Mon cousin Guy
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
—Moi, je l’adore! m’a jeté Arlette disparaissant.
Louise, tu entendras chanter cette fillette et tu reconnaîtras qu’il n’y a pas le moindre «emballement» dans mon fait si je déclare qu’elle est merveilleusement douée. Ce qu’elle chante et la façon dont elle le chante ne ressemblent à rien de ce que nous avons coutume d’ouïr; ce sont de vieilles poésies bretonnes, des ballades, des rondes, les unes plaintives, les autres d’un entrain endiablé ou encore follement passionnées. Elle les dit comme elle les sent,—et elle sent très vivement,—leur donnant un accent, un relief, une intensité d’expression qui sont tout bonnement stupéfiants. Elle les chante «à sa façon», selon son mot, n’ayant jamais pris ombre de leçon, d’une voix tout ensemble fraîche et grave que la bonne nature lui a donnée pleine, souple, étonnamment timbrée. Elle les chante avec des accompagnements très simples qu’elle a presque tous imaginés elle-même, selon le caractère de la poésie à laquelle ils étaient destinés. Pour certaines ballades, elle a trouvé des accords qui ont des sonorités d’orgue…
Ah! certes, je comprends que son père demeure des instants et encore des instants, le soir, à l’écouter… Quand elle s’est tue, un instinctif: «Encore!» m’est monté aux lèvres. Mais elle ne m’a pas entendu. Revenue à la fenêtre, elle me criait gaiement:
—Quel silence! Mon cousin, est-ce que je vous ai endormi?
—Endormi? Dites que vous m’avez tellement charmé, que j’ai peine à revenir sur la terre et que je ne trouve pas de mots pour vous remercier.
—Ne me remerciez pas. C’est un immense plaisir pour moi de chanter! Je suis seulement contente de ne vous avoir pas ennuyé en vous obligeant à m’écouter si longtemps!
Avait-elle donc chanté longtemps?... Juste à ce moment, une horloge,—celle de l’église sans doute,—a sonné dix coups. Ce devait être une heure tardive pour Douarnenez, car je me suis aperçu alors, revenu du monde enchanté où m’avait emporté la musique d’Arlette, que le gros Corentin sommeillait, le nez dans sa cravate, et que le grand Yves était violemment tenté de l’imiter.
Bien vite, je me suis levé, prenant congé du docteur, qui paraissait sensible au plaisir que m’avait fait Arlette; mais, à mes paroles enthousiastes, il a simplement répondu:
—Comment ne serait-elle pas musicienne!... Sa mère l’était à un point que vous ne pouvez imaginer!
Quant à la jeune personne elle-même, elle ne semblait pas se douter le moins du monde de la somme de talent dont l’a gratifiée le ciel. Suspendue au bras de son père, de cette manière câline qui lui est propre, elle m’accompagnait jusqu’au seuil du jardin; la flamme de la lampe baignait de reflets capricieux sa blanche figure, son regard de feu, sa bouche de petite fille… Dans la nuit, comme je laissais retomber la grille derrière moi, j’ai entendu sa voix fraîche me crier une dernière fois:—Bonsoir, Guy. A demain.
Et c’est ainsi, dans une mémorable journée, que j’ai fait la connaissance de ma cousine Arlette…»
III
Sur la grande place de Douarnenez, il y avait une petite boutique basse, bien connue non seulement des ménagères du pays, mais encore des artistes et des hommes de lettres venus là en séjour d’été, car ils faisaient volontiers de fréquentes stations pour causer avec la propriétaire de ladite boutique, Mlle Catherine Malouzec. C’est qu’elle avait vraiment sa personnalité, cette solide Bretonne, frôlant la soixantaine sans que sa haute taille robuste en subît, même de loin, l’effet; à peine quelques rides sillonnaient le visage d’un ton de cire blonde, où luisaient des yeux très vifs qui éclairaient une indiscutable laideur,—mais une laideur souriante et aimable. Éternellement habillée de même, elle avait un air de nonne, ses cheveux gris allongés en bandeaux plats sous la coiffe plissée, sa robe unie, toujours noire, tombant en plis rigides le long de son grand corps sans grâce.
Dans la petite boutique vieillotte, vitrée de carreaux étroits derrière lesquels s’alignaient, en la saison, des pots alternés de géraniums et de fuchsias, non seulement elle vendait de tout,—les pelotes de laine voisinant avec les images bariolées de couleurs vives, les faïences de Quimper, le chocolat et les plumeaux à l’usage des ménagères douarnenistes,—mais encore elle accueillait, avec une dignité singulière et innée, les visiteurs de choix qui venaient chercher auprès d’elle les détails sur les coutumes, les légendes, les poésies du pays. Ces détails, elle les leur donnait dans une langue originale de femme intelligente, d’un tour d’esprit bien personnel, puisqu’elle n’avait jamais subi aucune influence intellectuelle.
Ni riche ni pauvre, elle était de fort honorable famille et aurait pu vivre «en dame» dans sa maison. Mais, avant tout, elle était observatrice rigoureuse de la tradition; et sa grand’mère et sa mère ayant été successivement les souveraines maîtresses de la petite boutique basse, elle avait tout naturellement suivi leur exemple, mais en restant fille, car elle s’était jugée, sans pitié, trop laide pour tenter avec succès l’aventure conjugale.
Son frère, non moins respectueux des usages de la famille, où les hommes étaient marins de père en fils, avait longtemps navigué, faisant le commerce un peu sur toutes les côtes, jusqu’au jour,—très long à se lever,—où, fatigué enfin de sa vie errante, il était revenu se fixer dans ce coin de terre où il avait joué gamin, avec de vigoureux petits gars, aujourd’hui hommes vieillis comme lui. Il avait retrouvé la maison filiale telle qu’il l’avait vue tout jeune; il avait repris possession de la chambre qu’il occupait garçonnet, celle-là même où il avait fait ses premiers rêves de vie aventureuse et dont les murs, par endroits, portaient encore la trace des tatouages qu’il leur infligeait pour représenter les scènes décrites dans ses chers livres de voyage.
Maintenant, M. Malouzec ne lisait plus, ses souvenirs lui formant désormais un livre qui suffisait à le charmer; et son occupation préférée était devenue le soin de son jardin, qu’il entourait d’un véritable culte, en compagnie d’une jolie fleur humaine, sa favorite, Arlette Morgane, qui faisait de lui tout ce qu’elle voulait, comme Mme Morgane le remarquait aigrement en toute occasion. En effet, ce vieux loup de mer de taille athlétique, au demeurant l’homme le plus paisible, le meilleur, le plus doux qu’on pût souhaiter rencontrer, était le docile serviteur de la fantasque Arlette Morgane. «Elle est la seule passion de sa vie!» affirmait en riant Mlle Catherine, qui ne s’en montrait point jalouse. Elle-même adorait l’enfant, qu’elle avait vue naître, de toute la tendresse inemployée qu’enfermait son cœur de vieille fille. Et l’enfant le savait bien…
Quand elle était bébé, la boutique basse de la grande place lui faisait l’effet d’un monde un peu mystérieux, tant elle y apercevait de choses dont elle ne devinait pas bien l’usage. Aussi elle y arrivait tout ensemble craintive et charmée, sans rien perdre toutefois de son assurance drôle, sa petite bouche fière, qui n’avait point de baisers pour tout le monde, allant chercher, caressante, la grande figure maigre de Mlle Catherine, toujours éclairée pour elle par un bon sourire… Et puis, là, elle était souveraine maîtresse, ce qui convenait fort à sa jeune indépendance; elle était reçue comme une reine par Mlle Catherine, ravie de la voir promener sa mignonne personne dans la boutique sombre, amusée de l’adresse des doigts menus fourrageant de droite et de gauche, même dans les profondeurs des boisseaux pleins de lentilles sèches, pour le seul plaisir de disperser ensuite les innocentes lentilles aux quatre vents du ciel, d’un mouvement vif de la main.
Quelquefois pourtant, si les fantaisies d’Arlette devenaient trop audacieuses, Mlle Catherine perdait patience et morigénait un peu la petite reine, qui ne se troublait guère, mais cessait tout de suite son jeu. Avec ceux qu’elle aimait, elle était docile, pliant son impétuosité au joug pour répondre à la tendresse qu’on lui donnait;—d’ailleurs, vite cabrée devant l’autorité des autres. De là, ses rébellions plus ou moins accentuées devant Mme Morgane, incapable de comprendre une nature prime-sautière, ardente comme celle de l’enfant; irritée de ne pouvoir la transformer en une fillette quelconque, docile, calme, travailleuse, une espèce de machine vivante bien facile à faire mouvoir.
Travailleuse, Arlette l’était, certes, mais à sa manière, passionnée pour ce qui l’intéressait, d’une indifférence totale pour tout le reste; son esprit étant un personnage d’humeur fort indépendante qui habitait un palais très précieux, tout neuf encore, aux murailles de cristal, lumineuses et irisées, hermétiquement closes pour les intrus… De ce nombre, en première ligne, la propriétaire du brillant palais mettait sans hésitation l’arithmétique, science fort estimable sans doute, mais à la façon du grimoire des sorciers; bonne, déclarait-elle dédaigneusement, pour les marchands et les vieilles gens qui ont fait beaucoup d’économies,—non, certes, pour les petites filles à l’aube de leur vie.
En revanche, les portes s’étaient ouvertes bien grandes devant deux illustres sœurs, l’histoire et la géographie; mais elle les avait accueillies à sa manière, les interrogeant sur cela seul qui la charmait, tirant sa révérence à ce qui était chronologie, dates, administration; laissant de côté, avec une désinvolture parfaite, les listes des fleuves, montagnes et autres accidents géographiques, qu’elle abandonnait là où ils devaient rester jusqu’à la fin des siècles. Cependant, elle était captivée par les visions que certains d’entre eux, parfois par leur nom seul, évoquaient dans son imagination, déjà préparée à goûter le pittoresque des contrées lointaines par les récits du capitaine. Lui, avait navigué par là-bas, dans les pays charmeurs qu’Arlette ne connaîtrait jamais, où poussaient de grandes fleurs étranges sous des ciels d’un bleu insondable, à l’ombre d’arbres splendides, tels qu’il en existait dans ces contes, ces légendes qu’elle aimait tant à lire.
Car elle avait, comme tous les êtres très jeunes, le goût du merveilleux. Elle adorait les histoires de saints accomplissant des miracles, qui la transportaient d’admiration et ne semblaient jamais surprenants à sa foi naïve et ardente. Elle avait plein la mémoire de vieilles chansons, de vieilles poésies celtiques qui la faisaient vivre dans un monde charmant, inconnu aux profanes, peuplé d’enchanteurs, de saints, de fées, de héros échappés d’un peu partout. Légende et histoire s’étaient, en effet, si bien amalgamées dans ce jeune cerveau, indifférent à l’ordre des siècles, que bien impossible eût été de lui faire distinguer le domaine propre de chacune. Pour Arlette, étaient contemporains tous les personnages qui lui plaisaient. C’est ainsi qu’elle faisait vivre en excellent voisinage, le vaillant Arthur, Henri IV, Roland le paladin, Marie Stuart; voire même la belle et fatale Dahut, la fille maudite du roi Gralon, dont, toute petite fille, elle écoutait l’histoire avec un effroi charmé, pour s’en aller ensuite, à la marée basse, chercher à entrevoir, dans l’infini blond des sables, les ruines saillantes encore de la ville d’Ys,—racontait-on… Quant aux héros qui n’avaient pas le don de la séduire, elle les rejetait pêle-mêle dans le chaos très sombre où jamais ne s’aventurait le lutin qu’elle avait pour esprit; et, à la tête des victimes reléguées dans cet abîme ténébreux, trônait l’infortuné Louis XIV. Ce grand roi majestueux, casqué d’une encombrante perruque, paraissait à Arlette tout crûment un sot d’avoir enseveli son visage sous un pareil édifice, et sa liberté sous les mille liens de l’étiquette.
C’est que la liberté lui semblait le plus grand des biens, à elle, vrai farfadet, sœur de ceux que les bonnes gens croyaient voir, le soir, danser éperdument dans la lande; comme eux, toute de flamme, éprise de mouvement, pétillante de malice rieuse, le cœur infiniment tendre, la pensée d’une clairvoyance destinée à devenir sans merci quand sa candeur extrême n’y mettrait plus une sourdine; ayant en elle tout un monde de sentiments, d’idées, d’impressions qui s’unissaient, se succédaient de façon à faire d’elle une petite créature singulièrement vivante.
Une petite créature qui tenait donc une très grande place dans l’existence actuelle du bon capitaine Malouzec; lequel, tout bas, la considérait bien un peu comme son enfant, par cela seul qu’il l’avait vue pouponne et qu’elle avait toujours été sa favorite, depuis le temps où il prenait tant de plaisir à soutenir sa marche chancelante de bébé…
... Et vraiment si, ce jour-là, M. Malouzec ne goûtait pas davantage la paix radieuse de cette matinée de dimanche, c’est qu’il attendait inutilement la visite de cette petite amie. Il l’avait à peine entrevue depuis que cette famille Chausey avait surgi tout à coup, réclamant le droit de faire ample connaissance avec elle et l’accaparant complètement.
Rencontre providentielle dont il y avait lieu de se réjouir, déclarait Mlle Catherine. De la sorte, l’enfant connaîtrait les parents de sa mère.
Oui, c’était très bien, le capitaine l’avouait; mais, à part lui, il songeait avec un secret plaisir, tout en se jugeant très égoïste, que cette brillante famille d’Arlette allait seulement faire une apparition à Douarnenez.
Et il se le répétait encore, tandis qu’il contemplait, assis à l’ombre d’un noyer bien feuillu, les perspectives verdoyantes de son jardin. Autour de lui, dans les allées, le soleil épandait une clarté intense, tachée çà et là par l’ombre crue de quelque branche autour de laquelle des insectes bourdonnaient, ivres de lumière; et dans l’infini bleu de ce ciel d’été, des hirondelles tournoyaient avec des courbes folles, de larges envolements d’ailes qui semblaient les emporter vers la mer palpitante.
La brise chaude qui errait chargée d’une indéfinissable odeur de fraises mûres et de lis, apporta tout à coup au capitaine le bruit d’une lointaine sonnerie de cloches dans l’église qu’on ne voyait pas, et il pensa:
—Tout à l’heure, Catherine, en revenant de la grand’messe, me donnera des nouvelles d’Arlette, puisque l’enfant me délaisse!
Cette accusation était un jugement téméraire. Voici que, soudainement, le capitaine en recevait la preuve, car sur le seuil de la maison apparaissait, en cette minute, une mince personne qui descendait en courant les marches du perron et traversait de même le jardin inondé de soleil.
—Capitaine, bonjour! criait-elle gaiement.
—Comment! c’est vous? bien vous, petite reine? Je croyais que vous m’oubliiez tout à fait, que vous alliez partir pour le Pardon sans faire la charité d’un bout de visite à votre vieil ami!
Et, dans ses deux grosses mains, il emprisonnait toute la main d’Arlette.
—Si vous avez cru pareille chose, capitaine, vous êtes un ingrat! Seulement, je suis bien sûre que vous ne l’avez pas cru, ce serait trop mal! Tout à l’heure, nous partons pour Kergoat… Mais je me suis échappée pour venir vous trouver. Il y avait trop longtemps, vraiment, que je ne vous avais vu! Aussi, regardez comme j’ai chaud de m’être tant dépêchée pour courir jusqu’ici!
Elle levait vers lui son jeune visage qu’une ondée de sang empourprait plus vivement aux joues. Vers la racine des cheveux fous, moussant autour des tempes, la peau était toute moite. M. Malouzec en fut inquiet.
—Mon petit enfant, il ne fallait pas vous mettre à cause de moi dans un pareil état! J’aurais bien attendu un jour de plus pour que vous ayez recouvré toute votre liberté. C’est demain, n’est-ce pas, que repart la famille Chausey?
—Je ne sais pas bien au juste! Oh! capitaine, je voudrais les voir rester ici toujours! C’est si charmant de les avoir! Et surtout pendant que Mme Morgane est absente!
—Comme vous vous éprenez vite, Arlette! fit-il, remué par un vague sentiment de jalousie.
—Mais, capitaine, ils sont tellement aimables pour moi! même le fiancé de Charlotte!... Un officier, vous savez, et tout à fait bien!... Il a l’air enchanté d’épouser Charlotte!
—Je le crois bien!... A distance, le mariage est toujours une histoire amusante!
—A distance?... Et de près?...
—De près… de près… C’est selon les goûts! bredouilla le capitaine, saisi du sentiment qu’il s’était aventuré sur un terrain délicat.
Aussi, pour détourner le cours des réflexions d’Arlette, il interrogea:
—Et votre tante?... Vous ne dites rien d’elle!
—Ma tante? Elle est excellente… Et je l’aime déjà beaucoup!
—Allons, c’est complet! Vous adorez toute la famille, y compris le fiancé et votre beau cousin.
—Je ne les adore pas, je les aime!... C’est si bon d’aimer!... Mais, d’eux tous, c’est encore Guy, je crois, que je préfère… Capitaine, il est très bien!
—Très bien?... Mon petit enfant, que vous êtes donc enthousiaste pour rien!
Arlette bondit hors du fauteuil-berceuse où elle se balançait allégrement.
—Pour rien! Si vous voyiez Guy, je vous assure qu’il vous ferait le même effet qu’à moi!... Il est délicieux! Il serait parfait si…
—Si quoi?
Elle reprit sa place dans le fauteuil, attrapant au passage une fraise dans laquelle mordirent ses petites dents fines.
—Si j’étais sûre qu’il ne se moque pas de moi!
—Il se moque de vous! Mais c’est un homme fort mal élevé alors… Comment peut-il vous plaire?
—Je ne suis pas bien certaine qu’il se moque de moi… Il a seulement des yeux qui m’examinent comme une curiosité… Est-ce que j’ai quelque chose d’extraordinaire? Regardez-moi bien… comme si vous ne me connaissiez pas…
Consciencieusement, le capitaine regarda. Elle s’était redressée devant lui, bien droite dans sa svelte petite taille, aux proportions si harmonieuses qu’on ne songeait pas à en remarquer l’exiguïté. Le sang courait sous la peau transparente, empourprant les lèvres, et les yeux étincelaient d’un noir de velours, interrogeant, large ouverts, le vieillard qui poursuivait son examen.
—Eh bien, capitaine, ai-je quelque chose d’extraordinaire?
—Rien du tout, mon enfant. Mais peut-être que les demoiselles de Paris sont différentes de vous! C’est peut-être pour cela qu’il vous accorde tant d’attention…
—Oui, c’est peut-être pour cela! fit-elle pensivement. Enfin, j’espère que ses yeux indiscrets n’ont pas vu dans ma pensée que…
—Que?...
—Que je le trouve tout à fait à mon idée!... Oh! capitaine, je comprends qu’on déclare les jeunes gens charmants, quand ils sont si vifs, si gais, si aimables, quand ils vous baisent la main en arrivant et en partant, quand ils ont vu d’autres villes que Douarnenez, quand ils connaissent des quantités de choses que vous ne connaissez pas! Car je suis sûre que mon cousin Guy sait beaucoup de choses que je ne sais pas!
—Naturellement, ma petite fille, naturellement; il a bien plus étudié que vous…
—Mais, capitaine, je ne parle pas de ce qu’il a appris dans les livres! Je parle de ce qu’on apprend dans… dans la vie, de tout ce que je ne peux pas deviner…
—Heureusement, car ce sont des choses qui ne vous regardent pas, Arlette.
—Mais c’est justement pour cela que j’ai tant envie de les savoir! Dans les yeux de Guy, quand il m’écoute bavarder, toutes sortes d’idées passent, je le vois bien. Aussi, il y a des minutes où j’ai une envie folle de lui crier: «A quoi pensez-vous?...» Et puis je n’ose pas…
—Par bonheur, ma petite fille, car il vous trouverait très indiscrète!
Le visage souriant du capitaine s’était rembruni devant la pluie d’éloges qui tombait sur ce Guy, et, la mine un peu déconfite, il demanda:
—Mais, enfin, comment est-il, votre cousin Guy?
—Ni trop gros ni trop mince, et très grand! plus que vous! Et bien plus que moi! Quand je lui parle, il faut que je lève le nez très haut pour voir s’il m’écoute!
—Arlette, je croyais que vous détestiez les personnes grandes!
—Les femmes, oui; mais pas les hommes! C’est même très amusant de se sentir toute petite près d’eux et de voir que, cependant, ils en passent par tout ce que vous voulez!
Le capitaine écrasait rageusement une légère motte de terre.
—Et vos cousines? Êtes-vous aussi pénétrée d’admiration pour elles?
Naïvement, elle dit:
—Figurez-vous qu’elles m’intimident beaucoup! Elles sont tellement bien, élégantes, gracieuses, aimables, parfaites, enfin! que je me produis l’effet d’une espèce de sauvage auprès d’elles! Je me demande comment Guy, habitué à les voir, peut me trouver jolie!
—Comment savez-vous que ce monsieur vous trouve jolie? fit M. Malouzec, fronçant ses gros sourcils blancs.
Triomphante, elle répliqua:
—Parce qu’il me l’a dit!
—Comment, il vous l’a dit?... Mais c’est un insolent que votre cousin!
—Pourquoi? fit-elle effarée; pourquoi?
—Parce que ce n’est pas l’usage… parce qu’on ne doit pas faire de compliments aux demoiselles bien élevées… D’ailleurs, mon enfant, les jeunes gens disent cela à toutes les femmes qu’ils rencontrent… C’est une bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention!
—Une bêtise?... Alors, capitaine, vous me trouvez un avorton comme Mme Morgane prétend toujours que je le suis? Oh! non, ne me dites pas cela!... Je suis si contente de penser que je puis être jolie même étant petite et brune, même en ayant les cheveux ébouriffés! A Paris, on n’a pas les mêmes goûts qu’à Douarnenez! Tant mieux!
—Arlette, ma chère enfant, savez-vous que vous êtes abominablement coquette!
—C’est de la coquetterie d’être contente qu’on vous trouve bien?
—Mais oui! affirma doctement le capitaine.
—Alors, tant pis! je suis coquette, car je suis ravie de n’être pas laide comme je le croyais! Capitaine, ne me grondez pas; vous seriez tout à fait content comme moi si, depuis votre enfance, vous vous étiez entendu traiter de personne insignifiante, ne valant rien du tout, bonne seulement à faire des sottises et à être grondée ensuite!... Vous trouveriez délicieux d’apprendre que vous n’êtes rien de tout cela, et vous diriez avec moi: «Vive la coquetterie!»
Et Arlette, de plus belle, se balança triomphalement dans son vaste fauteuil.
Mais au même moment s’élevait dans le jardin une voix de femme, forte et timbrée:
—Dieu juste! Qu’est-ce que j’entends? Yves, écoutez-vous votre fille?... Elle va scandaliser M. de Pazanne.
En sursaut, Arlette se retourna. A quelques pas d’elle arrivait Mlle Catherine; portant sa plus belle coiffe, ayant sous le bras son livre de prières, et accompagnée non seulement du docteur Morgane, mais de Guy lui-même.
—Comment, mon cousin, vous voici? fit-elle stupéfaite,—et point fâchée.
—Oui, moi-même en personne! M. Morgane m’a arrêté au passage, et Mlle Malouzec a été assez aimable pour m’autoriser à venir vous chercher avec monsieur votre père.
—Me chercher?
—Parfaitement. Nous venons vous enlever pour déjeuner avec nous avant d’aller au Pardon.
—Père, vous viendrez aussi à Kergoat? interrogea-t-elle, déjà joyeuse.
—Non, chérie, cela ne m’est pas possible… Je vous retrouverai ce soir. C’est ta tante qui te fait demander.
Il posait sa main sur la jeune tête brune. Mais Arlette, se dégageant très vite, attira d’un geste tendre cette main sous ses lèvres. Puis elle se prit à causer avec Guy; et le capitaine étouffa un soupir résigné.
Il ne soupçonnait guère que ce Parisien redoutable allait, quelques instants plus tard, le conquérir à son tour, en admirant ses fleurs.
Le miracle se fit pourtant; et quand, un quart d’heure après, Guy de Pazanne sortit du jardin qui fleurait bon les lis et les fraises, le brave capitaine ne considérait plus comme un ennemi ce beau grand garçon, surgi tout à coup de Paris pour occuper une cervelle de fillette. Aussi ne trouva-t-il rien à répondre quand, au moment du départ, son amie Arlette lui glissa d’un ton entendu:
—N’est-ce pas, capitaine, que vous aussi, vous trouvez bien mon cousin Guy?
IV
Assise entre ses deux cousines, Arlette était emportée sur la route de Kergoat dans un break qui filait bien, ayant été choisi par Guy, un connaisseur s’il en fût.
—A vous, Arlette, de nous présenter votre Bretagne, avait dit gaiement Mme Chausey, conquise dès la première rencontre par la rayonnante jeunesse de cette petite fille dont elle avait réellement beaucoup aimé la mère et qu’elle se sentait toute prête à aimer aussi,—d’autant qu’elle était tout ensemble très sensible et foncièrement bonne. En souriant, elle l’écoutait causer, raconter drôlement les menus faits de son existence quotidienne, livrant ainsi à toutes les questions le secret de sa jeune pensée, avec cette franchise naïve et originale que Guy trouvait si savoureuse et qu’il dégustait avec un plaisir de blasé rencontrant sur son chemin un régal inaccoutumé. Sans en avoir l’air, il faisait en sorte de la contredire un peu, de mettre en doute l’orthodoxie des légendes qu’elle racontait, de s’étonner de sa grande sympathie pour les marins, «ses marins», comme elle les appelait; tout cela discrètement, mais assez pour qu’il eût la jouissance de la voir s’insurger et défendre ardemment ses opinions. D’ailleurs, tout à coup, à un mot de lui qui faisait dévier sa pensée, elle interrompit ses plaidoyers pour le questionner à son tour, sur Paris surtout, dont le nom semblait éveiller dans son esprit la vision de quelque ville splendide pareille à une ville de rêve. Guy le devinait, elle n’eût pas été autrement surprise d’y voir, en guise de maisons, des palais entourés de jardins féeriques, décorés de fontaines d’eau jaillissante, aux reflets irisés, des allées ombragées de ces arbres qu’elle aimait tant, où circulaient des hommes et des femmes tous fortunés, tous heureux, trouvant tous la vie une fête exquise, digne d’être jugée telle.
—Je suis sûr, dit-il en riant, que vous supposez qu’à Paris il n’y a jamais ni pluie, ni boue, ni autres désagréments du même genre?
—Il y en a?... Je n’avais jamais pensé à cela! fit-elle d’un accent déçu d’enfant devant qui l’on assombrirait une image lumineuse.
—Oui, il y en a… Comme il y a partout des hommes et des femmes détestables, des enfants qui pleurent, des cheminées qui fument, des…
—Mon Dieu, Guy, quelle énumération! interrompit Mme Chausey, qui s’amusait autant du sérieux affecté de son frère que de la mine d’Arlette. N’enlève pas les illusions de cette enfant.
—Le fait est que les illusions ne sont pas au nombre des objets susceptibles d’être retrouvés, une fois perdus. Ma cousine, soyez donc très prudente et très sage en gardant soigneusement les vôtres… Après tout, je serais un véritable ingrat de médire de Paris!... C’est une ville délicieuse, aussi délicieuse que vous vous l’imaginez, et elle surpasse votre Bretagne de je ne sais combien de coudées!
—Oh! cela non! fit-elle indignée. Votre Paris peut être beau, mais pas plus que ma Bretagne!... Regardez-la ici même, et osez me dire le contraire! Regardez la mer, mon amie la mer! Car elle est vraiment mon amie. Nous nous entendons si bien toutes deux!... Comme une personne, elle me comprend. Je lui parle de tout ce que j’aime, je lui raconte ce que je désire, ce que j’attends, ce que j’espère ou je voudrais… Et elle me répond, dans le chant de ses vagues, toujours comme je souhaite qu’elle me réponde… Ah! la mer, je l’adore!
Madeleine regardait Arlette, un peu surprise. Cette petite créature enthousiaste et vibrante, non coulée dans le moule habituel des jeunes filles, la déroutait légèrement; et elle sourit de l’entendre répondre du même accent convaincu à un mot de Guy:
—Vous verrez, ce soir, ce qu’elle est au soleil couchant, mon amie la mer! Vous verrez…
—Eh bien, nous verrons tous! intervint Mme Chausey. Mais, pour le moment, ne serait-il pas temps d’aller voir le Pardon? Guy, dis au cocher de se hâter. Si nous tardons ainsi, nous arriverons quand il sera fini!
La mésaventure n’était pas à craindre, affirma Arlette, pleine d’expérience sur ce point. D’ailleurs, Kergoat n’était plus loin. Encore quelques villages laissés de côté, puis, indécise d’abord, mais plus distincte d’instant en instant, apparut la masse verdoyante du bois minuscule qui enveloppait la chapelle de Kergoat. Déjà se détachaient plus nettement ses cimes feuillues, ses branches qui jetaient des découpures d’ombre sur la foule encombrant non seulement la route, non seulement le bois, mais encore le petit cimetière, tout voisin de la chapelle, où les tombes disparaissaient sous l’herbe haute.
Car les pèlerins étaient nombreux, de tout âge, de tout sexe, de tout costume, emplissant le couvert des arbres d’une rumeur joyeuse où se mêlaient fraternellement,—l’heure de la procession n’ayant pas encore tinté,—les sonorités gutturales des mots bretons, les exclamations des buveurs attablés devant l’unique auberge, le piétinement des chevaux et des ânes attachés de-ci de-là, auprès des carrioles, les appels des marchands qui vendaient des jouets pour les petits, des bonbons et des cierges pour tous.
Dans le cimetière, comme dans les allées baignées de soleil, c’était une foule bariolée; les hommes, tous coiffés du chapeau de feutre à larges bords; ceux de Douarnenez vêtus de la veste bleu pâle, ourlée de velours noir, le pantalon gris rayé de carreaux d’un dessin effacé; ceux de Pont-l’Abbé portant la veste courte de drap noir, brodée en couleur d’or; ceux de Plougastel ayant, dessiné au dos de leur veste, un grand «Saint Sacrement…».
Il y avait là des pèlerins qui, venant de villages très éloignés, avaient marché toute la nuit afin de pouvoir assister à la messe du matin; et lassés, maintenant que le désir d’arriver ne les soutenait plus, ils s’étaient assis partout où ils pouvaient trouver place, sur les tertres gazonnés du bois, sur les marches du porche. Même, sur les tombes faites d’une longue pierre plate, des mères allaitaient leurs tout petits, tandis qu’autour d’elles de plus grands, drôles dans leurs jupes tombant aux pieds, très bouffantes à la suite d’un corsage très étroit, dévoraient de belles pommes carminées, leurs figures rondes épanouies sous le béguin pailleté qui couvrait les cheveux. Des jeunes filles, le visage nimbé par la coiffe, riaient doucement avec les garçons qui se tenaient devant elles; et, à travers les groupes, erraient des mendiants infirmes, d’une laideur monstrueuse, étalant bien haut leur misère sous le ruissellement de lumière qui tombait de ce ciel clair d’août.
Conduites par Arlette, qui connaissait son monde et glissait habilement sa mince personne dans la foule, Mme Chausey et ses filles avaient pu, malgré la présence de très nombreux touristes arrivés déjà, trouver place sur une sorte de talus qui dominait l’entrée même de la chapelle. Grâce aux sièges que leur avaient procurés les jeunes gens, elles attendaient sans aucune fatigue le moment où allait sonner la procession, amusées par le pittoresque de la scène qui les ravissait. Guy, tout le premier, y était sensible, et, d’un crayon alerte, il croquait au passage les silhouettes curieuses, considérant le Pardon à un point de vue qui étonnait un peu Arlette; car pour elle, Bretonne dans l’âme, le Pardon était vraiment une fête religieuse.
—Pourquoi me regardez-vous ainsi? fit-il, intrigué de l’expression des yeux d’enfant attachés sur lui.
—Parce que vous avez l’air de vous préparer à voir une représentation! avoua-t-elle spontanément.
—Et n’est-ce pas un spectacle qui nous attend, ou plutôt que nous attendons?
—Mais, pas du tout, puisque c’est une procession.
Une flamme légère avait jailli dans ses prunelles. Et Guy, le Parisien sceptique et curieux, eut tout à coup l’intuition exquise, pour son goût de blasé, de ce qu’était une âme vraiment jeune, ardente dans sa foi.
—Je vous ai scandalisée, dit-il, je vous en demande bien pardon. Sans compter que vous aurez désormais de moi une détestable opinion!
—Oh! non. Seulement, je crois que vous n’êtes pas très pieux!
Il se mit à rire gaiement, tandis que Mme Chausey répondait:
—Vous avez bien raison, Arlette, de croire cela; Guy est un grand mécréant. Il ferait bien de songer à son salut, sans quoi il risque fort d’avoir une très triste destinée dans l’autre monde!
Arlette, un peu interdite, regardait alternativement Guy et sa tante, Guy surtout, étonnée qu’on pût être aussi peu troublé devant une perspective comme celle qu’évoquait Mme Chausey; et, incapable de contenir sa pensée, elle demanda:
—Vous n’êtes pas effrayé, mon cousin, de l’idée que vous pourriez griller éternellement?
—Mais j’espère bien que je ne mériterai pas tout à fait un sort qui semble vous épouvanter!
—S’il m’épouvante!!! Il me fait une peur terrible quand j’y pense, le soir, avant de m’endormir, surtout les jours où il y a eu des orages avec Mme Morgane. Heureusement, pendant le jour, je me rassure!
—Eh bien, alors, répliqua Guy avec une gravité affectée, vous n’êtes pas une bonne chrétienne.
—Moi! fit-elle stupéfaite et vaguement inquiétée.
—Voyons, Guy, ne la tourmente pas, interrompit Mme Chausey. Elle ne peut pas savoir que tu plaisantes!
—Vous plaisantiez?... Oh! tant mieux!
Elle ne continua pas. Une sonnerie de cloches éclatait tout à coup dans l’air, qu’elle animait de vibrations profondes. Un remous aussitôt se produisit dans la foule des pèlerins agenouillés sur l’herbe du cimetière depuis que l’office avait commencé. La porte de la chapelle venait de s’ouvrir, laissant apercevoir, dans l’ombre de ses profondeurs, un scintillement de lumières, de cierges qui, portés par les fidèles qu’on ne distinguait pas, paraissaient d’errantes étoiles allumant des éclairs sur les ors de l’autel.
—Vous allez voir, dit Arlette à Guy, debout à ses côtés; les garçons vont sortir les bannières. Comme la porte est un peu basse et qu’elles sont très hautes et très lourdes, ils prennent leur élan et sortent en courant, afin de les redresser d’un seul coup. Pour ceux qui réussissent sans se reprendre, c’est une très bonne note, plus tard, quand ils veulent se marier!
—Vraiment? Eh bien, alors, regardons.
Toute la foule aussi regardait, à commencer par Charlotte et Pierre qui, discrètement, saisissaient l’ensemble de la scène à l’aide de leur «instantané»; à finir par les nombreuses petites Bretonnes qui la contemplaient les yeux attentifs, une curiosité éclairant l’expression naturellement grave de leur visage… Une, deux, trois bannières apparurent successivement sous la voûte écrasée du porche. Avec effort, les garçons, de grands gars bien solides, les redressaient lentement. Deux s’y reprirent à plusieurs fois, avec des mouvements incertains qui faisaient palpiter dans l’espace les franges d’or rougi. Mais un troisième, d’un seul coup, éleva dans l’air la lourde hampe à laquelle flottait, sur le fond de velours d’un rouge éteint, l’éclatante image de Madame Sainte-Anne, superbement habillée dans une robe tissée d’or.
Un murmure d’approbation courut dans la foule. Puis un silence recueilli s’établit parmi les pèlerins. La procession commençait; et déjà se mettait en marche la théorie des jeunes filles, habillées de grosse mousseline blanche, ceinturées de bleu, coiffées du bonnet scintillant de paillettes des bourledens, tenant d’une main leur livre de cantiques, de l’autre une des oriflammes de gaze azurée, rose, jaune vif, qui ondoyaient au soleil, pareilles à de gigantesques papillons aux ailes déployées.
Elles passèrent lentement, les yeux fixés à terre ou arrêtés sur leur livre entr’ouvert. Derrière elles venaient les garçons de Douarnenez, de Pont-l’Abbé, de Châteaulin, de Plougastel, faisant une garde d’honneur aux bannières déployées bien haut; et leurs visages avaient une expression sérieuse d’êtres croyants et simples… A leur suite avançaient des vieux ayant conservé le costume des bragou bras, des vieux à mine de chouans, la tête découverte, les cheveux blancs flottant longs sur leur cou ridé. Entre leurs doigts, les premiers égrenaient dévotement leur chapelet, tout en tenant un cierge dont la flamme semblait toute pâle sous l’intense clarté du soleil. Mais les derniers, précédant le clergé, dont les aubes blanches se montraient déjà, en rythmaient la marche lente par le son du biniou et du tambourin; et les notes grêles se perdaient dans le chant sonore des cloches agitées sans relâche. Enfin, voici qu’apparaissait, élevée sur une sorte de trône, la Vierge miraculeuse qui, sur son passage, faisait courber les têtes bretonnes,—bien plus que celles des étrangers curieux.
Arlette, pieusement, s’agenouilla; ses cousines s’inclinèrent. Guy continuait à regarder en artiste et en dilettante, insatiable, détaillant le costume des porteuses de la statue. Avec leur haute coiffure criblée de paillettes, leur figure brune et impassible, leur corsage chamarré de broderies, elles avaient un aspect d’idoles indiennes, alors qu’elles défilaient solennelles, dans le bruissement de leurs tabliers de soie à grandes fleurs bizarres qui enveloppaient presque toutes leurs robes blanches à ceinture pendante, couverte d’arabesques d’argent…
D’un pas lourd et cadencé, elles s’éloignaient maintenant. Derrière elles la multitude des pèlerins défilait, cierge et chapelet en main, même les tout petits, empêtrés dans leurs longues jupes; et le déroulement de la procession se poursuivait sous les arbres, enserrant dans un cercle humain la vieille chapelle, dont les voûtes avaient entendu tant de prières…
—Est-ce que la procession ne va pas revenir? questionna Charlotte.
—Si, elle repassera une fois encore devant nous; et puis, ce sera fini!
Ce sera fini! Une sorte de regret inconscient palpitait dans ces mots d’Arlette. Qu’est-ce donc qui allait finir? Était-ce seulement le Pardon? Était-ce la procession qui se rapprochait maintenant, conservant la même allure grave et lente? N’était-ce pas surtout cet après-midi dont elle sentait confusément qu’elle garderait toujours le souvenir, comme de ces songes enchanteurs qu’elle faisait quelquefois et dont les détails restaient gravés dans son cerveau de fillette?
—A quoi songez-vous, Arlette? interrogea Guy, étonné de l’expression pensive qui transformait soudain ce visage d’enfant en un visage de femme.
—Je songe qu’il est bien triste que les heures passent si vite, si vite! Je voudrais tant que cet après-midi durât longtemps encore!
Avec une curiosité, il demanda:
—Vous aimez à ce point le Pardon?
—Ce n’est pas le Pardon que je regrette tant de voir finir; c’est votre visite. Demain, vous partez…
—Oui, demain. Mais nous nous retrouverons, je l’espère bien.
—Vous reviendrez à Douarnenez? fit-elle incrédule.
—Peut-être bien… pour vous voir!... Mais le mieux serait que vous vinssiez nouer connaissance avec notre Paris, dont nous vous ferions les honneurs comme vous nous avez fait ceux de votre Bretagne!... D’ailleurs, rien que par politesse, vous devez nous rendre notre visite!
—Ah! si je pouvais! Je vous assure que je ne me ferais pas prier pour partir!
Il sourit de l’entendre parler aussi ardemment, et, comme Mme Chausey les appelait, il la fit monter dans le break qui devait les ramener par Locronan, la petite ville morte qui, jadis, avait été une importante cité. Aujourd’hui, elle n’avait plus pour elle que le pittoresque de sa vieille église, où était pieusement honoré l’évêque saint Ronan, et de ses quelques hautes maisons de pierre, la plupart à demi croulantes sous la verdure vivace. Ils la visitèrent en touristes infatigables. Puis, comme l’heure avançait, il fallut repartir; et de nouveau la voiture roula sur la route qui rejoignait la côte entre des haies touffues, embaumées de chèvrefeuille. On devinait la mer, toute proche maintenant, au souffle plus âpre de la brise, à la silhouette plus grêle des arbres, rejetés vers la terre par les éternels vents du large. Et soudain, devant eux, après une dernière courbe du chemin, la baie se déroula dans sa radieuse étendue, cernée vers le nord par les hauteurs du Menez-Hom et s’en allant rejoindre l’infini de l’Océan sous la clarté pourpre du couchant, qui faisait flamboyer les lointains. Mollement caressées par ces lueurs de feu, les vagues ondulaient, berceuses, irisées de teintes changeantes tombées du ciel limpide, où s’allumait déjà une première étoile.
Arlette eut une exclamation:
—Dites, vous avais-je trompés? N’est-ce pas plus beau encore à cette heure que tantôt? Descendons jusqu’à la plage!... Voulez-vous?
Ils la suivirent, dominés tous,—selon leur nature,—par le charme de cette admirable fin de jour, et ils s’arrêtèrent là seulement où les vagues venaient mouiller le sable, distillant dans l’air fraîchi leur vapeur saline, qui imprégnait les lèvres.
Arlette, elle, jouissait du spectacle avec toutes les fibres de son être enthousiaste et vibrant; et, la voix un peu assourdie, elle dit à Guy, sûre d’instinct d’être comprise par lui:
—N’est-ce pas que c’est bon de sentir cette beauté?... Oh! regardez cette vague toute rosée… et si souple!... Et celle-ci! Comme elle est majestueuse!... Elle a un véritable manteau d’or et d’argent, le manteau de Dahut…
—De Dahut?
—La fille du roi d’Ys! expliqua-t-elle avec un mouvement étonné des sourcils, à l’idée qu’il pouvait ignorer une légende qui lui était si familière à elle.
—Vous me raconterez son histoire?
—Oui, tout à l’heure, en voiture. Maintenant, laissez-moi admirer bien à mon aise… Cela vous est égal d’attendre, n’est-ce pas?
—Tout à fait! dit-il, souriant de son accent de prière.
Il la regardait toute droite près de lui, les yeux étincelants, les lèvres entr’ouvertes au grand souffle pur qui venait du large et avivait de rose la blancheur dorée de son charmant visage. Il devinait dans cette petite fille l’existence d’un monde moral, à lui fermé depuis longtemps, un monde peuplé d’idées juvéniles, fraîches, toutes parfumées de poésie, adorablement naïves; d’idées comme ne peuvent en avoir la plupart des petites filles de Paris, que la vie réelle effleure de trop près pour leur laisser entières leurs délicieuses ignorances; des idées venant à celles-là seules qui vivent dans une solitude où le rêve voit toujours, pour lui, la porte grande ouverte.
Et un regret le prenait de ne pouvoir pénétrer un peu dans cet inconnu; car ce devait être une chose charmante de fouiller,—oh! délicatement,—dans cette pensée, dans cette âme neuves, plaisir qu’il ne goûterait pas davantage, puisque le lendemain il s’éloignait.
Après tout, mieux valait peut-être qu’il en fût ainsi… De la sorte, il n’aurait point de désillusion et pourrait conserver, de sa petite cousine bretonne, un souvenir parfumé, comme les senteurs du chèvrefeuille qu’elle portait à sa ceinture le premier jour où il l’avait vue…
—Eh bien, mes enfants, appela Mme Chausey, restée un peu en arrière, ne partons-nous pas? Il commence à faire froid!
Avec docilité, Madeleine obéit. Les fiancés la suivirent machinalement. Tout occupés l’un de l’autre, comment avaient-ils vu l’admirable spectacle?... à travers quelles pensées et quels espoirs?
Arlette, qui s’était retournée à la voix de sa tante, les enveloppait d’un regard attentif et étonné.
Et sur les lèvres de Guy, jaillit de nouveau une question devant ce regard:
—Qu’y a-t-il? Pourquoi contemplez-vous ainsi Charlotte et Pierre? Vous trouvez que, devant votre amie la mer, ils n’étaient que des profanes, indignes de la voir?
—Non, ce n’est pas cela… Non…
—Quoi, alors? Est-ce qu’il serait très indiscret de vous le demander?
—Oh! non!... Je pensais que Charlotte paraissait très contente de se marier!
—Mais, bien entendu, elle l’est! Pourquoi ne le serait-elle pas?
—Parce que c’est très ennuyeux d’être mariée! Il faut faire des comptes, surveiller la cuisine, la lessive, gronder les domestiques, se fâcher après ses enfants, dire des choses désagréables à son mari, à moins de ne rien lui dire du tout…, ce qui est peut-être encore plus ennuyeux.
—Quoi encore?... grand Dieu! Quelle singulière opinion vous avez du mariage! Où avez-vous pris qu’il apportait à la femme les obligations dont vous la gratifiez généreusement?
—J’ai bien vu ce que faisait ma belle-mère; aussi…
—Aussi, vous ne voudriez pas vous marier!
—Certainement non! Je trouve détestables et laids tous les hommes de Douarnenez,—sauf mon père et le capitaine! et sauf les pêcheurs, que j’aime presque tous! Et puis Mme Morgane dit que les hommes sont des menteurs, qu’ils rendent toujours leurs femmes très malheureuses, que ce sont des tyrans qui les font pleurer… Et cela, à cause d’Ève!!!
—Comment d’Ève? questionna Guy, gagné par une irrésistible envie de rire.
—Mais oui! Mme Morgane prétend que nous avons à expier sa désobéissance, nous autres pauvres femmes… Seulement, moi, je n’ai pas du tout envie d’expier!... C’est pourquoi je ne me marierai bien sûr pas!... Pourquoi riez-vous? Est-ce que j’ai dit quelque chose de très ridicule?... Ce n’est pas poli de rire ainsi des jeunes filles!
Elle avait cet imperceptible froncement des sourcils qui donnait une soudaine expression d’énergie à son visage mutin.
—Je ne ris pas de vous, Arlette, je ne me permettrais pas de le faire, répliqua, en hâte, Guy s’efforçant de redevenir sérieux… Je suis seulement un peu… étonné par les opinions de Mme Morgane sur la vie conjugale considérée au point de vue… expiatoire.
—Pourquoi?
—Parce qu’elles sont assez… inattendues…
—Inattendues? Ce n’est donc pas la vraie vérité, tout ce que dit Mme Morgane?
—C’est-à-dire qu’elle me semble bien sévère dans ses jugements, et que tous les pauvres hommes ne méritent pas d’être ainsi voués aux gémonies. Demandez à Charlotte ce qu’elle en pense!
—Ce que je pense de quoi? questionna la jeune fille, qui avait entendu au vol les paroles de Guy.
—Nous allons te raconter cela en voiture. Arlette a des renseignements à te demander.
Et Arlette, sans façon, adressa à sa cousine une série de questions qui eurent pour effet d’amener sur les lèvres de la jeune fiancée les déclarations les plus rassurantes, qu’Arlette recueillit avec une attention extrême et un intérêt non moins marqué. Évidemment, il ne lui était pas autrement désagréable que le sexe masculin ne fût pas bon seulement à englober dans une réprobation universelle.
Mme Chausey écoutait, très amusée:
—Arlette, savez-vous ce qu’il faut faire pour être bien convaincue que Charlotte ne s’attend pas à être inévitablement malheureuse?
—Qu’est-ce, ma tante?
—Il faut assister à son mariage!
Arlette leva vers Mme Chausey des yeux stupéfaits.
—Assister au mariage de Charlotte! Oh! cela me ferait un plaisir… énorme! Mais ce n’est pas possible, puisqu’elle ne se mariera pas à Douarnenez…
—Non, en effet. Mais si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet peut venir à la montagne. Vous, ma chérie, vous pouvez bien venir à Paris au mariage de Charlotte.