Orlando

Virginia Woolf · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/3

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Orlando

Chapitre IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Avec quelques-unes des guinées que lui avait laissées la vente de sa dixième perle, Orlando s’était acheté un trousseau complet de vêtements féminins à la mode du temps, et c’est dans les habits d’une jeune Anglaise de qualité qu’elle était maintenant assise sur le pont de l’Enamoured Lady. Par un fait étrange, mais vrai, elle n’avait jusqu’alors accordé à son sexe que très peu d’attention. Peut-être les pantalons turcs qu’elle portait furent-ils cause de cette indifférence ; d’ailleurs les bo-hémiennes, hormis un ou deux détails importants, diffèrent très peu des bohémiens. Mais lorsqu’elle sentit les jupons s’enrouler autour de ses jambes, lorsque le capitaine vint lui offrir, très ga-lamment, de faire déployer pour elle une tente au-dessus du pont, Orlando, prenant tout à coup conscience des peines et des privilèges de sa position, sursauta. Mais ce sursaut n’avait pas le sens qu’on pouvait lui attribuer.

Il n’était pas causé, voulons-nous dire, par cette simple et seule idée : ma pureté est en péril. Normalement, une char-mante jeune femme seule n’eût pensé à rien d’autre ; tout l’édifice de l’économie féminine est fondé sur cette pierre ; la pureté est pour les femmes le diamant, la clef de voûte ; elles la défendent avec rage et meurent si on la leur ravit. Mais quand on a été homme pendant trente ans ou à peu près, et Ambassa-deur par-dessus le marché, quand on a tenu dans ses bras une reine et, s’il faut en croire la tradition, deux ou trois autres dames d’un rang moins élevé ; quand on a été l’époux d’une Ro-sita Lolita, etc., on ne sursaute pas pour si peu. Non, le sursaut d’Orlando fut un de ces mouvements complexes qu’on n’épuise pas en un tournemain. Personne, il faut le dire, n’a jamais accu-sé Orlando d’être un de ces esprits légers qui courent au terme des choses en un instant. Il lui fallut tout le temps de son voyage

– 108 – pour extraire de son sursaut le sens et la moralité : nous allons la suivre à sa propre allure.

« Seigneur, songea-t-elle quand elle fut remise de son sur-saut, en s’étirant de tout son long sous la tente, voilà une façon bien agréable de vivre sans rien faire. Mais, songea-t-elle en ruant des deux jambes, le diable soit de toutes ces jupes qui vous traînent sur les talons ! Pourtant l’étoffe (de la brocatelle fleurie) est la plus exquise du monde. Jamais je n’ai vu ma peau (elle posa la main sur son genou) paraître avec tant d’avantage. Cependant, pourrais-je sauter par-dessus bord et nager dans cet appareil ? Non ! Je devrais donc m’abandonner aux bras d’un matelot. Puis-je consentir à cela ? Oui ou non, puis-je… ? » Elle hésita. C’est le premier nœud dans le mol écheveau de sa dis-cussion.

Le déjeuner survint sans qu’elle l’eût dénoué ; et ce fut le capitaine lui-même – le capitaine Nicholas Benedict Bartolus, marin d’aspect fort distingué, – qui se chargea de le faire à sa place en lui offrant une tranche de bœuf fumé. « Un peu de gras, Madame ? Permettez-moi d’en découper pour vous un tout petit morceau, menu, menu comme votre ongle. » À ces mots, Orlan-do sentit un frisson délicieux la parcourir des pieds à la tête. Un chant d’oiseaux s’éleva ; les torrents grondèrent. Elle reconnut l’indescriptible sentiment de plaisir qu’elle avait éprouvé en voyant Sacha pour la première fois, une centaine d’années au-paravant. Mais alors elle poursuivait, maintenant elle fuyait. Quelle est l’extase la plus grande ? Celle de l’homme ou celle de la femme ? Peut-être éprouvent-ils la même ? Non, songea-t-elle, celle-ci est la plus délicieuse (poliment elle refusait) – refu-ser, le voir s’assombrir. Eh bien, soit ! puisqu’il insistait, mais un tout petit morceau, un soupçon ! Voilà qui était le plus déli-cieux de tout : céder, le voir sourire : « Non, songea-t-elle, en s’étendant à nouveau sur le pont et en reprenant sa discussion, il n’y a pas de bonheur plus céleste : résister puis céder, céder puis résister. Cela jette l’âme dans un ravissement que rien d’autre ne peut donner. Je me demande même, poursuivit-elle,

– 109 – si je ne vais pas me jeter par-dessus bord pour le plaisir d’être sauvée par un matelot, après tout. »

(Nous prions le lecteur de se souvenir qu’Orlando était comme un enfant qui entre en possession d’un jardin ou d’une armoire à jouets ; ses raisonnements ne conviendraient pas à des femmes mûres qui ont eu le temps dans leur vie de se fami-liariser avec tout cela.)

« Mais comment diable appelions-nous, nous autres, jeunes gars, dans les sabords de la Marie-Rose, les filles qui se jettent par-dessus bord pour le plaisir d’être sauvées par un ma-telot ? dit-elle. Nous avions un mot pour les désigner. Ah ! nous les appelions… (Il nous faut omettre le mot ; il était par trop malsonnant et faisait un drôle d’effet sur les lèvres d’une dame.) Seigneur ! Seigneur ! cria de nouveau Orlando en conclusion de ses pensées, dois-je donc maintenant respecter l’opinion de l’autre sexe, si monstrueuse que je la trouve ? Puisque je porte des jupes, puisqu’il m’est impossible de nager, puisque j’ai be-soin d’un matelot pour me sauver, morbleu ! cria-t-elle, il le faudra bien ! » Sur quoi une humeur noire la saisit. Elle était d’un naturel candide, ennemie de toute équivoque et les men-songes l’ennuyaient. Ces façons de biaiser lui semblaient une dérobade. « Pourtant, réfléchit-elle, la brocatelle fleurie – le plaisir d’être sauvée par un matelot – si l’on n’arrivait à eux qu’en biaisant, biaiser devenait légitime sans doute. » Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées, et revêtues d’atours dé-licieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai dé-sormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante) ne sont naturellement ni obéis-santes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux. Elles n’atteignent à ces grâces, qui sont pour elles l’unique moyen de goûter aux joies de l’existence, que par la plus fasti-dieuse discipline. Il faut, songea-t-elle, se coiffer, et cette opéra-tion, à elle seule, me prendra une heure chaque matin ; il faut se mirer dans la glace, une autre heure ; il faut se corseter et se la-

– 110 – cer ; se laver et se poudrer ; quitter la soie pour la dentelle et la dentelle pour le brocart ; il faut demeurer chaste du premier de l’an à la Saint-Sylvestre… » À ces mots, elle agita le pied avec tant d’impatience qu’elle découvrit bien un pouce ou deux de son mollet. Un marin, perché dans la hune et qui, par hasard, à cette minute, regardait vers le pont, en eut un tel sursaut que le pied lui manqua : ce fut miracle s’il en réchappa. « Quoi ! son-gea Orlando, la vue de mes chevilles peut entraîner la mort d’un honnête garçon chargé sans doute d’une femme et d’une fa-mille : en toute humanité, je dois donc les garder couvertes. » Pourtant ses jambes n’étaient pas le moindre de ses charmes. Orlando tomba dans une méditation profonde : l’étrange em-barras s’il faut que tous les charmes d’une femme soient cou-verts de peur qu’un marin ne choie de sa hune ! « Que la vérole les ronge ! » dit-elle enfin. Elle venait d’apprendre ce qu’en d’autres circonstances on lui eût enseigné tout enfant : les res-ponsabilités sacrées de la femme.

« Et voilà bien le dernier juron auquel j’aurai droit ! son-gea-t-elle, dès que j’aurai posé le pied sur le sol d’Angleterre ; je n’aurai pas le droit non plus de fendre la tête à un homme, de le traiter de menteur, de tirer mon épée et de le pourfendre, de siéger au milieu de mes pairs, de porter une couronne, de mar-cher en procession, de condamner un homme à mort, de com-mander à une armée, de caracoler dans Whitehall sur un pale-froi ni de porter sur ma poitrine soixante-douze médailles di-verses. Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol an-glais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs com-ment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous ac-coutumé d’y mêler de la crème ? » Tandis qu’elle susurrait ces derniers mots, elle comprit soudain avec horreur quel mépris pour l’autre sexe (le sexe fort) avait aujourd’hui remplacé dans son âme la gloriole de jadis. « Ils tombent de leur hune, songea-t-elle, parce qu’ils voient les chevilles d’une femme ; ils s’habillent en polichinelles et plastronnent dans les rues pour capter les regards des femmes ; ils refusent aux femmes la moindre instruction de peur d’être un jour leur risée ; ils ram-

– 111 – pent aux pieds de quelque mauviette en jupons ; puis ils s’en vont par le monde avec l’air d’être les rois de la création. Ciel ! songea-t-elle, quels pantins ils ont fait de nous, quels pantins nous sommes ! » L’ambiguïté de ces paroles semble montrer qu’à ce moment Orlando distribuait impartialement ses blâmes aux deux sexes parce qu’elle n’appartenait à aucun ; et, en effet, elle paraissait vivre, pour l’instant, dans une oscillation perpé-tuelle ; elle était homme ; elle était femme ; elle connaissait les secrets, partageait les faiblesses des deux camps. C’était un état d’esprit déroutant, avec des sautes à donner le tournis, et au-cune des douceurs de l’ignorance. Orlando était comme une plume dans cet ouragan. Ce n’est donc pas merveille, à force d’opposer ainsi un sexe à l’autre pour les trouver alternative-ment pleins des plus lamentables faiblesses – sans être jamais sûre d’appartenir à aucun – ce n’est donc pas merveille, dis-je, qu’Orlando fût prête à fondre en larmes et à crier qu’elle voulait revenir en Turquie pour être à nouveau bohémienne ; lorsque, en une gerbe d’éclaboussures, l’ancre s’enfonça dans la mer ; les voiles s’affalèrent sur le pont : le bateau (Orlando était restée plongée dans des réflexions si profondes qu’elle n’avait rien vu depuis plusieurs jours) venait d’être mis à l’ancre devant la côte d’Italie. Le capitaine lui fit demander aussitôt s’il aurait le plai-sir et l’honneur de l’emmener dans sa vedette jusqu’à la-côte.

Lorsqu’elle revint le matin suivant, elle s’étendit à sa place, sous la tente, et avec la plus grande bienséance disposa les plis de sa robe autour de ses chevilles.

Ignorantes et pauvres comme nous sommes en face de l’autre sexe, songea-t-elle en reprenant la phrase qu’elle n’avait pas achevée le jour précédent, armés de pied en cap comme ils le sont, après nous avoir interdit jusqu’à la connaissance de l’alphabet (et dès cette entrée en matière, il est clair que, pen-dant la nuit, une secrète évolution l’avait fait pencher du côté féminin : elle parlait maintenant plutôt comme une femme et non, semblait-il, sans une certaine satisfaction), pourtant – ils tombent de la hune. » Ayant dit ces mots, elle bâilla longuement

– 112 – et s’endormit. Lorsqu’elle se réveilla, le bateau filait sous un bon vent et longeait de si près la côte que les villages, perchés au bord de la falaise, ne paraissaient retenus de glisser dans l’eau que par la cale d’un roc énorme ou les racines torses d’un vieil olivier. Du pont, Orlando put sentir le parfum des oranges qu’un million d’arbres, lourds de fruits, faisaient flotter comme un nuage. Une troupe de dauphins bleus, de temps à autre, bondis-saient prestement dans l’air d’un coup de queue. Orlando étira ses bras (les bras, avait-elle appris déjà, n’ont pas des effets aus-si fatals que les jambes) et remercia le ciel de ne pas devoir ca-racoler dans Whitehall sur un cheval de guerre ni même con-damner un homme à mort. « Mieux vaut, songea-t-elle, être vê-tue d’ignorance et de pauvreté qui sont les habits sévères de notre sexe ; mieux vaut laisser à d’autres le gouvernement et la discipline du monde ; mieux vaut être quitte d’ambition guer-rière, volonté de puissance et autres désirs virils si l’on peut ain-si jouir sans partage des plus exaltantes ivresses que connaisse l’esprit humain, je veux dire, prononça-t-elle à voix haute, comme toujours lorsqu’elle était profondément émue, la con-templation, la solitude, l’amour. »

« Dieu soit loué de m’avoir faite femme ! » cria-t-elle ; mais, sur le point de s’abandonner à cette extrême folie – rien n’est plus affligeant chez une femme ou chez un homme – qu’est l’orgueil de son propre sexe, elle s’arrêta sur le mot singulier qui, déjouant tous nos efforts, a fini par se glisser au bout de notre dernière phrase : l’Amour. « L’Amour ! » dit Orlando. Et à l’instant (car telle est sa violence) l’amour prit une forme hu-maine (car tel est son orgueil). Les autres pensées se contentent de rester abstraites : celle-ci n’a de cesse qu’elle n’ait revêtu chair et sang, mantille et jupons, pourpoint et haut-de-chausse. Et comme Orlando n’avait jamais aimé que des femmes et que la nature humaine se fait toujours tirer l’oreille avant de s’adapter aux conventions nouvelles, quoique femme à son tour, ce fut une femme encore qu’elle aima ; et si la conscience d’appartenir au même sexe eut un effet quelconque sur elle, ce fut d’aviver et d’approfondir ses sentiments masculins

– 113 – d’autrefois. C’est que tous les soupçons, tous les mystères jadis obscurs lui devenaient clairs aujourd’hui. Ces ténèbres d’erreur qui séparent les sexes, cette zone d’obscurité où flottent tant de choses troubles, s’illuminaient enfin et, s’il faut en croire le

poète6 unissant le Beau et le Vrai, la tendresse d’Orlando dut gagner en beauté ce qu’elle perdit en mensonge. Enfin, elle con-naissait la vraie Sacha ! L’ardeur de cette découverte, la chasse aux trésors ainsi révélés l’emplirent d’une telle extase, d’un tel ravissement qu’elle eut la sensation d’un boulet de canon explo-sant à ses oreilles, lorsque, soudain, une voix mâle dit : « Vou-lez-vous me permettre, Madame ? » Une poigne mâle la fit se lever, et des doigts mâles, avec un trois-mâts tatoué sur le mé-dius, furent pointés vers l’horizon.

« Les falaises d’Angleterre, Madame », dit le capitaine, et de la main qu’il avait pointée vers l’horizon, il salua. Orlando, à ces paroles, eut un second sursaut encore plus violent que le premier.

« Seigneur Jésus ! » cria-t-elle.

Par bonheur, la vue de la terre natale, après une longue ab-sence, excusait à la fois le sursaut et l’exclamation, sans quoi elle eût été fort en peine d’expliquer au capitaine Bartolus la fu-rieuse tempête d’émotions contradictoires qui l’assaillit à cet instant. Comment lui dire qu’elle, cette femme qui tremblait à son bras, avait été Duc et Ambassadeur ? Comment lui expli-quer qu’elle, enveloppée maintenant comme un lis dans les plis de sa brocatelle, avait fracassé des crânes, connu l’amour de femmes légères au milieu des sacs de butin, dans des navires de pirates, par les soirs d’été fleuris de tulipes, bourdonnant d’abeilles, de Wapping Old Stairs ? Elle-même ne pouvait s’expliquer la violence du sursaut qui l’avait secouée quand la

 

6 Keats. (N. d. T.)

– 114 – dextre virile du capitaine lui avait montré les falaises des Îles Britanniques.

« Refuser, puis céder, murmura-t-elle, quel délice ! pour-suivre et conquérir, quelle noblesse ! comprendre et raisonner, quelle grandeur ! » Aucun des termes ainsi accouplés ne lui semblait faux ; pourtant, à mesure que s’approchaient les fa-laises crayeuses, elle se sentit coupable, profanée, impure, ce qui, pour une femme qui n’avait pas accordé une pensée au pé-ché, était au moins étrange. Les falaises grandirent, grandirent, jusqu’au moment où l’on vit nettement les cueilleurs de sali-cornes. À les regarder, Orlando sentit trottiner dans son âme comme un fantôme narquois qui va bientôt ramasser les plis de sa robe et s’évanouir dans les airs, Sacha-la-perdue, Sacha-le-Souvenir dont elle venait à l’instant même d’éprouver la réalité surprenante – Sacha qui, sentit-elle, par sa mimique, ses moues et ses grimaces, témoignait tout son irrespect aux falaises et aux cueilleurs de salicornes ; et lorsque les marins, de leurs voix na-sillardes, entonnèrent : « Allons, adieu, Dames d’Espagne ! » les mots éveillèrent un écho dans l’âme triste d’Orlando : si grands que fussent le confort, la richesse, l’influence et le rang que cette terre pouvait lui promettre (car Orlando ne doutait pas de ren-contrer sur son chemin un noble prince et de régner à ses côtés sur la moitié du Yorkshire), si elle promettait en même temps le joug des conventions, l’esclavage, la fraude, l’amour renié, le corps ligoté, les lèvres cousues, la voix étouffée, Orlando, alors, se rembarquerait sur ce bateau même, remettrait voile vers les bohémiens.

Soudain, malgré le tumulte de ses pensées, elle vit s’élever devant elle, comme un dôme de marbre lisse et blanc, une appa-rition nouvelle : cet objet, réel ou rêvé, affecta si vivement l’imagination fiévreuse d’Orlando qu’elle arrêta sur lui sa songe-rie comme on voit un essaim vibrant de libellules se poser, avec une joie visible, sur la cloche de verre couvrant un tendre végé-tal. Quelque chose dans la forme lui rappela, suivant les hasards de la mémoire, un souvenir très vieux mais très vivace : cet

– 115 – homme avec son front énorme, dans le salon de Twitchett, cet homme qui, assis à la table, écrivait ou plutôt regardait, mais quoi ? non pas elle, à coup sûr ; pas un instant il n’avait paru voir, planté devant lui dans tous ses atours, le délicieux petit garçon – pourquoi le nier ? – qu’elle était à cette époque ; et toutes les fois qu’Orlando songeait à lui, cette pensée faisait s’étendre à son entour, comme sur les eaux turbulentes la lune qui se lève, une surface de calme argent. La main d’Orlando (l’autre était encore en possession du capitaine) se posa sur son sein où elle avait caché les pages de son poème. Ce contact agit comme un talisman. La préoccupation, l’incertitude où elle était de son sexe et de ses devoirs s’évanouirent ; Orlando ne pensa plus qu’à la gloire de la poésie, et les grands vers de Marlowe, de Shakespeare, de Milton et de Ben Jonson bondirent, et graves, grondèrent, comme une cloche d’or que heurte un battant d’or, dans cette tour de cathédrale qu’était maintenant son esprit. En fait, l’image d’un dôme de marbre, vision si vague tout d’abord qu’elle avait rappelé à Orlando un front de poète et fait lever en elle tout un vol d’absurdes pensées, n’était pas imaginaire mais vraie ; et lorsque le navire remonta la Tamise devant une brise favorable, l’image, avec tout son cortège d’associations, s’effaça devant le réel qui n’était, ni plus ni moins, que le dôme d’une vaste cathédrale s’élevant dans une dentelle de flèches blanches.

« Saint-Paul », dit le capitaine Bartolus debout à son côté. « La Tour de Londres, poursuivit-il. L’hôpital de Greenwich éle-vé en mémoire de la Reine Marie par son époux feu Sa Majesté Guillaume III. L’Abbaye de Westminster. Le Parlement. » À leur nom, un à un, ces édifices fameux se levaient. C’était un beau matin de septembre. Une myriade de barques s’entrecroisaient de rive à rive. Rarement spectacle plus gai ou plus attrayant ac-cueillit un voyageur à son retour. Orlando, penchée à la proue, restait muette d’étonnement. Ses yeux, trop longtemps, n’avaient connu que la nature ou les sauvages pour ne pas être éblouis par ces splendeurs urbaines. Ainsi le dôme qu’elle voyait était celui de Saint-Paul que Mr. Wren avait bâti pendant son absence. Tout à côté jaillit au sommet d’une colonne l’éclair

– 116 – d’une chevelure d’or. Le capitaine Bartolus était là pour lui ap-prendre le nom du monument ; il y avait eu la peste et le feu pendant son absence, dit-il. Malgré ses efforts pour retenir ses larmes, Orlando sentit ses yeux se mouiller ; mais, par bonheur, elle se souvint que les pleurs siéent aux femmes et put laisser couler les siens. Voici donc, songea-t-elle, le lieu de ce grand carnaval. Voici où se dressait (les vagues à cette place clapo-taient aujourd’hui allégrement) le Pavillon du Roi. Voici où elle avait rencontré Sacha pour la première fois. Et voici à peu près (elle plongea son regard dans les eaux scintillantes) la place où l’on avait accoutumé de voir, gelée dans son bateau, la mar-chande des quatre-saisons avec des pommes au creux de sa jupe. Splendeur et corruption s’étaient évanouies. Évanouies la nuit obscure, les cataractes monstrueuses, les eaux sauvages du dégel. Là où l’on avait vu se ruer, tournoyante, la horde des ice-bergs jaunâtres avec, accrochées à leurs flancs, des grappes de malheureux épouvantés, flottait une couvée de cygnes immacu-lés, souples, superbes. Londres elle-même avait complètement changé depuis le dernier séjour d’Orlando. Elle avait gardé le souvenir d’un amas de petites maisons noires aux fronts de sca-rabées. Les têtes des rebelles grimaçaient sur les piques de Temple Bar. Le cailloutis des rues était parsemé de déchets et d’ordures. Maintenant, du navire qui longeait Wapping, elle voyait s’ouvrir au passage des routes larges en bon alignement. D’énormes coches aux attelages bien nourris attendaient à la porte des maisons dont les fenêtres rondes, les vitres larges, les marteaux polis témoignaient de l’aisance et de la paisible digni-té de leurs propriétaires. Des dames en robes de soie fleurie (elle braqua la lunette du capitaine) marchaient sur des trottoirs surélevés. Des citoyens en vestes brodées prenaient des prises de tabac au coin des rues, sous des réverbères. D’après le sujet des enseignes peintes qui se balançaient un peu partout dans le vent, Orlando prit une idée rapide du tabac, des étoffes, de la soie, de l’or, de l’argenterie, des gants, des parfums et des mille denrées que l’on vendait dans les boutiques. Elle ne put aussi, tandis que le bateau glissait vers son ancrage près de London

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Bridge, que jeter un coup d’œil vers les fenêtres des cafés – le temps de voir, sur des terrasses, puisque le temps était beau, un grand nombre de citoyens décents qui, assis bien à l’aise, des soucoupes de porcelaine devant eux, des pipes en terre à la por-tée de la main, écoutaient la gazette que l’un d’eux lisait à haute voix, non sans l’interrompre souvent par des éclats de rire ou par des commentaires. Étaient-ce là des tavernes, étaient-ce là des beaux esprits, étaient-ce là des poètes ? demanda-t-elle au capitaine Bartolus. Il lui apprit obligeamment qu’à ce moment même – si elle voulait bien tourner la tête un peu à gauche et regarder dans la direction de son index – là – ils étaient en train de dépasser le « Cocotier » où – précisément le voici – l’on pou-vait voir Mr. Addison en train de prendre son café ; quant aux deux autres gentlemen – « voyez, Madame, un peu à droite du réverbère, un bossu et l’autre comme vous et moi » – c’étaient

Mr. Dryden et Mr. Pope7. « De tristes coquins », dit le capitaine, entendant par là qu’ils étaient papistes, « mais des hommes de talent tout de même », ajouta-t-il en se précipitant vers l’arrière pour surveiller les dispositions d’accostage.

« Addison, Dryden, Pope », répéta Orlando, comme si ces mots eussent formé une incantation. Un instant, elle revit les hautes montagnes dominant Brousse. L’instant d’après, elle avait posé le pied sur sa terre natale.

 

Mais Orlando devait apprendre à ses dépens ce que pèsent les émois, les palpitations d’un cœur passionné devant la Loi, la Loi d’airain plus dure que les pierres de London Bridge, plus implacable que 14 gueule des canons. À peine était-elle rentrée dans sa maison de Blackfriars qu’une nuée de courriers, émis-

 

7 Le capitaine doit s’être trompé, comme le montrera n’importe quel manuel de littérature ; mais la faute était bénigne et c’est pourquoi nous ne l’avons pas corrigée. (Note de l’Auteur.)

– 118 – saires de Bow Street et autres cours de justice, vint l’avertir qu’elle devait se porter partie dans trois procès majeurs à elle intentés durant son absence, sans compter d’innombrables li-tiges mineurs, les uns émanant, les autres dépendant des prin-cipaux. Les charges essentielles relevées contre elle étaient 1° qu’elle était morte et ne pouvait, par suite, rien détenir en lé-gitime propriété ; 2° qu’elle était une femme, ce qui revenait très sensiblement au même ; 3° qu’elle était un duc anglais, lequel ayant épousé une dame Rosita Lolita, danseuse, avait eu d’elle trois fils, lesquels, déclarant maintenant leur père décédé, ré-clamaient tous ses biens comme leur étant dus. Répondre à d’aussi graves accusations allait demander, naturellement, du temps et de l’argent. Cependant, tous ses biens étaient mis sous scellés et ses titres prononcés en suspens tant que les procès se-raient en chicane. Ce fut dans cette position hautement ambi-guë, sans savoir elle-même si elle était vivante ou morte, homme ou femme, duc ou inexistante, qu’Orlando descendit par poste jusqu’à sa maison de campagne où, en attendant l’arrêt de la Cour, la Loi lui permettait de résider dans le plus strict état d’incognito ou incognita selon le tour que prendraient les choses.

Elle arriva par un beau soir de décembre ; la neige tom-bait ; les ombres violettes avaient la même inclinaison, exacte-ment, que dans sa vision de Brousse. La grande maison s’étalait, plus semblable à une ville qu’à une maison, brune et bleue, rose et pourpre dans la neige, toutes ses cheminées fumant active-ment comme animées d’une vie personnelle. Orlando ne put re-tenir un cri lorsqu’elle aperçut sa masse paisible couchée au centre des prairies. Quand le coche jaune, entrant dans le parc, roula dans l’allée au milieu des arbres, les daims fauves dressè-rent leur tête attentive et l’on dit qu’au lieu de montrer leur ti-midité coutumière ils suivirent le coche pour se masser enfin dans la cour où il s’arrêta. Quand la marche fut abaissée et qu’Orlando mit pied à terre, les uns balancèrent leurs andouil-lers, les autres frappèrent le sol de leurs sabots. L’un d’entre eux, même, rapporte-t-on, vint s’agenouiller dans la neige de-

– 119 – vant elle. Orlando étendit la main vers le marteau, mais déjà la porte s’ouvrait toute grande : et dans la lueur des flambeaux et des torches qu’ils élevaient à bout de bras, voici qu’apparurent Mrs. Grimsditch, Mr. Dupper et toute la maison de serviteurs groupée pour l’accueillir. Mais le bon ordre de la cérémonie fut interrompu d’abord par Canute, le chien courant, qui manqua de renverser Orlando dans la violence et l’ardeur de ses ca-resses ; puis par Mrs. Grimsditch qui, hors d’elle, voulant es-quisser une révérence, suffoqua d’émotion et ne put que balbu-tier : MiLord ! Milady ! Milady ! MiLord ! jusqu’au moment où Orlando la réconforta d’un franc baiser sur chaque joue. Alors Mr. Dupper se mit à lire dans un parchemin, mais l’aboiement des chiens, les chasseurs soufflant dans leurs trompes, et les cerfs bramant à la lune dans le désordre de la cour envahie fi-rent bientôt une confusion si générale que rien n’avança plus que la foule des serviteurs, après s’être pressée autour de sa maîtresse et lui avoir témoigné de toutes les façons possibles l’immense joie de son retour, se dispersa comme devant aux quatre coins de la maison.

Pas un doute ne s’éleva sur l’identité d’Orlando avec l’Orlando de jadis. Et si le moindre soupçon avait effleuré un esprit humain, l’attitude des cerfs et des chiens aurait suffi à la réfuter, car les créatures muettes sont, comme chacun sait, de bien meilleurs juges que nous en matière de reconnaissance. D’ailleurs, comme le dit Mrs. Grimsditch, par-dessus sa tasse de thé de Chine à Mr. Dupper, le soir même, s’ils devaient avoir maintenant, au lieu d’un Lord, une Lady, ils n’auraient pu la souhaiter plus aimable, et elle serait bien embarrassée, pour sa part, s’il lui fallait choisir entre eux ; car ils avaient reçu du ciel autant de grâces l’un que l’autre ; autant dire deux pêches sur une branche ; et de fait, dit Mrs. Grimsditch en glissant à la con-fidence, elle avait toujours eu quelques soupçons (à ces mots elle hocha la tête d’un air mystérieux), la chose n’était pas pour elle une surprise (à ces mots elle hocha la tête avec l’air d’en sa-voir très long), dites plutôt un vrai soulagement ; car, entre les serviettes qui avaient besoin de reprises et les rideaux, dans le

– 120 – salon du chapelain, tout mangés de mites autour des franges, il était temps, en vérité, qu’il y eût une maîtresse dans la maison.

« Sans compter les jeunes maîtres et maîtresses qui vien-dront », ajouta Mr. Dupper qui, étant donné son saint minis-tère, avait le droit d’exprimer toute sa pensée sur des sujets aus-si délicats.

Mais, tandis que les vieux serviteurs bavardaient à l’office, Orlando prit un chandelier d’argent et, une fois de plus, s’en fut errer dans les halls, les galeries, les cours, les chambres ; une fois de plus elle vit se pencher vers elle le sombre visage du Garde des Sceaux ou du Premier Chancelier, ses ancêtres ; puis elle s’assit sur un trône, s’allongea sur un canapé ; contempla la tapisserie, sa palpitation ; regarda galoper les chasseurs, fuir Daphné ; baigna sa main, comme elle avait aimé le faire, enfant, dans la flaque jaune de lumière qu’étalait le clair de lune en pas-sant à travers le léopard héraldique de la fenêtre ; glissa dans une galerie sur le plancher, poli dessus mais, dessous, fruste ; mania la soie, le satin ; crut voir nager les dauphins des sculp-tures ; se brossa les cheveux avec la brosse d’argent du Roi Jacques ; enfouit son visage dans le pot-pourri, composé encore suivant la recette donnée à sa famille, quelques siècles aupara-vant, par le Conquérant en personne et avec les mêmes roses ; regarda le jardin, imagina le sommeil des crocus, les dahlias en-dormis ; vit le corps frêle et blanc des nymphes miroiter dans la neige devant les grands ifs noirs, le massif épais comme une maison ; vit les orangeries, les néfliers géants – tout, elle vit tout ; et chaque vision, chaque son (notre style imparfait échoue à les rendre) emplit son cœur d’une extase si forte, y fit couler un tel baume de joie qu’à la fin, morte de fatigue, elle entra dans la chapelle et se laissa tomber dans le vieux fauteuil rouge où ses ancêtres avaient accoutumé d’entendre le service. Alors elle al-luma un « cheroot » (c’était une habitude qu’elle avait rapportée de l’Orient) et ouvrit le Livre de Prières.

 

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C’était un petit livre relié de velours, cousu d’or, que Marie, Reine d’Écosse, avait tenu sur l’échafaud ; les yeux de la foi y décelaient encore une trace brunâtre qu’avait laissée, dit-on, une goutte du sang royal. Mais les pensées pieuses que sa vue fit monter dans l’âme d’Orlando et les mauvaises passions qu’elle y endormit, qui osera venir les dire, sachant, comme chacun, que de toutes les communions celle de l’âme avec son Dieu est la plus inscrutable ? Romanciers, poètes, historiens, tous laissent retomber leur main devant cette porte ; le croyant lui-même ne nous apporte pas plus de lumière. Le voit-on plus prêt à mourir, ou plus zélé à distribuer ses richesses ? Ne garde-t-il pas autant de servantes, autant de chevaux que le reste des hommes ? Pourtant, sa foi, s’il faut l’en croire, apprend à mépriser les ri-chesses et à souhaiter la mort. Dans le Livre de Prières de la Reine, tout contre la tache de sang, étaient une boucle de che-veux et une miette de pâtisserie ; à ces reliques, Orlando ajouta un brin de tabac et, sans cesser de fumer et de lire, émue par l’humanité de ces débris hétéroclites – cheveux, pâtisserie, tache de sang, tabac – elle parvint à une émotion contemplative qui lui donna l’air de gravité convenable à ce lieu, mais sans qu’elle eût, dit-on, aucun commerce avec le Dieu habituel. Rien de plus arrogant que cette affirmation, pourtant si commune : « De tous les dieux un seul existe : le mien ; de toutes les reli-gions une seule est valable : la mienne. » Orlando paraît avoir possédé une foi particulière. En cet instant, avec la plus grande ardeur religieuse du monde, elle dénombrait ses péchés et les imperfections qui s’étaient glissées en rampant dans sa vie spiri-tuelle. La lettre S, songeait-elle, est le Serpent dans l’Éden du poète. Quoi qu’elle fît, il y avait encore beaucoup trop de ces reptiles maudits dans les premières strophes du Chêne. Mais les S n’étaient rien encore, à son opinion, comparés avec la termi-naison « ant ». Le participe présent est le démon en personne, pensa-t-elle (puisque nous sommes dans un lieu où l’on croit au démon). Échapper à ses tentations est le premier devoir du poète, conclut-elle, car l’oreille est l’antichambre de l’âme ; la poésie peut corrompre et détruire plus sûrement que la luxure

– 122 – ou la poudre à canon. L’office du poète, poursuivit-elle, est donc le plus haut de tous. Ses mots touchent au but quand les autres en restent loin. Une niaise chanson de Shakespeare a plus fait pour les pauvres et les méchants que tous les prêcheurs et les philanthropes du monde. On ne saurait donc dépenser trop de temps ni un zèle trop pieux pour rendre plus fidèles les mots porteurs de notre message. Nous devons modeler nos phrases jusqu’à en faire l’enveloppe sans épaisseur de nos pensées. Les pensées sont divines, etc. Il est clair qu’Orlando se renfermait dans une religion que le temps avait encore renforcée pendant son absence, et qu’elle acquérait rapidement l’intolérance du croyant.

« Je vieillis, pensa-t-elle, en reprenant, à la fin, son flam-beau. Je suis en train de perdre quelques illusions, dit-elle en fermant le livre de la Reine Marie, pour en gagner d’autres peut-être ! » et elle descendit parmi les tombes où gisaient les osse-ments de ses ancêtres.

Or, même les ossements de ses ancêtres, de Sir Miles, Sir Gervais et autres, avaient perdu quelque chose de leur sainteté depuis cette nuit où Rustum El Sadi avait montré d’un geste large les montagnes d’Asie. Orlando ne pouvait oublier que, seu-lement trois ou quatre siècles auparavant, ces squelettes avaient été des hommes cherchant à faire leur chemin dans le monde comme n’importe quel ambitieux moderne, qu’ils l’avaient fait en amassant des maisons et des charges, des jarretières et des rubans à la manière de tous les ambitieux, et que, cependant, des poètes, peut-être des génies, et des réduits, ayant opté pour la paix des champs, avaient dû payer ce choix d’une pauvreté ex-trême et mesuraient aujourd’hui des aunes d’étoffe dans le Strand, ou faisaient paître les troupeaux dans la campagne. Ces pensées emplirent Orlando de remords. Debout dans la crypte, elle pensa aux Pyramides d’Égypte, aux ossements qu’elles re-couvrent ; et les vastes déserts montagneux qui dominent la mer de Marmara lui parurent à cet instant un lieu d’habitation plus beau que ce château avec toutes ses chambres où pas un lit ne

– 123 – manquait de sa courtepointe, et pas un plat d’argent de son cou-vercle assorti.

« Je vieillis, pensa-t-elle, son flambeau à la main. Je suis en train de perdre des illusions, pour en gagner de nouvelles peut-être », et par la longue galerie elle revint à sa chambre. Cette évolution était à la fois désagréable et fatigante. Mais passion-nante aussi, songea-t-elle en présentant ses jambes au feu de bois (il n’y avait pas de matelot dans la pièce) : et elle passa en revue, comme une avenue de grands édifices, toutes les méta-morphoses spirituelles qui avaient jalonné sa vie.

Jeune garçon, elle avait aimé le son des mots, et les syllabes tumultueuses qui s’envolent des lèvres lui paraissaient le comble de la poésie. Plus tard, Sacha aidant, sans doute, et la désillusion qu’elle lui avait apportée, dans cette frénésie violente étaient tombées quelques gouttes d’une noire liqueur qui avaient endormi son lyrisme. Puis, lentement, s’était ouvert en elle autre chose, des couloirs secrets, mille chambres qu’il fallait explorer à la torche, en prose, non en vers ; Orlando se rappelait avec quelle passion elle avait étudié alors ce docteur de Nor-wich, Browne, dont le livre était là, sous sa main. Dans cette pièce solitaire, après son affaire avec Greene, elle s’était formé, ou avait tenté de se former (car Dieu sait que ces croissances durent des siècles) un esprit capable de résistance. « J’écrirai, avait-elle dit, ce que j’aurai plaisir à écrire » ; et aussitôt elle avait rayé d’un seul trait vingt-six volumes. Aujourd’hui encore, cependant, malgré tous ses voyages, ses aventures, ses pro-fondes méditations, ses pensées tournées, retournées d’un côté et d’autre, elle n’avait pas cessé de muer. Ce qu’apporterait l’avenir, Dieu seul le savait. Elle changeait sans cesse et peut-être changerait toujours. De hautes murailles spirituelles, des habitudes, semblait-il, aussi durables que la pierre, au seul tou-cher d’un esprit nouveau s’effondraient, s’évanouissaient comme des ombres, laissant apparaître, dans un ciel nu, le scin-tillement de fraîches étoiles. Orlando s’avança vers la fenêtre. En dépit du froid, elle ne put s’empêcher de l’ouvrir pour se

– 124 – pencher dans l’air humide de la nuit. Elle entendit aboyer un renard dans les bois, puis le bruit d’un faisan qui froissait des branches. Elle entendit bruisser, glisser la neige sur le toit et – floc ! – mollement tomber sur la terre. « Par ma vie, s’exclama-t-elle, voici qui est mille fois mieux que la Turquie ! Rustum, cria-t-elle, comme si elle discutait encore avec le bohémien (et par ce pouvoir nouveau de poursuivre une dispute et d’accabler un adversaire absent elle montrait de nouveau l’évolution de son âme), Rustum, vous aviez tort, ceci est mieux que la Tur-quie. Cheveux, pâtisserie, tabac – quel bric-à-brac nous com-pose, dit-elle (en songeant au Livre de Prières de la Reine Ma-rie), notre esprit, quelle fantasmagorie, quel lieu de choses dis-parates ! Un instant, déplorant naissance et richesses, nous as-pirons à une exaltation ascétique ; l’instant d’après nous ne pen-sons plus qu’au parfum d’une vieille allée, et nous pleurons au chant des grives. » Alors, déroutée, à l’ordinaire, par la multi-tude des choses inexpliquées qui nous apportent leur message sans laisser deviner leur sens, Orlando jeta son « cheroot » par la fenêtre et s’en fut se mettre au lit.

Le lendemain, reprenant le fil de ses pensées, elle sortit sa plume, son papier et se remit à travailler sur Le Chêne ; possé-der en effet du papier et de l’encre à volonté, lorsqu’on a dû s’accommoder de mûres et de marges, est un délice inconce-vable. Elle était en train de barrer une phrase dans le désespoir le plus profond et d’en écrire une nouvelle au sommet de l’extase lorsqu’une ombre noircit sa page. En hâte elle cacha son manuscrit.

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