier quelqu’un.
Comment cette malencontreuse confidence lui était-elle revenue en mémoire ? Parler de Jonathan, c’était trop risqué. Elle s’absorba dans la contemplation du fond de son verre.
— Oui… une erreur. Nous nous connaissions depuis des années, nous étions nous aussi sur le point de nous marier, et puis…
Elle laissa sa phrase en suspens. Elle devait s’avancer avec une prudence extrême.
— Nous avons compris que nous étions en désaccord total sur un point… essentiel.
Si seulement il pouvait se contenter de cela !
— Il voulait que vous cessiez d’être mannequin ?
Elle but un peu de vin pour gagner du temps. Avec un peu d’astuce, elle réussirait à maintenir l’équivoque.
— C’est ça. Il tenait absolument à ce que j’abandonne mon métier.
— Et vous avez refusé.
Elle hocha la tête.
— Au fond, je m’étais trompée, je ne l’aimais pas vraiment. J’ai tout cassé, net, sans essayer de trouver un arrangement. Enfin, c’est fini, et il n’y a plus à y revenir.
Bizarre. Greg n’était qu’un étranger pour elle, et pourtant, elle tenait absolument à le persuader qu’il n’y avait plus rien entre elle et Jonathan.
— En effet. J’ai l’impression qu’il ne vous manque pas beaucoup, je me trompe ?
Le regard tendu, il étudiait son expression avec une attention surprenante. Il attendait sa réponse, comme si elle avait de l’importance pour lui. Le cœur d’Ann se mit à battre un peu plus vite. Comme elle lui cachait encore quelque chose par ailleurs, elle voulut au moins se montrer tout à fait sincère sur ce point.
— Non. Il ne me manque presque pas. Je ne l’aurais jamais cru.
À cet aveu, elle se sentit rougir.
— En fin de compte, je crois que j’ai eu raison de rompre quand il était encore temps.
Elle s’était bien tirée d’affaire, et elle voulut s’en tenir là.
— Oh, et puis je vous ai assez ennuyé avec mes petits problèmes sentimentaux. Je vous en prie, ne parlons plus de Jonathan, mais de vous.
Un instant, elle crut qu’elle l’avait froissé. Mais un sourire détendit ses lèvres.
— Ah bon ? C’est donnant donnant, n’est-ce pas ? Vous avez été franche avec moi, et maintenant, c’est à mon tour…
Tout à coup, elle se sentit coupable. À côté du malheur qui avait frappé Greg, la rupture de ses fiançailles paraissait si peu de chose. Quant à la sincérité dont elle avait fait preuve… Elle rougit de plus belle.
— Une petite promenade sur la plage, avant de rentrer ?
Dans son regard, elle découvrit une douceur tendre, toute nouvelle. Elle en fut remuée, et n’osa pas répondre tout de suite, de peur que sa voix ne la trahisse. Elle se tourna à demi pour prendre son sac suspendu au dossier de sa chaise, occasion de lui dissimuler son visage.
Une petite voix intérieure l’accablait de reproches : « Tu te conduis comme une gamine avec son premier flirt. C’est stupide. Tu es sortie trop longtemps avec le même homme. Dès qu’un autre te témoigne un peu d’intérêt, tu ne sais plus comment te comporter… »
Rien d’extraordinaire. Ce soir, elle était énervée, à cause de ce qui s’était passé dans la journée, tout simplement.
Pourtant, elle ne parvenait pas à se calmer, alors que Greg était là, à ses côtés. Sans avoir besoin de le regarder, elle le sentait tout proche et parfois le simple frôlement de son bras contre le sien la faisait tressaillir.
Il fallait regarder la vérité en face : cet homme la troublait, comme jamais son fiancé ne l’avait fait.
Elle devait cesser de le voir au plus vite. N’était-elle pas un passe-temps pour le D r Rivers ? Son cœur appartenait toujours à son épouse : il était venu dans cette île pour vivre avec son souvenir.
Elle soupira, nostalgique tout d’un coup.
— Quelle nuit magnifique, n’est-ce pas, Ann ?
Greg s’était tourné vers elle, le visage adouci, comme lavé. Côte à côte, ils marchaient sur le sable fin, encore tiède du soleil de la journée.
— Oui, ce pays est magique, vraiment.
Le soleil depuis longtemps disparu avait cédé la place à une nuit profonde, constellée d’étoiles scintillantes. La lune se levait, pleine, et laissait couler sa lueur argentée sur la surface du Pacifique, comme pour se marier à l’immensité veloutée de l’eau elle-même. Le calme et le silence emplissaient tout l’espace, comme un baume sur la peau, rythmés par le léger murmure du ressac glissant sur le sable.
Tout à coup, un bip qu’Ann ne connaissait que trop la tira de sa rêverie. Par habitude, elle crut d’abord que c’était le sien et s’anima, prête à l’action. Greg sortit son petit avertisseur de sa poche.
— Bon Dieu, ça devait arriver ! Je suis désolé, il faut que je vous laisse.
Il la regarda, navré, et sembla se figer sur place, les yeux rivés dans les siens. Debout, face à face, retenus par une vibration partagée, ils ne bougeaient plus, pendant des secondes magiques qui parurent durer une éternité. Ann osait à peine respirer, son regard brillait doucement dans la pénombre, pour lui seul. Sa tête tournait légèrement, comme si elle perdait soudain tous ses repères connus. Il n’y avait rien d’autre qu’elle et lui, cette merveilleuse nuit tropicale, ce clair de lune si troublant, et la présence de cet homme qui n’était pas Jonathan.
Penché sur elle, en silence, il semblait la boire du regard, et ses yeux aussi luisaient, si doux, si caressants.
— Ann…
Très délicatement, ses lèvres effleurèrent la bouche de la jeune femme. Ce fut la caresse d’un instant, douce et fugitive, mais ce baiser chaste et discret la laissa offerte à lui, le cœur battant.
Elle baissa la tête pour cacher son trouble, respira profondément. Cherchant refuge dans la raillerie, elle fit comme si de rien n’était – un baiser anodin, en somme.
— Docteur Rivers ! Et ce malade qui vous attend ? Son cas va être sérieusement aggravé, prenez garde !
Sans se démonter, il sourit et la prit par la main.
— Je vous dépose en passant, si vous voulez. Si ma limousine vous convient, princesse.
— Oh, Greg !
En bordure de route, Greg lui désigna une petite Méhari bien fatiguée. Ann y grimpa prestement avec un rire et dut s’accrocher à son siège quand il démarra.
— Ann, avant de vous laisser ce soir, j’ai quelque chose à vous proposer.
Son cœur bondit dans sa poitrine. Désirait-il la revoir ? Plus anxieuse qu’elle ne voulait bien l’admettre, elle retint son souffle.
— Demain, vous tenez vraiment à cette séance de pêche sous-marine ? Je vais sortir le bateau…
Elle n’osait pas y croire. Etait-ce vraiment une invitation ? Oui, il n’y avait pas à s’y tromper.
— Deux jours de suite ?
— Pourquoi pas ? C’est dimanche, et j’ai toute ma journée. Si nous partons assez tôt, nous pourrons aller très loin au large, au-delà des récifs.
Il avait bien dit « nous » ! Une bouffée de joie fit briller ses yeux, et elle se tourna vers lui avec un sourire ravi.
— Oh ! Ce serait merveilleux !
— Alors, c’est d’accord. Vous croyez que vous pourriez être prête vers 6 heures demain matin ?
— Si tard ?
Il eut un petit rire et arrêta la voiture devant son hôtel.
— Vous êtes arrivée, princesse. Alors à demain, sur le port. J’apporterai la combinaison spéciale de Mélanie au cas où vous voudriez nager un peu. Bonne nuit.
— Merci… Merci pour tout, Greg.
Avec un soupir elle descendit de la Méhari et resta debout à le regarder s’éloigner. La brise ébouriffait ses cheveux fins qu’elle rejeta en arrière, toute au souvenir du visage souriant de Greg quand il s’était, retourné pour un dernier adieu. Il avait eu un air si ouvert, presque abandonné… C’en était irrésistible.
En retournant à pas lents vers son bungalow, Ann songeait qu’il avait montré, oh, par instants seulement, ce côté si tendre et chaleureux, spontané, direct, qui le rendait terriblement attachant.
Soudain, elle se figea sur place : n’avait-il pas dit qu’il apporterait la combinaison de Mélanie ? Elle fronça les sourcils. Mais quand irait-il la chercher ? Pas à l’aube, ce serait un peu fort. Avait-il l’intention de rendre visite aux Dane tard dans la nuit, après sa consultation ? Nick serait-il rentré ? Peut-être, Greg savait-il qu’il trouverait Mélanie seule chez elle ?
Le sang se glaça dans ses veines. Elle était donc jalouse ? Pour la première fois de sa vie. Même avec Jonathan, elle n’avait jamais connu de tels sentiments, dont la violence la désemparait. Pour un homme qu’elle connaissait à peine, qu’elle ne reverrait sans doute jamais, passé ce simple week-end. Un homme sur lequel elle n’avait aucun droit.
Etait-elle réellement devenue folle à lier ?
6.
Greg était déjà à bord quand elle arriva, à 5 h 50. Elle eut un petit sursaut et marqua un temps d’arrêt. Il était seul ! Bonne ou mauvaise surprise ? Après tout, ça lui était égal.
— Bonjour. Vous avez bien dormi ?
— Très bien, merci.
Encore un mensonge. Incapable de mettre de l’ordre dans ses pensées, elle avait passé la majeure partie de la nuit à se tourner et se retourner dans son lit. Si elle essayait d’évoquer le souvenir de Jonathan, c’était le visage de Greg qui s’imposait. Sa bouche fine et mobile, ses yeux gris pailletés d’émeraude et surtout ses lèvres douces, chaudes, qu’elle avait goûtées à peine une seconde. Un baiser ? Tout juste une caresse, presque imperceptible. Mais c’était ce simple effleurement qui la hantait sans cesse. Et lui ? Y songeait-il ? Ce n’était probablement rien de bien significatif ou presque rien, une simple attirance, toute passagère. Tout comme cette nouvelle invitation, d’ailleurs, même s’ils devaient se trouver en tête à tête.
— Passez-moi votre sac. Cette fois vous avez tout prévu ?
Elle eut un rire malicieux.
— Absolument. Serviette et maillot de bain, des vêtements de rechange, au cas où vous tomberiez à l’eau… et même un chapeau.
— Parfait. Et je vous ai apporté la combinaison de Mélanie.
Il ne précisa pas s’il était passé la chercher la veille, ni si Nick était chez lui à ce moment-là.
— Et un gilet de sauvetage. Mettez-le, c’est plus prudent là où nous allons.
Quelques minutes plus tard, ils avaient franchi l’entrée du port.
Greg coupa le moteur et ce fut Ann qui l’aida à hisser les voiles. Elle savait s’y prendre. Du coin de l’œil, elle surprit son mouvement de tête approbateur et rosit de plaisir.
Le sloop fila aussitôt vers le grand large. Le vent avait forci, et ils glissèrent sur l’eau. C’en était presque enivrant. Debout à la proue, se tenant fermement au bastingage, Ann respirait à pleins poumons l’air salé, s’offrant avec exaltation aux embruns frais qui fouettaient la peau nue de ses jambes et ses bras hâlés. Ce matin-là, elle n’avait pas hésité à enfiler un short blanc, sans craindre de paraître déplacée.
Voilà qu’elle était seule avec lui, loin de tout autre visage humain, et n’en éprouvait pas la moindre gêne. En fait, elle savourait chaque seconde passée en sa compagnie.
— Vous ressemblez à une déesse de la mer, debout avec vos cheveux d’or en plein vent, et ce sourire énigmatique sur vos lèvres. Puis-je savoir ce qu’il signifie ?
Elle se retourna vivement, et son cœur s’affola dans sa poitrine. Il était si près d’elle !
— Tout ça est fantastique, Greg !
La réponse lui était venue, spontanée et naturelle. Mais elle n’avait pas tout dit – et surtout pas qu’elle aimait par-dessus tout être avec lui. Cela pourrait lui donner des idées fausses. Car en ce qui la concernait, elle n’avait aucune arrière-pensée. Elle ne recherchait ni une épaule secourable pour y pleurer tout à loisir, ni une passade sans lendemain, encore moins un attachement plus durable. Un travail passionnant l’attendait dans cette clinique de Sydney et cela suffirait amplement à meubler son existence.
Il en était sans doute de même pour lui. Mélanie avait été formelle : il ne se résoudrait jamais à nouer des liens profonds avec une femme mannequin, en l’occurrence, avec elle. Pourtant, il recherchait sa compagnie. Qu’avait-il donc en tête ? Un flirt sans conséquences ?
La voix de Greg, chargée de reproche, lui parvint de très loin.
— Comment se fait-il que vous ne souriez plus ? Vous regrettez de ne pas être avec un autre ?
— Si vous voulez parler de Jonathan, la réponse est non. Je vous l’ai dit, c’est fini entre nous.
Les lunettes noires lui dissimulaient les yeux de Greg comme ses pensées. Elle se détourna pour contempler les vagues aux crêtes blanches que fendait le grand sloop. Mais une sourde irritation, qu’elle s’expliquait mal, contrariait son plaisir. Puisqu’il se croyait autorisé à lui poser des questions personnelles, pourquoi ne pas lui rendre la pareille ?
— Votre femme vous manque toujours, je suppose ?
Elle se retourna vers lui et soutint fermement son regard, non sans une pointe de défi. Après un assez long silence, il se décida à répondre.
— Je pense souvent à elle, c’est vrai. Je me mets en colère, contre tout et surtout contre moi-même, c’est ma faute.
Ann était atterrée.
— Il n’y a aucune raison de vous sentir coupable. Vous n’étiez pas là !
— C’est bien ce que je ne me pardonnerai jamais. La place d’un mari n’est-elle pas auprès de sa femme ?
Il eut un rire amer.
— Mais comme toujours, j’étais trop occupé pour l’accompagner.
Le silence se prolongea. Ann était navrée. Les reproches cinglants qu’il s’adressait résonnaient à son oreille. Elle aurait tant voulu lui dire qu’elle était de tout cœur avec lui. Mais comment ? Tout simplement, elle posa la main sur son bras.
Perdu dans ses pensées, il restait immobile, lointain, comme s’il ne s’était rendu compte de rien. Enfin, il soupira.
— Roxanne avait sa peinture, ses expositions. L’art était sa raison d’être. Elle s’y consacrait entièrement, au détriment de… bien des choses. De son intérieur, par exemple, mais ce n’était pas grave, nous avions une domestique. Et bien sûr, elle ne voulait pas d’enfants. C’était aussi bien, d’ailleurs, occupés comme nous l’étions tous les deux. Quelle vie ils auraient eue, ces pauvres enfants !
Sa voix avait changé, elle était plus âpre. Etait-ce là son regret le plus douloureux ? Avait-il désiré des enfants sans pouvoir jamais réaliser ce souhait ? Il leva soudain les yeux devant lui et, poussant une exclamation, courut se précipiter à la barre. Droit devant, dangereusement proches, des coraux émergeaient à fleur d’eau.
— Heureusement que vous les avez vus à temps ! s’exclama Ann en le rejoignant. Ça ne me dirait rien de faire naufrage ici. C’est un peu loin à la nage pour aller chercher de l’aide !
Il se détendit et lui rendit un sourire plein d’humour.
— Ah, c’aurait été mon tour aujourd’hui, vous ne vous souvenez pas ? Pourquoi cette obstination à vouloir toujours tout faire par vous-même ?
— Peut-être parce que je n’ai pas eu de frère. J’ai appris à me débrouiller toute seule, et je me suis endurcie, voilà tout.
— Vraiment ? J’ai bien envie de vous faire basculer par-dessus bord, rien que pour vous entendre crier au secours !
Par jeu, elle se mit à trembler comme une feuille.
— Au secours ! Au secours !
Puis elle le regarda fièrement.
— Voilà, j’ai cédé, vous avez eu ce que vous vouliez. Ce n’est donc plus la peine de me jeter à l’eau.
— Ça, c’est de la triche, mais vous ne perdez rien pour attendre.
Ils étaient si bien ensemble, et pouvaient jouir de la même bonne humeur enjouée, insouciante.
Bientôt, ils atteignirent le but de l’expédition. Greg désigna une frange d’écume scintillante face à la proue du sloop.
— Ohé ! La Barrière de récifs, droit devant. Amenez les voiles !
— À vos ordres, mon commandant !
Le sloop pivota lentement sur lui-même et s’immobilisa. L’eau était claire et transparente comme le cristal, et l’on voyait nettement le fond sablonneux, les pierres et les algues mouvantes.
À quelques mètres devant eux, des coraux rouge brique, brun clair, ou d’un vert tirant sur le violet s’étendaient à perte de vue : c’était la Grande Barrière, traversée par un labyrinthe de chenaux, certains sans issue, d’autres remenant à la pleine mer.
— Venez. Nous allons faire un peu de plongée avant le déjeuner. La combinaison de Mélanie est dans la cabine, je vous attends ici.
Quand elle le retrouva sur le pont, elle s’aperçut qu’il avait revêtu exactement la même, ce qui l’amusa.
— Elles sont identiques. Vous les avez achetées ensemble ?
— Evidemment, pour avoir une réduction, celle de Nick avec.
— Il ne doit pas avoir souvent l’occasion de la porter ? La question lancinante revenait de nouveau.
Greg distrayait-il l’épouse en l’absence du mari ?
— En effet. Il travaille trop. Il n’a pas pu venir aujourd’hui. Même un dimanche ! C’est vraiment de la folie.
— Et Mélanie ?
— Elle a accepté d’assurer la garde pour me permettre de faire cette petite escapade. Elle sait qu’elle peut toujours me joindre en cas de besoin.
Mélanie était-elle contrariée de laisser Greg passer toute la journée seul avec une autre ? Greg l’œil pétillant de malice, poursuivit :
— Ce qui fait que nous sommes seuls tous les deux, pour toute la journée.
Elle retint son souffle, dans le vague espoir qu’il précise qu’il l’avait fait exprès. Mais il n’ajouta rien de plus.
Dans sa combinaison de plastique noir, un masque et un tuba lui cachant le visage, Ann sauta sans hésiter dans l’eau claire. Immergée dans un autre univers, elle en admirait les couleurs extraordinaires : à cette profondeur, le soleil illuminait le monde sous-marin et ses formes étranges. Des grands bancs de poissons argentés la frôlaient parfois, formant un kaléidoscope constamment changeant. Elle découvrit l’extraordinaire variété de coraux qui étendaient leurs prolongements graciles dans l’eau transparente, hérités d’un autre âge.
Émerveillée, elle se hissa à bord, avec l’impression d’avoir fait un grand voyage. Sur le pont inondé de soleil, ils installèrent le pique-nique que Greg avait apporté, bavardant avec animation de toutes les beautés qu’ils avaient contemplées.
Baignée d’une douce chaleur, bien-être du corps et du cœur, Ann se sentait fondre de bonheur. Greg était étendu de tout son long à côté d’elle. Sa présence si proche était une telle joie ! Elle s’offrait au soleil resplendissant, se laissa traverser par des vagues d’émotion – la beauté du site incomparable, la magie des coraux, la présence virile de Greg, tout cela la troublait, lui faisant oublier ses résolutions de prudence. Elle ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil furtif sur les jambes musclées de Greg, admirant ses bras puissants croisés sur sa poitrine qu’une toison dorée recouvrait.
Le cerveau délicieusement embrumé, elle s’abandonna à la béatitude et ferma les yeux.
Greg se dressa sur un coude et poussa un long soupir d’aise.
— Au spectacle d’une telle beauté, que demander de plus ?
Elle entrouvrit à peine les paupières pour glisser un regard dans sa direction, et son cœur se mit à battre plus vite : ce n’étaient pas les récifs de coraux qu’il contemplait, mais elle-même !
Il tendit la main et lui effleura la joue.
— Votre peau… du satin… du velours.
Elle ne bougea pas, n’ouvrit pas les yeux et, de nouveau, il soupira sans ôter sa main.
— Je me demande…
Ses doigts frôlaient très lentement son visage, le contour de ses lèvres, de son menton, et ils s’arrêtèrent au creux de son cou.
D’une voix un peu rauque, il répéta : « Je me demande… » Et Ann eut un long frisson. Ses oreilles bourdonnaient comme si elle était immergée dans l’univers sous-marin. Il appuya sa main un peu plus fort sur sa gorge et elle entendit sa propre voix qu’elle reconnaissait à peine, enrouée, languissante, elle semblait presque suppliante.
— Greg… oui…
Non, Ann ne se reconnaissait plus. Jamais elle n’avait agi de cette manière. Même lors de ses études, elle avait tenu à prouver qu’elle était une fille libérée, l’égale d’un homme, et tous les étudiants qui la poursuivaient de leurs assiduités n’avaient jamais eu gain de cause. Même avec Jonathan, elle avait voulu attendre. Et voilà qu’elle était pratiquement en train de s’offrir à un homme qu’elle connaissait à peine !
Mais elle sombrait dans une brume tiède qui l’enveloppait en un vertige trouble. Désespérément, elle se répétait qu’il ne cherchait qu’à assouvir son désir et profiter d’elle. Il se prouvait à lui-même la justesse de son point de vue : les mannequins étaient des dévergondées, indignes d’estime. Ann n’en donnait-elle pas elle-même un exemple vivant ?
Parcourue de frissons, elle allait s’abandonner à ses caresses, mais un ultime sursaut d’orgueil la fit réagir. Les joues en feu, elle se dressa sur son séant.
— Ce… ce n’est pas correct de votre part – je ne voulais pas… c’est cette chaleur lourde… Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Cette humiliation était insupportable. Elle garda les yeux baissés, mais Greg soupira.
— Vous n’êtes pas aussi délurée que vous aimeriez le faire croire, n’est-ce pas ?
Ann se taisait, étonnée. Elle s’attendait à une déception marquée de sa part, même à du ressentiment. Mais il semblait tout aussi étonné qu’elle, presque amusé. Un comble !
Néanmoins, elle n’osait pas le regarder en face, de peur de dévoiler qu’elle était encore toute remuée par les émotions qui s’étaient emparées d’elle à peine quelques instants auparavant.
Comme elle ne répondait pas, et pour l’aider à surmonter son trouble, il fit comme si de rien n’était, et parla de tout autre chose.
— Au fait, nous n’avons pas encore exploré les récifs, c’est le moment.
La jeune femme lui sut gré de son tact, et n’eut plus autant de difficultés à le regarder. Elle parvint même à lui sourire, presque timidement, et Greg lui rendit son sourire.
Ils enfilèrent des chaussures à semelles épaisses, indispensables sur les coraux tranchants comme des rasoirs et se rhabillèrent, mais peut-être pas uniquement pour se protéger du soleil. À bord du petit canot pneumatique, ils abordèrent les coraux. Ils passèrent un moment agréable, à observer les petits animaux marins, à ramasser des coquillages. Soudain, Greg jeta un coup d’œil sur l’horizon et se rembrunit.
— Ces nuages, là-bas… ça ne me dit rien de bon. On ferait mieux de remonter à bord. La radio transmet des bulletins météo en permanence.
Ann regardait elle aussi l’horizon, très étonnée : elle ne remarquait rien d’inquiétant. Quelques petits nuages translucides, s’effilant au ras de l’eau, dans un ciel toujours aussi bleu.
Sur le bateau, Greg s’enferma dans la cabine, puis réapparut sans lui dire ce qu’il avait entendu en bas. Pour la première fois, elle eut un peu peur.
— Il faut rentrer. Il va y avoir un vent fort avec beaucoup de pluie. Rien de vraiment alarmant. On a juste le temps de revenir au port avant le grain.
Ce n’était pas le moment de l’importuner, mais elle aurait voulu savoir ce qu’il entendait par « vent fort ». Une tempête ? Et s’il s’agissait d’un cyclone ? Enfin, si Greg affirmait qu’il n’y avait pas de danger, elle n’avait pas à s’inquiéter. Avec lui, elle éprouvait un plaisir étrange, tout nouveau, comme l’envie de se sentir toute petite, protégée. Jamais elle n’avait éprouvé un tel sentiment avec Jonathan…
Pendant le trajet du retour, le vent ne fit que forcir, mais la chaleur, humide, moite, ne diminuait pas. L’étrave du sloop fendait à présent des vagues courtes et serrées. Greg avait besoin de toute sa concentration et de toute son énergie pour gouverner le bateau. Il avait insisté pour qu’Ann se réfugie dans la cabine, mais elle n’avait rien voulu entendre. Elle se sentait mieux près de lui. Toutefois, elle avait dû consentir à boucler un harnais de sécurité dont le filin s’accrochait au grand mât.
Le ciel s’était couvert d’un voile gris ardoise. La houle prenait de l’ampleur. Quand ils pénétrèrent enfin dans la passe de Whitsunday, de lourds nuages sombres couraient au-dessus de l’eau presque noire. Le vent soulevait des lames hautes, qui venaient s’écraser sur les rochers des îles environnantes.
Puis ce fut la pluie, tout d’abord de larges gouttes éparses qui se transformèrent bientôt en déluge régulier. En quelques minutes, ils furent trempés, et luttaient pour garder leur équilibre sur le pont noyé dans des trombes d’eau.
Greg lui adressa un sourire rassurant.
— On y est presque. Si Sarah Magatelli vous voyait !
— Qui ? Ah oui !
Evidemment, cette dame aurait crié au sacrilège si l’une de ses filles s’était exposée ainsi, les cheveux dégoulinants, la chemise détrempée, collant à la peau. Mais cette remarque l’irrita.
— Je suis en vacances, ne l’oubliez pas, plus sur le podium. Et je suis comme les autres femmes, vous savez, docteur Rivers. J’aime rester en négligé, et les cheveux défaits, quand je ne travaille pas.
Elle s’attendait à une repartie cynique, mais le visage de Greg s’éclaira d’un large sourire.
— En négligé ! On peut dire que vous l’êtes ! Et le plus fort, c’est que ça vous rend irrésistible. On a envie de vous croquer sur place !
Elle rougit avec un frisson au souvenir de ses mains posées sur elle. Mais elle lui rendit son sourire, heureuse qu’il soit enfin capable de plaisanter sur un sujet qui, bien peu de temps auparavant, ne suscitait chez lui que mépris rageur.
— Vous savez, je ne suis pas la seule à être en piteux état ! Vous devriez vous voir.
Les cheveux noirs de Greg pendaient lamentablement sur son front. Son visage bronzé était couvert de pluie, et de petites gouttes argentées s’étaient même accrochées à ses cils. Soudain, elle eut une envie folle de lui dire que lui aussi était irrésistible. Mais elle préféra se moquer gentiment.
— Si vos patients vous voyaient !
Il reporta son attention sur la barre.
— S’ils doivent avoir une chance de me revoir, il vaut mieux que je fasse attention.
C’était la première fois qu’il trahissait quelque inquiétude. Impressionnée, elle regarda les vagues grises, immenses et menaçantes. La lumière du jour avait considérablement baissé. Les îles disparaissaient les unes après les autres, masquées par l’épais rideau de pluie, et l’on distinguait à peine les cocotiers des plages que le vent agitait furieusement.
Le temps lui parut interminable avant que Greg ne réussisse à négocier l’étroit goulet de l’entrée du port. Quand le sloop fut solidement amarré, il se tourna vers elle, l’air grave.
— Je peux vous dire la vérité, maintenant. Il y a un cyclone qui vient droit sur nous. En ce moment, il traverse la mer de Corail, avec des pluies torrentielles et des pointes de vent à cinquante kilomètres à l’heure. Dans moins de deux heures, il sera ici.
Ann ne fut pas surprise outre mesure. Tous les signes avant-coureurs s’étaient manifestés, et c’était la saison où d’énormes tempêtes prenaient naissance dans les mers tropicales. L’estomac noué, elle se souvint du cyclone Tracy qui avait dévasté la ville de Darwin quelques années auparavant. Quels ravages celui-ci allait-il causer dans cette île terriblement exposée !
Ensemble, ils doublèrent toutes les amarres et dégagèrent le pont de tout objet impossible à arrimer. D’autres propriétaires faisaient de même avec une hâte fébrile. Puis ils ramassèrent en toute hâte leurs affaires et coururent vers la petite Méhari rouge sous une pluie toujours battante. Le vent de plus en plus fort leur coupait la respiration, leur faisant monter les larmes aux yeux.
Greg dut hurler à pleins poumons.
— Je vous ramène chez vous. Vous mettrez des vêtements secs et vous m’attendrez.
Le cœur battant, elle fit oui de la tête.
— Je n’en n’aurai pas pour longtemps. Je file chez moi pour arrimer les volets spéciaux et je reviens. Je vous emmènerai à la clinique. Cette nuit, on aura besoin de moi.
Elle acquiesça d’un air absent. En effet, Greg serait très occupé ce soir, et ils ne seraient pas trop de deux. Après tout, elle était médecin elle aussi, et c’était le moment de s’en souvenir. Elle le lui dirait à son retour. Cette petite comédie avait assez duré, et n’avait d’ailleurs plus la moindre utilité. Elle en était sûre à présent, il avait beaucoup de sympathie pour elle, et même de la considération, un certain respect. Elle avait gagné.
Le hurlement de Greg coupa court à ses pensées.
— Vous avez un imperméable ? Tant mieux. On est arrivés. Ne vous faites pas de souci, Ann, le cyclone est encore loin, il peut faiblir avant d’arriver jusqu’ici… avec un peu de chance.
Elle lui sourit bravement.
— Je ne m’inquiète pas.
C’était faux. Elle se faisait beaucoup de souci à l’idée qu’il allait conduire seul dans cette tempête, jusqu’à sa maison isolée.
Il eut un hochement de tête. Admiratif ou exaspéré ?
— Alors, vous n’avez peur de rien ?
— Si, des araignées.
Il sourit, franchement amusé.
— Si vous en trouvez une chez vous, ne vous sauvez pas, restez à l’intérieur. Ces huttes sont beaucoup plus solides qu’elles n’en ont l’air.
Elle se mordit les lèvres en suivant des yeux la petite voiture rouge ballottée par de terribles rafales de vent, des tourbillons de pluie.
Il n’allait pas très loin, mais, d’après la description qu’il lui en avait faite, la route qui menait chez lui n’était guère plus qu’une piste étroite, bordée d’arbres et d’épais buissons. Si un arbre déraciné ou une grosse branche arrachée tombaient sur la voiture ? Elle murmura doucement, comme une prière :
— Greg, faites attention à vous.
Elle allait pousser la porte de son bungalow quand un bruit terrible dans le lointain la figea sur place, lui glaçant le sang dans les veines.
Un objet métallique ou… une voiture… venait de s’écraser avec fracas contre un arbre ou un rocher !
Elle poussa un cri déchirant.
— Oh, non ! Greg !