Nêne

Ernest Pérochon · Chapitre 3 sur 4 · partie 3/4

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Nêne

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Allons donc ! fit-il dédaigneusement ; je ne suis plus un drôle… J’en boirais dix litres… comme ça, tenez !

Il s’étendit complètement sur le dos et, de haut, lentement, se vida la bouteille dans la bouche.

— Oui ! c’est passé… avez-vous vu ?

Boiseriot était debout ; on les appelait déjà à la vanneuse, ils reprirent leurs postes.

Autour d’eux le bruit avait recommencé. Les porte-paille ululaient avec des accents farouches. D’autres s’interpellaient d’une voix âpre. Le trieur d’épis et le leveur de balles, deux hommes d’âge, se disputaient : cela avait commencé à propos de religion et maintenant ils se reprochaient des choses anciennes. Ils s’injuraient avec violence et ils se seraient empoignés s’ils en avaient eu le temps.

Sur la table à engrener, Cuirassier brassait les gerbes avec vivacité. L’ivresse commençait à lui brouiller les idées. Il avait jeté son chapeau ; le soleil lui tapait droit sur la tête et achevait de l’étourdir.

— Hap !

La vanneuse se tut, étranglée. Il venait de jeter deux gerbes à la fois, deux gerbes mal démêlées.

Des moqueries fusèrent. Les dresseurs de pailler crièrent :

— Hou ! Hou ! les engreneurs !

Cuirassier, occupé à dégager le batteur, se redressa en jurant, prêt à la querelle. Ce que voyant les autres redoublèrent, brâmant, entre leurs mains jointes :

— C’est le grand ! Hou ! Hou !

Ils étaient là-haut quatre catholiques qui l’engeignaient disant :

— Cuirassier, tu perds la ceinture !… Cuirassier, on t’appelle à la cuisine !… Tu conviendrais à moucher les drôles…

Boiseriot riait en arrachant les dernières poignées de paille. Enfin le batteur reprit à tourner.

Cuirassier était blanc de colère. Il venait d’entendre dire près de la vanneuse :

— Le petit engrène mieux !

et dans son ivresse commençante, ces paroles prononcées à voix posée lui avaient été encore plus cuisantes que les moqueries des dresseurs de pailler.

— Ce n’est pas mon idée ; le grand a de l’avantage et pousse plus de paille.

Autour de la vanneuse, maintenant, on discutait leur travail. Et, de proche en proche, la discussion animait tout le monde ; la vieille querelle renaissait, les catholiques tenant pour Boiseriot et les Dissidents pour Cuirassier.

Eux, entendant cela, ne se regardaient plus. Penchés sur la table ils faisaient une besogne terrible ; Boiseriot était le plus adroit ; il jetait ses mains en avant avec la promptitude d’un chat. Chacun de ses gestes portait, poussait la paille juste assez pour qu’elle fût happée par la machine… Et il ne suait même pas, il n’avait pas l’air de se douter de la chaleur avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles.

Cuirassier travaillait comme il se serait battu. Une rage le tenait, la rage des soirs d’ivresse. Le sang lui avait sauté à la tête, chassant toutes ses idées ordinaires qui étaient douces et sensées. Les mâchoires serrées, les yeux larges, il tremblait d’une colère folle, colère contre Boiseriot, contre les catholiques, contre la vanneuse, contre la paille, contre tout ! Lançant le torse, il balayait furieusement la table.

— « C’est le petit qui engrène le mieux ! »… Bon Diou, je vais leur faire voir !… Mauvaise engeance !

Il cria :

— Amenez ! Amenez de la paille !

Les coupeurs de liens lui poussèrent des gerbes, et lui, de toute sa force, lança ses grands bras…

— Hââ !

Il y eut un craquement d’os brisés. Le mécanicien avait bondi au levier de mise en marche et s’y cramponnait, les yeux fous. Et tous, ceux qui chantaient et ceux qui se disputaient, ceux du pailler, ceux des échelles, ceux du tas de gerbes, tous s’étaient immobilisés, les mains hautes, un cri de terreur arrêté dans la gorge.

Sur la table à engrener, Cuirassier gisait la face en avant : la vanneuse venait de lui manger un bras.

 

On l’avait transporté à l’hôpital et l’on avait coupé tout ce que la vanneuse avait laissé à son épaule droite.

Quand il était revenu à lui, il avait dit aux médecins :

— Vous auriez mieux fait de m’achever… Si vous croyez que je vais vivre comme ça !

Et, trois jours durant, il leur avait mené une belle danse, criant sans désemparer et d’une voix farouche :

— Je me ferai périr… je me ferai périr !

Mais ces mauvaises idées s’en étaient allées avec la fièvre ; maintenant il était un malade très patient et très doux, qui ne guérissait pas vite, par exemple, à cause de sa grande tristesse.

Presque tout son sang était parti par l’affreuse blessure. Il demeurait aussi blanc que ses draps et, quand il levait la tête, ses yeux bleus chaviraient de faiblesse dans les orbites.

Sa mère était venue le voir, de même que sa sœur Fridoline et Rivard de la Combe, son patron. Mais ces premières visites l’avaient exténué et les médecins avaient consigné tout le monde à la porte. Pourtant, le deuxième samedi, on laissa passer Madeleine, et une infirmière la conduisit par de longs couloirs d’une nudité blanche qui glaçait le cœur. Madeleine assourdissait son pas derrière l’infirmière silencieuse et elle murmurait :

— C’est la maison de la mort… Pauvre grand, comme je te voudrais hors d’ici !

Quand l’infirmière l’eut introduite dans la chambre du malade, elle se sentit défaillante. Lui, vivement, avait tiré le drap pour cacher son épaule mutilée et, dans son visage sans couleur, ses yeux s’efforçaient de sourire.

Elle l’embrassa et ils se regardèrent une minute en silence. Et puis, tout de même, pour ne pas laisser toute puissance à son émotion, elle se raidit et parla.

— Je te trouve bonne mine, malgré tout… Tu vas être bientôt guéri, Cuirassier…

Il répondit bien doucement :

— Ma sœur, appelle-moi Jean… J’ai porté depuis ma petite jeunesse un sobriquet d’orgueil parce que j’étais fort ; mais, maintenant, ma force est partie et ne reviendra jamais. Je ne me plains pas ; c’est ma faute.

— Eh non ! vois-tu, ce n’est pas ta faute… Ce qui doit arriver arrive… c’est longtemps à l’avance que les choses sont dites.

— Oui… tu es bonne, toi ; tu es la meilleure… Si tu étais ici, je guérirais plus vite.

De sa main gauche qui était devenue toute maigre et blanche, il avait pris une de ses mains à elle et il jouait avec ses doigts.

Un peu de sang vint à ses joues ; il eut l’air de chercher ses paroles pour quelque demande très osée.

— Madeleine, je veux te dire quelque chose… Je t’attendais en grande impatience et je suis content que tu sois venue précisément aujourd’hui… J’ai des idées que je ne veux pas dire à une autre que toi… Madeleine, à Chantepie, il y a une fille que depuis longtemps j’aime d’amour…

— Violette la tailleuse ?… Croyais-tu donc que je ne le savais pas ?

— Oui ; Violette… une grande avec des yeux tout à l’envers des liens…

Madeleine fit mine de rire :

— Une belle fille, allons ! Pas la peine de dire comment elle est : je la connais. Je l’ai vue, il y aura demain tout juste deux ans, à l’assemblée de Chantepie.

Il redevint triste.

— Il y aura deux ans demain comme tu dis… que je lui ai parlé pour la première fois. Je devais y aller encore cette année, à l’assemblée de Chantepie… et elle devait m’attendre. Elle m’aime beaucoup et elle se fait à présent du chagrin à cause de moi… Madeleine, je veux qu’elle sache combien j’ai pensé à elle sur ce lit de misère.

— C’est que je ne pourrai pas y aller moi, à Chantepie… à cause des petits qui sont à la maison.

— J’y ai pensé… J’ai demandé du papier à l’infirmière, bien poliment, et elle m’en a donné… tiens !

Il chercha sous son traversin et tendit à Madeleine un crayon avec une enveloppe froissée.

— Je t’en prie, marque-lui qu’elle ne se chagrine pas… que de la savoir tranquille et de bel espoir me sera un baume.

Madeleine avait pris le crayon, mais ses yeux se détournaient pour que son frère ne vît point la pitié qui venait d’y monter.

Le malheureux ! comme il aimait cette fille catholique que Madeleine et sa mère tenaient en méfiance !

Elle ne devait point se chagriner si fort ! Elle ne s’était pas encore informée de lui et la nouvelle n’était point venue qu’elle fût émue par le malheur de son promis.

Sans doute n’était-ce pas assez de cette blessure, sans doute n’était-ce pas assez de la misère contre laquelle il allait maintenant toute sa vie se débattre… sans doute lui faudrait-il porter un cœur dolent ! Comme il était difficile de vivre !

— Mon pauvre grand, tu ne devrais pas te fatiguer à songer de la sorte… Dans quelques jours… Quand tu seras plus fort…

Mais lui, avec des yeux suppliants :

— Non, Madeleine !… tout de suite, je t’en prie… Écris ici, tiens, sur ce plateau… que je voie ta main courir.

Elle installa sa feuille comme il le désirait et commença, lui soumettant chaque phrase :

 

« Ma chère Violette,

 

« Je ne t’écris pas de ma main à cause du malheur qui m’est arrivé. Je le fais marquer ces mots par une personne sérieuse, avec qui l’on n’a pas à craindre les bavardages.

« Violette, j’ai beaucoup souffert, mais je t’ai toujours eue devant les yeux, même au plus fort du mal… »

— Dis-lui que je compte bien me marier avec elle bientôt. L’assurance me fera une rente — le médecin me l’a dit — et, dès que je serai guéri j’aurai une place du gouvernement.

— Ah ! tant mieux ! dit Madeleine ; j’en suis bien contente. Alors je mets : « Je pense que nous pourrons facilement monter notre ménage avec la paye que… »

— Non… non… pas cela ! Je ne veux pas que tu le dises… Mets seulement que mes idées n’ont pas changé.

Elle écrivit donc :

« Mes intentions devers toi sont les mêmes, car mon cœur ne changera jamais. Si tu le veux, nous nous marierons vitement… »

Et tout de même elle ajouta :

« … dès que je serai en force de gagner ma vie et la tienne, ce qui sera bientôt, tu peux l’espérer. »

Puis ils terminèrent ainsi :

« Ma chère Violette, je ne veux pas que tu sois triste à cause de moi. C’est demain l’assemblée de Chantepie : je te prie de sortir comme à l’habitude. Si je savais que tu ris avec les autres filles de ton âge, je serais bien content.

« Ma chère Violette, tu peux m’écrire, au nom de Jean Clarandeau, à l’hôpital. Je t’embrasse comme je t’ai embrassée la première fois, il y aura deux ans demain, le jour de l’assemblée de chez toi. Et c’est moi qui signe. »

Il prit le crayon et, péniblement, s’arrêtant à chaque lettre, il traça son nom. Puis sa tête retomba sur l’oreiller, plus pâle.

Madeleine écrivait l’adresse :

 

« A Mademoiselle,

 

« Mademoiselle Violette Ouvrard, »

« couturière à Chantepie. »

 

— Mets « personnelle » pour que le facteur ne la donne pas à une autre qu’elle… C’est cela… merci !… Maintenant n’oublie pas de la mettre à la boîte tout de suite… Je suis bien content que tu sois venue aujourd’hui !

L’infirmière avait entrebâillé la porte :

— On parle trop ici ; c’est assez pour aujourd’hui.

— Vous avez raison, dit Madeleine, je m’en vais ; je reviendrai.

Comme elle sortait, il cria encore, dans un soulèvement de tout son être :

— N’oublie pas surtout !… dès que tu seras sortie…

Madeleine, tout de suite, jeta la pauvre lettre à la boîte et elle arriva bien à Chantepie le dimanche matin, comme il le fallait.

 

Violette cousait dans la maison de sa mère. Elle se préparait un corsage pour l’assemblée et le modèle était devant elle, sur un catalogue venu de Paris.

La mode des villes, cette année, était de montrer ses épaules et surtout sa gorge ; et Violette essayait de la faire suivre au bourg de Chantepie où il y avait des filles très coquettes.

Elle avait choisi pour elle-même un modèle audacieux, échancré en pointe jusqu’aux seins.

Elle hésitait cependant à tailler aussi hardiment dans l’étoffe.

Le facteur ouvrit la porte :

— Mademoiselle Violette !… « personnelle »… c’est une lettre de galant, ma jolie fille.

Elle ne répondit rien, se contenta de regarder cette adresse bizarre, écrite au crayon, d’une main inconnue.

Le facteur parti, elle déchira l’enveloppe. Aux premières lignes, dans ses yeux jeunes, une pitié passa pour ce garçon si beau dont l’amour l’avait flattée et qui, maintenant, était abîmé pour toujours.

Mais ce fut très bref : sous la lèvre rouge, une dent brilla, aiguë. Si elle sortirait ! Si elle irait à l’assemblée avec les autres ! Non, vraiment, il était trop bête… cela devenait risible.

Elle secoua sa tête brune hérissée de papillotes et murmura :

— Un de perdu… m’en faut trouver deux autres.

Et, comme à vingt ans elle avait déjà l’expérience des hommes, comme elle connaissait l’appât dont ils sont friands, elle se pencha sur le corsage faufilé et, en deux coups de ciseaux, elle ouvrit un V plus grand que celui du catalogue.

 

Aux Moulinettes, le malheur arrivé le jour de la batterie avait jeté de la tristesse sur tout le monde. Lorsque Madeleine donnait des nouvelles aux gens de l’endroit et aux voisins venus pour savoir, une grande commisération se devinait aux paroles échangées.

Boiseriot lui-même pâlissait à ces moments-là et, lui qui avait vu, ne consentait pas volontiers à raconter l’accident. Mais il était trop mauvais pour que son cœur fût net ; sa pitié n’était qu’un peloton de fil accroché à toutes les pointes d’un buisson d’épines. Peut-être éprouvait-il un vague remords ou, plutôt, la crainte d’avoir commis un péché trop grave qu’aucune pénitence n’effacerait ; en tous les cas, cela se mêlait à une vilaine joie de vengeance satisfaite.

Le médecin entretenait toujours l’espoir du blessé touchant la prime de la Compagnie d’assurances et la place qu’on lui donnerait après sa guérison.

Madeleine croyait ces promesses prêtes à se réaliser et l’annonçait bonnement. Mais Michel redressait ses dires — avec prudence pour ne pas l’attrister avant l’heure.

— Il a bu tout un litre avant de monter sur la machine… c’est connu… et on partira de ça… Quant à la place du gouvernement…

Il faisait un geste vague, ne voulant pas parler devant Boiseriot qui, ami des curés, ne votait pas avec lui dans les élections.

Madeleine l’écoutait, surprise de cette douceur qui ne lui était pas habituelle. Elle sentait confusément qu’il parlait de la sorte pour ne pas heurter son chagrin et elle lui en savait gré.

Elle lui savait gré aussi de sa complaisance, de son empressement à lui faciliter ses voyages à la ville. Il lui avait dit : — Toutes les fois que votre désir sera d’aller voir votre frère, allez-y et ne prenez aucun soin du reste.

Michel n’était plus le jeune patron fantasque aux yeux inquiets et durs. Sa véhémence s’était tout à fait assourdie et il parlait comme un bon camarade d’esprit sensé et d’humeur égale.

Madeleine l’aimait mieux de la sorte. Et, malgré les paroles dites qu’elle n’oubliait pas, un espoir calme vivait encore en elle : c’était sur son cœur comme un vent tiède et lent après une bourrasque saccageuse. Plus tard — qui pouvait savoir ? — cette chose à laquelle il ne fallait pas penser pour le moment, viendrait peut-être petit à petit.

Elle se disait :

— J’ai failli m’en aller cependant ; j’ai failli faire la mauvaise tête… Si j’étais partie de la sorte, tout de suite, sans réflexion, qu’est-ce que je serais devenue ? Qu’est-ce que je ferais sans Lalie et sans Jo ? Bien sûr, je ne m’accoutumerais pas loin d’eux !

Pour ceux-ci en effet sa tendresse devenait d’une vigilance merveilleuse.

Elle aimait sa mère, ses sœurs, Michel… elle était toute bouleversée par le malheur de son frère… et d’autre part il y avait des gens qu’elle détestait ou qu’elle tenait en défiance ; bien des images douces ou tristes lui venaient dans l’idée, mais elles passaient toutes, se suivant l’une l’autre comme des voyageurs dans une auberge. Pour Lalie et pour Jo la table était toujours servie ! Ils avaient la place capitonnée et douillette, la place de choix bourrée de fine laine et ils n’en sortaient point.

Elle-même s’en étonnait.

— Chétifs, vous me donnez bien de la peine et pourtant vous êtes rois.

Qu’elle fût à la maison avec eux, où qu’elle fût au lavoir, ou qu’elle fût à la chapelle, toujours son esprit était, pour eux, en travail de nouveauté.

— Je mettrai à Lalie un ruban bleu… Elle est blanche, elle grandit trop ; je lui ferai de l’eau rouillée pour lui donner de la force. Jo est content quand il me tape sur la tête. Je puis jouer avec lui un quart d’heure tous les matins… je n’ai qu’à me lever plus tôt.

Elle les voulait aussi heureux que s’ils avaient eu leur mère. Sa tendresse la rendait adroite et inventive. Elle, qui ne savait tricoter qu’aux broches, avait appris un point de crochet et leur avait fait à chacun, pour l’hiver, un joli manteau de laine bleue.

Le dimanche, elle habillait la poupée de Lalie et faisait au petit des fouets d’écorce tressée ou des chaises de jonc.

Et puis, à Lalie, elle apprenait les prières et le nom des jours et le compte des doigts.

La fillette ne la quittait pas plus que son ombre. Quant à Jo, il faisait aussi ce qu’il pouvait pour la suivre ; elle le semait par la cour ou dans le jardin, mais il la rattrapait à la maison et sautait à ses jupes en criant pour lui faire peur.

Il s’était mis un peu tard à parler. Il voulait tout dire à la fois et s’embarrassait aux mots difficiles, avec de grands éclats de rire ou des trépignements de colère, selon le cas.

Il disait « papa » et « Lalie », mais « Madeleine » était trop long pour lui et il n’essayait pas. Tout de même, un jour, il se mit à crier : Nêne… Nêne… Nêne !

Madeleine le souleva jusqu’à son visage en un élan de Joie. Et puis, tout de suite, une idée vint, cruelle, chassant le sang de son cœur. Nêne ! c’était bien l’abréviation de son nom, mais c’était aussi l’abréviation d’un autre nom qu’elle n’avait pas le droit de prendre.

A Chantepie, comme à Saint-Ambroise, comme dans les autres pays, on disait « Nêne » pour marraine ; c’était un mot très courant, employé par les grandes personnes comme par les enfants.

Sa « Nêne », à ce petit, c’était Georgette, cette belle-sœur de Michel, dont on ne parlait pas dans la maison, celle dont Madeleine avait pris la place.

— Nêne !… Nêne !…

Ce nom remuait Madeleine comme l’autre nom qui était trop beau et défendu. Elle éprouvait à l’entendre le même frisson de joie coupable… et elle serrait l’enfant sur sa poitrine avec emportement.

— Je ne sais pas, mon Jo, si c’est bien honnête de te laisser dire.

Le soir même, elle parla au vieux Corbier, n’osant s’adresser à Michel.

— J’ai une chose sur le cœur… c’est à cause du petit… Il m’appelle Nêne, ce mignon… Je ne sais pas si cela vous conviendra, ni si cela conviendra à son père… Si ce n’était pas à votre gré, je pourrais peut-être bien lui faire dire mon nom d’une autre manière.

Dans l’ombre où elle parlait, le vieux ne voyait pas son visage anxieux et ses yeux pleins de larmes ; mais il sentait le tremblement de sa voix, et il répondit charitablement :

— Tu t’émeus pour peu de chose, ma pauvre fille. Qu’importe que tu sois « Nêne » ou « Madeleine ? » Si tu es bonne pour lui c’est l’essentiel, et il te reconnaîtra plus tard comme ayant tenu la place de celles qui manquent.

— Cela, c’est mon grand désir… et je ne demande pas autre chose ! dit-elle en se sauvant.

A partir de ce moment, elle fut Nêne pour Jo et aussi pour Lalie.

Tout au long des jours, ce nom revenait et, par lui, une douceur flottait par la maison. Aux lèvres gazouilleuses, il prenait la fragilité caressante d’un cri d’oiseau. Il était pour la joie et il était pour la peine ; il était le recours suprême, l’appel au protecteur infiniment fort et infiniment bon.

Michel n’avait fait aucune remontrance et il lui arrivait, à lui aussi, de dire, quand Lalie l’importunait de ses questions :

— Je n’ai pas le temps… Demande à Nêne.

A cause de cela, Madeleine lui pardonnait tout à fait ses duretés passées.

Elle se sentait regardée autrement qu’une servante, elle, l’humble fille habituée à louer ses bras ici ou là, au hasard du besoin, chez les remueurs de terre. Elle était devenue, par grâce des enfants, l’âme active de la maison, celle qui veille et qui rassemble.

Michel ne songeait plus à protester. Si l’image de Marguerite était toujours en lui, vivante et non vaincue, une autre y marquait aussi sa trace, chaque jour un peu plus. Et il se sentait pris lentement, avec une autorité douce et sûre.

Le temps d’hiver était venu avec ses longues veillées faiblement occupées. Boiseriot se couchait tôt et Gédéon courait les réunions de jeunesse dans les villages des alentours.

Le père Corbier s’endormant dans son fauteuil aussitôt la soupe mangée, Michel restait seul à veiller près de sa servante.

Mais son bouillonnement de force s’était apaisé et les mauvaises chimères ne l’assiégeaient plus. C’était avec calme qu’il regardait Madeleine, assise à coudre sous la lampe, la nuque blonde en plein dans la lumière.

Parfois elle filait, après avoir baissé la lampe, par économie. Ils ne parlaient guère ; seul ronflait le fuseau agile. De temps en temps, Madeleine se levait et s’approchait du berceau sur la pointe des pieds. Et puis, tout de suite, le fuseau recommençait sa danse. Vrtt !… Vrtt !

Michel, attendri, remuait des idées lentes.

— Celle-ci file… Les femmes d’aujourd’hui, servantes ou patronnes, ne trouvent plus de temps pour cette besogne… C’est peut-être une mauvaise excuse. La vaillance est plus rare qu’autrefois… mon père le dit et tous les anciens… C’est pour eux une façon de triompher des jeunes… oui, mais ils ont peut-être raison quand même. Une femme diligente, c’est beaucoup dans une maison ; c’est tout dans la mienne… C’est comme une aivée du printemps sur un pré sec. Si le désordre avait continué, mes enfants, avant longtemps, auraient été à la charité… Je dois penser à eux… Ils sont à l’abri comme des petits poulets dans un chauffe-pieds… Il faut que cela dure… La vie n’est pas toute en jeunesse. J’ai trente ans passés ; c’est l’âge de raison. Si je me décidais, ce ne serait certes pas comme la première fois… J’avais vingt-quatre ans, le monde brillait comme une chapelle illuminée… Toutes les chandelles sont éteintes !… Il faut quand même suivre son chemin. On ne se chauffe pas toujours les mains à une flambée de genêt… un peu de braise fait passer la veillée… Si je me décidais, je ferais une chose juste et bien sensée.

 

A Noël, Boiseriot se confessa. Il alla au curé de St-Ambroise qui était connu pour mener la lutte contre les Dissidents. Après les peccadilles ordinaires, il arriva bien aux maîtresses pièces ; mais, par prudence, il sortit tout le lot d’un coup, très vite, sans déballer complètement. Et le prêtre ne se montra pas trop curieux.

Ce n’était pas un méchant homme ce prêtre, mais son zèle était grand et grande sa hâte de ramener au bercail tous ces Dissidents qui n’étaient, après tout, que de très belles brebis égarées.

Le pénitent qui s’accusait de désirer une Dissidente en mariage — car il disait bien « en mariage » — ne lui paraissait point si coupable. Cela ferait peut-être une de gagnée, une que l’on baptiserait en grande pompe, un dimanche du mois de Marie. Quant à s’être un peu querellé le jour d’une batterie pour la gloire de l’Église et quant à avoir, en cette occasion, souhaité malaise à un des médisants, c’était le fait d’un homme violent certes, mais dont la foi était belle et exemplaire.

Boiseriot sortit du confessionnal tout à fait en règle et, joyeux comme un communiant, il s’en retourna aux Moulinettes.

Justement, ce jour-là, Madeleine était allée, elle aussi, à St-Ambroise. Elle en avait rapporté pour Lalie et pour Jo deux oranges et une livre de miche. En entrant, Boiseriot vit, sur la table, le panier encore ouvert ; et il eut la hardiesse de serrer Madeleine dans un coin du corridor :

— Bête ! garde au moins tes sous ! Quand tu auras payé à ses drôles un boisseau de pommes d’orange et un plein bissac de fouace, penses-tu qu’il fera de toi la vraie patronne aux yeux des gens ?… Écoute-moi, si tu voulais…

Il ne put aller plus loin, car elle le poussa dehors.

Mais il revint à la charge les jours suivants. Il trouvait moyen de l’accointer dans la grange, dans le quéreux, même dans la maison ; et, plus d’une fois, elle se réjouit d’être assez forte pour ne rien craindre d’un pauvre gars comme lui.

Un dimanche de janvier, il la rejoignit sur la route de St-Ambroise et il se mit à marcher à côté d’elle. La route était droite et l’on voyait beaucoup de gens qui s’en allaient à la messe ou au chapelet. Elle n’osa pas l’avirer hors de son chemin et elle fut obligée d’entendre des paroles abominables et des menaces. Elle céderait ou il ameuterait contre elle toute la jeunesse du pays… et qui la défendrait maintenant que son frère était estropié ?…

Aussitôt qu’il n’y eut personne en vue, elle le chassa à coups de pierres.

Alors, à partir de ce jour, il prépara sa vengeance.

Il lui sembla que Gédéon serait un outil parfait pour cette mauvaise besogne et il se mit à le préparer, à le fourbir, à l’affûter comme une serpe d’élagueur.

Le jeune homme, comme lui-même d’ailleurs, était gagé jusqu’au premier mars. Son marché, à lui Boiseriot, était conclu pour une nouvelle période, mais Gédéon n’avait pas pu s’entendre encore avec le patron et il était à croire qu’il sortirait dans quelques semaines. Il demandait vingt écus d’augmentation et Michel n’était pas disposé à lui accorder tant que cela. Gédéon n’était ni très adroit ni, surtout, très docile. Il tenait bien compte des commandements qu’on lui faisait, mais jamais tout de suite, et son premier mouvement était de les prendre à rebours. De plus, sans être paresseux, il perdait du temps sur son chemin, sa jeunesse trouvant amusement partout.

Boiseriot commença donc à l’échauffer contre Michel. Il s’y prit de loin pour que l’autre ne le vît pas venir.

Les jours où le patron grommelait à cause d’un travail mal fait, il disait au jeune valet :

— Qu’il le fasse donc, lui… il verra si c’est facile !

Ou bien :

— Tu n’en as pas encore assez ? moi, je n’ai jamais supporté de reproches à cause de mon travail… Vous n’êtes pas content ? Bonsoir ! A ta place, c’est moi qui filerais, une fois mon temps fait !!

Gédéon avait entendu bien d’autres gronderies sans garder rancune au patron ; mais, sentant le fouet, il jurait comme un pendu :

— Bien sûr, Bon Diou ! que je filerai… Et le diable m’emporte si je regrette jamais la maison !

L’autre hochait la tête.

— C’est tout de même vrai, dame, mon pauvre gars, qu’il t’en a fait voir !

Quand il eut bien décidé Gédéon à partir, il parla de Madeleine.

— Voici le Carême qui vient où les bêtes seront mieux nourries que nous. Change de cuisinière, va ! Celle d’ici mange le lard et nous laisse les choux.

Il faisait rire le jeune homme en parlant de cette grosse fille. Sans doute elle avait la poitrine si lourde qu’elle avait étouffé tous ses galants…

— Tous… non ! je dis mal… Il lui en reste encore…

— Qui donc ? faisait le gars en se retournant sur son outil.

— Ça… tu es trop jeune pour le savoir.

Il ajoutait entre ses dents, la mine scandalisée :

— C’est honteux !… il se passe des choses !…

Cependant Gédéon ne s’emballait pas si vite contre Madeleine ; et il y avait à cela plus d’une raison.

Quand Boiseriot osa enfin lâcher devant lui les dernières paroles, il eut une révolte.

— Non ! ce n’est pas vrai ! Vous voulez rire !

— On ne me l’a pas dit… Je l’ai vu : tu entends bien !

Il fallut plusieurs jours au mauvais pour le convaincre.

Enfin, une après-midi vint, tout de même, où Boiseriot crut le gars fin prêt pour la besogne.

Ils avaient eu, ce jour-là, long travail et, à cause d’un jeûne, bien maigre soupe. Par-dessus le marché Michel avait tempêté contre Gédéon pendant le repas. Quand les deux valets furent revenus à leur chantier, devant une haie d’épines qu’il s’agissait d’abattre, le jeune, pour se soulager, prit à musiquer plus fort qu’à l’habitude.

Boiseriot le laissa aller et puis il parla à son tour. Rappelant toutes les choses, les gronderies du patron, la longueur du Carême, la mauvaise conduite des gens de la maison, il finit par rire :

— Écoute… ça vaut un charivari.

— Un charivari ? J’en suis, Bon Diou ! si vous en êtes !

Il avait dit cela, le jeune gars par bravade ; mais l’autre reprit tout de suite.

— Moi, non, ce n’est pas de mon âge.

Du coup, Gédéon, qui n’avait point l’esprit trop lent, se méfia.

Boiseriot continuait à voix basse et sans lever la tête.

— Moi, d’abord, je reste ici ; toi, tu t’en vas dans une dizaine de jours… Tu n’as qu’à dire ce qui se passe aux autres de ton âge ; ils viendront tous avec toi. C’est une belle occasion de s’amuser maintenant que voilà finie votre saison de veillées. Quand j’avais dix-huit ans, j’ai été d’un grand charivari. C’était à Chantepie, à la porte d’un cordonnier qui avait fait le coucou. A dix ou douze que nous étions, nous faisions, tous les soirs, autour de sa maison, un tapage du diable avec des chaudrons, des seaux, des casseroles percées… Si bien qu’il a été obligé de s’en aller du pays. Je n’ai jamais tant ri de ma vie… Tout le monde était pour nous. Et ce serait de même ici. Des choses pareilles, on ne doit pas les souffrir… et c’est à la jeunesse de les empêcher.

Gédéon secouait la tête.

— Non… non… ça ne me regarde pas. Et puis, il y a la famille…

— Quelle famille ? Celle des Clarandeau ? Elle est propre ! Tu ne sais donc rien ! La plus jeune des filles qui était à la batterie, l’année dernière… tu n’en as pas entendu parler ?… Elle fait encore pis que celle d’ici, toute gamine qu’elle est…

Gédéon qui tapait avec sa serpe sur un aubépin s’arrêta sec :

— Ça, c’est une menterie !

Mais l’autre qui poussait au bout, pressé d’en finir, ne remarqua ni le geste ni le ton de colère.

— Une menterie ! Demande-le aux gars de Saint-Ambroise qui l’ont suivie, il y a eu huit jours dimanche, dans le bois de Beaufrêne…

— Qu’est-ce que vous dites Boiseriot ? Répétez pour voir…

Dévalant du haut de sa haine, Boiseriot ne s’arrêta point :

— Oui, dans le bois de Beaufrêne… et dimanche dernier encore, au même endroit, ils étaient quatre avec elle… Hé ! Hé ! qu’est-ce qui te prend, imbécile ?

Gédéon avait jeté sa serpe et sauté sur lui.

— Mauvais bougre, je t’apprendrai à inventer des choses pareilles ! Tiennette… ces deux dimanches, après le chapelet, elle est allée s’asseoir sur la route de la Grand-Combe… et moi à côté d’elle, si tu veux le savoir…

Boiseriot se débattait, mais le jeune gars le bouta dans la haie, le derrière en plein dans les épines. Le maintenant d’une main, de l’autre qui était gantée de cuir très dur, il se mit à lui froisser les côtes, rudement. Et il bramait avec des larmes de colère :

— Tiens ! Tiens ! voilà pour tes menteries… Ah oui ! Tiennette était dans le bois de Beaufrêne… dis-le donc, sale menteur ! Ah oui ! le patron vit mal avec sa servante… qu’est-ce que cela te fait ? Tiens, sale menteur ! Il faut que je fasse le charivari… Bon Diou, je le veux bien : ça sera sur ta peau !

Quand ils se relevèrent, Michel était derrière eux ; il disait :

— Eh bien, c’est fini ?

et puis à Boiseriot :

— Viens-t-en à la maison !

Le valet eut un geste de rage, mais Michel reprit :

— Marche devant moi… tout de suite !

Et la voix était telle que Boiseriot fila par crainte des coups.

Quand il eut son argent, et quand ses hardes furent rassemblées, il sortit du quéreux aux valets et s’approcha de la maison.

Voyant que Michel n’y était plus, il s’avança sur le seuil et il dit, les dents serrées :

— Je m’en vais… Au revoir !… Vous m’avez mordu, moi je vous navrerai.

 

On pêchait, cette année-là, l’étang des Moulinettes. Le bail de l’endroit portait que la pièce d’eau serait vidée tous les trois ans et que le poisson serait vendu, part au profit du maître, part au profit du fermier, réserve faite de six carpes de redevance choisies parmi les plus grosses, comme de juste.

Dès le Lundi Gras on avait donc ouvert les vannes. L’eau sortait sous une haute chaussée par un bondon en maçonnerie, puis elle s’en allait, par un petit ruisseau, s’étendre sur les prés en contre-bas.

Le lundi soir l’eau avait encore bien peu baissé, mais, le mardi matin, un liséré de boue commença à paraître et les poissons qui vivaient sur les bords se mirent à voyager et à battre l’eau de furieux coups de queue.

Enfin, le mercredi, ce fut la pêche.

Dès la fine piquette du jour un aubergiste de Saint-Ambroise vint s’installer aux Moulinettes.

Après lui les drôles des alentours ne tardèrent point ; on en vit deux d’abord, puis deux autres, puis dix ; bientôt ils furent une trentaine, garçons ou filles, empaletoqués à la diable et le nez frais.

Les poissons commençaient à sortir. Ils arrivaient dans « la poêle », un petit réservoir peu profond et barré à son extrémité par un grillage assez fin. Les premiers qui vinrent furent les ablettes ; elles arrivaient vivement par bandes nombreuses et puis, une fois dans cette eau déjà trouble de la poêle, elles semblaient reconnaître qu’elles avaient pris un faux chemin et s’efforçaient de remonter par le bondon. Mais le courant, trop fort, les ramenait et elles se mettaient à circuler éperdument. Après elles, vinrent les gardons, puis les brèmes. Le réservoir fut merveilleusement agité et vivant. D’innombrables petites lignes brunes filaient à la surface de l’eau ; de temps en temps une grosse brème montait du fond et se retournait d’un coup brusque, large et brillante comme un plat d’étain.

A neuf heures on commença à pêcher. Gédéon et Alexis, le nouveau valet, avaient chacun une grande épuisette ; debout sur les bords de la poêle, ils plongeaient sans relâche leur filet. Derrière eux un homme recevait les poissons et les portait dans des trous pleins d’eau que l’on avait préparés pour les recevoir.

Jamais la pêche n’avait été aussi belle ; Michel lui-même était étonné. Cela tenait sans doute à ce que l’on avait réussi à prendre tous les brochets lors de la pêche précédente.

Les drôles criaient, penchés sur le grillage de la poêle :

— Il en passe ! Il y en a des petits qui se sauvent !

ou bien :

— Hep ! patron ! vous n’avez pas vu ? il vient d’en sauter deux hors du filet… Et celui-là qui est crevé et qui balle sur l’eau…

Comme une belle brême échappait à Gédéon et retombait de l’autre côté du grillage, un gros rougeaud d’une dizaine d’années se décida tout d’un coup, disant :

— Attends ! Je m’en vais leur faire voir !

Avisant un panier, il releva sa culotte et ses manches et sauta dans le ruisseau. Du premier coup il ramena la brême et cinq ou six petites ablettes.

— Il n’est pas trop bête, le galopiot ! dit Michel ; tiens, attrape !

Il vida par-dessus le grillage le fond d’un filet, une douzaine d’ablettes qui tombèrent dans l’eau comme des étincelles de feu d’artifice.

Alors un autre drôle se mit au jeu, puis un autre, puis tous ou presque. De temps en temps, Michel leur jetait du poisson et ils barbotaient à grands cris, embarrassés de leurs paniers, se battant pour être aux bonnes places.

Un petit, refoulé par les autres, claquait du bec, dans l’eau jusqu’au derrière ; il allait sortir, découragé, quand il leva une brême magnifique.

Sautant sur le pré, il se mit à la jeter sur l’herbe comme un palet.

— Ou vas-tu la mettre ? dit Michel.

— Dans ma jabotière… J’en ai d’autres : regardez !

Il écarta sa chemise et montra deux ablettes et trois ou quatre têtes de gardons arrachées à travers le grillage. Il ajouta en glissant la brème sur son estomac :

— C’est comme une crêpe… mais pas une chaude !

Sur la chaussée de l’étang, une femme appela :

— Fédéri !

Le petit en eut l’haleine coupée :

— Que le diable !… M’man !!

Les mères arrivaient en effet, portant des tartines, des blouses propres, des cravates, car les drôles s’étaient sauvés en grande hâte sans prendre le temps de manger et de faire fine plume.

Quand elles virent cette partie elles chantèrent les litanies en plein vent. Mais ce fut en vain ; les drôles, tant leur joie battait son plein, n’écoutèrent point la musique ; ils demeurèrent, décidés à ne rien savoir, résignés aux taloches.

Vers onze heures, les vrais promeneurs parurent.

Le premier fut un gros homme à figure rouge dont la venue ne causa aucune surprise. On l’appelait « la loutre ». Il courait toutes les pêches d’étangs, faisant des quatre lieues pour manger du poisson frais.

Mais, véritablement, il en mangeait ! Sa gourmandise était merveilleuse et les gens du pays en tiraient orgueil. Il restait à table six heures d’affilée, sans parler, sans tourner la tête, sans remuer seulement le bout des pieds, mangeant, mangeant, mangeant.

Beaucoup de curieux se mettaient en dépense pour s’asseoir en face de lui et le voir s’escrimer. Les gourmands ordinaires avaient beau se relayer, quand on mangeait du poisson, il en fatiguait quatre et cinq équipes.

Tout de suite, il vint près de la poêle et s’informa :

— Les tanches ne sont pas encore sorties ?

— Non, dit Michel, mais voici les premières qui arrivent.

Il dit du fond de son cœur :

— Ah ! tant mieux !

Puis, sans s’attarder davantage, il s’en fut porter la nouvelle à l’aubergiste.

— Vous savez, il y a des tanches… Faut que vous alliez voir.

L’autre s’empressa.

— J’y cours… mais d’abord je veux vous choisir une bonne place… Asseyez-vous ici ; tenez, au milieu de la table… c’est l’endroit où l’on met le plat. Et puis écoutez-moi : vous savez manger, vous… cela encourage les autres… Je vous servirai… d’amitié… vous comprenez ? Je ne vous demanderai rien… Seulement, mangez, mangez bien !

— Je ferai de mon mieux, répondit-il honnêtement.

Il fut à peine installé que trois bourgadins de St-Ambroise prirent place en face de lui et commandèrent une friture.

Sur la chaussée, les rangs des curieux s’épaississaient. Toute la jeunesse du pays était là. C’était comme la première assemblée de l’année.

Il était venu des marchands qui avaient enlevé presque tout le petit poisson et les femmes des métairies avaient dû se dépêcher pour avoir, elles aussi, du fretin à bon marché.

Michel était seul pour vendre ; il ne pesait pas, se contentant d’estimer à vue d’œil. Les femmes se pressaient autour de lui avec toutes sortes de ruses pour passer avant leur tour. Une vieille, la dernière arrivée, s’était tout de suite faufilée au premier rang et, comme Michel venait de prendre un lot de belles pièces, elle écartait les paniers des autres et offrait le sien, couvercle levé.

— Ici… mets ici, câlin !

En haut, sur la chaussée, les jeunes se mirent à rire et à répéter :

— Câlin ! câlin ! mets ici, câlin !

Michel leva la tête ; juste au-dessus de lui il y avait un groupe de filles, et l’une d’elles, une grande, très jolie, qui montrait des dents étincelantes, le regardait bravement.

— Câlin ! Câlin !

Il fut ennuyé d’être mal vêtu…

L’étang allait être complètement vidé. C’était maintenant une grande cuvette noire, six hectares de boue où ne serpentait plus qu’un ruisseau d’eau fangeuse.

Les gros poissons sortaient, des carpes énormes qu’il fallait attraper une par une. Les deux valets étaient descendus dans la poêle et ils y patouillaient, crottés jusqu’aux cheveux, contents tout de même de ce singulier travail. Les anguilles apparaissaient une à une à l’entrée du bondon mais elles piquaient tout de suite dans la vase et allez courir après ! Les grosses, d’ailleurs, restaient sur l’étang ; on en voyait d’énormes étendues un peu partout ; il devait y en avoir de très vieilles que l’on avait jamais pu faire sortir.

Les curieux en montraient une, pas très loin ; et un jeune gars disait :

— J’irais bien la chercher !

Comme on l’en défiait, il paria.

— Tu n’as qu’à la prendre, dit Michel ; je te la donne et vingt sous avec.

Il se déshabilla donc, passa un vieux pantalon et s’avança dans la boue. Il en eut vite jusqu’à la ceinture et, comme il s’entêtait, excité par les rires, il tomba à plat, sans pouvoir se relever. Les filles l’engeignaient :

— Tourne à droite !… à gauche !… il est pris comme une mouche dans de la crème.

Il fallut lui jeter une corde et le traîner sur la vase comme un tronc d’arbre. Il descendit dans le pré pour se laver au ruisseau et la jeunesse lui fit conduite.

— Un tireur de portraits !

Ce cri, immédiatement, ramena tout le monde. Un monsieur venait d’arriver à bicyclette avec une dame en chapeau et il installait un appareil dans le pré. Il visa un instant sous son rideau noir et puis il fit signe qu’il allait parler et tout le monde se tut.

— Si vous voulez qu’on vous prenne…

— Oui ! oui ! nous le voulons !

— Eh bien, il faut vous placer un peu… Quelques-uns là-haut, sur la chaussée, les autres dans le pré derrière les pêcheurs…

Tous se groupèrent avec des trépignements d’impatience ; et puis ils s’immobilisèrent. Mais ce n’était pas bien, ainsi ; le monsieur vint lui-même les placer.

— Vous, ici… toi, petit, plus en avant… et ne bougez plus !

Ils étaient trop serrés les uns contre les autres et, de la main, le monsieur éclaircissait les groupes, par gestes prompts comme il eût trié des pommes.

— Nous n’allons pas nous y mettre, nous autres, dit Michel.

— Mais si mon brave ! et tels que vous êtes ; je vous en enverrai une épreuve ou deux.

— C’est égal, cela me fait honte ; nous sommes bien sales pour être les premiers devant tout ce joli monde.

Il se retourna pour voir ceux qui étaient derrière lui. Ils étaient une centaine qui se fatiguaient à se raidir et à faire bel air. Les mères, la tête droite, cherchaient des yeux leurs drôles placés en avant. Les garçons donnaient le bras aux filles. Le monsieur les avait appariés à sa convenance selon le costume ou la taille et les galants n’étaient point avec leurs bonnes amies ; mais personne n’osait bouger, crainte de faire tout manquer.

Et Michel vit, en avant des autres, à trois pas derrière lui, cette belle fille qui l’avait regardé si drôlement tout à l’heure. Le monsieur l’avait mise au bras d’un garçon boulanger de St-Ambroise, mais elle s’était tranquillement dégagée pour se placer à sa fantaisie, là, bien en avant.

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