OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition

JPL-XP · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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Chapitre 1 · Jean-Philippe était étendu dans son lit, pensif…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Jean-Philippe était étendu dans son lit, pensif et déterminé, fixant le plafond en attente du moment propice à l'exécution de son plan. Enfin, vers 23 heures, le silence fut complet dans la maison. Sans faire de bruit, il descendit fébrilement l'escalier en écartant de son visage sa tignasse sombre et bouclée et se rendit dans la cuisine à pas'zie loup. Depuis le temps qu'il sortait en douce de chez lui, la nuit, il savait exactement où poser les pieds pour ne pas faire craquer le plancher afin d'éviter que ses parents se réveillent, ce qui l'obligeait, lorsque cela arrivait, à regagner sa chambre. Commençaient alors le décompte des quarante-cinq interminables minutes où il devait attendre que Maurice et Élyse se soient rendormis pour tenter le coup à nouveau.

Une fois la porte franchie avec succès, Jean-Philippe se dirigea vers le stationnement où était garée sa petite voiture sport, obtenue pour un peu moins de mille dollars du frère d'un de ses copains. Travaillant à temps partiel au garage de celui-ci, il avait pu effectuer les réparations nécessaires sur l'automobile âgée de neuf ans bien comptés, puis la repeindre d'un rouge éclatant. Elle en avait du vécu, sa bagnole, mais ses cent-dix chevaux-vapeur lui assuraient encore toute sa vigueur. Jean-Philippe caressait depuis toujours le rêve de posséder son propre atelier de mécanique automobile. C'était en fait sa véritable passion. Mais maintenant...

Le moteur démarra au premier tour et le jeune homme enfonça doucement l’accélérateur. Il quitta l'entrée, la rue et, finalement, le quartier. Jean-Philippe traversa le pont Alonzo-Wright et remonta le boulevard St-Joseph jusqu'à la bretelle du boulevard Mont-Bleu. De là, il emprunta l'autoroute 50, direction est. Ses calculs avaient soigneusement été faits : c'était la nuit d'un ciel sans lune. L'ambiance parfaite.

Pont des Draveurs. Jean-Philippe roulait à la vitesse permise, sans attirer l'attention du policier qui venait de le dépasser. Il était tendu. Ses mains tenaient le volant d'une poigne ferme, sa tête résonnant encore de cette engueulade mémorable qu'il avait eue avec ses parents, deux jours auparavant. Il revoyait, dressé devant lui, son père qui lui brandissait son bulletin de fin d'étape sous le nez.

— Ce n'est pas avec un torchon pareil que tu vas faire quelque chose de ta vie ! Tu as déjà doublé ton secondaire IV et tu t'enlignes pour nous refaire la même chose ! Tu as dix-sept ans et tu n'as rien devant toi !

— P'pa, je t'ai dit cent fois que je vais devenir mécanicien, ce n'est pas rien, ça!

Le père le toisa avec dédain.

— Mécanicien ! À voir l'allure que tu as, on le croirait bien ! Tu as l'air d'un vrai pouilleux avec tes vieux jeans, tes gros chandails et tes cheveux longs ! Tu sauras, garçon, que je n'ai pas travaillé toute ma vie à t'offrir ce qu'il y avait de mieux pour que tu te ramasses dans un trou, à jouer au mécano jusqu'à 75 ans !

— Ça prendra toujours des mécaniciens, et moi, je serai le meilleur !

— Le meilleur, qu'il dit ! se moqua-t-il en se tournant vers sa femme, jusque-là muette.

— Calme-toi, Maurice, tu vois bien que son idée est faite...

— C'est ça, prends sa part ! Il va rester ici jusqu'à 35 ans et on va le faire vivre parce qu'il ne se donnera pasta peine de devenir un adulte ? Eh bien non merci !

L'homme se détourna d'elle brusquement et tenta de se calmer en faisant les cent pas.

Jean-Philippe regardait obstinément le tapis, réprimant de peu l'envie de prendre la porte. Comme toujours, Élyse eut le dernier mot.

— Écoute, mon grand, tu pourrais au moins accepter la suggestion du directeur d’école et tenter ta chance, disons, pour un mois ?

Dans un élan tout à fait pédagogique, monsieur Dubois, le directeur de son école, avait proposé qu'il s'intègre graduellement à une classe régulière, tout en demeurant dans son programme d'insertion socioprofessionnel. Il garderait ainsi quelques cours de son cheminement particulier, comme la mécanique électronique. C'était une option qui lui permettrait de terminer son année scolaire sans trop d'échecs et, selon ses résultats de fin d’année, il pourrait, à la rentrée suivante, modifier le tir. Bien sûr, ça pouvait être une bonne idée en soi, mais Jean-Philippe était convaincu qu'il serait perçu, dans sa nouvelle classe, comme le «pas vite» à qui on donne une deuxième chance. Le mot se passerait rapidement à l'effet qu'il était un doubleur-décrocheur potentiel... Très peu pour lui !

Vaincu, le fils soupira et ferma les yeux, faisant mine de se rendre aux arguments de sa mère. Ainsi, il apaisait quelque peu la grogne de son père qui quitta le salon en maugréant et en pestant que son fils était un raté qui n'avait pas d'avenir et finirait aux crochets de l'État. Plus conciliante, sa mère avait tenté de le rassurer et de l'encourager, mais le tort était fait. Rien ne serait jamais assez bon pour Maurice. Le lendemain, il avait signifié son accord à monsieur Dubois qui avait fixé au 30 avril la date de son intégration. C'était dans un peu moins de trois semaines, après le congé de fin d'étape et juste à temps pour la période de préparation aux examens du Ministère.

Sortie boulevard La Gappe. Comme dans un nuage, les mots revenaient, blessaient, détruisaient: Tu n'as rien devant toi... Tu n'as pas d'avenir.... Sortie boulevard de La Vérendrye. Profonde inspiration, légère accélération. Pas d'avenir.. Mécanicien, qu'il dit... Soulagé de ne voir aucune auto-patrouille sous le viaduc, l'adolescent enfonça l'accélérateur, l'esprit soudainement tout à fait lucide. L'aiguille de l'indicateur de vitesse s'emballa: 120, 130, 140...

Jean-Philippe sortit de la longue courbe ascendante, entrevit enfin le panneau indicateur qui annonçait la montée Paiement et, immédiatement après, le garde-fou. C'était là. Le point de non-retour. D'un coup sec, il passa de la cinquième à la quatrième vitesse et écrasa son pied droit au plancher. L'accélération subite donna une poussée à la voiture et Jean-Philippe revint rapidement en cinquième. Il jeta un dernier coup d'oeil à son tableau de bord pour constater que l’aiguille était dans la zone rouge, indiquant les 180 kilomètres à l'heure et plus. À pareille vitesSt, jamais le coussin gonflable ne pourrait empêcher le pire; il en était convaincu. À la dernière seconde, il fut pris d'un remords à l'intention de sa mère, à qui il n'avait laissé ni lettre, ni explication. Mais c'était trop tard et, de cette façon, tout le monde croirait à un accident. Jamais plus il ne serait un fardeau pour ses parents, ni ne deviendrait un échec aux yeux de son père.

— À la tienne, mon vieux... marmonna-t-il.

Le pied toujours au fond, Jean-Philippe donna brusquement un coup de volant vers la droite, juste avant le garde-fou, quittant la chaussée. Il fixa froidement le vieux cimetière qui se trouvait en contrebas de l’autoroute, s'agrippa au volant de toutes ses forces et se mit à hurler, comme un perdu qu'il était.

Le temps s'était arrêté. Dans l'encre de la nuit, personne n'aurait pu distinguer la carcasse de la petite voiture éventrée qui gisait, encore fumante, contre la grille du vieux cimetière protestant. C'est là qu'elle avait terminé sa course endiablée, après avoir fait plusieurs tonneaux. Des arbustes et une haie de cèdres touffue avaiteit cependant ralenti sa lancée et amorti le choc, mais de si peu. Le capot, froissé comme une vulgaire feuille de papier, laissait s'échapper furieusement les derniers jets du radiateur, complètement défoncé. Quant au pare-brise... Quel pare-brise? Sous l'impact, il avait littéralement volé en éclats, faisant place à la moitié du corps de Jean-Philippe.

Combien de temps avait-il bien pu s'écouler, le laissant là, inerte, la tête ensanglantée? Et d'où venait ce bourdonnement sourd qui emplissait ses oreilles ? Incrédule, l'adolescent reprenait peu à peu ses sens.

Est-ce que je suis mort ?... se demanda-t-il.

Dans un état de semi-conscience, il oscillait entre l'envie de s'abandonner à cette sensation de lourdeur qui l'écrasait et le pénible retour à la réalité, lorsqu'il crut entendre un miaulement. À cet instant, tout devint clair.

C'est pas vrai! pensa-t-il. Comment j'ai pu manquer mon coup ?

Ainsi, il avait largement sous-estimé l'efficacité du coussin gonflable... Envahi par la colère et l'amertume, Jean-Philippe se rendait compte que son échec allait lui coûter cher; bien sûr, sa voiture était une perte totale mais il y avait pire. Dans quel état était-il, lui? Sa tentative de suicide le laisserait-elle handicapé à vie?

Ah! C'est parfait! Bravo, Jean-Philippe! Tu es tellement raté que tu n'es même pas capable de te faire la peau comme il faut! Et qu'est-ce que je fais, maintenant?

Un second miaulement le tira de ses pensées, de plus en plus lucides. Il entreprit lentement de s'extirper de sa fâcheuse position en glissant par l'ouverture béante du pare-brise. Le jeune homme ne ressentait même pas la douleur de ses blessures, tant la fureur et l’adrénaline s'étaient emparées de lui, quand soudain :

— Hé, mon garçon, on dirait que tu as des ennuis ? demanda une voix qui semblait venir de nulle part.

Surpris car se croyant seul, Jean-Philippe tenta en vain de voir qui se trouvait là.

C'est sans doute un voisin, réveillé par le bruit de l'accident, songea-t-il.

— Qui est là ? demanda-t-il, d'un ton qu'il voulait assuré.

Pas de réponse. Il fit donc quelques pas et tenta de scruter l'obscurité, mais pouvait difficilement déceler quoi que ce soit. Il retint même son souffle pour mieux entendre, mais toujours rien.

J'ai dû halluciner.. Ce doit être le choc.

Pourtant, la voix semblait bien réelle. Laissant tomber, il se dit qu'il valait mieux trouver une maison et demander de l'aide. Sans un regard pour sa défunte voiture, Jean-Philippe se dirigea alors vers le portail du cimetière où, cette fois, il sut qu'il n’avait pas rêvé. Devant lui se tenait un vieil homme, vêtu d'un uniforme et coiffé d'une casquette carrée.

— Vous êtes qui, vous ?

— Disons que je suis... le gardien du cimetière. Je m'occupe de l'entretien du terrain, des pierres, du grillage, des trucs comme ça, quoi.

— De nuit ?

— Oui. C'est plus tranquille, enfin, d’habitude...Bn dirait qu'il t'est arrivé un pépin ?

— Euh... Un pépin, oui, c'est ça, murmura Jean-Philippe.

— Tu sais, jeune homme, reprit l'inconnu, si j'étais toi, je ne traînerais pas trop longtemps dans les parages. On ne sait jamais sur qui on peut tomber. Un vendredi 13, en plus...

— Sur vous, par exemple ? ironisa-t-il.

— Oh, moi, je ne suis qu'un vieil homme... Tu n'as rien à craindre de moi, je t'assure. Je ne peux que te donner des conseils; tu es libre de les accepter ou non.

— Mais vous êtes un étranger... Ma mère m'a toujours dit de ne pas parler aux inconnus, vous savez... se moquat-il pour se donner une contenance.

— Tout de même, prends garde. À ce qu'on dit, la nuit, tous les chats sont gris.

Perplexe, Jean-Philippe le toisa d'un regard interloqué.

— C'est quoi le lien ?

— Tout ce que tu vois n'est pa s nécessairement la réalité.

C'est alors qu'il vit le vieil homme se pencher doucement pour caresser un chat, puis un autre, et encore un autre.

Tiens, d'où sortent-ils, ceux-là? se demanda-t-il en se souvenant avoir entendu des miaulements un peu plus tôt. Comme s'il avait lu dans ses pensées, le vieillard poursuivit :

— C'est bien connu, la nuit, les cimetières regorgent de petits mulots et autres bestioles. C'est le terrain de jeux idéal pour les félins nocturnes et, depuis le temps que je travaille ici, je crois qu'ils ont fini par m'adopter.

Sur ces mots, il plongea la main dans une des poches de sa veste et en ressortit des petites gâteries sur lesquelles les chats se précipitèrent.

— Tu sais, fiston, reprit-il, ils ont l'instinct. On peut se fier à eux entièrement...

Il était clair que le vieil homme voulait lancer un message à Jean-Philippe, mais celui-ci ne savait pas le moins du monde où le gardien voulait en venir.

— Écoutez, Monsieur, je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous tentez de me dire, mais là, je dois y aller... Monsieur ?

Mais où était-il passé ? Il était pourtant devant lui une seconde auparavant, non ? Jean-Philippe regarda partout mais ne vit que les chats.

Je perds la tête. Il faut vraiment que je trouve de l'aide, se dit-il, éberlué.

Il franchit donc le portail du cimetière et rejoignit la route. À cet instant, un des trois chats s'approcha de lui, mais dès que Jean-Philippe fit mine de le caresser, le matou s'éloigna. Il osa encore quelques pas en sa direction: peine perdue, le chat s'esquivait toujours. Les deux autres allèrent le rejoindre et tous les trois s'assirent un instant.

— Mais à quoi vous jouez, là? leur lança-t-il. Avec nonchalance, les chats se levèrent et se dirigèrent lentement vers le talus qui longeait le chemin. Se disant qu'il n’avait rien à perdre, Jean-Philippe leur emboîta le pas. Au bout d'une dizaine de mètres, en bordure de la route, il aperçut une piste cyclable qui passait sous l’autoroute. Dans le tunnel, une seule ampoule, éclairant à peine. Elle devait tirer à sa fin car sa lueur vacillait-et, parfois, se perdait presque totalement. Jean-Philippe --ètit une pensée qui le fit sourire ironiquement:

Tiens donc! La fameuse lumière au bout du tunnel...

Il s'engagea prudemment dans celui-ci, suivant les chats, et vit qu'ils étaient très différents lorsque éclairés par l'ampoule nue du tunnel. Celui qui l'avait frôlé était en fait un siamois, très racé, et les deux autres, des matous quelconques, rayés : l'un gris et l’autre, caramel orangé. Les paroles du vieil homme lui revinrent alors, mais il les chassa de sa tête, se concentrant sur son trajet. Dans le tunnel, le silence régnait. Curieusement, Jean-Philippe n’avait pas peur, mais il demeurait tout de même aux aguets. On entendait toutes sortes d'histoires au sujet de ces passages, ornés de graffitis, de symboles et de messages négatifs et menaçants. De toute évidence, celui où il se trouvait recevait fréquemment la visite de bandes de flâneurs; le sol étant couvert, çà et là, de mégots de cigarettes et de bouteilles de bière brisées. Il s’attendait à voir surgir des voyous d'un moment à l'autre. Oh ! ce n'était pas qu'il craignait de se battre mais, ébranlé et affaibli comme il était par son accident, le jeune homme n’aurait aucune chance, il le savait.

Jean-Philippe avait presque franchi la moitié du tunnel lorsque derrière lui, un bruit sourd et traînant se fit entendre.

Il vit aussitôt les chats s'immobiliser puis, dos bombés et poils hérissés, faire demi-tour.

Ça y est, ça va être ma fête...

Il n'avait que deux choix : prendre ses jambes à son cou ou se retourner et affronter. Voyant que les bêtes étaient toujours sur leurs gardes, lentement, Jean-Philippe tourna la tête, puis le reste de son corps. Une ombre qu'il n'arrivait pas à distinguer se dessinait peu à peu, à l'autre bout du passage. Fichue ampoule ! Elle donnait à l’ombre un contour disproportionné qui n'était clairement pas humain. Était-ce un chien ? On aurait dit une bête quadrupède à deux têtes. Jean-Philippe ne chercha pas à en savoir davantage et prit la seule option possible : il courut aussi vite qu'il put. Mais, dès sa seconde enjambée, noirceur totale.

Je suis foutu!

Il interrompit brusquement sa course et se plaqua le dos contre la paroi du tunnel, priant le ciel pour que la chose ne puisse le repérer dans l’obscurité. Tandis qu'il maudissait l'ampoule d’avoir choisi cet instant précis pour rendre l’âme, le son se rapprochait dangereusement, jusqu'à ce qu'il soit tout près de lui. Jean-Philippe serra les poings et retint son souffle, au moment où il sentit quelque chose de chaud et humide lui frôler la cheville droite. Par il ne sut trop quel miracle, un mince filet de lumière revint éclairer les lieux, identifiant du même coup son présumé assaillant. Prêt à bondir, l'adolescent baissa les yeux et vit, avec horreur, un gros chat noir portant manifestement les vestiges de plusieurs bagarres passées, avec une petite marmotte entre les dents. Celui-ci passa en exhibant fièrement sa proie sanguinolente à ses congénères, restés près de Jean-Philippe.

Laissant échapper un long soupir de soulagement, Jean-Philippe jeta un regard furtif autour de lui. Le tunnel était à nouveau désert et silencieux. Il se remit en route et atteignit enfin l’autre extrémité qui se terminait en pente. Une fois sorti, il suivit à nouveau les trois chats quise dirigèrent sans hésiter vers la droite. Le gros chat noir, avait bifurqué à gauche puis était disparu dans la nuit avec son butin. Les matous entraînèrent Jean-Philippe de l'autre côté de la route, où il allait sans doute pouvoir trouver une maison et passer un coup de fil à son copain garagiste.

Devant lui, ses guides tournèrent tout à coup vers la gauche, dans une allée bordée de conifères. Il s’arrêta un instant, se demandant où ils allaient ainsi. Jean-Philippe fit quelques pas, sans perdre leur trace, et comprit qu'il se trouvait dans une longue entrée. Il remarqua une enseigne de bois, d’environ un mètre carré, portant l'inscription: « Le Manoir aux Sortilèges — Couette et café».

Quelle chance, une auberge ! Il y a certainement des gens qui vont pouvoir me donner un coup de main!

D'un pas assuré, il remonta l'allée jusqu'à ce qu'il se trouve devant une magnifique demeure en pierre, immense et sans doute centenaire, avec ses deux cheminées, elles aussi tout en pierre à chaque extrémité du toit. Il ne se rappelait pas l'avoir déjà vue auparavant, mais la quantité d’arbres sur le terrain la tenait à l'abri des regards.

Jean-Philippe fit encore quelques pas et fut stupéfait de constater la présence de nombreux chats couchés près de la porte d'entrée dont la lanterne projetait un éclairage bleuté.

— Mais c'est quoi cet endroit ? murmura-t-il.

Il réfléchit un instant avant de cogner en examinant attentivement le manoir. Les fenêtres du rez-de-chaussée ne diffusaient qu'une lumière feutrée, tandis que celles du second étage étaient complètement obscures. De toute évidence, à une heure aussi tardive, tout le monde était au lit.

Mais au fait, quelle heure peut-il bien être ? se demanda Jean-Philippe.

L'endroit lui semblait désert et il ne vit aucune voiture. Il décida de faire le tour de la demeure en la contournant par la droite, levant les yeux vers les fenêtres, toutes aussi sombres sur le côté qu'à l'avant. Au coin de la maison se dressait un solarium entièrement vitré. Derrière, un peu en retrait du manoir, il vit une masse noire d'une dizaine de mètres de largeur. Jean-Philippe alla jeter un coup d'oeil et se rendit compte qu'il s'agissait d'une grange.

Soudain, un mouvement derrière lui le fit sursauter. Le siamois l'avait rejoint, bondissant singulièrement de côté. Il se faufila à l'intérieur du bâtiment, entre les parois de bois. Jean-Philippe s'en approcha davantage:

— Il y a quelqu'un? risqua-t-il.

Comme personne ne répondait, il retourna vers le solarium. De cet angle, on pouvait voir l'arrière du manoir. C'est alors qu'il aperçut une silhouette passer devant une fenêtre et déposer une bougie sur son rebord.

C'est bon, je vais frapper, se dit-il, sachant maintenant que quelqu'un dans l'auberge était éveillé.

Rassuré, Jean-Philippe revint vers le petit escalier devant la verrière. À peine eut-il entrepris de le gravir qu'un vent se leva, faisant battre la contre-porte non verrouillée. Profitant de cette chance, il pénétra à l'intérieur. Une petite lampe de style Tiffany, posée sur une ancienne glacière-de bois, diffusait un éclairage tamisé. À mesure qu'il avançait, le jeune homme prenait conscience qu'il se trouvait dans une sorte de jardin intérieur. Sur des étagères, une multitude de bocaux renfermaient différentes fleurs coupées qui reposaient dans un liquide à la manière d'une infusion, sans compter une foule de plantes vertes, toutes plus variées les unes que les autres. Un imposant lutrin de bois avait été posé en plein centre de la pièce, soutenant un énorme volume relié, laissé ouvert. Intrigué, il s'en approcha. Sur la page, des feuillages séchés étaient collés, avec leur nom et leur utilité : « Aigrimonia eupatoria — décoction pour le foie, en cas d'hépatite et de jaunisse. Aussi, amulette de protection ».

Hein ?... se demanda-t-il.

Plus bas sur la même page, sous de petites fleurs, il lut : « Atropa belladonna — POISON. Utiliser à très faible dose comme antispasmodique et ingrédient de base pour onguent de vol ».

Onguent de quoi ?... Voulez-vous bien me dire où je suis ?

Le vent vint interrompre sa réflexion, faisant à nouveau claquer la porte. Le siamois saisit cet instant pour entrer à son tour, suivi de quelques-uns de ses semblables. Ceux-là, il ne les avait encore jamais vus.

Non mais c'est quoi, ici ?

Le siamois passa devant le jeune homme sans lui prêter attention et alla tout droit dans la pièce voisine. Jean-Philippe délaissa l'étrange cahier, prit le même chemin que le chat et se tint dans l'embrasure des portes françaises toutes grandes ouvertes.

— Hé ho, il y a quelqu'un ? interpella-t-il en vain une seconde fois, n'ayant pour toute réponse que le son d'un tic-tac régulier.

Derrière les portes françaises, Jean-Philippe découvrit la cuisine, où il se crut transporté tout droit cent ans en arrière. Presque tout avait conservé son aspect rustique: l'immense table en bois pour accueillir les familles nombreuses d'antan, les poêles et les chaudrons en fonte, de même qu'une de ces anciennes cuisinières qui cuisent au bois. Quel dépaysement ! Il eut soudain un pincement au coeur en songeant que sa mère aurait adoré posséder une telle demeure. Pauvre Élyse ! Elle lui ferait tout un sermon sur la sécurité automobile, lorsqu'il serait de retour à la maison, c'était sûr et certain. Jean-Philippe se souvint alors qu'il voulait appeler son copain et scruta les comptoirs recouverts de céramique, cherchant un téléphone. N'en trouvant pas, il sortit de la pièce et se trouva dans le salon où un feu crépitait doucement dans l'âtre. Il jeta un coup d'oeil aux alentours, mais toujours rien.

Les pièces de la maison, au plafond très haut, étaient séparées par des moulures de bois formant des arches. De toute évidence, les propriétaires prenaient grand soin de l'endroit, rien qu’à voir le souci du détail dans la décoration. De riches tentures ornaient les fenêtres à carreaux et les meubles anciens étaient admirablement bien conservés. On y avait déposé des napperons de dentelle fine, sur lesquels reposaient des bouquets de fleurs séchées. Les fauteuils étaient recouverts d'un épais tissu qui s’agençait parfaitement aux rideaux. La lueur des flammes, dans le foyer, conférait à la pièce une ambiance chaleureuse et feutrée. Jean-Philippe vit également un superbe piano droit dont ra devanture était gravée de motifs et de rosettes. Il sourit de voir que le détail avait été poussé au point de sculpter les pieds en forme de pattes de lion. C'était vraiment l'endroit rêvé pour un gîte. Oui, sa mère aurait adoré...

Dans le coin opposé, il aperçut une vieille horloge grand-père indiquant qu'il était tout juste passé 1 h 30. Jean-Philippe aurait pourtant juré qu'il fut beaucoup plus tôt, mais il ignorait combien de temps il était resté inconscient dans sa voiture.

J'ai pourtant bien quitté la maison peu après 23 heures...

Sa notion du temps lui semblait trouble, mais il chassa cette sensation bizarre et poursuivit ses recherches.

Tout de suite au détour du salon s'étalait un impressionnant escalier en bois massif avec, tout en bas, sur une petite table, le téléphone qu'il cherchait.

— Ah ! Enfin ! s’exclama-t-il.

Jean-Philippe s'en approcha vivement mais vit que les chats, assis tranquillement sur les marches, le fixaient. Il fronça les sourcils, vaguement intrigué.

— Qu'est-ce que vous regardez comme ça?

Cette attitude inhabituelle que les bêtes avaient commençait à lui donner la trouille. Partout où il allait, les chats se trouvaient là. Il vit le siamois s'étirer, faire le dos rond et gravir les marches une à une. Jean-Philippe leva la tête et vit une sorte de reflet rougeâtre, tout en haut de l’escalier.

Et si j'allais voir ça de plus près...

Il regarda le téléphone, puis la lueur, à nouveau l’appareil et, finalement, se dit que le coup de fil pouvait bien attendre une minute de plus. Il gravit l'escalier avec précaution et, à son grand étonnement, aucune marche ne craqua sous son poids. Rendu à l'étage, Jean-Philippe avait perdu la trace de cette étrange lueur. L'avait-il seulement imaginée ? Au moment où il allait redescendre, l'adolescent se dit qu'il n'avait plus besoin de réveiller personne puisqu'il avait déjà repéré un téléphone. Aussi se permit-il d’arpenter un peu cette demeure magnifique, ayant complètement oublié qu'il avait aperçu une ombre à une des fenêtres lorsqu'il était à l'extérieur.

Jean-Philippe se trouvait devant un long couloir éclairé uniquement de chandeliers dont un globe de verre protégeait la flamme. Quatre portes closes étaient réparties de chaque côté du corridor et un tapis à motifs bourgogne, recouvrant le sol du couloir, semblait se perdre dans le mur tout au fond. Un détail attira l’attention de Jean-Philippe : chacune des portes portait un nom ainsi qu'une décoration. S'approchant de la première, sur sa gauche, il y lut Le Balai, inscrit sur une plaquette suspendue en dessous d'un petit balai de paille. La seconde portait l'inscription La Marmite. On avait pris soin de couper une petite marmite de plastique en deux, de ces modèles que les enfants utilisent pour l'Halloween, de la fixer à la porte et d'y insérer une fougère.

Un point pour l'originalité... songea le jeune homme.

Il se tourna vers sa droite et traversa le passage afin d'examiner les deux autres portes. La troisième portaitle nom Le Pentacle et on y avait suspendu une étoile à cinq pointes, argentée, au centre d'une couronne de fleurs, d'orge et de lierre.

Décidément, ils ont un faible pour l'horticulture...

Finalement, Jean-Philippe alla vers la quatrième et dernière porte, mais à son passage un des cierges s'éteignit et, dans l'espace sous la porte, il vit à nouveau cette lueur rougeâtre qui l’avait attirée dans l'escalier.

Tiens, tiens, je savais que je n'avais pas rêvé.

La chambre portait le nom Le Pendule, et il en pendait un, doré, à un crochet de fer forgé, au bout d'une chaîne, dorée elle aussi. Comparativement aux autres portes, c'était la plus dénudée : pas de fleurs, pas de petite attention mais... Étrangement, plus Jean-Philippe regardait le pendule, plus il avait une irrésistible envie de s'en emparer. Il écarta les doigts et les avança lentement vers l'objet, sentant nettement son énergie. Le voile rouge qu'il voyait sous la porte devenait plus intense, plus attirant. Il tendit l'oreille pour savoir si quelqu'un se trouvait de l'autre côté, mais ne perçut aucun son. Ça y était presque. Il frémissait à l'idée de sentir le contact du métal dans sa paume. La lueur se faisait enveloppante, envoûtante. Il allait refermer sa main quand un miaulement rauque freina son geste et le sortit brusquement de sa torpeur.

— Encore toi ? Mais qu'est-ce que tu me veux ? murmura-t-il au siamois sorti de nulle part qui s'interposa entre lui et la porte. Jean-Philippe se pencha vers le chat qui se remit aussitôt à bondir de côté.

Ce chat est complètement cinglé, se dit-il.

Il se releva lentement et fut stupéfait de constater que la lueur avait disparu. Il délaissa le pendule et recula de quelques pas, songeur.

Je suis en train de perdre la boule... Je jurerais qu'il y avait de la lumière sous cette porte.

Au bout du couloir, le félin se remit à miauler. Jean-Philippe se dirigea vers lui et longea le mur du fond, où il croyait distinguer une cinquième porte, qu'il n'avait pas vue tout à l'heure. En s'approchant davantage, il vit trois marches et, effectivement, une porte entrouverte et non ornée. Tout comme le chat, il gravit les marches recouvertes de tapis bourgogne. Voilà pourquoi il n'avait pas remarqué leur présence plus tôt; elles se fondaient au décor.

Une fois derrière la porte, l'intrus se retrouva devant une nouvelle série de marches qui tournaient à 90 degrés, le menant vers ce qui devait être le grenier, vu son plafond plus bas et en pente. La pièce, aussi large que l'étage, se trouvait presque dans la pénombre. À chaque extrémité, de part et d'autre de la cheminée de pierre, des petites fenêtres carrées avec une chandelle posée sur le rebord. Il se souvint alors de la silhouette qu'il avait vue.

Impossible de me défiler maintenant... Allons-y.

Jean-Philippe suivit des yeux le trajet du chat, avant de s'aventurer lui-même dans la pièce. Ce qu'il vit le laissa bouche bée : dos à lui, une jeune fille était assise en tailleur, les paumes de ses mains ouvertes, tournées vers le haut et posées sur ses genoux, au centre d'un cercle formé de sept bougies noires. Elle devait avoir seize ans, tout au plus.

De toutes les maisons du monde, il fallait que je tombe sur une maison de fous... Mais qu’est-ce qu’elle fait le

Il ne voyait pas grand chose d’où il se tenait, niais n'osait pas bouger. Il épierait ses mouvements encore un instant, avant de lui révéler sa présence.

La jeune fille ne faisait rien. Elle demeurait là, immobile, apparemment concentrée, lorsque le siamois se fraya un passage entre deux bougies pour aller se lover contre sa cuisse.

— Oh, Jazzy ! Vilain minou ! Tu m’as toute déconcentrée...

Elle le prit amoureusement contre elle.

— Tu sais, pourtant, que Simone dit toujours qu'il faut un calme plat pour invoquer les esprits perdus...

À ces mots, Jean-Philippe pouffa de rire. Aussitôt, l’adolescente se raidit. Elle déposa lentement son chat et tourna la tête de côté.

— C'est toi, maman ? Vous êtes rentrés ? Jean-Philippe hésita à répondre. Il demeura muet.

— Lucien, si c'est toi, je ne te trouve pas drôle. Sors de ma chambre, dit-elle fermement.

Elle se retourna enfin et se leva, regardant vers les marches. Ne voyant personne, elle fit quelques pas en leur direction et appela :

— Ludwig, Vitamine, c'est vous ? Venez les chatons ! À nouveau, Jean-Philippe ne put réprimer une envie de rire.

Tu parles de noms ridicules pour des bêtes! pensa-t-il. Mais il ne pouvait plus se cacher à présent; elle l'avait entendu et commençait visiblement à s'énerver.

— Pour la dernière fois, qui est là? lança-t-elle en détachant les trois derniers mots.

Jean-Philippe dut se résigner et acheva de monter l'escalier. Il se tint devant elle et attendit sa réaction... qui ne vint pas. Il lui dit alors :

— Je suis désolé, je n'ai pas voulu te faire peur. Tu vois, j'ai eu un accident et je...

La jeune fille écarquilla les yeux à se les sortir des orbites et recula lentement. Son regard exprimait à la fois la frayeur et la fascination.

Seigneur! Je dois être totalement défiguré pour qu'elle me regarde ainsi... se dit Jean-Philippe qui reprit néanmoins :

—N'aie pas peur, je ne te veux pas de mal, je cherchais juste un téléphone.

—Eh bien ça, je n'en reviens pas... balbutia-t-elle d'une voix blanche, en reculant toujours, jusqu'à ce qu'elle heurte une des bougies de son cercle et la fasse tomber. —Merde ! La cire !

Elle s'empressa de la ramasser tandis que Jean-Philippe la rejoignait pour l'aider, mais elle épongeait déjà la cire chaude avec un pan de sa longue jupe noire.

— Est-ce que ça va? lui demanda-t-il. Elle se tourna face à lui, à la fois incrédule et excitée. Enfin, elle lui adressa la parole.

— Bien... Moi, ça va, mais on ne pourrait pas en dire autant de toi...

— Oui, je sais. J'ai défoncé mon pare-brise dans l'accident. Est-ce que ça a l'air bien grave?

Elle haussa simplement les sourcils. Voyant qu'elle hésitait à répondre, il poursuivit.

— C'est si pire que ça? Toujours rien, excepté un rictus du coin de la bouche.

— Mais enfin, dis quelque chose ! s'impatienta-t-il devant son mutisme.

Elle ravala sa salive, puis dit enfin :

— Alors, tu n'as aucune idée, n'est-ce pas ? bredouilla-t-elle.

— Mais de quoi parles-tu ?

— C'est que... Je n'ai pas la moindre idée de quoi ça a l'air, parce que...

— Oui ?... questionna-t-il, exaspéré.

Elle se mordit la lèvre inférieure avant de reprendre, embarrassée :

— Je ne peux rien te dire car je ne te vois pas. Jean-Philippe se demanda s'il avait bien entendu.

— Alors, allume ta lumière !

— Non, non, je ne crois pas que ça va aider...

Avec horreur, il la vit avancer une main tremblante vers lui, à la hauteur de sa poitrine, qui le traversa sans le toucher.

Un fantôme ? Lui ? Ahuri, Jean-Philippe se serait cru dans une mauvaise imitation de film d'horreur. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que la jeune fille ne l'entende à nouveau, tandis qu'il repassait les faits en revue dans sa tête pour la centième fois. Comment s'était-il retrouvé dans un tel état ? Comment pouvait-on devenir un être entre dênX mondes sans s'en rendre compte ? Ce qui offensait le plus Jean-Philippe était de s'apercevoir que les enseignements religieux qu'il avait reçus et qu'il avait toujours crus s'avéraient faux : on ne va pas au ciel quand on meurt, il n'y a aucun ange aux grandes ailes blanches et protectrices pour vous accueillir et, pour ce qui est de la lumière éblouissante, rien de ce côté-là non plus. Ainsi, il était donc vrai qu'en commettant un attentat contre sa propre vie, on n'était pas admis au paradis. Mais comme c'était injuste ! Et si le bon Dieu était si miséricordieux, pourquoi n’avait-il pas compris sa souffrance et ne l'avait-il pas accueilli à bras ouverts ? Était-il condamné à errer ainsi pour l'éternité ? Il était clair qu'il ne se trouvait pas en enfer mais, là encore, pouvait-il être sûr à cent pour cent de ce qu’était effectivement l'enfer ?

La petite voix de l'adolescente, ignorant toujours si son visiteur inattendu représentait une menace pour elle, le sortit enfin de sa torpeur.

— Hé... Est-ce que ça va? Tu es encore là?

— Pfff... soupira-t-il longuement. Je sais plus quoi penser. C'est pas comme ça que ça devait... Écoute, tu es bien certaine que tu ne me vois pas ? C'est peut-être toi le problème !

— Sûrement pas ! Je suis vraiment désolée mais il n'y a que ta voix, je t'assure.

— Mais combien de temps je vais être ainsi?

— Je n'en ai pas la moindre idée... Dis, hésita-t-elle, qu'est-ce qui s'est passé?

— Euh !... C'est... Un accident... murmura-t-il.

Voyant qu'il ne voulait pas en parler, la jeune fille tenta de changer de sujet.

— Comment t'appelles-tu ?

— Jean-Philippe... balbutia-t-il, la tête ailleurs.

— Moi, on m'appelle Morticha, Ticha, pour les intimes.

— Comment ? demanda-t-il, en levant cette fois son regard sur elle.

— La famille Adams, à la télé et au cinéma, ça te dit quelque chose ?

Il comprit à quoi et à qui elle faisait allusion. En effet, Mademoiselle était clairement une tenante du style gothique, avec ses cheveux courts, de toute évidence teints, vu le jais de ses mèches et le rouge qui pointait çà et là. Elle portait de petites lunettes noires devant ses yeux bleus, du rouge à lèvres foncé et elle était entièrement vêtue de noir. Mais elle n'avait pas l'air aussi sinistre que le fameux personnage.

— Et ton vrai nom, c'est quoi?

— C'est Genevièèève... dit-elle en prenant une fausse voix douce.

— Tu n'aimes pas ton nom?

— Il est totalement ridicule.

Bizarre, la fille, se dit-il.

— Hé ! questionna-t-elle soudain, de plus en plus à l'aise avec son visiteur. Tu peux me dire comment tu as fait pour venir jusqu'à ma chambre ?

Jean-Philippe réfléchit un instant.

— Bien, je t'ai vue déposer une bougie à ta fenêtre, je suis entré par le solarium et je cherchais un téléphOne, puis j'ai suivi ton chat, le siamois. Ah, oui ! Il y avait aussi cette lumière rouge...

— Quoi ! Quelle lumière rouge ? Où ça ?

— Dans l'escalier, tout en haut, puis sous la porte d'une des chambres.

— Ah ! bon. Alors, tu n'as entendu personne t'invoquer ou t'appeler ? demanda-t-elle, enjouée.

— J'aurais dû ?

— C'est ce que j'essayais de faire quand tu es arrivé. Haha ! s'exclama-t-elle. Je savais bien que c'était impossible, que c'était de la foutaise !

Elle jubilait complètement !

— Tu peux m'expliquer ? lui demanda Jean-Philippe.

— Bien sûr ! Tu vois, ma pauvre mère donne dans la sorcellerie, la magie blanche et le surnaturel. Elle est persuadée qu'elle a des dons, comme elle dit, et que je les ai aussi. Quelle sottise ! Je crois que c'est sa façon à elle de gérer sa douleur, même si je crois qu'elle ne fait que l’éviter...

— Quelle douleur? se risqua-t-il à demander. Ticha prit une profonde inspiration et continua.

— Mon père est mort l'an passé.

— Oh !... Je suis désolé.

— M-hmm.

— Comment c'est arrivé ?

-- Accident de pêche. On n'a retrouvé son corps que trois mois après l'accident. Il avait été emporté par le courant.

— Ça n'a pas dû être facile...

— Pas du tout... Elle croit que son âme est encore dans notre dimension, ici, et qu'il n'a pas trouvé le repos. Un peu comme toi, d'ailleurs... Mais moi, je crois qu'elle divague. Il n'y a qu'à voir ce qu'elle a fait de la maison...

— L’auberge ?

— Exactement. Elle ne peut pas supporter la solitude alors, avec l'héritage, elle a acheté le manoir et l'a transformé en gîte. Pour être originale, elle a décidé d'utiliser des thèmes, pour personnaliser les chambres, et elle donne souvent des soirées animées où elle pratique des séances de spiritisme, de magie et autres conneries du genre.

— C'est pourtant bien ce que tu faisais quand je t'ai vue tout à l'heure, non ?

Elle jeta un regard incendiaire en direction de la voix.

— Ce n'est pas la même chose ! lança-t-elle sèchement — Alors, tu n'y crois pas ?

— Mais voyons donc ! Tu sais pourquoi elle m'a appelée Geneviève? C'est en l'honneur de Guenièvre dans la légende du roi Arthur. Ça évoque la douceur, la générosité, qu'elle dit. Tout ce que ça me dit, à moi, c'est que ce personnage a été infidèle à son mari et a fini ses jours écartelé, et non dans un couvent de bonnes soeurs ! Tu parles d'un honneur !

Elle marqua une pause, visiblement fâchée. Puis, un nom revint à Jean-Philippe. Un nom que Ticha avait prononcé lorsqu'il était dans le petit escalier du grenier.

— Et Lucien, c'est ton frère ?

Elle fit une grimace et une moue dégoûtée.

- Jamais de la vie ! C'est un vil profiteur qui se-dit

voyant et qui travaille souvent avec la police pour retrouver les personnes disparues. Ce serait lui qui a permis de localiser le corps de papa et, depuis, ma mère l'a mis sur un piédestal. Je crois même qu'il est devenu son ami particulier, si tu vois ce que je veux dire...

— Tu n'as pas l'air de le porter dans ton coeur.

— Pas une minute ! Je ne lui fais pas confiance. Je ne sais pas pourquoi mais c'est comme ça. De plus, mes chats ne peuvent pas le sentir. Alors, je me fie à leur instinct; ils sont comme des baromètres.

— Tu les aimes à ce point-là?

— Absolument, dit-elle en prenant le chat rayé orange. Lui, c'est Ludwig. N'est-il pas adorable ?

Le chat se mit à ronronner instantanément, les yeux fermés.

— Je l'ai trouvé la semaine dernière, près du vieux cimetière, en bas de l'autoroute.

Jean-Philippe sursauta à ces paroles et fut heureux qu'elle ne pût le voir.

— Tu es entré par le solarium, reprit-elle, alors tu as sans doute dû remarquer la grange ?

— Bien sûr.

— C'est à moi. J'en ai fait un refuge pour les chats abandonnés. On dirait qu'ils se passent le mot; ces temps-ci, j'en recueille au moins deux par semaine.

— Et tu les gardes tous ! Pourquoi tu ne leur trouves pas une maison ?

— Pas besoin, ils sont très bien ici, n'est-ce pas mon gros bébé ? susurra-t-elle à son félin.

— Mais ta mère, qu'est-ce qu'elle dit de tout ça?

— Elle n'a rien à dire, répondit-elle d'un trait. Moi, je ne l'embête pas avec ses invités bizarres, alors elle me laisse tranquille avec mes chats.

— En parlant de ça, on ne risque pas de réveiller tout le monde ?

— Non, il n'y a encore personne ce soir. Cette fin de semaine-ci est la plus payante de l'année pour ma mère. Tu vois, à Ottawa, c'est le Salon de l'ésotérisme, alors les trois chambres sont réservées. Si tu veux mon avis, c'est plutôt le festival du charlatan !

— Les trois chambres ? Je croyais en avoir vu quatre, à l'étage.

— Tu as raison, mais la quatrième, ma mère la garde toujours pour Belmort : son Lucien. Monsieur a un traitement de faveur et je crois qu'elle ne lui exige pas un seul sou, par-dessus le marché !

— Tu ne l'aimes vraiment pas, à ce que je vois !

— Non, je te dis ! Il a quelque chose de suspect; il me demande toujours comment je vais, si je sais où je m'en vais dans la vie, si j'ai des rêves, si je suis heureuse... Mais qu'est-ce qu'il me veut, le vieux ? Il voudrait peut-être que je me mette à l'appeler Lulu ? Jamais dans cent ans !

— D'accord, ça va, je saisis le portrait ! dit Jean-Philippe, amusé par l'emportement de Ticha.

Elle en a, du caractère! Je ne voudrais pas me la mettre à dos...

— Alors, ce soir, ils sont tous à cette foire ? poursuivitil. — Oui, ils y étaient plus tôt pour installer leurs kiosques pour demain, mais ils ne sont pas près de rentrer. Après, ils faisaient une sorte de cérémonie bidon...en invoquant l'esprit de Gaïa, la Grande Terre Mère ou je sais pas trop, pour emmagasiner l'énergie, étant donné qu'on ne verra pas de croissant de lune avant quelques jours, et qu'on est un vendredi 13.

— Tu sais, t'as plutôt l'air de t'y connaître...

— Mais pas du tout ! s'offusqua-t-elle. C'est juste qu'il paraît que ça porte malchance.

— Ça, tu l'as dit...

Remarquant la tristesse, ou était-ce de l'amertume, dans le ton de son invité invisible, Ticha ne put s'empêcher de lui poser la question à nouveau :

— Jean-Philippe, je crois que tu m'en dois bien une: moi, je t'en ai raconté pas mal sur mon compte, mais là, c'est à ton tour. Dis-moi comment tu t'es retrouvé là.

Il garda le silence.

— Écoute, tu as un avantage: je ne peux pas te voir. Je ne sais même pas de quoi tu as l'air ! Tu n'as pas à être gêné, allez, vas-y...

Il hésita encore un moment mais finit par lâcher le morceau.

— J'ai voulu me tuer.

Continuer : partie 2 sur 4