Orlando

Virginia Woolf · Chapitre 6 sur 6 · partie 1/2

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Orlando

Chapitre VI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

Orlando rentra dans la maison. Tout y était parfaitement immobile. Tout y était silencieux. Là était son encrier ; là sa plume ; là le manuscrit de son poème coupé au beau milieu d’un tribut à l’éternité. Elle était sur le point de dire, lorsque Basket et Bartholomew l’avaient interrompue avec leur service à thé, que rien ne change. Puis, dans l’espace de trois secondes et de-mie, tout avait changé – elle s’était foulé la cheville, elle était tombée amoureuse, elle avait épousé Shelmerdine.

L’anneau nuptial, à son doigt, le prouvait. Il est vrai qu’elle l’avait passé elle-même avant de rencontrer Shelmerdine, mais cette ruse s’était montrée plus qu’inutile. Maintenant elle faisait tourner l’anneau machinalement avec un respect superstitieux, en prenant bien soin qu’il ne glissât pas plus loin que l’articulation de la phalange.

« On doit mettre l’anneau nuptial au troisième doigt de la main gauche », dit-elle, comme un enfant répétant soigneuse-ment sa leçon, « si l’on veut qu’il soit efficace ».

Elle prononça ces paroles d’une voix forte et avec une pompe qui la surprit elle-même : on eût dit qu’elle désirait être entendue par quelqu’un dont elle redoutait le jugement. En fait, maintenant qu’elle pouvait de nouveau rassembler ses idées, elle songeait à l’esprit du siècle et au jugement qu’il allait porter sur sa conduite. Ses fiançailles avec Shelmerdine, puis son ma-riage, avaient-ils reçu son approbation ? Orlando se le deman-dait avec anxiété. À coup sûr, elle se sentait plus à l’aise. Son doigt n’avait pas éprouvé une seule titillation (rien de sérieux, en tout cas) depuis cette nuit sur la lande. Pourtant, à parler franc, elle jugeait le cas douteux ; elle était mariée, pour sûr ; mais si votre mari est toujours à doubler le Cap Horn, est-on

– 188 – bien mariée ? S’il est de votre goût, est-on bien mariée ? Si d’autres gens sont à votre goût, est-on bien mariée ? Et si enfin l’on désire par-dessus tout écrire de la poésie, est-on bien ma-riée ? C’est fort douteux, jugeait Orlando.

Eh bien ! elle allait en faire l’épreuve. Elle regarda son an-neau. Elle regarda l’encrier. Oserait-elle ? Non, elle n’osait pas. Il le fallait pourtant. Non, elle ne pouvait pas. Que faire alors ? S’évanouir si possible. Mais elle ne s’était jamais sentie aussi bien.

« Le diable m’emporte, cria-t-elle en retrouvant un peu de son ancien esprit. Allons-y ! »

Et elle enfonça sa plume dans l’encre. À son énorme sur-prise, il n’y eut pas d’explosion. Elle sortit la pointe. La pointe était humide mais ne coulait pas. Elle écrivit. Les mots furent un peu longs à venir, mais ils vinrent. Ah ! mais, ont-ils un sens ? se demanda-t-elle, saisie soudain d’une terreur panique à la pen-sée que la plume pouvait s’être lancée de nouveau dans une de ses fredaines involontaires. Elle lut :

Alors je vis, mêlés à l’herbe jeune et drue, Les calices penchés des sombres fritillaires Qu’accable on ne sait quel exil, fleur serpentine, Dans la soie pourpre de son deuil semblable aux filles Des bords du Nil.

Orlando, en écrivant, avait senti une puissance mystérieuse (souvenez-vous que nous touchons ici aux plus obscures mani-festations de l’esprit humain) qui lisait par-dessus son épaule ; quand elle eut écrit les mots « filles des bords du Nil », la puis-sance lui dit de s’arrêter. « L’herbe, sembla-t-elle dire en repar-tant du début, la règle aux doigts comme une institutrice, l’herbe va bien ; les calices penchés des sombres fritillaires… admirable ; la fleur serpentine… pensée un peu hardie peut-être sous la plume d’une dame, quoique Wordsworth, il est vrai, constitue un précédent. Mais… les filles ? Est-ce que les filles

– 189 – sont bien nécessaires ? Vous avez un mari au Cap, dites-vous ? Bien, bien, ça va. »

Et l’esprit passa son chemin.

En esprit donc (car tout ceci avait lieu en esprit), Orlando s’inclina très bas devant l’esprit de son siècle, exactement – pour comparer de grandes choses à des petites – comme un voyageur qui songe au paquet de cigares caché dans le coin de sa malle, s’incline devant le douanier qui vient de faire obli-geamment un gribouillage de craie sur le couvercle. Si l’esprit avait soigneusement examiné le contenu de son cerveau, il eût, Orlando en était presque sûre, découvert, à la fin, quelque objet de haute contrebande : il aurait fallu pour objet payer plein ta-rif. Elle l’avait échappé belle. Enfin, grâce au respect habilement témoigné envers l’esprit du siècle, grâce à l’anneau qu’elle s’était passé au doigt et au mari qu’elle avait trouvé sur la lande, grâce à son sentiment de la nature pur de toute satire, de tout cynisme et de toute psychologie – la moindre trace de ces marchandises eût été infailliblement découverte – Orlando avait passé, juste – mais passé. Elle poussa un profond soupir de soulagement, comme elle en avait bien le droit, car la transaction entre un écrivain et l’esprit de son siècle est une des plus délicates, et c’est d’un bon accord entre eux que dépend toute la fortune des œuvres. Orlando avait si bien manœuvré qu’elle se trouvait dans une position excellente. Elle n’avait besoin ni de combattre son siècle, ni de lui faire soumission ; elle était de son siècle sans cesser d’être à soi. Maintenant donc, elle pouvait écrire, et elle écrivait. Elle écrivit. Elle écrivit. Elle écrivit.

 

On était alors en novembre. Après novembre vient dé-cembre. Puis janvier, février, mars et avril. Après avril vient mai. Juin, juillet, août le suivent. Septembre arrive. Puis oc-tobre, et voyez, nous sommes encore à novembre, ayant accom-pli le circuit d’une année entière.

 

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Cette façon d’écrire une biographie, non sans mérites ce-pendant, est peut-être un peu sèche, et le lecteur, si nous pour-suivions, pourrait se plaindre avec raison : je suis capable, nous dirait-il, de réciter tout seul le calendrier, et j’aurais pu épargner mon argent (quoi que décide la Hogarth Press pour le prix de ce volume). Mais que peut faire le biographe, je vous le demande, lorsque son héros l’a mis dans la situation où nous met mainte-nant Orlando ? La vie – tous ceux dont l’opinion a quelque poids sont d’accord là-dessus – la vie est le seul sujet qui con-vienne au romancier ou au biographe ; vivre, ont décidé les mêmes autorités, cela n’a rien de commun avec s’asseoir dans un fauteuil et penser. La pensée et la vie sont aux antipodes l’une de l’autre. Voilà pourquoi, puisque s’asseoir dans un fau-teuil et penser est précisément ce que fait Orlando à cet instant, il ne nous reste plus qu’à réciter le calendrier, dire notre chape-let, nous moucher, tisonner, regarder par la fenêtre en atten-dant qu’elle ait fini. Orlando était si immobile dans son fauteuil qu’on aurait entendu tomber une épingle. Plût au ciel, en vérité, qu’une épingle fût tombée ! Ç’aurait été du moins une espèce de vie. De même si un papillon était entré, palpitant, par la fenêtre et s’était posé sur le fauteuil, nous trouverions là matière à écrire. Ou bien, supposez qu’Orlando se fût levée pour tuer une guêpe. Aussitôt nous pourrions brandir nos plumes et écrire. Car il y aurait du sang versé, fût-ce le sang d’une guêpe. Où il y a du sang, il y a de la vie. Et si le meurtre d’une guêpe est une ba-gatelle comparé au meurtre d’un homme, pourtant c’est un sujet qui convient mieux au romancier et au biographe que cette im-mobilité poussiéreuse ; cette méditation ; cette façon de rester assise dans un fauteuil, jour après jour, avec une cigarette, une feuille de papier, une plume et un encrier. Ah ! les héros, pour-rions-nous dire (car notre patience est à bout), manquent de considération pour leurs biographes ! Quoi de plus irritant que de voir un personnage, pour lequel on a dépensé sans compter son temps et sa peine, vous glisser entre les doigts et s’offrir – mais voyez donc ces soupirs, ces cris de surprise, voyez ces rou-geurs, ces pâleurs, ces yeux tantôt brillants comme des phares,

– 191 – tantôt hagards comme des aubes – oui, quoi de plus vexant pour un biographe que cet étalage muet d’émotions et d’émois dont, nous le savons bien, les causes – la pensée, l’imagination – n’ont aucune importance ?

Mais Orlando était une femme – Lord Palmerston venait de le prouver – et lorsque nous écrivons la vie d’une femme, nous pouvons, cela est admis, écarter l’action, ailleurs néces-saire, et la remplacer par l’amour. L’amour, a dit le poète, est toute l’existence de la femme. Et si nous considérons un instant Orlando écrivant à sa table, nous devons admettre que jamais femme ne répondit mieux à cette définition. À coup sûr, puisqu’elle est une femme, et une femme belle, et une femme dans sa fleur, elle abandonnera bientôt ces prétentions au style et à la pensée ; si elle pense, ce sera désormais à quelque garde-chasse (personne ne refuse à une femme de penser, si c’est à un homme). Puis elle écrira des billets à son intention (et tant qu’une femme écrit des billets, personne ne lui refuse d’écrire), lui donnant rendez-vous pour dimanche à la brune, et dimanche la brune viendra ; et le garde-chasse sifflera sous sa fenêtre… voilà qui est le fond même de la vie, le seul sujet possible de ro-man. C’est ce que fit Orlando, sans nul doute ? Hélas… mille fois hélas, Orlando n’en a rien fait. Faut-il donc admettre qu’Orlando était un de ces monstres d’iniquité qui n’aiment point ? Elle se montrait bonne pour les chiens, fidèle pour ses amis, la générosité même pour douze poètes affamés, et elle était passionnée de poésie. Mais l’amour – comme les roman-ciers mâles le définissent (et qui, après tout, parle avec une plus grande autorité ?) – l’amour n’a rien à faire avec la bonté, la fi-délité, la générosité ou la poésie. L’amour, c’est quitter preste-ment son jupon et – mais nous savons tous ce que c’est que l’amour. Orlando fit-elle cela ? La vérité nous oblige à dire non. Si donc le héros d’une biographie ne consent ni à aimer ni à tuer et s’obstine à ne vouloir que penser et imaginer, nous devons conclure qu’il, ou plutôt qu’elle ne vaut pas mieux qu’un ca-davre, et l’abandonner.

 

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La seule ressource qui nous soit laissée maintenant est de regarder par la fenêtre. Il y avait des moineaux ; il y avait des étourneaux ; il y avait toute une assemblée de pigeons et deux ou trois freux ; tous occupés à leur manière. L’un trouve un ver, l’autre une limace. L’un volette jusqu’à une branche, l’autre fait un temps de trot sur le gazon. Mais voici qu’un domestique tra-verse la cour, dans son tablier de serge verte. Il a probablement lié quelque intrigue avec une fille de cuisine, mais comme au-cune preuve patente ne nous est offerte dans la cour, souhaitons seulement que tout se passe pour le mieux et laissons cela. Des nuages glissent, minces ou massifs, troublant sous eux la cou-leur de l’herbe. Le cadran solaire enregistre l’heure à sa mysté-rieuse façon coutumière. L’esprit du spectateur, paresseuse-ment, vainement, se met à agiter une question ou deux sur cette même vie. « Vie, chante-t-il ou plutôt nasille-t-il comme une marmite sur un fourneau, vie, ô vie, qu’es-tu donc ? Es-tu la lu-mière ou l’obscurité, le tablier de serge du valet de pied en se-cond ou l’ombre de l’étourneau sur l’herbe ? »

Allons donc explorer ce beau matin d’été où tout semble adorer la floraison du prunier et l’abeille. Et – hum, hum – cherchant nos mots, demandons à l’étourneau (plus sociable que l’alouette) ce qu’il pense, quand il se penche sur les ordures du seau, où il cueille, parmi les feuilles, les cheveux de la Mar-got. Qu’est-ce que la Vie ? demandons-nous, appuyés à la grille de la ferme ; la Vie, la Vie ! crie l’oiseau joli comme s’il nous avait compris, comme s’il avait su précisément ce que nous dési-rions, avec notre sale habitude de fourrer le nez partout, nos questions à propos de tout et de rien, nos petits aperçus et nos petites fleurs à nous autres écrivains quand nous ne savons plus quoi dire ensuite. Alors ils viennent me trouver, dit l’oiseau et me demandent ce qu’est la Vie ; la Vie, la Vie, la Vie !

Ainsi, du même pas traînard, nous suivons le sentier de la lande jusque vers le front haut de la colline bleu-de-vin et pourpre sombre ; nous nous jetons à terre, à terre nous rêvons, à terre nous voyons un grillon qui traîne vers son trou, dans le

– 193 – creux du ravin, un grain. Lui dit (si l’on peut donner à de telles stridences un nom si sacré et si tendre) la peine de la Vie – du moins c’est le sens que nous donnons au raclement aigu de cette pauvre gorge que la poussière étouffe. La fourmi approuve, et l’abeille ; mais si nous restons là couchés assez longtemps pour prendre l’avis des phalènes lorsqu’ils arrivent dans le soir, lors-qu’ils se glissent parmi les pâles clochettes de la bruyère, ils nous diront dans un souffle, à l’oreille, une de ces absurdités bi-zarres comme ululent dans les blizzards les fils télégraphiques : Hi Hi Ho Ho. Fols, fols, disent les phalènes.

Ayant ainsi pris l’avis de l’homme, des oiseaux et des in-sectes, car les poissons (disent les hommes qui ont vécu dans des grottes vertes, solitaires, pendant des années, pour les en-tendre parler) ne disent jamais, et donc, peut-être, ne savent pas ce qu’est la vie – ayant pris l’opinion de tous et n’étant pas plus sages, mais plus lassés et plus glacés (n’avions-nous pas rêvé, un jour, d’enfermer dans un livre un secret si adamantin et si rare qu’on pût y voir, sans aucun doute, le sens de la vie ?), nous de-vons maintenant revenir dire franchement au lecteur qui attend sur la pointe des pieds le moment où nous lui révélerons ce qu’est la vie – eh bien, eh bien, hélas, nous n’en savons rien.

 

Sur quoi, juste à temps pour empêcher ce livre de s’éteindre, Orlando repoussa son fauteuil en arrière, laissa choir sa plume, s’avança vers la fenêtre, et s’exclama : Fini !

Elle fut presque renversée par l’extraordinaire spectacle qui s’offrit à ses yeux. Le jardin et quelques oiseaux. Le monde allait son chemin comme d’ordinaire. Tout le temps qu’elle avait écrit, le monde avait continué.

Si j’étais morte, ce serait tout comme ! s’exclama-t-elle.

Telle était la violence de ses sentiments qu’elle put, à la lettre, s’imaginer trépassée ; peut-être même s’évanouit-elle

– 194 – vraiment. Elle regarda un instant d’un œil fixe le beau spectacle indifférent. Elle fut ranimée enfin d’une façon singulière. Le manuscrit qui reposait sur son cœur se mit à froisser ses feuilles et à palpiter comme une chose vivante et, par un phénomène plus étrange encore qui montre bien quelle profonde sympathie les unissait, Orlando, en inclinant la tête, put comprendre ce qu’il disait. Il avait besoin d’être lu. Il fallait qu’on le lût. Il mourrait dans son sein s’il n’était pas lu. Pour la première fois de sa vie, Orlando s’en prit violemment à la nature. Les lévriers et les buissons de roses se pressaient autour d’elle. Mais ni lé-vriers ni buissons de roses ne peuvent lire. C’est un lamentable oubli de la Providence qui ne l’avait jamais frappée auparavant. Les humains seuls jouissent de ce don. Les humains devenaient nécessaires. Elle sonna. Elle ordonna de faire avancer sa voiture pour l’emmener à Londres aussitôt.

« Vous avez juste le temps d’attraper le train de 11 heures 45, M’am’ » dit Basket. Orlando ne s’était pas aperçue qu’on eût inventé la machine à vapeur, mais elle était si profondément ab-sorbée par les souffrances d’un être qui, sans se confondre avec elle, dépendait d’elle entièrement, que, voyant un train pour le première fois, elle prit place dans un wagon et arrangea la cou-verture sur ses genoux sans accorder une pensée à « cette ma-chine stupéfiante qui (d’après les historiens) venait de changer complètement la face de l’Europe dans les vingt dernières an-nées » (ce qui, en vérité, arrive plus fréquemment que les histo-riens ne le supposent). Orlando nota simplement qu’il y avait du charbon partout, que le bruit était horrible et que les fenêtres poissaient. Perdue dans ses pensées, elle fut emportée à Londres en trombe (moins d’une heure) et se trouva sur le quai de Charing Cross sans savoir où aller.

La vieille maison de Blackfriars où elle avait passé tant de jours agréables au XVIIIe siècle avait été vendue pour une part à l’armée du Salut, pour l’autre à une fabrique de parapluies. Or-lando avait acheté dans Mayfair une nouvelle maison qui était saine, commode, et au cœur même du monde élégant, mais

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était-ce dans Mayfair que seraient comblés les vœux de son poème ? Bonté divine, songea-t-elle, en retrouvant dans sa pen-sée les yeux brillants des Miladies et les mollets symétriques des Milords, j’espère qu’ils ne se sont pas mis à lire. Ce serait grand’pitié. Il y avait ensuite Lady R. Le même genre de conver-sation devait se poursuivre dans cette maison, songea Orlando. La goutte du général avait peut-être passé de sa jambe gauche à sa jambe droite. Mr. L. était peut-être resté dix jours avec R. au lieu de T. Puis Mr. Pope devait entrer. Oh ! mais Mr. Pope était mort. Qui étaient maintenant les beaux esprits ? se demanda-t-elle. Mais ce n’est pas là une question qu’on puisse poser à un portefaix, et Orlando poursuivit son chemin. Soudain elle fut as-sourdie par le tintement d’innombrables clochettes sur la tête d’innombrables chevaux. Des flottilles d’étranges petites boîtes montées sur roues encombraient le pavé. Orlando pénétra dans le Strand. Là, le grondement était pire encore. Des véhicules de toutes tailles, traînés par des chevaux de sang ou des chevaux de trait, portant une douairière solitaire ou croulant d’hommes à favoris et en chapeaux de soie, s’entremêlaient de façon inextri-cable. Les voitures, les charrettes et les omnibus offraient à ses yeux, accoutumés depuis si longtemps à la lisse étendue d’une feuille de papier écolier, le spectacle d’une mêlée de rustres ; et à ses oreilles, accordées au grattement d’une plume, l’énorme rumeur de la rue, résonnait avec la violence d’une horrible ca-cophonie. La foule couvrait le moindre pouce de pavé. Des cou-rants humains se déversaient sans cesse de l’est et de l’ouest ré-unis par des fils incessants d’hommes qui se glissaient avec une agilité incroyable au milieu de leurs semblables, des chevaux cabrés et des pesants chariots. Au bord des trottoirs, des hommes debout tendaient des plateaux de jouets et braillaient. Au coin des rues des femmes se tenaient assises à côté de grands paniers pleins de fleurs printanières et braillaient. De jeunes garçons couraient de-çà de-là sous le nez des chevaux en serrant sur leur poitrine des feuilles imprimées et braillaient : Catastrophe ! Catastrophe ! D’abord Orlando eut l’idée qu’elle était venue à Londres dans un moment de crise nationale :

– 196 – l’événement était-il heureux ou tragique, elle ne pouvait le dire. Anxieusement elle dévisagea les passants. Sa confusion d’esprit en fut seulement augmentée. Un homme arrivait sur elle avec tous les signes du désespoir, murmurant tout bas pour lui seul les mots d’un terrible chagrin. Derrière lui, un bon vivant, jovial et gras, se pavanait et se frayait un chemin à coups d’épaule exactement comme en un jour de liesse. Orlando finit par con-clure que tout cela n’avait ni rime ni raison. Chaque individu, homme ou femme, allait à ses propres affaires. Et elle, où de-vait-elle aller ?

Elle marchait sans but, remontait une rue, en descendait une autre le long d’immenses étalages où s’empilaient les sacs à main, les miroirs, les robes de soirée, les fleurs, les cannes à pêche et les paniers pour pique-nique ; et toujours des tissus de toutes nuances, de tous dessins, des plus épais jusqu’aux plus minces croulaient, ondulaient, se gonflaient en masses toujours renaissantes. Parfois elle suivait de longues avenues dont les maisons sévères, sobrement numérotées 1, 2, 3, etc., jusqu’à 200 ou 300, toutes exactement semblables avec deux piliers, six marches, une paire de rideaux proprement tirés, le couvert mis pour la famille sur la table, un perroquet qui regardait à une fe-nêtre et un domestique mâle à une autre, finissaient par lui faire tourner la tête à force de monotonie. Puis elle traversait de grands squares vides avec, en leur centre, des statues d’hommes gras, noirs, luisants, strictement boutonnés, des chevaux de guerre cabrés, des colonnes roides, des jets d’eau, des pigeons voletant çà et là. Orlando marcha longtemps, longtemps sur des pavés entre des maisons ; à la fin elle se sentit l’estomac vide, et une palpitation sur son cœur lui reprocha d’avoir tout oublié. C’était son manuscrit Le Chêne.

Orlando fut confondue de sa négligence. Elle s’arrêta net. Pas un coche en vue. La rue, large, élégante, était singulière-ment vide. Seul un gentleman d’âge mûr approchait. Il y avait pour Orlando je ne sais quoi de familier dans son allure. Plus il approchait, plus elle était certaine de l’avoir rencontré jadis, na-

– 197 – guère. Mais où ? Ah ça, un gentleman si propret, si noblement ventru et florissant, une canne à la main et une fleur à la bou-tonnière, avec ce visage rose et gras et cette moustache blanche bien peignée, était-il possible que ce fût… mais oui, parbleu, c’était lui ! Ce vieux, ce bon vieux Nick Greene !

Au même instant il la regarda ; se souvint ; la reconnut. « Lady Orlando ! » s’écria-t-il en balayant la poussière de son chapeau de soie.

« Sir Nicolas ! » s’exclama-t-elle. Je ne sais quoi dans le port de cet homme l’avait secrètement avertie, en effet, que le bouffon à deux sols la ligne qui, sous le règne d’Élisabeth, l’avait, dans ses libelles, raillée, à côté de tant d’autres, au-jourd’hui s’était élevé dans le monde, était devenu à coup sûr chevalier, et sans aucun doute une douzaine de belles choses encore par-dessus le marché.

S’inclinant à nouveau, il lui apprit que sa conclusion était correcte ; il était chevalier ; il était docteur ès lettres ; il était professeur ; il était l’auteur d’une vingtaine de volumes. Il était, en un mot, le critique le plus influent de l’époque victorienne.

Une émotion violente et tumultueuse assaillit Orlando à revoir ainsi l’homme qui lui avait causé, jadis, tant de douleur. Était-ce là le drôle sans vergogne ni repos qui avait brûlé ses ta-pis, grillé du fromage dans la cheminée italienne et raconté, sur Marlowe et ses compagnons, tant de joyeuses histoires qu’ils avaient vu le soleil se lever neuf nuits sur dix ? Il était mainte-nant élégamment vêtu d’un habit du matin gris-perle avec une fleur rose à la boutonnière et des gants de Suède assortis. Comme Orlando s’émerveillait, il s’inclina de nouveau profon-dément et lui demanda si elle lui ferait l’honneur de venir dé-jeuner avec lui. La révérence était peut-être exagérée, mais c’était une assez bonne imitation des belles manières. Orlando le suivit, étonnée, dans un restaurant magnifique, tout peluche rouge, nappes blanches et couverts d’argent, aux antipodes de la vieille taverne ou du café avec son parquet sablé, ses bancs de

– 198 – bois, ses bols de punch et de chocolat, ses gazettes et ses cra-choirs. Greene posa ses gants correctement sur la table à côté de lui. Orlando avait encore peine à croire que ce fût le même homme. Ses ongles étaient propres ; autrefois ils avaient un pouce de long. Son menton était rasé ; autrefois il se hérissait de poils noirâtres. Ses boutons de manchettes étaient en or ; autre-fois son linge effiloché trempait dans le potage. Enfin Greene commanda le vin avec un soin qui remit à l’esprit d’Orlando son goût de jadis pour le malvoisie : alors seulement elle se con-vainquit de son identité. « Ah ! dit-il en poussant un petit sou-pir, assez satisfait tout de même, ah ! ma chère dame, les grands jours de la littérature sont passés. Marlowe, Shakespeare, Ben Jonson, c’étaient les géants. Dryden, Pope, Addison, c’étaient les héros. Tous sont morts aujourd’hui, tous, et qui nous lais-sent-ils ? Tennyson, Browning, Carlyle ! » Il mit dans sa voix un immense mépris. « En fait, dit-il en se versant un verre de vin, tous nos jeunes écrivains sont à la solde des libraires. Ils écri-vent n’importe quoi pourvu que cela paie les notes de leur tail-leur. Notre siècle, dit-il en se servant des hors-d’œuvre, se dé-pense en subtilités byzantines et en tentatives insensées… que les élisabéthains n’auraient pas tolérées un seul instant.

« Non, ma chère dame, poursuivit-il en approuvant le tur-bot au gratin que le maître d’hôtel offrait à son jugement, les grands jours sont finis. Nous vivons en des temps dégénérés. Nous devons chérir le passé ; honorer les écrivains… Il en reste encore quelques-uns… qui prennent l’Antiquité pour modèle et qui écrivent, non pour de l’argent, mais pour » – Orlando cria presque « La Gloâr ! » En vérité, elle aurait juré qu’elle l’avait entendu dire exactement la même chose trois cents ans aupara-vant. Les noms étaient différents, bien sûr, mais l’esprit était le même. Nick Greene, tout anobli qu’il fût, n’avait pas changé. Et pourtant oui, il y avait quelque chose de changé. Tandis qu’il discourait longuement sur Addison qu’on devait prendre pour modèle (jadis c’était Cicéron, pensa Orlando) et sur le temps qu’on devait passer au lit chaque matin (elle fut fière de penser que sa pension trimestrielle lui permettait ce luxe) à rouler et

– 199 – rouler sur sa langue les meilleures œuvres des meilleurs au-teurs, pendant une heure au moins avant de prendre la plume, pour purger ses écrits de la vulgarité du siècle et de l’état déplo-rable où notre langue était tombée (sans doute avait-il vécu longtemps en Amérique, pensa Orlando) – tandis qu’il discou-rait ainsi, exactement comme Greene discourait trois cents ans auparavant, elle eut le temps de se demander en quoi il avait changé. Il avait engraissé ; mais il frisait les soixante-dix ans. Son teint s’était fleuri, la littérature lui avait évidemment réus-si ; mais son ancienne vivacité, son inquiétude jamais en repos étaient éteintes. Ses anecdotes toujours brillantes ne coulaient plus avec une aisance aussi libre. À chaque instant il parlait, à vrai dire, de « mon cher ami Pope » ou de « mon illustre ami Addison », mais il avait pris un air de respectabilité déprimante et paraissait trouver plus de plaisir à éclairer Orlando sur les faits et gestes de sa propre famille qu’à lui raconter, comme au-trefois, de scandaleuses anecdotes sur les poètes.

Orlando fut profondément désappointée. Toutes ces der-nières années elle avait vu dans la littérature (sa réclusion, son rang, son sexe lui seront une excuse) une force sauvage comme le vent, brûlante comme la flamme, rapide comme l’éclair ; une force errante, incalculable, soudaine. Et voici que la littérature était un monsieur d’âge mûr, en complet gris, qui parlait de du-chesses. La désillusion d’Orlando fut si forte qu’un crochet ou quelque bouton fermant le haut de sa robe céda tout à coup et laissa tomber sur la table Le Chêne, Poème.

« Un manuscrit ! dit Sir Nicolas en chaussant son pince-nez d’or : voilà qui est intéressant ! Prodigieusement intéres-sant ! Permettez-moi d’y jeter un coup d’œil ! » Et de nouveau, après un intervalle de quelque trois cent ans, Nicolas Greene prit le poème d’Orlando, l’étala parmi les tasses à café et les verres à liqueur, et se mit à le lire. Mais son jugement fut bien différent de celui qu’il avait porté autrefois. Ce poème, dit-il en tournant les pages, lui rappelait le Caton d’Addison. Il soutenait à son avantage la comparaison avec les Saisons de Thomson. On

– 200 – n’y trouvait aucune trace, il avait plaisir à le dire, de l’esprit mo-derne. Il était composé avec un respect de la vérité, de la nature, des exigences du cœur humain qu’on ne rencontrait pas sou-vent, à coup sûr, en ces jours d’excentricité sans vergogne. Il fal-lait, naturellement, le publier aussitôt.

Orlando ne sut vraiment pas ce qu’il entendait par là. Elle avait toujours porté le manuscrit sur son sein. Cette idée cha-touilla fort agréablement Sir Nicolas.

« Et… les droits d’auteur ? » demanda-t-il.

La pensée d’Orlando vola vers Buckingham Palace11 et vers les potentats invisibles qui se trouvaient y séjourner.

Sir Nicolas fut fort amusé. Il faisait allusion, expliqua-t-il, au fait que Messieurs… (il mentionna le nom d’une maison d’édition bien connue) se feraient un plaisir, s’il leur envoyait un mot, de mettre le livre sur leur liste. On pourrait sans doute obtenir un droit d’auteur de dix pour cent sur tous les exem-plaires jusqu’à deux mille ; au-delà, ce serait quinze pour cent. Quant aux critiques, il allait écrire en personne un mot à Mr… qui était le plus influent ; un compliment, un brin de réclame pour ses propres poèmes, adressé à la femme du rédacteur de la… ne feraient pas de mal. Il rendrait aussi visite à… Il poursui-vit ainsi longtemps. Orlando ne comprenait rien à ses discours et d’après une vieille expérience, se défiait un peu de ce bon na-turel, mais elle ne pouvait qu’accepter puisque l’offre de Greene concordait avec les désirs fervents du poème lui-même. Sir Ni-colas fit donc du brouillon taché de sang un petit paquet bien propre, l’aplatit dans sa poche intérieure pour ne pas détruire l’élégance de son veston ; et après maints compliments de part et d’autre, ils se séparèrent.

 

11 Droits d’auteur se dit en anglais « Royalties », d’où le quiproquo. (N. d. T.)

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Orlando remonta la rue. Maintenant que le poème était parti – et elle sentait sur sa poitrine, là où elle le portait d’ordinaire, une place nue – elle n’avait plus qu’à réfléchir à ce qui lui plairait, par exemple aux extraordinaires hasards de la vie humaine. Elle était là, dans Saint-Jame’s Street ; mariée ; un anneau au doigt ; il y avait un café, jadis, à cette place, mainte-nant c’était un restaurant ; il était à peu près trois heures et de-mie dans l’après-midi ; le soleil brillait ; on pouvait voir trois pi-geons, un chien terrier, deux fiacres et un landau barouche. Qu’était-ce donc que la Vie ? Cette pensée fit violemment irrup-tion dans sa tête, hors de propos (à moins que le vieux Greene n’y fût pour quelque chose). Et – que le lecteur, à son gré, en augure bien ou mal des relations d’Orlando avec son mari (qui était alors au Cap Horn) – aussitôt qu’une idée quelconque fai-sait violemment irruption dans sa tête, elle allait droit au plus proche bureau de poste et la lui télégraphiait. Par bonheur, il y en avait un tout près. « Mon Dieu Shel, écrivit-elle sur la dé-pêche, vie littérature Greene visqueux », puis, tombant dans un langage chiffré qu’ils avaient inventé à leur usage pour exprimer tout un état spirituel de la plus haute complexité en un mot ou deux sans que la demoiselle de la poste y comprît rien, elle ajou-ta les mots « Rattigan Glumphoboo » qui résumaient précisé-ment la situation. Car non seulement les événements du matin avaient fait sur elle une profonde impression, mais encore, comme le lecteur s’en est avisé à coup sûr, Orlando se dévelop-pait – ce qui n’est pas nécessairement se développer en mieux – et « Rattingan Glumphoboo » décrivait un état spirituel très complexe – que le lecteur découvrira de lui-même s’il veut bien mettre à notre service toute sa sagacité.

Il ne pouvait y avoir de réponse au télégramme qu’au bout de plusieurs heures ; il était même probable, songea-t-elle en je-tant un coup d’œil dans le ciel où les nuages supérieurs cou-raient à une très grande vitesse, qu’il y avait une tempête au Cap Horn ; son mari, par suite, était sans doute dans la hune en train de couper un espar en lambeaux, ou même seul dans un canot avec un biscuit. Quittant la poste, Orlando s’en fut donc se

– 202 – distraire dans la boutique voisine, boutique si commune au-jourd’hui qu’elle n’a pas besoin de description et qui était pour-tant, à ses yeux, fort étrange : c’était une boutique où l’on ven-dait des livres. Toute sa vie Orlando avait connu des manuscrits. Elle avait tenu dans ses mains les grossières feuilles brunes où Spencer avait tracé ses minuscules pattes de mouche ; elle avait vu l’écriture de Shakespeare et celle de Milton. Elle possédait, il est vrai, bon nombre d’in-quarto et d’in-folio avec, souvent, un sonnet à sa louange sur la page de garde, et quelquefois une boucle de cheveux. Mais ces innombrables petits volumes bril-lants, identiques, éphémères, car ils semblaient reliés de carton et imprimés sur du papier de soie, la surprirent infiniment. Les œuvres complètes de Shakespeare coûtaient une demi-couronne et tenaient dans la poche. Il est vrai qu’on pouvait à peine les lire, le caractère était si minuscule ; ce n’en était pas moins une merveille. « Œuvres… », les œuvres de tous les écrivains qu’elle avait connus, de tous ceux dont elle avait ouï parler et de bien d’autres encore s’étiraient d’un bout à l’autre de longs rayons. Sur des tables et des chaises, de nouvelles « œuvres » empilées croulaient. Orlando vit, en tournant une page ou deux, qu’il y avait là pas mal d’œuvres écrites sur d’autres critiques ; dans son ignorance elle jugea que tous, puisqu’ils étaient imprimés et reliés, devaient être à leur tour de très grands écrivains. Elle donna donc au libraire l’ordre ahurissant de lui envoyer tout ce qui avait quelque intérêt dans sa boutique, et sortit.

Elle se trouva dans Hyde Park, une vieille connaissance : sous cet arbre fendu, se souvint-elle, était tombé le duc d’Hamilton, percé de part en part par Lord Mohum. Ses lèvres (souvent à blâmer dans notre récit) se mirent à scander les mots du télégramme en une absurde mélopée ; vie littérature Greene visqueux Rattigan Glumphoboo ; de sorte que plusieurs prome-neurs lui jetèrent des regards soupçonneux et ne prirent meil-leure opinion de sa santé mentale qu’en remarquant son collier de perles. Comme elle avait emporté de la librairie un paquet de journaux et de revues critiques, elle se jeta enfin sous un arbre, s’accouda, étendit ses feuilles autour d’elle, et fit de son mieux

– 203 – pour sonder le noble art de la prose tel que le pratiquaient ces maîtres. Car la vieille crédulité était toujours vivace en Orlando ; même les caractères maculés d’un périodique avaient encore à ses yeux une sorte de sainteté. C’est ainsi qu’elle lut, sur son coude, un article de Sir Nicolas sur les œuvres récemment réu-nies d’un homme qu’elle avait autrefois connu : John Donne. Mais, sans le savoir, elle s’était étendue non loin de la Serpen-tine. Les aboiements d’un millier de chiens résonnaient à ses oreilles. Des roues de voitures, incessantes, rapides, traçaient un cercle à son entour. Sur sa tête les feuilles soupiraient. De temps à autre une jupe garnie de tresses et une paire de panta-lons rouges collants traversaient la pelouse à quelques mètres. Soudain, une énorme balle de caoutchouc rebondit sur son journal. Des violets, des orangés, des rouges, des bleus, glissant par les interstices des feuilles, venaient étinceler sur l’émeraude de son doigt. Orlando lisait une phrase, puis levait les yeux vers le ciel. Elle levait les yeux vers le ciel, puis les rabaissait sur le journal. La vie ? La littérature ? Transformer l’une en l’autre ? Mais quelles difficultés monstrueuses ! Voici venir, par exemple, une paire de pantalons rouges collants. Comment Addison au-rait-il traduit cela ? Voici venir deux chiens dansant sur leurs jambes de derrière. Comment Lamb aurait-il décrit cela ? À lire Sir Nicolas et ses amis (ce qu’elle faisait quand elle ne regardait pas autour d’elle), on avait vaguement l’impression – elle se leva et marcha – ils vous donnaient la sensation… c’était extrême-ment désagréable – qu’on ne devait jamais, jamais dire ce qu’on pensait (Elle était debout sur les bords de la Serpentine. La ri-vière était comme du bronze ; des bateaux, avec une élégance d’araignée, la sillonnaient d’une rive à l’autre.) Ils vous don-naient la sensation, poursuivit-elle, qu’on devait toujours, tou-jours écrire comme quelqu’un d’autre. (Les larmes lui vinrent aux yeux.) Vraiment, songea-t-elle en poussant du pied un petit bateau, je ne pourrais pas, j’en suis sûre (à cet instant l’article de Sir Nicolas lui apparut, comme les articles vous apparaissent toujours dix minutes après qu’on les a lus, avec le bureau de l’auteur, sa tête, son chat, sa table et l’heure du jour), je ne

– 204 – pourrais pas, j’en suis sûre, poursuivit-elle en considérant l’article de ce point de vue, rester assise dans un studio, non, pas un studio, mais une sorte de salon vermoulu, pendant tout le jour, et parler à de jolis jeunes gens et leur raconter de petites anecdotes (qu’ils ne doivent pas répéter) sur ce que Tupper a dit de Smiles ; puis, tous ces gens, poursuivit-elle en pleurant amè-rement, sont tellement hommes ; puis, je déteste les duchesses ; et je n’aime pas les cakes ; et quoique je sois assez méprisante, je ne pourrai jamais apprendre à l’être autant qu’eux ; comment donc puis-je devenir un critique, écrire la plus belle prose an-glaise de mon siècle ? Le diable les emporte ! s’exclama-t-elle, en poussant à l’eau un bateau d’un sou avec tant de vigueur que la pauvre petite barque coula presque dans les vagues couleur de bronze.

Or, il faut savoir que lorsqu’on vient de « faire une scène » (comme disent les nourrices) – et les larmes tremblaient encore aux cils d’Orlando – l’objet que l’on regarde devient un autre objet plus gros, beaucoup plus important, et cependant le même. Si l’on regarde la Serpentine en « faisant une scène », les vagues deviennent bientôt aussi grosses que les vagues de l’Atlantique, les bateaux d’un sou ne se distinguent plus des grands paquebots. Ainsi Orlando prit ce bateau d’un sou pour le brick de son mari et la petite vague qu’elle avait faite du bout du pied devint une montagne d’eau au large du Cap Horn. Elle re-garda le petit bateau grimper sur la ride et crut voir le navire de Bonthrop grimper plus haut, toujours plus haut sur la paroi d’un mur vitreux ; plus haut, toujours plus haut montait le na-vire, et une crête blanche, porche de mille morts, s’incurvait au-dessous de lui ; il plongea vers les mille morts, disparut… « Il a coulé », cria-t-elle dans une affreuse angoisse… et, mais non ! le voici qui fait voile encore sain et sauf, parmi les canards, de l’autre côté de l’Atlantique.

« Pleurs de joie ! cria Orlando. Pleurs de joie ! Où est la poste ? s’enquit-elle. Je dois aussitôt télégraphier à Shel pour lui dire… » Et tout en répétant : « Un bateau d’un sou sur la Ser-

– 205 – pentine » et : « Pleurs de joie » alternativement, car ces pen-sées, interchangeables, avaient exactement le même sens, elle se hâta vers Park Lane.

« Un bateau d’un sou, d’un sou, d’un sou ! » répétait Or-lando, et elle se confirmait ainsi dans l’idée que ce ne sont pas les articles de Nick Greene ou John Donne, ni les lois de huit heures, ni les traités, ni les arrangements industriels qui comp-tent au monde ; mais quelque chose d’inutile, de soudain, de violent ; quelque chose qui vaut une vie ; rouge, bleu, pourpre ; un jet, un éclaboussement ; comme ces hyacinthes (elle passait à côté d’une magnifique corbeille) ; pur de toute tache et de tout asservissement, de toute souillure humaine, de tout amour-propre ; quelque chose de téméraire et de ridicule, comme mon hyacinthe, je veux dire, Bonthrop : voilà ce qui compte… un ba-teau d’un sou sur la Serpentine, pleurs de joie… ce sont les pleurs de joie qui comptent. Ainsi elle parlait à voix haute en at-tendant que les voitures aient fini de passer à Stanhope Gate, car vivre loin de son mari (hormis quand le vent est tombé) vous entraîne fatalement à dire tout haut des absurdités dans Park Lane. Tout eût été bien différent si Orlando avait vécu avec lui d’un bout de l’année à l’autre comme le recommandait la Reine Victoria. Mais dans les circonstances présentes son image lui apparaissait soudain en un éclair. Il fallait absolument qu’elle lui parlât aussitôt. Que ce fût absurde, que notre récit dût en être disloqué, elle s’en souciait comme d’une guigne. L’article de Nick Greene lui avait fait toucher le fond du désespoir ; le ba-teau d’un sou l’avait élevée aux cimes du bonheur. C’est pour-quoi elle répétait « Pleurs de joie, pleurs de joie ! » en attendant de pouvoir traverser la rue.

Mais la circulation était dense cet après-midi de prin-temps ; Orlando dut rester longtemps debout à répéter « Pleurs de joie » ou « Un bateau d’un sou sur la Serpentine », tandis que passaient, sculpturales, en chapeau de soie et manteau, dans des voitures à quatre chevaux, des victorias ou des landaus barouches, toute la richesse et la puissance de l’Angleterre. On

– 206 – eût dit d’une rivière d’or congelée, prise en blocs d’or au travers de Park Lane. Les ladies joignaient leurs doigts sur des porte-cartes ; les gentlemen balançaient entre leurs genoux des cannes à pommeau d’or. Orlando debout regardait, admirait, frappée de crainte. Une seule pensée la troublait, une pensée qui vient à tous les hommes lorsqu’ils regardent d’énormes éléphants ou des baleines de dimensions incroyables : ces léviathans qui ré-pugnent évidemment à tout effort, à tout changement, à toute activité, comment font-ils pour se reproduire ? Peut-être, son-gea Orlando en regardant les visages compassés et immobiles, peut-être le moment de leur reproduction est-il passé ; peut-être vois-je ici le fruit ; l’ultime accomplissement de l’espèce ? Ce qui défilait à cet instant sous les yeux d’Orlando c’était le triomphe d’un siècle. Corpulents, splendides, assis, les triom-phateurs attendaient. Mais soudain le policeman laissa retom-ber son bras ; le flot se dégela ; les massives splendeurs agglo-mérées bougèrent, s’écartèrent, disparurent dans Piccadilly.

Orlando, donc, traversant Park Lane, s’en fut à sa maison de Curzon Street ; là, jadis, se souvenait-elle, la reine des prés fleurissait ; un jour que le courlis y jetait son appel, elle avait rencontré un homme très vieux, avec son fusil.

Elle se souvenait encore, songea-t-elle en franchissant le seuil de sa maison, du jour où Lord Chesterfield avait dit… mais elle dut s’arrêter court. Le charmant hall XVIIIe siècle où elle voyait encore Lord Chesterfield poser son chapeau ici, son man-teau là, avec une élégance dans l’allure qui était un plaisir des yeux, était maintenant jonché de colis. Pendant qu’Orlando flâ-nait dans Hyde Park, le libraire avait exécuté sa commande et bourré la maison de livres. Les colis croulaient tout au long des escaliers : la littérature victorienne était là au complet, envelop-pée de papier gris et correctement ficelée. Orlando emporta chez elle tous les paquets dont elle put se charger, ordonna au valet de pied d’apporter les autres et, coupant rapidement d’innombrables ficelles, fut bientôt entourée d’innombrables vo-lumes.

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Habituée aux discrètes littératures des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Orlando fut épouvantée des conséquences de son ordre. Car naturellement pour les Victoriens eux-mêmes la litté-rature victorienne ne comprenait pas quatre grands noms sépa-rés et distincts, mais quatre grands noms engloutis et enfouis dans une masse d’Alexandres, de Smiths, de Dixons, de Blacks, de Milmans, de Buckles, de Taines, de Paynes, de Tuppers et de Jamesons – tous criant, tous hurlant, tous remarquables et tous exigeant autant d’attention que qui que ce fût. Orlando, avec son respect pour la matière imprimée, avait un rude travail en perspective ; cependant elle tira son fauteuil vers la fenêtre pour profiter au moins du peu de lumière qui filtrait entre les hautes maisons de Mayfair, et s’efforça de se faire une opinion.

Or, il est clair qu’il y a seulement deux façons de se faire une opinion sur la littérature victorienne. La première est de traiter le sujet en soixante volumes in-octavo, la seconde est de le condenser en six lignes de cette longueur-ci. De ces deux fa-çons, l’économie, puisque le temps nous manque, nous fait choisir la seconde ; en avant donc ! L’opinion d’Orlando fut (en ouvrant une demi-douzaine de livres) qu’il était bien étrange de n’y pas voir une seule dédicace à un gentilhomme ; puis (en fai-sant crouler une pile de mémoires), que plusieurs de ces écri-vains avaient des arbres généalogiques qui arrivaient à la moitié du sien ; puis, qu’il serait très impolitique d’envelopper les pinces à sucre dans un billet de dix livres lorsque Miss Christina Rossetti viendrait prendre le thé ; puis (une demi-douzaine de cartes l’invitaient à des banquets de centenaires), que si elle as-sistait à tant de banquets, la littérature devait être obèse ; puis (elle était invitée à une douzaine de conférences : l’influence de ceci sur cela ; la renaissance classique ; la survivance roman-tique et autres titres aussi engageants), que si elle écoutait toutes ces conférences, la littérature devait être bien desséchée ; puis (elle assistait à une réception donnée par une pairesse), que si elle portait tant de fourrures, la littérature devait être fort respectable ; puis (à ce moment, elle visitait à Chelsea la chambre de Carlyle où ne parvenait aucun son), que s’il avait

– 208 – besoin de tant de soins, le génie devait être aujourd’hui bien dé-licat ; enfin elle se fit une opinion définitive qui était de la plus haute importance ; mais comme nous avons déjà outrepassé de beaucoup nos six lignes, nous l’omettrons.

Orlando, s’étant fait une opinion, regarda par la fenêtre et, fort longtemps, demeura ainsi immobile. Car lorsque nous nous sommes fait une opinion il nous semble avoir jeté la balle par-dessus le filet : nous attendons qu’un invisible partenaire la ren-voie. Qu’allait lui envoyer ensuite le ciel décoloré qui surplom-bait Chesterfield House ? Orlando se le demandait. Et les mains jointes, debout, elle se le demanda fort longtemps. Soudain elle sursauta… Ah ! si, du moins, comme dans une occasion précé-dente, la Pureté, la Chasteté, la Modestie avaient alors poussé la porte, nous donnant le temps de souffler et de réfléchir quelque peu aux moyens d’envelopper délicatement, comme il sied à un biographe, une révélation maintenant nécessaire ! Mais non ! Les trois sœurs avaient rompu toute relation avec Orlando de-puis le jour où elles avaient jeté à sa silhouette nue un carré d’étoffe blanche qui manqua le but de plusieurs pouces ; en tant d’années, ces relations n’avaient jamais été reprises, et à cet ins-tant même d’autres occupations retenaient ces dames ailleurs. Ne va-t-il donc rien arriver, en cette pâle matinée de mars, pour atténuer, voiler, recouvrir, envelopper cet événement (quel qu’il soit) indéniable ? Car, après avoir sursauté de façon si soudaine et si violente, Orlando… Mais Dieu soit loué, juste à cet instant monta du dehors, frêle, sifflotant, flûté, sautillant, démodé, le chant d’un orgue de Barbarie, cet instrument dont jouent par-fois les Italiens dans les rues de derrière. Acceptons cette inter-vention, si humble que nous la jugions, comme si elle était la musique des sphères, et permettons-lui, avec ses hoquets et ses grognements, de remplir du moins cette page jusqu’à l’événement fatal, indéniable, jusqu’à l’événement que le valet de pied a vu venir, que la femme de chambre a vu venir et que le lecteur devra voir à son tour, car Orlando, à coup sûr, devient incapable de le cacher plus longtemps. Permettons à l’orgue de Barbarie de résonner : il va nous transporter par la pensée (qui

– 209 – n’est rien qu’un petit bateau lorsque la musique résonne, balan-cé sur les vagues), par la pensée, qui est de tous les moyens de transport le plus divaguant, le plus fou, par-dessus les toits et les jardins de derrière où le linge est suspendu, jusqu’à… quel est ce lieu ? Reconnaissez-vous la Prairie commune et le clocher au centre, et les grilles avec un lion accroupi de chaque côté ? Oh oui ! c’est Kew. Eh bien ! va pour Kew. Nous sommes donc à Kew ici, et je m’en vais vous montrer aujourd’hui (le deux mars) sous le prunier une hyacinthe en grappe, un crocus et sur l’amandier un bourgeon, si bien que se promener ici sera penser aux bulbes poilus et rouges qu’on met dans la terre en octobre et qui fleurissent maintenant ; sera rêver à plus qu’on ne peut dire, et encore prendre dans son étui une cigarette ou même un ci-gare, jeter son manteau (comme la rime le demande) sous un ormeau, s’asseoir là, et attendre le martin-pêcheur qu’on a vu, dit-on, une fois, traverser dans le soir d’une rive à l’autre.

Attention ! attention ! Le martin-pêcheur vient ; le martin-pêcheur ne vient pas.

Regardez, cependant, les cheminées d’usines et leurs fu-mées ; regardez les saute-ruisseau qui fuient en un éclair dans leurs yoles. Voyez la vieille dame qui promène son chien et la petite bonne qui n’a pas su, la première fois, donner l’inclinaison correcte à son chapeau neuf. Regardez-les tous ! Le ciel, dans sa merci, ayant voulu que le secret des cœurs nous demeure caché, nous en sommes réduits, sans doute, à toujours soupçonner, derrière le leurre des apparences, ce qui, peut-être, n’existe pas ; pourtant, à travers la fumée de notre cigarette, nous voyons flamboyer, nous saluons la splendide satisfaction des désirs naturels que ces passants ont eu pour un chapeau, pour un bateau ou pour un rat d’égout ; comme un jour l’on vit flamboyer – l’esprit fait des sauts, des bonds si stupides quand il déborde et divague ainsi aux sons d’un orgue de Barbarie – comme un jour l’on vit flamboyer un feu, contre des minarets, dans un champ tout près de Constantinople.

 

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Salut ! ô désir naturel ! Salut ! Bonheur ! divin bonheur ! et toi, plaisir aux mille visages, fleurs et vins, quoique les fleurs se fanent, quoique le vin enivre ; vous, tickets des dimanches, fuites hors de Londres à demi-tarif ; vous, hymnes à la mort chantés dans une sombre église, et tout, tout ce qui interrompt et brise le tapotement des machines à écrire, le numérotage des lettres, les chaînes afin d’assujettir l’Empire. Salut même à vous, rouges arcs crus sur les lèvres des commises (Cupidon, gauche-ment, de son pouce trempé dans l’encre rouge, semble avoir gribouillé son sceau en passant). Salut, bonheur ! Martin-pêcheur volant comme un éclair de rive à rive, satisfaction du désir naturel, quel qu’il soit : ce qu’en pense le romancier mâle ; ou la prière ; ou l’ascétisme ; ou toute autre forme, salut ! et plût au ciel que le désir eût plus de formes et plus étranges ! Car l’eau de la rivière est sombre sur la grève… et la rime ment, hé-las ! qui veut qu’elle passe « comme un rêve » ; notre sort est pire, plus commun ; la vie n’est pas un rêve, la vie coule, éveil-lée, pimpante, facile, quotidienne, sous des arbres dont l’ombre olivâtre noie l’aile bleue de l’oiseau fugitif lorsque, soudain, il part comme une flèche de rive à rive.

Salut donc, bonheur ! mais ensuite, point de salut pour ces rêves qui enflent et déforment le réel comme les miroirs pique-tés dans un bureau d’auberge déforment nos visages ; point de salut pour ces rêves qui nous émiettent, nous déchirent, nous transpercent et nous écartèlent, la nuit, quand nous voudrions dormir ; mais bien salut à toi, sommeil, sommeil profond où toutes formes se réduisent à des nuages d’une douceur infinie ; vagues obscurités, eaux inscrutables, laissez-nous, je vous prie, enveloppés, enlinceulés, pareils à des momies, pareils à des phalènes, dormir, allongés, immobiles, sur le fond sablé du sommeil.

Mais halte ! halte ! Nous n’allons pas pour cette fois visiter la contrée aveugle. Bleu, comme une allumette qui soudain s’enflamme pour le regard le plus intérieur il vole, il brûle, il brise la cire du sommeil, le martin-pêcheur ; et voici que reflue

– 211 – encore, voici que revient la rouge, l’épaisse marée de la vie ; avec des glou-glous et des bruits de gouttes ; et nous nous levons, et nos regards vont (comme une chanson est commode pour nous aider à franchir sans encombre la pénible transition de la mort à la vie !) tomber – (l’orgue de Barbarie s’arrête net).

« C’est un beau garçon, M’am’ ! » dit Mrs. Banting, la sage-femme, en confiant aux bras d’Orlando son premier-né. En d’autres termes, Orlando mit heureusement au monde un fils, le jeudi vingt mars, à trois heures du matin.

Orlando, de nouveau, était à la fenêtre ; mais que le lecteur se rassure, rien de semblable ne va lui arriver aujourd’hui qui n’est d’ailleurs nullement le même jour. Non… car si nous re-gardons par la fenêtre, comme Orlando à cet instant, nous ver-rons que l’aspect même de Park Lane a considérablement chan-gé. En vérité, on pouvait rester là dix minutes et plus, comme Orlando, sans voir passer un seul landau barouche. « Regardez donc ! » s’écria-t-elle quelques jours plus tard : un absurde vé-hicule tronqué, sans chevaux, glissait de lui-même sur la chaus-sée. Une voiture sans chevaux ! On l’appela juste au moment où elle prononçait ces paroles ; mais elle revint un peu plus tard re-garder encore à la fenêtre. Il faisait un drôle de temps ce jour-là. Jusqu’au ciel qui avait changé ! ne put s’empêcher de remarquer Orlando. Il n’était plus aussi dense, aussi gorgé d’eau, aussi scintillant d’arcs-en-ciel depuis que le Roi Édouard (le voici qui, précisément, descendait de son sobre brougham, en face, pour rendre visite à certaine grande dame) avait succédé à la Reine Victoria. Les nuages s’étaient rétrécis jusqu’à n’être plus qu’une gaze mince ; le ciel semblait fait d’un métal qui, les jours de cha-leur, se teintait de vert-de-gris, de rouge cuivré ou d’orangé comme font les métaux dans un brouillard. C’était un peu alar-mant… que les choses se rétrécissent ainsi. Car tout paraissait rétréci. La veille au soir, Orlando était passée dans sa voiture près de Buckingham Palace : il ne restait plus trace du vaste monument qu’elle avait cru éternel, chapeaux hauts de forme, voiles de veuve, trompettes, télescopes, guirlandes, tout s’était

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