Orlando

Virginia Woolf · Chapitre 6 sur 6 · partie 2/2

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Orlando

Chapitre VI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

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évanoui sans laisser la moindre marque sur le pavé, pas même un peu de boue. Mais c’était à cette heure – après une autre ab-sence Orlando était revenue à sa station favorite devant la fe-nêtre – le soir, que le changement était le plus remarquable. Voyez les lampes dans les maisons ! Un seul contact, et on éclai-rait toute une pièce ; on éclairait des centaines de pièces ; et toutes apparaissaient parfaitement identiques. Rien de caché dans ces petites boîtes cubiques ; plus d’intimité ; plus rien de ces ombres attardées et de ces coins solitaires d’autrefois ; plus de femmes en tablier portant d’énormes lampes qu’elles po-saient soigneusement sur une table, puis sur l’autre. Un contact, et toute la pièce était illuminée. Et le ciel était illuminé la nuit entière ; et les pavés étaient illuminés ; tout était illuminé. Or-lando revint à son poste à midi. Comme les femmes étaient de-venues minces récemment ! Elles ressemblaient à des épis de blé, droites, brillantes, identiques. Et les visages des hommes étaient aussi nus que la paume. La sécheresse de l’atmosphère faisait ressortir partout la couleur et semblait durcir les muscles des joues. Il était plus difficile de pleurer maintenant. L’eau était chaude en deux secondes. Le lierre était mort ou arraché des murailles. Les légumes se reproduisaient moins aisément. Les familles étaient beaucoup plus petites. On avait roulé ri-deaux et housses ; sur les murs nus, des tableaux frais, aux cou-leurs vives, suspendus dans des cadres ou peints à même les lambris figuraient des objets réels : des rues, des parapluies, des pommes. Il y avait dans cette époque une netteté définie qui rappelait le XVIIIe siècle mais aussi certaine démence, certain désespoir… Au moment où Orlando formulait cette pensée, le tunnel immensément long où elle semblait marcher depuis plu-sieurs siècles s’élargit ; des flots de lumière entrèrent ; les pen-sées d’Orlando furent mystérieusement tendues, montées, comme si un accordeur de piano lui avait mis sa clef dans le dos, lui avait tiré les nerfs à les rompre ; son ouïe s’aviva ; elle put entendre dans la pièce le moindre murmure, le moindre cra-quement, et le tic-tac de la pendule sur la cheminée se mit à battre comme un marteau. Pendant quelques secondes, la lu-

– 213 – mière devint de plus en plus vive, le monde de plus en plus net, le tic-tac de la pendule de plus en plus fort, tant qu’à la fin une explosion terrifiante éclata juste à l’oreille d’Orlando. Elle sauta, comme frappée d’un grand coup sur la tête. Par dix fois elle fut frappée. En fait, c’était dix heures du matin. C’était le onze oc-tobre. C’était 1928. C’était le moment présent.

Il ne faut pas s’étonner qu’Orlando eût sursauté ainsi, qu’elle eût porté la main à son cœur et pâli. C’est le moment présent : quelle révélation peut être plus terrifiante ? Si nous survivons à ce choc, c’est seulement parce que le passé nous protège d’un côté et le futur de l’autre. Mais nous n’avons pas le temps de faire des réflexions : Orlando était déjà terriblement en retard. Elle descendit l’escalier quatre à quatre, sauta dans son auto, appuya sur le démarreur et partit. De vastes blocs bleus de bâtisses se dressaient dans l’air ; les rouges capuchons des cheminées tachetaient le ciel ; la route brillait comme clou-tée d’argent ; des omnibus foncèrent sur Orlando avec leurs conducteurs pétrifiés et pâles ; elle remarqua en passant des éponges, des cages d’oiseaux, des caisses de toile américaine verte. Mais elle ne permit pas à ces spectacles de pénétrer dans son esprit si peu que ce fût : la planche du présent était étroite et le torrent au-dessous faisait rage. « Regardez donc devant vous !… Pourriez pas allonger le bras ? » – elle ne disait que ce-la, durement, avec des mots qui jaillissaient d’eux-mêmes. Car les rues étaient pleines à craquer ; les gens traversaient sans re-garder devant eux. Les gens bourdonnaient et murmuraient au-tour des vitrines derrière lesquelles on voyait s’allumer un rouge, flamboyer un jaune : des abeilles, pensa-t-elle… Mais cette pensée que les gens étaient des abeilles fut coupée net, et elle vit, retrouvant la perspective d’un seul battement des pau-pières, que c’étaient des corps humains. « Pourriez pas regarder devant vous ? » cingla-t-elle.

À la fin, pourtant, elle s’arrêta devant Marshall et Snelgrove et entra dans la boutique. L’ombre et le parfum l’enveloppèrent. Elle secoua le présent comme des gouttes d’eau

– 214 – bouillante. La lumière, mollement, se balançait, voile léger que gonfle une brise estivale. Orlando sortit une liste de son sac et se mit à lire d’une voix curieusement raidie : elle semblait tenir les mots – souliers d’enfant, sels pour le bain, sardines – sous un jet d’eau multicolore. Orlando les regarda changer sous ce ruis-sellement de lumière. Bain et souliers devinrent épais, émous-sés ; sardines prirent des dents de scie. Cependant Orlando res-tait immobile dans le rez-de-chaussée de Messieurs Marshall et Snelgrove, jetant des regards à droite et à gauche, reniflant une odeur puis une autre ; et quelques secondes s’enfuirent, gaspil-lées. Enfin, elle monta dans l’ascenseur pour la bonne raison que la porte en était ouverte, et doucement fusa vers le ciel. La texture même de la vie, songea-t-elle pendant la montée, est au-jourd’hui magique. Au XVIIIe siècle nous savions comment tout était fait ; aujourd’hui je m’élève dans l’air ; j’écoute des voix ve-nant d’Amérique ; je vois voler des hommes… mais comment cela se fait-il ? je ne peux même songer à l’imaginer. C’est pour-quoi je recommence à croire à la magie. À cet instant, l’ascenseur donna un petit choc en s’arrêtant au premier étage et Orlando vit se déployer soudain d’innombrables étoffes mul-ticolores flottant dans une brise chargée d’odeurs étranges et caractéristiques. À chaque étage, à chaque arrêt de l’ascenseur écartant brusquement ses portes, une autre tranche du monde se déploya avec ses grappes d’odeurs propres. Orlando se sou-vint de la rivière au-delà de Wapping à l’époque d’Élisabeth, avec ses galions et les bateaux marchands à l’ancre. Quelles odeurs riches et curieuses ils apportaient ! Avec quelle netteté elle sentait encore courir entre ses doigts les rubis bruts qu’elle remuait dans un sac ! Et le jour où, dormant avec Sukey (son nom était-il bien Sukey ? peu importe !) la lanterne de Cumber-land les avait éclairés soudain ! Les Cumberland avaient une maison dans Portland Place aujourd’hui ; Orlando avait déjeuné chez eux récemment et risqué avec le vieux une petite plaisante-rie sur les maisons de charité de Sheen Road. Il avait cligné de l’œil. Mais à cet instant, comme l’ascenseur n’allait pas plus haut, il fallut qu’Orlando en sortît, marchât – Dieu sait vers quel

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« rayon », comme ils disaient. Elle s’arrêta pour consulter sa liste : Seigneur ! il n’y avait autour d’elle, comme la liste l’exigeait, ni sels pour le bain, ni souliers d’enfant. Elle allait re-descendre sans avoir rien acheté quand le dernier article de sa liste, lu machinalement à haute voix, lui épargna cette honte ; c’étaient des « draps pour un lit double ».

« Des draps pour un lit double », dit-elle à un homme der-rière un comptoir, et par une grâce de la Providence, c’étaient des draps que cet homme vendait à ce comptoir. En effet, Grimsditch, non, Grimsditch était morte ; Bartolomew, non Bartholomew était morte ; Louise donc, Louise était venue la trouver tout émue l’autre jour parce qu’elle avait trouvé un trou au bas du drap qui recouvrait le lit royal. Bien des rois et des reines avaient dormi là : Élisabeth ; Jacques ; Charles ; George ; Victoria, Édouard ; qu’il y eût un trou dans le drap, ce n’était pas merveille. Mais Louise était accusatrice elle savait qui avait fait le trou. C’était le Prince Consort.

« Sale Boche ! », avait-elle dit (car il y avait eu une autre guerre, contre les Allemands, cette fois).

« Des draps pour un lit double », répéta Orlando comme dans un rêve, pour un lit double avec des panneaux d’argent dans une chambre dont le goût lui semblait maintenant peut-être un peu vulgaire, toute en argent ; mais elle l’avait meublée quand elle avait une passion pour ce métal. Pendant que l’homme allait chercher des draps pour un lit double, Orlando sortit un petit miroir et une houppe à poudre. Les femmes, au-jourd’hui, ne biaisaient pas tant, songea-t-elle, en se poudrant de la façon la plus désinvolte, qu’à l’époque où elle-même était devenue femme pour la première fois sur le pont de l’Enamoured Lady. Elle donna délibérément à son nez la teinte exacte. Elle ne touchait jamais à ses joues. Honnêtement, quoiqu’elle eût maintenant atteint trente-six ans, elle ne parais-sait pas plus vieille d’un seul jour. Elle avait toujours un air aus-si boudeur, aussi morose, aussi charmant, un teint aussi frais

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(comme un arbre de Noël avec un million de chandelles, avait dit Sacha) que ce jour d’autrefois sur la glace quand, sur la Ta-mise gelée, tous deux s’en étaient allés, patinant…

« La meilleure toile irlandaise, M’ame », dit le commis en étendant les draps sur le comptoir –… et qu’ils avaient rencon-tré une vieille femme qui ramassait du bois. À cet instant, tandis qu’Orlando froissait machinalement la toile, une des grandes portes vitrées qui séparaient les rayons s’ouvrit et laissa passer, venant peut-être du rayon des fantaisies, une bouffée de parfum cireux, teinté, un parfum de chandelles roses qui soudain se creusa comme une conque autour d’une apparition – était-ce un garçon, était-ce une fille ? – jeune, mince, séduisante – c’était une fille, parbleu, avec ses fourrures, ses perles, ses pantalons russes, mais félonne, félonne !

« Félonne ! » cria Orlando (le commis était parti) et toute la boutique parut trembler, rouler, sous le choc d’eaux jau-nâtres, et, très loin, elle vit les mâts du bateau russe fuyant vers la pleine mer, et puis, miraculeusement (peut-être la porte s’ouvrit-elle encore), la conque de parfum devint une sorte d’estrade ou de scène : une femme en descendit, grasse, cou-verte de fourrures, merveilleusement conservée, séduisante, diamantée, la maîtresse d’un grand-duc ; celle qui, se penchant sur les bords de la Volga, avait regardé se noyer des hommes en mangeant des sandwiches et qui maintenant traversait le maga-sin pour venir vers Orlando.

« Oh ! Sacha ! » cria Orlando. Vraiment elle était choquée que l’autre en fût tombée là ; elle était devenue si grasse, si lé-thargique, et Orlando se pencha sur la toile pour que cette appa-rition d’une femme grise emmitouflée et d’une jeune fille en pantalons russes avec toutes ces odeurs de cierges, de fleurs blanches et de vieux navires qui les accompagnaient, pût passer derrière son dos sans la voir.

« Pas de serviettes, serviettes de toilette, torchons, au-jourd’hui, madame ? » insistait le commis. C’est bien à sa liste

– 217 – d’objets qu’Orlando dut de pouvoir répondre, après un coup d’œil et avec toutes les apparences de la dignité, qu’elle désirait au monde une seule chose, des sels pour le bain ; lesquels se trouvaient dans un autre rayon.

Mais, de nouveau, dans l’ascenseur, – si insidieuse est la répétition d’une scène – elle plongea très loin sous le présent ; et quand l’ascenseur rebondit légèrement au rez-de-chaussée, elle crut entendre un pot qui se brisait contre la rive d’un fleuve. Avec l’air de chercher son « rayon » (quel qu’il fût), elle s’arrêta, préoccupée, parmi les sacs à main, sourde aux suggestions des commis, tous également polis, noirs, bien peignés, avenants : ils descendaient sans doute d’un passé aussi vieux que le sien, et peut-être quelques-uns en éprouvaient-ils autant d’orgueil, mais, laissant choir l’opaque rideau du présent, ils ne consen-taient à apparaître aujourd’hui que comme des commis de Marshall et Snelgrove, rien de plus. Orlando, toujours immo-bile, hésitait. À travers les grandes portes vitrées elle pouvait voir le charroi dans Oxford Street. Un autobus venait s’empiler sur un autre, puis, brusquement, d’un saut, se décollait. Ainsi les blocs de glace avaient roulé, tangué, ce jour d’antan, sur la Tamise. Un vieux gentilhomme avec des souliers fourrés était à califourchon sur l’un d’eux. Il allait – elle le voyait encore – ap-pelant la malédiction du ciel sur les rebelles irlandais. Il avait coulé là, où était l’automobile d’Orlando.

« Le temps a passé sur moi, songea-t-elle en essayant de rassembler ses pensées. Et voici venir l’âge mûr. Que c’est étrange ! Rien n’est plus ce qu’il est. Je prends un sac à main et je pense à une vieille marchande des quatre-saisons gelée sur son bateau dans la glace. Quelqu’un allume un cierge rose et je vois une jeune fille en culottes russes. Quand je sors, comme maintenant – elle marchait en effet sur le trottoir d’Oxford Street – quel goût l’air a-t-il donc ? Le goût des herbes courtes. J’entends des clochettes de chèvres. Je vois des montagnes. En Turquie ? Dans les Indes ? En Perse ? » Ses yeux se remplirent de larmes.

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Qu’Orlando se fût égarée un peu trop loin du moment pré-sent, c’est ce qui frappera peut-être le lecteur qui la voit mainte-nant se préparer à monter dans sa voiture, les yeux baignés de larmes. En effet, on ne peut pas nier que les hommes les plus adroits dans l’art de vivre (souvent des inconnus, soit dit en passant) réussissent à synchroniser les soixante ou soixante-dix temps différents qui battent simultanément dans chaque sys-tème humain normal : lorsque onze heures sonnent à une de leurs pendules, toutes les autres carillonnent à l’unisson, et le présent n’amène jamais de rupture violente ni ne glisse complè-tement inaperçu dans le passé. De ceux-là nous pouvons dire avec raison qu’ils ont vécu précisément les soixante-huit ou les soixante-douze ans que leur accorde leur pierre tombale. Mais du reste des humains, certains sont morts, nous le savons, quoiqu’ils marchent à nos côtés ; d’autres sont vieux de plu-sieurs siècles, bien qu’ils se donnent trente-six ans. La longueur véritable d’une vie, quoi que puisse en dire le Dictionnaire Bio-graphique, est toujours matière à discussion. Rester à l’heure, c’est une tâche difficile. Et rien ne jette plus vite à ce sujet la confusion dans nos esprits que le contact d’un art quelconque ; si Orlando perdit sa liste d’articles et si elle rentra sans les sar-dines ni les sels pour le bain ni les souliers, c’est peut-être son amour de la poésie que nous devons en accuser. Mais au mo-ment où elle posait la main sur la poignée de son auto, le pré-sent de nouveau la frappa violemment sur la tête. Onze fois elle fut ainsi ébranlée.

« Au diable ! » cria-t-elle, car c’est un grand choc, pour un système nerveux, que d’entendre sonner une horloge, si grand que pendant quelques instants nous n’aurons plus rien à dire d’Orlando sinon qu’elle fronça légèrement le sourcil, changea de vitesse admirablement et se mit à crier : « Regardez donc de-vant vous ! Savez pas ce que vous voulez faire, non ? Pourquoi ne pas le dire, alors ? » pendant que la voiture volait, virait, se faufilait, glissait, car Orlando était une admirable conductrice, le long de Regent Street, de Haymarket, de Northumberland

 

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Avenue, sur Westminster Bridge, à gauche, tout droit, à droite, encore tout droit…

La vieille route de Kent était bondée, ce jeudi onze octobre 1928. La foule débordait des trottoirs. Des femmes passaient avec leurs filets à provision. Des enfants couraient. Les drapiers affichaient des ventes-réclames. Des rues s’élargissaient, s’étrécissaient. Les longues perspectives, côte à côte, dimi-nuaient rapidement. Un marché. Un enterrement. Un cortège portait des bannières où l’on pouvait lire « Ra Chô », puis quoi d’autre ? La viande était très rouge. Des bouchers debout devant leurs portes. Les femmes avaient fait couper leurs talons. Amor Vin, ça, c’était sur un porche. Une femme, accoudée à la fenêtre d’une chambre, regardait, dans une contemplation profonde, très tranquille. Applejohn et Applebed, pompes fun… On ne pouvait rien voir complètement, ni rien lire d’un bout à l’autre. Ce qu’on voyait commencer – ces deux amis, par exemple, mar-chant l’un vers l’autre à travers la chaussée – on ne le voyait ja-mais finir. Au bout de vingt minutes le corps et l’esprit n’étaient plus que des petits morceaux de papier déchirés qu’on fait tom-ber d’un sac dans le vent ; et, à vrai dire, la sortie de Londres en automobile à une allure rapide ressemble si fort au déchique-tage de la personnalité qui précède l’inconscience et peut-être la mort, qu’on peut se demander dans quel sens Orlando était réel-lement vivante à cet instant. En vérité, nous aurions dû aban-donner à tous les vents une Orlando complètement dissociée si, au même moment, un écran vert ne s’était enfin levé à droite de la route : de ce côté, les petits morceaux de papier ralentirent leur chute ; puis l’écran se dressa à gauche, et l’on put voir tous les morceaux, d’eux-mêmes, pirouetter dans l’air ; enfin les écrans verts se dressèrent de façon continue des deux côtés de la route ; l’esprit d’Orlando regagna l’illusion de contenir en soi tous les objets, et bientôt elle vit une ferme, sa cour et quatre vaches, tous précisément grandeur naturelle.

Alors seulement Orlando poussa un soupir de soulage-ment, alluma une cigarette, et pendant une minute ou deux

– 220 – souffla des bouffées en silence. Puis elle appela, d’une voix hési-tante, comme si la personne qu’elle demandait pût être ab-sente : « Orlando ? » Car s’il y a (mettons) soixante-dix temps différents qui tous tic-tacquent à la fois dans l’esprit, combien de personnes n’y a-t-il pas – Dieu nous assiste ! – qui, à un moment ou à un autre, logent dans un esprit humain ? On a dit deux mille cinquante-deux. C’est donc la chose la plus ordinaire du monde qu’une personne, lorsqu’elle est seule, appelle « Or-lando ? » (si tel est son nom), ce qu’il faut traduire : « Viens, viens ! je suis malade à en mourir du moi présent. J’en veux un autre. » De là les variations étonnantes que nous remarquons chez nos amis. Mais ces changements ne vont tout de même pas sur des roulettes, car l’on peut dire, comme Orlando (qui se trouvait au plein air dans la campagne et avait sans doute be-soin d’un autre moi) « Orlando ? » mais ne pas voir l’Orlando désiré ; ces « moi » dont nous sommes bâtis et qui sont empilés l’un sur l’autre comme des assiettes aux mains d’un garçon, ces « moi » ont tous des attachements ailleurs, des sympathies, de petites constitutions et des droits, donnez à ces liens le nom qu’il vous plaira (et pour beaucoup il n’y a pas de nom), si bien que l’un viendra seulement s’il pleut, un autre si la pièce où vous vous trouvez a des rideaux verts, un autre si Mrs. Jones n’est pas là, un autre si vous pouvez lui promettre un verre de vin – et ainsi de suite ; chacun peut multiplier d’après sa propre expé-rience les différents contrats qui le lient à ses différents « moi » – et dont certains d’ailleurs sont trop follement ridicules pour qu’on puisse les mentionner par écrit.

Ainsi donc Orlando, au contour près de la grange, appela « Orlando ? » avec un accent interrogateur dans la voix et at-tendit. Orlando ne vint pas.

« Fort bien ! » dit Orlando avec la bonne humeur que les gens montrent en ces occasions ; et elle essaya d’un autre. Car elle avait une grande variété de « moi » à qui faire appel, beau-coup plus que nous n’avons pu en montrer dans un espace limi-té, puisqu’une biographie est regardée comme complète lors-

– 221 – qu’elle rend compte simplement de cinq ou six moi, tandis qu’un être humain peut en avoir autant de mille. À ne choisir que dans les moi qui ont trouvé place dans ce livre, Orlando, à cet instant, aurait pu appeler le jeune garçon qui faisait rouler d’un revers d’épée la tête de nègre ; le jeune garçon qui la ratta-chait ; le jeune garçon assis au sommet de la colline ; le jeune garçon qui avait vu le poète ; le jeune garçon qui avait tendu à la Reine la coupe d’eau de rose ; elle aurait pu évoquer encore le jeune homme amoureux de Sacha ; ou le Courtisan ; ou l’Ambassadeur ; ou le Soldat ; ou le Voyageur ; elle aurait pu en-core demander à la femme de venir vers elle ; à la Bohémienne ; à la Grande Dame ; à l’Ermite ; à la jeune femme amoureuse de la vie ; à la Patronne des Lettres ; à la femme qui appelait Mar (évoquant par là les bains chauds et les flambées vespérales), ou Shelmerdine (évoquant par là les crocus dans les bois d’automne), ou Bonthrop (évoquant par là notre mort quoti-dienne), ou tous trois ensemble – ce qui avait plus de sens que nous n’avons d’espace pour le dire – tous ces moi étaient diffé-rents et Orlando aurait pu appeler l’un quelconque d’entre eux.

Peut-être ; mais ce qui paraît certain (car nous sommes maintenant dans la région des peut-être et des apparences), c’est que celui dont elle avait le plus besoin se refusait à venir : on devinait en effet à ses paroles qu’elle changeait de moi aussi vite qu’elle conduisait (chaque tournant en amenait un autre) comme il advient lorsque, pour quelque raison incompréhen-sible, le moi conscient qui est le plus haut et qui a le pouvoir de désirer, souhaite n’être qu’un seul moi. C’est ce que certains nomment le vrai moi : il est, disent-ils, le groupement de tous nos possibles ; commandés, verrouillés par notre Moi en chef, notre Moi-Clef qui les unit et les surveille. Orlando, certaine-ment, cherchait ce moi-là comme le lecteur peut en juger en l’entendant parler au volant de son auto (si c’est un monologue sans queue ni tête, entrecoupé, trivial, terne et quelquefois inin-telligible, que le lecteur s’en prenne à lui-même qui veut écouter une dame quand elle parle seule. Nous nous contentons de transcrire ses paroles telles qu’elle les prononça, en ajoutant

– 222 – entre parenthèses quel est le moi qui, à notre opinion, parle. Mais en ceci, nous pouvons fort bien nous tromper).

« Alors, quoi ? Alors, qui ? dit-elle. Trente-six ans ; en auto ; une femme ; oui, mais un million d’autres choses encore. Snob ? La Jarretière dans le hall ? Les léopards ? Mes ancêtres ? J’en suis fière ? Oui ! Gloutonne, luxurieuse, vicieuse ? Vrai-ment ? (Ici un nouveau moi entra). Je m’en soucie comme d’une guigne. Véridique ? Je crois. Généreuse ? Oh ! mais ça ne compte pas. (Ici un nouveau moi entra). Rester au lit le matin à écouter les pigeons dans de beaux draps ; plats d’argent ; vins ; femme de chambre ; valet de pied. Gâtée ? Peut-être. Trop de choses pour rien. D’où mes livres. (Elle cita cinquante titres classiques : c’étaient, croyons-nous, ces premières œuvres ro-manesques qu’elle avait déchirées.) Bavardage facile, roma-nesque. Mais (ici un autre moi entra) propre à rien, maladroite. Impossible d’être plus gauche. Et… et… (Orlando chercha son mot : si nous suggérons « amour », nous pouvons nous tromper, mais à coup sûr elle rit, rougit, puis cria.) Un crapaud serti d’émeraudes ! Harry l’archiduc ! Les mouches bleues au pla-fond ! (Ici un autre moi entra.) Mais Nell, Kit, Sacha ? (elle fut envahie de tristesse ; des larmes se formèrent vraiment dans ses yeux ; et voici longtemps qu’elle avait cessé de pleurer). Les arbres, dit-elle (Ici un autre moi entra). J’aime les arbres (elle dépassait un bosquet) qui croissent là depuis mille ans. Et les granges. (Elle dépassait une grange croulante au bord de la route.) Et les chiens de berger. (Précisément un chien de berger traversait la route au petit trot. Elle l’évita soigneusement.) Et la nuit. Mais les gens ? (Ici un autre moi entra.) Les gens ? (elle répéta le mot sur un ton interrogatif). Je ne sais pas. Bavards, méprisants, toujours à dire des mensonges. (À ce moment, elle tourna dans la grand-rue de sa ville natale où se pressait, car c’était jour de marché, une foule de paysans, de bergers, de vieilles femmes avec des poules dans leurs paniers.) Les paysans me plaisent. Je m’entends aux récoltes. Mais (ici un autre moi passa rapidement sur les sommets de son esprit comme le rayon d’un phare). La gloire ! (Elle rit). La gloire. Sept éditions. Prix.

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Photographie dans les journaux du soir (Elle faisait allusion à son poème Le Chêne et au Prix « Burdett Coutts » qu’elle avait obtenu ; et, disons-le en passant à la hâte, quelle amertume pour un biographe que de voir ainsi le triomphe où devait cul-miner son livre, la péroraison qui devait le clore, jetés au vent dans un éclat de rire, au hasard d’une réflexion ! Mais, en vérité, lorsqu’on écrit sur une femme, plus rien n’est à sa place, ni les points culminants, ni les péroraisons ; l’accent ne tombe jamais où il tomberait avec un homme). La gloire ! répéta-t-elle. Le poète – un charlatan, les deux ensemble chaque matin, c’est ré-

gulier comme la poste. Dîners et réunions12 ; réunions et dî-ners ; gloire, oh ! gloire ! (À ce moment, elle dut ralentir pour traverser la foule du marché. Mais personne ne fit attention à elle. Un marsouin dans l’étalage d’un poissonnier attirait beau-coup plus les regards qu’une dame qui avait obtenu un Prix et qui aurait pu, si elle l’avait voulu, poser sur son front trois cou-ronnes superposées.) Tout en conduisant avec une extrême len-teur, elle chantonna doucement comme si c’eût été une vieille chanson : « Avec l’argent de mon Prix, j’achèterai des pommiers fleuris, j’achèterai des pommiers fleuris, et sous mes pommiers fleuris, je veux dire à mon fils aîné ce que c’est que la renom-mée. » Ainsi elle chantonnait et peu à peu ses phrases ployaient comme un collier barbare de perles lourdes. « Et sous mes pommiers fleuris, dit-elle d’une voix chantante, en marquant le rythme des mots, je verrai la lune au loin, et les charrettes de foin… »

Elle s’arrêta court, considéra fixement devant elle le bou-chon du radiateur et tomba dans une méditation profonde.

« Il était assis à la table de Twitchett, musa-t-elle, avec une fraise crasseuse. Était-ce le vieux Mr. Baker venu pour mesurer

 

12 Imitation comique intraduisible du vers fameux de Shakespeare : « Mourir – dormir ». (N. d. T.)

– 224 – le bois ? Ou bien était-ce Sh-p-re ? (car lorsque nous pronon-çons pour nous seuls les noms que nous révérons profondé-ment, nous ne les prononçons jamais en entier). Orlando regar-da pendant dix minutes devant elle et laissa presque s’arrêter la voiture.

« Hantée ! cria-t-elle en appuyant soudain sur l’accélérateur. Hantée ! depuis ma plus tendre enfance. Vois, l’oie sauvage qui s’envole ! Elle s’envole devant la fenêtre vers la mer. Et chaque fois j’ai fait un bond (elle serra les doigts sur le volant) et j’ai tendu les bras pour la saisir. Mais l’oie sauvage vole trop vite. Je l’ai vue ici… là… là… en Angleterre, en Perse, en Italie. Toujours elle vole et fuit vers la mer, et toujours j’envoie derrière elle les mots comme des filets (elle fit le geste de la main), mais ils se ratatinent comme se ratatinent les filets qu’on retire à bord quand ils ne contiennent rien que des algues ; et parfois on trouve au fond une pincée d’argent… six mots… Jamais, jamais le grand poisson qui vit dans la forêt des coraux abyssins. » Elle inclina la tête et réfléchit profondément.

Et ce fut à cet instant, alors qu’elle avait cessé d’appeler Or-lando pour se plonger dans d’autres pensées, que l’Orlando ap-pelée vint d’elle-même ; car, à l’instant, tout changea (elle avait dépassé les grilles pour entrer dans le parc).

Son être entier s’assombrit, se fixa : ainsi une addition heu-reuse peut donner du relief et de la solidité à une surface ; les creux s’approfondissent ; ce qui semblait proche s’éloigne ; et tout prend sa place comme l’eau prend sa place dans les parois d’un puits. De même Orlando à cet instant s’assombrit, s’apaisa, et, grâce à l’addition de cette Orlando, ce qu’on appelle à tort ou à raison un moi unique, devint un moi réel. Alors elle se tut. Car il est probable que lorsque les gens parlent seuls, leurs moi dis-tincts (dont il peut y avoir plus de deux mille) souffrent d’isolement et cherchent à se remettre en contact avec les autres, mais lorsque le contact est établi, ils se taisent.

 

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Impeccablement, rapidement, Orlando monta l’allée si-nueuse, traversa les ormeaux et les chênes, puis la pelouse à la chute si douce que, si c’eut été de l’eau, elle eût couvert la plage d’un calme et lisse flot vert. Plantés çà et là en groupes solen-nels, se dressaient des hêtres et des chênes. Les daims passaient au milieu d’eux, l’un blanc comme la neige, l’autre portant la tête de côté parce qu’il s’était pris les bois dans un grillage. Or-lando observa tout avec la plus grande satisfaction, tout, arbres, daims, pelouse ; son esprit semblait être un fluide qui envelop-pait les choses et les enfermait complètement. La minute d’après elle s’arrêtait dans cette cour qui, pendant tant de siècles, l’avait vue venir, à cheval ou dans son carrosse, précédée et suivie de cavaliers ; qui avait connu le balancement des pa-naches, le flamboiement des torches, et où ces mêmes arbres, qui maintenant laissaient tomber leurs feuilles, avaient chaque année secoué leurs floraisons. Aujourd’hui elle était seule. Les feuilles d’automne tombaient. Le portier ouvrit les grandes grilles. « l’jour, James, dit-elle, il y a quelques objets dans la voi-ture, voulez-vous les porter à l’intérieur ? » paroles sans beauté, sans intérêt, sans signification profonde, on l’admettra, et pour-tant d’un sens si pulpeux à cet instant qu’elles tombaient comme des noix mûres d’un arbre, témoignant que la peau ridée du quotidien, quand elle est bourrée de sens, devient étonnam-ment voluptueuse. Ceci était vrai pour l’instant du moindre geste, de la moindre action, si ordinaires qu’ils fussent ; le spec-tacle d’Orlando quittant sa robe pour enfiler une paire de panta-lons en peau de taupe et une jaquette de cuir (ce qu’elle fit en moins de trois minutes) était si beau, avec des attitudes si ravis-santes qu’on n’eût pas été plus ému par Madame Lopokowa elle-même usant de son art le plus haut. Orlando s’avança dans la salle à manger où ses vieux amis Dryden, Pope, Swift, Addi-son, la regardèrent d’abord avec un peu de gêne. « Voici donc, semblaient-ils dire, voici donc celle qui a remporté le Prix ! » Mais ayant réfléchi que c’était une affaire de deux cents guinées ils firent un signe de tête approbateur. Deux cents guinées, avaient-ils l’air de dire, on ne doit pas cracher sur deux cents

– 226 – guinées. Orlando se tailla une tranche de pain et une de jambon, les empila l’une sur l’autre et se mit à manger en marchant à grands pas à travers la pièce ; en une seconde elle eut secoué sans y songer toutes ses bonnes manières. Après cinq ou six tours, elle but d’un trait, en levant le coude, un verre de vin rouge espagnol, en remplit un autre qu’elle prit à la main et s’en fut dans le long corridor, puis à travers une douzaine de salons, amorçant ainsi une visite complète de la maison, suivie par les molosses et les épagneuls qui voulurent bien l’accompagner.

Cela aussi, le jour l’exigeait. Revenir ici et ne pas visiter la maison, Orlando aurait plutôt quitté sa grand-mère sans l’embrasser. Elle eut l’impression que les pièces s’illuminaient à son entrée, s’éveillaient, rouvraient les yeux comme si elles eus-sent dormi pendant son absence. Elle les avait vues, songea-t-elle, des centaines et des milliers de fois : jamais deux fois les mêmes ; dans une vie aussi longue que la leur, elles semblaient avoir acquis une infinité d’états d’âme, variables selon l’été, l’hiver, le temps clair ou sombre, les vicissitudes de son propre sort et le caractère des gens qui venaient les voir. Elles étaient toujours polies avec les étrangers, mais un peu lasses ; avec Or-lando seule elles s’ouvraient entièrement, se sentaient à leur aise. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Leur intimité réciproque durait maintenant depuis quatre siècles. Elles n’avaient rien à se cacher. Orlando connaissait leurs joies et leurs peines. Elle connaissait en chacune l’âge de chaque objet, tous leurs petits secrets, un tiroir caché, un placard masqué, un défaut parfois, une partie inachevée ou surajoutée après coup. Et les pièces à leur tour connaissaient d’Orlando toutes les hu-meurs, et toutes les métamorphoses. Elle ne leur avait rien ca-ché ; elle était venue vers elles jeune garçon et femme, pleurante et dansante, méditative ou gaie. Sur le siège de la fenêtre elle avait écrit ses premiers vers ; dans cette chapelle elle s’était ma-riée. Et elle serait enterrée ici, réfléchit-elle en s’agenouillant sur le banc de la fenêtre dans la longue galerie et en dégustant à petits coups son vin d’Espagne. Bien qu’elle pût à peine l’imaginer, le corps du léopard héraldique ferait encore ses

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étangs jaunes sur le parquet le jour où on la descendrait au mi-lieu de tous ses ancêtres. Elle qui ne croyait en aucune immorta-lité ne pouvait s’empêcher de sentir que son âme viendrait errer sans cesse dans cette demeure comme ces lueurs rouges sur les panneaux, ces lueurs vertes sur le sofa. Car cette pièce – Orlan-do était entrée dans la chambre de l’Ambassadeur – scintillait comme une coquille qui a reposé pendant des siècles au fond de la mer : l’eau a déposé sur elle, épandu sur elle un million de teintes ; cette pièce était rose et jaune, verte et couleur de sable. Nul Ambassadeur ne dormirait plus là. Ah ! mais Orlando savait où le cœur de la maison battait encore. Poussant doucement une porte, elle s’arrêta sur un seuil afin que la pièce (imagina-t-elle) ne pût la voir, et de là contempla la tapisserie qui se soule-vait, retombait, au faible souffle de l’éternelle brise qui ne ces-sait jamais de la faire palpiter. Le chasseur chevauchait tou-jours. Daphné fuyait toujours. Toujours le cœur battait, pensa-t-elle, quoique faible, quoique lointain ; frêle mais indomptable cœur de l’immense bâtisse !

Alors, rappelant sa troupe de chiens, Orlando traversa toute la galerie dont le plancher est fait de chênes entiers sciés dans leur longueur. Les rangées de fauteuils avec tous leurs ve-lours fanés, bien alignées contre les murs, étendaient leurs bras pour Élisabeth, pour Jacques, pour Shakespeare peut-être, pour Cecil, mais nul ne venait. Ce spectacle attrista Orlando. Elle dé-crocha le cordon qui parquait les vieux meubles. Elle s’assit sur le fauteuil de la Reine ; elle ouvrit un livre manuscrit posé sur la table de Lady Betty ; elle plongea ses doigts dans de vieux pé-tales de roses ; elle brossa sa chevelure courte avec les brosses d’argent du Roi Jacques ; elle s’assit sur son lit, en fit rebondir deux ou trois fois le sommier (mais aucun Roi ne dormirait ja-mais plus là malgré tous les draps neufs de Louise) et appuya sa joue contre la courtepointe d’argent usée. Mais partout elle trouvait de petits sachets de lavande contre les mites et des pan-cartes imprimées : « On est prié de ne rien toucher » ; Orlando les avait placées là elle-même ; maintenant, elles paraissaient la repousser. La maison n’était plus entièrement sienne, soupira-t-

– 228 – elle. Elle appartenait au temps désormais ; à l’histoire ; elle était passée hors de la main, hors du pouvoir des vivants. Jamais plus on ne renverserait de la bière ici, songea Orlando (elle était dans la chambre qu’avait habitée le vieux Nick Greene) ; on ne roussirait plus le tapis. Jamais plus deux cents domestiques ne courraient et ne brailleraient au long des corridors avec des bra-seros et d’énormes branches pour les énormes cheminées. Ja-mais plus on ne ferait fermenter de l’ale, on ne fabriquerait de chandelles, on ne façonnerait des selles, on ne taillerait de pierres dans les ateliers des communs. Les marteaux et les mail-lets s’étaient tus. Les chaises et les lits étaient vides ; les chopes d’argent et d’or reposaient sous globe. Les grandes ailes du si-lence battaient du haut en bas de la maison vide.

Orlando s’assit au bout de la galerie, ses chiens couchés en rond à ses pieds, dans le dur fauteuil de la Reine Élisabeth. La galerie s’étirait très loin et se perdait presque dans l’ombre. C’était comme un tunnel creusé profond dans le passé. Les re-gards d’Orlando, en y errant, pouvaient y voir rire et parler une compagnie nombreuse ; les grands hommes qu’elle avait con-nus : Dryden, Swift et Pope ; les hommes d’État en conversa-tions particulières ; les amoureux attardés dans l’embrasure des fenêtres ; des gens qui buvaient et mangeaient à de longues tables ; la fumée du bois s’enroulait autour de leurs têtes, les fai-sait tousser et éternuer. Plus loin encore, Orlando voyait des couples de danseurs splendides rangés pour le quadrille. Les ac-cents flûtés, frêles, énergiques pourtant d’une musique s’élevèrent. Un orgue tonna sourdement. Un cercueil fut porté dans la chapelle. Un cortège de mariage en sortait. Des cheva-liers, le heaume en tête, partaient pour la guerre. Ils rappor-taient des bannières de Flodden, de Poitiers et les clouaient contre le mur. La longue galerie ainsi se remplissait ; en fouil-lant du regard, plus loin encore, Orlando crut distinguer à l’extrême bout, derrière les Élisabéthains et les Tudors, une sil-houette plus vieille, plus lointaine, plus sombre, encapuchon-née, monastique, sévère, un moine qui marchait, les mains jointes autour d’un livre, et dont les lèvres murmuraient.

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Comme un coup de tonnerre, l’horloge de l’étable sonna quatre heures. Jamais tremblement de terre ne démolit toute une ville avec plus de violence. La galerie et tous ses occupants tombèrent en poudre. Le propre visage d’Orlando, qui était de-meuré obscur et sombre pendant sa contemplation, fut illuminé comme par l’éclair d’une explosion. À cette lumière, tous les ob-jets environnants lui apparurent avec une extrême netteté. Elle vit deux mouches décrivant un cercle et le bleu de leurs cara-paces. Elle vit un nœud dans le bois devant son pied et le tres-saillement d’une oreille de chien. Au même moment elle enten-dit une branche qui craquait dans le jardin, une brebis qui tous-sait dans le parc, le cri aigu d’un martinet devant la fenêtre. Or-lando sentit son corps trembler, pris de picotement, comme si elle l’avait exposé nu aux morsures du gel. Pourtant elle demeu-ra calme – ce qu’elle n’avait pas fait à Londres lorsque l’horloge avait sonné dix heures (car désormais une et entière elle présen-tait peut-être une plus large surface aux coups du temps) ; elle se leva, mais sans précipitation, appela ses chiens et fermement, mais avec une grande vivacité, descendit l’escalier, sortit dans le jardin. Là, les ombres des plantes étaient miraculeusement dis-tinctes. Elle nota, dans les parterres de fleurs, tous les grains de la terre comme sous une loupe. Elle vit l’entrelacs des branches de chaque arbre. Chaque feuille de l’herbe était distincte ainsi que le dessin des veines et des pétales. Elle vit Stubbs, le jardi-nier, qui s’avançait dans le sentier : le moindre bouton de ses guêtres lui apparut avec netteté ; elle vit Betty et Prince, les che-vaux de trait : jamais elle n’avait aperçu aussi clairement l’étoile blanche sur le front de Betty et les trois longs crins qui dépas-saient les autres dans la queue de Prince. Dans la cour, les vieux murs gris de la maison avaient le relief grenu d’une photogra-phie récente ; Orlando pouvait entendre le haut-parleur qui concentrait sur la terrasse l’air de danse que des gens écoutaient à Vienne dans l’opéra tendu de velours rouge. Les nerfs tirés, tendus par le présent, elle était aussi la proie d’une peur étrange : à chaque fois que le gouffre du temps s’ouvrait, livrait passage à une seconde, un danger inconnu, lui semblait-il, pou-

– 230 – vait surgir du même coup. Cette tension était trop implacable et trop dure pour qu’on pût la supporter longtemps sans malaise. Elle marcha, plus vivement qu’elle n’eût désiré (quelqu’un sem-blait faire mouvoir ses jambes à sa place), à travers le jardin, puis dans le parc. Là, par un grand effort, elle se contraignit à s’arrêter devant l’atelier de charronnerie et à regarder sans un geste Joe Stubbs qui façonnait une roue de charrette. Elle était debout, les yeux fixés sur cette main d’homme, quand le quart sonna. Il la traversa douloureusement comme un météore, si chaud qu’aucun doigt n’eût pu le saisir. Elle vit avec un relief dégoûtant que le pouce de Joe, à sa main droite, n’avait pas d’ongle : à la place il y avait un bourrelet rose de chair. C’était si répugnant qu’Orlando manqua s’évanouir mais dans le moment d’obscurité que lui accordèrent ses paupières battantes, le pré-sent cessa de peser sur elle. Dans cette ombre que jeta le batte-ment de ses paupières il y avait quelque chose d’étrange, quelque chose (comme tous peuvent le vérifier en regardant aussitôt le ciel) qui manque toujours au présent – d’où son ca-ractère terrible, indescriptible – quelque chose qu’on tremble de nommer, comme on pique une épingle dans le corps d’un in-secte, qu’on tremble d’appeler beauté, car cette ombre n’a pas de corps, pas de substance ni de qualité propre : et pourtant elle a le pouvoir de transformer tout ce qu’elle pénètre. Cette ombre donc, tandis que les paupières d’Orlando battaient dans son demi-évanouissement devant l’atelier de charronnerie, soudain glissa, vint se mêler aux innombrables visions qu’Orlando avait eues jusqu’alors, les composa, les rendit tolérables et compré-hensibles. L’esprit d’Orlando se mit à rouler comme la mer. « Oui, songea-t-elle en poussant un profond soupir de soulage-ment, tandis qu’elle se détournait de l’atelier pour attaquer la pente de la colline, je peux recommencer à vivre. Je suis au bord de la Serpentine, pensa-t-elle, le bateau d’un sou grimpe, plonge sous le blanc porche des mille morts. Je vais comprendre… »

Telles furent ses paroles prononcées très distinctement, mais nous ne pouvons cacher le fait qu’elle était alors un témoin très indifférent à la réalité des objets environnants ; elle aurait

– 231 – pu fort bien prendre une brebis pour une vache ou un vieil homme appelé Smith pour quelque autre appelé Jones qui ne fût pas le moins du monde son parent. Car l’ombre d’évanouissement causée par un pouce sans ongle s’était appro-fondie et projetait au fond de son cerveau (aux antipodes de toute vision) un étang où les formes baignaient dans une nuit si profonde qu’on pouvait à peine les reconnaître. Orlando regarda dans cet étang, cette mer peut-être, où toute chose se reflète – certains affirment même que nos passions les plus violentes, et l’art, et la religion sont les reflets que nous voyons dans ce creux sombre au fond de nos cerveaux quand le monde visible, un ins-tant, s’obscurcit. Orlando regarda longtemps, profondément, plus loin encore, et aussitôt le sentier ombragé de fougères, sur la pente de la colline, cessa d’être tout à fait un sentier pour de-venir en partie la Serpentine ; les buissons d’aubépines devin-rent en partie des dames et des messieurs assis avec des porte-cartes et des cannes à pommeau d’or dans les mains ; les brebis devinrent en partie les hautes maisons de Mayfair ; tout devint en partie autre chose, comme si l’esprit d’Orlando était devenu une forêt avec, çà et là, des embranchements de clairières ; les choses s’approchaient, s’éloignaient, et se confondaient, s’écartaient, s’alliaient et se combinaient de la façon la plus étrange en un mouvant échiquier de lumières et d’ombres. Et hormis le moment où Canute, le lissier, poursuivant un lapin, lui rappela qu’il devait être environ quatre heures et demie – il était en réalité six heures moins vingt-trois – Orlando oublia complètement l’heure.

Le sentier aux fougères, avec bien des contours et des méandres, montait de plus en plus haut, aboutissait enfin au chêne qui se dressait sur le sommet. L’arbre était devenu plus gros, plus inébranlable, plus noueux depuis qu’Orlando l’avait vu pour la première fois, aux environs de l’année 1588, mais il était encore dans le plein de sa force. Les petites feuilles nette-ment découpées palpitaient encore en masses épaisses sur les branches. Orlando se jeta sur le sol et sentit sous elle diverger l’ossature de l’arbre comme des côtes d’une épine dorsale. Il lui

– 232 – plut de se croire à cheval sur le dos du monde. Il lui plut de s’attacher à cette dureté. Au mouvement qu’elle fit en s’allongeant à terre, un petit livre carré, relié de toile rouge, glis-sa de sa veste de cuir – c’était son poème Le Chêne. « J’aurais dû porter une bêche », réfléchit-elle, La terre était si tassée entre les racines ; il était peu probable qu’elle parvînt à enterrer le livre là, comme elle l’avait projeté. D’ailleurs, les chiens le dé-terreraient. « Ces célébrations symboliques n’ont jamais de chance », pensa Orlando. Peut-être ferait-on aussi bien de s’en passer. Elle avait encore au bout de la langue le petit discours qu’elle aurait prononcé en enterrant le livre (c’était un exem-plaire de la première édition avec les signatures de l’auteur et de l’artiste). « J’enterre ceci comme un tribut à la terre, aurait-elle dit, je rends à la terre ce que la terre m’a donné. » Mais, Sei-gneur, dès qu’on arrondissait la bouche pour prononcer ces mots, comme ils devenaient stupides ! Ils rappelèrent à Orlando le vieux Greene qui, sur une estrade, l’autre jour, l’avait compa-rée à Milton (hormis sa cécité) en lui tendant un chèque de deux cents guinées. Alors elle avait pensé à ce chêne, ici, sur la col-line ; elle s’était demandé : Qu’a donc à faire ceci avec cela ? La louange et la gloire, qu’ont-ils à faire avec la poésie ? Qu’ont à faire sept éditions (c’était le chiffre atteint déjà) avec la valeur du volume ? Écrire de la poésie n’était-ce pas une transaction secrète, une voix répondant à une autre voix ? Tout ce bavar-dage, par suite, ces louanges et ces blâmes, et ces conversations avec des gens qui vous admirent et ces conversations avec des gens qui ne vous admirent pas avaient aussi peu de rapport que possible avec la chose vraie… une voix qui répond à une autre voix. Quoi de plus secret, songea-t-elle, de plus lent, de plus semblable au commerce des amoureux que la réponse bé-gayante qu’elle avait faite pendant toutes ces années à la vieille mélopée des bois, aux fermes et aux chevaux bruns qui, col contre col, sont arrêtés devant la grille, au forgeron, à la cuisine, aux champs qui, si laborieusement, portent l’orge, les raves, l’herbe, et au jardin enfin qui fait s’épanouir iris et fritillaires ?

 

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Orlando laissa donc son livre sans l’enterrer, pages au vent sur le sol, et regarda le vaste paysage, divers, ce soir, comme un fond sous-marin sous les alternances de soleil et d’ombre. On y distinguait un village avec un clocher parmi des ormeaux ; la voûte grise d’un grand manoir au fond d’un parc ; une étincelle de soleil jaillie sur le vitrage d’une serre ; une cour de ferme avec des meules de blé jaune. Les champs étaient tachetés de noirs boqueteaux ; au-delà s’étiraient de longues étendues de bois, puis on voyait l’éclair d’une rivière, des collines encore. À l’horizon les dents de scie de Snowdon mêlaient leurs blan-cheurs aux nuages ; Orlando vit aussi les lointaines collines d’Écosse et les flots furieux qui tournoient autour des Hébrides. Elle tendit l’oreille au bruit d’une canonnade sur la mer. Non. Seul, le vent soufflait. Il n’y avait pas de guerre aujourd’hui. Drake était mort ; Nelson était mort. « Et c’est ici », songea Or-lando en laissant tomber ses regards, qui s’étaient égarés dans ces lointains, une fois de plus sur la terre proche, « c’est ici qu’était ma terre, jadis ; ce château entre les dunes était à moi. » À cet instant le paysage (sans doute par un artifice du jour mou-rant) se secoua, se souleva, fit glisser cet amas de maisons, de châteaux, de forêts sur ses flancs en forme de tente. Les mon-tagnes nues de Turquie se dressèrent devant Orlando. Midi éblouissait. Elle regarda droit sur la pente rôtie de flammes. Des chèvres broutaient à ses pieds des touffes terreuses. Un aigle plana sur sa tête. Elle entendit croasser à ses oreilles la voix rauque du vieux Rustum le bohémien : « Qu’est-ce que votre an-tiquité, votre race et vos richesses quand on les compare à ceci ? Qu’avez-vous besoin de quatre cents chambres, de couvercles d’argent sur tous vos plats, de servantes et de plumeaux ? »

À cet instant, une horloge d’église carillonna dans la vallée. Le paysage en forme de tente s’effondra. Le présent, une fois de plus, ruissela sur la tête d’Orlando, mais avec plus de douceur maintenant, car une lumière mourante n’offrait plus à ses re-gards de détails minuscules, mais seulement des champs bru-meux, des fermes où brûlaient des lampes, la masse ensommeil-lée d’un bois et un éventail de lumière qui poussait l’ombre de-

– 234 – vant lui au long d’un sentier. Avait-il sonné neuf, dix, ou onze heures, Orlando ne pouvait le dire. La nuit était venue, la nuit qu’elle avait toujours aimée, la nuit où les reflets, dans l’étang sombre de l’esprit, scintillent plus clairement que le jour. Il n’était pas nécessaire maintenant de s’évanouir pour plonger un regard profond dans cette ombre où les choses prennent forme, pour voir dans l’étang de l’esprit tantôt Shakespeare, tantôt une jeune fille en pantalons russes, tantôt un bateau d’un sou sur la Serpentine, enfin l’Atlantique même qui roule ses énormes vagues au large du Cap Horn. Orlando regarda dans l’ombre. Le brick de son mari était là, il montait au sommet d’une vague ! Il grimpait, il grimpait encore ! Le porche blanc des mille morts se dressait devant lui. Ô téméraire ! Ô fou ridicule, toujours à dou-bler le Cap Horn – si inutilement – en pleine tempête ! Mais dé-jà le brick plongeait dans le porche, ressortait de l’autre côté ; sauf, sauf enfin !

« Pleurs de joie, cria Orlando, pleurs de joie ! » et à cet ins-tant le vent tomba, les eaux se calmèrent ; elle vit les vagues ri-der paisiblement la mer sous la lumière de la lune.

« Marmaduke Bonthrop Shelmerdine ! » cria-t-elle debout au pied du chêne.

Le beau nom miroitant tomba du ciel comme une plume bleu d’acier. Elle le regarda tomber, virant et tournoyant comme une flèche dont la chute lente clive magnifiquement l’air pro-fond. Le bien-aimé venait, comme il venait toujours, dans les moments de calme mort ; lorsque les vagues n’étaient que des rides ; lorsque les feuilles piquetées tombaient lentement sur les pieds d’Orlando dans les bois automnaux ; lorsque le léopard demeurait immobile ; lorsque la lune régnait sur l’eau et que rien ne bougeait entre ciel et mer. Alors il venait.

Tout était maintenant immobile. Il était près de minuit. La lune se levait avec lenteur sur la lande. Sa lumière fit s’élever sur la terre un fantomatique château. La grande maison était là, drapée d’argent, avec toutes ses fenêtres. Point de murailles,

– 235 – point de matière. Tout n’était que fantôme. Tout était immobile. Toutes les lumières brûlaient comme pour l’arrivée d’une Reine morte. Orlando, à ses pieds, dans la grande cour, vit osciller des panaches noirs, des torches palpiter, s’agenouiller des ombres. Une Reine, encore, descendait de son carrosse.

« Cette maison est la vôtre, Madame, cria Orlando, s’inclinant pour une profonde révérence. Rien n’a changé. Le défunt lord, mon père, vous montrera le chemin. »

Tandis qu’elle parlait, le premier coup de minuit sonna. La froide brise du présent lui souffla au visage sa petite haleine apeurée. Anxieusement elle fouilla le ciel des yeux. Il était main-tenant tout assombri de nuages. Le vent grondait à ses oreilles. Mais dans le grondement du vent elle entendit le grondement d’un avion qui approchait.

« Ici ! Shel, ici ! » cria-t-elle en présentant à la lune (qui à ce moment brillait d’un vif éclat) sa poitrine nue où ses perles brillaient comme les œufs d’une énorme araignée lunaire. L’avion fonça hors des nuages, plana sur la tête d’Orlando. Il hésita juste au-dessus d’elle. Les perles, dans l’ombre, brillaient d’un éclat phosphorescent.

Et lorsque Shelmerdine, devenu maintenant un beau capi-taine marin, hâlé, les joues fraîches, et alerte, sauta sur le sol, Orlando vit, au-dessus de sa tête, monter d’un seul coup d’aile un oiseau sauvage, seul.

« C’est l’oie ! cria Orlando, l’oie sauvage… »

Et le douzième coup de minuit sonna ; le douzième coup de minuit, le jeudi onze octobre mil neuf cent vingt-huit.

 

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Vous avez terminé Orlando

Virginia Woolf

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