Mon inconnu, mon mariage et moi - Vol. 9 (French Edition)
5. Piqûre de rappel
– Grace ! Comment allez-vous ?
Surprise, je relève la tête de mon magazine que je regardais d’un œil distrait pour voir qui m’interpelle. Je découvre alors Noah Grumberg, qui me regarde avec un sourire espiègle. Il est plus élégant que jamais, dans son costume cintré gris clair à rayures tennis, un petit nœud papillon vert autour du cou, ses cheveux soigneusement plaqués en arrière et un verre de ce qui me semble être du whisky à la main.
Je suis installée dans le lounge bar business class de l’aéroport JFK. Je pars pour Marrakech, la tête encore pleine de souvenirs des merveilles de Yellowstone, et des caresses de Caleb. Ça a été encore plus dur que prévu de m’arracher à ses bras lorsqu’il est parti pour le bureau ce matin, en sachant que je ne le reverrais pas avant plusieurs jours. Mais il a bien fallu, et me voilà de nouveau en partance. Mon avion a du retard, et je patiente dans un épais fauteuil en cuir, en sirotant un cocktail de fruits.
– Noah ! Je vais bien merci, dis-je en me levant pour lui serrer la main. Et vous ?
– Pas trop mal, au vu des circonstances…, dit-il avec une petite moue.
– Oh… Oui, bien sûr, dis-je, gênée.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il est devenu depuis que le sénateur Montgomery a abandonné la course à l’investiture.
– J’ai décidé de m’accorder quelques vacances, je pars pour São Paulo, où j’ai des amis, reprend-il. Et vous ?
– Je vais faire un reportage photo à Marrakech. Vous voulez vous asseoir ? proposé-je en avisant un fauteuil libre à côté de moi.
– Volontiers Grace, dit-il avant de prendre place.
On se regarde un instant en souriant, mais sans trop savoir quoi se dire.
– Vous avez vu le sénateur récemment ? demandé-je, histoire de lancer la conversation.
– Laura et lui sont encore dans le Vermont. J’y étais le week-end dernier. L’enquête pour le blanchir est en cours, mais ce n’est plus de mon ressort désormais. Il va falloir maintenant que je pense à mon avenir.
– Vous allez faire quoi ?
– À vrai dire, dit-il songeur, je ne sais pas. Travailler auprès de Will sur cette campagne a été une expérience vraiment exaltante. C’était formidable ! Certes, il me payait largement, mais, croyez-le ou pas, dit-il avec un sourire malicieux, ce n’était pas que pour ça que je l’ai suivi dans cette aventure. J’ai une foi immense en cet homme, en ses capacités à gérer ce pays. Il aurait fait un grand président, soupire-t-il.
Il reste un instant sans parler, les yeux dans le vague.
– Figurez-vous, reprend-il, que Lewis m’a contacté. Il voulait que j’intègre son équipe en vue de la présidentielle.
Je lui lance un regard interrogateur. Il sourit et secoue la tête.
– J’ai décliné, bien sûr. Il m’arrive d’avoir des états d’âme. Je sais, ça me surprend moi-même, dit-il en me faisant un clin d’œil.
Je souris. Dieu sait que je l’ai détesté après qu’il m’avait fait chanter, en utilisant Théo, pour que je reste mariée à Caleb. Mais cela fait longtemps que je ne lui en veux plus. Il ne le sait pas, mais il a donné un sacré coup de pouce à notre histoire d’amour. Sans lui, Caleb et moi aurions-nous été au-delà de notre idylle à Las Vegas ?
– Vous savez, me dit-il après avoir avalé une gorgée de son breuvage, je m’en suis un peu voulu de ce que je vous ai fait.
– « Un peu »seulement ? dis-je en éclatant de rire.
Il fait une petite grimace.
– J’étais payé pour faire élire le sénateur, et cela implique parfois l’utilisation de méthodes peu orthodoxes. Contrairement au gouverneur Lewis, il y a certaines choses que je ne ferais jamais, mais ma foi, ce petit chantage ne me paraissait pas méchant. Après tout, jouer le rôle de l’épouse de Caleb Montgomery, ce n’était pas si désagréable comme expérience, si ? me dit-il un peu goguenard.
Je me souviens tout à coup de sa tête quand il nous a vus sortir Caleb et moi un peu débraillés du camion de campagne, après avoir fait l’amour. Je me sens rougir.
– Je… enfin…
– Mais vous êtes libres maintenant, n’est-ce pas ? me dit-il, sans paraître remarquer mon embarras. À quelque chose, malheur est bon : le sénateur n’est plus dans la course, vous pouvez donc divorcer, comme le prévoyait le contrat. J’imagine que c’est un soulagement pour vous, et pour Caleb aussi. C’est une belle preuve d’amour qu’il a donnée à son père en restant marié. Caleb a toujours été un célibataire endurci, l’idée de mariage l’horrifiait, et nul doute que la situation a dû être difficile à vivre pour lui… comme pour vous. Mais enfin, maintenant, vous êtes libres tous les deux. Il doit être soulagé ; tel que je le connais, il doit sans doute déjà être en train de remplir le dossier de divorce. Croyez-moi, vous serez vite « libérée, délivrée » comme dirait la Reine des neiges. Oui, j’ai une petite nièce, dit-il en éclatant de rire.
Je le regarde, assez remuée par ses paroles, mais il ne s’aperçoit pas de mon trouble.
– Enfin, reprend-il une fois son accès d’hilarité calmé, je suis content pour vous, vous allez pouvoir faire ce beau voyage que vous prépariez, un safari photo si je ne m’abuse, c’est bien ça ? Vous partez bientôt ?
– Je… Je travaille pour le magazine en ce moment… Je n’ai encore rien organisé, bafouillé-je, encore sous le choc de ses paroles.
Une annonce est alors diffusée par les haut-parleurs :
« Les voyageurs du vol AA383 d’American Airlines pour São Paulo sont priés de bien vouloir se rendre… »
– Ah, désolé, c’est mon vol, dit Noah en se levant. Eh bien, enchanté de vous avoir revue, Grace. Et bonne continuation surtout. Peut-être aurons-nous l’occasion de nous recroiser.
– Peut-être… Merci, bonnes vacances alors, et bon voyage Noah.
Je regarde sa fine et haute silhouette s’éloigner, une boule au ventre. Je réalise à quel point l’idée de divorcer de Caleb me fait horreur. Et pourtant, c’est bien ce qui est prévu dans le contrat. Nous n’avons pas eu le temps d’en parler avec Caleb depuis le retrait de son père, mais peut-être que Noah a raison, et que c’est ce que désire Caleb. Il m’aime je le sais, mais un mariage, c’est un vrai engagement, pour la vie. Rien ne me dit qu’il est prêt à le prendre pour de vrai.
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