OceanofPDF.com Un Avenir a Conquerir French Edition

Cross Caroline · Chapitre 11 sur 14

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Chapitre 10

 

— Veux dire au'voir à Belle.

— Je sais, mon chou. Ne t'inquiète pas, je vais la trouver. Elle est bien quelque part.

Jessy détourna les yeux du visage anxieux de l'enfant pour consulter sa montre. Si elles ne partaient pas maintenant, elles allaient se retrouver en pleine heure de pointe, dans les embouteillages, et elles risqueraient d'arriver en retard chez Margaret. Tout le monde les attendrait pour se mettre à table. Mais ce n'était pas seulement par politesse qu'elle était pressée. Elle avait réellement hâte d'y être.

Certes, Chloé était un ange, et elle ne pouvait rêver mieux que la compagnie de Shane. Mais elle n'était pas mécontente de voir un peu de monde. Cela lui ferait sans doute le plus grand bien. Les autres invités étaient des collègues enseignants accompagnés de leurs conjoints, et elle était impatiente d'entendre parler de ce que chacun avait fait cet été, d'évoquer la rentrée prochaine, de leur présenter Chloé.

Pourtant, elle savait qu'il serait vain de tenter d'expliquer cela à Chloé. L'enfant ne quitterait pas la maison sans sa satanée poupée. Aussi le mieux était-il de ne plus penser à l'heure et de tâcher de se concentrer pour la retrouver au plus vite.

Jessy prit une profonde inspiration et s'efforça de se remémorer ce que Chloé et elle avaient fait durant la journée. Et aussitôt, cela lui revint. — Je reviens tout de suite, dit-elle à l'enfant. Et sans plus attendre, elle courut jusqu'à la salle de bains. Elle poussa un soupir de soulagement en y découvrant Belle, posée à côté de l'une des vasques, d'où elle avait « regardé » Chloé se faire coiffer tout à l'heure. Après s'être emparée de la poupée, elle revint dans le salon, où le visage radieux de la petite la récompensa de ses efforts. — Belle ! s'exclama-t-elle, comme si son amie en plastique manquait à l'appel depuis plusieurs jours et non une demi-heure.

— La voilà ! Et elle va très bien, lui dit Jessy en la lui tendant. On peut y aller, maintenant? — D'ac', répondit Chloé avec un sourire jusqu'aux oreilles. — Merci, mon Dieu, soupira Jessy. Elle jeta un dernier regard à la pièce pour vérifier qu'elle n'avait rien oublié, attrapa son sac et les affaires de Chloé puis se baissa pour la prendre dans ses bras. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir, la sonnerie du téléphone retentit.

— Oh non ! Ce n'est pas vrai ! s'exclama-t-elle. Décidément, il était écrit qu'elle allait passer une heure dans les embouteillages. — J'en ai pour une minute, d'accord? dit-elle à Chloé. — D'ac', dit l'enfant, imperturbable. Jessy traversa la pièce au pas de course et décrocha le combiné.

— Allô!

— Salut. C'est moi.

C'était Shane. Comme par enchantement, son irritation disparut. Mais que lui voulait-il ? En dépit du changement dans leur relation, il n'était pas du genre à téléphoner juste pour bavarder. Lorsqu'il appelait, c'était en général pour une raison précise.

Les mots qu'il prononça le lui confirmèrent. — Je voulais juste te dire que, finalement, je rentrerai dîner ce soir.

— Ah bon?

Aux dernières nouvelles, il avait prévu d'assister à un match de football.

— Oui. Neal Larsen, le type qui a les places, m'a appelé tout à l'heure pour annuler. Il a un empêchement de dernière minute.

— Oh. Eh bien, j'espère que ce n'est pas trop grave. Et je suis désolée que tu rates ce match. — Cela ne fait rien. Tu veux que je m'arrête en chemin pour prendre quelque chose à manger? — En fait, j'étais sur le point de sortir. — Ah bon? dit Shane après avoir marqué une pause. — Oui. Margaret Keogh, l'une des profs de mon établissement, organise un barbecue. Elle a invité quelques membres de l'équipe ainsi que leur famille. — Je vois.

— Je voulais t'en parler, hier soir, mais tu es rentré si tard que j'ai oublié.

Cette fois, le silence à l'autre bout du fil se prolongea quelque peu.

— Je vois, finit par répéter Shane. J'imagine que tu emmènes Chloé ?

— Bien sûr.

A son tour, elle marqua un temps d'hésitation. Après tout, même s'ils étaient convenus qu'ils restaient libres de faire ce qu'ils souhaitaient chacun de leur côté, elle décida qu'elle pouvait bien faire une exception pour une fois. — Tu sais, tu peux venir, si tu veux, lui proposa-t-elle. Il y eut un nouveau silence, comme si Shane réfléchissait à ce qu'elle venait de dire.

— Oh, je ne préfère pas. Tu es sur le départ, et je ne serai pas là avant une heure. Vas-y.

Ravalant sa déception, elle consulta sa montre, consciente des minutes qui s'écoulaient. — Dans ce cas je ferais mieux d'y aller avant qu'il y ait vraiment trop de circulation. Je t'ai laissé un mot, avec le numéro de téléphone.

— Parfait.

— On ne devrait pas rentrer trop tard. — Très bien.

— Alors, passe une bonne soirée. — Oui. Toi aussi.

Il raccrocha. Lentement, Jessy reposa le combiné. Sans doute était-ce le fruit de son imagination, mais sur la fin, elle avait trouvé Shane un peu... sec. Troublée, elle passa en revue leur conversation pour essayer de déterminer si elle avait dit quelque chose qu'elle n'aurait pas dû. Certes, elle avait failli aux « règles » qu'ils avaient établies d'un commun accord en lui proposant de venir. Mais il ne pouvait tout de même pas lui en vouloir pour cela... Haussant les épaules, elle décida d'oublier cet incident. Il serait toujours temps, au cas où son intuition se confirmerait par la suite, de recoller les morceaux. A présent, elle commençait à être vraiment pressée et elle n'allait pas laisser d'hypothétiques problèmes diplomatiques lui gâcher la soirée. — Allez, viens, mon cœur, dit-elle en retraversant la pièce. On va aller s'amuser un peu.

Shane poussa sans ménagement la tondeuse à gazon jusqu'à l'abri de jardin. Cette satanée machine avait bien choisi son jour pour rendre l'âme, transformant ce qui aurait dû être un samedi matin plutôt agréable en une demi-journée de travail harassant. A deux reprises, il s'était rendu dans le magasin de bricolage du coin pour y chercher des pièces détachées. Il s'était écorché les doigts sur le moteur et sa chemise était maculée d'huile. Sans parler de son jean qui était couvert de traces vertes à cause de l'herbe coupée.

Maintenant, il n'avait plus le choix : il allait devoir attendre lundi matin pour louer les services d'une entreprise d'entretien de jardins. Sinon, il pouvait aussi choisir de faire bétonner tout le périmètre... Il ouvrit grand la porte, et laissa échapper un soupir de soulagement en sentant l'air frais de la climatisation lui emplir les poumons. Il entra, et se raidit aussitôt en voyant Jessy attablée au comptoir de la cuisine. — Salut, lança-t-elle avec un sourire joyeux. Il se rendait compte que c'était injuste, mais son irritation n'en fit que croître. Elle avait l'air si nette et fraîche dans sa chemise jaune pâle et son short d'un blanc éclatant, alors que lui avait chaud, transpirait et était à bout de nerfs.

— Salut, Jess, rétorqua-t-il sèchement. Il referma la porte et se dirigea vers la cuisine. Une boisson fraîche le calmerait peut-être. Jessy mit de côté le journal qu'elle était en train de lire. — Tu as trouvé, finalement, ce qui n'allait pas avec la tondeuse ?

Voilà un sujet qui n'était pas susceptible de le mettre dans de meilleures dispositions.

— Oui. Tu avais raison et, moi, j'avais tort, dit-il d'une voix tendue. Il s'agissait finalement du filtre à air et non du système d'allumage.

Il ouvrit d'un geste brusque la porte du réfrigérateur, en sortit une canette de Coca, l'ouvrit et en but une longue gorgée. Il était bien conscient de ne pas se montrer très poli, mais c'était plus fort que lui. En fait, sa mauvaise humeur, qui remontait à la veille au soir, devait être due au fait qu'il avait manqué le match des Mariners. — Tu as faim ? demanda Jessy, changeant sagement de sujet. Je t'ai préparé un sandwich. Il est sur une assiette, dans le réfrigérateur.

Il entendit le bruit du tabouret qu'elle repoussait et se retourna.

— Je vais le chercher, dit-il d'une voix cassante, n'ayant pas la moindre envie qu'elle s'occupe de lui. Elle se rassit, tout simplement.

— D'accord.

Le silence s'installa, oppressant. Shane alla chercher son assiette et la porta jusqu'au bout du comptoir. Il ôta la protection de Cellophane et prit un paquet de chips dans le placard.

Bon, très bien. En fin de compte, peut-être n'était-il pas seulement furieux d'avoir raté ce match. Peut-être en voulait-il aussi un peu à Jessy, à cause de cette soirée à laquelle elle s'était rendue, la veille. Non pas que cela l'ennuie qu'elle soit partie. Non, ce qui lui était intolérable, c'était qu'elle n'ait pas pris la peine de lui proposer de venir avant d'y être pour ainsi dire obligée. Pourtant, il savait fort bien qu'il ne pouvait rien dire. En tout cas, pas après l'insistance qu'il avait mise à lui expliquer qu'il ne fallait pas qu'ils attendent quoi que ce soit l'un de l'autre, et qu'ils ne devaient pas se considérer comme un couple. Force était pourtant de reconnaître qu'au moment où il lui avait dit cela, il pensait que c'était elle qui attendait le plus de leur relation, et non l'inverse... Jamais il n'aurait cru qu'elle pourrait le prendre au mot et continuer à mener sa vie comme s'il n'en faisait pas partie. Jamais il n'aurait cru que le fait de se sentit-exclu le mettrait dans un tel état.

Un sourire ironique effleura ses lèvres. « Et alors, Wyatt, ne serais-tu pas en train de te faire prendre à ton propre piège ? »

— Shane?

— Quoi ? demanda-t-il, lançant à Jessy un regard courroucé.

— Il y a quelque chose qui ne va pas ? Il ne manquait plus que cela ! Voilà qu'elle semblait vouloir se lancer dans une explication.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler. — Je parle de ton comportement.

— Eh bien, qu'a-t-il, mon comportement ? — Oh, je t'en prie, dit-elle, sans détacher son regard du sien. Tu m'as à peine dit un mot quand je suis rentrée hier soir. Et depuis ce matin, tu m'évites. Chaque fois que j'essaie de te parler, soit il faut que je te tire les vers du nez, soit tu me hurles dessus.

— J'étais très fatigué hier soir, répondit-il, sur la défensive. Et aujourd'hui, j'ai plein de trucs à faire. Elle n'eut l'air aucunement impressionnée. — En tout cas, tu n'étais ni trop fatigué ni trop occupé pour me faire l'amour, que ce soit hier soir ou ce matin. N'avait-elle donc rien trouvé de mieux que de lui rappeler qu'il se comportait comme un obsédé sexuel ? —- Et alors?

— Alors ? Ton attitude aurait-elle un rapport avec le fait que je suis allée chez Margaret, hier soir? — Pas du tout, répondit-il d'un air buté. Qu'est-ce qui te fait penser cela ?

— La manière dont tu te comportes, insista-t-elle. Et le fait que tu avais l'air un peu tendu au téléphone, hier. — C'est faux.

— Quoi qu'il en soit, je veux que tu saches que je me sentirais mal si je t'avais blessé sans le savoir. — Écoute, n'en parlons plus, veux-tu ? — Je ne peux pas.

— Comment ça, tu ne peux pas ? — Je ne peux pas, c'est tout ! s'exclama-t-elle, sans même prendre la peine de masquer son exaspération. — Ah oui ! Eh bien, d'accord ! Mais dans ce cas, sache que le week-end prochain, je dois me rendre au mariage des Martinson. Au départ, je voulais te demander de m'accompagner. Mais depuis hier soir, je n'en ai plus du tout envie. J'ai bien compris que tu n'avais aucune envie qu'on nous voie ensemble !

— Comment ? s'écria-t-elle, les yeux ronds d'étonnement. Tu crois vraiment que je ne veux pas aller à ce mariage avec toi ?

— Dis-moi la vérité, Jessy.

— Attends une seconde, Shane, dit-elle, secouant la tête. Je veux être sûre de bien comprendre. Tu m'en veux parce que je ne tiens soi-disant pas à t'accompagner à un mariage auquel tu ne m'as même pas conviée. Et la raison pour laquelle tu es si sûr que je ne viendrai pas, même si tu ne me l'as pas demandé, c'est que je ne t'ai pas tout de suite proposé de m'accompagner chez Margaret. Alors même que tu avais déjà quelque chose de prévu de ton côté... Avoue qu'il y a tout de même de quoi se poser des questions.

Formulé ainsi, cela semblait effectivement ridicule. Malgré tout, il croisa les bras sur sa poitrine, fit un très gros effort pour garder la face, et répondit : — Eh bien... parfaitement.

— D'accord, je vois.

Jessy lui adressa un long regard indéchiffrable et acquiesça lentement. Puis ses lèvres se mirent à trembler. Elle tenta de maîtriser son trouble, mais en vain. Et finalement, plaquant une main sur sa bouche, elle détourna rapidement le regard.

— Jess?

Seigneur, il ne supporterait pas de la faire pleurer.

Elle le regarda de nouveau et ne put se retenir plus longtemps. Otant la main de son visage, elle se mit a glousser.

— Je suis désolée, Sh... Shane, bredouilla-t-elle, Mais reconnais que...

Les gloussements se transformèrent en un véritable fou rire.

— Que c'est assez drôle de t'entendre le dire à voix haute, comme cela.

C'était la meilleure ! Elle trouvait cela drôle. Shane la fixait, incrédule. Il ne savait pas s'il devait se sentir soulagé ou offensé.

Pourtant, très vite, ce fut le soulagement qui l'emporta. A la différence de Marissa, dans une pareille situation, Jessy ne s'était mise ni à pleurer ni à pousser de grands cris. Il n'avait pas l'habitude de cela.

Cela dit, il avait appris à connaître Jessy, et il savait qu'il n'était pas pour autant tiré d'affaire. Confirmant son intuition, elle se mit à le regarder d'un air interrogateur. — J'attends, lança-t-elle.

— Tu veux vraiment me l'entendre dire ? — Oh, que oui.

— D'accord, si tu insistes. Je m'excuse... — Non, Shane, l'interrompit-elle d'une voix calme. Ce n'est pas ça que je veux entendre. Il la regarda un moment, se demandant s'il avait bien entendu. Puis, lorsqu'il'comprit ce qu'elle voulait, il sentit une vague de soulagement doublée d'un élan d'affection si puissant qu'il mit Un moment avant de pouvoir parler. — Très bien, finit-il par dire. Voudrais-tu, s'il te plaît, m'accompagner à ce mariage ? — J'en serais très heureuse, répondit-elle avec un sourire. A présent, l'incident était clos. Ce n'était pas plus difficile que cela. Et soudain, Shane se mit à respirer plus librement.

*

* *

— J'adore les mariages, déclara Jessy gaiement, en lançant un regard à la demi-douzaine de demoiselles d'honneur qui se tenaient en rang serré sur l'estrade. Elles étaient toutes vêtues de robes d'organdi couleur lavande, à la jupe ample et aux manches ballon, et ornées de nœuds de satin pourpre à la taille et au col. Shane était assis à côté d'elle, sur l'une des banquettes qui bordaient la salle de réception, décorée de somptueux bouquets de fleurs.

— Oui, grommela-t-il. Quant à moi, je me demande bien en quelle autre occasion un groupe déjeunes femmes, par ailleurs sans aucun doute intelligentes et tout à fait à la page, seraient disposées à se produire dans des robes qui les font ressembler à de gros bonbons. — Allons, elles ne sont pas aussi horribles que tu veux bien le dire. Et je te signale que je possède moi-même pas moins de trois tenues très similaires à celles-ci. — C'est vrai ? dit Shane avec un grand sourire. Ça tombe bien, je suis un vrai fan d'Autant en emporte le vent.Tu pourras les porter de temps en temps, pour me faire plaisir ?

Jessy secoua la tête.

— Tu peux toujours rêver ! Elles me donnent l'air d'une petite fille qui aurait pris des hormones de croissance. — Je vois, dit-il en gloussant. Alors je te propose autre chose. Que dirais-tu de faire juste semblant d'en porter une ? Ce serait encore mieux.

— Et qu'est-ce que j'y gagnerais ? lui demanda-t-elle d'un air provocateur.

Il fit semblant de réfléchir, puis se pencha vers elle et murmura :

— Je pourrais faire semblant d'être un chevalier et te laisser jouer avec mon épée ?

— Shane ! s'exclama Jessy en riant. Elle lui donna une petite tape sur le bras.

— Comment peux-tu dire des choses pareilles ? Décidément, ses craintes avaient été infondées. Elle avait tant redouté que cette soirée constitue pour lui un rappel douloureux de son propre mariage et de la tragédie qui avait endeuillé son existence.

Depuis le début de la cérémonie, les seuls moments de malaise étaient intervenus au moment de l'échange des consentements, et lorsqu'ils avaient suivi la procession sur le parvis de l'église. De nombreux regards s'étaient alors braqués sur Shane, tandis que plusieurs convives étaient venus lui dire qu'ils se réjouissaient de le voir accompagné. Et, bien qu'il ait semblé calme et serein, Jessy avait bien senti qu'il devenait de plus en plus tendu. Mais à présent, plus le temps passait, plus il paraissait content d'être là. Sans doute les mets délicieux qu'on leur avait servis et le Champagne qui coulait à flots y étaient-ils pour quelque chose.

En y réfléchissant bien, Jessy n'était pas seulement contente pour lui, mais aussi pour elle-même, car cela représentait un nouveau signe encourageant montrant que leur relation reposait sur des bases solides. Et c'était important, car il lui était de plus en plus difficile d'ignorer les sentiments qu'elle nourrissait à son égard.

Désormais, il lui fallait bien admettre que lorsqu'elle avait accepté de les taire, elle n'avait pas su ce qu'il lui en coûterait. Ce n'était qu'avec un peu de recul qu'elle avait constaté que dissimuler ce qu'elle avait sur le cœur constituait une épreuve très difficile à supporter. Assez bizarrement, c'était leur dispute concernant la soirée qu'elle avait passée chez Margaret, la semaine précédente, qui lui avait ouvert les yeux. A cette occasion, elle s'était rendu compte que se comporter comme Shane le désirait, plutôt que de suivre son propre instinct, risquait de les blesser tous les deux. Ce jour-là, elle avait pris conscience qu'il devenait urgent de lui dire la vérité. — Te voilà bien silencieuse, tout à coup, dit Shane, l'arrachant à ses réflexions.

— J'étais juste en train de me dire que tu étais très élégant, répondit-elle, détaillant du regard son costume trois-pièces bleu marine à la coupe parfaite, et sa chemise blanche qui mettait si bien en valeur son teint mat et ses cheveux noirs.

— Si quelqu'un est élégant, c'est toi, rétorqua-t-il en hochant la tête.

Son regard glissa sur sa longue robe de soie bleu pâle parfaitement ajustée.

— Ce sont des bas que tu portes, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il.

— D'après toi ? répondit-elle avec son sourire le plus coquin.

Une fois de plus, Shane ressentit ce mélange de tendresse, d'affection, d'amusement et de désir qu'elle lui inspirait de plus en plus souvent. — Nom de nom, Jessy. Tu me tues. — Je m'y efforce, répondit-elle en souriant. Se rapprochant de lui, elle pressa délibérément son genou gainé de soie contre sa jambe tout en tendant la main vers son visage. Du pouce, elle caressa le coin de sa bouche. — Tu as un peu de sucre, là, expliqua-t-elle devant son regard interrogateur.

Puis elle porta son pouce à ses lèvres et le suça sans quitter Shane une seconde des yeux. — Décidément, tu n'es pas sortable, murmura-t-il. A cet instant, il eut la sensation qu'ils étaient seuls au monde, et il ne put s'empêcher de lui prendre la main et d'embrasser langoureusement ses doigts. — Eh, salut, vieux ! s'exclama soudain une voix joviale derrière eux. Comment ça va? J'espère que je ne vous dérange pas.

Shane se retourna. C'était Kent Howard, un vieux copain de lycée. S'efforçant de reprendre le contrôle, il se leva et lui tendit la main.

— Kent. Heureux de te revoir.

L'homme tira une chaise près de leur table et s'y installa. — J'espère que tu ne vas pas changer d'avis, reprit-il. Vois-tu, la jeune femme qui t'accompagne fait l'objet d'un pari. Plusieurs d'entre nous pensent vous avoir déjà vue, madame, ajouta-t-il à l'intention de Jessy. Seulement, nous ne parvenons pas à savoir où. Mafemme, Janie, et son amie que vous voyez là-bas, ajouta-t-il, désignant deux femmes assises à l'autre bout delà salle, sont persuadées que vous enseignez à l'école élémentaire de Wedgewood, où notre fils est scolarise. Les autres, dont je fais d'ailleurs partie, pensent plutôt que vous êtes mannequin et que vous faites la une des magazines. — Ce n'est pas vraiment la même chose, dit Jessy avec un sourire amusé.

— Alors, qu'en est-il? Puis-je dire à Janie qu'elle doit me masser le dos tous les soirs pendant un mois ou suis-je condamné à m'inscrire à un cours d'aérobic ? — Eh bien, répondit-elle, le gratifiant de son plus beau sourire, je suis désolée de vous décevoir, mais je crains qu'il ne vous faille acheter une tenue de sport. — Aagh ! s'exclama Kent Howard avec une grimace, Ce n'est pas vrai ! Vous plaisantez, j'espère. — J'ai bien peur que non, dit Jessy en riant. Mais vous m'avez flattée.

Amusé, Shane fit les présentations. — Kent Howard, Jessy Ross.

— Ross?

Une expression de surprise marqua les traits de Kent. Il scruta de nouveau le visage de Jessy avec attention. — Vous n'êtes pas... la petite sœur de Bailey, tout de même ?

— Si. En personne.

— Bon sang, je me souviens de vous ! Vous étiez une fillette toute mince !

— Eh bien ! Ça c'est marrant ! Attendez que je le dise à Janie. Elle n'en reviendra pas. Alors, comment va votre frère ?

— Ça va.

— Il habite toujours en Floride ? Ils papotèrent pendant quelques minutes. Puis, Jessy se leva et dit :

— Si ces messieurs veulent bien m'excuser, je crois que je vais m'éclipser quelques instants aux toilettes. J'ai été très heureuse de vous revoir, ajouta-t-elle en tendant la main à Kent.

Sur ce, elle s'éloigna. Les deux hommes la suivirent du regard, et Kent émit un petit sifflement. — Eh bien ! Je n'en reviens pas que ce soit la petite sœur de Bailey. Elle a plutôt bien tourné. — Oui, dit Shane, détachant avec peine son regard de la silhouette fine et gracieuse de Jessy. — Qui aurait cru qu'après toutes ces années, vous sortiriez ensemble tous les deux? fit remarquer Kent en secouant la tête.

Shane ne dit rien. Ce n'était pas le genre de question qui attendait une réponse. Sans se démonter, Kent poursuivit gaiement :

— Cependant, maintenant que j'y réfléchis, je me souviens de la façon dont elle te regardait lorsque nous allions chez Bailey. A l'époque, elle était folle de toi, et apparemment rien n'a changé. Tu sais, il arrive que les amours de jeunesse soient plus sérieux qu'on ne le croit. Il la dévisagea de la tête aux pieds. — Que veux-tu dire par là ? demanda Shane en se raidissant soudain.

Sans prêter attention à l'effet que ses paroles avaient eu sur lui, Kent se leva brusquement. — Désolé, il faut que je te laisse. Janie a l'air de s'impatienter. En tout cas, j'ai été très heureux de le revoir, mon pote. La prochaine fois, ce sera peut-être pour ton mariage !

Et après lui avoir décoché un clin d'œil, il s'éloigna Shane était perplexe. Les émotions se bousculaient dans son esprit. De la colère, mais aussi de l'amusement.., Jessy, amoureuse de lui ? C'était parfaitement ridicule, Certes, il existait entre eux une très grande attirance et ils avaient développé une vraie complicité. Il savait qu'il comptait pour elle. Et d'une certaine façon, elle aussi comptait pour lui. Mais ce qu'il y avait culte eux n'était rien d'autre qu'une authentique affection, doublée d'un désir incendiaire. En aucun cas ce n'était de l'amour.

— Salut, beau mec !

Elle était revenue, et se tenait debout devant lui, ses hanches se balançant discrètement au rythme de- la musique qui leur parvenait depuis la piste de danse — Salut.

— Ton ami est parti ?

— Oui.

Il scruta ses yeux bleus si limpides, vit la chaleur qui y brillait et repensa à ce que Kent lui avait dit Mais non, il se trompait, ça ne faisait aucun doute. Ils étaient juste... amis.

— Alors, ça veut dire que tu peux venir danser avec moi ? Il eut un instant d'hésitation.

— Shane?

Et après tout, pourquoi pas ? Cela ne servait à rien qu'il reste là, à ruminer toutes ces bêtises. — D'accord.

Tentant de dissiper le doute qui était né en lui, il se leva, prit Jessy par la taille et se dirigea vers la piste. Comme tous ces gestes étaient naturels... — Shane?

— Oui?

— C'est aussi bon que ça l'est pour moi ? — Tu veux la vérité ?

— Bien sûr.

— Alors, désolé... je ne suis pas tellement porté sur le sucré. Quand tu es allée chercher quelque chose à manger, je dois avouer que j'imaginais plus un sandwich au jambon qu'un pot de Ben & Jerry's. — Oh, mais pourquoi ne me l'as-tu pas dit ? D'un mouvement agile, elle se pencha sur le côté et alluma la lumière, au-dessus de la cuisinière. Puis elle posa son pot de glace et tendit le bras pour lui retirer le sien. — Eh, protesta-t-il, tenant toujours sa cuillère. Ce n'est pas la peine d'en arriver là.

— Ah, tu crois ? Je ne vais pas te laisser gâcher ma glace préférée, lança Jessy d'un air qui se voulait sévère. Simplement vêtue d'un soutien-gorge noir et d'une culotte de dentelle assortie, les cheveux décoiffés par leurs ébats et les lèvres encore toutes gonflées par les baisers, elle était d'une sensualité irrésistible. — Tu m'en diras tant, murmura-t-il.

Elle remit le couvercle sur le pot et le rangea dans le congélateur.

— Oh, mais je suis très sérieuse. Les raids nocturnes dans la cuisine obéissent à certaines règles. Ouvrant le réfrigérateur, elle en sortit de quoi faire un sandwich et posa le tout sur le comptoir. — Lesquelles?

— Voyons voir... Pas de sentiment de culpabilité Pas de nourriture saine. Et surtout...

Elle tâtonna pour trouver le couteau à pain dans le tiroir. — Tous les aliments consommés après minuit ont zéro calorie.

— Ah, je vois.

Il murmura un merci, puis accepta le sandwich entouré d'une serviette en papier qu'elle lui tendait Il mordit dedans de bon cœur. Il était parfait, juste comme il les aimait.

— Alors... tu t'es bien amusée ce soir? Elle reprit son pot, et haussa un sourcil.

— De quoi parles-tu ?

— De la soirée.

— Ah, fit-elle, hochant la tête. Bien sûr. Je te l'ai dit. j'adore les mariages. Que peut-il y avoir de plus merveilleux que deux êtres qui ont suffisamment de loi en l'avenir pour unir leurs vies ?

Shane se rendit compte qu'elle parlait sérieusement et il se sentit soudain mal à l'aise.

— Tu crois aux histoires d'amour qui durent toute la vie ? Même après ce qui est arrivé à tes parents ? dit-il lentement, se demandant ce qui lui prenait d'aborder ce sujet.

— Bien sûr. Je ne souhaite à personne de vivre ce qu'ils ont vécu, mais cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas de mariages réussis. Regarde tes parents. Ils sont heureux. C'était l'exception qui confirmait la règle. — Oui, on peut dire ça.

— Eh bien, je suis persuadée que ce qui compte, c'est de choisir la bonne personne.

Ils se regardèrent, et brusquement, Shane eut l'impression de prendre un coup en plein plexus. Comme si on lui avait retiré ses œillères, il comprit avec une certitude effrayante qu'il s'était voilé la face.

Kent Howard avait raison. Elle était bel et bien en train de tomber amoureuse de lui. Et si durant ces dernières semaines, il s'était seulement une fois intéressé à autre chose qu'à ses propres désirs, ou s'il avait pris la peine de vraiment réfléchir, il l'aurait vu. Jessy n'était tout simplement pas du genre à se lancer dans une aventure sans lendemain. Elle avait trop de caractère pour s'offrir

à quelqu'un sans ressentir des sentiments très forts. Le plus drôle, c'était qu'une personne qui les connaissait à peine l'avait remarqué, mais pas lui. Il s'était montré sourd et aveugle, trop absorbé par lui-même pour distinguer une réalité pourtant criante. Exactement comme avec Marissa. Pourquoi avait-il donc fallu qu'il sorte avec Jessy ? Ne s'était-il pas rendu compte qu'elle était trop jeune, trop idéaliste, trop naïve ?

Bien sûr que si. Mais il n'en avait pas tenu compte. C'était bien là la preuve irréfutable qu'elle méritait mieux que lui. — Shane ? Quelque chose ne va pas ?

Il hésita. Il lui devait au moins la vérité. Pourtant, personne mieux que lui ne savait combien la vérité pouvait faire mal. Et l'idée de lui faire du mal, même un peu, lui était insupportable. Il avait fait assez de dégâts comme cela. En fait, la seule solution était de se comporter enfin en homme, de la quitter sans tourner autour du pot, tout en se montrant sous son vrai jour, Comme cela, au moins, même si c'était difficile, elle n'aurait pas de regrets par la suite.

— Shane?

— Tout va bien, répondit-il sèchement. Je crois que finalement, je n'ai pas faim, ajouta-t-il, posant son sandwich à moitié entamé sur le comptoir. Désole de t'avoir donné tout ce mal.

— Pas de problème. Mais... tu es sûr que ça va? Je te trouve l'air bizarre, tout à coup. Comme si tu venais de perdre ton meilleur ami. Elle ne croyait pas si bien dire... — Ça va. C'est juste... il y a un truc qu'il faut que je te dise.

— Vraiment?

Une expression bizarre, mélange d'impatience et d'inquiétude, passa sur le visage de Jessy. — Eh bien, tant mieux, parce que moi aussi j'ai quelque chose à te dire.

Elle posa le pot de crème glacée et lui adressa un signe de tête pour l'encourager.

— Je t'écoute.

— Très bien. Je pense qu'il vaudrait mieux qu'on arrête de sortir ensemble, déclara-t-il sur un ton qu'il voulut nonchalant.

— Quoi ? fit-elle, le regardant avec incompréhension. — Écoute, on a passé énormément de temps ensemble. Ça a été très agréable, mais je pense que ça ne nous ferait pas de mal de prendre un peu l'air. — Mais...

— Ça n'a rien de personnel, Jessy, dit-il brusquement. Ne le prends pas mal, mais j'ai juste besoin de prendre un peu de distance.

Jessy prit une profonde inspiration. — Est-ce que c'est... à cause de Marissa ? Tu l'aimes toujours, c'est ça?

— Bien sûr que non. C'est juste que les choses deviennent trop intenses, voilà tout. — Je vois.

Elle se détourna, se mit à ranger la cuisine avec des mouvements saccadés.

— Ça ne te pose pas de problème, j'espère ? reprit- i I, Je veux dire, on avait passé un accord, non ? — Oui, c'est vrai.

— Parfait.

Feignant l'indifférence, il fit semblant de bâiller. — Bon, maintenant que c'est réglé, que voulais-tu me dire ? lui demanda-t-il.

— Oh, rien. Rien d'important, en tout cas. — Tu en es sûre ?

— Oui.

Elle leva la tête et, pour la première fois, il lut de la douleur dans ses yeux. Se maudissant mille fois, il bâilla néanmoins une nouvelle fois.

— Bon, alors je crois que je vais retourner me coucher. J'ai une journée chargée demain. Ça ne te dérange pas ? — Mais non. Vas-y.