Mon cousin Guy

Henri Ardel · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/5

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Mon cousin Guy

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Elle sursauta, les yeux rayonnants:

—Aller à Paris! Oh!!!

—Vous en seriez contente?

—Oh! oui, tellement! Oh! tellement!

—Eh bien, cela nous ferait à nous «tellement» plaisir de vous recevoir, qu’il faut absolument que nous arrivions à vous avoir…

—Et Arlette sera l’une de mes demoiselles d’honneur, conclut Charlotte, aimable.

—Comme ce serait amusant! Que vous êtes bonne de m’inviter ainsi!

Et, impétueusement, Arlette jeta de chauds baisers d’enfant heureuse sur le visage de sa tante et sur ceux de ses cousines.

—Alors, c’est convenu. Ce soir, petite Arlette, nous arrangerons la chose avec votre père, de façon que nous emportions, en partant, la promesse de votre visite pour cet hiver…

—Oui!... Mais, mon Dieu! je n’y pensais pas… Mon père, lui, ne pourrait venir! Et il est impossible que je le quitte… Je sais qu’il serait triste sans «sa petite enfant», comme il m’appelle; et je ne veux pas qu’il soit triste à cause de moi!

—Eh bien, nous l’arracherons à ses malades, voilà tout! déclara Guy d’un ton de bonne humeur, désireux de ramener la gaieté sur le jeune visage assombri. De cette façon, vous n’aurez aucun prétexte pour nous refuser votre visite!

—Croyez-vous vraiment que père consentira à laisser ses malades se guérir seuls? interrogea-t-elle ardemment.

—Mais oui… Il… il se fera remplacer par un confrère complaisant… Et tout s’arrangera à merveille!

Comme une enfant, elle battit des mains:

—Oh! ce sera délicieux! Nous serons si bien, lui et moi, seuls tous les deux avec vous, sans avoir à craindre d’être grondés par Mme Morgane!

Ils se mirent à rire de cette manifestation de la joie d’Arlette. Mais elle n’y prit pas garde. La soudaine perspective de ce voyage lui était si séduisante qu’elle en oubliait un instant son regret de voir la journée s’achever…

Maintenant, le break s’engageait dans Douarnenez, tout animé par le retour du Pardon, et approchait de la maison du docteur. Une voiture était arrêtée devant la porte, et le jardinier en descendait des malles.

—Mon Dieu! fit Arlette, saisie, est-ce que par hasard ce serait déjà Mme Morgane qui reviendrait?...

Elle sauta hors du break et entra dans le jardin. Devant le perron, une grande femme, d’aspect assez vulgaire, parlait d’un ton sec et rude à Anaïk, qui avait baissé pavillon et recevait, sans protester, la grêle de mots tombée sur elle; semonce que paraissait approuver une lourde jeune fille immobile, un panier dans les mains.

—Vous dites que Monsieur a commandé le dîner pour huit heures seulement, afin que son Arlette ait tout le temps de revenir, sans se presser, du Pardon. Eh bien, je vous dis, moi, ma fille, que vous allez préparer et servir le dîner tout de suite, car je suis la seule maîtresse ici, vous m’entendez? Il serait vraiment charmant de me voir attendre une gamine qui s’en va faire la princesse avec ses beaux parents de Paris… Qu’ils la gardent jusqu’au soir, puisqu’ils l’emmènent… Moi, je n’attends pas… Je serais bien sotte de me déranger pour des gens qui choisissent le moment où je n’y suis pas pour venir se distraire et dîner chez moi… Ah! c’est une bonne idée d’arriver ainsi à l’improviste… On se rend compte de bien des choses.

—Desquelles? fit la voix claire d’Arlette. En effet, si c’est de cela que vous vouliez vous rendre compte, nous ne vous attendions pas du tout aujourd’hui!

Mme Morgane se retourna, et une véritable stupeur se peignit sur sa physionomie maussade quand elle aperçut Mme Chausey, ses filles et les deux jeunes gens qui se découvraient devant elle.

—Mme Morgane, sans doute? fit Mme Chausey.

La belle-mère d’Arlette inclina machinalement la tête; et Mme Chausey, devant son mutisme effaré, continua d’un ton de froide et parfaite politesse:

—Vous voudrez bien nous excuser, madame, si nous usons de l’autorisation que nous a donnée M. Morgane de profiter le plus possible de la présence de sa fillette, pendant notre court passage à Douarnenez; et nous vous demandons la permission de la garder jusqu’à ce soir, puisque demain nous partons.

—Faites comme bon vous semblera, madame, fit Mme Morgane, trop abasourdie par la soudaineté de la rencontre, pour avoir l’idée même de faire montre d’autorité. D’ailleurs, Arlette sera charmée de nous retrouver, sa sœur et moi, le plus tard possible! Elle nous porte tant d’affection!

Personne, pas même Arlette, si portée cependant aux promptes ripostes, ne releva la réflexion de Mme Morgane. Mais quand ils furent sur la route, Guy remarqua philosophiquement:

—On ne pourra reprocher à Mme Morgane de ne pas se rendre justice quand elle reconnaissait qu’Arlette n’avait aucun désir de se retrouver avec elle… Dieu! petite Arlette, que je vous comprends sur ce point!

—N’est-ce pas?... C’est bien dommage qu’elle ne soit pas encore restée à Châteaulin. Nous étions si bien depuis dix jours, papa, les garçons et moi, sans elle ni Blanche, qui lui ressemble… tant! Maintenant, je crains bien qu’elle ne voyage plus de tout l’hiver!

—Mais c’est vous qui voyagerez. Avez-vous déjà oublié que vous devez venir nous voir?... Si Mme Morgane vous paraît toujours à cette époque d’humeur aussi peu séduisante, nous vous garderons… Rien n’est plus simple… C’est chose entendue!

—Chose entendue! répéta-t-elle avec un rire heureux et gai.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Vous viendrez nous voir, et nous vous garderons.»

Ils bruissaient bien fort dans sa pensée ces mots, le lendemain de ce jour mémorable du Pardon, tandis que, le soir, assise seule dans le jardin silencieux, elle reprenait, un à un, les incidents qui avaient marqué le passage à Douarnenez de Mme Chausey, de ses filles, de Guy… Tous partis maintenant… Elle recueillait ses souvenirs comme elle eût recueilli un trésor dont elle devait vivre pendant des mois et encore des mois. Surtout, voici qu’en cette minute la scène du départ lui revenait étrangement vivante. Elle sentait encore, sur son visage, les affectueux baisers de sa tante et de Charlotte, l’effleurement délicat des lèvres de Madeleine; elle se rappelait l’étreinte amicale des doigts de Pierre; et, plus encore, elle gardait l’impression de sa main emprisonnée dans celle de Guy, si ferme et si souple en même temps; elle l’entendait lui répondre, comme elle disait «adieu»:

—Non, pas adieu, au revoir… Nous vous attendons à Paris pour le mariage de Charlotte. Votre père vous a promise à nous!

Était-ce possible, vraiment, qu’elle fît ce voyage? Il lui apparaissait un peu comme ces rêves merveilleux qui naissent dans l’imagination des très jeunes, tellement merveilleux qu’ils n’osent y croire même!

Et cependant, pourquoi n’irait-elle pas les retrouver pour un moment, eux tous qui avaient été bons pour elle, si bons que jamais elle ne pourrait les oublier… oh! jamais!!!

Les yeux perdus dans l’ombre claire de cette nuit d’été, pailletée d’étoiles, elle songeait, cherchant à deviner ce que pourrait bien lui apporter l’avenir qui approchait. Elle n’en avait pas peur… au contraire! La vie ne lui semblait-elle pas aussi lumineuse qu’un verger en fleur sous le soleil printanier? Et, remplie d’une joie confiante, elle l’attendait, elle l’appelait, ce bienfaisant avenir, elle le désirait, ayant foi en ses mystérieuses promesses, lui offrant sa jeunesse toute, naïvement certaine qu’il l’éclairerait d’une clarté sans nom…

V

Septembre, octobre s’en étaient allés.

Un vrai temps d’hiver maintenant cet après-midi-là. Le jour tombait vite, tout embrumé par un pénétrant brouillard de novembre qui confondait à l’horizon la mer et le ciel dans une même teinte grise et sombre, d’une intense mélancolie, faite pour oppresser même des âmes bien trempées.

Et plus que personne, le docteur Morgane était disposé à en sentir l’atteinte, tandis qu’il revenait vers Douarnenez, fatigué par des visites au loin, dans des hameaux écartés. Jadis, il supportait sans peine le poids de semblables journées; mais, ainsi qu’il l’avait dit à Guy de Pazanne, avant l’âge il était un vieillard. Le moral, chez lui, avait usé le physique; et il se sentait accablé par une infinie lassitude,—celle que connaissent trop bien les êtres meurtris par l’existence,—durant cette fin d’après-midi qui s’achevait pour lui pareille à toutes les autres, sans qu’il eût, dans la pensée, la vision fortifiante d’un foyer où il serait attendu et aimé. Sauf Arlette, qui souhaitait sa présence chez lui? Non pas l’apathique Blanche, froide comme sa mère; non pas les garçons, à cette époque au lycée de Quimper; non pas Mme Morgane, absorbée dans sa propre personnalité.

Certes, quand il l’avait épousée, quinze ans plus tôt, il n’avait pas eu, une seconde, l’espoir ni même le désir de se reprendre à une nouvelle existence qui pût lui apporter une ombre même de bonheur. Une indifférence sans limites le pénétrait désormais pour tout ce qui le touchait seul. Mais, loyalement, il avait fermé son âme et sa pensée au cher passé enfui irréparablement, résolu à faire son possible pour rendre heureuse la jeune fille qui acceptait de devenir la mère d’Arlette. Il l’avait épousée parce qu’il la croyait douce et bonne, compatissante à l’inguérissable blessure dont elle le savait atteint. Mais elle n’était rien de tout cela. Il n’y avait en elle qu’une âme glacée et un esprit étroit servis par une volonté tenace qu’aucune puissance n’était capable de vaincre. D’humble origine, petite-fille et fille de pêcheurs enrichis par le commerce, elle avait, enfant encore, résolu d’être un jour «une dame», comme elle disait; et, avec une patience, une persévérance infatigables, elle avait insensiblement profité de toutes les circonstances pour amener le docteur Morgane à songer à elle.

Dans sa maison, celle était entrée enfin, l’ambition satisfaite, secrètement triomphante, forte de la pensée inavouée qu’elle y serait maîtresse absolue de par les droits que lui assurait son argent, car elle y arrivait avec beaucoup d’écus bien sonnants, alors que le docteur avait les seuls revenus de sa profession. Leur différence de fortune, jamais elle ne l’avait oubliée! Seulement, depuis une scène très grave, venue après bien d’autres, elle ne hasardait plus la moindre allusion sur ce sujet; et, à certaines heures encore, lui revenaient toutes vibrantes à l’oreille les paroles de son mari déclarant que jamais, ni pour lui ni pour Arlette, il ne toucherait à un centime de cette fortune dont elle lui avait, ouvertement cette fois, jeté l’importance au visage.

Et chaque jour, plus profonde, la séparation morale s’était accentuée entre eux. Ils avaient, l’un près de l’autre, vécu comme des étrangers qu’aucun lien de sympathie même ne rapproche; lui, se livrant tout entier à sa carrière, s’y adonnant avec une sorte de passion comme pour échapper à lui-même; elle, maîtresse impérieuse dans la maison, autoritaire et exigeante à la façon des natures vulgaires, soigneuse d’affirmer sa volonté en toute circonstance, sourdement, mais profondément jalouse d’Arlette,—jalouse pour sa fille, car elle la sentait d’une autre espèce que cette petite créature élégante et fine, d’une irrésistible séduction; jalouse aussi du lien si fort qu’elle devinait entre le père et l’enfant orpheline. De plus, à chaque instant ses instincts de domination s’exaspéraient devant l’indépendante vivacité d’Arlette dont l’originalité choquait toutes ses idées de femme positive, dépourvue du moindre atome d’imagination.

De là des chocs continuels, surtout en l’absence du docteur, entre la belle-mère et la belle-fille: l’une rude, agressive, facilement violente; l’autre, ombrageuse, tout de suite cabrée devant une volonté tyrannique qui la révoltait et qu’elle supportait impatiemment, toute frémissante, et seulement par tendresse pour son père. Toutefois, par une vraie grâce du ciel, Arlette ne souffrait, en somme, nullement de cette situation difficile. Il y avait, en effet, en elle, un fonds d’énergie native et d’élasticité, une intensité de vie, de jeunesse, de gaieté qui ne la laissait jamais abattue sous les attaques malveillantes de sa belle-mère, qu’elle soutenait, résolue et hardie, comme un petit coq de combat.

Mais, son père disparu, que deviendrait-elle alors? Et c’était là l’incessante crainte qui torturait le docteur Morgane depuis qu’il voyait devenir plus graves les symptômes de sa maladie de cœur. C’était la terrible angoisse de ses longues nuits sans sommeil, quand une des crises dont il gardait le secret l’obligeait à demeurer levé des heures afin que l’air pût mieux pénétrer dans sa pauvre poitrine haletante.

Et de nouveau, ce jour-là, il songeait à cet avenir menaçant, tandis que, d’un mouvement instinctif, il dirigeait son cheval sur la route déserte où s’entendait, très sonore, le roulement de la voiture. Mais Douarnenez se montrait, les maisons les plus proches profilant des silhouettes massives dans le brouillard, que trouaient faiblement les lueurs jaillies, çà et là, des fenêtres aux volets ouverts encore.

Le docteur arrêta sa voiture devant la petite boutique basse de Mlle Malouzec, d’où s’échappait, à travers les vitres, une lumière pâle et tremblotante; et il entra.

—Eh! c’est vous, Yves? fit Mlle Malouzec, dont le visage s’éclaira d’un cordial sourire de bienvenue. Et elle posa son tricot pour serrer la main du docteur.

—Bonsoir, Catherine.

—Bonsoir; vous avez bien fait d’entrer. Mon frère sera content de vous voir. Il se plaignait de n’avoir pas reçu votre visite aujourd’hui.

—Est-ce que son rhumatisme le fait souffrir davantage?

—Le brouillard lui est mauvais, et il s’ennuie d’être prisonnier au logis. Les journées passées sans sortir sont interminables pour lui. Mais, en définitive, il a plus besoin de l’ami que du médecin.

Elle parlait d’une voix sonore que l’accent breton rendait guttural un peu; et, la boutique laissée aux soins de la petite servante, elle traversa le couloir qui amenait à la maison, conduisant le docteur vers son frère.

Celui-ci, qui somnolait, sa jambe malade allongée devant la flamme du foyer, tourna la tête à leur entrée.

—Morgane, mon vieil ami, je commençais à croire que vous oubliiez votre pauvre invalide, comme Arlette, d’ailleurs, qui n’a pas paru, même une seconde.

—Arlette ne m’avait pas dit qu’elle viendrait. Elle n’aura pu sortir.

—Sans doute, elle aura été mise sous clef par son geôlier! gronda le capitaine, qui ne parvenait pas toujours à dissimuler son antipathie prononcée pour Mme Morgane.

Mais comme il était de cœur excellent et craignait d’avoir désobligé le docteur, il reprit aussitôt:

—Ah çà, Morgane, votre diable de médecine n’arrivera donc jamais à me remettre sur pied, si elle ne me rend pas ma belle santé d’autrefois? J’enrage de rester ainsi transformé en impotent!

—Ah! mon ami, ne vous plaignez pas trop, vous qui n’avez pas charge d’âme, vous qui ne connaissez pas ce tourment de toutes les minutes, savoir que, d’un moment à l’autre, on peut manquer à des êtres qui ont absolument besoin de vous…

Ces mots étaient échappés au docteur. Il le regretta, sentant tomber sur lui le regard perspicace de Mlle Malouzec. Mais elle ne releva pas ses paroles. Elle était pour Yves Morgane une amie de trop vieille date pour ignorer qu’il prétendait porter seul les fardeaux qui pesaient sur lui. Et elle demanda seulement, afin de le distraire de sa pensée:

—N’est-ce pas bientôt, Yves, que se marie la cousine d’Arlette, Mlle Chausey? Il me semblait que votre fillette devait être demoiselle d’honneur?

—Oui, en effet, il avait été question de cela. Sa tante et ses cousines ont été charmantes pour elle durant leur séjour ici. Elles lui ont témoigné un intérêt que j’ai eu la naïveté de croire réel. Ses cousines lui ont même écrit. Mais vous connaissez ma petite sauvage. La correspondance n’est pas son fort. J’imagine que l’extrême naïveté de ses lettres aura un peu découragé ses brillantes cousines, et voilà bien six semaines que nous n’entendons plus parler d’elles. Que voulez-vous? les heureux n’ont guère le loisir de songer aux pauvres diables qui gagnent plus ou moins péniblement leur pain de chaque jour. C’est dans l’ordre!

—Yves, prenez garde d’être injuste.

—Je vous assure, Catherine, qu’à cette heure je serais ravi d’avoir la preuve de mon injustice, comme vous dites… Je m’étais pris à espérer que, peut-être, mon Arlette allait se trouver rapprochée de la famille de sa mère, sa seule famille, et que, dans la suite, elle pourrait trouver appui de ce côté… Un vrai rêve, enfin! Est-il possible que moi, à cette heure, je me prenne encore à rêver! Mon Dieu, c’est tout simplement risible. Avouez-le, Catherine.

—Pourquoi voulez-vous que je fasse une déclaration de ce genre? Grâce au ciel, je ne suis pas une créature de peu de foi et je ne désespérerai jamais de rien ni de personne. Mme Chausey m’a paru trop réellement bonne pour oublier Arlette.

—Espérons-le, conclut le docteur avec un sourire lassé.

Et, se détournant, il interrogea:

—Quelles nouvelles ce soir, Malouzec? Le courrier vient de vous arriver.

Le capitaine prit le journal de Quimper, posé près de lui, encore enserré dans sa bande d’adresse, et le déplia distraitement. Soudain son regard, errant sur les pages, s’arrêta si fixement sur l’une d’elles, que le docteur Morgane, surpris, interrogea:

—Qu’y a-t-il donc? Que voyez-vous?

—Une nouvelle qui ne m’étonnerait pas; mais, si elle est exacte, ce serait pour bien des gens ici une véritable catastrophe…

—Laquelle? Qu’avez-vous lu?

—Une dépêche concernant la banque Le Goanec.

—A quel propos, cette dépêche?

Un léger frémissement agitait la voix d’Yves Morgane. Le capitaine semblait hésiter à répondre.

—Pour annoncer que Le Goanec aurait, ce matin, suspendu ses payements et…

—Et?...

—Et serait en fuite!

—Mais c’est impossible! fit le docteur, redressant sa haute taille maigre, comme pour ressaisir le souffle qui lui faisait défaut. C’est impossible! Une maison si sûre!

Le capitaine secoua la tête:

—Non, pas si sûre! Rappelez-vous les bruits qui ont couru sur sa solidité, il y a quelques mois déjà. Nous en avions causé ensemble!

—Oui, c’est vrai, nous en avions causé, répéta M. Morgane d’un ton si étrange que le capitaine, soudain bouleversé d’inquiétude, interrogea:

—Morgane, est-ce que vous aviez encore des capitaux chez Le Goanec?

—J’y avais tout ou presque tout ce qui constitue la mince fortune d’Arlette, ce qui lui revient de sa mère et ce que j’ai pu économiser pour elle… Vous entendez, tout!

L’accent du docteur était si poignant dans sa rudesse, que M. Malouzec fit instinctivement:

—Morgane, ne vous tourmentez pas ainsi à propos d’une nouvelle qui, après tout, pourrait bien être fausse, ou du moins fort exagérée.

—Fausse! Montrez-moi le journal.

Il lut les quelques lignes et rejeta le papier sur la table.

—Comment voulez-vous que je doute devant ces détails si précis? Probablement, j’ai en ce moment chez moi une dépêche qui m’apprend le désastre… A cette heure, Malouzec, mon enfant est aussi pauvre que la plus pauvre des gamines de Douarnenez. Vous comprenez, aussi pauvre!... Si je disparaissais demain, tout à l’heure, comme j’en suis menacé, elle n’aurait d’autre ressource que la charité de sa belle-mère… Et cela, mon Dieu, par ma faute!

—Par votre faute? demanda Mlle Catherine, dont le visage s’était tout à coup creusé au point qu’elle semblait une très vieille femme.

—Oui, par ma faute. Malouzec m’avait, je m’en souviens maintenant, averti des bruits qui couraient sur la banque Le Goanec. Et moi, au lieu de me renseigner, d’agir, de me transformer s’il le fallait en homme d’affaires, je me suis laissé absorber stupidement par mes occupations de chaque jour. Je les ai faites aussi nombreuses que possible, toujours poursuivi par mon éternelle pensée, travailler à l’avenir d’Arlette que je voulais assurer, puisque mes autres enfants ont la fortune de leur mère… Et je n’arrive ainsi qu’à lui faire perdre le peu qu’elle possédait! Quelle fatalité pèse donc sur moi! Quelle malédiction!

Il s’arrêta, la voix brisée. Un des spasmes qu’il connaissait trop bien lui tordait le cœur, y éveillant une douleur aiguë. Et un silence lourd de pensées tomba dans la pièce, où les hautes flambées du foyer allumaient une lumière joyeuse. Le capitaine, consterné, songeait; une émotion intense bouleversait son cœur d’ami dévoué.

Mais Mlle Catherine, elle, regardait le docteur silencieux, toujours debout, le visage contracté par une expression de souffrance qui l’effrayait. Elle eût mieux aimé l’entendre se plaindre, s’accuser, éclater en paroles amères ou violentes, que de le voir ainsi, sans un mot, enfermant en lui-même la blessure de ce nouveau coup. L’altération de ses traits était si grande, qu’une question s’échappa des lèvres de Mlle Malouzec:

—Yves, vous souffrez?

—Oui, un peu… Ce n’est rien. Je me demande s’il vaut mieux que je parte dès maintenant pour Quimper, afin de tâcher de savoir…

—Quoi?... A cette heure-ci, vous ne saurez rien… De qui pourriez-vous avoir des renseignements précis?... D’ailleurs, vous n’avez plus de train avant ce soir… Attendez à demain…

—Attendre! Passer une soirée, puis une nuit, avec cette incertitude dans l’âme!... Est-ce que je pourrai jamais? Ah! apprendre ce qu’il y a de vrai!... Je vais télégraphier à Quimper… Dans quelques heures, au moins, j’aurai une réponse… Je saurai…

Il reprenait encore le journal et, avec une avidité fiévreuse, relisait la dépêche qui précisait impitoyablement les détails de la catastrophe, la révélant déjà dans son entier, donnant des chiffres qui en accusaient l’étendue… A quoi bon s’obstiner à douter? Le désastre était complet. S’il l’eût atteint lui seul, combien il lui eût paru plus aisé à supporter. Mais c’était son Arlette qui était frappée; c’était pour elle que l’avenir menaçait d’être rude, comme il l’est sans merci pour les pauvres; c’était elle, la chère et joyeuse petite créature, qui connaîtrait peut-être la gêne, la misère des conditions dépendantes, l’amertume du pain à gagner.

Tout cela, le docteur en eut en un instant la perception nette, et une angoisse l’étreignit tout entier, tandis qu’une supplication désespérée sanglotait dans son cœur:

—Vivre, mon Dieu! Vivre encore! Vivre longtemps à cause d’elle!

La voix du capitaine s’éleva, enrouée par l’émotion:

—Morgane, mon vieux camarade, si je puis vous être bon à quelque chose, vous savez, n’est-ce pas? que je suis tout à vous et que vous me causerez une grande joie, une des plus grandes joies que je puisse encore éprouver, en usant de moi le plus que vous le pourrez… Catherine et moi, nous avons toujours considéré votre Arlette comme étant un peu à nous, et nous l’aimons comme notre enfant!

—Je le sais, mon ami, et je vous remercie de me le redire aujourd’hui! Mais, en ce moment, vous êtes impuissants comme moi devant ce nouveau malheur, s’il est réel… Et il faut que j’aille m’en assurer. C’est une torture que cette incertitude!

Les deux hommes se rapprochèrent dans une étreinte profonde, sans que le capitaine ajoutât un mot, sûr que Morgane et lui se comprenaient, ayant foi l’un dans l’autre.

Avec Mlle Malouzec, le docteur sortit de la chambre. Dans la pièce voisine, il s’arrêta une minute, rassemblant toute sa volonté pour dominer la double souffrance, morale et physique, qui le meurtrissait. D’un geste spontané, la vieille demoiselle lui tendit ses deux mains. Leurs yeux se rencontrèrent, et ils étaient pleins de larmes.

Sourdement, le docteur murmura:

—Croiriez-vous, Catherine, que je ne puis encore m’imaginer que le désastre est réel! Il me semble que je fais un mauvais rêve, que, tout à l’heure, je vais me réveiller et recevoir la nouvelle que je m’étais effrayé comme un enfant! Que vous devez me trouver faible!

—Faible! mon pauvre ami! Ah! si nos misérables désirs signifiaient quelque chose, que je voudrais, Yves, prendre pour moi votre épreuve nouvelle!

—Oh! une épreuve terrible! Dieu! si encore j’étais certain d’avoir le temps de remédier au mal que j’ai fait!... Mais j’ai, moins que personne, la certitude du lendemain!

Une contraction crispa une seconde les traits de Mlle Malouzec.

—Yves, pourquoi vous êtes-vous obstiné à cacher que vous souffriez? Pourquoi ne vous êtes-vous pas soigné… sérieusement, ainsi que vous le deviez?

—Je me suis soigné; mais, comme médecin, je ne puis m’illusionner. Je ne guérirai jamais. Toute la science du monde n’y peut rien. Je ne suis plus qu’une pauvre machine humaine tout usée, et j’ai le cœur atteint de telle sorte, que les mois, peut-être les jours, me sont comptés.

Il parlait avec une sorte de calme désespéré plus déchirant à entendre qu’une plainte; et l’inexorable conviction qui était en lui entrait brutalement en elle aussi, y éveillant une douleur âpre qui lui meurtrissait l’âme.

—Cela, Catherine, je le dis à vous seule, parce que nous sommes de bien vieux amis et que j’ai en vous une absolue confiance… Et puis, il y a des moments où la force finit par manquer pour ne pas crier sa détresse, alors qu’on est sûr d’être écouté. Mais personne, à cette heure, ne doit rien savoir de l’aveu que je vous ai fait. A quoi servirait qu’ils sussent tous que je suis un condamné à mort? J’ai votre promesse, Catherine?

Gravement, elle dit, et ses lèvres tremblaient:

—Vous l’avez, Yves. Mais je crois fermement que vous êtes mauvais juge de l’état de votre santé, parce que vos inquiétudes au sujet d’Arlette ne vous laissent pas toute votre clairvoyance. Quoi qu’il arrive, je vous jure, comme mon frère l’a dit, qu’Arlette sera notre enfant. Soyez sûr que jamais nous ne la considérerons autrement. Que cette idée vous rende, s’il est possible, votre peine un peu moins lourde.

—Merci! fit-il presque bas. Quel cœur vous avez, Catherine!

—Pourquoi? Parce que j’aime votre enfant qui me donne l’illusion d’avoir, moi aussi, comme les autres femmes, un jeune être à chérir, avec tout ce que mon vieux cœur contient de tendresse sans objet? Ah! mon ami, ne me sachez pas gré d’aimer votre Arlette! Elle m’a fait plus de bien que je ne lui en ferai jamais!

Elle s’arrêta brusquement, la voix étouffée.

Une flamme secrète transfigurait l’expression de cette grande figure énergique et laide.

Peut-être, en ce moment, eut-il l’intuition de ce que cette femme aurait pu être pour lui, s’il l’avait voulu. Peut-être eut-il la vision confuse de ce que serait devenu son foyer dévasté, si Catherine Malouzec y était entrée jadis, pour remplacer la jeune femme morte. Mais il n’eut pas un mot qui trahit la pensée jaillie obscurément en lui; et, en silence, ils se séparèrent.

Le brouillard était devenu plus intense encore; et les rares passants apparaissaient comme des silhouettes fugitives dans la brume épaisse. Devant l’hôtel Le Bihan, un groupe se tenait, faiblement éclairé par les globes lumineux de la porte d’entrée, et un bruit de voix s’en échappait. En approchant, le docteur distingua des visages connus; sur tous était le même air de consternation. Il interrogea, le cœur battant à larges coups dans la poitrine:

—Qu’y a-t-il donc?

—Ah! c’est vous, docteur?... Une mauvaise nouvelle, ce soir… La banque Le Goanec a suspendu ses payements…

—Cela est certain?

—Mais oui, par malheur. Kergorian était à Quimper aujourd’hui; et c’était une agitation dans toute la ville!!! Le Goanec est en fuite. Il était parti ouvertement hier matin et n’a pas reparu… Il y a beaucoup de victimes. Le Goanec était un véritable hypocrite… Il passait pour un dévot s’il en fût, et il tripotait ferme avec les fonds de ses clients…

Yves Morgane n’écoutait plus… A quoi bon les renseignements qu’on pourrait lui donner maintenant? Il ne lui était plus possible de douter. Le malheur s’était abattu sur lui, tellement imprévu, qu’il en gardait encore l’impression confuse de se mouvoir dans un cauchemar, alors que, cependant, la certitude venait d’entrer en lui avec une impitoyable netteté, qu’elle était vraie, cette ruine d’Arlette, vraie, affreusement vraie!

Machinalement, il répondit quelques phrases à celui qui venait de lui parler, serra au hasard les mains qui se tendaient vers la sienne, et, dans la nuit embrumée, il s’éloigna, allant droit devant lui, l’âme écrasée, envahie par le désir lâche d’en finir avec cette vie mauvaise qui venait de le vaincre une fois de plus…

Mais ses pas inconscients le ramenèrent devant sa maison. Personne, dans cette demeure, ne devait savoir quelle nouvelle et saignante blessure il portait en lui. Les phrases de condoléance banale que Mme Morgane aurait peut-être cru devoir lui adresser lui étaient odieuses à l’avance, car il savait qu’elles seraient mensongères. La ruine d’Arlette n’inspirerait aucune pitié vraie à sa belle-mère.

Avec un soin instinctif, il ouvrit silencieusement la porte, désireux d’échapper en ce moment à un rapprochement même fugitif avec elle. Mais l’oreille attentive d’Arlette avait perçu le bruit léger de la porte; et, traversant le vestibule, elle courut à lui.

—Père, est-ce vous, enfin? Comme vous rentrez tard! Je commençais à être tout à fait tourmentée, et j’allais me sauver chez le capitaine pour être sûre que vous y étiez…

—Te «sauver»?... Pourquoi, chérie?

—Vous comprenez que si j’avais demandé la permission, elle m’aurait certainement été refusée… Ainsi, vous n’êtes pas trop fatigué, père?

—Non, mon aimée, pas trop.

—Vraiment?

Et ses yeux, dans l’ombre du vestibule, interrogeaient avidement le cher visage.

—Vraiment! répéta-t-il, attirant contre lui, d’un geste enveloppant, la petite créature qu’il adorait et pour laquelle il souffrait tant à cette heure.

Des profondeurs de la pièce où elle surveillait une lessive, Mme Morgane cria de sa voix sèche:

—C’est vous, Yves? Il y a des lettres pour vous dans votre cabinet. Anaïk va vous y porter de la lumière.

—Non, pas Anaïk, moi! s’écria Arlette, qui avait déjà saisi la lampe.

—Naturellement! Vous ne songez qu’à perdre du temps en promenades, au lieu de travailler comme votre sœur, gronda Mme Morgane.

Le docteur arrêta d’un regard, au passage, une prompte riposte d’Arlette, et lui-même, sans répondre, entra dans son cabinet. Un feu pâle y brûlait tiédissant à peine l’air de la vaste pièce, que la petite lampe montée par Arlette éclairait faiblement. Il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit; et l’enfant, comme de coutume, vint se blottir à ses pieds, la tête sur ses genoux. D’un mouvement de caresse, il effleurait les cheveux légers; mais il resta silencieux, épuisé par la crise morale qu’il venait de traverser, ne pensant presque plus, sentant seulement qu’elle était là, sa fille, et qu’à cette heure encore elle ne subissait nulle atteinte du malheur tombé sur sa jeune vie.

Mais elle avait un peu soulevé la tête, et elle le contemplait, inquiète de l’altération de son visage pâle.

—Père, est-ce que vous êtes souffrant ce soir? interrogea-t-elle, anxieuse.

—Non, chérie, je suis seulement fatigué, bien fatigué…

—Vous n’êtes que fatigué? Vous avez l’air triste! Père, je suis certaine que vous êtes triste! Est-ce que vous ne voulez pas dire à votre «petite» ce que vous avez?... Peut-être pourrait-elle vous consoler un peu, elle qui vous aime tant!

La voix d’Arlette tremblait, car une crainte l’ébranlait toute; mais il y avait une telle tendresse dans son accent, dans les yeux qu’elle attachait sur lui, qu’il en éprouva tout ensemble une joie et une douleur aiguës… Était-il donc si peu fort, qu’il se trahissait ainsi devant elle? Par un suprême effort de volonté, il dit, s’efforçant de reprendre le ton ordinaire:

—J’ai eu aujourd’hui, en effet, de grands soucis, mon Arlette… Mais j’y remédierai; ne t’en tourmente pas, chérie… Laisse-moi maintenant, j’ai beaucoup à travailler…

Et il trouva encore une ombre de sourire pour achever:

—Tu le vois, je n’ai pas même encore regardé mon courrier du soir… Veux-tu le mettre près de la lampe?

Il parlait ainsi pour l’écarter et fuir la perspicacité de son regard aimant. Elle obéit, et, distraitement, du doigt, elle écarta les lettres posées sur le bureau. Une exclamation joyeuse lui vint:

—Ah! père, une lettre de Paris! de ma tante Chausey; je reconnais l’écriture!

—Je la regarderai tout à l’heure… Va auprès de ta mère maintenant…

—Pour plier encore du linge? Oh! père… C’est tellement ennuyeux!... Et puis, ce que je fais n’est jamais bien!... Alors, il me faut recommencer. Cela m’agace… Et je suis grondée… Père, gardez-moi encore!

—Non, chérie, c’est impossible, fit-il de cet accent auquel jamais elle ne résistait. Sois patiente, ma petite enfant aimée… Sois patiente en pensant que je le désire…

—Oui, père.

Et les mots tombèrent de ses lèvres avec la gravité d’une promesse, tandis qu’elle cherchait une fois encore son baiser.

Le docteur entendit son pas léger s’éloigner, se perdre dans l’escalier… Puis, indifférent, il ouvrit d’un doigt machinal la première lettre tombée sous sa main, celle de Paris, et il lut:

«Mon cher ami, «Vous m’avez promis la visite de votre Arlette pour cet hiver, et je viens vous réclamer l’enfant; coûte que coûte, il faut que vous nous fassiez le sacrifice de vous séparer d’elle et que vous nous la donniez pour le mariage de sa cousine, qui a lieu dans trois semaines environ. Envoyez-nous votre trésor, mon cher Yves, ou amenez-le-nous, ce qui serait mieux encore. Nous vous le garderons précieusement, mais aussi le plus longtemps possible, je vous le déclare à l’avance en toute honnêteté, car nous sommes tous désireux, mes filles, Guy et moi, de faire plus ample connaissance avec la chère petite. Soyez bien sûr, mon ami, qu’elle sera pour moi une véritable fille, tout le temps que vous nous ferez l’amitié de me la confier, et j’espère bien que nous arriverons à la gâter assez pour qu’elle ne regrette pas trop sa Bretagne… Une bonne réponse, n’est-ce pas, et bien vite? «Tous mes compliments, je vous prie, à Mme Morgane. Mes baisers très tendres à Arlette, avec mes meilleurs souvenirs pour vous-même. Croyez-moi, mon cher Yves, votre très dévouée, «Louise CHAUSEY.»

VI

C’était chose maintenant décidée pour le docteur que le séjour d’Arlette à Paris, et il venait de l’annoncer à Mme Morgane. Certes, la connaissant, il avait bien prévu qu’elle n’accepterait pas de bonne grâce l’idée qu’Arlette jouirait d’un plaisir dont ni elle ni sa fille ne profiteraient en rien; mais il ne pensait pas, en lui faisant part de ce projet de voyage, provoquer une scène comme celle qui venait de se passer, et dont il sortait brisé, tant il avait souffert de se heurter à l’animosité froide et impitoyable de Mme Morgane pour Arlette.

Combien, lui aussi, elle avait cherché à l’atteindre, et de toutes les manières, ne craignant même point, triomphante dans la pleine possession de sa propre fortune soigneusement gardée, de lui reprocher le désastre financier dont il était victime, et qu’elle devinait en partie malgré son silence!

Et c’était à la merci de cette femme envieuse et mauvaise que se trouverait Arlette, s’il disparaissait,—bientôt peut-être, comme il en était menacé!... Eût-il hésité sur la réponse à faire à Mme Chausey, sa décision lui eût été dictée irrévocable par cette conversation. C’était, certes, pour lui un sacrifice immense de se séparer de son enfant, alors que les jours de son existence étaient comptés,—il en avait la terrible conviction. Mais il s’agissait du bonheur d’Arlette, de son avenir, et, devant cette raison si grave, toutes les objections s’effaçaient. Non, il ne fallait point se dérober à un rapprochement qui, dans la suite, pouvait avoir une grande influence sur le sort de la fillette.

Cette opinion était aussi celle de Mlle Catherine, car le docteur, ayant peur de faiblir devant son ardent désir de ne point éloigner Arlette, était venu prendre conseil de sa vieille amie; et, comme lui, elle avait jugé utile pour Arlette ce séjour à Paris, s’offrant même, avec la décision et la spontanéité qui lui étaient propres, à conduire l’enfant auprès de sa tante, puisque M. Morgane ne pouvait abandonner ses malades. C’était, du moins, le motif qu’il avait indiqué à Mlle Malouzec; la vérité était qu’il se savait trop épuisé pour supporter la fatigue de deux longs voyages précipités; et maintenant qu’Arlette avait plus que jamais besoin de lui, il devenait pour sa propre santé d’une prudence excessive et inaccoutumée, luttant de toute sa science contre le mal.

Donc, elle allait partir, et partir bientôt, pour revenir il ne savait quand… Les circonstances en décideraient. Mme Chausey ne la demandait-elle pas pour tout l’hiver? Ah! qu’elles seraient longues, ces semaines où il devrait vivre isolé dans cette maison, véritable demeure étrangère pour lui quand elle en était absente. Dieu! comme, après avoir écouté tant de paroles cruelles, il avait besoin d’entendre sa voix fraîche, son rire éclatant de petite fille heureuse, de sentir la caresse de ses chauds baisers!... Où était-elle?

Entendant Blanche qui passait devant la porte de son cabinet, il appela et demanda:

—Où est ta sœur?

Elle s’arrêta sur le seuil, la figure maussade.

—Je ne sais pas… Elle est toujours dehors. Après tout, je crois qu’elle est chez Mlle Malouzec.

Le docteur ne répondit pas tout de suite. Il songeait, enveloppant du regard cette fillette de quinze ans qui avait déjà la stature d’une femme et se tenait, devant lui, raide et compassée, presque bourrue, sans un éclair dans ses yeux d’un gris terne. Était-ce donc sa faute à lui, si elle se montrait ainsi avec lui, sans abandon ni tendresse? Pourtant, il avait été bon père pour elle… Même, quand elle était toute petite, il avait cherché à pénétrer dans cette âme fermée, à ouvrir cette intelligence un peu lente, sans envolées ni aspirations; il s’était efforcé de rapprocher l’une de l’autre les deux sœurs, de natures si différentes… Peine perdue. Blanche était restée la même, se révélant peu à peu tout à fait semblable à sa mère… Pensif, il demanda encore:

—Pourquoi ne vas-tu jamais chez Mlle Malouzec avec ta sœur?

Carrément, elle répondit de sa voix nette:

—Parce que je m’y ennuie… Elle et Arlette causent toujours ensemble de choses qui ne m’intéressent pas, de fleurs, de livres, de pauvres. Est-ce que je sais?... J’aime mieux rester à travailler avec maman.

Toujours debout dans le cadre de la porte ouverte, elle avait l’air d’attendre qu’il la laissât s’éloigner. Il devina son secret désir.

—Je ne te retiens pas, mon enfant. Tu peux aller travailler.

—Pas maintenant; maman m’attend dans le salon pour voir M. le recteur.

Elle ferma la porte d’un geste précis. Et, dès qu’il n’entendit plus le bruit de son pas lourd dans le vestibule, il sortit avec une sorte de hâte, comme si c’eût été l’atmosphère de cette grande maison maussade qui pesait sur lui, au point de rendre douloureux chacun des battements de son cœur. Chez Mlle Catherine, il ne demeura pas, tant il avait soif d’être seul avec Arlette. Mais quand ils furent dehors, il lui demanda avec une sollicitude tendre:

—Tu es bien couverte? assez pour n’avoir pas froid en montant avec moi jusqu’à Ploumar’ch, où je vais voir le petit Kerdec, qui s’est donné, hier, une entorse?

—Sûrement non, je n’aurai pas froid! Oh! père, que vous êtes bon d’être venu me chercher!... C’est bien, tout à fait bien!

Vraiment elle le regardait avec un tel rayonnement de plaisir dans les yeux qu’il sentit moins accablant sur ses épaules le poids de la vie. Ils s’engagèrent sur la route qui dominait la mer; elle marchait auprès de lui de son pas souple, les lèvres entr’ouvertes pour mieux aspirer le souffle puissant du large qui passait sur elle comme une grande caresse enveloppante, lui mettant aux joues un rose plus vif, avivant l’éclat pourpre de ses lèvres, soulevant autour du front ses cheveux légers aux reflets d’or bruni. Ils allaient, elle, causante et joyeuse, lui, apaisé par l’irrésistible charme de cette jeunesse en fleur et cependant ressaisi peu à peu par la pensée qu’il fallait lui faire connaître la demande de Mme Chausey.

L’impression bizarre l’étreignait que, quand il aurait parlé, l’enfant ne serait plus à lui toute, comme elle l’était en ce moment. Cet inconnu qu’il allait évoquer devant sa jeune pensée attirerait tout de suite à lui quelque chose d’elle… C’était fatal. A quoi bon lâchement reculer? Et il demanda:

—Arlette, serais-tu contente d’aller à Paris?

—Aller à Paris, moi?

—Oui, toi. Cela te ferait-il plaisir?

—D’y aller avec vous?... Oh! père, ce serait délicieux! Mais comment cela se pourrait-il? Dites, papa!... Oh! dites vite? Est-ce donc que ma tante demande…

Elle n’osait achever.

—Oui, j’ai reçu une lettre de Mme Chausey qui réclame ta présence au mariage de ta cousine Charlotte.

—Vrai? ma tante vous a écrit cela? Et elle me demande pour de bon? sérieusement?

L’ombre d’un sourire passa sur les lèvres du docteur, tant cette joie naïve d’Arlette était bienfaisante à voir,—pareille à la flambée claire du foyer qui réchauffe un pauvre être glacé.

—Elle t’invite pour tout de bon, et avec tant d’amabilité que je suis tout prêt à te confier à elle, si tu le veux!

—Oh! si je le veux!

Elle s’arrêta court, anxieuse, devant une crainte subite.

—Papa, pourquoi dites-vous «me confier»? Est-ce que vous ne viendriez pas avec moi?

—Ce ne serait pas possible, mon enfant chérie. Je ne peux pas quitter Douarnenez; tu le sais bien.

—Et vous m’enverrez vivre là-bas à Paris, toute seule! Oh! père, c’est impossible! je ne veux pas vous quitter, jamais, jamais!... Je ne veux pas et je ne peux pas! Qu’est-ce que nous ferions l’un sans l’autre, nous qui ne nous sommes jamais séparés?

D’un brusque élan, elle s’était jetée vers son père, se serrant contre lui dans cette attitude enfantine qui lui était familière. Et, une seconde, ils restèrent également silencieux, également chers l’un à l’autre, bien unis dans cette solitude embrumée déjà par l’approche du crépuscule d’hiver. Le docteur posa sa main sur la jeune tête appuyée sur son cœur palpitant de tendresse et dit, avec un effort pour mettre un peu de gaieté dans son accent:

—Nous ne nous quitterions pas bien longtemps, mon aimée. Nous nous écririons beaucoup, de si longues lettres que ce serait presque comme si nous causions ensemble!

—Cela vous suffirait, père?... Vous n’auriez pas de peine de me savoir loin de vous?

—Je serais avant tout heureux, ma chérie, de te savoir dans une famille toute disposée à te témoigner beaucoup d’affection. Rappelle-toi combien, tout de suite, ta tante s’est montrée charmante pour toi…

—Oui, c’est vrai…

Elle murmura ces mots d’une voix rêveuse. La main toujours glissée sous le bras de son père, elle avançait auprès de lui, qui avait repris sa marche vers la chaumière basse de Ploumar’ch où il allait, maintenant toute proche.

—Oui, ils ont été bons, très bons, ma tante, mes cousines, et lui aussi… Guy!

—Et ils le seraient encore. Ils feraient voir à mon Arlette un coin de ce monde qu’elle a si grande envie de connaître! Ils transformeraient ma petite sauvage en une vraie jeune fille.

—Oh! père, ce ne serait pas possible… Jamais je n’arriverai à ressembler à Charlotte et à Madeleine; elles sont trop bien!

Le docteur eut un pâle sourire devant cet humble aveu, devinant le mystérieux travail qui s’accomplissait dans cette âme juvénile, troublée par les soudaines perspectives dressées devant elle. Pensive, elle demandait:

—Père, si votre «petite» allait sans vous à Paris, vous ne vous ennuieriez pas d’elle, réellement?

—Je penserais que «ma petite» est bien entourée, bien aimée, et j’attendrais avec patience le moment où elle m’écrirait de venir la chercher.

—Vous viendriez aussitôt que je vous appellerais?

—Aussitôt, dès que tu me ferais signe… Et, qui sait? peut-être une fois à Paris n’aurais-tu pas, de longtemps, le désir de me faire signe!

—Oh! cela, c’est impossible, puisque je ne serais pas près de vous!

Elle avait dit ces mots avec un tel accent jailli du cœur, que M. Morgane tressaillit, et une douceur pénétrante lui traversa l’âme. Ils étaient arrivés devant la chaumière où le docteur était attendu. Il détacha le bras d’Arlette, toujours serré contre le sien, et, de ce ton qu’il avait pour elle seule, il dit:

—Pendant que je vais voir mon malade, pense, chérie, à tout ce dont nous venons de parler; et tu décideras toi-même de la réponse définitive que je dois envoyer à ta tante.

Elle inclina la tête, et, songeuse, elle s’assit sur l’unique banc du jardinet, d’où la vue s’étendait très loin sur l’horizon assombri de la mer. Un grand silence était autour d’elle, animé seulement par le chant grave des vagues. Mais les entendait-elle, ce jour-là? Le visage appuyé sur ses deux mains croisées, elle pensait, troublée par les paroles de son père.

Certes, elle avait gardé inoubliable le souvenir de l’invitation à elle adressée par Mme Chausey, au retour du Pardon de Kergoat; mais jamais elle n’avait absolument cru qu’elle pourrait y répondre. Et cependant, voici que le rêve se précisait, devenait réalisable. Elle si curieuse de nouveau, si avide de mouvement, si vive d’imagination, elle avait tout à coup la possibilité de jeter un regard sur ce monde dont Douarnenez lui paraissait la petite, toute petite entrée… Et cette idée seule avait pour elle un charme magique et attirant que l’unique pensée de quitter son père pouvait affaiblir… Mais le docteur ne lui affirmait-il pas que le temps de la séparation passerait vite? Elle avait en sa parole une foi absolue et naïve; n’importe ce qu’il lui eût dit, elle l’eût cru, comme l’on croit ceux que l’on aime par-dessus tout.

Aller à Paris!... Revoir ses charmantes cousines! Revoir aussi son cousin Guy!... Si Arlette eût été capable de démêler ce qui se passait en son esprit, elle se fût aperçue que, maintenant, les héros de ses lectures, qu’ils fussent de preux chevaliers ou de simples gentilshommes appartenant à la société contemporaine, prenaient invariablement l’apparence d’un homme de haute taille, tout à la fois mince et robuste, les cheveux taillés en brosse au-dessus du front large, les yeux très vifs, un peu moqueurs, le sourire gai, éclairé par de belles dents sous une moustache blond fauve. Or, cet homme-là ressemblait fort à ce Guy de Pazanne qu’un hasard avait jadis placé tout à coup sur son chemin. Rien qu’en tournant un peu la tête, elle apercevait cet endroit de la route où, pour la première fois, elle l’avait aperçu sous les traits d’un étranger qui la contemplait curieusement; où, pour la première fois, il lui avait parlé…

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