Nêne

Ernest Pérochon · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/4

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Nêne

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Il sortit de l’étable et Madeleine le suivit.

Elle revint au bout d’un petit instant.

— Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux ?

— Oui, ça passe… depuis qu’il a bu… moi, je ne peux pas me raffermir.

Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. Boiseriot qui apportait une brassée la regarda. Remarquant que, dans son trouble, elle s’acharnait sans y prendre garde sur la mamelle d’une vache déjà traite, il eut un sourire cruel ; et il murmura en la frôlant :

— Tu as eu peur pour lui, hein !… Picotée, picotée du diable, à ta porte, j’amènerai le charivari !

 

— Quel est celui qui a dit cela ? demandait Cuirassier à sa mère.

La Clarandelle répondit :

— Je ne sais pas… Je sais seulement qu’on en parle et j’en ai du chagrin.

— Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu’on en parlait ?

La vieille femme s’émut.

— Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m’occuperai de ces choses mieux que toi ; il ne faut pas faire de bruit.

Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand il était à jeun, il devenait querelleur après boire ; et, avec sa grande force, un accident était toujours possible…

Elle insista :

— Si tu t’en mêles, tu empireras les choses.

Il secoua sa grosse tête.

— Maman, je n’ai pas de vin : vous pouvez me regarder… Et je vous jure de ne pas boire avant d’avoir mené ce sillon au bout… Ainsi, il n’y a pas de crainte ! Quel est celui qui a dit que Madeleine vivait mal avec Michel Corbier des Moulinettes ?

— Que lui feras-tu, si tu le connais ?

— Je lui parlerai ; je sais la manière. Pour arrêter un gars malfaisant, il n’y a qu’à lui parler comme il faut.

— Et si c’est une femme ?

— Ah ! oui !… tenez, si c’est une femme, vous vous en occuperez maman ; mais, si c’est un homme, c’est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de ce mauvais bruit ?

La Clarandelle dut céder.

— Qui m’en a parlé ?… C’est Marie Fantoune ce matin avant le chapelet ; et il paraît que cela vient du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui est catholique.

— Vous dites « Boiseriot » ? Bon ! Au revoir maman ! à Dimanche !

— Au revoir… et pas de bruit surtout.

Sur le seuil, il se retourna.

— Soyez tranquille, je n’ai pas bu et je n’entrerai pas à l’auberge. Au revoir !

Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut presque. Il pensait :

— Boiseriot ! je ne le connais pas, mais il doit être de Chantepie… Violette m’a parlé un jour d’un galvaudeux de ce nom… Aujourd’hui, dimanche, je vais le trouver à St-Ambroise, cet enragé de messe.

Arrivé au bourg, il se dit :

— La mère a raison : il ne faut pas faire de bruit. Je ne le connais pas… Je pourrais demander à ces gars qui jouent aux boules… mais ils se méfieraient… Pas si bête !

Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis s’attarda à l’allumer, penché vers la porte et murmurant :

— Tiens ! Tiens !

Le buraliste demanda :

— Que voyez-vous donc, M. Clarandeau ?

— Rien !… Je croyais que c’était Boiseriot, ce gars qui passe…

— Boiseriot ?

— Oui… le valet des Moulinettes.

La femme du buraliste expliqua, pour son mari :

— Oui… tu sais bien ! un petit qui chique…

Il était ici tout à l’heure ; il vient de partir.

— Merci bien ! dit Cuirassier.

Il sortit vivement et prit la route.

Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chique… Eh ! te voilà déjà ! tu n’étais pas loin ! Je vais te faire muser en route, moi…

L’homme rattrapé, Cuirassier lui dit :

— C’est vous Boiseriot ?

— A votre service.

— Eh bien ! j’ai un compliment à vous faire qui n’est pas long.

Les yeux de Boiseriot vacillèrent d’inquiétude.

— Qu’est-ce qui vous prend ? dit-il.

— Je vais vous le dire… Vous ne me connaissez pas ?

— Si ! vous êtes un Clarandeau, celui que l’on appelle Cuirassier. C’est bien vous qui avez une bonne amie à Chantepie ?… Violette, la tailleuse ?…

— Boiseriot, cette affaire est loin de vous.

— Excusez, Violette est ma filleule.

Cuirassier eut un sursaut qui n’échappa point à l’autre. Ils marchèrent quelques pas, puis :

— Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et de son patron. Et j’en suis en colère. Je l’ai appris tout à l’heure ; si j’étais en vin, ça pourrait ne pas se passer bien…

L’autre, sentant l’effort, se redressa.

— Je n’ai pas peur d’un homme.

— En ce moment, vous pouvez parler : vous n’êtes pas de force. Si j’avais du vin, je ne dis pas… En ribote, je ne regarde pas toujours qui j’ai devant moi.

— Ça vous arrive souvent ?

— Le moins que je peux ; quelquefois tout de même quand je suis mal accompagné…

— Violette est-elle au courant de vos habitudes ?

Boiseriot regardait en dessous, attendant la réponse.

Cuirassier se secoua et lâcha, vite :

— C’est pas tout ça !… Vous avez… On a parlé contre ma sœur : pour cette fois, passe ! Si l’on recommence je prendrai le mauvais diseur, qu’il soit Pierre ou Paul, dissident ou catholique ou protestant, ami ou inconnu ou ennemi… je le prendrai et je le promènerai les jambes en l’air jusqu’à ce que sa tête en pète ! Salut !

Boiseriot se mit à rire.

— Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je mal parlé d’une sœur à vous qui êtes quasiment mon filleul ?… Et vous croyez aussi que je vais contre mon patron ? Allez donc lui demander si nous avons jamais eu un mot de contrariété ?

— Ce que j’ai dit est dit ; et vous pouvez le répéter aux autres. Salut !

— Salut ! apprenez donc à connaître vos amis.

Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis de sa frayeur, souriait laidement et Cuirassier marchait avec lenteur, sans se retourner, le cœur en désarroi.

Un dimanche encore, un dimanche du mois d’août, à l’heure silencieuse de mérienne.

Michel Corbier était étendu dans son aire, le chapeau sur les yeux. Les mouches l’avaient d’abord tenu en éveil, actives et sonores ; maintenant qu’il était endormi, elles continuaient librement leur manège, mais il avait eu la précaution d’enfoncer sa tête dans une brassée de paille et il n’offrait plus à leurs jeux que ses mains dont la peau était dure et presque insensible.

Le soleil tapait tout droit ; les deux tas de gerbes étaient comme les cloisons d’un corridor surchauffé ; toute cette paille craquait, trop dorée, trop sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablé par cette atmosphère de fournaise.

— Nom de Bleu !

Il venait de se réveiller d’une brusque secousse nerveuse. Et il ne s’étirait pas, les yeux tout de suite larges.

— Nom de Bleu ! c’est bête, tout de même !

Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche sèche et amère.

Chaque fois qu’il faisait mérienne, c’était la même chose… Est-ce qu’il ne pourrait donc plus jamais se défendre des rêves ? Est-ce qu’il ne pourrait plus jamais dormir d’un bon sommeil d’homme tranquille et las ?

Il n’était pas plutôt étendu sur la terre qu’une étrange douceur coulait en ses veines.

C’étaient d’abord des formes vagues qui passaient dans sa vue, des êtres et des choses qu’il n’aurait pas su nommer, des rondes diaboliques de jolies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fouettait la figure et le grisait d’une odeur abominable et chaude. Enfin il « voyait » ! Et non pas tantôt ceci, tantôt cela : il voyait toujours des yeux très bleus, profonds comme le péché, et puis une pâleur qui prenait forme, qui devenait une gorge de femme, une gorge d’amoureuse, palpitante, gonflée, élargie, finissant par couvrir tout d’une triomphante coulée blanche.

Alors le désir se levait en lui comme une sorcière d’ouragan…

Redressé, les deux épaules hors de la paille, il mesurait sa honte. Son deuil lui remplit le cœur.

— Marguerite, je ne t’ai pas en oubli pourtant : tu es avec moi quand je travaille ; ta main est encore dans la mienne, plus douce que toutes les mains des femmes vivantes.

Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir les images de son temps de bonheur, images fuyantes qu’il eût voulu retenir.

Mais d’autres idées l’assiégèrent, étrangères à son souci. En vain il les chassa comme mouches importunes : elles bourdonnèrent encore, toutes proches, ardentes, obstinées, cruelles.

Il vit avec joie son père se lever à l’autre bout de l’aire et venir vers lui. Son père parlait beaucoup et, volontiers, du temps pas encore loin où, devant Michel, la vie était comme un chemin fleuri.

— Tu as dormi, père ?

Le vieillard s’était assis sur la paille à côté de lui.

— Pas longtemps : les mouches sont dévorantes… Et toi ?

— Oh ! moi !…

La parole resta suspendue et le vieux y sentit la fêlure du chagrin. Il ne bougea pas, mais ses paupières battirent.

Entre le père et le fils il n’y avait jamais eu rien de désobligeant et ils avaient l’un pour l’autre une belle affection d’homme, une tendresse silencieuse, mais vigilante et profonde.

Le père fut un moment songeur, cherchant des mots de consolation. N’en trouvant pas qui fussent à son gré, il finit par dire :

— Faut pas emprunter ! Vends ta récolte tout de suite… Tu feras un mauvais marché, mais ça vaut encore mieux.

— Que dites-vous, mon père ?

— Je dis que cela te fera de l’argent sonnant… au moins 200 pistoles… Tu pourras en étendre encore large.

Michel eut de la main un petit geste désenchanté. Il était loin de tout cela ! Il pensait : ma bourse est vide ; pourquoi mon cœur n’est-il pas comme ma bourse ? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise monnaie ?

— Quoi ! fit le père qui s’était mépris au geste, quoi !… 2000 francs, bien sûr, au bas mot. C’est un beau denier… Tu en es encore un, toi, qui se plaint avant d’avoir mal.

Michel le laissait aller, heureux d’être ramené à des préoccupations simples et directes. La gêne de tous les jours, était un ennemi connu, avec lequel on avait l’habitude de se colleter.

Il compta lui aussi, se donnant le change à lui-même.

— Deux mille francs, c’est au moins trois cents de perte… et encore ça ne joindra pas : 1400 au maître, 870 aux deux valets… Et la batterie ? et la servante ?

— Faut pas emprunter ; ça tue une maison.

— Alors comment faire ? Vendre ?

Le vieillard s’émut :

— Vendre ! Pas de mon vivant, toujours ! Le champ du Gros Châtaignier est à la famille depuis les temps des temps comme une terre de nobles… quant aux deux autres, c’est ta défunte mère et moi qui les avons achetés… Nous nous sommes baissés tant de fois pour ramasser ça pauvre !

— Moi aussi, père, je me baisse ! moi aussi je regarde la terre plus souvent que les nuages du ciel… et je ne ramasserai que de la misère parce que je n’ai plus d’amitié que la vôtre et plus de bras pour aider les miens.

Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait. Et le père crut devoir dire :

— Mon bon gars, le malheur est venu sur toi… que veux-tu ! Il ne faut pas faire rébellion ; on ne se redresse pas… on ne plie pas… on marche…

— Eh bien ! je marche !

Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en orgueilleux qui cachent leur émotion.

Puis le père reprit avec des hésitations, des tâtonnements de prudence.

— Sûrement, tu as du malheur… et tu es un bon… tu es méritant… Si tu n’avais pas à payer une servante — et une forte — les choses iraient autrement. Encore, de ce côté, tu n’es pas mal tombé : ta maison ne va pas à l’abandon comme des maisons que je connais.

— Peuh ! c’est chez nous comme ailleurs !

— Non ; il faut parler juste… Celle d’ici, tu ne la remplaceras pas. Moi, je vois… je suis souvent à la maison… Eh bien, j’ai déjà compris qu’elle se donne grand souci. Regarde ! rien ne traîne… Va voir ses bêtes, va voir sa laiterie… Et puis, d’une autre manière encore, elle est meilleure que les autres : tes enfants sont autour d’elle comme deux petits chats au soleil. Je le dis que je vois ça, moi, mon gars.

— Peut-être ! mais une servante est une servante : on la paye et elle s’en va. Jamais ce travail-là ne vaudra l’autre.

— Bon ! je ne dis pas… Eh bien, mon gars, quand ton chagrin sera passé…

— Il ne passera pas.

— On dit ça… et de vrai, ça ne passe jamais… mais on se raisonne petit à petit… Veux-tu que je te parle, Michel ?

— Vous pouvez ! fit anxieusement le jeune homme. Vous, père, vous pouvez me dire tout.

— Eh bien, mon gars, il faudra te remarier… Ne te chagrine pas. Je ne dis pas : cette année ou celle qui vient… tu comprends ?… quand ta peine sera endormie… Cependant, le plus tôt vaudra le mieux, pour ta maison et pour tes enfants. Tu as une bonne servante, mais, comme tu le dis, elle peut partir d’un jour à l’autre…

— Et pour qu’elle reste, il faut que j’en fasse ma femme ?

Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de colère.

— Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune autre de ma connaissance. Cela te regarde seul. Je dirai seulement, si tu veux, qu’il t’en faudra une dans ce goût… oui, cela, c’est bien sûr… une bonne ménagère qui serait douce aux enfants et qui les mènerait à notre chapelle.

— Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de ces choses.

Il s’était relevé d’un vif mouvement d’épaules.

— Voilà, maintenant… je t’ai fâché ! murmurait le père.

— Fâché ? ne le croyez pas ! Je vais par là… marcher un peu… J’ai les jambes mortes.

Il remonta vers les bâtiments, il en fit le tour, passa dans l’ouche aux chèvres qui se trouvait derrière. Rien ne traînait, avait dit le père. Il eut dépit à constater que c’était vrai… Des hardes séchaient sur la haie, soigneusement placées. Il vit des torchons en loques, mais très blancs. Pourquoi avait-elle lavé cela avec tant de soin ? Espérait-elle en tirer encore parti ?

Il prit le routin de l’étang. Naguère, par les beaux dimanches comme celui-ci, il s’en venait par là avec Marguerite et Lalie. A l’ombre d’un gros chêne, devant l’eau moirée, il avait vécu les plus tendres heures de sa vie.

Il fut dans la prairie : comme autrefois, la marche y était silencieuse et douce. Il suivit la haie de bordure : comme autrefois, des noisettes y mûrissaient dans leur petit godet blond — les noisettes qu’il offrait au bout des branches et que Marguerite cassait entre ses dents fraîches. — Comme autrefois, il y avait une charrière près de ce gros alizier d’où fuyaient les merles ; on voyait, de là, tout l’étang et, en se penchant un peu, la tête ronde du chêne à l’ombre duquel…

— Ah !

Il s’immobilisa, le buste en avant.

A l’ombre du gros chêne, devant l’eau moirée, une jeune femme, en joyeux corsage du dimanche, jouait avec un petit enfant… Comme autrefois !

 

Il y avait bien huit jours que Lalie suppliait Madeleine de l’emmener cueillir des noisettes. Ce dimanche, enfin, Madeleine avait cédé.

Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette des enfants. Ayant, le matin même, acheté pour eux avec son argent un petit flacon d’eau de senteur, elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux ; et le petit, sur sa poitrine était comme un bouquet.

Dans la prairie — la prairie, comme elle était belle ! — elle avait cueilli des noisettes. Et puis, elle s’était approchée de l’étang, lentement, derrière Jo, qui musait en trottant… Comme il brillait, l’étang !

A l’ombre d’un chêne, elle s’assit et cassa les noisettes. Avec son couteau de cérémonie, qu’elle prenait seulement pour les noces et les grands repas, elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux petits becs gourmands.

« Suis descendue dans mon jardin,

« M’est avis que je vole, Colin !

« Y cueillir rose et romarin.

« M’est avis que je vole !

 

Voilà qu’elle chantait ! Pourquoi cette légèreté de cœur ? Ce couteau de nacre, si mignon, si frêle qu’elle le sentait à peine dans sa main, était-ce un cadeau de galant ? Non… il lui rappelait de longs repas de viande, mais rien de joli, rien de doux à l’âme… Alors, était-ce parce que la prairie était belle ?… était-ce parce que l’étang brillait ?… parce que les enfants riaient et qu’ils sentaient bon comme les herbes d’agrément ?…

Eh bien, non ! non ! dans tout cela, il n’y avait pas de raison…

 

« Un rossignol vient dans ma main,

« M’est avis que je vole, Colin !

 

Jo voulait chanter aussi ; Lalie faisait Yôu, Yôuôu !

 

« Puis il me dit dans son latin,

« M’est avis que je vole !

 

La douceur était sur Madeleine comme une main posée. Elle sentait trembler en sa poitrine une joie sans cause, une joie vaste et pourtant fragile. A dix-huit ans, le matin des assemblées de jeunesse, elle était ainsi, légère comme un passereau.

— Ah ! folle que je suis ! pauvre abeille mouillée ! hirondelle de la Toussaint !

 

« M’est avis que je vole !

 

Les petits se suspendaient à son cou, criant, poussant, tapant, avec des rires, de grands efforts gauches. Elle se laissa choir, livra sa tête ; et, tout un moment, elle joua avec eux, étourdie de tendresse.

— Madeleine ! viens voir ! hé ! Madeleine !

Lalie qui se lassait vite du même plaisir se tenait près du barrage, sur le bord de l’étang. Elle avait commencé par lancer des pierres dans l’eau ; maintenant, n’en trouvant plus, elle jetait des baies de douce-amère.

— Madeleine ! des poissons !

Madeleine s’approcha avec le petit. L’eau, qui de loin semblait noire, était au contraire d’une transparence admirable. Quand une graine tombait, les poissons sortaient des profondeurs. C’étaient de petits gardons d’une vivacité extrême ; et l’on distinguait très bien les yeux jaunes, la bouche ronde, les nageoires roses étendues comme une dentelle. Ils happaient si vite les graines qu’on ne les voyait pas disparaître.

— Ham ! ham ! encore une… les petits gourmands !

— Lalie ne te penche pas tant… viens Lalie !

Madeleine ramena les enfants sous le chêne. Elle avait peur de l’eau depuis son enfance. Une vieille tante un peu folle lui avait fait tant de contes de fadettes et de laveuses noires qu’elle ressentait toujours, devant l’eau dormeuse des étangs, une sorte d’attirance mystérieuse et effrayante.

— Il ne faut pas s’approcher, vois-tu… Il y a dans l’eau des bêtes très méchantes qui tirent les petits enfants par les pieds…

— Jouons, Madeleine ! disait Lalie sans écouter. Je serais une marchande, je vendrais des épingles… Jo serait un petit garçon… tu serais sa maman. Vous seriez dans votre maison… Tu vois : ces petits bois, c’est des épingles… Je frapperais à la porte : « Il y a du monde ? »… Tu dirais : « Bonjour Madame, je voudrais des épingles pour attacher le fichu à mon petit garçon… » Entends-tu, Madeleine ? Jo est un petit garçon… tu es sa maman !… Si tu aimes mieux, ça serait des dragées… Jo dirait : « maman, je veux des dragées à la marchande… »

— Petite sotte ! tu vois bien qu’il ne peut pas dire cela… Écoute-le !

— Ma… ma… ma ! bégayait Jo.

— Il faut lui apprendre, Madeleine ! Jojo, dis : ma-man, je veux…

— Ma… ma… ma… Oup !

— Tu ne sais pas t’amuser, Jo, dit la sœur ; Lalie va s’amuser toute seule.

Madeleine, subitement rouge, avait pris le petit sous les bras ; elle le tenait en face d’elle, tout près de son visage.

— Jo, mon petit Jojo… dis : ma-man, ma-man…

Elle levait les yeux suppliants. Sa tendre émotion de la soirée aboutissait à ce vertige étrange, inconnu, qui ressemblait à un vertige d’amour… Elle ne savait plus… elle n’avait pas honte…

— Jo ! écoute !… ma-man ! ma-man !

— Madeleine !

Ses épaules fléchirent, le sang lui sauta au cœur, Corbier était à dix pas, derrière la haie !

Une seconde, les yeux de Madeleine s’élargirent ; une seconde, une grande clarté fut en elle… Puis tout s’éteignit. Corbier, blanc de visage, levait la main comme pour jeter ses paroles :

— Madeleine ! c’est péché mortel !… Je vous défends cette abomination !

 

Trois jours durant ils furent silencieux l’un devant l’autre.

A l’heure des repas, Madeleine faisait manger les enfants et mangeait elle-même, debout, près de la cheminée, sans une parole.

Corbier parlait à son père ou à ses valets sans jamais tourner la tête vers sa servante. Contre son habitude, Boiseriot faisait le plaisant et, sous la visière rabattue, ses yeux de loup luisaient de joie maligne.

Le second jour, dans la grange, Michel avait répondu d’une manière vague et en pâlissant à une question du père :

— Il n’y a rien… mais, après vous, je suis le seul maître chez moi.

Le maître ! oui… celui qui commandait aux valets, qui décidait les labours, les semis, les achats et les ventes ; mais non point le maître de ses imaginations. Il ne savait pas en vérité ce qu’il y avait dans son cœur : était-ce tendresse ou haine, douceur ou colère ? A coup sûr, cependant, il y avait de l’orgueil : l’orgueil de ne pas céder au bouillonnement du sang âpre et jeune, l’orgueil aussi de ne pas revenir sur une parole trop dure.

Et c’était bien un peu la même chose chez Madeleine. Elle avait pleuré de honte ; pleuré aussi de douleur à cause d’une blessure inattendue et brutale et secrète… Ce rêve inavoué qui grandissait et fleurissait en elle comme un buisson blanc caché par de hautes branches et qui venait d’être saccagé, fauché, comme cela, tout d’un coup, c’était véritablement cruel ! Vlan ! un grand coup de serpe à l’aubépin parfumé, un grand coup de pioche dans le parterre…

… A propos d’une plaisanterie ! car c’était un jeu… vraiment oui !… C’est Lalie qui avait commencé… On aurait pu demander… on aurait bien vu !… Dire des paroles semblables ! Parce qu’elle aimait les enfants, elle ne songeait pas pour cela à des malhonnêtetés ! Elle les aimait les enfants, beaucoup, beaucoup… à en perdre la tête… et elle pouvait bien le faire voir, peut-être…

« Péché mortel » !… Sans doute, vous croyez des choses, Michel ?… parce que vous êtes avenant !… Mon Dieu ! vous n’êtes pas le seul !…

On était au soir du mercredi et Madeleine fiévreusement desservait la table. Les hommes étaient allés se coucher ; les enfants dormaient.

— Je m’en irai. Je ne peux plus rester après ces paroles. J’étais accoutumée… mais il n’y a que les enfants que j’aime… oui !… Je les regretterai bien, les mignons… mais pas les autres… J’irai dans une grande ferme comme l’an passé : je serai plus libre… Ils me font tourner la tête ici : l’un que j’aime, l’autre que j’aime pas… on finit par ne plus savoir ce qu’on fait… Et du travail tant que le jour éclaire et bien avant et encore après… Personne pour vous mener et honnie par-dessus le marché !… J’aurais dû partir tout de suite… Quand je le vois qui vient s’asseoir ici, avec les autres, sans me regarder, ça me boule au cœur… C’est la colère… S’il parlait comme avant, cela serait peut-être passé… Mais non !… Eh bien ! je m’en vais, Michel Corbier. Vous en gagerez une autre, une plus belle que moi si vous voulez… et qu’elle soit votre femme, cela me sera égal.

Madeleine avait en main le torchon qui lui servait à frotter l’armoire ; elle le jeta ; puis elle le reprit aussitôt, pensant :

— Je m’en irai, mais je ne veux pas que le tort vienne de mon côté. Je mènerai ma besogne jusqu’au bout et il n’aura rien à redire. Demain, il faut qu’il me cherche noise… Je me fâcherai et bonsoir !… Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour cela ?… Ah ! tiens ! que je me contente !

Elle grimpa vivement sur une chaise et décrocha les pistolets. Puis elle coupa un large morceau de papier de verre et frotte et frotte !

— Ah ! mes vieilles pétoires ! je vais vous faire aussi belles que les porte-cierges de la chapelle…

« Madeleine !… péché mortel ! »

— Brr ! vous croyez ?… parce que cela a servi à tuer des hommes.

« Madeleine !… c’est abominable ! »

— ou peut-être des femmes, ou peut-être des drôles, en des temps où les gens étaient pires que des sauvages ? Redites-le Corbier, que c’est abominable…

La fâcherie était inévitable et elle s’en irait sur l’heure.

Dès ce soir il lui fallait rassembler ses hardes, afin de pouvoir les empaqueter en quelques minutes. Elle ouvrit l’armoire, plia ses jupons, chercha ses mouchoirs.

Les hardes des petits étaient mêlées aux siennes. Malgré sa rancune cela lui faisait une grosse peine de les en séparer.

Elle prit son flacon d’eau de senteur et le plaça tout en haut, au milieu de l’étagère. Elle l’avait acheté pour eux, elle voulait le leur laisser. Mais l’autre qui viendrait le prendrait sans doute pour elle. Non !… pas cela par exemple !

Alors elle sortit les brassières, les bas, les bavoirs du petit, les sarraus de Lalie et ses rubans de cheveux. Puis, toutes ces choses étendues sur la table, elle vida son flacon, goutte à goutte comme elle eût jeté de l’eau bénite.

— Mignons, que cela vous porte bonheur !

Elle voulut encore faire quelque chose pour eux. Mais il était tard. Pour ne pas éveiller l’attention, elle laissa ses sabots, marcha silencieusement par la chambre.

Elle s’aperçut que les bas de Jo étaient troués : elle les raccommoda. Lalie grandissait vite, son sarrau du dimanche était court ; elle n’aurait rien pour s’habiller proprement… elle serait moins belle que les autres petites qui ont une mère…

Madeleine avait un tablier d’étoffe ancienne à ramages rouges ; elle le coupa ; avec une adresse qu’elle ne se connaissait pas elle se servit des morceaux pour allonger le sarrau et en changer la ceinture.

Il était près de minuit ; elle travaillait avec une lenteur minutieuse.

Le sarrau remis à neuf, elle chercha ce qu’elle pourrait faire encore. Rien… toutes ces pauvres petites choses étaient en ordre, bien propres, bien nettes.

C’était fini. Elle pleurait.

Dans quinze jours, en quel état tout cela serait-il ? Qui donc maintenant allait s’occuper de Jo ? Est-ce qu’on songerait à lui autrement que pour le bourrer de soupe épaisse ? Il lui fallait encore son biberon le soir en s’endormant ; deux fois par jour il prenait un œuf bien frais, bien mou, qu’il fallait avoir la patience de lui faire manger par petites cuillerées…

— Mes pauvres, peut-être, après tout, vous sera-t-elle bonne celle que votre père ira chercher… Vous l’aimerez, vous ne songerez plus à Madeleine… et, quand vous serez grands, vous ne me reconnaîtrez pas.

Elle pleurait en replaçant les hardes dans l’armoire.

— Je ne peux pas rester pourtant ! Votre père est méchant… et moi je suis méchante… on est méchant quand on est grand… On ne pardonne rien… On n’est pas plus fin que les gens de l’ancien temps qui se faisaient la guerre.

Madeleine pleurait en regardant le berceau et le lit clair de forme nouvelle.

Elle avait, dans une boîte, quelques rubans, une bague, une épinglette et un petit collier d’argent. Elle prit le collier et le passa sous les cheveux de Lalie.

Quant au petit, elle n’avait rien à lui donner, rien qui convînt à son âge. Et, depuis quatre mois qu’elle était aux Moulinettes, elle n’avait pas encore songé à lui acheter la moindre chose inutile qui eût été un souvenir.

C’est qu’aussi elle ne pensait pas partir si tôt !

Eh bien ! au moins, elle le garderait auprès d’elle tant qu’elle pourrait. Déshabillée, elle prit l’enfant dans le berceau et l’emporta dans son lit.

Le petit, réveillé à demi, grommelait, irrité d’avoir perdu le bout de biberon qu’il gardait dans sa bouche en s’endormant ; ses deux mains fouillaient la gorge de Madeleine et il poussait avec sa tête, les lèvres ouvertes et quêteuses…

Madeleine ne pleurait plus. Elle ne dormait pas encore tout à fait, mais sa pensée s’en allait, lui échappait sans qu’elle pût la retenir. L’enfant, blotti, avait fini par trouver un de ses seins et, dans son rêve commençant, elle sentait la chaleur de deux petites lèvres humides, qui, par moments, se resserraient sur sa chair…

Ding ! ding ! ding !

D’une voix claire comme un bruit d’eau, la vieille horloge, au cœur de la maison, annonce trois heures.

Madeleine se jette hors du lit. Pieds nus, avant même de se vêtir, elle court à la cheminée ; puis, sur les pistolets brillants, elle passe un chiffon gras, vite, vite, comme une coupable…

Peine perdue ! A l’heure de la soupe, tout le monde s’aperçut de la mauvaise besogne.

Michel ne dit rien, mais son père eut un moment de colère.

— Madeleine, je t’avais défendu…

Madeleine s’excusa, très rouge, prétextant un oubli. Et, devant tout le monde, humblement, elle se laissa gronder comme une petite fille étourdie.

 

Comme à l’habitude les Corbier et les Daru du Gros Châtaignier avaient réuni leur monde et battaient le même jour.

Cette année, la campagne de battage s’achevait chez eux. A cause de cette date tardive, l’entrepreneur leur avait consenti un marché doux, mais ils n’y gagneraient point à cause des ripailles inévitables.

On était au samedi, jour maigre pour les Dissidents, gras pour les catholiques. Chez les Corbier on avait dressé deux tables, crainte de dispute entre gars échauffés.

A la soupe du matin, cela avait très bien marché. Les Corbier avaient pour leur part trente-cinq hommes de tout âge et de religions différentes. Depuis plus d’un mois que le battage durait dans le pays, ces gens étaient habitués à se rencontrer et à travailler ensemble et les querelles étaient rares.

Cuirassier était venu pour son patron, un Rivard de La Combe. Durant toute cette campagne il n’avait pas bu. Madeleine, qui craignait pour cette dernière journée, l’avait arrêté dans le corridor de la maison.

— Tu sais, pas de bêtises ici… ça me ferait chagrin.

Il avait répondu.

— J’engrène : je n’ai pas envie de passer dans le batteur.

Comme ils étaient seuls et comme il aimait tendrement cette sœur aînée, il n’avait pas été gêné pour ajouter :

— Et puis, de le voir, ça me fait une raison, ma grande… Si tu veux, à midi, je me placerai à côté de Samuel le Salutiste et tu mettras un litre d’eau devant nous.

Les tables étaient dressées dans la grange à gauche des bâtiments. Madeleine avait sa cuisine libre. Elle avait pris une femme à la journée, une vieille dissidente qui suivait la machine d’une ferme à l’autre pour laver la vaisselle et porter à boire dans l’aire, vers le soir, quand les gars devenaient trop libres avec les jeunes.

Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses deux cadettes, Tiennette et Fridoline, celle-ci plus rousse que Madeleine, celle-là de teint ferme et jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de conte.

Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son monde. Fridoline l’aidait à préparer la table maigre où les plats étaient nombreux. Fridoline était une cuisinière attentive et les gars la laissaient travailler en paix parce qu’elle n’était pas portée pour les plaisanteries, sans doute aussi parce qu’elle n’était pas très belle.

Tiennette et la vieille étaient chargées de la table grasse pour laquelle il fallait beaucoup moins de soins ; deux ou trois grandes platées de viande, cuite un peu au hasard, comme cela, avec de l’eau, du beurre, du sel, sans goûter bien sûr ! La vieille se penchait sur les casseroles avec un air de sorcière jetant ensemble le gros sel et les malédictions.

Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l’inquiétait beaucoup moins que les agaceries des gars. Ils étaient six porteurs de sacs, pas tous bien jolis, mais tous aussi jeunes qu’elle, six garçons de dix-huit ans qui, à la file, passaient dans le corridor et montaient au grenier. Gédéon, qui en était, se donnait de l’importance parce qu’il était le valet de l’endroit. Il indiquait aux autres la place où ils devaient vider leurs sacs et il venait dans la cuisine pour dire :

— Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis.

— C’est bien fâcheux ! disait Madeleine, attentive à ce bruit du froment pleuvant là-haut dans le grenier et qui serait la richesse de la maison.

Quelquefois le garçon galopait dans l’escalier et, tout haletant :

— On n’en peut plus ! Tiennette ! Tiennette ! viens m’aider !

— Ch’ti gars ! disait la petite, si tu salis ma collerette, je te baillerai ma main sur les oreilles.

Mais, tout émoustillée, elle se tenait dans le corridor à son passage.

— Tiennette, verse-moi à boire… Tiennette, la cuisine sent le brûlé…

— C’est bien bon pour toi… A quelle table manges-tu, mauvais protestant ?

— Oh ! moi !… à la table où tu viendras apporter la soupière.

— A la table des mange-viande, protestant du diable !

— Tiennette, au lendemain du Carnaval, je mangerais bien tes joues !

Il disait des plaisanteries simples et un peu joviales dont elle faisait semblant de se fâcher. Et il l’embrassait aisément quand elle était seule devant lui.

Les cinq autres n’étaient guère moins turbulents et ils s’attaquaient eux aussi à Tiennette, mais elle les rabrouait à grands cris et comme ils étaient tout jeunes, ils n’osaient pas avancer leurs mains noires.

D’ailleurs ils ne chômaient pas et une minute de flânerie leur valait cinq minutes de course.

Il n’y avait pas de temps à perdre. La vanneuse avait ses six mille gerbes à avaler dans la journée ; et bien qu’elle fût une grosse mangeuse, il ne fallait point s’arrêter si l’on voulait en finir avant la nuit.

Les engreneurs, debout sur les planchettes accrochées à ses flancs, lui poussaient la paille de loin, par gestes prudents. Parfois, ils lui jetaient des gerbes entières qu’elle happait avec un aboiement joyeux ; une seconde alors, elle faisait entendre au fond de sa longue gueule noire un râle de satisfaction inouïe ; et puis, tout de suite, elle recommençait à gronder, à jurer, à rugir.

Ils étaient six hommes pour la servir : deux qui coupaient les liens et préparaient les gerbes et quatre engreneurs qui se relayaient d’instant en instant.

Tout autour, ils étaient une cinquantaine.

Les plus jeunes grimpaient au tas et faisaient crouler les gerbes ; les plus galants étaient aux sacs. Les vieux faisaient les besognes lentes et minutieuses : ils avaient des râteaux, triaient les balles et les épis coupés ; ou bien ils étaient aux postes que les jeunes fuyaient à cause de la poussière.

Pour monter la paille il y avait sept ou huit gaillards glorieux de leur force. Les secoueurs leur préparaient d’énormes fourchées ; quand ils avaient piqué là-dedans et redressé leur outil, ils disparaissaient complètement et la paille avait l’air de monter toute seule, lentement, le long des hautes échelles.

L’un d’eux, un grand brun qui avait une voix très belle, chantait sans s’interrompre une chanson interminable aux couplets presque pareils. Les autres s’essayaient à chanter avec lui, mais leurs voix ne pouvaient pas suivre la sienne. Plus volontiers ils ululaient à toute gorge eu haut des échelles ou bien ils criaient : « à boire ! à boire ! ».

Alors Tiennette venait et leur versait du vin. Et tous étaient contents de l’avoir en leur vue, même ceux dont les amitiés étaient fixées.

C’était la journée de boire. Les vieux secoueurs de paille eux-mêmes faisaient bel accueil à la bouteille et, le verre en main, ils disaient des rigourdaines. La petite allait de l’un à l’autre, se glissait entre les fourches, enjambait la paille, leste et gracieuse comme une chevrette blanche.

Près de la vanneuse elle levait sa bouteille.

— Hé ! les engreneurs !

Mais eux n’entendaient pas, tout entiers à leur besogne acharnée ; ou bien ils secouaient rapidement la tête :

— Non… non… pas maintenant.

Au deuxième passage de Tiennette, Boiseriot et Cuirassier dont c’était le tour de repos, appelèrent la petite ; mais Cuirassier ne prit qu’un verre d’eau et l’autre s’étonna :

— De l’eau ! tu as peur d’un verre de vin aujourd’hui ?… un homme comme toi !

— C’est que je me connais, voyez-vous… Au deuxième verre la folie commence déjà à me monter à la tête… Après, par exemple, je puis boire tant que je veux… Et puis, tenez ! ajouta Cuirassier en montrant les autres, je crois qu’il y en aura assez d’échauffés sans moi…

Quand les gens des Corbier furent tous dans la grange pour le repas de midi, les plaisanteries devinrent tout de suite bruyantes et grosses.

Le vin épais coulait vite ; Tiennette ne faisait que courir vers la maison avec des litres vides.

Au bout de la table grasse, Gédéon l’appelait dix fois pour une et elle entendait bien toujours sa voix à travers les autres.

— Tiennette ! écoute par ici.

Une fois il se pencha et se mit à lui conter quelque chose à l’oreille.

Alors Samuel, celui qu’on appelait le Salutiste, un homme d’une quarantaine d’années qui était assis en face à l’autre table, toucha le bras de Tiennette et, tout bas, d’une voix polie :

— Mademoiselle, ayez donc la bonté de remplir ce pichet d’eau claire.

Agacée, elle répéta très haut.

— Remplir ce pichet d’eau claire ! En voilà un d’une autre espèce ! Il lui faut de l’eau à celui-là !

Toute la tablée éclata de rire et Gédéon cria :

— C’est pas un homme, c’est un canard !

Samuel devint rouge.

— Vous êtes un impoli, mon garçon… Je n’insulte personne, moi… Je suis ma croyance… D’abord, si vous aviez de l’instruction, vous sauriez que le vin…

Sans souci du lieu, il s’était retourné sur son banc et, chétif, avec de maigres gestes, il commençait un discours, un des prêches entendus aux réunions de la société religieuse de tempérance.

Les autres qui avaient d’abord fait silence, intrigués par ce jargon bizarre, le tournèrent en dérision.

Encore un drôle de garçon ce Samuel ! Voilà-t-il pas maintenant qu’il était péché de boire du vin !

Gédéon criait : c’est un canard ! heureux d’avoir trouvé cette plaisanterie. Et, très excité, quand Tiennette apporta le pichet, il lui prit des mains et versant lui-même :

— Tiens, mon canet, barbote !

Sans marquer l’insolence, l’autre leva son verre :

— Je bois la liqueur de Rédemption…

Le reste de sa phrase se perdit à travers les éclats de rires. Gédéon tenait le pichet :

— Ne t’en prive pas, vieux, si cela te fait du bien.

Pourtant à la table des Dissidents, quelqu’un blâma le jeune homme. De loin, Corbier lui fit signe de se taire.

Samuel parlait toujours ; dans le bruit on entendait des lambeaux de phrases, des bouts de versets mal assortis :

— Il y en a qui pleureront… ils ont des yeux et ils ne voient point… En vérité, je vous le dis…

A la table grasse un protestant raisonnait :

— Ça n’a pas de bon sens… ce n’est pas ce qui entre dans le corps qui salit l’âme.

— Vous le prétendez, répondit Boiseriot, mais tout le monde n’est pas de votre bord…

— Non ! continua un autre catholique ; on est chrétien ou ou ne l’est pas… Nous avons des prêtres pour nous mener, il n’y a qu’à suivre… Il y a des gens qui vivent comme des bêtes…

Le protestant haussa les épaules et se coupa un morceau de lard ; lui ne croyait plus à grand’chose et ces discussions lui paraissaient tort sottes… Mais de la table des Dissidents, la riposte vint, tout droit.

C’est ça !… Il n’y a qu’à suivre le berger… tant pis si l’on va sur un mauvais pacage !… Qui c’est qui vit comme des bêtes ?

Tout de suite, ils se regardèrent avec des yeux de haine, les vieux comme les jeunes.

Le repas s’achevait dans le tumulte. Le Dissident qui avait parlé criait à Boiseriot et à son camarade :

— Sortons-nous ?

Les femmes étaient accourues et se tenaient, tremblantes, à l’entrée de la grange. Heureusement personne n’était ivre et l’on n’échangeait encore que des paroles.

Cuirassier était un des plus calmes. Il disait :

— Le Salutiste a raison… il tient dur pour son idée. Chacun est libre… S’il veut boire de l’eau, lui… Le vin est bon et mauvais : il chauffe un homme puis il le brûle… Il dit qu’il ne veut pas s’empoisonner : je suis de son goût !

Parlant de la sorte, il avalait sans s’en apercevoir de nombreuses rasades et il s’énervait peu à peu.

Madeleine avait les yeux sur lui, mais elle n’osait pas l’avertir devant tous ces gens. Elle avait aussi les yeux sur Michel qu’elle savait entêté et très orgueilleux, très âpre dans ces discussions. Il ne disait rien parce qu’on était chez lui, mais il était pâle et ses mâchoires se serraient.

— Ils se battront, oui ! disait la vieille.

Et comme elle avait vu d’autres scènes de ce genre, elle s’avançait entre les deux tables, criant à l’un et à l’autre :

— Tais-toi ! Tu es fou !… Mange donc… et puis bois !

A son bout de table, les yeux flambants, Samuel prêchait toujours ; il s’était levé pour mieux se faire entendre et il jetait l’anathème à toute volée, au hasard, mêlant tout, parlant de l’alcool et du sang de Christ, de Babylone et des bouilleurs de cru.

La vieille lui rabattait les mains.

— Tais-toi ! Tu es plus fou que les autres, entends-tu ?

Mais rien ne l’arrêtait et Gédéon qui, d’abord, avait ri aux larmes en garçon qui se moquait de tout cela, Gédéon se fâchait et menaçait le prêcheur de lui fermer le bec d’un coup de poing : ne venait-il pas de le montrer du doigt, lui et aussi Tiennette, en parlant de la mauvaise tenue de la jeunesse !

Cependant, le mécanicien, voyant la tournure que prenaient les choses, était sorti précipitamment. Un coup de sifflet impérieux troua le vacarme.

Ils sortirent tous, subitement calmés et suivirent la machine au Gros Châtaignier.

Dans la petite aire des Daru, à l’abri des bâtiments, la chaleur devint vite intolérable. On ne sentait aucun souffle de vent ; la poussière très épaisse dormait sur les hommes ; Samuel qui recevait le grain derrière la vanneuse avait disparu, enveloppé dans un nuage roux.

Un des donneurs de gerbes, un grand garçon mince, avait fléchi ; il avait fallu l’emmener à l’ombre et les engreneurs au repos lui jetaient de l’eau sur la figure.

Le travail était devenu lent et silencieux ; seul cet enragé de porte-paille chantait encore.

Alors Daru fit le tour de l’aire avec une brassée de bouteilles, criant :

— Allons, les gars ! au muscadet !

Derrière lui, les femmes vinrent, chargées elles aussi. Daru disait :

— Goûtez ça ; c’est pas du vin de marchand… c’est mon beau-frère de Vendée qui me le fournit… Seulement, méfiez-vous : il est traître.

Les hommes, abrutis de chaleur, avalaient comme de la piquette ce petit vin si gai. Daru pris d’inquiétude, appela ses femmes.

— Assez ! allez-vous en !… ils ne finiraient pas le travail.

Les femmes s’en allèrent, remportant leurs bouteilles à demi vidées. Elles passèrent dans la grange où Cuirassier et Boiseriot venaient de s’étendre sur la terre fraîche, haletants, la figure noire. Boiseriot goûta au muscadet.

— Tiens, fit-il, ça coule, ça !

Les femmes leur laissèrent un litre non entamé. Cuirassier, ayant bu, fit claquer sa langue.

— Oui !… ça remet, nom de d’la !

Il avait la tête chaude et il riait d’aise, le litre en main, tout de suite reposé.

— Nom de d’la, Boiseriot ! Samuel est un triste menteur : le vin vaut mieux que l’eau… J’ai bonne envie de finir la bouteille.

L’autre le regardait de côté avec ses yeux rusés.

— Finir la bouteille !… Tu n’es pas de force : ça t’assommerait.

Cuirassier n’eut pas d’hésitation : devant ce catholique il ne voulait pas en avoir le démenti.

Continuer : partie 3 sur 4