Mon inconnu, mon mariage et moi - Vol. 9 (French Edition)
1. Deux femmes en colère
Le téléphone de Stacy qui gît à mes pieds a cessé de sonner. C’est comme si le temps était suspendu.
Je suis encore à moitié baissée vers le sol, mais mes yeux sont fixés sur ceux de Stacy qui s’est figée à la porte du bureau de Caleb. Sa main est crispée sur la poignée, elle semble changée en statue de sel.
Je fais un geste pour me redresser et ce mouvement lui redonne vie. Elle entre rapidement dans la pièce et referme la porte derrière elle.
– J’ai oublié mon portable, dit-elle d’une voix métallique, visiblement mal à l’aise.
Elle essaie de donner le change, mais vu le froid qui s’est installé entre nous et son regard fuyant, elle a compris que j’ai vu que c’était Todd Petrossian qui l’appelait.
– Je sais, lâché-je, sans faire un geste pour ramasser l’iPhone.
J’hésite un instant, mais à quoi bon mentir… Nous savons toutes les deux à quoi nous en tenir.
– Stacy, commencé-je, un peu hésitante. C’est Petrossian qui t’appelait.
Elle me jette un regard cinglant et lance :
– Oui, et alors ?
– Et alors ? Il y a cinq minutes, tu disais que tu ne le connaissais pas !
– J’ai dit ça ? dit-elle d’un ton désinvolte.
– Tu me prends pour une idiote ? Tu veux qu’on demande à Caleb ? Ou à Robert ?
Elle perd soudain de sa belle assurance. Quant à moi, je ne me reconnais pas : Stacy m’a toujours un peu intimidée, mais la colère m’a donné un nouvel aplomb.
– Bon OK, j’ai menti, mais je n’ai pas de comptes à te rendre, dit-elle en croisant les bras, me défiant du regard.
Elle s’assied sur l’accoudoir d’un fauteuil, en me fusillant des yeux. Manifestement, elle attend une petite mise au point.
Je me rassieds sur le canapé.
– Tu n’as pas de comptes à me rendre, mais tu en auras à rendre à Caleb. Je ne peux pas ne pas lui dire, Stacy, c’est impossible.
– Même si je te demande de n’en rien faire ? me demande-t-elle d’un ton radouci.
Je la regarde dans les yeux. Je ne peux pas ne pas lui poser LA question.
– Stacy… C’est toi la taupe ?
– Bien sûr que non, ce n’est pas moi, dit-elle, en me regardant horrifiée. Tu me prends pour qui ? Tu crois que je veux saboter mon propre cabinet ?
Elle a l’air sincère… mais pourquoi ce mensonge sur Todd alors ?
– Pourquoi as-tu dit que tu ne connaissais pas Petrossian ? Son nom est enregistré sur ton téléphone ! Et pourquoi t’appelle-t-il ?
Elle me fixe quelques secondes. Je vois qu’elle hésite. Sans doute se demande-t-elle si elle peut me faire confiance. Elle soupire et se décide.
– Petrossian m’a contactée. Il veut m’embaucher dans son cabinet, avoue-t-elle.
– Quoi ?
Les bras m’en tombent.
– Il revient régulièrement à la charge depuis quelques semaines, reprend-elle. Je ne voulais pas en parler à Caleb pour ne pas l’inquiéter.
Je fronce les sourcils.
– Mais s’il continue d’appeler… C’est que tu n’as pas refusé ?
– J’ai refusé au début… Mais je n’ai pas vraiment fermé la porte, ajoute-t-elle, un peu gênée.
Elle se tait un instant.
– Ça devient vraiment compliqué ici, Grace, dit-elle d’un ton quelque peu excédé. J’essaie de rester loyale à Caleb, mais il ne me rend pas la chose facile. Pour commencer, il prend des décisions qui engagent l’avenir du cabinet sans m’en parler. Et non seulement il ne me prévient pas, mais en plus, ça le met, ça NOUS met dans des situations impossibles. Si la procédure de radiation va au bout, je fais quoi moi ? On n’aura plus qu’à fermer. Et maintenant avec le scandale de son père… On ne va pas se cacher derrière son petit doigt, Grace : quand le père d’un des avocats est un président des États-Unis potentiel, les clients se bousculent à la porte. Mais quand sa carrière politique est à l’eau… certains ont déjà commencé à nous lâcher, ou s’apprêtent à le faire.
– Comme tu te prépares à le faire, dis-je, en me redressant, exaspérée. Tu veux abandonner Caleb.
Elle se remet aussitôt sur ses pieds, et se campe devant moi. Elle rejette ses longs cheveux blonds soigneusement ondulés en arrière d’un geste nerveux
– C’est lui qui m’a abandonnée tu veux dire, avec ses décisions absurdes, s’emporte-t-elle. Il avait besoin de se mettre Dandridge à dos ? Tu sais combien j’ai combattu pour arriver où j’en suis. Je t’ai dit d’où je venais, tu n’as pas oublié, non ? Je ne suis pas née avec une cuillère en argent dans la bouche. Ma réussite, je l’ai forgée à la force du poignet. Je ne vais pas foutre ma carrière en l’air comme ça. Si le cabinet sombre, c’est foutu pour moi. Caleb est un héritier, il ne mourra jamais de faim. Mais moi ? Ma seule richesse, c’est ma réputation. Si je la perds, je perds tout.
Je me tais. Que répondre à ça ? Elle a raison. Je ne peux pas lui reprocher de penser à son avenir… Elle a travaillé dur pour arriver où elle est.
– Alors, tu es prête à partir travailler avec Petrossian ? dis-je, amère.
– Non, pas du tout, dit-elle très vite. Je n’ai juste pas fermé complètement la porte. Je te jure que partir est la dernière chose que je voudrais, et j’espère bien ne pas avoir à le faire. Si je pars, je perds l’amitié de Caleb, qui m’est précieuse. Et pas que la sienne…
Robert. Elle sait que si elle trahit Caleb, Robert ne le lui pardonnera jamais.
– Je sais que tu sors avec Robert. Je vous ai vus, dis-je, désireuse de jouer cartes sur table.
Elle me regarde, surprise. Mais elle ne perd pas de temps à démentir.
– Je l’aime, Grace, je l’aime vraiment, et il m’aime, me dit-elle, une flamme dans les yeux, tandis qu’un sourire tendre se dessine sur ses lèvres. Mais il doit tellement à Caleb qu’il sera à ses côtés jusqu’au bout, et s’il doit choisir entre nous deux, c’est lui qu’il choisira. Et ça, je le comprends. Caleb lui a sauvé la vie. Et Robert met sa loyauté au-dessus de tout. Je ne sais plus quoi faire, ajoute-t-elle avec un soupir.
C’est la première fois que je la sens fragile, vulnérable. Elle me fait même de la peine.
– Dis non à Petrossian.
Elle ricane.
– Pour toi, c’est simple. Tu as fait un beau mariage, tu es à l’abri, même si tu divorces…
Elle a vraiment une drôle d’image de moi. Mais je n’ai pas de temps à perdre à démentir.
– Mais moi ? continue-t-elle, avec un rictus amer. Je fais quoi ensuite ? Petrossian me fait un pont d’or pour le rejoindre, il me propose même de devenir associée.
– Tu lui fais confiance ? Après tout ce qu’il a fait ? Tu as entendu Robert ? Il a peut-être infiltré ton cabinet…
Elle me regarde, et je vois qu’elle est mal à l’aise.
– D’après lui…
Elle s’arrête. Je la regarde, sans comprendre sa réaction.
– Quoi, d’après lui ? dis-je, sourcils froncés.
– C’est toi qui lui as fourni les infos sur la banque.
J’en reste un moment sans voix, suffoquée.
– Quoi ? Moi ? Mais c’est faux ! Tu l’as cru ?
– Tu croyais bien que j’étais la taupe il y a cinq minutes, me lance-t-elle, narquoise.
Puis elle reprend :
– En tout cas, je n’en ai rien dit à Caleb.
Elle croit que c’est moi, la taupe ! C’est pour ça qu’elle était si froide avec moi ces derniers temps.
– Je dois t’en remercier ? Comment aurais-tu pu en parler à Caleb, puisque tu ne connais pas Petrossian, officiellement ? dis-je, piquée.
– Ne t’en fais pas, si j’avais voulu qu’il le sache, j’aurais dit que j’avais eu « vent de », par un employé ou autre. C’est pas très compliqué.
– Mais je te jure Stacy, c’est faux ! dis-je avec véhémence. Tu me vois en train de fouiller les dossiers de Caleb pour donner des informations à la partie adverse ? Même pour une amie ? Jamais je ne ferais ça. Et qui plus est, à l’homme que j’aime ! Mais quel salaud ce Petrossian !
Je n’en reviens pas ; malgré les dissensions entre Caleb et lui, j’aimais bien Todd, je l’ai trouvé sympathique je lui étais reconnaissante de ce qu’il avait fait pour Susie. Mais la vérité, c’est que c’est une ordure !
À ce moment, on toque deux coups à la porte.
– Entrez, lance Stacy.
La porte s’ouvre sur la souriante et pulpeuse Margaret, l’assistante de Caleb.
– Ils vous attendent en salle de réunion, Stacy, dit-elle. Durham n’est vraiment pas de bonne humeur, ajoute-t-elle avec une grimace.
– J’arrive tout de suite, lance Stacy, son visage redevenu impassible.
Margaret sort de la pièce, en laissant la porte ouverte.
Stacy se penche pour ramasser son téléphone.
– Tu vas faire quoi maintenant ? lui demandé-je à voix basse.
– Aller à cette fichue réunion, me lance-t-elle, faisant semblant de ne pas comprendre ma question.
Elle croise mon regard et se ravise.
– Je vais tout faire pour sauver mon cabinet. On verra ensuite, dit-elle d’une voix radoucie. J’aimerais que tu ne parles pas de l’appel de Petrossian à Caleb. Je ne dirai rien de ses accusations. C’est mieux pour l’instant, tu ne crois pas ?
Elle quitte le bureau sans attendre ma réponse, me laissant seule, complètement déboussolée par cette discussion.
Dois-je la croire quand elle dit qu’elle n’est pas la taupe ? Elle avait l’air sincèrement choquée par cette insinuation. Mon instinct me dit qu’elle ne ment pas, mais je peux me tromper. J’ai face à moi une avocate redoutable, il ne faut pas que je l’oublie ! Et si elle est innocente, me croit-elle quand je lui dis que ce n’est pas moi, ou me soupçonne-t-elle toujours ?
Un instant, l’envie me démange d’appeler Petrossian pour lui dire ma pensée, mais il me dégoûte tellement que je préfère n’avoir plus aucun contact avec ce triste personnage.
Je ne sais plus quoi faire, je ne sais pas si je dois parler de tout ça à Caleb. Stacy m’a demandé de ne pas le faire, et elle a sans doute raison. J’ai peur de semer le doute entre eux, car Caleb sera peut-être moins convaincu que moi de son innocence. Et il aura sans doute du mal à lui pardonner de ne pas lui avoir parlé avant des propositions de Petrossian. Leurs relations sont déjà assez tendues ces derniers temps, si cela dégénère encore, c’est le cabinet qui en pâtira.
Je m’assieds, la tête entre les mains. Je fais le choix de croire Stacy. Mais si au final, elle trahit Caleb, je m’en voudrai toute ma vie de ne pas l’avoir prévenu.
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