Obermann

Etienne Pivert de Senancour · Chapitre 35 sur 101

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Lettre XXXII.

Paris, 29 avril, III.

Il y a quelque temps qu'à la bibliothèque j'entendis nommer près de moi le célèbre L.... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui; l'encre manquait, je lui passai mon écritoire: ce matin je l'aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d'un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue, car l'heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de la traduire.


Je suis hors d'état de m'attacher à aucune chose, et je ne saurais plus m'occuper d'aucune. Malgré tous mes efforts, je reviens toujours à toi; et mes idées, que je voudrais un moment tourner vers d'autres objets, me présentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit liée à la tienne, et que je ne sois pas tout entier là où tu n'es pas: toutes mes facultés seraient perdues si je ne t'aimais point.

Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n'a pas besoin de cacher ce qu'il désire. Depuis que je t'ai vue, voici deux fois que l'hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prés; mais il n'a pas refroidi mon cœur. Que deviendrai-je si je cesse de t'aimer? Où seront mes plaisirs, et à quoi passerai-je ma vie? Si tu m'ôtes l'espérance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur épuisée par les feux du soleil; si l'on cesse de l'arroser, elle se flétrit, elle souffre, elle meurt.

Je suis bien jeune encore: si tu le veux, je t'aimerai longtemps. Nous vivrons dans la même vallée, et nos troupeaux irons dans les mêmes pâturages. Si les loups avides enlèvent tes agneaux, j'accourrai, je combattrai le loup furieux, je rapporterai près du toi l'agneau encore épouvanté. Tu me souriras en le rassurant; et, comme lui, j'oublierai le danger. Si la mortalité s'attache à mes brebis et qu'elle respecte les tiennes, je me consolerai en voyant qu'elle ne t'a rien enlevé. Si elle ravage ton troupeau, je t'offrirai mes brebis les plus douces, mes béliers les plus beaux; je les aimerai davantage si tu les accepte, ils seront plus à moi quand je le les aurai donnés.

Lorsque les vents d'hiver souffleront dans la vallée, quand les frimas couvriront nos prairies, j'irai dans les forêts et je rapporterai les branches des ifs et des pins que l'hiver ne dépouille point: je couvrirai ton toit d'une verdure nouvelle, et la neige ne pénétrera pas dans les foyers. Quand l'herbe renaîtra, et que la saison sera encore mauvaise, j'appellerai tes brebis; elles sortiront avec les miennes, et tu resteras dans la demeure. Mais aussi, dès qu'il y aura de beaux moments, j'observerai la fleur encore fermée; j'écarterai l'ombre qui la retarderait, je t'apporterai la première qui fleurira.

Mais si tu me commandes de te fuir, j'oublierai la feuille nouvelle. Le soleil du printemps et les jours d'été seront pour moi comme les brouillards qui finissent l'année, comme les nuits sombres de l'hiver. Je serai seul au milieu des pasteurs, comme si j'étais abandonné dans un pays stérile; je serai muet au milieu de leurs chants; et je m'éloignerai des sacrifices et des danses, afin de ne point importuner de ma tristesse ceux qui peuvent avoir du plaisir.[22]