OceanofPDF.com Un Avenir a Conquerir French Edition
Chapitre 4
— Veux faire plouf, demanda Chloé d'une voix plaintive. — Je sais, mon cœur, répondit Jessy tout en glissant au four une dernière fournée de cookies au chocolat. On y va dès que les biscuits seront cuits. Promis. — Veux faire plouf..., répéta la petite fille, le nez collé à la porte vitrée, contemplant d'un air rêveur la petite piscine gonflable que Jessy lui avait achetée. — Allons, ce n'est pas le moment, reprit Jessy d'une voix patiente. Papa n'a pas terminé de tondre la pelouse, et ça fait beaucoup de bruit.
Comme pour souligner son propos, Shane apparut en haut d'une petite butte, le ronronnement de sa tondeuse augmentant en intensité à mesure qu'il approchait de la maison. Ses cheveux sombres brillaient dans les rayons du soleil tandis que l'effort et la transpiration plaquaient son T-shirt gris pâle sur les muscles fermes de son torse. — Jessy?
— Oui ? répondit-elle, quittant à contrecœur Shane des yeux.
Elle sentait comme une crampe au creux de son estomac. Décidément, elle n'aurait pas dû lécher le plat après avoir préparé la pâte pour les cookies. — Veux faire plouf. Si te paît ?
— Tout à l'heure, ma chérie, dit-elle, sachant perti nemment que cela ne servait à rien.
Ces deux dernières semaines lui avaient au moins appris une chose, c'est qu'un enfant de deux ans n'a pas la notion du temps et que cette chère Chloé, d'ordinaire si réservée, pouvait se transformer en vrai pitbull lorsqu'il s'agissait d'obtenir quelque chose. Oh, elle ne pleurait pas, ne faisait pas de colère. Elle répétait ce qu'elle voulait, inlassablement. C'était un peu comme le supplice de la goutte d'eau : Ploc, ploc, ploc... Très vite, on avait les nerfs en pelote et l'on était prêt à tout pour que cela cesse.
— Si te paît, Jessy ?
Sa seule chance, c'était de penser à autre chose. — J'ai une idée ! Pourquoi ne prendrais-tu pas Belle avec toi pour aller chercher son maillot de bain ? Il doit être dans ta chambre, dans la corbeille à jouets. Comme ça, elle pourra venir avec toi à la piscine. — Belle plouf aussi ? demanda l'enfant, dont les yeux s'illuminèrent aussitôt.
— Mais oui ! Belle sait nager, elle aussi. Mais d'abord, il faut qu'elle enlève ses vêtements et qu'elle mette son maillot de bain, comme toi.
— D'accord ! s'exclama Chloé en partant comme une flèche, visiblement heureuse d'avoir quelque chose à faire.
Jessy saisit sa spatule et fit glisser sur une assiette les cookies qui refroidissaient sur le comptoir. Incontestablement, il y avait du mieux, se dit-elle joyeusement. Elle avait enfin un moment pour elle, et Shane allait passer le week-end à la maison, pour changer. Il le lui avait annoncé, certes d'une voix un peu rude, la veille au soir, pendant qu'ils regardaient la deuxième partie de La Guerre des Etoiles.C'était vraiment une bonne surprise, d'autant qu'il semblait avoir décidé de faire quelques efforts.
Depuis son retour de Dallas, elle le trouvait en effet plus gentil, mais aussi plus détendu. S'était-il simplement résigné à tolérer sa présence, ou commençait-il à comprendre qu'elle resterait son amie quoi qu'il fasse ? En tout cas, de son point de vue à elle, c'était une très bonne chose, car elle en était venue à douter de son utilité... La minuterie retentit brusquement et elle sursauta. Saisissant un gant isotherme, elle ouvrit le four. La pièce semblait soudain anormalement calme et elle se rendit compte que le bruit de la tondeuse avait cessé. Shane devait avoir fini, se dit-elle, déposant la plaque de cuisson sur le plan de travail.
Une minute plus tard, elle le vit en effet passer devant la fenêtre. Puis il ouvrit la porte vitrée et entra pour se rendre à la buanderie.
— Tu as terminé ? lui demanda-t-elle en le suivant des yeux.
— Oui.
Il ôta son T-shirt tout en marchant et s'en servit pour essuyer son visage et son cou moites de sueur. Puis il ouvrit la porte de la buanderie et le lança à côté de la machine à laver d'un geste précis. Jessy sentit sa crampe revenir. Irritée, elle lui tourna le dos, reprit sa spatule et s'employa à transférer ses cookies, se demandant ce qu'elle pouvait bien avoir. — Il fait une de ces chaleurs dehors, dit Shane en entrant dans la cuisine et en se dirigeant vers l'évier pour s'y servir un verre d'eau. Je suis complètement déshydraté. — Il aurait pu pleuvoir, commenta Jessy d'une voix légère. Ça aurait été pire.
Il émanait de lui un parfum d'herbe fraîchement coupée qui se mariait de façon troublante avec l'odeur musquée de sa transpiration.
Shane eut un murmure d'approbation. Puis il but son verre d'un seul coup avant de le remplir de nouveau, pour le boire plus lentement, cette fois. Sitôt fait, il tendit la main pour saisir une poignée de cookies. — Un seul à la fois, s'exclama Jessy en lui donnant un coup de spatule sur l'épaule.
— Aïe ! cria-t-il, surpris.
— Oh, mon Dieu, s'exclama Jessy, se rendant soudain compte de ce qu'elle venait de faire. Je suis désolée. J'imagine que je n'aurais pas dû réagir de la sorte. — Tu crois ? Bon, je pense que je vais te pardonner. Tu as toujours de bons réflexes, dis-moi, ajouta-t-il avec un petit sourire en coin.
— Ça, je les dois à Bailey, expliqua Jessy, s'efforçant d'ôter les miettes de gâteau que sa spatule avait laissées sur son épaule. Je ne t'ai pas fait mal, au moins ? — Je crois... que je vais m'en remettre, répondit Shane avec un sourire de plus en plus moqueur. Jessy remarqua alors combien la peau bronzée de ses joues, dont l'une était marquée par une légère cicatrice, paraissait douce et tranchait avec la blancheur de ses dents. Soudain, elle sentit le désir s'insinuer en elle, couler dans ses veines telle une lave brûlante. Troublée, elle détacha vivement la main de son épaule et détourna les yeux... pour se retrouver à fixer son torse nu. Il fallait qu'elle regarde ailleurs, mais cela paraissait impossible. L'espace de quelques secondes qui lui parurent durer une éternité, elle détailla sa carrure, les muscles de son torse, laissant son regard glisser sur la toison qui naissait au niveau de ses pectoraux et plongeait, telle une flèche d'ébène, vers son nombril pour disparaître sous la ceinture de son jean taille basse. Jessy sentit durcir les pointes de ses seins, tandis que la crampe qu'elle avait à l'estomac migrait vers le bas, vers un petit point dangereusement précis au creux de son ventre. Et elle fut saisie d'une irrésistible envie de glisser les doigts dans cette toison douce, de poser sa bouche à la base du cou de Shane pour sentir le sang y battre... — Jess?
— Qu'y a-t-il ? répondit-elle, brusquement ramenée à la réalité.
— Tout va bien ?
— Oui!
Son cœur battait à tout rompre. Mon Dieu, peut-être avait-il lu dans ses pensées ?
Elle se rassura aussitôt, constatant que l'expression de Shane ne trahissait qu'une légère curiosité. — Désolée, reprit-elle. J'étais ailleurs. Quelle hypocrite elle faisait !
Heureusement, Chloé choisit ce moment précis pour revenir dans la pièce.
— Coucou, mon trésor ! s'exclama Jessy, posant sa spatule sur le comptoir. Tu as trouvé ta poupée ?
— Oui ! répondit la petite fille, brandissant triomphalement Belle, qu'elle avait réussi à déshabiller tant bien que mal. Dans l'eau, maintenant !
— Et comment ! répondit Jessy en adressant un sourire d'excuse à Shane, avant de se diriger d'un pas vif vers le salon. On prend juste un peu de crème solaire et des serviettes, et on y va !
Puis elle souleva Chloé dans ses bras, laquelle poussa un petit cri ravi.
— Quant à toi, Shane..., reprit-elle, plaquant sur son visage ce qu'elle espérait être une expression tout à fait neutre, essaie de ne pas manger tous les cookies ! Il s'adossa au comptoir et croisa les bras sur sa poitrine, un sourire aux lèvres.
— Je vais tâcher, mais je ne te promets rien. Lorsqu'il employait ce ton ironique, il était encore plus sexy. Mais ce n'était pas une raison pour que sa libido se mette à faire des siennes, songea Jessy. Et pourtant... Elle ne pouvait détacher son regard de ses cheveux noirs si beaux qui retombaient en désordre sur son front, de son torse nu, musclé, qu'elle imaginait si doux sous ses doigts... Un frisson la parcourut soudain et elle se contenta de hocher la tête avant de s'enfuir.
La tête sous le jet froid de la douche, Shane passa les mains dans ses cheveux pour en ôter le shampooing et laissa échapper un soupir satisfait. Finalement, cette journée n'avait pas été désagréable. Après avoir tondu la pelouse, il avait lavé sa voiture, fait du rangement dans le garage, payé quelques factures, et avait même pensé à répondre à l'invitation de mariage de Martinson. Avec tout ça, il avait en plus trouvé le temps de faire une sieste. Certes, rien n'avait vraiment changé pour autant. Ce n'était pas parce qu'il,était resté une journée à la maison qu'il fallait en déduire quoi que ce soit. Malgré tout, il était bien agréable de prendre un peu de temps pour soi. Il y avait même eu plusieurs moments dans la journée, notamment lorsque Jessy faisait cuire ses cookies, où il n'avait plus pensé au passé et où il s'était presque senti en paix.
Il ferma le robinet, posa ses pieds sur l'épais tapis de salle de bains et se sécha avant d'aller mettre ses vêtements de sport dans le panier en osier prévu à cet effet. Puis il se rendit dans sa chambre. Celle-ci possédait des dimensions plus que confortables. Sobrement meublée d'un lit king size, d'une table de chevet ainsi que d'une commode de bois sombre assortie et d'un fauteuil aux lignes épurées, elle offrait, par son immense porte-fenêtre, une vue imprenable sur le lac.
Shane gagna la commode. Il en sortit un jean et un T-shirt propres et commença à s'habiller. Légèrement impatient, il se rendit compte qu'il avait hâte de regarder le dernier épisode de La Guerre des Etoiles,qu'il avait loué en vidéo.
Jessy et Chloé se trouvaient déjà dans le salon, installées ensemble dans le grand fauteuil à bascule. Shane devait être d'une humeur bien douce, car l'espace d'un instant, en les voyant ainsi, une sorte de tendresse l'envahit. — Jess?
— Hmm?
— Je crois que tu peux arrêter de lire. — Pourquoi ? demanda-t-elle, levant les yeux de son livre. — Elle dort.
— Tu crois ? s'étonna Jessy, reportant son regard sur sa jeune protégée dont la petite bouche entrouverte et les yeux clos parlaient d'eux-mêmes. Elle dort, tu as raison. En la voyant ainsi, vêtue simplement d'un petit haut bleu clair et d'un short, l'un de ses pieds nus se balançant doucement hors du fauteuil, Shane sentit un curieux élan le porter vers elle. Avec ses longues jambes nues et ses cheveux ramenés en une natte toute simple, on ne lui aurait pas donné plus de dix-sept ans. — Eh bien, annonça-t-elle, déposant son livre par terre et faisant glisser Chloé pour pouvoir se lever. Dans ce cas je ferais mieux de la mettre au lit.
Shane fronça les sourcils. Elle avait l'air un peu tendue. Sa journée avait été bien chargée entre les cookies, le linge, Chloé qu'elle avait emmenée jusqu'au lac donner du pain aux canards, et enfin l'excellent dîner qu'elle leur avait préparé. Elle devait probablement être fatiguée. Et comme elle n'était pas du genre à se plaindre, elle n'avait rien dit.
— Laisse, je vais la porter, murmura-t-il. — Mais non, je peux...
— Donne-la-moi, insista-t-il d'une voix plus ferme avant de se pencher vers elle et de soulever Chloé, effleurant sa cuisse au passage. Toujours chatouilleuse, hein ? ajouta-t-il, remarquant qu'elle avait sursauté. Elle acquiesça, et ses joues rosirent légèrement. — Merci, dit-elle en se levant.
— Pas de quoi, répondit Shane, calant Chloé contre sa poitrine et attendant que Jessy ramasse sa poupée et sa couverture avant de la suivre jusqu'à sa chambre. Les rideaux étaient déjà tirés. La pièce était fraîche et sombre. Shane déposa avec précaution la petite fille dans son lit.
Sans trop savoir pourquoi, il se rappela alors le jour de sa naissance. Malgré ce qui s'était passé entre-temps, il n'avait pas oublié ce mélange d'anxiété et d'excitation qu'il avait ressenti, et l'immense amour qu'il avait éprouvé dès qu'il avait aperçu son petit visage encore un peu rouge et ridé.
Et il l'aimait toujours, pensa-t-il avec un mélange de tendresse et de désespoir. Même s'il ne pouvait effacer de sa mémoire ce rendez-vous chez le pédiatre, juste avant son premier anniversaire, où il avait remarqué cette petite annotation innocente dans son carnet de santé concernant son groupe sanguin. Cette petite annotation qui avait changé sa vie pour toujours... Le premier choc passé, lorsque de nouveaux tests eurent écarté toute hypothèse d'erreur, il avait été envahi par un désespoir insondable. D'un seul coup, il avait dû faire le deuil de sa paternité, de son identité de père, et d'un mariage trop idéalisé. De plus, il n'avait partagé cette épreuve avec personne, trop humilié qu'il était pour en parler à qui que ce soit.
Sa douleur avait été si forte qu'il avait cru en mourir, mais elle avait fini par laisser place à de la colère. Une colère qui n'avait fait que croître. Il en voulait au destin de lui avoir joué un tour si cruel, à Marissa de ne jamais lui avoir dit avec qui elle l'avait trahi, ni même pourquoi. Enfin, et surtout, il avait maudit sa propre crédulité et son aveuglement.
Sur un coup de tête, il avait alors vendu la maison, ainsi que tout ce qu'elle contenait. Petit à petit, il avait limité ses contacts avec sa famille et ses amis. Et il était resté seul, se réfugiant dans le travail, avant qu'une sorte d'indifférence presque agréable ne finisse par s'installer. — Elle était très fatiguée, murmura Jessy en se penchant sur la petite fille pour remonter sa couverture et déposer sa poupée à la tête du lit.
— Oui, elle en a fait beaucoup aujourd'hui, répondit Shane en s'efforçant de ne plus penser au passé. Toi aussi, d'ailleurs, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil au profil si pur de Jessy.
— Oh, pas tant que ça. Mais chut, dit-elle, posant un doigt sur ses lèvres.
Déjà, elle se dirigeait vers la porte. — Eh, attends une seconde, dit Shane, la suivant dans le couloir après avoir refermé la porte derrière lui. Jessy s'était crispée. Elle se retourna si brusquement qu'il faillit la renverser.
— Qu'y a-t-il?
— C'est juste... Il y a quelque chose dont tu aurais besoin? Quelque chose que je puisse faire? — Non. Pourquoi me demandes-tu ça? — Oh, je ne sais pas. Je te trouve un peu... nerveuse. Alors, si tu veux prendre du temps pour toi, je peux engager une cuisinière ou une femme de ménage... — Ça va, je t'assure, Shane. J'ai peut-être l'air fatiguée, mais après une bonne nuit de sommeil, il n'y paraîtra plus rien. Pour tout te dire, ajouta-t-elle d'un air enthousiaste, j'envisageais de repeindre la chambre de Chloé demain... Si tu n'y vois pas d'inconvénient. — Non, bien sûr, répondit Shane, soulagé. Je pourrais t'aider, d'ailleurs.
— Oh, non ! Ce n'est pas...
— Je sais. Mais j'y tiens.
— Et Chloé ? Il faut bien que quelqu'un la surveille. — On n'a qu'à faire ça pendant sa sieste. Je dois passer une heure ou deux au bureau, demain matin, mais ensuite je serai entièrement disponible. Jessy hésita un instant. — Si tu insistes...
— Oui, dit-il avec force.
— Bon, d'accord. Alors... bonne nuit, conclut-elle, tournant déjà les talons pour se diriger vers sa chambre. — Eh... on ne regarde pas le film ? lança Shane, la dévisageant d'un air intrigué.
Il était à peine 20 heures passées. Jessy s'immobilisa. — C'est vrai ! J'avais oublié, s'excusa-t-elle. — Ecoute, si tu es vraiment fatiguée, on peut remettre ça, lui assura Shane, qui venait de remarquer qu'elle avait les traits tirés.
— Mais non. Après tout, il est un peu tôt pour aller se coucher.
— Jessy?
— Quoi?
— Je veux juste que tu saches... que tu es vraiment une amie épatante.
— Merci, répondit-elle après un instant de silence. Sur ce, Shane, qui n'avait pas été d'aussi bonne humeur depuis bien longtemps, alla mettre la cassette dans le magnétoscope.