Nêne
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Elle était grande avec des hanches serrées et une poitrine arrondie. Sous ses cheveux noirs son visage était comme du lait ; mais ses yeux, surtout, étaient admirables, très larges et très noirs, avec de la lumière pourtant, un brasillement d’étincelles, des rais vifs comme des scintillements d’étoiles par une belle nuit de gelée.
Michel sentit que le sang bondissait en ses veines.
— Je serai ici comme une tache, si près de vous, Mademoiselle… Vous seriez mieux à côté d’un de ces gars en habit du dimanche.
Elle répondit tout droit :
— Je ne trouve pas… Vous êtes au travail : on le verra bien !
Elle ajouta et ses yeux glissèrent sous ses longs cils :
— Vous avez de la chance ; il vous a dit qu’il vous donnerait des cartes… Moi aussi j’en voudrais une !
— Attention ! cria le photographe ; nous y sommes ?
Elle leva les yeux et, d’un geste vif, écarta son châle : sa gorge parut, très blanche, sous le tulle clair.
Le photographe levait la main.
— Allons ! Je compte… un !…
Michel n’eut que le temps de tourner la tête.
— … deux !… trois ! Je vous remercie !
Des bruits de toux s’élevèrent et des rires et des cris ; les drôles se prirent à gambader.
Michel, aussitôt, fit demi-tour mais, déjà, la fille s’éloignait. Il eut un élan pour la rejoindre et puis il n’osa. Il la suivit des yeux, souple et fine, à travers ces gens un peu lourds, vêtus à l’ancienne mode. Quand elle fut à une vingtaine de pas, en haut de la pente, elle s’arrêta ; son regard papillonna un instant puis, rencontrant le regard de Michel, il brilla soudain et se posa en appuyant. Tout de suite après, elle passa sur la chaussée et disparut.
Alors Michel ne tarda point à s’impatienter. Il n’y avait plus guère d’acheteuses, deux ou trois seulement qui le harcelaient, demandant ces poissons-là au lieu de ceux-ci, criant qu’il les volait, qu’on était bien libre de marchander, peut-être !
— Eh oui ! eh oui ! vous êtes libres… et moi aussi !
D’un geste violent, il avait rejeté les poissons qu’il tenait.
— Maintenant, vous m’attendrez un petit moment, si vous voulez… Je m’en vais à la maison.
Il se lava les mains et, ayant fait commandement à Gédéon de veiller sur le poisson à sa place, il s’en alla.
Sur la chaussée de l’étang et tout le long du sentier qui menait aux bâtiments, il y avait foule joyeuse ; mais celle qu’il cherchait ne s’y trouvait pas. Il revint sur ses pas, descendit par le pré, se dirigea une seconde fois vers la maison.
L’aubergiste avait dressé ses tables dans la grange ; à l’entrée, il y avait presse. Michel s’avança pour regarder ; mais on ne voyait là que « La Loutre » mangeant tranquillement ses tanches au milieu des gars échauffés. Il haussa les épaules, pris de dégoût et vira les talons.
Où donc était-elle ?
Il s’en revenait vers l’étang quand il la vit s’approcher toute seule, lentement, en balançant la taille, et si occupée par sa rêverie qu’elle eut un sursaut quand il parla.
— La belle, votre galant est-il parti que vous vous promenez seule ?
Elle répondit :
— Vous m’avez fait peur… Je ne vous voyais pas.
Il ne sut que répéter :
— Votre galant est donc parti ?
— Je n’ai pas de galant.
— C’est dommage !
Elle le regarda, la tête un peu penchée et ses yeux étaient doux comme du velours entre les cils rapprochés.
— … Vous n’êtes pas de par ici ? Je ne vous ai jamais rencontrée nulle part.
Au lieu de répondre, elle demanda :
— Et vous, vous êtes le fils de la maison ?
— Je suis le fils de la maison… et je suis le patron… C’est pourquoi vous m’avez vu marchander avec les commères et c’est pourquoi j’ai mes sabots et ma cotte de tous les jours.
Elle le regardait toujours, en jouant avec son châle. Il reprit :
— J’ai parlé au photographe… il m’a répété qu’il tâcherait de m’envoyer deux cartes. Et je suis content de vous rencontrer : je voulais vous dire qu’il y en aura une pour vous.
— Ce sera un souvenir… Merci !
— Vous y avez droit. Si les cartes sont agréables à regarder ce sera à cause de vous.
Elle leva un peu les épaules, ce qui fit glisser son châle et elle se mit à sourire.
— Vous savez faire les compliments !
— Je dis ce que je pense ; ce sera un cadeau à la plus belle et cela ne me privera pas puisque j’en aurai deux. Mais il faudra que je sache où vous demeurez et qui vous êtes…
Elle hésita, puis elle dit :
— Bah ! Vous le saurez bien si vous voulez !… Et si le photographe n’envoie qu’une carte ?
Le châle avait complètement glissé, découvrant les belles épaules, la gorge fleurie. Une odeur très capiteuse enveloppait Michel et ses oreilles bourdonnaient comme des cloches secouées pour un carillon de Pâques.
— … S’il n’en envoie qu’une, cela vous embarrassera… vous en priverez-vous pour moi ?
— Cela me sera une grande douceur… Mais dites-moi votre nom ?
Elle se dressa tout contre lui, les yeux brillants d’une vive allumée :
— J’aime mieux qu’il n’en envoie qu’une ! dit-elle ; et elle se sauva.
De la grange, un homme appela Michel. C’était un jeune maçon de St-Ambroise qui avait un petit paiement à lui faire. Ils se mirent en écot avec deux autres du bourg. Le maçon avait bu ; il parlait très fort à Michel et avec beaucoup d’amitié, de leur temps d’école. A la fin, il jura doucement, d’un ton de reproche.
— Mais Bon Dié ! tu ne m’écoutes pas !
— Michel se sentit rouge.
— C’est que… je regardais « la loutre ».
Le maçon, dont les idées ne tenaient plus, cria :
— Loutre ! Loutriot ! as-tu la gorge dérouillée ?
A la grande table, le gourmand leva un peu sa face violette et répondit avec simplicité, sans orgueil ni malice :
— Ça commence… merci bien ! ça petit que je viens de prendre a élargi la charrière… l’appétit me vient.
Entendant cette nouvelle, tous s’émerveillèrent et Michel lui-même ne put s’empêcher de rire.
— Ah ! le loup !
— Il en a bien avalé dix livres !
— Dix !… dis donc quinze ?… et pas une miette de pain !
Depuis quatre heures qu’il mangeait, plus de cent étaient venus s’asseoir autour de lui, histoire de prendre une queue d’ablette et de lui offrir le reste de la platée.
Ils demeuraient encore une vingtaine, des jeunes valets et des bourgadins qui avaient la gageure de le faire céder ou de le faire étouffer. Ils jetaient toutes leurs arêtes sous la table avec les siennes et cela faisait un tas sous lequel ses sabots disparaissaient.
L’aubergiste avait dit à ses cuisinières :
— Ménagez le beurre, mais poivrez !
Les gars avaient été pris à cette ruse. Ayant mis sur la table un quartaut de vin, ils le vidaient bellement, sans souci de la dépense, hauts en crête et l’œil rond, chauds du bec comme des coqs en jabotés.
Le maçon, sans avoir fait son paiement, se mit à chanter avec eux et Michel sortit, ayant hâte d’être seul pour suivre sa pensée.
Le soir venait ; la pêche était finie. Il rentra chez lui. Alors seulement il songea qu’il aurait bien dû prévenir Madeleine pour qu’elle vînt avec les enfants devant le tireur de portraits.
Ce regret, d’ailleurs, ne le travailla pas longtemps. Par la fenêtre, il jeta un regard sur les gens qui s’en allaient vers St-Ambroise ou Chantepie et il se dit :
— Après tout cela, je ne sais quand même pas de quel côté elle est partie.
Quand elle revint, le samedi suivant, ce fut pour lui comme un éblouissement. Une telle bouffée de jeunesse lui emplit la poitrine qu’il se sentit une seconde partir en faiblesse.
Il était dans le pré, à côté des réservoirs aux poissons, et elle venait toute seule, un panier à la main, par la route de St-Ambroise. Quand elle fut sur la chaussée de l’étang elle lui fit un joli salut et se mit à descendre vers lui, nonchalamment, la taille balancée comme pour une danse.
— Bonjour monsieur Corbier ! Je passe voir si vous avez encore du poisson à vendre. Vous en reste-t-il qui soit à peu près beau ?
Il n’entendit pas ce qu’elle disait ; il demanda, les idées en déroute :
— Quel est votre nom à vous qui savez le mien ? L’autre jour vous vous êtes sauvée sans me le dire.
— Mon nom ? Ne vendez-vous du poisson qu’aux personnes de votre connaissance ? Je m’appelle Violette et je suis tailleuse à Chantepie.
— Violette, vous êtes la tailleuse la plus jolie du monde.
Elle se mit à rire tout bas en renversant un peu la tête comme une pigeonne qui fait la belle gorge.
Il reprit, montrant la route :
— Vous êtes de Chantepie ?… pourtant, vous arrivez de ce côté…
— C’est que j’ai pris deux nouvelles pratiques à St-Ambroise. Je suis allée là-bas mercredi soir ; à présent mon ouvrage est fini et je rentre chez moi. En passant je veux acheter du poisson pour maman qui n’est pas bien forte.
Elle avait dit ces derniers mots lentement, avec douceur et tristesse ; et cela fit plaisir à Michel qu’elle fût aussi bonne qu’elle était belle. Il s’empressa.
— Du poisson, je n’en ai plus guère ; il est venu tous les jours, du monde d’un peu partout. Ici, il y a encore quelques tanches… là, des brêmes… Et puis, voilà les carpes ; mais je n’en ai plus que six grosses qui sont de redevance et que je ne peux pas vendre.
Elle parut contrariée et murmura :
— Je le regrette bien… J’en aurais acheté une.
Tout de suite il plongea son épuisette et ramena deux carpes énormes.
— Choisissez la plus belle. Je vous la donne à vous de meilleur cœur qu’au maître… Il se contentera des cinq autres.
Elle eut, le voyant penché sur son filet, un rire de triomphe qui ne sonna point ; puis elle s’écria :
— Quelles bêtes ! Je ne les croyais pas si grosses… Je vous remercie, je n’en veux point… Mon panier est trop petit ; et puis je ne saurais en porter une jusqu’à Chantepie.
Alors Michel remit ses carpes à l’eau et, ayant épuisé le réservoir aux tanches, il tria les plus belles. Quand le panier fut plein elle lui tendit une pièce d’argent qu’il refusa par propos véhéments.
— Jamais ! Vous ne sauriez me faire plus grand chagrin !
Les beaux yeux noirs glissèrent longuement sous les paupières câlines.
— Monsieur Corbier, vous en aurez merci et cela ne tombera pas en oubli… mais vous n’en saurez rien puisque vous ne venez jamais à Chantepie. Dix ans passeront peut-être sans que nous nous revoyions…
Il dit vivement :
— Dix ans ! J’espère que non ! si vous disiez dix jours, je le trouverais encore long…
Comme il s’approchait d’elle en baissant le ton, elle recula et lui coupa la parole.
— Tiens !… quelle est cette femme qui est chez vous ? Votre servante, sans doute ?
Au loin, près de la maison, on entendait en effet Madeleine appeler Lalie.
— Oui, répondit Michel, c’est ma servante.
— Ah !… Et Lalie, qui est-ce ?
— C’est ma fillette ; elle a cinq ans…
Michel continua avec un peu d’hésitation.
— Elle a un petit frère plus jeune… Je suis veuf.
— Je sais… on m’a dit tout cela… C’est une Clarandelle, votre servante ?
— Oui, la sœur d’un gars qui a eu le bras coupé l’année dernière.
— Attendez… je crois la connaître… Une grande, avec un visage picoté… mais pas trop laide tout de même, n’est-ce pas ?
Elle le regardait en face, hardiment.
— N’est-ce pas ? Une fille de votre âge à peu près… et pas laide ?
Il répondit avec un peu d’humeur :
— Est-ce que je sais ?… Pourquoi ne m’écoutez-vous pas ?
— Parce que j’ai hâte… Je vous remercie bien et je vous dis au revoir… souhaitant vous rendre votre honnêteté.
Elle pirouetta et, lestement, la jupe haute, elle remonta la pente du pré et gagna la route.
Quand elle eut fait un petit bout de chemin elle s’arrêta une minute. Son panier était lourd ; elle le posa à terre et le découvrit ; il était si plein que des poissons glissèrent sur la route.
Un sourire insolent erra sur son visage qui demeura très beau mais dont les lignes changèrent. Les dents brillèrent fines, propres aux morsures saignantes en pleine chair vive, comme les dents des bêtes libres. La lèvre rouge, légèrement relevée, l’astuce cruelle, peut-être aussi un peu de mépris pour la proie trop facile.
— Ces hommes ! encore un que je mènerai où je voudrai. S’il ne vient pas dès demain, dans huit jours il ne manquera pas d’accourir. Il faudra que je m’arrange pour être seule.
Lui, près de l’étang, toute raison partie, l’avait suivie des yeux tant qu’il avait pu, buvant avec orgueil l’air fort qui était resté parfumé derrière elle.
— Ma jeunesse n’est pas morte puisque celle-ci me fait accueil qui est la plus belle de toutes.
Immobile, les yeux larges, il restait là appuyé à la barrière du pré, en rêverie de merveilleuse aventure.
Ce fut un peu avant Pâques que le père Corbier mourut. Un soir, au moment de se coucher, il se sentit malade ; tout de suite il perdit connaissance et le lendemain matin, au chant du coq, il passa.
Madeleine mena les enfants chez les voisins du Gros Châtaignier et Gédéon s’en alla prévenir les parents, les amis, les voisins, tous les dissidents.
Les prieuses arrivèrent dès huit heures. Les premières vinrent des villages les plus proches, le Châtaignier et le Boisfrais. Dans la soirée ce furent celles de la Grand’Combe et de la Foye, puis celles du Coudray qui passèrent la veillée. Le lendemain on en vit entrer beaucoup, celles du bourg, celles de Château-Blanc, celles de tous les villages où il y avait une famille dissidente.
Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, sans une parole, autour de celle qui dirigeait la prière. Quand une se relevait pour s’en aller, une autre tout de suite, prenait sa place.
Le troisième jour, ce fut l’enterrement, à Saint-Ambroise, dans le cimetière des Dissidents. Prières… prières… prières. Prières en chemin entre les haies fleuries ; prières dans la chapelle sombre, prières très longues au cimetière, quand le cercueil fut posé sur la grande pierre plate qui recouvrait la tombe du dernier prêtre ; prières encore quand on eut descendu le cercueil et jeté de la terre.
Il n’y avait là ni catholiques ni protestants, mais toutes les maisons dissidentes connues dans la région avaient envoyé du monde. Cette âme qui s’en allait seule, sans viatique, il fallait au moins que la prière des proches lui fît un long cortège.
Après l’enterrement, Madeleine passa au Gros-Châtaignier chercher les enfants. Quand elle arriva aux Moulinettes elle trouva la parenté réunie. Il y avait là les deux beaux-frères de Michel, son oncle, des cousins, et aussi ses beaux-parents avec Georgette, la belle-sœur, qui avait suivi, hardiment.
Tous ces gens avaient des arrangements à prendre ; ils se turent quand Madeleine entra et quelques regards devinrent hostiles. Alors elle laissa sa cape de deuil et s’en alla par le jardin, le cœur un peu serré parce que, soudain, elle s’était sentie étrangère. Elle gagna la grange, puis passa dans le quéreux aux valets où elle se mit à préparer tout pour que Gédéon, le soir même, pût venir coucher dans la chambre de Michel.
Quand elle sortit du quéreux elle vit que Georgette était sur un banc devant la porte avec Jo sur ses genoux ; elle jouait avec l’enfant, lui faisait des agaceries, le faisait sauter, le berçait.
Madeleine s’approcha, mordue de jalousie. Le petit tendit les bras vers elle, criant : Nêne ! Nêne ! Mais Georgette méchamment :
— C’est moi ta « Nêne », mon petit… embrasse-la, ta « Nêne… » Il ne faut pas appeler celle-ci « Nêne », voyons !
En une seconde Madeleine fut sur elle, hérissée de colère ; sans rien dire, d’une pression de sa main forte, elle dénoua les mains de l’autre et, l’enfant suspendu à son cou, rentra dans la maison.
A Chantepie, pour la fête de Violette, Boiseriot se présenta avec un petit cadeau : une boîte renfermant un dé en argent et une paire de ciseaux. Violette marqua une joie polie et sa mère retint Boiseriot à déjeuner.
A l’heure des vêpres la mère alla à l’église, laissant les deux autres en tête en tête.
Violette faisait jouer ses ciseaux, disant :
— Ils sont jolis, j’en prendrai soin.
Et, en elle-même, elle pensait :
— C’est de la ferraille… le tout lui coûte trente sous. Mais comment a-t-il songé à cela ? Qu’est-ce qui le prend cette année ?
Boiseriot riait, bonhomme, content de vivre.
— Quand tu te marieras, je t’offrirai un beau cadeau… laisse venir !… Ton parrain n’est pas riche, mais il vit tout seul comme un vieux loup… Il pourrait bien te payer un collier d’or ou te faire un douzain d’écus, quand tu te marieras…
— Je n’ai pas de galant.
— Faut en chercher un, ma petite.
Ils furent un moment silencieux, puis ils parlèrent du temps qu’il faisait et des nouvelles pratiques de Violette. Celle-ci levait des yeux innocents, mais toute sa ruse veillait.
— Il finira bien de lantiponner, pensait-elle ; qu’est-ce donc qui lui trotte en tête ?
A la fin, il fit, négligemment :
— Tu es allée aux Moulinettes, voir la pêche de l’étang ?
— Oui… et je ne le regrette pas. Sans vous je n’en aurais pas eu l’idée ; je vous remercie de m’avoir prévenue.
— Il y avait du poisson ?
— Beaucoup ; j’en ai acheté à celui dont vous m’aviez parlé.
— Michel Corbier ?
— Oui… un bel homme et bien aimable… Vous vous êtes fâché contre lui : vous deviez avoir tort.
Il répondit, très conciliant :
— Peut-être bien ! Je suis vif, moi ; nous avons en des mots à propos de l’ouvrage… Maintenant, je ne lui en veux pas.
— Je le crois de votre part ! dit Violette avec un accent de certitude.
— … Et même je serais heureux qu’il le sût… Ça ne m’aurait pas déplu de le rencontrer quand il est venu ici…
Il l’épiait en dessous, la piquait d’un regard très aigu. Elle eut l’idée de parer l’attaque ; et puis elle préféra le joie de montrer qu’elle n’était pas dupe et voyait venir.
— Allons ! Dites donc que vous ne savez rien… et que vous voudriez savoir tout ! Vous me prenez pour une sotte !… Michel Corbier est venu ici en effet, mais en cachette de tout le monde… Je vous le dis à vous qui êtes mon parrain.
Boiseriot se mit à rire.
— C’est bien !… C’est très bien ! Tu n’as pas perdu ton temps. Mais tu sais qu’il y a deux enfants… et que Corbier est dissident. Quelle est ton idée ?
Elle eut un geste d’insouciance et ce fut bien franchement cette fois qu’elle répondit :
— Je ne sais pas !
Puis elle reprit :
— Et vous ? quelle est votre idée, là-dessus ?
— Je suis comme toi ma filleule… et puis cela ne me regarde pas.
Elle insista, câline :
— Mais si ! c’est à vous que je dirai ce qui se passe… et c’est à vous que je demanderai conseil.
— Nous verrons ça plus tard… Après tout, je veux bien.
Il parlait d’une voix tranquille, mais ses yeux luisaient de joie cruelle. Il continua doucement :
— L’été passé, ne disait-on pas qu’un Dissident de Saint-Ambroise, un grand qu’on appelle Cuirassier et qui a eu le bras coupé par la vanneuse, te faisait conduite sur les routes ?
— On le disait en effet… on ne le dit plus. Je ne l’ai pas revu depuis son accident.
— M’est avis que tu as bien fait. C’est une famille pas très propre… des gens de rien… La sœur est servante chez Corbier, justement ; ce n’est point une fine pièce… et pourtant on dit des choses.
Violette le regarda si fixement qu’il hésita, puis remit à plus tard de parler comme il fallait.
Ayant achevé son café il s’en alla.
Sur le chemin, il eut envie de danser.
— Je les tiens ! Je les tiens ! tous ! Corbier, Madeleine, Cuirassier… et Gédéon aussi, je l’attraperai ! Elle est gâtée de malice cette petite… pas trop fine pourtant… beaucoup moins qu’elle ne croit… Si elle m’écoute, on va les voir sauter ! Ah ! je vous tiens ! Vous n’êtes pas de force !
Violette était demeurée sur le seuil et le suivait des yeux, tout amusée de le voir si frétillant.
— Dire qu’il croit que je vais le tenir au courant et lui demander conseil !… Il a une dent contre eux, le chafouin ! Cela n’est pas mon affaire. Je ferai ce qui sera amusant, pas le reste. Michel est un bel homme ; ses yeux sont plus noirs que les miens… Cuirassier aussi me plaisait l’an passé… Et les autres, et les autres ! Mon beau parrain, si vous voulez les connaître tous, je vous ferai voyager.
A la même heure, aux Moulinettes, Madeleine écrivait avec grande application : elle écrivait sur une feuille de papier fleuri que venait de lui remettre son frère.
Lui, était assis à la table, en face d’elle, et l’eau bleue de ses yeux était mouvante et troublée.
Le malheur l’avait marqué ; il penchait un peu la tête comme un faible qui n’ose pas regarder la vie ; sa belle moustache, autrefois si soignée, s’ébouriffait, plus rousse sur le visage amaigri.
Depuis dix mois bientôt qu’il était infirme, il avait été bien secoué.
D’abord l’assurance ne lui avait donné en tout que six cents francs ; une fois les frais payés il s’était trouvé sans argent.
Durant quelques jours d’hiver il avait été occupé à tourner la manivelle d’un trieur de grains : besogne d’enfant ou de vieillard qu’il avait accomplie d’humeur piteuse, pour gagner son pain. Au printemps, il s’était embauché quinze jours à la ville pour un travail à peu près semblable. Puis il était revenu au Coudray et on l’avait employé petitement, ici ou là, au hasard du besoin. Il prenait les taupes dans les prés ; on le demandait pour conduire les bêtes aux foires ; on lui faisait ramasser des pierres ou tailler à la faucille les haies de broussailles : toutes besognes menues qu’on lui proposait par charité.
Il avait demandé une place de facteur, cette place qu’il comptait obtenir tout de suite, de plein droit, mais rien n’était venu. Pourtant, de ce côté, il avait depuis quelques jours grand espoir ; c’est pourquoi il écrivait à Violette.
— Eh bien ? maintenant, que faut-il mettre, mon grand ?
Madeleine avait marqué le lieu, la date et les propos habituels d’accointance ; la plume levée elle attendait.
— Maintenant ?
— Si tu veux, tourne-lui un compliment… en lui disant que je l’aime toujours plus fort.
— Quel compliment ?
— Dis-lui qu’elle est belle : elle le mérite ! Quand elle vous regarde le temps devient clair… c’est comme si un soleil de matinée commençait à briller… Autour d’elle l’air est tout jeune et sent bon, comme le vent qui frivole dans les pommiers fleuris.
— Eh badaud ! C’est qu’elle se met de l’eau de Cologne !
Madeleine riait de cette mine émerveillée ; elle se remit à écrire.
— Je lui dis donc qu’elle est la plus belle du canton… vrai ou non, cela lui fera plaisir… Et puis que tu voudrais être toujours en adoration devant elle.
— Mets que je languis de ne pas la voir.
— Y a-t-il donc longtemps que tu ne l’as vue ?
Il hésita quelque peu et ses lèvres tremblèrent ; puis il répondit à voix honteuse :
— Il y a juste dix mois et trois semaines.
— Ah ! mon pauvre !
Madeleine laissa tomber sa plume et le regarda en grande pitié.
— Alors, pourquoi me fais-tu écrire ? pourquoi me fais-tu dire des compliments à cette mauvaise fille qui t’a abandonné ?
— Madeleine, je t’en prie, ne parle pas contre elle : cela ne serait pas à mon goût. Si elle ne m’aimait pas, je deviendrais fou… Mais elle m’aime, je te le dis ! Elle ne m’a pas abandonné… C’est sa mère qui lui a défendu de me voir… elle me l’a écrit en réponse à la lettre que tu avais faite à l’hôpital… Sa mère ne veut pas qu’elle parle à un Dissident… Il y a des vieux qui sont rudes !… Que veux-tu qu’elle fasse ? Elle n’a qu’à attendre… J’ai cherché à la rencontrer ; je suis allé à Chantepie, mais elle n’a pas osé sortir… Sa mère la tient court si tu crois ! J’ai été l’attendre aussi sur les routes à l’heure où elle revient de chez ses pratiques… mais je n’ai jamais eu de chance… Si, une fois, pourtant je l’ai aperçue ; comme elle était avec son apprentie elle ne m’a pas parlé… elle m’a fait seulement bonjour de loin avec sa main… Et maintenant, c’est au bout ; ma tête chavire ; il faut que je lui parle !
Il fit une pause, après quoi il ajouta d’un ton décidé :
— Et puis, il y a des nouvelles !
— Quoi donc ? fit Madeleine.
— Tu vas mettre, premièrement, que l’affaire de religion n’est pas un empêchement. Qu’elle le dise à sa mère ; on peut causer avec moi là-dessus… Je verrai ce qu’il y a à faire.
Madeleine, avec vivacité, repoussa le papier fleuri.
— Ma main n’écrira pas ça… J’en aurais grand’honte ! Jamais personne ne s’est changé chez nous : c’est l’honneur de la famille. Tu seras le premier et on te montrera du doigt.
Il ne répondit rien.
— Tu ne tiens pas pour tes idées… Tu quittes ceux de ton bord… tu cèdes… Tu n’es pas un homme !
Elle s’arrêta, un peu troublée d’avoir dit des paroles si dures à ce frère que le malheur avait frappé. Pourtant elle devait parler ! Elle le sentait avec certitude ! C’était un devoir obscur, mais profond comme l’instinct et qui primait la pitié, le devoir des femmes de sens droit, gardiennes de la race.
Lui, la tête basse, pâle comme un mort, tremblait.
— Jean, tu n’es pas un homme… Il ne faut pas faire ça ! Ce n’est pas fier ! Il faut tenir… tenir…
Il répondit sourdement, avec une fêlure dans la voix :
— Tout ce que tu diras et rien… Violette est la plus forte. Sans mon malheur je n’en serais pas là. Maintenant je suis comme un vergne arraché qui balle sur la rivière.
Elle le considéra une minute, plié en deux, pitoyable avec sa grosse tête ébouriffée, ses lèvres dansantes et cette manche vide qui pendait le long de son corps.
« Il faut tenir ! tenir ! »
Elle ne regretta point ses paroles qui étaient, à son idée, des paroles justes, mais sa miséricorde fut à son tour souveraine.
— Pauvre grand, l’heure de malaise est venue pour toi.
Elle pleura.
Puis elle reprit sa plume et, comme on fait une chose folle exigée par un moribond, sans parler pour ne pas montrer de faiblesse coupable, elle écrivit les mots de renoncement.
Quand elle eut fini elle s’essuya les yeux et, comme il gardait la même attitude affaissée, elle l’attira vers elle et l’embrassa.
Il en eut réconfort ; il dit :
— Il y a autre chose que je veux lui faire savoir. Je ne suis pas riche en ce moment, mais je vais obtenir un bon emploi… C’est sûr maintenant. Il y a une nouvelle place de facteur à Château-Blanc ; c’est moi qui vais l’avoir.
Madeleine écrivit cela très vite.
— Alors, c’est sûr ? Quand seras-tu nommé ?
— Peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, peut-être demain. Cela dépendra du temps qu’ils mettront aux écritures.
Il ajouta d’une voix claire :
— Quand je serai facteur à Château-Blanc, j’espère que la mère de Violette changera d’idée et que nous ferons notre noce. J’aurai une bonne paye et, avec ce qu’elle gagnera de son métier à travailler chez nous, nous pourrons vivre, je pense bien !
Madeleine se détourna et ne fit point écho.
Il cligna des yeux avec malice et continua sur un ton de confidence :
— Je vais te dire : pour avoir quelque chose, ce n’est pas malin… mais il faut savoir. Moi, d’abord, je demandais comme ça tout seul. J’ai fait mon temps de service, n’est-ce pas ? J’ai été brigadier… et je suis estropié… J’ai le droit pour moi… J’ai l’instruction qu’il faut… j’écris un peu de ma main gauche… Bon ! Tu crois que ça va venir ? Eh bien tu peux attendre ! Trois mois : rien ! six mois : rien ! huit mois : rien !… Alors je me suis renseigné et quelqu’un m’a dit : « Allez donc trouver M. Blanchard. » Tu en as entendu parler de M. Blanchard ? Tous les Dissidents ont voté pour lui aux élections ; s’il n’a pas réussi ce n’est pas notre faute… Tout de même il a le bras long, étant pour le gouvernement. Ça m’ennuyait bien d’aller le trouver : je n’aime pas demander. Je me suis décidé quand même. Je lui ai dit mon affaire, ceci, cela, toutes les questions… Il m’a demandé pour qui je votais. Je n’ai pas voulu répondre tout droit ; ça ne m’allait pas ! mais j’ai dit : je suis Dissident. Il s’est mis à rire dans sa grande barbe. « Bon ! bon ! vous pouvez compter sur mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande amitié ! »
— Comme cela, oui, c’est bien sûr ! dit Madeleine en cachetant la lettre.
— Tu peux le penser !
Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau parti, avait promis formellement la même place à trois autres. Et, quelques jours plus tard, il s’était employé à faire nommer facteur à Château-Blanc un gars connu comme étant le plus bruyant des Jeunes catholiques, un triste gars qui avait promis de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin ouvert, et de faire voter les siens.
A la porte on entendit un roulement de coups de sabots, puis une voix bizarre et psalmodiante :
— Pan ! Pan !… Qui est là ?… C’est moi, Jules… Entre, mignon !… J’entrerai s’il n’y a pas de mauvais gars dans la maison et pas de bâtons derrière la porte…
Lalie, blanche de peur, courut se pendre au jupon de Madeleine, mais celle-ci se mit à rire.
— Ne crains rien : c’est Jules l’innocent qui fait son chapelet tout seul. C’est toi, Jules ?
— C’est moi Jules… Entre, mignon.
— Eh bien oui, entre !
La porte s’ouvrit et un homme parut qui, tout de suite, fit un signe de croix et cracha par terre en signe de profond dégoût.
— Tu peux t’asseoir, Jules, dit Madeleine, les mauvais gars ne sont pas ici.
L’innocent regarda derrière les meubles et sous le lit, puis il se planta au milieu de la pièce et prit à marmotter :
— Jules, pourquoi vas-tu chez les Dissidents ?… Seigneur, mon Dieu, je ne les aime pas… Jules, tu fermes la barrière de leur champ, tu vas remplir leur cruche à la fontaine… Seigneur mon Dieu, ce n’est pas vrai, vous êtes un grand menteur ! Les Dissidents, que le diable les brûle !
Il fit un nouveau signe de croix, et, tranquille, paré contre tout accident, s’assit, les pieds vers la cheminée.
Madeleine avait repris sa besogne sans trop s’occuper de lui. Elle le connaissait depuis vingt ans et elle était habituée à ses propos et à ses gestes.
C’était, ce Jules, un innocent bien curieux. Bas d’esprit plus qu’un petit enfant, il avait cependant une mémoire étonnante. Il connaissait tous les villages à cinq lieues à la ronde ; il connaissait tous les champs, tous les sentiers, tous les arbres. Par les nuits les plus noires il voyageait sans jamais s’égarer et sans jamais allonger son chemin, même dans des coins de pays où il n’était passé qu’une fois. Il savait le nom de chacun ; quelquefois, pour les jeunes, il rappelait le temps qu’il faisait le jour de leur baptême, le nom du parrain, de la marraine et si l’on avait donné des dragées. Quand on lui demandait ces renseignements il répondait tout de suite, sans chercher même l’espace d’une seconde.
Il était très doux et se fâchait seulement quand on faisait semblant de le marier et qu’on y mettait de l’insistance. Si l’on voulait se débarrasser de lui, on prenait un papier et on lisait : « Au nom de la loi, Jules l’innocent, je te marie avec… » Il se sauvait à toutes jambes. Un jour que des jeunes gars avaient fait ces simagrées après avoir barricadé la porte, il les avait mordus et avait sauté à la fenêtre comme un chat.
Il bavardait tout seul du matin au soir, disant les demandes et les réponses. Sur les routes on l’entendait faire une conversation interminable avec ses dix mille amis et connaissances.
Souvent il causait avec le Bon Dieu et il lui arrivait alors de s’irriter et de faire tournoyer son bâton parce que l’Autre l’agaçait, à la fin, avec ses questions indiscrètes…
Madeleine expliquait de son mieux toutes ces choses à Lalie qui n’était pas rassurée.
— Les Dissidents, que le diable les brûle ! ils puent comme des blaireaux !
Il n’y avait pas de feu dans la cheminée et pourtant il tendait sérieusement ses pieds vers les chenets.
— Tu n’es pas beau ! dit Madeleine ; pourquoi parles-tu mal des Dissidents ?
— Ils ont des oreillers de plume de poule et pas de clous à leurs sabots… pas de lard dans le charnier… Veux-tu du fricot, Jules ?… Une petite bouchée avec du pain… Va-t’en Jules ! nous n’en avons pas, nous sommes ruinés, nous ne pouvons pas payer nos dettes… Pas riche, ça !
Madeleine, amusée, lui tendit un gros morceau de pain avec une tranche de lard. Il se mit à manger d’un si bel appétit que Lalie elle-même en fut émerveillée.
Madeleine lui posa les questions habituelles :
— Quel âge as-tu donc maintenant, Jules ?
— J’ai tiré au sort à 21 ans ; comptez, à présent.
— Jules, dit Madeleine, est-ce vrai que tu te maries ?
Il était si bien lancé qu’il se contenta de répondre :
— Je suis innocent, Dieu me protège.
— On m’a dit ça, pourtant… on m’a dit que le maire devait te marier…
— Le maire, que le diable le brûle !
Cette fois, il s’était levé et avait couru vers la porte.
— Assieds-toi Jules ; il ne viendra pas ici, va… assieds-toi donc.
Il ne voulut rien savoir, resta debout, l’œil sur la sortie.
— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du pain pour Jules qui n’a pas fini son lard ?
Madeleine lui tendit un petit grignon ; il goba le reste du lard et dit :
— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du lard pour Jules qui n’a pas fini son pain ?
— Tu n’es pas beau ! dit Madeleine ; contente-toi de ce qu’on te donne. Tiens, prends ce morceau encore et laisse-moi : je n’ai pas le temps…
Il cacha le bout de lard dans sa main et mangea le pain sec.
— Chez les Dissidents, y a-t-il…
— Ah non ! fit Madeleine qui poussait sa besogne ; c’est assez, tu n’as plus faim.
— Les Dissidents ont des clous à leurs sabots ; c’est riche, ça !
— Rien !
— Les Dissidents, Seigneur, mon Dieu, faites-les coucher sur de la plume d’oie… Seigneur, mon Dieu, donnez-leur du fricot sans pain.
— Rien !
— Jules dira les nouvelles.
Madeleine ne put s’empêcher de rire.
— Tu es un garou ! dis-les donc, tes nouvelles.
— Monsieur l’abbé ne veut pas donner de cidre à Jules… faut dire, soir et matin : « Seigneur, mon Dieu, l’abbé Picou a fait gras un vendredi avec un nid de roi bertaut »… Rivard de la Combe a écorné sa vache grise. Bourru de Maison-Gaillard a enfermé le diable dans son poulailler et le grand coq lui a crevé un œil. Bercegère est morte, Rousselote est morte, Piquerelle est morte. Le pasteur aux protestants a une boule d’eau dans le ventre : qu’elle pète !… Chez les Dissidents y a-t-il du pain ?
— Eh oui, donc ! tiens, mange !
Il prit le pain et continua en guise de remerciement :
— Cuirassier du Coudray n’a pas eu la place de facteur ; ça le rend plus fou que Jules…
Madeleine se retourna, émue.
— Tais-toi, ne répète pas cela !
— Quelles nouvelles Jules dira-t-il ? Jules dira-t-il les mariages ?
— C’est cela, répondit Madeleine, dis les mariages, si tu veux.
— Louise Brunelle se marie avec Jacques de l’Oumeau, Pierre Harteau se marie avec sa cousine de Monverger et Monsieur l’abbé Picou se marie avec Julie l’œil rouge, la vieille sorcière de l’Hardilas : pas beau, ça !
— Pas beau en effet ! dit Madeleine ; et après ?
— Bray de l’Ouchette va avec Jeanne Lourrigeonne ; Philippe le maçon va avec Berthe du Basbourg ; Michel Corbier, ton patron, avec Violette de Chantepie… et Jules va avec des sabots ferrés quand il n’est pas nu-pieds.
Madeleine vint vers lui, ayant mal entendu.
— Qu’est-ce que tu as dit de Michel Corbier ?
— Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse.
— Tu es un menteur, Jules !
— Seigneur, mon Dieu, Jules est-il un menteur ? Non, Jules, tu n’es pas un menteur.
— Mais qui a pu te raconter une chose pareille ? cria Madeleine.
— C’est Boiseriot de Chantepie ; et il a dit : « Va le rapporter à Madeleine, aux Moulinettes »… Qu’est-ce qu’il a donné à Jules pour ça ?… Une poignée de sucre et une poire molle.
— Ah ! c’est Boiseriot ! Merci ! Va-t’en, Jules… Non, non ! tu n’auras plus de lard ; tu as assez mangé ; tu serais malade… Sortiras-tu à la fin ! J’appelle M. le maire pour te marier.
A ces mots il sauta dans la cour et s’enfuit le plus vite qu’il put.
— Le maire ! Que le diable le brûle ! Qu’il le brûle !
Madeleine, sur le moment, ne sentit qu’un choc léger. Il lui fallut un peu de temps pour s’apercevoir que la plaie était laide et pouvait s’envenimer.
Elle n’avait d’abord songé qu’à elle-même. « Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse » ! Eh bien, qu’il y aille ! C’était la deuxième fois déjà qu’elle se sentait piquée de la sorte à propos de Michel ; ce dernier coup était le moins douloureux et le chagrin ne la travaillait pas beaucoup.
Des filles de sa connaissance, en des circonstances semblables, étaient tombées en mal de mort, d’autres étaient devenues presque folles ou subitement vieilles : elle ne comprenait pas très bien comment cela avait pu se faire…
Qu’était-ce donc qu’une peine d’amour sinon une chimère, quelque chose comme une buée sur une glace qu’un coup de chiffon fait disparaître. Passe encore de pleurer au premier moment, mais après !… Quand on a les mains occupées du matin au soir, on doit se guérir facilement d’un mal aussi bénin.
Madeleine, pour son propre compte, pensait ainsi, véritablement. Mais d’autres idées lui étaient venues, bien plus sombres et navrantes.
Qu’adviendrait-il de son frère ? Il avait revu Violette ; Madeleine le savait et elle se figurait raisonnablement cette fille coquette jouant à abêtir les hommes. Qu’elle encourageât Michel et Pierre et Paul et Jacques pour se moquer d’eux ensuite, cela n’était pas trop mal ! Pourquoi se laissaient-ils enjôler, les badauds… Mais avec un infirme, le jeu n’était plus le même ; du moins, il semblait à Madeleine. C’était un amusement cruel et lâche ; à coup sur un très vilain péché.
Qu’adviendrait-il du pauvre Cuirassier ? Déjà, il avait bien un peu perdu la tête. Il buvait, de temps en temps ; un soir à Saint-Ambroise, étant ivre, il avait frappé l’aubergiste et enfoncé une porte à coups de pieds. Si, du moins, ç’avait été une chose réglée, maintenant, cet abandon de Violette ! Mais non ! Elle avait trouvé moyen de l’aguicher de nouveau et elle le tenait encore en laisse comme, sans doute, elle n’en tenait aucun autre.
Quand il apprendrait la conduite de sa bonne amie — et, par Boiseriot, cela ne tarderait guère — il pouvait se passer des choses tristes. Madeleine en tremblait.
Et ce Michel, lui aussi, qu’est-ce qui le prenait ? Un homme de trente ans, dans cette situation, aller s’amouracher d’une fille si jeune qui n’avait que la malice en tête ! Il ne pensait pas, peut-être, mener l’aventure au bout ? D’ailleurs en eût-il l’intention que Violette ne le voudrait pas, elle. Voyez-vous cette tailleuse avec un tablier de toile bise et de gros sabots !
Et les petits ? est-ce qu’on ne pourrait pas y songer un peu ? Est-ce qu’il y avait quelqu’un pour les aimer plus que Madeleine. Est-ce que vraiment, un jour, on pourrait les lui arracher ?
— Ah bien ! cela n’irait pas tout seul ! Cela n’irait pas tout seul !
A cette pensée, le cœur de Madeleine ronfla comme un essaim de guêpes.
— Et puis je suis bien sotte ! Michel est un mauvais gars qui veut rire… S’il lui en cuit, tant mieux ! Mais tout cela n’est pas sérieux. Est-ce vrai, seulement ? Il faudra que je le sache.
Elle prit à épier Michel.
Il avait été touché par la mort du père ; les premiers dimanches après l’enterrement il n’était sorti que pour aller au chapelet. Et puis, peu à peu, il avait repris ses habitudes ; maintenant il lui arrivait souvent, le dimanche, de ne rentrer qu’à la nuit tombante…
Comme il n’allait presque jamais à l’auberge, Madeleine en conclut qu’il devait voyager. Elle essaya de le faire parler, mais ce fut vainement.
Il recevait des lettres qui ne passaient pas à la maison ; le facteur était venu deux fois demander à Madeleine où travaillait le patron. Cela était assez singulier.
Enfin, un jour vint où Madeleine ne douta plus. Ce fut un samedi du mois d’octobre. Il était onze heures, Madeleine était en train de goûter la soupe qu’elle venait d’assaisonner quand le facteur entra.
— Une lettre pour Michel Corbier !
Il tint un moment la lettre haut en humant l’air.
— Bigre ! celle-ci ne sent pas le tabac à priser… Une belle fille pourrait la mettre dans sa gorgerette.
Madeleine, pour ne pas faire de remarque sur ce sujet, demanda :
— Voulez-vous que j’aille quérir un verre de vin ? Il fait chaud.
Il répondit :
— J’ai bu au Châtaignier… vous êtes bien honnête… Au revoir !
Aussitôt qu’il fut sorti, Madeleine regarda la lettre. C’était un joli papier bleu, poli comme une glace et qui sentait vraiment très fort. Sur un coin, le cachet de la poste, pas très bien marqué, difficile à lire… Madeleine, cependant, put reconnaître à peu près toutes les lettres du mot Chantepie.
Quelques minutes après, Michel qui arrivait du labour, entra dans la maison.
— Le facteur a apporté une lettre pour vous, dit Madeleine ; elle est là, sur la table.
Il parut contrarié, prit la lettre et sortit sans dire un mot.
Tout de suite, Madeleine fut à la fenêtre, derrière le rideau.
Lui, dans la cour, décachetait la lettre. Une fleur en tomba ; il la ramassa avec grande précaution et la considéra ; puis, ayant tiré un calepin de sa poche, il y plaça bien cette fleur, le benêt !
Alors, tout de même, le dépit pinça Madeleine et, bien qu’elle essayât de rire, deux grosses larmes vinrent tout au bord de ses paupières.
Elle se retourna, courut à sa marmite, fit sauter le couvercle à grand bruit et, plongeant sa main dans la boîte saunière, par deux fois elle jeta dans le bouillon une énorme poignée de sel.
Après quoi elle mit devant le feu un petit pot pour les enfants.