OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition
Chapitre 1 · Jean-Philippe était étendu dans son lit, pensif…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Bon, assez bavardé, clama sèchement Lucien. Tu ne pourras pas te cacher plus longtemps, mon garçon.
Il se détourna enfin de Ticha et se dirigea vers la fenêtre, ce qui semblait être la bonne direction puisque la lueur devenait de plus en plus écarlate.
— Allez, Jean-Philippe, murmura-t-il. Pourquoi combattre ? N'était-ce pas ton souhait, de mourir? Je sais ce qui s'est passé, ton suicide raté...
— Comment sais-tu ça?
— Mon vieux copain, Bunoch, tu connais ? Ce vieux clown est sous mes ordres depuis belle lurette.
Ticha hurla :
— C'est faux ! On ne peut pas se fier à lui ! Il a dû nous espionner pendant que nous lisions l'encyclopédie; tout ce qu'il dira n'est que du bluff ! Tu dois lui échapper, Jean-Philippe ! Ne l'écoute pas !
Belmort se rua sur la jeune fille qui tenta de lui asséner des coups de pied. Elle réussit à atteindre la poignée de porte et à l'ouvrir.
— Sors, Jean-Philippe ! Va avertir ma mère !
— Je ne te laisserai pas seule avec ce monstre !
— Fais ce que je te dis ! Je peux très bien me débrouiller toute seule !
À peine eut-elle terminé sa phrase que l'homme lui fit une prise par derrière, l'immobilisant, les mains derrière le dos. Elle savait que Jean-Philippe était tout près d'elle; sa chaleur avait perdu sa douceur enveloppante et était dorénavant brûlante.
— Tu veux jouer aux héroïnes, ma jolie? C'est comme tu veux. Mais sache que je ne serai pas perdant pour autant...
D'un coup sec, il releva la manche gauche de Ticha, dévoilant sur son poignet une cicatrice grossière. Dans l'entrebâillement, Jean-Philippe éprouva une tristesse profonde mêlée d'une incrédulité douloureuse à l'égard de sa copine.
C'était donc ça, cette douleur qu'elle cachait... Mais pourquoi ne m'a-t-elle rien dit alors que moi, je me suis vidé le coeur?
— Tu vois, reprit Belmort, même si tu laisses ton copain se sauver, je pourrai toujours me contenter de ton âme à toi. Souviens-toi comment tu souhaitais disparaître, comment Simone t'a abandonnée, t'a laissée tomber à la mort de ton père... Souviens-toi de ton désespoir, de ta peine que tu as dû vivre toute seule... Sens comme ta rancoeur te ronge...
Sa main libre dégagea le pendule et le déposa sur la poitrine de l'adolescente qui lutta de toutes ses forces contre son attraction maléfique.
— Tu ne m'auras pas, salaud ! articula-t-elle faiblement. C'était de la révolte et c'est du passé. Mes rêves et ma passion sont plus forts que ça...
— Comme c'est touchant... se moqua-t-il. Tu peux résister tant que tu voudras : les traces que tu gardes suffisent amplement.
En effet, la lueur s'intensifiait toujours et Jean-Philippe eut beau tenter de libérer Ticha, il était encore plus à risque qu'elle. Dès qu'il s'en approchait, il se sentait à nouveau à la merci de cette langueur envoûtante. Son impuissance ne lui laissait pas le choix : il devait faire le plus vite possible et alerter Simone et les autres.
— Ticha, écoute-moi ! lui cria-t-il du corridor. N'abandonne pas, je t'en prie ! Je reviens avec du secours. Tu vas payer pour ça, croque-mort de merde !
Ce dernier émit un rire infernal, tandis que le corps entre ses bras devenait lourd et engourdi. Il traîna sa jeune prisonnière sur le lit, laissant le pendule faire son oeuvre démoniaque.
Dans le passage, Jean-Philippe tomba sur Jazzy, toujours par terre, inconscient. Il eut une idée; une idée qui devait fonctionner coûte que coûte. Il se rua sur le chat et fit mine de le caresser. À son grand soulagement, il constata que ses mains étaient toujours chargées; la fourrure était bien là, entre ses doigts.
Allez, mon gros, réveille-toi, j'ai un travail pour toi... lui dit-il par télépathie, afin que Belmort ne soupçonne pas qu'il était encore là.
Jean-Philippe dévala l'escalier afin d’aller chercher Simone. Il tomba nez à nez avec elle, qui accourait prestement, affolée par le tapage que menaient le félin et Belmort. Oh ! La déconfiture qu'elle allait avoir en découvrant la vraie nature de son amant...
Derrière elle, suivaient les invitées qui avaient terminé la cérémonie. Jean-Philippe reconnut chacune d'elles grâce aux descriptions détaillées que lui avait faites Ticha auparavant.
— Attendez ici, je monte voir ce qui se passe, leur dit Simone, au pied de l'escalier.
Le fantôme rebroussa chemin et voulut remonter lui aussi, afin de ne rien manquer de toute l'action qui allait se dérouler. Il passa tout près des jumelles et d'Estelle. Celle-ci dut sentir sa présence car elle releva la tête, la tourna de son côté et eut même un petit sourire.
Après quelques secondes, le matou sortit enfin des limbes. Aussitôt, il se remit sur ses pattes et se secoua vigoureusement. Sans faire ni une ni deux, il tourna son regard vers la chambre maudite, repéra l'aura vermeille et se précipita entre le battant et le chambranle. Belmort le vit du coin de l’ceil mais n'eut pas le temps d'utiliser à nouveau son mot magique pour l'empêcher d’entrer. Le siamois était déjà sur lui, éteignant d'un coup sec la lueur meurtrière.
Sans chercher à savoir comment le chat parvenait à annuler le maléfice et convaincu que Ticha était sauvée,
Plus Simone gravissait les marches, plus un sentiment de panique s'emparait d’elle : jurons et sifflements déchaînés s'entremêlaient et elle savait pertinemment que le siamois ne quittait jamais sa fille d'une semelle.
— Lucien ? cria-t-elle. Geneviève, es-tu là? Qu’est-ce qui se passe ?
Elle hâta le pas et, arrivée devant la porte ouverte, vit sur le lit sa fille inerte et Lucien tentant d'échapper aux griffes du chat qu'on aurait dit possédé.
— Geneviève ! Lucien, qu'est-ce que tu as fait ! hurlat-elle, furieuse, en posant le pied dans la chambre.
Celui-ci réussit à dégager son bras droit, ordonnant que la porte se ferme et se verrouille. L'impact fut si brusque que Simone la reçut en plein visage, sans pouvoir la retenir. Elle évita le choc de justesse, laissant sa fille de l'autre côté, à la merci de l'homme.
En entendant celui-ci crier clauditei loquam, Anny et Daisy accoururent à leur tour, sachant que cette sorcellerie relevait de maléfices anciens. Simone martelait furieusement la porte, implorant Belmort de lui ouvrir et de libérer sa fille.
— Geneviève ! Geneviève, est-ce que tu m'entends ? Je t'en prie, ma chérie, réponds-moi !
Madame P et Greta étaient maintenant à côté d'elle.
— Mais qu'est-ce qui se passe? criaient-elles, toutes aussi affolées.
Malgré tout ce chahut, Jean-Philippe ne put s'empêcher de se dire narquoisement que celle-là, elles ne l'avaient pas vue venir. Estelle, ralentie par son poids, achevait sa montée, en soufflant bruyamment. Elle trouva néanmoins assez d'air pour murmurer aux oreilles de Jean-Philippe :
— C'est le pendule, n'est-ce pas ?
— Oui... répondit-il, éberlué de constater la véracité du pouvoir de la petite femme ronde.
— Simone, dit-elle en soufflant, c'est bien ce que l'on craignait. Quelque chose a dû mal tourner pour qu'il s'en prenne à elle.
— Oui, mais quoi, je ne comprends pas ! cria-t-elle, en martelant toujours la porte. Geneviève, réponds-moi ! Voyant que la pauvre mère ne se contenait plus, Estelle lui saisit un bras et la força à la regarder :
— Le siamois est-il avec elle? Oui, il est en train de mettre Lucien en pièces !
— Donc, elle a le bijou, termina Estelle, d'une voix posée.
Simone réfléchit un instant et lui adressa un sourire reconnaissant. Elle se remit à frapper sur la porte.
— Geneviève, tu dois revenir à toi ! Je suis là, ma douce, tu peux y arriver ! Reprends tes esprits !
Elle écouta un moment mais il n'y avait que cette bagarre infernale qui continuait entre l'homme et la bête.
— Geneviève, tu m'entends ? Je t'en prie, réponds-moi !
— Maman ?
C'était à peine audible mais c'était bien elle. Enfin !
— Écoute bien, Geneviève : tu dois prendre le coeurde-lys et le mettre à ton cou. Le pendule n'aura plus aucun effet sur toi. Tu as compris ?
C'est alors que Jean-Philippe comprit pourquoi la lueur disparaissait lorsque Jazzy s'en approchait: c'était le bijou et non le félin qui possédait quelques mystérieux pouvoirs.
Simone entendit un bruit sourd de l'autre côté de la porte. Elle retint son souffle.
— Geneviève ?
Pas de réponse.
— Geneviève, parle-moi ! hurla-t-elle. Là, ça commence à bien faire ! bouillonna-t-elle. Nous devons annuler l'enchantement et ouvrir cette fichue porte. Il n'aura pas ma fille ! Anny, Daisy, venez m'aider !
Elles ne se firent pas prier ! Depuis le temps qu'elles soupçonnaient Belmort d'utiliser le pendule à mauvais escient ! Toutes trois se tinrent par la main, en demi-cercle devant la porte, Simone au centre des vieilles femmes. Celles-ci placèrent leur main libre sur le mur et, ensemble, récitèrent une incantation de protection.
Sator, Arepo, Tenet, Opera, Rotas !
Sator, Arepo, Tenet, Opera, Rotas !
Sator, Arepo, Tenet, Opera, Rotas !
Par Yéhuhia, que s'éloigne à jamais le Malin, Et disparaisse dans un gouffre sans fin !
Puis, la mère interpella à nouveau sa fille :
— Geneviève ! Tu m'entends ?
— Oui, maman. Je vais bien; j'ai le coeur-de-lys et le pendule. Tu peux ouvrir la porte.
Simone n'eut aucun mal à faire tourner la poignée. Ticha la regardait, piteuse, avec des morceaux de porcelaine dans une main et son chat dans l'autre contre son épaule. Belmort gisait par terre, au pied de son lit, à demi conscient.
— Je l'ai assommé avec ta belle lampe... confessa la jeune fille.
— Ne t'en fais pas pour ça, il en pleut dans les brocantes, et c'est le moindre de mes soucis.
Elle se précipita sur Ticha et l'étreignit longuement. Greta passa la tête dans l'embrasure pour avertir qu'elle avait prévenu la police et que celle-ci était en route, tandis qu'Estelle résumait rapidement aux jumelles l'usage réel que Lucien faisait de son pendule. Tout à coup, Daisy vit sa soeur blêmir.
— Anny ? Tout va bien ?
La vieille dame avait un regard à la fois perplexe et inquiet.
Anny 9 demanda Estelle. Qu'y a-t-il ?
Elle bredouilla quelques excuses et lui répondit qu'elle devait vérifier quelque chose dans sa chambre. Toujours par terre, Belmort reprenait peu à peu ses sens et tentait de se relever, les yeux rivés sur la longue chaîne dorée qui pendait au cou de Ticha.
— Ce n'est pas terminé... cracha-t-il. Il reste toujours un intrus dans le manoir et il sera à moi !
Voyant qu'il allait lui sauter dessus pour lui arracher le pendule, l'adolescente sortit de la pièce et se réfugia derrière les autres femmes. Trop affaibli par sa bagarre, Lucien abandonna l'idée. Simone toisa Belmort et lui demanda sèchement :
— Qu’est-ce que tu veux dire : il y a un intrus dans le manoir ?
— Demande à ta fille et elle t'expliquera peut-être aussi comment ton Maleus Maleficum s'est retrouvé dans sa chambre.
Simone se tourna vers elle, sidérée.
— Geneviève ?...
— C'est une longue histoire, maman, bredouilla-telle, au moment où Anny revenait, complètement affolée, tenant dans ses mains son propre livre des ombres.
— Il n’y a aucune seconde à perdre ! clama-t-elle, de son fort accent britannique. Nous devons nous débarrasser du pendule avant le lever du soleil ! Je savais bien que j'avais déjà lu quelque chose à son sujet quelque part! Regardez, Simone... dit Anny en lui tendant le livre.
— On en reparlera, jeune fille... dit-elle, plongeant son regard dans le grimoire.
Après quelques secondes à peine, Simone remit précipitamment le volume à sa fille, se rua vers la fenêtre au fond de la chambre et constata avec horreur que les premières lueurs du soleil allaient bientôt poindre. Belmort se mit à ricaner méchamment :
— C'est trop tard, vous ne pouvez rien faire.
Jean-Philippe alla se placer derrière Ticha, lui murmurant qu'il était bon de la retrouver, et lut avec elle ce qui avait fait réagir Simone de la sorte. Soudain, la jeune fille s'exclama:
— Je sais ce qu'il faut faire !
Rapidement, elle empoigna son siamois, lui remit le coeur-de-lys autour du cou tout en y enroulant le pendule.
— Geneviève, mais qu'est-ce que tu fais? demanda sa mère.
— Fais-moi confiance, maman !
Puis elle dévala l'escalier et sortit du manoir, suivie de son fantôme désormais hors de danger.
— Jean-Philippe, tu le suis et tu es prudent, d'accord?
— Mais...
— Ne discute pas ! l'interrompit-elle. Allez, le temps presse !
— Ticha...
— Je sais, dit-elle, d'une voix étranglée.
Elle sentit, pour la dernière fois, son étreinte enveloppante et aimante autour d'elle. Simone accourait, juste derrière, comme la jeune fille refoulait ses larmes, pour murmurer à son chat:
— Va, mon Jazzy, va chercher les souris.
Simone, Estelle, les jumelles, Madame P et Greta se tenaient devant un Belmort défait, résigné. Elles avaient profité du fait qu'il était affaibli pour l'attacher solidement à sa chaise. Comme les policiers allaient être là d'une minute à l'autre, Simone l'avait obligé à délier sa langue et à leur expliquer son manège ignoble dans les moindres détails. À contre coeur, il leur révéla que le don de clairvoyance ne se transmettait que de père en fils et que le pendule était dans sa famille depuis des générations. L'objet servait alors uniquement à canaliser leurs pouvoirs afin qu'ils puissent effectivement retracer les personnes ou les objets introuvables. Cette renommée s'était rapidement étendue dans la province et l'on respectait sa famille. Cependant, Lucien maîtrisait très peu le don et il recourut à la magie noire afin d'accentuer son pouvoir dont il avait une soif intarissable C'est ainsi que le pendule fut ensorcelé, entraînant depuis la capture d'une multitude d'âmes torturées.
Le livre des ombres d'Anny avait révélé comment briser le maléfice qui ne pouvait être rompu que d'une seule façon. Le pendule devait être enterré dans une terre bénie avant le lever du soleil, la nuit d'un vendredi 13 sans lune, sans quoi l'enchantement se perpétuerait jusqu'à la prochaine nuit réunissant tous ces éléments. Comme cela était plutôt rare dans un calendrier, le pendule ne risquait pas de perdre son enchantement de sitôt.
— J’ignore ce que ta morveuse de fille avait en tête, cracha Belmort, mais elle ne réussira jamais à rompre le sort. Le soleil est déjà levé...
— On verra bien. De toute façon, tu ne retrouveras jamais ton pendule.
—Tu oublies, chère Simone, que sans moi, ton François serait encore en train de moisir dans son marais.
— Pauvre Lucien... Son amour sera toujours avec moi, mais ça, tu ne pourrais pas le comprendre.
Bien sûr, de retrouver le corps de son époux avait été un immense soulagement pour elle, afin de gagner une certaine paix, une sérénité et pour enfin cesser de se demander s'il était vivant ou non, mais ça, Simone n'allait certainement pas le lui avouer.
— Quand je pense que tu t'en es pris à ma propre fille... Ça, je ne te le pardonnerai jamais et tu sais ce que je vais faire ?
Elle s'approcha à deux pouces de son nez et le regarda droit dans les yeux.
— Je vais radier ton pouvoir. Tu te retrouveras devant rien. Finis les articles dans les journaux ! Finis les passe-droits de tes petits copains du commissariat ! Tu seras la risée des détectives lorsqu'ils sauront que tu ne vaux plus un sou...
Belmort s'agita sur sa chaise, les cordes lui meurtrissant les poignets.
— Simone, écoute, ne fais pas ça, ce n'est pas nécessaire ! Tu l'as dit toi-même, je ne retrouverai jamais le pendule et sans lui, je ne suis rien...
— Ça, tu l'as dit ! dit-elle sèchement. Venez, mesdames, nous avons un sort à jeter avant que la police se pointe.
Elles restèrent sourdes aux protestations de l'homme qui tentait toujours de défaire ses liens. Les jumelles avaient rapidement rédigé quelques vers et Simone avait enroulé un très long cordon argenté autour du cou de leur prisonnier, en luttant contre l'envie de le serrer plus qu'il ne fallait. Puis, une à une, elles entortillèrent leurs doigts autour du fil et, d'une seule voix, récitèrent l'incantation:
De la chair de cet être honni,
Je prends le pouvoir mauvais.
Qu'il soit désormais banni,
Pour toujours et à jamais.
Le cordonnet frémit aussitôt, signalant ainsi la fin du pouvoir de Belmort. Simone lui enleva le lacet et en enflamma une extrémité à l'aide d'une bougie. Elle le laissa ensuite tomber dans un petit chaudron de fonte, le laissant se consumer.
— Bon débarras ! s'exclama-t-elle, satisfaite.
— Lucien savait que le sort avait fonctionné et qu'ainsi se terminait une longue lignée de voyants. Comme aucune progéniture ne le suivait, la renommée dont il jouissait n'aurait plus jamais d'échos. Vaincu et anéanti, Lucien poussa un long hurlement, déchirant le silence du petit matin. Lorsqu'il fut calmé, Estelle fit remarquer qu'on entendait le bruit des sirènes retentir au loin. Enfin, le cauchemar tirait à sa fin.
Simone alla avertir Ticha qu'il était l'heure. Totalement épuisée, l'adolescente avait demandé à être seule avant l'arrivée des policiers, afin de se remettre de ses émotions et se reposer un peu. Elle s'était installée dans le salon, sur la causeuse adossée contre la grande fenêtre, guettant impatiemment le retour de son chat. Malgré la chaleur qu'elles dégageaient, les braises du foyer ne lui apportaient qu'un mince réconfort. Elle vit l'auto-patrouille freiner brusquement devant la porte. Deux agents en sortirent et Simone les accueillit dans le petit vestibule.
— Venez, il est en haut. Nous l'avons déjà maîtrisé, annonça-t-elle.
Les policiers haussèrent les sourcils et suivirent l'hôtesse dans l'escalier.
— Geneviève, on va avoir besoin de toi. Tu viens ?
— Oui, je monte tout de suite.
Elle jeta un dernier regard à l'extérieur, avant de refermer la porte. Toujours pas de trace de son siamois, mais à la toute dernière seconde, elle le vit miraculeusement apparaître. Ticha se précipita à sa rencontre et le prit dans ses bras, l'étreignant de toutes ses forces. Elle vit que le pendule n'était plus enroulé à son cou.
— Oh ! Mon « tigrounet » ! Tu as réussi !
Ticha le caressa encore et s'efforça de retrouver son calme, devant à présent rejoindre sa mère. Prise d'un fol espoir, elle s'immobilisa juste avant de rentrer.
— Jean-Philippe ?... Tu es là?
Pas de réponse. Pas de chaleur. Que le néant et son matou qui ronronnait toujours. Déçue, elle ravala le noeud dans sa gorge et monta retrouver sa mère.
— Mais c'est faux ! hurlait Belmort, devant les mensonges éhontés de la jeune fille.
Ticha avait expliqué aux policiers comment elle l'avait surpris à fouiller dans la chambre de Greta, afin de lui dérober son argent. Elle avait même poussé l'effronterie en racontant qu'il lui avait subtilisé la clé en s'introduisant au grenier, tandis qu'elle était sortie soigner les chats au refuge. Pris sur le fait, il avait tenté de la soudoyer pour qu'elle lui donne un coup de main, mais que devant,son refus, il l'avait menacée et agressée.
— Ensuite, il est devenu fou! Il parlait de sacrifices et d'histoires épouvantables, d'âmes perdues et de morts... Je vous jure, s'il n'y avait pas eu mon chat, je ne sais pas ce qu'il m'aurait fait...
Belmort bouillait littéralement sur sa chaise, tandis que Ticha caressait son félin.
— Il a senti que j'étais en danger et chacun sait que les siamois sont des chats extrêmement possessifs, alors il lui a sauté dessus pour me défendre. D'ailleurs, voyez comme il le regarde...
En effet, la bête avait les oreilles tout aplaties et les yeux mi-clos, ne demandant pas mieux que de lui faire sa fête à nouveau.
— Après, il s'est mis à délirer totalement et à traiter ma mère de sorcière et dire que le manoir était hanté...
— Tiens donc ! s'exclama un des policiers.
— Mais c'est la vérité ! Ça, c'est vrai ! explosa Belmort, ne pouvant subir ce traitement davantage. Il y avait un fantôme qui s'appelait Jean-Philippe, qui avait tenté de se suicider, et elle voulait invoquer un démon avec mon pendule et... Et c'est elle qui est entrée dans ma chambre ! vociféra-t-il.
— Un démon ? se moqua l'agent. Et quoi d'autre ? Des séances vaudoues et du spiritisme avec ça?
—Oui ! Exactement ! cria-t-il, au bord de la crise de nerfs. Vous pouvez vérifier ! Il y a plein de livres en bas, et la mère, c'est vraiment une sorcière, tout comme les autres !
— C'est ça ! Et moi, je suis le magicien d'Oz et lui, Merlin l'enchanteur. Bon ! j'en ai assez entendu : on t'embarque, mon vieux.
— Non, les gars ! se défendit Belmort. Arrêtez ! Vous me connaissez trop bien pour savoir que cette chipie vous ment en pleine face !
— Peut-être, rétorqua le flic, qui l'avait déjà vu avec l'escouade des enquêtes spéciales. Mais là, je crois que la nuit a été longue pour tout le monde. Tu viens et tu la boucles.
Il entraîna Belmort dans la voiture pendant que son collègue achevait de prendre la déposition de Simone, qui avait pris le temps de lui expliquer le fonctionnement de son auberge et de sa petite herboristerie. Le policier n'y avait vu que du feu, puisque tout était légal et en règle.
— Vous savez, dit-il, on en voit toujours de toutes les couleurs, les vendredis 13. Ne vous en faites plus maintenant.
Simone le remercia de façon courtoise et brève mais, à la dernière seconde, Ticha l'interpella.
— Euh !... Écoutez, je crois que vous devriez aller jeter un oeil sur l'autoroute, direction est, juste avant la sortie Montée Paiement. Il me semble que j'ai entendu un bruit de ferraille un peu plus tôt. Vaudrait mieux vérifier, non ?
Le policier fut intrigué mais acquiesça tout de même à sa demande.
Bras dessus, bras dessous, Simone et sa fille regardèrent la voiture s'éloigner. Elles savaient qu'elles ne reverraient jamais plus Lucien Belmort.
— Maman, je dois savoir... qu'est-ce que tu lui trouvais, au croque-mort ? Je veux dire, comment tu pouvais le laisser te toucher?
— Tu sais, ma douce, je lui étais redevable d'avoir retrouvé ton père, mais ça s'arrêtait là. Il aurait bien voulu que ça aille plus loin, mais c'était hors de question. Il disait même que je lui donnerais un fils, imagine ! Je suis une sorcière — maintenant tu le sais — et je sentais bien que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Puis, Estelle a eu une sorte de transe en touchant un jour son pendule, et elle m'a fait part de son pouvoir maléfique. Tant que je le gardais près de moi, j'avais une chance de le surveiller. Je devais découvrir comment renverser le sort et l'annuler, comme je l'ai fait.
— Dire que j'ai manqué ça... Mais j'y pense, et le coeur-de-lys dans tout ça?
— Tu sais, cette incantation de protection que j'ai écrite pour toi dans mon livre des ombres ? Je me doutais bien que tu ne la réciterais jamais, alors j'ai ensorcelé ton bijou en pensant qu'il te protégerait, mais tu as eu la brillante idée de le faire porter par ton chat au lieu de le mettre à ton propre cou.
— C'était donc ça... Je comprends pourquoi le pendule n'avait aucun pouvoir lorsque Jazzy était près du croque-mort...
— Maintenant, allons nous coucher. Les filles et moi devons quand même être au Salon à 10 heures et nous devons être en forme pour nos ateliers. À ton réveil, tu me raconteras vraiment ce qui s'est passé, et qui est ce Jean-Philippe.
Geneviève lui fit une moue, l'embrassa sur la joue et se sauva dans l'escalier.
— Et le Maleus aussi ! lança Simone.
— Bonne nuit, maman !
Le chat courait tellement vite que Jean-Philippe eut peur de perdre sa trace. Heureusement qu'il savait où celui-ci allait et qu'il connaissait le chemin. Le tunnel était bien là, toujours aussi mal éclairé Jazzy s'apprêtait à le traverser lorsqu'un cri provenant du manoir, un hurlement sorti tout droit de l'enfer, figea le fantôme sur place. S'il avait eu du sang, il se serait glacé sur-le-champ tellement le cri était désespéré.
Il doit passer un mauvais quart d'heure, le Belmort !
Mais ce n'était pas le moment de se réjouir de son malheur, car il devait remplir sa tâche et accompagner Jazzy jusqu'au bout. Il alla le rejoindre à l'autre bout du passage cycliste.
À la sortie, Jean-Philippe eut le souffle coupé en voyant la scène. C'était presque apocalyptique. Le ciel se teintait doucement de gris rosé, au-dessus du sol du vieux cimetière couvert de givre. C'était le silence total, aucune voiture ne circulant sur l’autoroute. La seule qu'il vit fut la sienne, enfin, ce qu'il en restait. Plus tôt, à la noirceur, il n’avait pas pu voir les détails, mais là... Il ne pouvait détacher les yeux du corps qui gisait à moitié contre le volant et à travers le pare-brise éclaté. Était-ce bien le sien?
Comment ai-je pu faire une chose pareille ?
Il revit le poignet de Ticha, portant la marque d'un désespoir passé, et se traita de con d’avoir cru que c'était la seule solution à son mal de vivre. Ticha... Elle respirait tellement la joie de vivre, la fougue, malgré ses épreuves.
— Ma belle rebelle... Pourrais je te revoir après tout ceci ? dit-il tout haut.
— Ça dépend uniquement de toi, mon garçon, lui répondit une voix familière.
Bunoch ! Il était encore là ! En un éclair, ce que disait le Maleus Maleficum à son sujet lui revint à l'esprit, tout comme les démons, le croque-mort, le pendule, sa mission... Il lui restait encore une petite chance.
— Je crois que ta nuit a été plutôt mouvementée, je me trompe ?
Jean-Philippe s'avança vers la grille du cimetière, près du vieil homme.
— Je sais qui vous êtes et je connais votre histoire. — Eh bien ! Ça fera changement de ceux qui m'ignorent totalement ! Je me demandais... Le siamois, ça lui arrive souvent de se promener avec une chaîne aussi longue à son cou ?
Jean-Philippe l'aperçut, un peu plus loin dans le foin, avec une pauvre petite bête grise entre les pattes. Effectivement, le pendule était en train de se désentortiller et risquait de tomber dans l'herbe.
— Oh, non ! Il ne doit pas tomber là !
Avec horreur, il se rappela ce que le livre des ombres d’Anny disait : si le pendule n'était pas enterré dans un sol béni avant le lever du soleil, il demeurerait maléfique pendant des dizaines et des dizaines d'années encore. De plus, si le pendule perdait contact avec le coeur-de-lys, c'en était fini de l'âme du fantôme !
— Jazzy ! interpella-t-il. Viens ici, mon gros ! Allez, viens me voir !
Mais le chat faisait obstinément la sourde oreille.
— Je crois que ton matou aime mieux son petit déjeuner que de jouer avec toi...
— Bunoch, euh, Monsieur, vous ne comprenez pas ce qui se passe !
En quelques secondes, Jean-Philippe lui expliqua là situation et tenta de lui faire comprendre l'urgence de celle-ci. Le gardien l'écouta attentivement puis consulta une montre-poche dorée qu'il gardait à une chaîne attachée à son pantalon.
— Il me reste quatre bonnes minutes avant que ma garde ne se termine. Ensuite, je devrai partir.
— Parfait ! s'exclama Jean-Philippe. Vous allez pouvoir m'aider, n'est-ce pas ? Il faut que vous preniez le pendule et que vous l'enterriez près d'une tombe, là où la terre est bénie.
— Je suis désolé, je ne peux pas faire ça.
— Quoi ! Mais qu'est-ce qui vous en empêche? Vous voyez bien que moi, je ne peux pas ! Je vais y laisser ma peau !
Bunoch le regarda drôlement et Jean-Philippe saisit l'ironie de ses paroles.
— Je vous en prie, j'ai besoin de votre aide...
— Je comprends très bien, mais vois-tu, mon travail consiste à replacer ce que mon père, le démon Bune, s'emploie si bien à chavirer. Il met la pagaille dans les cimetières et moi, je remets tout en ordre.
— Oui, oui, je sais. Et alors ? s'impatienta-t-il.
— Imagine un peu qu'il tombe sur le pendule... Tu te rends compte de ce qu'il pourrait en faire? Un objet aussi diabolique entre les mains d'un pur démon... Plus jamais personne n'en serait protégé.
Jean-Philippe dut se rendre à l'évidence: le gardien avait raison et les minutes s'égrenaient toujours.
— Qu’est-ce qu'on peut faire, alors ?
Bunoch fixa son regard sur le terrain et la clôture qui ceinturait le cimetière. Une étincelle traversa ses yeux.
— Je sais ! Lors de mon dernier passage ici, la clôture s'étendait beaucoup plus à l'ouest que maintenant, ce qui veut dire que les dimensions du cimetière ont changé depuis.
— Et?
— Même si les limites sont différentes, la terre, elle, est toujours la même. Nous n'avons qu’à enterrer le pendule juste en dehors du cimetière ! Le sol y est tout aussi sacré et jamais mon père ne perdra de temps à saccager ce qui ne se trouve pas dans l'enceinte du cimetière !
— Génial ! Maintenant, dit Jean-Philippe en constatant que le ciel se colorait de plus en plus, allez vite prendre le chat. Vous devez laisser le pendule près du bijou qu'il porte car...
— Ne t'en fais pas pour moi, je suis naturellement immunisé. Héritage paternel...
Le gardien se dirigea vers le siamois, toujours occupé à dévorer sa proie, et le souleva malgré ses protestations. Il lui retira doucement d'autour du cou l'objet envoûté et referma ses deux mains dessus, laissant enfin Jazzy retourner à son repas.
— Éloigne toi, fiston !
Jean-Philippe ne se le fit pas dire deux fois. Tandis que Bunoch revenait vers la grille, le fantôme s'approcha de la carcasse de sa voiture. Il examina son corps ensanglanté, inerte et sans vie, et sentit le désespoir le submerger.
Qu'est-ce que je vais devenir ?...
Bien sûr, il pouvait toujours retourner demander de l'aide à Simone. Il reverrait ainsi sa chère Ticha. Mais la maisonnée serait endormie après cette nuit blanche. Il avait besoin d'une solution et tout de suite.
C'est alors que Bunoch le tira de ses pensées.
— Voilà ! C'est fait ! Tu n'as plus à...
Il fut interrompu par un bruit de sirènes.
Voilà les flics qui arrivent au manoir.. songea Jean-Philippe.
Il vit Jazzy se redresser dans le foin, se lécher les babines et détaler à toute vitesse en direction du tunnel.
— Adieu, mon gros ! Prends soin d'elle !
— Tu sais, tu pourrais le faire toi-même, si tu le voulais...
Jean-Philippe se tourna vers le gardien, sidéré. Comment pouvait-il savoir pour Ticha ? Ah ! oui... son pouvoir.
— Mais je suis mort ! lui rappela-t-il en lui montrant son corps.
— Pas forcément...
Il consulta à nouveau sa montre de poche: plus que deux minutes avant le lever du soleil.
— Comment ça, pas forcément?
— Ton choix, tu ne l'as pas encore fait.
— Mon choix ? Mais le bouquin disait pourtant que dans les cas comme le mien, il n'y avait pas de choix possible. Soit que je meure tranquillement ou soit que je me retrouve quelque part dans les limbes.
— Mais c'est un choix quand même. Par contre, sais-tu ce que je crois ?
— Non...
—Il est clair que tu tiens à la vie, car tu n'aurais jamais eu la volonté d'échapper à l'enchantement du pendule. Si tu avais vraiment voulu mourir, tu te serais laissé aspirer par lui.
— Oui, mais ça ne m'avance pas plus ! Je suis condamné à errer hors de mon corps pour toujours.
— Pas nécessairement...
Bunoch recula de quelques pas et leva les bras au ciel, en psalmodiant des paroles inaudibles. Ce n'était ni du latin, ni même une langue humaine. Soudain, un rayon lumineux fendit le ciel et toucha le sol, juste aux pieds du fantôme ahuri.
— Qu'est-ce que c'est ? bredouilla-t-il.
— Presse-toi, mon garçon. Ça fait partie de mes pouvoirs secrets; soit tu suis le rayon, soit tu retournes dans ton corps et tu profites d'une seconde chance.
Ai-je bien entendu?
— Et si je retourne, ça sera en échange de quoi ? demanda-t-il, sur ses gardes.
— En échange de rien. Je te l'offre de bonne foi; héritage maternel. Dépêche-toi ! Si le soleil se lève, là, tu seras une âme perdue pour toujours !
Pouvait-il vraiment se fier à sa parole? Comment savoir si ce demi-démon ne reviendrait pas lui réclamer de redevance dans vingt, trente, quarante ans ? Après tout, n'avait-il pas du sang qui lui provenait en partie de l'enfer? Et dans quel était allait-il se réveiller? Oh ! et puis, tant pis.
— Moins d'une minute... Qu'est-ce que ce sera ? Malgré cette angoisse intolérable qui le submergeait, au fond de lui-même, il savait.
— J'ai envie d'entendre jouer du violoncelle. Bunoch rit et lui fit signe de se presser.
— Allez, va fiston !
— Je ne vous oublierai jamais, Bunoch ! Comment vous remercier ?
— Va, va ! Le soleil se lève !
Jean-Philippe se hissa sur le capot tout cabossé de son véhicule et se laissa glisser sur le siège. Il écarta les bras, s'enlaça lui-même et, au contact de son corps frigorifié, tout ne fut que brume. Il ne vit pas Bunoch disparaître et n'entendit pas non plus le policier crier à son collègue que la gamine du manoir avait dit vrai.
Après avoir dormi toute la journée du vendredi, Ticha était descendue retrouver Simone et ses invitées, totalement vidées et à plat, qui rentraient de leur Salon de l'ésotérisme. Pour chacune d’elles, les ateliers avaient été interminables : Vais-je trouver le grand amour? Vais-je faire fortune? Suis-, je la réincarnation d'Elvis ? Voilà autant de questions qui avaient meublé une à une les heures où elles devaient démontrer leur talent. Mais le pire fut l’atelier de préparation de potions magiques et de rédaction d’incantations. Les vers rimaient de bien piètre façon et aucune formule n’était assez puissante; l'inspiration n'y était tout simplement pas. Vivement 17 heures, afin de retrouver le calme et le silence du manoir, mais surtout, dormir !
Pendant leur absence, la jeune fille avait eu beaucoup de mal à s’abandonner au sommeil. Après le départ des policiers, elle s’était immédiatement réfugiée dans le confort de son grenier et avait longuement regardé le soleil se lever, convaincue que Jean-Philippe avait réussi à trouver un moyen d'enfouir le pendule au cimetière. Les policiers avaient sûrement repéré sa voiture dans le fossé et fait ramener son corps à la morgue. Qu’adviendrait-il de lui, maintenant ? Aurait-elle un jour de ses nouvelles ? Oserait-elle se rendre à ses funérailles lorsque la chronique nécrologique du journal local annoncerait son décès tragique ? Une photo de lui serait-elle publiée ? Tant de questions, de pensées et de souvenirs se bousculaient dans son esprit...
Finalement, elle se recroquevilla sous ses couvertures et attendit que son fidèle matou vienne se nicher contre elle, avant de lâcher prise. Elle devait refaire ses forces puisqu'une longue discussion avec sa mère était prévue pour le lendemain, enfin, pour plus tard au cours de cette même journée.
Cette discussion eut bien lieu, dans le cachot de Simone, où un lien profond entre la mère et la fille s'était délicatement formé. Bien entendu, celui de la chair et du sang demeurerait pour toujours, mais celui du coeur, de la compréhension et de la confiance mutuelle allait peu à peu prendre la place qui lui revenait.
Malheureusement, Simone ne put dire à Ticha ce que le sort pouvait réserver à son cher fantôme, pas plus que Greta, ni Madame P, dont les pouvoirs étaient désormais remis en question. Estelle, cependant, avait bon espoir puisqu'elle n'avait pas réussi à entrer en communication avec le défunt lors de sa transe. Avait-il trouvé la paix ? Secrètement, sa raison craignait que quelque chose ait mal tourné avec le pendule mais son coeur n'était pas du même avis. Seul le temps saurait le dire.
Le réveil de Jean-Philippe fut lent. Les voix lui semblaient comme de lointains échos, flous et brumeux. Les équipes de l'urgence et des soins intensifs n'en revenaient pas : c'était tout simplement un miracle ! Comment ce jeune homme avait-il bien pu survivre à un tel accident ? La voiture était une perte totale mais lui s'en tirait avec trois côtes fêlées, une fracture du bras droit, une entorse lombaire, des contusions à la tête et une bonne commotion cérébrale. Celle-ci l'avait laissé quatre jours dans le coma. Au cours de sa dernière journée d'inconscience, il était revenu à lui en délirant, furieusement, mettant les infirmières en garde contre un mystérieux croque-mort au pendule maléfique, mais qui ne figurait pas dans le registre de démonologie de la sorcière. Pourtant, les résultats de ses tests sanguins s'étaient révélés négatifs : aucune trace d'alcool ou de drogue... C'était l'impact, voilà tout.
Élyse et Maurice étaient accourus à son chevet, louant le ciel qu'il ne leur ait pas pris leur fils unique. Le père avait entamé un sermon sur la prudence automobile, mais la mère y avait mis fin de façon assez abrupte. Était-elle la seule à avoir entendu le policier dire qu'il n'y avait eu aucune trace de freinage sur la chaussée? Désemparée, elle avait tout de suite saisi la portée de cette information.
— Pour une fois, Maurice, surveille tes paroles ! Ce n'est vraiment pas le moment, lui avait-elle lancé sèchement.
Jean-Philippe avait reçu son congé une semaine après son réveil. L'électro-encéphalogramme avait indiqué qu'il ne garderait aucune séquelle de son accident, et l'orthopédiste lui avait dit qu'il en avait pour six bonnes semaines avec le bras droit dans le plâtre. Heureusement qu'il était gaucher !
Son départ de l'hôpital fut souligné par le personnel, toujours aussi ébahi de la chance qu'il avait eue et de la vitesse avec laquelle il récupérait. On l'avait même surnommé le miraculé du vendredi 13. S'ils savaient... Justement, que savait-il, lui-même ? Toute cette histoire de manoir et de pendule était-elle bien réelle? N'était-elle qu'un après-coup du choc qu'il avait subi? Les détails, parfois, lui échappaient, mais le souvenir de la jeune fille aux cheveux noirs lui semblait tellement réel... Et les chats... Tiens, ne s'appelait-elle pas quelque chose comme Natacha ? Ou était-ce simplement Tacha ? Non ! Ticha, voilà ! Elle s'appelait Ticha ! Mais la fatigue prenait le dessus. Et les médicaments également.
Quant à ce vieux bonhomme à la casquette, Jean-Philippe n'était vraiment plus convaincu de l'avoir rencontré puisque les policiers l'avaient assuré qu'à leur arrivée, il n'y avait absolument personne sur les lieux. Un point demeurait cependant nébuleux : comment l'adolescent avait-il pu savoir qu'ils avaient embarqué un fou furieux qui, lui aussi, criait aux sorcières?
Maurice avait trouvé que le séjour de son fils à l'hôpital était trop court, vu sa condition, mais Élyse avait assuré aux infirmières que son fils serait sous bonne garde. Celles-ci leur avaient conseillé, en cas de problème, de ne pas hésiter à le ramener aux soins intensifs, mais cela les étonnerait; le garçon avait une santé de fer. D'ailleurs, selon elles, il serait tout à fait en forme pour reprendre ses cours.
Aïe ! L'école... Quel dur retour à la réalité ! Jean-Philippe savait ce qui l'attendait dans quelques temps: son intégration dans sa nouvelle classe. Il en aurait vomi d’angoisse, mais d’ici là, il préférait se laisser dorloter par sa mère et la regarder, peu à peu, amadouer son père à son. égard.
Cette aile lui était étrangère, mais il n'eut aucune difficulté à trouver son local. Jean-Philippe sentait son coeur battre à tout rompre. Il était persuadé que les élèves de son nouveau cours de français auraient une fausse perception de lui et, franchement, le contraire aurait été impensable le nouveau qui rapplique avec un bras dans le plâtre et une contusion grosse comme ça sur le front... Il y avait amplement de quoi partir des rumeurs. Son directeur lui avait offert de l'accompagner pour cette première fois et de le présenter, mais ç'aurait été ridicule. À dix-sept ans, il n'avait plus besoin qu'on le prenne par la main. Dans sa bienveillance, monsieur Dubois avait cependant averti le professeur que les dernières semaines avaient été éprouvantes pour son nouvel élève et d'y aller graduellement avec lui.
Ralenti par ses côtes endolories, Jean-Philippe était légèrement en retard. La cloche venait de sonner et la porte était déjà fermée. L'espoir de passer inaperçu venait de s'envoler. Il inspira puis expira profondément, cogna discrètement et entra dans la classe. Denis, le prof, avait plutôt l'air sympathique. C'était déjà ça... Il vint à sa rencontre et lui fit un clin d'oeil, signifiant que tout irait bien. Jean-Philippe jeta un bref regard aux étudiants qui le dévisageaient, mais reporta son attention sur l'enseignant qui lui indiqua une place... presque vacante, au f. nd de la classe, à gauche.
— Tu peux t'installer là-bas, dit-il, puis haussa légèrement la voix, avant de poursuivre :
— Si Mademoiselle veut bien se donner la peine de retirer ses pattes du bureau...
Jean-Philippe descendit la rangée de pupitres et vit la jeune fille en question pousser un soupir de lassitude et déposer lourdement ses grosses bottines noires par terre. Il se sentit soudain défaillir. Ces bottines...
— Les élèves, voici Jean-Philippe Boisvenu. Il sera avec nous jusqu'à...
Mais la jeune fille au fond de la classe n'écoutait plus; elle était figée sur place. Avait-elle bien entendu ? Elle releva aussitôt la tête vers le nouveau en question et, sans le moindre doute, sut que c'était lui, que c'était son Jean-Philippe. Elle réprima tant bien que mal son envie de se jeter à son cou et lui adressa un sourire poli. Mais l'éclat de ses yeux l'avait trahie; c'était le même feu qui animait son regard à lui.
Ticha... Je savais que je ne t'avais pas rêvée...
Il la détaillait avec un bonheur incommensurable, et c'était pareil pour elle, qui admirait ses longs cheveux bouclés tombant sur son front tuméfié. Comme elle brûlait d’apprendre comment il avait réussi à s'en tirer ! Denis jeta un coup d'oeil à son nouvel élève pour voir comment il se débrouillait et fut surpris de constater qu'il avait déjà collé son bureau à celui de Geneviève. Il se dit que dans le fond, c'était parfait puisque la jeune fille était excellente en écriture.
— Alors voilà, votre texte portera sur un thème propice à l'imagination, quelque chose que nous avons tous vécu il n'y a pas très longtemps : le vendredi 13. Allez, à vos crayons !
Instantanément, ils se lancèrent un regard entendu, complice. Sourire en coin, Ticha gribouilla un titre et le montra à Jean-Philippe :
— Le manoir aux sortilèges... Oui, ça commence bien.
— Ça commence très bien.
Mais cela devrait attendre.
— Très bien, dit Denis. Nous pouvons commencer. Comme les examens du Ministère s'en viennent à grands pas...
Protestation générale.
— ... nous allons faire une petite pratique, ce matin. Deux par deux, vous allez me faire une petite rédaction. Nouveau mécontentement général.
— Regroupez-vous, ensuite, je vous donnerai le sujet.
Vous avez terminé OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition
JPL-XP