OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition

JPL-XP · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/4

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OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition

Chapitre 1 · Jean-Philippe était étendu dans son lit, pensif…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Sa réponse eut l'effet d'un coup de massue. Elle demeura un instant muette, hébétée.

— Mais pourquoi vouloir une chose pareille ?

— Laisse faire, tu ne pourrais pas comprendre.

— Qu'est-ce que tu en sais ? Ce n'est pas parce que je vis entourée de chats que je ne peux pas prêter oreille à ceux de ma race, tu sais. Allez, je t'écoute.

Jean-Philippe était tenaillé par l'envie de tout lui raconter, mais avait peur qu'elle le traite d'idiot. Il la vit se diriger vers la fenêtre, celle où reposait la bougie, puis s'installer confortablement sur d'énormes coussins de velours bourgogne.

— Viens, dit-elle, j'ai tout mon temps.

Jean-Philippe sentait qu'il pouvait lui faire confiance. À ce moment, le gros siamois se faufila entre ses jambes et se rendit sur les genoux de sa maîtresse. Il prit place aux côtés de Ludwig qui ne semblait pas s'opposer à cette intrusion.

— Tu sais, je crois que tes chats sentent très distinctement ma présence...

— C'est bien possible ! Ne dit-on pas qu'ils sont les meilleurs amis des sorcières ? Elle lui décocha un sourire en coin et l'invita près d'elle en tapotant un autre coussin, à sa gauche.

— Allez, viens.

— D'accord... déclara-t-il enfin.

Jean-Philippe s'assit et fut surpris de constater que le coussin ne bougea pas d'un centimètre. Il comprit alors pourquoi les marches n'avaient pas craqué lorsqu'il les avait montées.

Il résuma lentement les faits des jours, et même des mois derniers, où il avait constamment senti l'exaspération de son père envers lui, et comment il trouvait difficile de prendre sa place. D'ailleurs, il ne savait pas trop où elle était, cette fichue place. À part les voitures, il n’avait pas d'autre intérêt. Il n'aimait pas l’école, n'avait pas vraiment de copains, et encore moins de petite amie. Il ne se trouvait pas beau non plus. Ticha l'écoutait silencieusement, la tête tournée vers lui, et il était persuadé qu'elle pouvait saisir l'ampleur de son désespoir. Elle avait la mine sérieuse ititais à la fois désolée.

— Je te fais pitié, c'est ça?

— Pas du tout, Jean-Philippe. Je trouve ton histoire plutôt triste. Alors, tu n'as aucun but dans la vie, aucun rêve ?

— Tiens, tu parles comme ton Belmort !

Elle se renfrogna aussitôt.

— Hé ! Ça, ça mériterait une bonne claque ! Je te jure, si tu étais visible...

— C'était pour rire, voyons !

L'atmosphère se détendit un peu.

— Oui... Sans blague, qu'est-ce que tu voulais devenir, quand tu étais petit ? Non, attends ! Au fait, quel âge as-tu ?

— J'ai dix-sept ans.

— Ah ? Moi, j'en ai seize, ajouta-t-elle.

C'était bien ce qu'il pensait.

— D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé jouer « aux autos ». Pour mon huitième anniversaire, mon parrain m'a offert un modèle à coller. Le plaisir que j'ai eu à l’assembler ! Et l'année suivante, il m'a offert une voiture téléguidée, un de ces modèles qui fonctionnent à essence et non à pile. Ça, c'était génial, je te jure ! J'ai toujours adoré la mécanique. C'est ça que je voulais faire.

— Qu'est-ce qui t'en empêche?

— Mon père était pauvre, plus jeune, et il a réussi à payer ses études de dentiste en occupant jusqu'à trois emplois à la fois. Il m'assomme toujours avec la même histoire, style : «Mon p'tit gars, dans mon temps, on devait marcher 200 kilomètres pour aller à l'école et on mangeait juste des patates ! » Tu vois le genre ?

Elle pouffa de rire en acquiesçant.

Il dit que je vais devenir un bon à rien et que je ne donne pas mon cent pour cent... Mais je ne suis pas lui, moi ! Tout ce que je fais n'est jamais assez bon pour Monsieur ! Même quand j'étais petit : minable au hockey, mauvais à l'école, jamais de certificat de mérite, pas d’amis qui venaient à la maison... Imagine un peu si, en plus, j'étais gai ! Mon père est tellement intolérant... Il dit que c'est pour mon bien qu'il me pousse dans le dos comme ça, mais il ignore comment ça me blesse et à quel point je me suis toujours senti comme un raté devant lui ! Tout ce que je veux, c'est qu'il m'aime comme je suis...

Sa voix s'effrita. Il se tut. Ticha lui laissa quelques instants avant de demander, doucement, comment était sa mère, dans tout ça. Elle entendit Jean-Philippe prendre une grande inspiration.

— Elle m'aime bien, c'est évident. Elle est plus patiente que mon père, mais elle se range souvent de son côté. Je crois qu'elle n'aime pas se retrouver entre l'arbre et l'écorce. Elle fait ce qu'elle peut.

— Est-ce qu'elle travaille ?

— Pas question ! Mon père refuse catégoriquement d’avoir une femme qui rapporte du fric à la maison ! C'est lui l'homme, le pourvoyeur, le chef ! En revanche, ma mère fait beaucoup de bénévolat auprès des personnes âgées. Elle a un coeur d'or.

— C'est touchant de t'entendre dire ça d’elle. Tu l’aimes beaucoup, hein ?

— Oui. Elle sera totalement démolie en apprenant mon... accident.

— Accident ! Tu veux dire que tu ne lui as pas laissé de lettre ?

— Non, je ne voulais pas que mon père corrige les fautes au lieu de lire...

— Il aurait quand même pas fait ça, allons !

Il haussa les épaules, ce qu'elle ne vit pas.

— C'est tellement triste quand les gens arrivent à ce point où la mort est le seul recours, la seule issue lorsque le poids de la vie devient insupportable. Pourtant, elle est tellement belle...

Jean-Philippe explosa.

— Ah non ! Tu vas pas me servir cette damnée phrase-là ! Tout le monde s'évertue à clamer que la vie est donc belle, qu'il faut en profiter, gna, gna, gna. Je vais te demander une bonne chose : explique-moi en quoi elle est si belle, tu veux ?

— Euh !...

— C'est ça ! Tu ne sais pas quoi dire parce qu'il n'y a rien à dire ! Tu as écouté les nouvelles, dernièrement? Guerre, pauvreté, pollution, meurtres, drogue, c'est tout ce qu'on entend ! Tout le temps ! Et ce n'est pas tout ! Il faut que tu sois le meilleur, que t'aies de beaux vêtements, que tu sois beau, que tu sois riche... Si c'est ça, ta belle vie, tu peux la garder !

Ticha demeura placide. Aucune réaction. Elle avait seulement baissé les yeux. Au bout d'un moment empreint de lourdeur et de tension, elle cessa de caresser ses chats et étendit sa main gauche vers Jean-Philippe. Il était évident qu'il était au bord des larmes mais qu'il mettait toute son énergie à les retenir.

— Tu as tellement mal que je le ressens jusque dans mes veines, murmura-t-elle.

— Mon père a raison; je ne suis qu'une lavette, un lâche...

— Non, Jean-Philippe. Laisse-toi aller...

Elle entendit alors ses sanglots, humbles et désespérés, et vit, avec stupéfaction, trois de ses chats s'approcher silencieusement et se coucher devant le coussin à ses côtés.

— Tu vois, tu n'avais pas tort; ils savent que tu es là. Ils savent aussi que tu souffres.

— Je dois avoir l'air tout à fait ridicule, oui ! renifla-t-il. Pleurnicher ainsi...

— Pas du tout ! Tu oublies que je ne te vois pas, mon cher fantôme... Pas de spectacle de yeux bouffis, de nez qui coule, de bouche tordue, c'est vraiment dommage, tu sais !

Il pouffa malgré lui.

— Oh ! Est-ce que je ne viens pas de te faire sourire, juste là?

— Ta mère a raison; tu as des dons, dit-il en reniflant encore.

— Du sarcasme ! Eh bien dis donc, il y a de l'espoir ! Elle fit une petite pause puis se hasarda.

— Jean-Philippe, tu ne voulais pas vraiment mourir, pas vrai ?

— ...Non. Je voulais juste que la douleur s’arrête, que cette impression de désert, de désespoir me quitte. Que ça s'arrête... Mais là, regarde dans quel pétrin je me suis mis ! Qu'est-ce que je vais faire maintenant?

— Je ne sais pas trop. On pourrait attendre le retour de ma mère et de sa bande d'hurluberlus et leur demandei leur avis. On va voir s'ils sont aussi bons qu'ils le disent...

— Oui... Je n'ai pas vraiment le choix, j'imagine que c'est une bonne idée.

— Mais bien sûr, tu verras. Sinon, je pourrai lui prouver que ses histoires de sorcellerie n'existent que dans les contes de fée. Mais en attendant, moi, je meurs de faim ! Viens avec moi, je vais me chercher de quoi grignoter et je te fais faire le tour du manoir.

Ils allaient se lever quand Jean-Philippe toussota:

— Euh ! tu sais, ta mère, elle avait raison, finalement... — À quel sujet?

— Pour ton prénom. Tu es douce et généreuse, Geneviève...

Ticha sourit et tourna la tête légèrement, juste le temps qu'il voie que ses joues avaient rosi.

 

Chapitre 2

Elle se dirigea vers le petit escalier de bois, suivie de sa horde de chats mais, juste avant de s'y engager, s'arrêta.

— Ah, zut ! Jean-Philippe, avant de descendre, je dois me changer. Cette damnée cire est toute durcie sur ma robe et je dois l'enlever. Ça ne prendra que deux minutes.

- Pas de problème.

J'ai tout mon temps... ajouta-t-il pour lui-même.

Ticha s'appliquait à dégrafer l'interminable série de petits boutons de sa robe chasuble noire quand elle s'immobilisa soudainement.

— Euh ! Jean-Philippe, tu ne triches pas, d'accord?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ne regarde pas !

— Oh ! Bien sûr, ne t'en fais pas...

Tandis qu'elle continuait de se dévêtir, il ne put s'empêcher de jeter un bref coup d'oeil. Sous sa robe échancrée, Ticha portait un corsage et un pantalon collant noirs. Captivé par cette allure féline, le regard du jeune homme glissa le long de sa silhouette toute en courbes, s'attarda sur ses jambes bien dessinées, puis remonta vers sa poitrine, que la dentelle extensible du corsage avantageait. Le jeune homme lorgna le soutien-gorge pigeonnant que le survêtement cachait à peine. La finesse des bretelles accentuait la délicatesse de ses épaules qui semblaient veloutées sous l'éclairage tamisé du grenier. Une question sortit subitement Jean-Philippe de son état admiratif et il se retourna contre le mur.

— Jean-Philippe, dis-moi de quoi tu as l'air.

— Comment, de quoi j'ai l'air ?

— Bien, dis-moi à quoi tu re-ssembles ! Quel est ton style ?

— Mon style ? Je n'ai pas de style, je suis ordinaire. Ma mère trouve que j'ai l'air d'un écolo en vacances, à cause de mes cheveux.

— Mmm... J'ai toujours eu un faible pour les mecs aux cheveux longs; ça fait poète rebelle... susurra-t-elle.

Une étincelle d'espoir jaillit en Jean-Philippe, pour mourir aussitôt.

Pourras-tu seulement me voir, un jour ? Qu'est-ce que je vais devenir ? songea-t-il tristement.

— Voilà ! Ça vient. Je crois qu'il ne restera pas de marque.

Pendant qu'elle achevait de déloger la plaque de cire et de revêtir autre chose, Jean-Philippe se ressaisit et scruta davantage le grenier. Le havre de la jeune fille contenait une impressionnante collection de disques compacts et de livres.

— Ça y est ! Je suis prête ! annonça-t-elle, vêtue d'une longue chemise-tunique transparente aux reflets bourgogne, ouverte sur son corsage de dentelle noire. Elle avait roulé les rebords de son pantalon laineux noir jusqu'à ses mollets, et chaussé de grosses bottines qui lui donnaient presque un air de pantin.

Mais où va-t-elle dégoter des fringues pareilles ?

Il la regarda déambuler jusqu'à l'escalier et dut s'avouer qu'elle assumait totalement son style. Impossible de l'imaginer attriquée autrement !

— Tu viens ? lança-t-elle joyeusement.

— Je te suis !

C'est ce qu'il fit, imité par Jazzy, Ludwig et le chat gris qui devait être celui que Ticha avait appelé Vitamine.

Enfin, c'est ce qu'il avait déduit puisque le félin en question passait son temps à jouer avec un rien et à courir partout.

En s'engageant dans l'escalier, Jean-Philippe aperçut, dans le coin à gauche de la rampe, un magnifique violoncelle ambré reposant fièrement sur son pied, contre un support de fer forgé. Il émit un sifflement admiratif :

— Eh bien, dis donc ! Tu en joues vraiment?

— Du violoncelle ? Oui, depuis que j'ai sept ans. La musique, c'est ma passion. C'est l'héritage de mon père. On a aussi un très vieux piano, en bas, qui lui appartenait.

— Oui, je l'ai remarqué; plutôt impressionnant !

— Dès que je me serai débarrassée du secondaire, mon objectif est d'aller au conservatoire, dit-elle, tout en descendant vers l'étage au tapis bourgogne. Sur le coup, Jean-Philippe pensa amèrement que ses rêves à lui ne se réaliseraient jamais.

Une fois rendue dans le couloir où se trouvaient les quatre chambres, Ticha lui expliqua que Simone, sa mère, aimait bien l'idée de personnaliser chaque pièce, comme on le faisait dans les auberges de campagne, au lieu de ne leur attribuer qu'un simple numéro, comme c'était le cas dans les hôtels.

— Celle-là, dit-elle, à la hauteur de la dernière porte sur la gauche, c'est celle du croque-mort. Et tant mieux, il n'est pas là.

— Comment sais-tu ça?

— Quand il y est, son satané pendule est suspendu au crochet.

Jean-Philippe fronça les sourcils.

— Il me semblait pourtant en avoir vu un tout à l'heure lorsque je suis monté. Je me trompe?

— Bien, je ne sais pas trop... C'est curieux, j'aurais juré que ma mère et lui étaient ensemble. À moins qu'il ne soit revenu plus tôt, sans que je l'entende ?

— Je suis désolé, Ticha, je ne te suis pas du tout !

— Tu vois, c'est un peu comme un signe de présence. Si le pendule n'est pas là, Belmort n'y est pas non plus. Il dit que c'est son principal outil de travail et il s'en sert pour trouver les disparus qu'on recherche. Je crois qu'il ne s'en sépare jamais...

À ce moment précis, la porte s'entrouvrit. La jeune fille sursauta et jeta un regard furtif du côté de Jean-Philippe, avant de prendre un air assuré. Elle fit mine de passer tout droit lorsqu'une voix éraillée et empreinte de malice retentit.

— Bonsoir, Ticha. À qui causes-tu comme ça? dit l'homme derrière la porte.

— Ticha, c'est pour les amis, je te l'ai dit cent fois. Je parlais à mon chat. Je croyais que tu n'étais pas là; je n'ai pas voulu te réveiller, mentit-elle. Comme tu le vois, il n'y a que Jazzy et moi.

Pourquoi ne lui dit-elle pas que je suis là ? Je croyais qu'elle voulait discuter de mon cas avec les invités... se questionna Jean-Philippe.

Mais jugeant qu'elle devait avoir de bonnes raisons de ne pas le faire, il s'efforça de demeurer silencieux. Pourtant, l'homme n'y crut pas une seconde.

- Allons, tu sais bien que tu ne peux rien me cacher.

Il ouvrit la porte davantage et sortit dans le couloir pour voir qui accompagnait Ticha. Aussitôt, elle eut un mouvement de recul et tenta de conserver son allure décontractée.

— Belmort, tu vois bien qu'il n'y a personne d'autre... D'un geste vif, il lui imposa le silence. Il plissa les paupières et scruta le corridor. De toute évidence, il soupçonnait quelque chose. Immobile, Jean-Philippc le détailla. L'homme avait les cheveux poivre et sel, courts et ondulés, les joues creuses, le nez aquilin et la bouche mince qui laissait voir, lorsqu'il parlait, des dents inégales. Il était maigre et à peine plus grand que lui. Plus il regardait ce Lucien, plus Jean-Philippe était persuadé qu'il sentait sa présence. Il vit que le pendule était au cou de Belmort qui, les yeux ainsi mi-clos, avait franchement l'air diabolique. Celui-ci porta sa main gauche sur le pendule et demanda sournoisement:

— Jeune fille, tu es bien certaine que tu n'essaies pas de me leurrer ?

Elle avait toujours son air suffisant, malgré le fait qu'elle ne souhaitait à présent qu'une seule chose : qu'il retourne dans sa chambre et lui fiche la paix.

— Tu devrais cesser ta chasse aux fantômes, Belmort. Tu vois bien qu'il n'y a personne avec moi. De toute façon, comment se fait-il que tu ne sois pas avec ma mère et sa bande de cinglés ?

Il fit brusquement un pas vers elle et l'empoigna par le bras. Jean-Philippe dut se faire violence pour ne pas lui crier de la lâcher et se ruer sur lui. Il assista à la scène, impuissant et bouillant de colère.

— Lâche-moi tout de suite, vieux salaud ! ordonna-telle en se débattant.

— Prends bien garde à tes paroles, ma belle. Je sais que tu me caches quelque chose et je peux te jurer que je vais le trou...

Il ne put terminer sa phrase, interrompu par le gros siamois qui se mit à cracher et à grogner, le poil hérissé, prêt à lui sauter dessus. Belmort retira sa main du bras de Ticha, tout en regardant le chat du coin de

— Je ne crois pas que ma mère apprécierait un tel comportement de ta part, siffla-t-elle.

— Eh bien, ce sera ta parole contre la mienne. Je n'ai qu'à lui dire que je t'ai surprise à fouiller dans ma chambre et...

— T'es malade ! Elle ne croirait jamais une chose pareille ! Elle sait bien que j'endure ta présence ici seulement parce qu'elle me l'a demandé ! Moins je te vois, mieux je me porte !

Il eut à nouveau un mouvement brusque en sa direction, mais comme le siamois grognait toujours, Belmort se retint. Il inspira longuement et finit par rentrer dans la pièce.

— Puisque tu me dis que tu es seule, je veux bien te croire. Mais souviens-toi que je t'ai à Si tu caches un

garçon dans la maison...

Ticha pouffa d'un rire insulté.

— Là, mon vieux, tu n'y es pas du tout. Maintenant, excuse-moi, j'ai faim.

Hautaine, elle tourna les talons et s'engagea dans l'escalier. À cet instant, la sonnerie du téléphone retentit.

— Je le prends, ce doit être ma mère, dit-elle sèchement.

Belmort regarda avec malveillance la jeune fille disparaître dans l'escalier et fit signe au chat de la suivre, en lui murmurant qu'il n'était qu'une sale bête. Il refàTna la porte avec une extrême lenteur, tout en fixant l'endroit où Jean-Philippe se tenait. Comme le siamois ne bougeait pas, l'homme abandonna et fit enfin tourner son loqirét. Soulagé, le fantôme put enfin aller rejoindre Ticha, le matou à ses côtés.

Au bas de l'escalier, Ticha achevait sa conversation avec Simone, rassurée que tout aille bien au manoir. Elle l'avait informée que les préparatifs pour le Salon avaient pris plus de temps que prévu, qu'ils prenaient un café avant de rentrer pour la cérémonie, et qu'elle ne devait pas l’attendre.

— Au fait, Lucien est là?

— Oui, malheureusement...

— Geneviève, s'il te plaît ! la réprimanda Simone. Tu veux bien aller lui demander de venir au téléphone?

Ticha mit sa main droite sur le combiné et se mit à hurler :

— Belm0000rt ! Téléph0000ne !

Elle esquissa un petit sourire en coin, satisfaite, en remettant l'appareil contre son oreille.

— C'est fait.

— Geneviève, je croyais t'avoir demandé d'aller lui dire...

— Oh... Bien oui, hein? Tss, désolée... Vraiment.

— M-hmm. Écoute, ma belle, je te laisse. Ne te couche pas trop tard, et pas trop de chats dans la maison. C'est bien compris ?

— Bien sûr, Maman !

Elle entendit le déclic lui indiquant que Belmort avait pris le téléphone dans sa chambre et raccrocha aussitôt. Derrière elle, Ticha entendit un murmure.

— C'est moi, je suis ici.

— Jean-Philippe ! Est-ce que ça va? demanda-t-elle à voix basse. Tu vois, je t'avais bien dit qu'il avait quelque chose qui ne tournait pas rond !

— Ticha, je te jure que si j’avais pu...

— Je sais. Ne t'en fais pas avec ça. Mais tu sais, ce soir, il n'est pas comme d'habitude... C'est la première fois qu'il est aussi agressif et qu'il me touche, d'ailleurs.

— Tu dois le dire à ta mère.

— On verra. Viens, ne restons pas ici, allons dans la grange. Ma collation attendra.

Ils se rendirent en silence dans le refuge, où une bonne vingtaine de félins étaient étendus çà et là sur de petits amas de paille. Ticha alluma une lumière jaune, à l'aide d'un long ruban qui pendait au centre de la grange. Les chats s'étirèrent paresseusement et vinrent à sa rencontre, sachant qu'elle allait remplir leurs écuelles.

— Dis donc, tu es vraiment bien installée !

— Oui, je crois que c'est pour cette raison qu'ils restent ici. Ces minets savent bien qu'ils ne manqueront de rien. Si tu les avais vus, cet hiver... Je ne pouvais pas faire autrement que de les nourrir et leur trouver un petit coin au chaud.

— Qu’est-ce que tu feras quand il y en aura trop ?

— Je n'ai jamais pensé à ça, mais pour l'instant, ça va, dit-elle en répandant la moulée dans les bols de métal. Jean-Philippe la regardait faire avec admiration. Elle était tout à fait à son aise, caressant et embrassant les bêtes reconnaissantes. Une fois sa tâche terminée, Ticha s'assit dans une vieille chaise berçante de bois recouverte d'une peau de mouton. Aussitôt, Jazzy grimpa sur ses genoux et se roula en boule contre elle. C'était vraiment une fille étonnante. Elle entonna un petit air d'une voix douce, à peine audible. Le chat était totalement sous son charme. Le jeune homme y succomba également, se surprenant à se demander quel goût auraient ses lèvres s'il y déposait un baiser. Voyant que ses pensées divaguaient, il reporta son attention sur le matou.

— Ça fait longtemps que tu as ce chat-là? s'enquit Jean-Philippe.

— Mes parents me l'ont offert quand j’avais onze ans. On venait de perdre Bouton, notre vieille chatte. Elle avait presque quatorze ans. Ça a été tout un drame; elle était tellement affectueuse... Mais Jazzy a su se faire aimer tout de suite, n'est-ce pas, mon minet? dit-elle en lui grattant le menton. Je le laisse aller à sa guise, car je sais qu'il revient toujours à la maison. Son jeu préféré est quand je lui dis : va chercher les souris ! Il déguerpit tout droit au cimetière !

Le siamois redressa les oreilles mais la chaleur des cajoleries de sa maîtresse l'emporta. Pour la première fois, Jean-Philippe remarqua que le félin portait un bijou à son cou, pendu à un cordonnet noir tressé. Il demanda à Ticha ce que c'était.

— C'est un vieux pendentif qui a appartenu à mon arrière-grand-mère maternelle. On l'appelle le coeur-delys, à cause de sa forme.

Jean-Philippe s'en approcha pour mieux le voir et constata qu'en effet, le bijou, fait de grenat, ressemblait à la fois à un coeur et à une fleur de lys inversée.

— C'est particulier pour un matou, non ?

— Je sais. Ma mère déteste que ce soit mon chat qui le porte, car elle prétend que le collier a une grande valeur. En fait, moi je trouve que ça lui donne une allure encore plus racée.

Le siamois ronronna de plus belle, comme s'il manifestait son accord.

— C'est tout un chat que tu as là.

— Ça oui, et tu as vu comment il déteste le croque-mort ?

— Oh, c'était plus qu'évident ! Tu sais Ticha, j'ai vraiment senti que ton Lucien savait que j'étais là.

— D'abord, ce n'est pas mon Lucien, mais je comprends ce que tu veux dire. Il me donne vraiment la trouille. Il a beau avoir le don de retrouver les disparus, je suis convaincue qu'il y a plus.

— Tu en as déjà parlé à ta mère ?

— Pfff, ça ne donnerait rien; elle est persuadée qu'il est un homme exceptionnel. Tu sais ce qui me choque le plus ? C'est que je crois qu'elle prendrait, en effet, sa parole avant la mienne, comme il a dit tantôt...

Mais voyons donc, tu es sa fille, elle va te croire toi avant de prendre sa parole à lui, non ?

— Je ne pense pas... Si tu veux mon avis, ma mère ne voit même pas que j'existe. Elle est dans ses trucs de magie à la con par-dessus la tête et elle tente de se convaincre que tout va bien.

— Tu lui en veux, n'est-ce pas ?

— J'ai l'impression de jouer à la mère avec elle, sauf que c'est elle, la mère... Oh ! et puis, ça suffit. Je n'ai aucune envie de parler de tout ça. Viens, on rentre.

Ticha s'assura que toutes les bêtes soient dans la grange avant d'en sortir, puis amena silencieusement son siamois dans ses bras, le serrant tout contre elle.

Toi aussi, ma belle, tu caches une douleur.. Je vois clair dans ton jeu.

Ticha refermait les armoires de la cuisine les unes après les autres, n'y trouvant rien d'intéressant. Elle se dirigea vers le frigo, l'ouvrit et demeura devant, immobile, faisant l'inventaire de son contenu. Découragée, elle referma la porte et se tourna vers le comptoir.

— Ah ! Ce que je donnerais pour une rôtie de pain blanc avec du fromage fondu...

— Qu'est-ce qui t'empêche de t'en faire une ? demanda Jean-Philippe, amusé par sa remarque.

— Tu veux rire ? Tu ne trouveras jamais de pain blanc dans cette maison, et encore bien moins de pré-pa-ra-tion de fromage fondu ! Ma mère dit que c'est cancérigène. Ici, fit-elle en prenant un air d'annonceur télé, il n'y a que des choses bonnes pour la santé !

— C'est à ce point-là?

— Oh, oui, crois moi ! Ma chère maman se définit elle-même comme étant une sorcière-grano-écolovégétarienne. Fantastique, non? Pauvre Simone! Si elle savait toutes les poutines que je me tape à l'école, elle ferait bien une syncope !

Ticha opta finalement pour un muffin aux pommes, — de blé entier et bio, bien sûr — et se prit un grand bol de lait, auquel elle ajouta un peu de miel, puis le fit réchauffer au four à micro-ondes. Elle proposa à Jean-Philippe de retourner dans sa chambre et de demeurer silencieux en attendant le retour de sa mère. Ni l'un ni l'autre n'avait envie d'un nouveau face à face avec Belmort.

Ils traversèrent discrètement la cuisine, Jazzy toujours sur leurs talons, alléché par l'odeur du lait chaud et sucré. Jusque-là, personne en vue. Tout allait bien. Une fois en haut de l'escalier, toujours pas de trace de Belmort. Parfait. Ils passèrent devant sa chambre sans perdre de temps et se rendirent au bout du couloir. Ticha monta les trois marches recouvertes de tapis et constata qu'une note avait été épinglée à sa porte. Elle était écrite de la main de Lucien qui l'informait qu'il partait rejoindre sa mère et qu'il rentrerait en même temps qu'elle et les autres.

— Génial, on va avoir la paix, déclara-t-elle à Jean-Philippe, en chiffonnant le bout de papier qu'elle laissa tomber par terre.

— Je pense que tu devrais le mettre au recyclage ! se moqua-t-il.

Elle éclata de rire et le ramassa. Oui, Maman !

Puis, Ticha se tourna lentement vers la porte de Belmort et constata que le pendule n'y était pas. Elle réfléchit, la moue espiègle.

— Tu sais quoi, Jean-Philippe ? Le vieux m'a donné une idée... Viens, je vais t'expliquer.

— À voir la tête que tu fais, je ne crois pas que ce soit une bien bonne idée...

— Tu verras !

Elle s'assura de bien refermer sa porte et monta prendre sa collation en vitesse. Elle but le lait à grandes goulées, tout en laissant Jazzy en prendre de petites gorgées de temps en temps.

Wash... C'est écœurant!

Jean-Philippe se rappela, avec dégoût, qu'il n'y avait pas quinze minutes, il avait eu envie de l'embrasser... Il la laissa engloutir le muffin puis, n'y tenant plus, demanda:

— Allez, maintenant, dis-moi à quoi tu as pensé. La bouche pleine, elle articula du mieux qu'elle put.

— Voilà: le croque-mort voulait dire à ma mère que j'avais fouillé dans sa chambre... C'est exactement ce qu'on va faire.

 

Jean-Philippe n'avait même pas tenté de la raisonner. En fait, l'idée de Ticha était extrêmement attirante, à la fois palpitante et dangereuse. Il ne savait pas combien de temps Simone et les autres mettraient avant leur retour et, bien sûr, il y avait toujours le risque de se faire prendre-la main dans le sac. Mais, tout compte fait, Jean-Philippe n’avait rien à perdre. Au pire, Ticha, elle, se ferait vertement réprimander mais elle avait prévu le coup.

— J'aurai simplement à dire à ma mère que je m'ennuyais, que je n’arrivais pas à m'endormir et que j'ai pensé faire un peu de ménage dans les chambres, voilà tout !

— Et tu crois vraiment qu'elle va gober ça?

— Pourquoi pas ? C'est mon boulot après tout ! Elle me paye pour faire du ménage dans les chambres et j'ai toutes les clés. Ce sera un véritable jeu d’enfant !

— Est-ce que tu as déjà fait ça avant? Je veux dire, aller fouiner dans les chambres pendant que les clients sont à l'auberge ?

— À vrai dire, non, mais lorsqu'ils quittent, je refais leur chambre et je vérifie tous les tiroirs afin de voir s'ils n’auraient pas oublié quelque chose.

— Ça t’arrive de trouver des choses ?

— Bien sûr, presque chaque fois ! Et tout ce que je trouve qui n'est pas réclamé, je le garde dans ma chambre, caché.

— Qu'est-ce que tu fais avec tout ça?

— Rien, c'est juste pour le plaisir. Parfois, j'invente des histoires sur leur provenance, sur ceux qui les ont oubliées là. J'écris ces trucs pour passer le temps. Je ne sais pas si un jour toutes ces pages me serviront à quelque chose, mais on ne sait jamais. J'en ferai peut-être un roman.

— Tu écris ? Wow ! Moi, j'ai des idées plein la tête mais je suis pourri en français... On ferait une bonne équipe ! D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle mon directeur a suggéré... Oh ! et puis non, rien.

Ticha se contenta de sourire. Le corridor s'étendait à leurs pieds.

— Alors, quel est ton plan ?

Elle lui adressa un sourire malicieux.

— On commence par le croque-mort.

Le silence le plus total régnait dans la maison. Ticha tenait d'abord à s'assurer que Belmort était bel et bien parti rejoindre les autres au café. Elle envoya son siamois en éclaireur devant sa porte et, voyant qu'il n'avait eu aucune réaction, s'engagea dans le corridor. De plus, toujours pas de pendule à son crochet.

— Je veux aller dehors pour vérifier que sa voiture n'est plus ici, chuchota-t-elle.

— Pas de problème, dit Jean-Philippe sur le même ton, mais je crois que t'as pas besoin de murmurer...

— Je sais mais c'est au cas où... Il nous a bien eus tout à l'heure, non ?

— Oui, tu marques un point...

Jean-Philippe se souvint qu'à son arrivée, il n'avait aperçu aucune automobile dans l'entrée, ni près de la grange.

— C'est sûr, expliqua-t-elle. Il a l'habitude de la garer derrière la grange. Je me demande s'il ne souhaite pas réduire un de mes chats en bouillie...

— Tu crois qu'il irait jusque là?

— Il les déteste au plus haut point et prétend mêmey être allergique. La belle affaire ! Je ne l'ai pourtant janriai-s vu éternuer ou avoir les yeux rouges. C'est étrange, non? Bon, écoute, je vais voir dehors. Attends-moi ici, je reviens dans une seconde.

Ticha dévala le grand escalier et laissa son copain planté là, toujours aussi étonné de voir à quel point ses chats étaient attachés à elle, puisqu'une fois de plus, ils l’avaient suivie.

Jean-Philippe s’assit sur la première marche, en attendant son retour. Peu à peu, il se sentit engourdi, comme enveloppé d'une chaleur, non pas étouffante, mais plutôt confortable. Il se sentait comme lorsque le sommeil devient irrésistible, inévitable. Cette sensation étrange ne lui était pas inconnue, mais où donc l'avait-il ressentie auparavant? Ah oui ! La lueur... Comme au ralenti, Jean-Philippe tourna la tête et la vit à nouveau, rougeâtre, sous le pas de la porte. Aussitôt, son corps se mit involontairement à quatre pattes et s’approcha de cette lumière envoûtante.

Je vais juste jeter un petit coup d'oeil de plus près...

Il avança sa main droite dans l'aura et fut immédiatement paralysé. La panique s'empara de lui mais il n'avait même pas la force de retirer sa main.

Ticha, je dois appeler Ticha.

Inutile. Aucun son ne sortait de sa bouche. Elle allait pourtant bien revenir ! L'engourdissement cédait maintenant place à une sensation de lourdeur. Il aurait juré que l'air lui manquait, mais c'était impossible: il était un fantôme. Ses idées s'embrouillèrent et il revit en pensée l'autoroute, le cimetière, son père... Quelle gaffe monstrueuse il avait commise ! Il perdait son âme, Jean-Philippe en était persuadé. Puis une nouvelle image s'imposa à celles qui défilaient déjà: une jeune fille au teint pâle, accompagnée d'un gros siamois bondissant de côté et émettant un miaulement épouvantable. La lueur, devenue écarlate, disparut en une fraction de seconde.

— Jean-Philippe, tu es là?

La voix semblait tellement réelle...

— Ticha, aide-moi !

Peine perdue puisqu'elle ne l'entendait pas. L'adolescente demeurait pourtant immobile, aux aguets. Tandis qu'il luttait pour émerger de ce brouillard, Jean-Philippe parvint à relever la tête et entrevit un museau moustachu.

Jazzy... Je dois attirer son attention...

Le chat était déjà devant lui, la queue toute hérissée. Il faut qu'elle le remarque...

Mais l'adolescente ne faisait que s'impatienter, tentant de dissimuler son inquiétude.

— Jean-Philippe, ne joue pas à ça avec moi ! Où es-tu!

De la main gauche, il tenta d’atteindre le matou qui se mit à gémir. À son grand soulagement, Jean-Philippe la vit se pencher vers son chat.

— Qu'y a-t-il, mon gros ? Pourquoi tu t'agites comme ça?

Réunissant toute sa concentration, le fantôme parvint à souffler :

— Ticha, aide-moi...

Les anges soient loués, elle l'avait entendu!

— Jean-Philippe ! Mais qu'est-ce qui s'est passé ! Parle-moi !

— La lumière...

— Quelle lumière, Jean-Philippe ? Je t'entends à peine. Tu me fais peur !

— La lueur, là, sous la porte...

Elle ne voyait rien du tout. Puis cela lui revint vaguement. Ne lui en avait-il pas glissé un mot, plus tôt?

— Jean-Philippe, tu dois reprendre tes esprits — quel jeu de mots ! songea-t-elle — et me dire exactement ce qui s'est passé, d’accord ?

— Je vais essayer... Ticha, je me sens si faible... C'est comme si j'étais aspiré par cette lueur, sa couleur... C'était bien plus fort que la première fois. J'ai revu un tas d’images et tu y étais aussi, avec tes chats.

— Je n'y comprends rien du tout.

Elle réfléchit un moment.

— Écoute : je veux savoir ce que Belmort cache dans sa chambre mais je dois en premier lieu découvrir ce que représente cette foutue lueur que tu as vue. Penses-tu que tu peux descendre avec moi ?

—Je crois que oui, articula-t-il cette fois sans peine. Mes forces semblent être revenues, mais pourquoi faire?

— J'ai besoin de consulter les livres qui se trouvent dans le bureau de ma mère. Viens, ne restons pas là.

— Ticha, attends. Je crois que j'ai le pouvoir de communiquer avec ton chat.

Elle haussa les sourcils, fascinée.

— Pourquoi n'y ai-je pas pensé avant? Il se pourrait que tu aies effectivement quelques pouvoirs surnaturels...

— Comment savoir?

— On a qu’à faire des tests ! Qui sait, tu peux peut-être même traverser les murs ? rigola-t-elle.

Mais il n'avait pas la moindre envie de rire. Son expérience lui avait donné une véritable frousse. Il avait réellement senti son âme le quitter. Puis, Ticha reprit son sérieux.

— Nous devons découvrir ce qui provoquait cette aura. Comme elle émanait de la chambre de Belmort, je suis prête à parier que ça n'augure rien de bon. Viens, on va dans le cachot de ma mère.

— Pardon ? Ai-je bien entendu ? Le cachot ?

— Il s'agit tout simplement de son bureau, mais elle se plaît à faire comme si. Ça te prouve à quel point elle a un grain de sable dans l'engrenage... C'est là qu'elle garde ses grimoires. On y va.

Jean-Philippe descendit aux côtés de Ticha et réussit tout juste à ne pas jeter un dernier coup d'oeil à la porte maudite.

Le cachot se trouvait au rez-de-chaussée, derrière l'escalier, dans l'autre moitié du manoir. En fait, tout le côté gauche de celui-ci constituait les appartements privés de Simone. Sa chambre à coucher donnait sur le devant et son bureau sur la cour arrière, dont l'imposante porte de cèdre était solidement verrouillée. Cette pièce, de toute la maison, était la seule dont Ticha n'avait pas la clé. Seule sa mère y avait accès. Cependant, un jour, en nettoyantla chambre, l'adolescente avait découvert une façon d'y pénétrer mais s'était bien gardée de le révéler à Simone.

C'est là que se trouvait le second foyer et, afin de faire circuler la chaleur qu'il dégageait, Simone avait fait percer un trou en plein centre du mur qui la séparait de ce qui était alors un simple bureau. Simone avait ensuite demandé à une de ses amies, artiste de talent, de lui confectionner un vitrail mesurant un mètre et demi de haut par trois mètres de large, qu'elle installerait dans l'ouverture, permettant à la chaleur suffocante de se dissiper. Il s'agissait d'une véritable fresque multicolore, où se mêlaient fleurs, personnages, étoiles, lunes et soleils. Cette oeuvre, extraordinaire, exigeait un entretien minutieux.

Ce jour-là, Ticha s'appliquait à nettoyer le vitrail lorsque tout à coup, elle sentit une brise sur ses mains. Comme l'air parvenait à passer, le cadre n'était donc pas étanche. Sa main glissa le long de la bordure, tout juste contre la paroi du mur, sans jamais se heurter à aucune vis, ni penture, ni clou. Le vitrail ne tenait donc là que par pression. Il devait assurément y avoir une faiblesse. Ticha poussa délicatement dans les coins afin de voir si elle pouvait le faire pivoter. Ses efforts furent récompensés au troisième coin puisque le haut du cadre bascula vers l'intérieur du cachot, comme un de ces faux murs de bibliothèque qui se tassent pour révéler un passage secret. Par la suite, se hisser sur le muret pour pénétrer dans l'autre pièce n'avait été qu'un jeu d’enfant.

C'est en usant du même stratagème qu'elle y entraîna Jean-Philippe, en prenant soin de remettre le vitrail en place. Son intuition lui suggérait fortement de protéger ses arrières, tant qu'elle n'aurait pas élucidé le mystère qui avait failli avoir raison de son copain. Ticha alluma une bougie.

— Comme ça, dit-elle, si quelqu'un vient, je n'aurai qu’à souffler dessus. C'est plus discret que le lustre.

Elle dirigea la flamme vers le plafond et Jean-Philippe put le voir. Un lustre majestueux, avec ses quatre rangs de petites ampoules en forme de flammes sous lesquelles pendaient d'innombrables larmes de verre.

Lentement, Ticha arpentait les rangées de livres, disposés sur des étagères qui prenaient l'espace de tout le mur du fond. Jean-Philippe en fut ébahi.

— Mais c'est incroyable ! D'où viennent tous ces bouquins ?

— Oh ! Si tu savais ! Chez nous, il s'agit d'une véritable histoire d’amour. Ma mère a conservé tous les livres qu'elle a reçus et achetés depuis sa jeunesse, et même chose pour mon père. Comme ma mère enseigne...

— Ta mère est un prof ? l'interrompit-il, d'un ton presque dédaigneux.

— Relaxe; elle enseigne la botanique. Elle est herboriste. Comment penses-tu qu'elle a développé son goût pour les potions magiques ?

Jean-Philippe se souvint du volume, des bocaux et des plantes qu'il avait vus dans le solarium. Il s'approcha de Ticha et se, mit également à scruter les ouvrages. 'La plupart traitaient de phénomènes surnaturels, de revenants, de magie, de sorcellerie, de pouvoirs des rêves et de clairvoyance. Certains d'entre eux semblaient plus usés que d’autres. L'adolescente poussa un juron, ne trouvant pas ce qu'elle cherchait. Puis soudain :

— Voilà ! s’écria-t-elle.

Elle retira de l'étagère un livre dont la couverture était en cuir brun roux. Il était si épais qu'elle dut le tenir contre elle pour qu'il ne lui glisse pas des mains. La jeune fille posa le livre sur la table puis y déposa la bougie pour ensuite ouvrir le volume. Jean-Philippe fut surpris de constater qu'il n'était pas imprimé mais plutôt écrit à la main, avec de magnifiques enluminures et une calligraphie des plus soignées.

— Qu’est-ce que c'est ? On dirait presque un vieux cahier de notes.

— C'est exactement ça. Ma mère appelle cela son livre des ombres. C'est un recueil de sorts, d’expériences et de traditions. Elle dit qu'il lui a été offert par une de ses cousines qui se dit aussi sorcière, et il paraît qu'il est vieux de près de 125 ans.

— Est-ce qu'elle a écrit dedans elle-même ?

— Oui. Je l'ai étudié en cachette à quelques reprises et elle note tout : les sorts qui réussissent, ses prémonitions, ses visions. Elle a même rédigé une incantation pour faire revenir mon père lorsqu'on n’arrivait pas à le retrouver. Et, comme si j'en avais besoin, il y a aussi un poème pour moi, pour me protéger des forces obscures... murmura-t-elle, en faisant onduler ses doigts au-dessus de sa tête.

— Tu l'as récité ?

— Bien sûr que non puisque je t'ai dit que tout ça, c'était des sornettes !

— Alors, pourquoi cherches-tu dans ce livre?

Pour une fille qui dénigre la passion de sa mère, elle a l'air de s'y retrouver comme rien... enchaîna-t-il pour lui-même.

— Je veux savoir si elle a écrit quelque chose sur son croque-mort et son soi-disant pouvoir, justifia-t-elle. Peut-être qu'on trouvera de l'information à son sujet.

Mais elle avait beau tourner les pages une à une, rien ne faisait référence à Belmort ou à son pendule, et encore moins à la mystérieuse lumière rouge. Cependant, plusieurs des sorts qui étaient inscrits avaient le mérite d'être rédigés avec une poésie recherchée. Ticha aimait les beaux mots et les belles tournures de phrases, et c'est pourquoi elle vouait respect à ce volume singulier. Mais ce n'était pas le moment de s'y attarder. Tout ce qui eût pu lui être utile concernait l'utilisation que l'on faisait des pendules et des cristaux. Ils servaient surtout à méditer et à localiser les objets ou les personnes introuvables. Ça, elle le savait déjà, mais elle ignorait comment on les alimentait, comment on leur donnait leurs pouvoirs.

— Je ne cherche peut-être pas au bon endroit. Quand je pense que ma mère laisse ce démon loger sous notre toit !

— Eh ! C'est ça ! s'écria Jean-Philippe. Et si tu cherchais dans un bouquin sur les démons ? On ne rait jamais !

Ravie, Ticha lui adressa un sourire radieux et rangea le livre des ombres.

— C'est une idée géniale ! J'aurais dû y penser moi-même ! Je suis convaincue que je vais trouver quelque chose dans l'encyclopédie de démonologie, avec tous les frissons dans le dos qu'il m'inspire ! Ce volume-là, ma mère le garde dans un tiroir à l'écart. Elle...

Mais Jean-Philippe ne l'écoutait plus. Un bruit, non, un mouvement dans la chambre de Simone avait attiré son attention. Il y avait quelqu'un dans la pièce ! Furtivement, une ombre passa derrière le vitrail.

— Ticha... murmura-t-il.

Elle ne l'entendit pas, continuant de babiller au sujet des cachotteries de sa mère.

— Ticha, silence ! lui intima-t-il à nouveau, en se rapprochant d'elle.

On venait d'allumer la lumière, là, juste à côté. Merde! Va-t-elle se la fermer!

— Ça y est ! Voici le... Hé !

Continuer : partie 3 sur 4