OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition

JPL-XP · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/4

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OceanofPDF.com Le manoir aux sortileges French Edition

Chapitre 1 · Jean-Philippe était étendu dans son lit, pensif…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Par réflexe, comme s'il avait été de chair, Jean-Philippe se pencha au-dessus de la bougie et souffla sur la flamme... qui s'éteignit. Puis, d'un bond, il se tint derrière Ticha et plaqua sa main sur sa bouche en l'entourant de son bras libre.

Wow ! Comment j'ai fait ça ?

Depuis qu'il avait repris conscience, dans sa voiture, c’était la première fois qu'il éprouvait une sensation physique, mais il ne put y réfléchir davantage. La jeune fille se débattait contre lui.

— C'est moi, c'est Jean-Philippe ! Calme-toi. Regarde ! Tiens-toi tranquille, il y a quelqu'un dans la chambre.

Elle réprima une exclamation et se raidit. À son tour, elle vit l'ombre passer devant le vitrail et reconnut la silhouette de Simone. Ils allaient se faire prendre ! Sentant que la panique s'emparait d'elle, Jean-Philippe lui murmura que tout allait bien se passer et que sa mère n'allait sûrement pas tarder soit à se mettre au lit ou soit à sortir de la pièce. Tandis que son souffle effleurait sa joue, il sentit la respiration de Ticha ralentir peu à peu, sa poitrine se soulevant au même rythme. Contre lui, le corps de la jeune fille se détendit légèrement.

Puis, les yeux toujours rivés sur le vitrail, ils virent une seconde silhouette apparaître. C'était celle d’une petite femme ronde, à la voix rocailleuse. Mais que disait-elle?

Jean-Philippe retira doucement sa main du visage du Ticha et lui dit de ne pas bouger.

— Je vais me rapprocher pour savoir ce qu'elles font. Tu restes bien immobile, d'accord?

Elle hocha la tête. Lorsqu'il s'éloigna, elle sentit à regret la chaleur qui l'avait enveloppée disparaître. Confuse, Ticha se demanda si elle n'avait pas rêvé. Non, elle l'avait bien senti tout contre son dos... Mais comment Jean-Philippe avait-il pu éteindre la chandelle?

Les questions se bousculaient dans sa tête. Elle se trouvait plantée là, dans l'obscurité totale, devant le vitrail illuminé qui la séparait de sa mère. Si par malheur celle-ci découvrait que sa fille avait pénétré dans son antre, oh ! la sainte colère qu'elle lui piquerait ! Mais le souvenir de l'étreinte de Jean-Philippe reprit le dessus. Elle s'était sentie en sécurité entre ses bras et ce tout premier contact intime avec un fantôme l'avait laissée perplexe, à la fois apeurée et excitée. Pourtant, au grenier, elle avait avancé sa main vers lui sans jamais le toucher... Elle voulait comprendre. Elle devait comprendre.

Ticha inspira profondément et se tourna vers les étagères. À tâtons, elle retrouva le livre des ombres et, sachant à peu près quels livres étaient placés à ses côtés, en choisit un au hasard, en souhaitant qu'il traite de revenants et de fantômes. Le plus délicatement du monde, elle le retira de la tablette et le déposa sur la table, sur l'encyclopédie qu'elle avait tout juste eu le temps de prendre avant d’être interrompue. C'est alors que Jean-Philippe revint auprès d'elle.

— Ta mère et ses invités sont tous revenus et ils s'en vont à l'extérieur pour la cérémonie, lui chuchota-t-il. Je crois que Belmort y est aussi. On pourra sortir dès qu'on les verra dehors, par la fenêtre.

— D’accord.

N'ayant pas quitté le vitrail du regard, Ticha vit sa mère enfiler sa robe cérémonielle, qu'elle prit dans la penderie antique, avant de se diriger vers la porte. La lumière s'éteignit enfin. Elle soupira de soulagement et entreprit de rallumer sa bougie quand elle entendit Simone interpeller la petite femme ronde :

— Allez rejoindre les autres, Estelle, je prends mon livre des ombres et je vous rejoins tout de suite !

Son sang se glaça dans ses veines. Elle était faite comme un rat !

— Jean-Philippe, suis-moi ! Grouille !

Pendant que les pas de sa mère traversaient le trop court espace entre la chambre et le cachot, Ticha ramassa la chandelle et les deux bouquins et se hâta vers la fresque vitrée.

Le son des clés retentit derrière l'énorme porte de cèdre. Ticha grimpa sur le muret en poussant, de gestes secs, le coin du vitrail qui pivota enfin. La poignée tourna. Rapidement, la jeune fille passa par l'étroite ouverture et déposa sa charge par terre. Vite ! Remettre le vitrail en place ! Son sang lui battait les tempes. La porte s'ouvrit. Les deux mains à plat sur le verre, Ticha sentit la présence de Jean-Philippe qui l'entourait de ses bras.

— Doucement, on y est... murmura-t-il.

Ensemble, ils remirent le cadre en place, juste au moment où, dans le cachot, l'interrupteur donnait vie au lustre gigantesque.

— Par terre ! ordonna Jean-Philippe, dans un souffle.

Tel un chat, l'adolescente se tapit sans faire le moindre bruit. Elle s'adossa au mur de pierre et retint sa respiration en souhaitant de toutes ses forces que Simone n'ait rien entendu. Une pensée terrifiante l'envahit: avait-elle tout replacé comme il fallait dans la bibliothèque? Pourvu que sa mère ne s’aperçoive pas qu'il lui manquait deux livres...

Toujours debout devant le vitrail, Jean-Philippe regarda Simone aller tout droit là où lui et Ticha se tenaient quelques secondes auparavant. Elle s'empara du volume de cuir bruni, ressortit aussitôt, sans la moindre idée de ce qui venait de se passer sous son nez, et fit tourner la serrure.

Seulement lorsqu'il la vit passer devant la fenêtre, il dit à Ticha qu'elle était hors de danger.

— Tu m'as sauvé la vie ! soupira-t-elle de soulagement.

Elle se releva lentement, en replaçant ses vêtements et ébouriffant ses cheveux, signe qu'elle avait retrouvé son sang-froid, puis ramassa les bouquins demeurés sur le sol, de même que la bougie. Ticha regarda celui qu'elle avait pris à l'aveuglette, satisfaite de constater qu'il portait le titre Ces âmes entre deux mondes.

— Ne traînons pas ici, dit-elle. Profitons du fait que tout le monde soit dans la clairière. Ils en ont pour une bonne heure, sinon plus.

Elle referma la porte derrière elle et regagna le grand escalier de bois, suivie de Jean-Philippe dont la présence chaude ranimait le souvenir d'une proximité nouvelle, troublante. Dans le coin du salon, l'horloge sonna trois coups.

 

Chapitre 3

— Et où étais-tu passé, toi, vilain minou ? N’aurais-tu pas pu m'avertir que quelqu'un venait?

Le siamois, sagement couché au pied de l'escalier qui menait au grenier, la regardait, les yeux mi-clos, ronronnant comme un petit moteur. Ticha lui fit signe de la suixre. Elle déposa son fardeau près de la pile de coussins, W-y étendit elle-même sur le ventre et attira entre ses coudes le moins volumineux des deux bouquins, celui sur les revenants. Cependant, elle ne l'ouvrit pas tout de suite, de toute évidence perplexe, absorbée par quelque chose, comme si un malaise flottait dans l'air. Jean-Philippe le ressentait aussi; ils n'avaient pas parlé depuis qu'ils avaient quitté la chambre de Simone. Excédé, il brisa enfin la glace:

— Bon. C'est moi ou toi qui en parle en premier? Ticha tourna la tête de son côté, toujours muette. Elle ouvrit le livre et consulta la table des matières :

— Je veux savoir comment tu as fait pour souffler sur la bougie. Ce bouquin parle justement de ce genre de phénomènes et...

—Ticha, tu sais très bien ce que je veux dire, dit-il, plus doucement.

Elle s'immobilisa et humecta ses lèvres, le temps de bien choisir ses mots.

— Je veux aussi découvrir de quelle façon tu as réussi à...

— Te toucher ?

— Oui, à me toucher, balbutia-t-elle, en enfouissant rapidement son nez entre les pages, mais déjà Jean-Philippe avait perçu son trouble.

Le sien, au moins, il pouvait le cacher. Voilà maintenant près de deux heures qu'il la connaissait et elle lui avait plu tout de suite, avec son esprit, son style et sa fougue. Même la soif de vivre dont Ticha était animée s'insinuait peu à peu en lui.

Jean-Philippe ignorait totalement ce qui avait pu déclencher ses nouveaux pouvoirs mais une chose était sûre; l'urgence de la situation y était pour quelque chose.

— Que raconte-t-il, ton livre ?

— Je ne sais pas trop encore. Au chapitre trois, on parle de spectres, d'esprits et de fantômes. Allons voir un peu...

Ticha tourna avidement les pages et lut tout aussi vite, en marmonnant. Au bout d'un instant, elle haussa les sourcils et s'exclama :

Haha ! Selon leur définition, tu n'es ni un fantôme, ni un esprit. Tu te situes entre les deux !

— Comment ça, entre les deux ?

— Si tu étais un fantôme, je pourrais te voir, or, je ne peux que t'entendre. Mais si tu étais un esprit, tu aurais pu me toucher bien avant. Et là, ça dit que, souvent, les esprits manifestent leur présence par un transfert d'énergie astrale et que cette énergie peut être ressentie par les vivants, comme une espèce d'aura sensorielle.

— Mais, au début, tu ne m'as pas... perçu avant que je te parle ?

— Non, mais tout à l'heure, oui !

Elle souhaita de toutes ses forces ne pas rougir comme une idiote et se racla la gorge avant de poursuivre.

— Quand on est sortis de la chambre de ma mère, ta présence était toute autour de moi, comme une chaleur. Ça me faisait penser à quelque chose de doux, de réconfortant, comme mon bol de lait chaud...

La voix de Ticha était à peine audible. Les joues enflammées, elle gardait obstinément les yeux rivés à son livre.

— Là, en ce moment, je te sens encore de cette façon, dit-elle encore plus bas.

Jean-Philippe avança une main vers elle et la déposa doucement sur sa joue brûlante. Ticha ferma les yeux.

— C'est aussi comme ça que je te perçois, lui murmura-t-il.

Convaincue qu'il allait l'embrasser, la jeune fille se demanda si les lèvres de son fantôme seraient froides.

Mais le baiser ne vint pas. Ils restèrent ainsi quelques secondes encore, enveloppés par cette émotion palpitante, jusqu'à ce que le siamois décide qu'il était temps de rompre le charme. Il s'étira paresseusement et fourra son museau dans le bouquin.

— Il fait toujours ça quand je lis et c'est pareil pour les devoirs.

Elle inclina la tête et colla son front sur celui de son chat, qui lui rendit sa caresse.

— Bon, un peu de concentration; on n'a pas toute la nuit.

— Justement, y a-t-il quelque chose sur le temps ? Je veux dire, est-ce que je vais demeurer ainsi pour l'éternité, un demi-fantôme qui souffle les bougies et qui communique avec les chats ?

Ticha reprit sa lecture et trouva un passage qui traitait des morts ratées. Apparemment, lorsque le décès était accidentel et violent, la personne trouvait immédiatement la paix, mais il y avait également tout un paragraphe sur les oeuvres inachevées qui poussaient certains à refuser cette paix et à demeurer parmi les leurs. Ici, ce n'était pas le cas : il s'agissait d'une tentative suicide. C'était différent.

— Différent comment ? Parce qu'on souffre, on n'a pas droit au repos ?

— Tu aurais dû avoir un choix soit de partir on ne sait trop où, soit de demeurer dans ton corps jusqu'à ce qu'il meure par lui-même.

— Toute une option ! maugréa-t-il.

Il avait beau réfléchir, Jean-Philippe se souvenait de l'instant où il avait repris conscience, mais jamais il n'avait eu l'impression qu'on lui soumettait un tel choix.

— À l'exception du vieux gardien du cimetière, il n'y avait pas d’ange, pas de lumière divine, rien du tout.

— Attends un peu; quel vieux gardien? Depuis le temps que je rôde là pour m'occuper des chats, je n'ai jamais vu personne dans ce cimetière.

— C'est pourtant bien ce que j'ai vu, enfin, que j'ai cru voir... Il m'a parlé des chats, justement, et il m'a dit quelque chose d’étrange en rapport avec eux. Je ne me souviens plus trop, une sorte de mise en garde. Puis il... il a disparu.

— Pardon ?

— Je sais que ça a l'air bizarre, mais c est là que j'ai suivi ton chat et qu'il m'a mené jusqu'ici.

— Oui, ça, c'est un bon minou... murmura-t-elle en grattant le cou du siamois. Donc, tu aurais vu ce bonhomme, mais rien d'autre?

— Non, rien.

— D'accord. On tentera d'y voir plus clair tout- à l'heure. J'ai trouvé un chapitre qui parle des pouvoirs et des manifestations physiques des esprits. Ça dit que tu as une façon particulière de gérer tes émotions qui se raccrochent encore à ce que tu étais de ton vivant. C'est pour ça que tu n'as pas su tout de suite que tu étais un fantôme. Tu te crois toujours en chair et en os puisque tu peux voir et entendre. Tu me suis ?

— Continue...

— Écoute bien : « La façon de transposer leurs émotions dépend des facteurs qui entourent les esprits au moment où ils les vivent».

Elle marqua une pause pour réfléchir.

— Je crois que je comprends : ce sont les émotions fortes qui te donnent des pouvoirs ! On va faire un test. Tourne une page de mon livre.

Jean-Philippe avait beau s'appliquer, rien à faire. Le papier était aussi immobile que le plancher. Pourtant, il croyait fermement le sentir entre ses doigts.

— Tu vois, reprit Ticha, en ce moment, tu es tout à fait calme; il ne se passe rien. Pas de pouvoirs. Tandis que tout à l'heure, dans le cachot, nous étions paniqués tous les deux, alors c'est remonté à la surface, et là, tu as pu éteindre la chandelle et pousser le vitrail avec moi !

— Oui, c'est plutôt logique.

Et si tu savais toute l'émotion quand j'ai caressé ta joue...

Mais cela, il le garda pour lui. D'ailleurs, Ticha avait déjà deviné.

Jean-Philippe était rassuré d'en savoir davantage sur sa curieuse situation. Bien sûr, toutes les réponses n'étaient pas encore trouvées, mais dès que la cérémonie de Simone et ses invités serait terminée, Ticha pourrait les chercher avec elle.

— Peut-être même qu'Estelle sera d'un bon secours. Elle se dit médium. Imagine ! Moi, je ne suis rien du tout et j'ai mon propre petit fantôme !

— Et les autres invités, qui sont-ils ?

Elle s'assit en tailleur sur ses coussins.

— Il y a Madame P, une clairvoyante attriquée à la gitane, qui vient au moins une fois par mois pour la soirée horoscope que donne ma mère. Elle partage sa chambre avec Greta, une espèce de voyante, elle aussi, qui dit se passionner pour les maisons hantées. Elle prétend avoir « nettoyé » plusieurs châteaux en Europe, ainsi que de vieilles prisons d'ici, datant du début de la colonie. Elle se vante d'avoir une renommée internationale mais je crois que sa vraie passion, c’est tout d'abord le fric. On paie cher pour les services de madame...

— Oh ! Excusez donc !

— D'ailleurs, elle aime bien exhiber les liasses de billets qu'elle a toujours dans son sac. Je te jure, un de ces jours, elle tombera sur un bandit et hop ! Partis, les beaux dollars !

Jean-Philippe se contenta de sourire.

— Ensuite — elles, je les aime bien — il y a les jumelles, Anny et Daisy, deux vieilles Anglaises tellement adorables ! Elles cassent le français avec un accent british, mais elles se débrouillent très bien. On les croirait tout droit sorties d'un téléroman tellement elles ont leurs petites manies, avec leurs vêtements de soie et de dentelle, et leurs bijoux formidables.

— Sont-elles également voyantes ?

— Non, elles seraient sorcières. Crois-moi, elles sont assez excentriques pour en être de vraies ! Elles disent descendre d'une longue lignée de femmes très puissantes et vivent toujours selon les enseignements traditionnels wiccans.

— Les quoi ?

— La magie blanche. Elles célèbrent des sabbats, des esbats et tout le tra-la-la, et ont une admiration sans bornes pour Dame Nature. Je les trouve tout de même charmantes et elles m’adorent. Anny est convaincue, comme ma mère d’ailleurs, que j'ai moi aussi le fameux pouvoir... dit-elle lentement d'une voix basse. Mais ça, tu sais ce que j'en pense.

— Elles n'ont peut-être pas tort...

Elle grogna puis ajouta:

— Et, finalement, il y a notre super croque-mort.

— Oui, j'étais en train de l’oublier, celui-là.

— Moi aussi.

Tout à coup pensive, Ticha jeta un coup d'oeil à l'encyclopédie de démonologie.

—Crois-tu vraiment que Belmort pourrait se trouver là-dedans ? demanda-t-elle, sans quitter le livre des yeux.

— Il n'y a qu'une façon de le savoir.

Le volume reposait sur ses genoux, imposant et intimidant. Ticha connaissait passablement son contenu pour l'avoir déjà feuilleté, et le seul fait d'imaginer que Belmort pouvait avoir un lien quelconque avec les êtres qui y étaient décrits l'horripilait.

— Tu ne l'ouvres pas ? demanda Jean-Philippe.

— Oui, oui...

— Qu’est-ce qu'il y a?

— Rien... Jusqu'ici, j'ai toujours cru que ces personnages venaient tout droit du folklore ou de légendes stupides. Mais là, c'est une autre histoire...

— Pourquoi ?

— Admettons qu'on trouve effectivement quelque chose à son sujet, ça voudrait dire que ma mère avait raison tout ce temps, sur la magie et tout ça. De plus, si Belmort est un démon, qui sait les dangers qui nous guettent avec lui allant et venant à sa guise dans la maison?

— Ticha, honnêtement, je crois pas que ce soit le cas, mais on peut toujours jeter un coup d'oeil. Si jamais ton Lucien...

— Ce n'est pas mon...

— Ça va, ça va, mais si jamais il figure dans le livre, on aura qu’à aller trouver ta mère et lui ouvrir les yeux. C'est tout !

— Tu as raison. Et, de toute façon, ne crois-tu pas qu'elle le saurait déjà? Elle connaît sa bibliothèque par coeur, à l'endroit comme à l'envers, alors elle aurait fait le lien il y a longtemps déjà, non?

— Exactement. Maintenant vas-y, ouvre-le.

Ticha passa les doigts lentement sur la couverture de tissu usé, portant l'inscription Maleus Maleficum gravée au centre. À peine l’eut-elle entrouvert que le siamois se mit à cracher.

—Dis donc, tu ne trouves pas ça étrange qu'il ait la même réaction que lorsqu'il est en présence de Belmort?

— Oh ! Arrête !

Elle en avait la chair de poule. Le chat alla se tapir dans l'autre coin de la pièce, derrière le violoncelle, sans cesser de gronder. Lentement, Ticha scruta l'index afin de voir si le nom tant haï en faisait partie.

— Veux-tu bien me dire où ils ont pêché des prénoms comme ça ? Ils peuvent bien être des démons, avec des noms pareils !

Elle en énuméra quelques-uns : Abigor, Agnan, Arioch, mais pas de Lucien, ni de Belmort. Il n'y avait que Lucifer qui se rapprochait phonétiquement, mais cette perspective lui semblait impossible. C'était trop tordu.

Jean-Philippe se remémora péniblement son expérience douloureuse avec la lueur rougeâtre, et sa conviction que le sinistre personnage cachait quelque chose se renforça.

— Et s'il avait un autre nom que celui sous lequel il se présente ? suggéra-t-il. On peut regarder si l'un de ces démons lui ressemble. Qu'est-ce que tu en dis?

— C'est une idée, mais je crois que je l'aurais remarqué avant.

— Qu'est-ce qu'on a à perdre ?

— Bon, c'est d’accord.

Une à une, Ticha tourna les pages de l'ouvrage qui lui rappelait un peu le livre des ombres, version horreur. Tout y était : maléfices, invocations et même une petite histoire de la démonologie. Jean-Philippe constata, non sans surprise, que le royaume des ténèbres possédait une organisation hiérarchique assez complexe. Sous l'égide du Grand Malin se trouvaient des princes, des ministres, des intendants et chacun avait sa spécialité, que ce soit la guerre, la torture, la vengeance ou autre ignominie. Jean-Philippe n'en crut pas ses yeux lorsqu'il lut que certains d'entre eux s'employaient à enseigner la géométrie, l'astrologie et les mathématiques, et que l'enfer avait aussi ses cuisiniers et ses comptables.

Toute une bande de durs! songea-t-il.

Jean-Philippe réprima un fou rire en imaginant une créature à la chair violacée et purulente, tête difforme et cornue, et crachant le feu. Ah ! oui, une belle tête de vainqueur avec ses yeux injectés de sang derrière de petites lunettes rondes, crayon à la main, en train de pitonner frénétiquement sur une calculette et jurant contre son satané bilan qui ne balançait pas. Il ne manquait que la cravate et le veston brun...

Ticha tournait toujours les pages et était rendue à la section illustrée où, en ordre alphabétique, on présentait les démons un à un, sous leur forme démoniaque et humaine, ainsi que leur occupation. Mais soudain, Jean-Philippe poussa un cri de surprise. Ou était-ce d'effroi:!'

— C'est impossible... bredouilla-t-il d'une vdiX blanche.

— Quoi ?

— Quoi ? Mais réponds !

— Là ! C'est lui ! C'est le vieux gardien du cimetière... Ticha écarquilla les yeux, incrédule et médusée.

— Tu es sûr?

— Oh, oui ! C'est bien lui, il n'y a pas de doute ! Mais que fait-il là-dedans ?

— Calme-toi, je vais lire...

Elle dut inspirer profondément et se racler la gorge avant d'entreprendre sa lecture.

— Le gardien se nomme Bunoch. Il est le fils d'une mortelle et de Bune, un démon qui hante les cimetières et s'amuse à déplacer les cadavres, faisant des casse-tête avec les ossements. Sa mère aurait été séduite par Bune, une nuit où elle était allée enterrer illégalement son chien. En la voyant, le démon aurait été ému par l'amour démesuré qu'elle portait à sa bête et aurait pris sa forme humaine pour s’approcher d'elle. Il souhaitait la consoler, mais... c'est allé beaucoup plus loin. De leur union est né Bunoch. Il est donc mi-démon, mi-humain. Comme son père, il hante les cimetières mais ne profane pas les tombes. Au contraire, il les entretient. Ça doit lui venir de sa mère...

— Et que fait-il d’autre ?

— ...Rien. Il garde les cimetières. C'est tout. On dit qu'il serait âgé de près de 350 ans et qu'il a, toujours comme sa mère, un respect peu commun des animaux.

Jean-Philippe revit la horde de chats autour du bonhomme et sut que les écrits disaient vrai.

— A-t-il des pouvoirs ?

— Oui. Il peut se manifester sous sa forme mi-démoniaque seulement les soirs sans lune et le reste du temps, il mène une vie plutôt secrète, en retrait. C'est une sorte d’ermite qui ne fréquente personne à cause de sa condition particulière. On prétend cependant que sa moitié démoniaque lui assurerait la vie éternelle. Voilà, c'est à peu près tout.

— Donc il n'est pas dangereux ?

— Je ne pense pas, non. Attends ! Selon le livre, Bunoch aurait la capacité de voir l'invisible. Qu'est-ce que ça veut dire ?

Jean-Philippe se rappela un instant sa brève rencontre avec le gardien.

—Si ma mémoire est bonne, c'est un peu ce qu'il me disait. Quelque chose du genre : la nuit, tous les chats sont gris, qu'il ne faut pas se fier aux apparences.

Il réfléchit à nouveau.

— Et tu sais quoi? Je crois qu'il ne faisait pas que ressentir ma présence. Je crois qu'il me voyait réellement.

Ticha retint un soupir en se demandant si elle-même aurait un jour cette chance.

— Alors, c'est clair, reprit-elle. Et ça me donne une idée... Si on allait le chercher, ce Bunoch, pour qu'il puisse se trouver face-à-face avec le croque-mort? Nous saurions tout de suite s'il cache ou non quelque chose.

— Ce n'est pas bête mais comment va-t-on l'attirer ici ? Nous ne pouvons pas prendre le risque de sortir et de rencontrer ta mère.

Ticha marqua une pause, tout en fixant le volunie. Lentement, un sourire naquit sur ses lèvres. Elle releva la tête et Jean-Philippe vit ses yeux briller de malice.

Ça y est! Un autre plan tiré par les cheveux...

— O.K., je suis prêt. Qu'est-ce que tu suggères? Le sourire de l'adolescente s'agrandit.

— C'est un démon : on va l'invoquer.

En relisant le passage qui traitait des invocations, Ticha constata qu'il lui manquait plusieurs des objets nécessaires au rituel et à son succès. La première chose à faire était de disposer cinq bougies rouges au sol, en forme de pentacle, et de mettre entre chacune d'elles un cristal de quartz sacré. Cinq, également.

— Bien sûr, j'ai ça dans ma poche, tiens ! avait-elle maugréé.

Puis, elle devait créer un cercle magique avec un couteau cérémoniel, que les sorcières appellent un athamé, tout autour du pentagone formé par les chandelles et les cristaux, afin de contenir l'énergie du démon. Mais avant de réciter l'incantation, elle devait utiliser un pendule au-dessus d'une rose des vents pour localiser Bunoch, et se placer face à ce point cardinal avant de l'invoquer. Des bougies, elle en avait à profusion, mais pour ce qui était des cristaux, d'un pendule et d'un athamé : niet.

— Jean-Philippe, nous n'avons pas le choix. Nous allons devoir nous procurer ces objets dans les chambres des invités. Nous devons faire vite; il est déjà quatre heures et ils ne vont plus tarder à rentrer.

— Es-tu sûre de ton coup ?

— Tu as peut-être une meilleure idée ?

— Non...

Jean-Philippe savait pertinemment qu'il devait à nouveau parler avec le gardien. Il avait des questions à lui poser et il était convaincu que Bunoch saurait lui donner les réponses, et ce, pas juste au sujet de Belmort. Ticha alla dans son armoire prendre les cinq bougies rouges et les déposa au centre du grenier de manière à former les cinq pointes d'une étoile.

— Voilà qui sera déjà prêt. Bon, maintenant, allons-y.

Elle prit son fidèle Jazzy dans ses bras et lui murmura de demeurer sagement près d'elle. Il se mit à ronronner et à enfouir son museau au creux du cou de sa maîtresse, qui bâilla. La fatigue la tenaillait, mais l'adrénaline avait pris le dessus. Jamais elle n'avait vécu une nuit aussi exaltante. Ticha jeta un coup d'oeil par l'une des deux petites fenêtres donnant sur la clairière, au fond de la cour.

— Parfait. Ils y sont toujours puisqu'on voit les lueurs de leur feu. Ne perdons pas de temps.

À nouveau, une chaleur enveloppante la saisit lorsqu’elle descendit l’escalier. Son fantôme la suivait.

Ticha inséra la clé dans la serrure et tourna la poignée de porte de La Marmite, la première chambre sur sa droite, celle où logeaient les jumelles anglaises. À peine celle-ci fut-elle ouverte, qu'une épouvantable bouffée d'encens lui monta aux narines.

— Pouah ! C’est toujours aussi écoeurant ! Comment font-elles pour ne pas suffoquer, là-dedans ?

Elle entra tout de même dans la pièce joliment décorée à l’ancienne avec des courtepointes, des draperies de dentelle, un superbe miroir sur pied et deux lits traîneau en érable. Tout, dans cette chambre, indiquait qu'elle était habitée par des sorcières : un petit autel avait été dressé sur une table basse, un balai de paille artisanal reposait contre le mur, entre les deux lits, et un lampion odorant brûlait au pied d'une sculpture à l'effigie de la lune et du soleil, symboles de la Déesse et du Dieu wiccans. Bien qu'encombrée de plusieurs valises, la chambre était exceptionnellement en ordre, très propre. Aussi fut-il facile de trouver l'athamé et les cristaux. Le couteau, au manche d'argent décoré de petites pierres marines, se trouvait juste à côté de l’autel, et les cristaux, eux, dans une boîte à chapeau octogonale. Comme elle en contenait une bonne vingtaine, Ticha ne prit que les cinq dont elle avait besoin pour son rituel, et rangea son butin dans un sac fourre-tout.

— Il ne manque que le pendule et je sais qu'elles n'en possèdent pas. Les jumelles utilisent une sorte de petite pyramide de verre bleu pour méditer et localiser ce qu'elles cherchent.

— Peut-être que les autres en ont un? suggéra Jean-Philippe.

— On sait très bien que oui en ce qui concerne le croque-mort et sans doute en a-t-il quelques-uns de surplus, mais je n’ai nullement l'intention d’aller me mettre le petit orteil dans sa chambre. Allons plutôt voir dans la chambre d'en face.

— D’accord.

Le pentacle était la pièce où logeaient Greta et Madame P. Quel désordre incroyable ! C'était toujours pareil avec ces deux-là. Après leur départ, Ticha en avait pour deux bonnes heures à tout remettre en place. Elles y apportaient de la nourriture sans jamais prendre garde aux miettes ou aux fonds de tasses cernés par une dernière gorgée de café non bu. La poudre du maquillage de Madame P laissait une couche presque opaque sur la coiffeuse tellement elle s'en appliquait et la fenêtre, elle, devait demeurer ouverte toute la journée afin d'éliminer les dernières traces de son parfum de «matante », ainsi qualifié par l'adolescente.

Mais Greta était de loin la reine des traîneries. Ticha était convaincue que la voyante laissait ses vêtements étalés sur la chaise berçante uniquement pour que l'on voie qu'ils portaient une griffe. Et ses chaussures : nombreuses, toutes plus affreuses les unes que les autres, et dont certaines paires avaient l'extrémité si étroite qu'on pouvait se demander comment un pied humain pouvait s'y glisser. Le pire était que Greta payait le gros prix pour se chausser !

— Avec tout ce fric, elle devrait plutôt se payer un styliste, fit-elle remarquer à Jean-Philippe, qui trouva sa remarque totalement digne d'une fille.

— Peut-être, mais je me demande bien ce qu'elle doit penser de tes grosses bottines... lança-t-il pour la piquer un peu.

— Tssst ! Elles sont correctes, mes bottines, et tu n’as pas à défendre les méchants ! Tu sais, c’est inné pour une fille de critiquer le mauvais goût des autres !

— Je vois bien ça ! Allez, c'était juste pour rire un peu... Trouves-tu ce que tu cherches ?

— Non... Pas le moindre pendule en vue. Tu sais, rigola-t-elle, je me demande si elles sauront que je suis venue fouiner dans leurs affaires, avec leur don de voyance...

À son tour, Jean-Philippe gloussa.

— On va voir chez Estelle ?

— On va voir chez Estelle.

Le balai était une petite chambre fort accueillante, avec son lit en érable surmonté d'une couette énorme, ramenée de Belgique et offerte à Simone par sa grand-tante Marie-Jeanne. Le bas des murs était lambrissé de blanc, et une tapisserie à délicates fleurs jaunes en égayait le haut. Estelle adorait cette chambre, baignée de lumière, qui faisait face au sud.

Jean-Philippe se demanda comment ce devait être de vivre dans cet univers presque exclusivement féminin, lui qui n'avait que sa mère, dans son entourage immédiat, à titre de représentante de la gent délicate. Son père aurait-il eu une attitude différente envers lui, s'il était né de sexe féminin ? Et s'il avait eu une petite soeur, au lieu d'être fils unique ? Voilà autant de questions qui étaient vouées à demeurer sans réponses... Chassant la vague de tristesse qui s'apprêtait à déferler sur lui, Jean-Philippe reporta son attention sur sa copine, absorbée par ses recherches encore vaines.

Ticha eut beau ouvrir les tiroirs, regarder dans le coffre de cèdre au pied du lit de même que dans la petite table de chevet, c’était peine perdue. Estelle ne semblait pas non plus posséder de pendule. La jeune fille poussa un soupir de découragement.

— J’aurais dû m'en douter, dit-elle. On dirait un mauvais scénario; tu sais, le genre où tu n'as d’autre choix que d'aller te jeter toi-même dans la gueule du loup?

— Oui, j'ai la même impression que toi... Il ne nous reste qu'une seule chose à faire, n’est-ce pas ? demanda Jean-Philippe bien malgré lui et, à voir la déconfiture de Ticha, il sut qu’elle pensait la même chose que lui.

C'est bien ce que je craignais...

L'adolescente s'assura que tout avait été correctement remis en place puis referma la porte. Après avoir vérifié qu'elle fut bien verrouillée, comme elle l’avait fait pour les deux autres, elle s’adossa un moment au chambranle, déposa son fourre-tout contre le mur, leva son regard vers la porte sombre devant elle et le fixa sur le crochet auquel aucun objet n'était suspendu. Elle sentit son pouls s'accélérer et dut faire un effort pour ne pas abandonner son projet saugrenu sur-le-champ. Jean-Philippe n'eut aucun mal à percevoir son anxiété et son malaise. S'il avait eu le choix, il se serait contenté de retourner tranquillement au grenier et attendre que Simone et les autres reviennent à la maison. Il était terrifié à l'idée de se trouver à nouveau prisonnier de cette lueur mystérieuse. Et que ferait Belmort s'il les prenait la main dans le sac ? Finalement, Ticha brisa ce trop lourd silence.

— Jean-Philippe, tu restes près de moi, c'est promis ?

— Bien sûr...

Immédiatement, elle sentit le contact rassurant de l'étreinte de Jean-Philippe autour de sa taille. Il remonta ensuite le long de son dos, pour s'attarder un instant sur ses épaules, puis glissa ses doigts sur les bras de la jeune fille, pour qui cette proximité était grisante. Forte de le savoir auprès d'elle, Ticha traversa le corridor, son siamois sur les talons.

Au froid contact de la poignée, Ticha dut faire appel à tout son courage pour la tourner. Son siamois fit aussitôt le dos rond, la queue toute hérissée. Jean-Philippe lui jeta un bref coup d'oeil de travers, lui intimant par télépathie de rester tranquille.

Tous les sens de l'adolescente étaient aux aguets. Y avait-il quelqu'un de l'autre côté de la porte ? N'était-ce pas sa mère, là, qui venait de rentrer? Est-ce qu'une des flammes des bougies du corridor ne venait pas de vaciller à presque s'éteindre ? Non. C'était le calme plat, mais son imagination faisait du 200 à l'heure. Jean-Philippe perçut son anxiété et tenta de la détendre en lui chuchotant:

— Si ma mémoire est exacte, c'est bien toi qui parlais de mettre du piquant...

Ticha n'émit qu'un faible grognement puis tourna enfin la poignée et avança lentement la tête dans l'embrasure. Noirceur totale. Elle prêta l'oreille en retenant son souffle. Aucune respiration ni ronflement. Qui sait? Belmort avait peut-être ce défaut qui aurait trahi sa présence endormie ? La voie semblait libre. Il devait être 4 h 30, elle aurait alors à faire vite. Ticha pénétra enfin dans la pièce obscure. Son échine fut parcourue par un frisson des plus désagréables.

— Jean-Philippe, tu es toujours là? lui chuchota-t-elle.

— Oui, juste derrière toi, répondit-il sur le même ton. D'ailleurs, elle sentait toujours sa présence, mais de l'entendre la rassura davantage. Le chat, qui n'avait pas cessé de gronder sourdement, hésitait toujours à suivre sa maîtresse. Celle-ci fit quelques pas de plus dans la chambre.

— Tout semble beau; on peut y aller. Eh ! que ça pue, ici ! Il y a une petite lampe de chevet juste devant: je vais l’allumer puis nous pourrons prendre un de ses pendules et déguerpir au plus vite. Cette odeur de tabac me lève le cœur !

Ticha fit encore deux pas et allongea la main gauche afin de trouver la lampe en question. Cette fois, Jazzy osa pénétrer à demi dans la chambre sans toutefois cesser de gronder, et s’assit contre la porte entrouverte, pendant que sa maîtresse pestait tout bas.

— C'est bien la dernière fois que je tente d'invoquer un démon, et ce Bunoch ferait bien mieux de nous apparaître ! Il ne sera pas dit qu'on s'est donné tout ce mal pour rien ! Et où est-elle, cette damnée lampe?

Tandis qu'elle cherchait à tâtons, le cliquetis d'une chaînette retentit dans l'autre coin de la chambre. Ticha s'immobilisa d'un coup sec. Horrifiée, elle vit la lampe sur pied s'illuminer, dévoilant un Belmort effroyablement posé, satisfait de lui-même, assis, une jambe croisée, dans sa chaise de style renaissance.

— Tss, tss, tss... fit-il en hochant la tête. Mademoiselle serait-elle somnambule ?

Le ton de sa voix était faussement amical. Tout dans la posture nonchalante de l'homme inspirait la crainte. La faible intensité de la lampe créait des ombres sur son visage et lui donnait des airs de... croque-mort. Le siamois siffla, cracha et gronda férocement, sans que Belmort n'en soit intimidé. Il déposa ses mains sur les accoudoirs, décroisa la jambe pour enfin se lever, toujours avec ce sourire en coin diabolique.

— Alors, jeune fille, cette explication, elle vient?

— Lucien, je...

Elle dut ravaler sa salive. Son esprit était incapable de lui pondre une excuse convenable. D'ailleurs, elle savait pertinemment qu'il ne la croirait pas; il en avait déjà trop entendu.

— Que dira ta chère mère lorsqu'elle apprendra que tu fais de la magie noire, hein?

— J...je ne sais pas de quoi tu parles... balbutia-t-elle.

— Ah non ? C'est peut-être ceci que tu cherches ?

Belmort plongea la main dans une petite pochette de sa veste sans manche et en retira une longue chaîne dorée, au bout de laquelle pendait le pourquoi de la présence de Ticha dans cette chambre.

— Viens le prendre, si tu le veux... susurra-t-il, tout en s'approchant d’elle.

Sans décrocher son regard de celui de l'intruse, il se mit le pendule autour du cou et le caressa du bout des doigts. Aussitôt, Belmort ferma les yeux, inspira violemment et rejeta la tête en arrière. Son sourire infâme s'accentua. Une alarme dans la tête de Ticha lui hurlait de sortir de là immédiatement, mais elle était clouée sur place. Lucien ramena son regard sur elle.

— Le pendule... tu sens son pouvoir? Et tu sais ce qu'il me dit ?

Sa voix éraillée devint dure :

— Il me dit que tu n'es pas seule, qu'une âme toute fraîche est avec toi, et ce n'est pas celle de ton chat stupide !

Il cria soudain un mot étrange :

— Clauditei!

Avec effroi, Ticha regarda Belmort étendre son bras droit vers la porte qui se referma d'un coup sec et projeta violemment son chat à l'extérieur de la chambre, contre le mur. La colère l'emporta sur la surprise.

— Jazzy ! hurla-t-elle. Espèce de salaud ! Si jamais tu l'as blessé...

— Oh! Des menaces ? Et qu'est-ce tu pourrais bien faire, dis-moi ? demanda-t-il en avançant davantage.

— Je t’avertis, ne me touche pas !

— Désolé de te décevoir, ma chérie, mais ce n'est pas toi qui m'intéresse, c'est ton petit copain invisible. Comment s'appelle-t-il déjà? Ah oui ! Jean-Philippe, c'est bien ça ?

— Va te faire voir ailleurs ! Je ne crois pas aux fantômes.

— Vraiment ?

Il était maintenant à sa hauteur et la toisait de bas en haut, tel un rapace. Elle n’avait aucun jeu, son dos étant plaqué contre la porte. Dégoûtée, Ticha sentit la main noueuse de Belmort courir le long de son cou et il eut l'audace de la descendre près de sa poitrine. Elle tenta de se débattre mais il l'écrasa du poids de son corps.

— Ça suffit ! Lâche-la tout de suite !

Une force s'attaqua à Belmort et le projeta contre le lit. Il se releva sans peine et ricana triomphalement.

— Je le savais...

Jean-Philippe n’avait qu'une envie : lui remettre son poing à la figure. De l'autre côté de la porte, aucun signe de vie du siamois. Si seulement il avait pu aller alerter Simone ! Ticha fut prise de panique. Quelle ironie cinglante que de constater qu'invoquer Bunoch était dorénavant inutile...

— Jean-Philippe, tu n’aurais pas dû, il ne devait pas savoir !

— Trop tard, intervint Belmort. Et maintenant, je vais enfin obtenir ce qui m'était destiné...

Il mit une fois de plus ses doigts autour du pendule, en inspirant de façon saccadée. Aussitôt, sous le regard horrifié de Ticha, la lueur dont lui avait parlé Jean-Philippe naquit du coeur même de l'objet maléfique, faible, au début. Le fantôme tenta de s'en éloigner le plus possible et voulut fermer les yeux, mais il était évident que le croque-mort n'hésiterait pas à s'en prendre à Ticha s'il n'obtenait pas ce qu'il voulait. Il lui fallait gagner du temps. Comme si Ticha avait lu dans ses pensées, elle demanda:

— Comment ça fonctionne, ton truc ?

Le vieux tomba dans le piège.

— Impressionnant, non ? Le pendule déniche d'abord une âme souffrant du mal de vivre. Avec vous, les ados, rien de plus facile : tous une bande d'enragés et de soi-disant mal-aimés qui s'apitoient bêtement sur leur sort ! La lueur emprisonne cette âme et la garde dans le pendule. Ensuite — c'est bien connu, les contraires s'attirent — si je veux utiliser son pouvoir pour retrouver les disparus, je n’ai qu’à laisser cette énergie négative me guider vers son opposé, soit l'énergie positive que dégage l'aura des personnes disparues, décédées ou non, qui elles, n'ont aucun souhait de mort. Et à moi la gloire et la reconnaissance ! Tu me suis ? demanda-t-il a Ticha.

— Pas très bien, non.

— C'est pourtant simple comme un jeu d’enfant, ma pauvre fille : le pendule agit comme un aimant. Il est attiré par l'énergie que dégagent les âmes torturées. Lorsqu'il détecte une telle aura, il y réagit et c'est alors que cette teinte tout à fait merveilleuse émane du pendule, dit-il en effleurant le pourtour rougeoyant du pendentif. Son pouvoir d'attraction est si fort que ces pauvres âmes se laissent simplement aspirer par lui. Au début, elles s'engourdissent, puis elles s'abandonnent totalement à ce faux bien-être que la lueur leur procure. Finalement, la lueur les aspire et emprisonne leur essence au coeur du pendule.

Saisissant toute l'ampleur de cette magie noire, Jean-Philippe comprit pourquoi le pendule avait eu une telle emprise sur lui. En fait, s'il se laissait envoûter, il ne serait ni plus ni moins qu'une monnaie d’échange servant à accroître la gloire de Belmort. les élus, les choisis, avons cette habileté de détecter ce flux vital. Sache aussi que notre réputation n'est plus à faire, et ce, depuis des lustres ! Au fait, tu savais que certaines familles s'endettaient pour faire appel à mes services ?

Cette fois, c'en était trop.

— Et tu t'en vantes, en plus ! explosa Ticha. Peut-on savoir ce qui arrive à tous ces malheureux que tu fais prisonniers ?

— Bof... Ils y trouvent leur propre éternité, mais peu importe puisqu'ils sont à mon service... dit-il d'une voix lasse.

— Mais c'est abominable ! hurla-t-elle, révulsée. Tu es pire qu'un assassin !

— Allons, allons ! Il y a toujours un prix à payer pour faire le bien... Sans cela, je n'aurais jamais retrouvé ton père. Est-ce là toute la reconnaissance que tu as pour moi?

Ticha avait également compris le manège diabolique de Belmort. Elle refoula du mieux qu'elle pût l'envie de lui cracher au visage et l'enjoignit sournoisement à poursuivre, souhaitant que son fantôme trouve un moyen d’échapper au maléfice.

— C'est bien ce que je pensais, dit-elle. Toi, tu n’as pas véritablement de pouvoirs... C'est du tout cuit dans le bec puisque c'est ton bidule qui fait tout le sale travail à ta place !

— Oh, mais détrompe-toi, petite morveuse ! Sache que tous les hommes de ma lignée ont ce don. Toute cette énergie n'est pas perceptible par tout le monde ! Seuls nous, pendant que Belmort déballait ses secrets obscurs à Ticha, Jean-Philippe arpentait toujours les murs de la pièce afin de trouver une brèche, une autre porte ou toute autre issue qui lui aurait permis de s'échapper et d’aller chercher du renfort. Il avait les émotions à fleur de peau — si l'on pouvait dire — et n’avait aucun mal à transférer son énergie dans ses mains. Une question lui traversa l'esprit en un éclair : s'il se concentrait suffisamment, serait-il capable de reprendre sa substance, de retrouver une solidité semblable à celle qu'avait alors son corps ? Toute cette énergie... Émerveillé, le fantôme constata qu'il distinguait parfaitement les détails du mur de pierre, mais le pendule y fut sensible aussitôt.

Continuer : partie 4 sur 4