Ouvrir son cœur
IV. Vanité
IV
VANITÉ
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Chaque fois que j’ai tenté d’écrire ce livre, il m’a fuie, puis je l’ai abandonné. Je me suis interrogée sur ce que je tentais de faire. Mes justifications m’ont paru indignes, j’ai abandonné.
Fannie est morte à dix-huit ans. Est-ce que ça aurait changé quel que chose, si elle n’était pas morte? Je n’aurais pas de raison d’écrire sur elle, ni de ne pas écrire sur elle. Sa mort, une fois survenue, a roulé sur le passé, sur ma mémoire, comme une longue vague, elle a englouti des villes et des forêts, révélé des îles. Comme le fait la mort, comme le fait le temps. La mort a vidé les paysages de mon enfance de leur sens, et elle leur en a offert un nouveau, qui est elle-même, qui est sa venue, la réalité de la mort arrivant dans la vie.
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Et ce livre, porte-t-il sur elle? J’ai tant oublié. Je l’ai répété tant de fois, comme pour m’excuser. Ce livre porte-t-il sur moi? Est-ce que j’ai le droit d’écrire sur elle, d’écrire sur moi, quand j’ai tant oublié? Ai-je le droit d’écrire sur moi, d’attirer l’attention sur moi, et de parler de la mort, et de parler de la haine, et de parler de la douleur, alors qu’elle est morte et pas moi?
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Fannie est morte à dix-huit ans, à la fin de l’été, sur la table de chirurgie. Elle avait passé les semaines précédentes à la maison des greffés, son état s’était beaucoup dégradé pendant l’année. Avant qu’on l’admette là-bas, elle traînait sa bonbonne d’oxygène avec elle dans la maison depuis plusieurs mois, à ce qu’on m’a dit. On craignait de ne pas trouver de donneur à temps. Je travaillais cet été-là au camp de jour municipal, où j’avais la responsabilité de quinze enfants de cinq ans. Je faisais partie d’un groupe d’une vingtaine d’animateurs, mais je n’avais pas le sentiment d’en faire partie pour de vrai. Des gens drôles et sportifs dont l’autorité sur les enfants provenait de leur infinie coolitude, de leurs belles voix où ils réussissaient à injecter la joie d’être là, de la conviction, un enthousiasme pour les chasses au trésor, le jeu de la patate, les activités de bricolage. Je n’avais pas aimé être une enfant, et cet emploi ne me convenait pas vraiment. Je n’avais pas la douceur et la patience nécessaires pour m’occuper des plus petits. Je les trouvais égocentriques, capricieux et impatients. Ils mettaient un temps fou à manger leurs collations, à se placer en rang, à se taire, et c’était pire encore quand venait le moment de se changer pour la piscine, il fallait compter une demi-heure pour qu’ils enfilent leurs maillots et une autre demi-heure pour qu’ils parviennent à se sécher, à se rhabiller, à réunir leurs serviettes, leurs maillots, leurs tubes de crème solaire et leurs sandales. Je rentrais le soir exténuée et quand je me couchais j’entendais encore leurs voix qui me poursuivaient, à l’infini parce qu’ils avaient faim, soif, envie de pipi, besoin de se moucher, parce qu’ils ne voulaient pas faire la sieste, parce qu’un ami avait pris le crayon qu’ils s’étaient réservé pour colorier le tronc de leur arbre après avoir terminé les feuilles. Les feutres bruns et noirs étaient les plus recherchés : les enfants n’admettaient pas de dessiner à un arbre un tronc mauve ou orange.
Le jeudi, avec le groupe d’animateurs, nous allions nous saouler au pub Le Château. La bière aidant, j’arrivais à passer du bon temps avec certains, à rire ou à débattre, mais d’autres me glaçaient, même quand ils essayaient d’être gentils. J’écris « essayaient » et je me rends compte maintenant que c’est injuste. Ils habitaient un autre monde, que le mien répugnait. Me parler signifiait en sortir et je voyais leur malaise, il leur tordait la bouche, il faussait leur voix. Tout le monde se souvenait de sa place dans l’échelle sociale, en était bien conscient. Ce n’est pas parce que nous avions fini le secondaire depuis un an ou deux que cette place avait changé. Il n’y avait pas de deuxième chance. Il n’y avait pas de recommencement. Il y avait un seul moyen d’échapper à cet ordre, des choses et des gens, et c’était de partir. Douze mois plus tard exactement, je serais à Mont réal, dans mon appartement au pied du pont Jacques-Cartier, et personne parmi ces gens ne me reverrait plus.
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On était tard dans l’été, l’herbe avait jauni. Une journée normale du mois d’août, très chaude, mais pas insoutenablement humide, au ciel pâli, pleine de lumière couleur paille. Je me trouvais près de la sœur de Fannie, aussi animatrice au camp, quand on est venu la chercher, à quel ques pas d’elle, mais c’était par hasard. J’ai entendu les éclats de joie, on avait trouvé un cœur, des poumons, un donneur compatible. La chirurgie aurait lieu très vite, Fannie avait encore assez de force. Chez elle, ses parents faisaient leurs valises à toute vitesse, la famille se précipitait à Mont réal. Autour de moi, ça criait victoire, ça criait yes! enfin! et j’avais envie d’aller voir sa sœur, de lui dire que j’étais heureuse, peut-être de la prendre dans mes bras, de lui dire que j’étais heureuse pour elle, pour Fannie, pour leur grande sœur, et heureuse pour leur mère, leur père, je les avais connus si longtemps et je n’avais jamais cessé d’avoir des pensées pour eux, de leur vouloir du bien. Je n’en ai rien fait. Ce désir de m’approcher de la sœur de Fannie, je l’ai vu se dissiper, je l’ai vu s’éloigner comme la sœur de Fannie elle-même. Il a disparu et il a laissé ma tête vide. Je n’étais pas à ma place, la nouvelle se propageait, on criait de joie, je me suis éloignée à mon tour, incapable de crier avec les autres, toujours inquiète.
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D’un côté, j’ai peur de blesser les gens qui se reconnaîtront dans ce livre; d’un autre côté, j’ai peur qu’on le juge faux, inapproprié, impudique, outrageant. Je me demande si j’ai le droit de l’écrire, ce livre.
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On me répondra qu’il s’agit d’une mauvaise question. Pour ce qui est de mes craintes, c’est plus compliqué.
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J’ai dit qu’on ne pouvait échapper à l’ordre établi, qu’on ne pouvait changer de place qu’on occupe; j’ai dit que tout le monde s’en souvenait, que tout le monde en était conscient, mais je n’en sais rien. J’invente un système qui explique par des causes extérieures le fait qu’il n’existait bel et bien pas de deuxième chance pour moi. Mes collègues du camp, les gars de la Domtar, ils faisaient leur travail, ils voulaient être heureux, ils voulaient un avenir, ils voulaient des enfants heureux et en santé. Ces ratiocinations négatives, ce sentiment d’inadéquation, ils n’appartenaient qu’à moi. C’est eux qui ont raison, les gens bien adaptés. Je les comprends. Pour un peu, aujourd’hui, j’en serais.
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J’ai aussi peur de qui me dirait que ce n’est pas parce qu’on a le droit de faire quel que chose qu’il s’agit d’une chose bonne à faire. Ou que ce n’est pas parce que j’en ai le droit que c’est digne d’être raconté, que c’est intéressant. Et que j’aurais peut-être dû me taire plutôt que d’écrire ce livre plaignard, ce livre indécent. Ce livre qui déforme la réalité.
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Le souvenir est déjà une forme de récit. Se souvenir est une action. Je me souviens de ce que j’ai mangé hier. Je me souviens des livres que j’ai lus cette année, mais je ne peux me souvenir de tous en même temps. Je me souviens de fêtes, de soupers avec des amis, je me souviens de journées à la montagne, je me souviens d’être tombée amoureuse. Chaque fois que je me souviens, je me souviens différemment. Le souvenir n’est pas un film que je peux simplement me rejouer. Chaque fois que je veux le revoir, je dois le reconstituer. Je me le raconte à moi-même. Il contient des scènes et des personnages. L’émotion est le fil qui fait tenir ces scènes et qui donne corps à ces personnages. C’est ce qui laisse une trace dans la mémoire, ce qui s’accompagne parfois, mais pas toujours, d’images et de paroles. À cette trace je peux retourner. Cette trace, je peux la suivre. Tout ce que j’écris, si je suis cette trace, si je lui suis fidèle, sera vrai. Tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent est vrai. Tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent est conforme à mon souvenir. Quand le souvenir auquel me conformer n’existe pas, il me reste le fil des émotions. Ce que ce récit exprime comme vérité, ce qu’il dit sur notre monde, ne saurait se mesurer en termes de fidélité, en indices de factualité, à ce qui s’est vraiment passé en moi et dans le monde quand j’étais petite.
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Se souvenir, comme écrire, est un processus transfor mateur. Écrire est un processus transformateur. C’est trahir la réalité, entendue comme le monde des choses. Le monde est trop vaste, les objets, les phénomènes trop nombreux pour qu’il en soit autrement. Je sais que bien plus de souvenirs, plus d’images se trouvent dans ma tête que je ne peux en inscrire sur cette page. Je sais que ce nombre d’images et de sensations stockées quel que part dans ma tête ne fait pas le poids devant le nombre des phénomènes physiques qui constituent « ce qui s’est vraiment passé ». Cela, personne ne l’a enregistré, cela n’est plus, et dès lors cela est en train de se transformer en chacun, de se morceler.
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On se rappelle les événements, on se les raconte, pour les retenir. On sait que l’oubli avalera ce dont on ne prend pas assez soin. Alors on rappelle à soi les moments qui nous définissent, dont on a l’impression qu’ils nous ont définis, les moments où l’on s’est senti le plus en accord avec soi-même, le plus intensément vivant, les moments qui nous ont changés.
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Quand j’ai appris la mort de Fannie, j’étais à la maison avec mes parents. Quel qu’un a téléphoné à ma mère, je ne sais plus qui. Il faisait aussi merveilleusement beau que le jour où on a appris pour sa greffe. C’était la fin de l’après-midi, toute la ville se préparait à souper. Dans le champ derrière nous, les foins n’étaient pas faits, il me semble. Je ne peux m’empêcher de penser aux herbes pâles balayées de vent doux, sous le ciel pâle, dans le soleil pâle, à un paysage délavé, au vent doux remuant les herbes comme le vent balaie la surface des lacs par temps gris.
Il y avait eu une complication durant la chirurgie. Je ne veux pas essayer d’expliquer, je me tromperais. Une complication après plusieurs heures en salle d’opération, pas directement liée à la greffe, au remplacement du cœur et des poumons. Je crois que la transplantation était réussie au moment où tout a basculé.
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Un grand vide, une stupeur m’ont envahie. Je ne savais si j’avais le droit d’être triste, si je pouvais m’accorder cette permission. Je m’en voulais de ne pas réagir, de ne pas fondre en larmes. Je m’imaginais que je ne ressentais rien. Il fallait que je sois une terrible personne pour rester là sans bouger, sans un mot. Puis j’ai essayé de parler, de formuler des phrases, de dire « oh mon Dieu, c’est épouvantable, c’est tellement triste ». Ça a été pire, je ne supportais pas de m’entendre.
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Quand j’avais cinq ans, mon grand-père paternel est mort d’un cancer généralisé, le jour de la Saint-Valentin. Il est mort chez lui, dans son salon, où il avait passé les derniers mois de sa vie sur une civière, aux soins de sa femme et de ses enfants, et d’une infirmière qui lui rendait visite tous les jours. Ma grand-mère, ses cinq fils et sa fille se sont réunis autour du corps et l’ont veillé jusqu’au lendemain matin. Ce fait me bouleverse. J’ignore si j’ai su dès le soir de la mort de mon grand-père, ou seulement le lendemain, que cette veillée avait eu lieu. Mais chaque fois que j’y repense, cela me bouleverse, parce que c’est inimaginable. Quel ques jours plus tard, le jour des funérailles, ma grand-mère m’a demandé ce que je ressentais, ce que ça me faisait que mon grand-père soit mort. J’ai répondu la vérité. J’ai répondu que je ne le savais pas. J’étais une petite fille bavarde, qu’on ne pouvait forcer à se taire. Mais quand mon grand-père est mort, je n’ai pas éprouvé de déchirement. Tout le monde autour de moi avait tant de chagrin. Je ressentais l’absence de mots, je ressentais un grand vide froid. Pour la première fois, j’entrais en contact avec la réalité de la mort. J’y réfléchissais intensément. On exigeait de moi des effusions et je ne pouvais les produire du fait même qu’on s’y attendait. J’ai été honnête, j’ai dit que je ne le savais pas. Ma grand-mère, sans penser à mal je crois, m’a comparée à ma cousine.
— Catherine, en tout cas, a dit que c’était bien triste.
Je me souviendrai toujours des mots, de leur ordre, et du coup que j’ai reçu en les entendant. Ma grand-mère n’a pas voulu me blesser. Elle répondait à une vérité par une autre vérité. Je suis certaine qu’elle a compris ce que j’essayais de dire. Je ne me rappelle que les mots. J’ai oublié si nous étions à l’église, au salon funéraire, chez elle. Catherine a six mois de moins que moi et elle avait su quoi répondre. C’est ce que je me suis dit. C’était un test, et j’ai échoué. J’ai mal répondu. J’aurais dû avoir la présence d’esprit de dire que c’est bien triste, que je suis bien triste.
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Plus j’essaie de remonter loin dans le temps, plus sont flous les détails. Les minutes. Les gestes. Les mots, leurs séquences. Il reste des tableaux, abstraits, des plaques de couleur et de lumière auxquelles se superposent des émotions. Plus je remonte loin dans le temps, plus brutes sont les émotions. À la fin, elles se résument à la peur de disparaître, et à la peur d’être abandonnée.
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Quand j’ai écrit les premières phrases de ce livre, il y a huit ans de cela, je me souviens de ce que je voulais faire, de ce que je voulais dire. Je voyais le livre comme un exercice d’indécence, où je raconterais des instants de vulnérabilité. Des instants de mise à nu. Les minutes, les jours ou les années de honte. Je montrerais ce que l’instinct m’aurait autrement poussée à cacher. Je les narrerais, dans les mots les plus simples que j’ai. Je les accumulerais, j’en noterais le plus possible et je montrerais, à l’échelle de ma personne, la proportion d’inconnu qui toujours subsiste en l’autre, le mystère de l’autre et en même temps le mystère de soi.
Je montrerais comment c’est ce mystère qui constitue le soi, qui constitue les autres, qui constitue l’autre, en soi et en l’autre. J’exposerais le vide de mon cœur, de mon esprit disséqués, et j’en ferais le reflet de l’absurdité de notre monde.
L’absurdité et l’horreur de notre monde, je ne la montrerais pas, car nous la connaissons tous. Mais nous sommes moins disposés à croire en notre propre ineptie.
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L’écriture est un exercice de transformation et de simplification, au bout duquel se trouvent la solitude et la mort.
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J’imaginais un lieu où, par la magie de la sincérité, de l’intégrité, un passage s’ouvrirait, qui mènerait vers une connaissance réciproque de soi et de l’autre. Qui se situerait à l’extérieur des communications fonctionnelles, du langage perverti de la gouvernance, du monde marchand, de l’éducation. J’imaginais un livre où l’enjeu ne serait plus de se grandir, de créer un monde plus beau, l’image d’un soi plus libre, plus courageux, une version de soi que la réalité n’aurait pas empêchée d’être pleinement soi. J’essayais de créer un langage, une manière de dire et de raconter qui établissent une communication meilleure, plus juste, et moins embarrassée par le désir de se mettre en valeur, de se représenter comme quel qu’un qui n’a jamais été nu, qui n’a jamais été souillé, qui n’a jamais eu honte. Un livre qui aurait annulé la possibilité du mensonge, même du mensonge par omission.
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Dans un tel lieu de vérité, je croyais qu’il serait possible de rejoindre l’autre. Je n’étais pas assez sotte pour croire que j’inventais ce lieu. Je voulais le représenter. J’espérais y rencontrer d’autres êtres humains. J’espérais que ce livre, par ce chemin, me conduirait vers les autres, vers mes semblables.
Mais ce lieu n’existe pas, et je ne peux pas l’inventer.
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Je n’étais même pas certaine de vouloir me présenter au salon funéraire. Je ne sais plus qui m’a accompagnée. Jade et Roxanne, c’est presque sûr, mais ma mémoire n’a pas enregistré leur présence. Je n’y suis pas allée seule, je n’aurais pas pu. À rebours, je doute que ça ait été ma mère. Elle déteste les funérailles. Elle ne voit pas l’intérêt de se présenter dans une salle au milieu de gens pour se montrer en train de souffrir. Elle préfère vivre son deuil seule ou avec les gens qu’elle a choisis, elle préfère que son deuil se déroule sans surprise. Je suppose. Elle était peut-être là quand même, je ne sais plus. Je m’imaginais seule devant un autre qui lirait exactement les mots que j’aurais écrits, et qui les comprendrait exactement comme je les aurais écrits.
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Je m’en veux d’avoir oublié tout ce que j’ai oublié. Je m’en veux de m’être absentée ainsi de ma vie, si longtemps. J’étais fatiguée. J’étais fatiguée d’avoir peur. Je connaissais si peu de choses et le connu me faisait peur. Je croyais, j’avais la niaiserie de croire que l’inconnu me siérait mieux. Que le saut dans l’inconnu que j’étais sur le point de faire me soulagerait de cette fatigue, de cette peur. Je partais m’installer à Mont réal.
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Peut-être que Jade et Roxanne m’accompagnaient. Elles travaillaient au camp elles aussi. Elles étaient certainement là. Elles m’auront aidée à franchir la distance qui me séparait du corps de Fannie, de sa famille, de sa mère et de son père. Elles étaient à la fois moins bouleversées que moi, moins touchées que moi par la tragédie, et plus aptes à s’approcher de la mère de Fannie, de son père, de ses sœurs, et de son corps.
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C’était idiot et vain de ma part de penser qu’il existait quel que part un espace où communiquer avec les autres tout en étant libérée de ce qui nous pousse, primordialement, à nous parler.
J’ai passé suffisamment de temps seule pour le savoir. J’ai vécu assez longtemps privée de ce que l’on se donne vraiment quand on parle, quand on se respecte et quand on s’aime, pour décrire ce don, pour savoir comment il agit, comment il voyage.
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Je m’imaginais m’adressant à quel qu’un de plus achevé, de plus accompli que moi, à quel qu’un de libéré déjà des démons qu’il me fallait combattre chaque fois que j’ouvrais la bouche, au restaurant, en classe, dans les fêtes, partout, et ce, même quand ma bouche prenait les devants et disait pour moi ce que j’aurais voulu protéger, et surtout quand ma bouche et l’ensemble de mon système respiratoire interdisaient que je prononce les mots et les phrases qui m’étaient pourtant vitales.
Quant à la différence entre ce que je dois protéger, ce que je dois garder à l’intérieur et ce qu’il m’est vital de révéler, je ne la connais plus, si je l’ai jamais connue.
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Quand j’entre au salon funéraire, je suis seule, peu importe qui est avec moi je suis seule. Son corps est dans son cercueil et il est vêtu d’une blouse rouge. Je n’ai pas vu son visage depuis plusieurs années, mais je sais qu’il n’y a rien à reconnaître dans le cercueil. Je connais le traitement qu’on réserve aux morts, leur maquillage, l’épaisseur de maquillage qui les fait ressembler à des mannequins, je sais que les complications de la chirurgie ont déformé son corps et son visage, je sais que je ne suis pas la seule à avoir du mal à la reconnaître. Il y a des fleurs, il y a des fleurs partout. Il y a une file de gens venus serrer la main des membres de la famille alignés devant le cercueil, venus leur serrer la main et leur dire mes sympathies, ou mes condoléances. Je me sens si petite, si inutile, si mortifiée que je crains qu’ils ne me reconnaissent pas, ou me reconnaissent et se demandent de quel droit j’ose me présenter ici. Je pense que, de toute ma vie, je n’ai jamais été aussi tendue, aussi terrifiée.
Je me présente devant ses deux sœurs et je leur dis les mots appropriés, et elles m’en disent aussi. La plus grande, que je n’ai pas vue depuis des années, me dit à quel point ça fait longtemps qu’elle ne m’a pas vue, et j’ai envie de défaillir, mais je reste là, j’essaie de la regarder dans les yeux. Ça passe vite. Je me retrouve devant son père, dont la douleur est manifeste, mais entièrement contenue, et des hommes comme celui-là j’en ai connu tellement, je les imite depuis toujours, et je me contiens donc.
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La mère de Fannie est là pour accueillir tous ceux qui sont venus jusqu’à elle. J’ai si peur de ne pas être à ma place, si peur de l’offenser par ma simple présence, que j’essaye de le dire, mais elle ne m’en laisse pas le temps. Je suis tellement contente que tu sois là, dit-elle, tu étais toujours chez nous, vous vous aimiez tellement. Sa voix est chargée, de souffrance et d’amour, j’ignore comment elle parvient à se gouverner. Merci, dit-elle, merci d’être venue. Alors j’éclate en sanglots, je tombe, elle m’enserre, dans ses bras, elle me tient, pendant que je pleure, et cela me fait tant de bien, cela me soulage tant que je me sens à nouveau humaine, à nouveau normale, tandis que les sanglots, incontrôlables, me secouent, et cette femme elle pleure aussi, mais moins fort que moi. De ce drame, de cette tragédie, elle est le centre, le foyer, et son travail ici est de prendre sur elle la douleur de tous. Je ne savais pas, en entrant, qu’il en était ainsi, mais c’est clair maintenant. Ma présence, ma détresse, mon abandon sont le tribut que je devais lui livrer; non seulement elle m’accueille et m’accepte, mais ce dénouement était le seul possible, en le vivant je le sais, je suis à ma place.
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Je m’imaginais seule devant quel qu’un, devant un lecteur, une lectrice qui n’aurait peur ni de disparaître ni d’être abandonnée. Quel qu’un qui n’aurait besoin de rien, et rien à tirer de mes écrits qui lui soit propre.
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Je rêvais également que ce mode d’échange puisse exister, ou existe, dans la réalité, je rêvais d’y avoir accès et d’y cohabiter avec les autres. Autrement dit, j’aspirais à effacer l’ardoise, à recommencer à zéro, à instaurer avec ceux que j’aimais des rapports où la peur aurait disparu. Une fois libérée de la peur par ma cure d’honnêteté, j’aurais pu entendre les autres et m’adresser à eux avec une sorte d’objectivité accueillante, qui est la plus haute forme de bonne volonté. C’est impossible, évidemment. C’est si impossible, si vain, c’est si dur qu’à simplement tendre vers une telle écriture, une telle écoute, qu’à simplement céder à de tels mouvements vers l’autre, on s’illusionne. À croire à cette magie, à me comporter comme si cette magie existait, je m’aliénerais tous ceux qui comptent pour moi. Nous n’y arriverons pas. Cela ne signifie pas que nous ne puissions pas nous comprendre, ou nous aimer. Nous savons que nous sommes irréparables. Nous savons que leur mise en langage transforme nos sensations, selon des modalités qui nous sont inconnaissables. Inconnaissables comme le monde nous est inconnaissable et comme nous-mêmes sommes inconnaissables.
/ 231
Comment suis-je devenue moi-même?
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Un dialogue sera toujours une négociation. Une relation d’amitié ou d’amour est une négociation. L’objet de cette négociation est la sécurité, la paix. Pas de se connaître vraiment, ou de se comprendre vraiment. Le résultat de cette négociation, comme pour toute négociation, est un accord. Les récits de soi, l’écoute de l’autre, dans l’amour comme dans l’amitié, servent à approfondir, à complexifier cet accord, à le rendre plus durable, résistant, souple. Ceux qui s’aiment aspirent à ne pas se mettre en danger. Si je t’aime, je voudrai te parler, je voudrai me mettre en accord avec le plus d’aspects de toi possible, et je me dévoilerai du mieux que je le peux, pour susciter ton accueil. Qui aime veut accueillir et accepter, et veut l’être.
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Fannie n’est pas dans ce livre. Fannie sera toujours cachée. Je ne peux plus la voir, il est trop tard, elle est trop loin.
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Exactement un an après la mort de Fannie, je déménageais à Mont réal. Nous avions loué, avec Jade et mon copain de l’époque, un appartement dans le Village, à un jet de pierre du pont Jacques-Cartier. De mon balcon, où je passais beaucoup de temps à fumer, je voyais la ruelle, les cabanons, les chats et une affiche publicitaire géante, de la taille d’un écran de cinéparc, elle annonçait des voitures, des émissions de radio ou de télé, et même des livres parfois. Notre appartement se trouvait au premier étage d’un triplex, et je crois bien que les planchers d’origine de 1920 y avaient été préservés. Une arche en plâtre avec colonnes décorées d’arabesques, de boucles et de chérubins séparait les deux pièces du salon double. L’hiver, la température descendait aussi bas que treize degrés malgré la pellicule plastique dont nous avions recouvert les fenêtres, malgré les calorifères électriques qui chauffaient au maximum en permanence. C’était à deux stations de métro de l’UQAM, où j’allais commencer mes études en littérature. Je suis arrivée en août une semaine avant le début des cours, semaine que j’ai passée à demi couchée sur notre causeuse rouge neuve, vêtue du moins de vêtements possible, à fumer des joints et à dessiner dans mon cahier, à dessiner ce que je voyais par la fenêtre, des arbres et des nuages, des paysages monochromes : ciels roses, canopées bleues, cumulus mauves. J’avais chaud, j’en avais des vertiges. J’écoutais Radiohead. La première nuit où j’ai dormi dans mon appartement, c’était le 15 août, soir du concert de Radiohead au parc Jean-Drapeau. Le matin du déménagement, j’avais rangé mes affaires dans des boîtes en écoutant une chanson de Radiohead en boucle. C’était « Life in a Glasshouse ». Je remplissais des boîtes de livres, de disques, j’écoutais mon disque préféré pour la dernière fois sur le système de son Denon de mes parents, je tournais dans la maison à la recherche des dernières choses à moi qui traînaient partout. En termes musicaux, « Life in a Glasshouse » serait un jazz funéraire de La Nouvelle-Orléans. Je n’en avais aucune idée le jour de mon déménagement, à dix-neuf ans. Glasshouse veut dire maison de verre, mais aussi serre, solarium. Je n’avais aucune idée, non plus, à quel point me manqueraient les haut-parleurs du salon de mes parents. Me manquerait encore plus le bonheur de vivre dans une maison complètement détachée, avec des fenêtres des quatre côtés, un champ derrière. Le jazz funéraire est joué lors des processions funéraires traditionnelles à La Nouvelle-Orléans, par des fanfares. Qui vit dans une maison de verre ne devrait pas lancer de pierre. Qui vit dans une maison de verre vit à l’abri des éléments. La chanson commence avec Thom. Une fois de plus, il est en chicane avec sa seule amie. Dans le refrain, il voudrait bien s’asseoir, avec sa seule amie, on le suppose, pour parler, parler longtemps, mais quel qu’un écoute. Big Brother, le diable, une voix dans sa tête, on ne sait pas. À la fin, l’intensité augmente, elle atteint un paroxysme presque insoutenable qui m’exaltait, tandis que Thom répète, redit son désir de voir son amie, de lui parler, mais que, mais que, mais que (only only only) quel qu’un écoute, quel qu’un l’en empêche.
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Mon premier cours de littérature est un cours d’introduction, et il se déroule dans un amphithéâtre d’une capacité de deux cents personnes. J’arrive en avance et je choisis une place loin dans le fond, sur le côté, que je peux quitter assez vite, pour prendre la porte sans me faire voir. Quand j’ose poser une question, le professeur ne me comprend pas. Il me demande de répéter, plus fort. Ma voix s’étrangle, je n’ai pas le souffle pour cela. Je regrette d’avoir levé la main, bientôt je ne recommence plus. Je regarde mes collègues lier connaissance, se tourner d’une rangée à l’autre pour se parler. Au milieu de la session ils ont formé des bandes, tout cela s’est passé sans moi, je ne saurais expliquer comment, mais ils sont maintenant un groupe, je suis encore seule de mon côté. La session s’écoule, elle se termine, je rédige mes travaux la nuit en buvant du thé earl grey qui râpe la gorge. Les notes arrivent, elles ne sont pas si bonnes, et je me trouve un emploi dans une boutique d’accessoires d’hiver au Centre Eaton, je vends des tuques, des gants, des foulards.
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Moins d’un an plus tard, j’ai complètement cessé de prendre le métro pour me rendre à mes cours ou pour aller travailler. Il y a trop de monde, la ligne verte est trop loin sous terre, et l’entrée de l’UQAM, au niveau métro, est trop étroite. Trop de gens à la fois qui passent ce goulot d’étranglement. Les portes tournantes tournent trop vite. J’ai peur d’être bousculée, d’être écrasée, j’ai peur que mon corps touche des corps inconnus. À l’entrée de l’université aussi, il y a trop de monde, c’est assourdissant. Chaque matin, à l’agora du pavillon Judith-Jasmin, je tâche de suivre le rythme de la marée humaine qui marche, de ne pas porter attention aux crieurs de toutes sortes et de rejoindre mon local au plus vite. À la sortie du métro McGill, quand je me rends au travail, le même phénomène se répète. Nous sommes des centaines à débarquer ici, à franchir les portes ou les tourniquets des Ailes de la Mode, à nous précipiter ensemble vers les magasins.
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Puis, début 2005, la grève étudiante commence pendant la session d’hiver et j’abandonne tous mes cours parce que je ne me sens pas capable d’affronter la fin de session condensée qui nous attendra à la reprise. Rédiger tous mes travaux en accéléré, au mois de mai, alors que je ne fous rien depuis deux longs mois. J’avais déjà abandonné un cours au début de la session, il ne m’en restait que trois. C’était trop quand même. J’étais incapable de rédiger une dissertation, incapable de trouver un argument, de l’étayer, de soutenir une opinion sur un livre pendant quinze pages, incapable de suivre le fil d’une idée, incapable de lui accorder assez d’importance, d’y croire assez. Je pourrais écrire n’importe quoi, faire valoir n’importe quelle théorie, tout le monde s’en foutrait de toute façon. Cela m’étonne, puis ne m’étonne plus. Les meilleures notes vont aux dissertations que j’ai écrites avec le plus d’emportement, quand le professeur ou son assistante ont eu le plus de plaisir à les lire. Alors ils écrivent, dans leurs commentaires, que j’ai du souffle.
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Le coup de grâce était déjà survenu, un an avant la grève, dès ma deuxième session à l’université. Il a frappé ce soir-là, il a frappé en différé, longtemps par la suite. C’était le mois de mars, pendant un dégel qui avait laissé les trottoirs du centre-ville couverts d’un mélange de sel et de glace brune et craquante, de calcium et de sable fin, brun pâle, qui mangeait les bottes. Je m’étais inscrite à un cours d’analyse cinématographique jungienne si populaire qu’il se tenait dans le même amphithéâtre que le cours d’introduction, dans un pavillon légèrement périphérique de l’UQAM. Le plus souvent j’y entrais par dehors, même si c’était connecté au souterrain. J’avais l’impression de marcher un kilomètre sous terre avant de pouvoir remonter. Le cours commençait à dix-sept heures. À cette époque, à dix-sept heures, j’en étais à mon quatrième joint et je me déplaçais comme si j’étais devenue un nuage, lente, énorme, mon visage présentant une expression de profonde indifférence à l’univers. J’étais capable de me retenir de taper du pied, ou de commenter le contenu du cours en direct sans lever la main. J’avais vaguement sommeil. Je parvenais à rester assise quatre-vingt-dix minutes en classe, du début de mes cours jusqu’à la pause. Sans ressentir l’irrépressible envie de partir. Ni le point au-dessus de mon poumon gauche, qui pulsait au rythme de mon cœur, les crampes à l’estomac, les contractions à l’œsophage, et ce que je ne saurais définir que comme une tension respiratoire permanente. Non, les meilleurs jours, autour du quatrième joint, je ne ressentais rien de cela. Même quand l’angoisse montait, elle était très peu susceptible d’éclater en comportements qui m’auraient signalée aux autres. J’essayais d’écouter le professeur, de prendre des notes, et quand l’ennui était trop grand, je changeais de cahier, j’écrivais de la prose. Je croyais que j’étais en train d’écrire un roman, mais je n’avais que des personnages et pas d’histoire.
Je ne connaissais toujours personne à l’université, personne avec qui j’aurais eu le goût d’aller boire une bière après les cours. Ça me pesait. Je craignais plus que tout de paraître désespérée, je m’étais juré de ne pas agir impulsivement. Le prof de cinéma exigeait que nous remettions des travaux d’équipe, parce que la classe comptait deux cents étudiants et que, même s’il disposait de deux monitrices, la charge de correction était trop lourde. Je m’étais retrouvée jumelée à un jeune homme qui terminait son bac cette session-là et je me sentais nulle chaque fois que nous devions nous consulter au sujet de nos dissertations. Pour compenser ma nullité, j’avais accepté sans réfléchir de recevoir sa moitié du travail de mi-session la veille du jour de la remise, de la juxtaposer à ma propre moitié, de finaliser la rédaction de l’intro et de la conclusion en fonction de ce que nous aurions effectivement écrit, et de réviser le tout. J’ai toujours abhorré les travaux d’équipe. Aucun prix n’était trop cher payé pour m’éviter le supplice de corriger un texte à deux, de discuter chaque virgule, d’expliquer dans mon langage encore incertain pourquoi il était indispensable de réécrire telle phrase bancale que mon partenaire aimait particulièrement pour la seule raison qu’il se sentait puissant quand il l’avait écrite. Aucun prix n’était trop cher payé, même si ça voulait dire recevoir à dix heures du soir un fichier de mille cinq cents mots torchés n’importe comment, avec vingt fautes par page et une bibliographie copiée-collée de l’internet.
Je m’arrangeais la plupart du temps pour m’asseoir hors de vue du gars, en arrivant quand le cours commençait même si je préférais de loin m’installer à l’avance, ou en choisissant des places à l’écart, à côté d’inconnus. Le jour du coup de grâce, il n’était même pas là. La première partie du cours m’avait été pénible malgré les joints fumés. Le prof a décrété la pause, et j’avais tellement hâte de m’allumer une cigarette que je ne me suis pas assez habillée. J’ai mis seulement mon veston en velours orange et ma veste de ski. J’ai laissé sur ma chaise mon chandail à capuchon, mon vieux et chaud chandail du club Aramis, tout vert bouteille avec deux bandes blanches sur les manches, un artéfact des années quatre-vingt confectionné dans une matière encore douce et ridiculement chaude, si chaude que j’ai cru que mon chandail serait de trop dehors, dehors où l’air avait regelé. Le froid m’a revigorée. J’ai vu tous ces étudiants en groupes de dix, qui fumaient le long des murs vitrés du pavillon, et je me suis faufilée entre les masses de gens, j’ai sorti mes cigarettes et mon feu. Sans doute n’avais-je pas assez mangé, la fumée de ma cigarette m’a donné mal au cœur et maintenant je sentais mon sang circuler en moi comme des ruisseaux nerveux et pollués de caféine dans des cavités trop vastes.
Puis j’ai entendu, à côté de moi, un groupe d’étudiants qui discutaient de leur cours, d’une explication un peu alambiquée de leur professeur, ils tentaient d’en remonter le fil, de déterminer s’ils en avaient tiré une conclusion commune, et si ensemble ils pouvaient ajouter des éléments à leur résumé, le consolider avant de rentrer en classe. Je ne me suis même pas vue faire, je n’aurais pas pu prévoir la suite alors qu’elle était si prévisible, d’une certaine façon. Je suis intervenue dans leur conversation. La petite fille que j’étais s’est réveillée, tellement avide de confronter ses idées à celles des autres, et même simplement ses impressions des cours et des professeurs, en dépit de sa haine du small talk. Je leur ai répondu quel‐ que chose, quel que chose que la honte a immédiatement supprimé de ma mémoire, détruisant au passage des journées, des semaines entières de mon bac du même coup, juste pour être sûre. J’ai dit – ça a dit, le diable qui loge quel que part dans mon corps a formulé une opinion sur le cours dont je sortais, sur le prof et ce moment où je l’ai senti moi aussi se perdre lui-même, et où j’en ai manqué des bouts, moi aussi. Évidemment, les gens à côté de moi ne sortaient pas du même cours que moi, ils ne me connaissaient pas, ils ne parlaient pas de mon professeur, ne comprenaient rien à ce que j’essayais d’expliquer sur la psychanalyse, les archétypes jungiens, anima, animus, la numérologie, le Carrie de Brian de Palma. Ils n’étudiaient pas en littérature et ils m’ont regardée comme si je m’étais échappée de l’asile. J’ai compris, je comprenais pendant que ça le disait contre ma volonté, j’ai compris mon erreur en temps réel. C’était du monde de la maudite École des sciences de la gestion, dont le pavillon se trouvait juste à côté. Ils me l’ont dit. Ils me l’ont dit, parce que dans ma confusion, une fois que je me suis aperçue que je faisais une folle de moi, j’en ai rajouté, je leur ai demandé dans quelle classe ils pouvaient bien être si ce n’était la mienne. Je ne sentais plus mon corps, j’avais perdu le contrôle de toute fonction physique, et mentale, de tout, mais il y avait dans un placard à balais de ma tête un préposé à la survie qui a organisé la suite pour moi, les quel ques excuses marmonnées, la fuite, la récupération de mon chandail, de mes livres, de mon sac facteur, de mon lecteur de MP3 dans ma classe. Je me suis enfuie.
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Étonnamment, je manquais assez peu de cours à l’épo que, et il était rarissime que je quitte la classe avant la fin. Quand j’étais enfant, si je me sentais malade, ma mère insistait toujours pour que j’essaie d’aller à l’école, au cas où je me sentirais mieux quel ques heures plus tard. Un simple mal de gorge ou de tête ne constituait pas une raison suffisante pour rester chez soi à lire ou à dessiner. Elle disait que, si j’étais assez en forme pour lire sur le divan, j’étais assez en forme pour me rendre en classe. Au primaire, j’ai eu l’autorisation de m’absenter de l’école pour quel ques raisons exceptionnelles seulement : pneumonie – j’en ai fait deux, vers l’âge de dix ou onze ans –, gastroentérite, grippe ou virus similaire, de ceux qui te couchent même si tu voudrais te lever et qui t’empêchent de te nourrir pendant trois jours. J’ai aussi manqué l’école pour des raisons ophtalmologiques : la fois où, quand j’étais en deuxième année, on m’a administré des gouttes paralysantes et que je ne pouvais plus du tout bouger les yeux ni faire aucune mise au point. Il semble que le médecin arrive à observer des phénomènes particuliers lorsque le patient ne peut plus exercer sa volonté sur son œil. C’était encore une histoire de vision des profondeurs. J’étais très contrariée parce que je devais me choisir une nouvelle paire de lunettes cette journée-là, et que je ne voyais pas devant moi, rien du tout. J’ai essayé de convaincre ma mère de revenir un autre jour, mais elle n’a pas fléchi. Je manquais déjà l’école, et elle m’accompagnait ici, à l’hôpital puis chez l’optométriste, alors qu’elle aussi aurait dû travailler. C’est donc elle qui a choisi pour moi. Une monture en métal violet foncé, avec à chaque coin, à la jonction de la vitre et de la branche, une petite décoration dorée en forme de coquillage. Sans doute pas ce que j’aurais choisi, mais ça convenait à ma mère, que je ne choisisse pas. Les lunettes étaient discrètes, elles iraient bien avec tout, elles ne faisaient pas bébé, elles n’étaient pas roses et m’iraient encore si j’avais à les garder jusqu’à la quatrième ou la cinquième année. Je doute qu’elle ait pensé à cela au moment de choisir, mais maintenant, à regarder la monture sur mes vieilles photos de classe, je leur trouve aussi un autre avantage : les ornements dorés, au coin des verres, créaient un mouvement vers l’extérieur, détournaient l’attention de mon iris qui, lui, fuyait obstinément vers l’intérieur.
Une autre fois, j’avais quinze ans et, je ne me souviens plus pourquoi, l’optométriste a eu besoin de conserver mon ancienne paire de lunettes pour fabriquer les nouvelles. Je me suis retrouvée en classe sans lunettes; j’avais manqué mes cours de l’avant-midi à cause de mes examens médicaux et je me retrouvais en mathématiques, assise à ma place habituelle de la quatrième rangée, à essayer de déchiffrer les équations au tableau, de comprendre les explications et de filtrer les bruits qui m’assaillaient : murmures des autres élèves, froissements de papiers divers, ventilation, grincements de chaises et crissements de pattes de table contre le sol. C’était impossible sans mes lunettes. Les néons m’aveuglaient, après trente minutes les globes oculaires me brûlaient, complètement desséchés, chaque cheveu me faisait mal. Et j’avais l’impression qu’à tout moment on allait me lancer une boule de papier ou m’enfarger dans le corridor. Je me déplaçais lentement, à tâtons, pas tant à cause de la myopie que de la différence entre mes deux yeux. Le gauche est beaucoup plus faible que l’autre et, après quel que temps sans mes lunettes, mon oreille interne ne peut plus interpréter correctement les stimuli, j’ai la nausée. J’ai demandé l’autorisation de téléphoner à ma mère après quarante-cinq minutes de cours et je ne lui ai pas laissé le choix de revenir me chercher. Je ne suis pas retournée à l’école avant d’avoir reçu mes lunettes. La migraine a duré une journée de plus.
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J’avais presque vingt ans et je me sentais encore coupable de quitter une classe. Ma mère n’imaginait pas qu’on veuille se trouver ailleurs alors qu’on pouvait être en classe. Même si on croyait détester l’école, même si on était persuadée que l’école ne servait à rien, il fallait persévérer. On le devait à la fois à soi-même et à ceux qui étaient passés avant nous. Elle disait, et elle avait parfaitement raison, que personne ne restait à la maison pour la surveiller quand elle tombait malade. Elle ne ratait jamais une journée de travail. Si elle était assez en forme pour se soigner elle-même à la maison, elle était assez en forme pour aller travailler. À l’usine, elle n’avait pas le temps de se morfondre.
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Elle disait aussi que, si j’arrêtais d’étudier, je ne me réinscrirais jamais à l’école. C’est ainsi qu’elle m’a convaincue de ne pas partir en voyage à la fin de mes études collégiales – avec l’argent de la Domtar. Elle me décrivait la vie de filles à peine plus vieilles que moi qui travaillaient avec elle à la shop, et pour qui c’était déjà hors de question de retourner aux études. L’attrait du chèque de paye était trop puissant. Personne ne résistait à ça : une entrée d’argent régulière, des centaines de dollars par mois, assez pour se payer un appartement et une voiture. Et après, on ne pouvait plus améliorer sa situation. Après, peut-être qu’on faisait un enfant, et quand on a un enfant, comment envisager de renoncer à une entrée d’argent régulière, juste pour aller à l’école? J’avais beau répéter que j’aimais trop apprendre, que j’aimais trop les livres pour mettre une croix là-dessus pour toujours, qu’un travail que je déteste ne saurait m’empêcher de retourner à l’école, que rien, en fait, n’avait ce pouvoir, elle doutait, et donc moi aussi.
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Je suis sortie de l’université et j’ai remonté la rue Sanguinet vers Maisonneuve. Je savais que le bruit et les lumières de Sainte-Catherine m’assailliraient. Je n’ai pas remis mes écouteurs, il aurait fallu m’arrêter, trouver mon lecteur MP3 dans mon sac, démêler les fils, refermer le sac, trop de gestes, trop de coordination nécessaires. J’utilisais tout ce qui restait de mon pouvoir de concentration pour inspirer profondément, expirer le plus lentement possible. Ma tête était vide. Pas seulement vide de pensées, elle était légère, comme un ballon. Je marchais sans gants et sans tuque et j’avais froid aux mains et aux oreilles, mais mes gants étaient trop loin – enfouis dans les poches de ma veste –, et ma tuque, je ne savais pas où elle était. J’acceptais d’avoir perdu ma tuque, ma tuque était perdue – mais non, elle était dans mon sac. Mon foulard laissait passer le vent, je le sentais et je me souvenais que je détestais avoir froid dans le cou, mais je ne l’ajustais pas. Je marchais, mes pieds marchaient, je les sentais à peine fouler le trottoir. Je voyais à un ou deux mètres devant moi, une zone nette par terre devant mes pieds, c’était tout. Les lampadaires dégageaient une lumière chaude, comme duveteuse, ils formaient des halos de la taille des anneaux de Saturne, d’un lampadaire à l’autre ces halos se chevauchaient, je marchais dans un tunnel. Tous les sons étaient étouffés, sauf quand je passais directement à côté de leur source, des marcheurs me dépassaient, je sursautais, j’entendais deux mots de ce qu’ils disaient, fort comme si j’avais oublié le volume de mon lecteur MP3 au maximum. Même chose pour les voitures. Je me rappelle le crissement des petites roches et du sel de déglaçage sur mes bottes, et le craquement de la glace quand je pilais dessus, des bruits tellement détaillés que j’avais l’impression d’avoir hérité de l’ouïe de mon chat. Certains anxieux, quand ils ont des crises de panique, ne comprennent pas que c’est l’anxiété qui agit sur leur corps. Ils se convainquent de l’imminence d’une crise cardiaque, ils croient suffoquer, certains se présentent à l’urgence. De manière très lointaine, je comprenais ce qui m’arrivait. Mes nerfs se révoltaient. Mes surrénales vidaient dans mon organisme toutes leurs réserves d’adrénaline et de cortisol, chacun de mes muscles, chaque millimètre carré de mon épiderme en avait mal. J’avais l’impression d’avoir presque entièrement quitté mon corps. Ne survivait plus dans mon corps que cette bille de conscience, juste assez grosse pour diriger mes pas, avancer dans le tunnel, passer sous l’enseigne de TVA, traverser Papineau sans collision et remonter chez moi, dans mon appartement où m’attendraient deux personnes à qui je ne pouvais pas parler de ce que je venais de vivre. Je savais que mon cœur tiendrait, mais je n’en sentais pas moins un danger. En arrivant, j’ai lancé mon sac et mes manteaux par terre, je me suis assise sur le futon à côté de mon copain qui regardait Loft Story à la télé et ne m’a pas demandé pourquoi je rentrais si tôt. J’ai roulé un gros joint. J’ai fini ma session. J’en ai fini une autre après.
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J’ai lâché l’école à l’hiver suivant et je n’ai pas trop senti passer le printemps ni l’été. Après tout, c’était normal de ne pas étudier pendant l’été. L’automne venu, je ne fréquentais que le Centre Eaton – j’avais changé d’emploi, je travaillais maintenant dans une boutique de géologie qui vendait des minéraux et des bijoux, au quatrième étage du centre d’achat, le plus souvent désert. Le plus souvent, j’étais seule dans le magasin. J’ai accédé à un état de terreur permanente, de paralysie et de mutisme dans lequel je resterais pendant une année et demie, deux ans peut-être, avant de reprendre graduellement mes cours, de quitter mon copain et de déménager seule. Je ne sortais plus de mon appartement, sauf pour aller travailler. Être contrainte de marcher jusqu’au Centre Eaton cinq fois par semaine me désespérait. À la boutique, je restais assise sur mon tabouret et j’évitais de croiser le regard des rares clients qui entraient. Je traînais un cahier que je noircissais de vers et de prose que je ne relisais jamais. Le matin, quand le bâtiment était encore très calme et qu’il me restait huit heures à y passer, je pleurais. Bien sûr, j’avais fumé avant de partir. Vers onze heures, avant que la vague des clients de midi débarque, je fermais la boutique et j’allais rouler un joint au pied de la statue du square Phillips. Quand il faisait trop froid, je roulais sur le comptoir, à côté de la caisse. C’est là que je me suis habituée à fumer deux cigarettes de suite. Après mon joint, je fumais la première, et la perspective de retourner à l’intérieur me répugnait tellement que j’en allumais une autre et elle ne me paraissait plus si dégueulasse. Je rentrais trente minutes plus tard, hébétée. Je devais sentir à dix mètres à la ronde. Je vendais quel ques agates, des boucles d’oreilles en perle et, vers treize heures trente, je fermais à nouveau pour m’acheter un lunch à la foire alimentaire du niveau tunnel – sous le niveau métro, le deuxième sous-sol –, non sans aller fumer deux autres cigarettes sur Maisonneuve auparavant.
Plus d’une fois j’ai contemplé l’idée de retourner chez mon père et ma mère. Je ne la voyais pas comme une réelle possibilité. J’aurais dormi autant que j’aurais voulu dans mon ancienne chambre, où l’obscurité, le silence étaient complets une fois la nuit tombée. J’aurais marché en forêt, sur des sentiers déserts. J’aurais lu des livres et j’aurais écrit. J’aurais attendu que l’envie de faire quel que chose de ma peau me revienne. Seulement j’avais peur de me réinstaller dans mon ancienne ville. Peur du moment où mes amies de là-bas auraient demandé ce qui m’arrivait, peur de leurs yeux quand j’aurais essayé de trouver les mots pour le dire, peur de leurs réactions, de leurs tentatives de m’apaiser, de me convaincre que j’avais tort et que la vie était belle. Je n’ai jamais été suicidaire une seconde de ma vie. Ça n’a rien à voir.
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Leurs yeux, leur regard quand je leur aurais dit :
Le présent, le passé, le futur sont confondus. Je les vois maintenant confondus et le temps est une illusion. La beauté est vouée à la destruction. La mort arrive. Et en même temps elle revient. Elle nous encercle. Non, elle roule sur tout ce que nous connaissons comme un feu, un feu dévorant la forêt. Elle a déjà marqué de son nom et de son souffle tout ce que je connais. Agir ne sert à rien, et tout ce qui me détourne de l’ambition de vivre tel un galet dans la rivière est toxique. Ne m’en voulez pas, mais ne m’offrez pas votre gentillesse. Au mieux elle me dévasterait, au pire je n’y croirais pas.
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Pendant mes études secondaires, j’ai essayé à plusieurs reprises d’écrire un roman. Dieu merci, je n’en ai jamais terminé aucun et il n’en subsiste pas de trace aujourd’hui. En troisième secondaire, j’ai commencé une histoire qui se déroulait dans un décor inspiré du chalet que les parents de Roxanne possédaient au lac Saint-François. Chaque année, nous y passions à cinq ou six une fin de semaine à nous baigner, nous traversions le lac en bateau à moteur pour atteindre notre plage secrète, qui se trouvait sur le territoire du parc Frontenac, nous nous baignions encore et nous nous cachions des gardes forestiers qui nous auraient donné une amende pour n’avoir pas payé le droit d’entrée dans le parc, nous rôdions autour du chalet voisin, une maison immense toute de granit bleuté où on ne voyait jamais personne, nous regardions à l’intérieur par les fenêtres, nous cherchions une manière d’entrer, nous nous faisions bronzer sur la jetée. Nous mangions des montagnes de salade de patates et des steaks bleus, des côtes levées, de la laitue et des concombres du jardin.
Dans mon histoire, j’avais inventé des personnages qui correspondaient à cinq filles de notre petite gang, moi incluse, et imaginé que nous ne nous connaissions pas, mais nous rencontrions un été au bord du lac. C’était narré au je, et le je, c’était moi. J’avais grossi le trait dans mes descriptions : la tomboy à grosse voix, la belle artiste timide, l’enfant énervée dans un corps de femme, la rousse au tempérament explosif, et moi-même, une brune à lunettes sarcastique, copiée sur Daria Morgendorffer. J’ai jeté là-dedans quel ques personnages de garçons génériques, un avec une voiture, un avec une guitare, un avec une coupe mohawk. Au point où j’en étais quand je l’ai fait lire à mes amies, l’histoire comptait peu de péripéties. Il y aurait des fêtes et des intrigues amoureuses où, comme dans la vraie vie, tous les garçons s’intéresseraient aux deux mêmes filles. Il y aurait un garçon tourmenté, probablement le garçon avec une guitare, qui se lierait avec la narratrice et qui deviendrait son confident, mais tomberait amoureux de l’artiste timide pendant que les deux autres se disputeraient la fille immature. À la fin, un drame se produirait. Un incendie, un accident d’auto, n’importe quoi.
C’était une vingtaine de pages, pas beaucoup plus, dont j’étais assez fière. Il me semblait avoir assez bien capturé mes personnages, je les trouvais vivants, diversifiés, humains. Mes amies n’étaient pas d’accord. Elles ont détesté ce qu’elles ont lu, et elles m’ont reproché de les avoir représentées sous un mauvais jour. L’une s’est fâchée parce que « son » personnage n’avait pas assez de temps de page et que je ne l’avais pas faite assez jolie. Roxanne trouvait injuste que, jusque dans la fiction, ce soit toujours les mêmes qui attirent l’attention des gars. Je me suis engueulée avec toutes et il s’en est fallu de peu que les filles se battent entre elles à cause de mon début de roman. Mais allez donc expliquer à des gamines de quatorze, quinze ans ce qu’est la fiction, allez donc leur dire que l’écriture est un processus transformateur, que leurs personnages n’étaient pas leurs personnages, que leurs personnes n’étaient que les points de départ d’où je dérivais, et qu’il est sans intérêt d’écrire un livre sans conflit ni malheur. Allez donc faire ça quand vous êtes vous aussi une gamine de quatorze ans et que vous ne connaissez rien.
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Et leurs yeux, leur regard, si je leur avais dit :
Je vous parle de ce lieu où rien n’a plus d’importance que la mort, son imminence, sa possibilité. L’idée de vivre comme vous, sans y penser, d’agir avec légèreté tandis que la mort tous nous guette, est obscène. Je passe mes journées sur mon futon, avec des livres, des cahiers, et j’écris des phrases. J’écris des phrases qui se suivent, elles fuient vers l’avant, elles oublient ce qui les précède à mesure. Elles ne seront jamais un roman, elles ne seront jamais des poèmes, je ne les relirai jamais. Elles me servent à ne pas mourir ici. Je passe mes journées dans le salon, sous la fenêtre, et parfois j’ai du mal à me lever pour aller aux toilettes. Quand j’ai faim, je cuis du riz au jasmin au micro-ondes et je retourne m’asseoir avec mon bol dans les mains et je prends quel ques bouchées de riz avec du beurre et je reprends mon cahier, je reprends l’écriture de phrases qui ne seront jamais un roman, jamais une histoire. Parfois je m’arrête et je tremble à la pensée d’aller au travail. Quand vous m’appelez pour m’inviter quel que part, je tremble à l’idée d’y aller. Parfois je m’arrête et je me fige parce que je me suis souvenue de l’existence des anévrismes cérébraux. J’attends que passe la vague glaciale qui me traverse, mais elle est longue, elle est infinie, et pendant qu’elle me traverse je tombe et je n’arrive pas à me relever. J’ai tellement peur que j’ai l’impression que mon esprit lui-même va se disloquer, que ça ne peut pas augmenter, si ça augmentait ça dissoudrait ce qui reste en moi qui est moi. Il ne reste pas grand-chose.
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J’ai peur que des gens lisent ce livre et s’y reconnaissent et m’en veuillent. J’ai peur qu’on me lise et que l’on conclue que je suis une mauvaise personne. J’ai par moment l’impression d’écrire ce livre pour le savoir. Comment distingue-t-on les gens bons des mauvais? J’ai essayé de faire réapparaître des moments qui m’ont transformée. Quand je me retourne vers mon enfance, j’aperçois beaucoup de noirceur. Ça me sidère. J’ai essayé de comprendre pourquoi. J’ai essayé de déterminer si la petite fille que j’étais avait été aussi malheureuse, ou si le passage du temps l’avait réduite à cela. Si se souvenir c’est raconter, et que raconter c’est transformer, cela signifie-t-il que j’ai créé la petite fille triste en me la racontant? Cela signifie-t-il que, si je ne me l’étais pas racontée, elle n’aurait pas existé? On a souvent essayé de me dire ce genre de choses. Quand je revenais de Mont réal et que j’essayais d’expliquer à mes amies que je me sentais mal, où que je me trouve, même avec elles, elles répondaient que j’avais tort, et qu’elles n’étaient pas telles que je les décrivais. Je me mettais en colère, parce qu’elles refusaient de comprendre que ce n’était pas leur faute, et elles refusaient de m’entendre.
Si vraiment je n’avais pas aimé ma jeunesse, si je m’en étais sentie prisonnière alors qu’elles avaient l’impression de vivre les plus beaux moments de leur vie, et que j’avais vécu ces moments avec elles, et que j’avais ri et souri, que leur avais-je caché de plus? Avais-je menti? N’aurais-je pas mieux fait d’essayer encore de me confier? Ce n’était pas leur faute. Elles faisaient de leur mieux. Elles m’aimaient comme j’étais. Elles m’acceptaient. Alors je leur cachais le fond de ma pensée. Ce que je pensais des autres élèves de l’école, de gens qu’elles avaient pour amis ou pour connaissances, souvent des gens cons qui savaient à peine lire dix mots de suite et que je condamnais pour cela, souvent des gens méchants, qui se montraient sous leur meilleur jour avec elles, et à qui j’avais des raisons d’en vouloir. J’avais dressé une liste noire, dans ma tête, et j’en voulais à mes amies quand elles s’entichaient de quel qu’un qui y figurait. J’avais des raisons d’en vouloir aux autres, des raisons qui remontaient dix ans en arrière. Je les taisais. J’avais des opinions politiques naissantes, j’avais lu No Logo pendant le cours de français en secondaire cinq, au lieu de faire mes exercices de grammaire. Nous vivions dans un monde horrible et je ne pouvais plus jamais cesser de le voir. J’ai essayé d’en parler, elles m’ont trouvée déprimante, j’ai arrêté. J’ai commencé à écrire un roman postapocalyptique, il n’en reste aucune trace, Dieu merci, peuplé d’êtres ultraviolents ou magiques, et de dictateurs, et je ne le leur ai pas fait lire. J’ai commencé à écrire un autre roman aux personnages de notre âge, dont je savais qu’il se terminerait sur un suicide. Pendant des heures et des heures, à l’école, en cours ou à la table de la cafétéria, en mangeant mon lunch avec elles, je pensais à ces personnages, et je cherchais la manière de faire progresser mon histoire jusqu’au moment de la mort, de montrer ce que pense une personne qui se tue, l’évolution mentale d’une personne qui en vient à se tuer. J’essayais de me le rendre crédible à moi-même, et j’imaginais les autres sentiments extrêmes qui devaient accompagner cette pulsion. J’ai peut-être passé plus de temps dans ce monde-là qu’avec elles, à me figurer la splendeur, la vastitude de l’univers. Un univers où les gens se tuent. Je ne leur en parlais pas. Je n’étais pas assez stupide pour faire ça.
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Et si je leur avais dit, après être revenue habiter chez mes parents :
Le monde foisonne de beauté et d’horreurs qui s’entre dévorent. L’une ne triomphera jamais de l’autre. Vos ambitions sont ridicules, vos désirs sont vains. Si vous réussissez un jour à vivre dans le confort et dans la joie, vous aurez volé ce confort et cette joie à d’autres. Du simple fait d’être en vie, ici dans ce pays, et de vouloir être heureuses, de vouloir être bien, vous êtes responsables. Moi aussi.
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Qui se reconnaîtrait dans ce livre se tromperait. Il n’y a que la transcription du récit de ma vie, à moi-même mille fois raconté, selon l’époque à diverses fins : pour donner un sens à des actes abjects, pour me consoler, pour m’accorder le droit de survivre, et pour savoir reconnaître dans les autres les traces de la violence et de la peur. Pour donner un sens à leurs actes affreux, pour savoir les apaiser, les convaincre que leur vie est précieuse.
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Un matin d’hiver comme les autres, je suis partie pour l’école après avoir mis mon habit de neige turquoise et enfilé mon sac à dos. J’étais en maternelle, j’avais cinq ans. Pour ma collation, ma mère m’avait donné deux muffins au maïs. Bien sucrés et jaune serin, craquant sous la dent grâce à la semoule de maïs utilisée à parts égales avec la farine, c’était mes préférés. On les mange coupés en deux avec un carré de beurre quand ils sortent du four, on les mange froids en collation les jours d’école. Quand ils refroidissent, ils deviennent tout collants, à cause du sucre. Ma mère les déposait dans un petit plat de plastique, deux muffins dans leur plat de plastique givré avec un couvercle bleu. Quand je l’ouvrais, j’essuyais avec mon doigt la trace laissée sur le bleu par le muffin, et ça goûtait le sirop de sucre et de maïs. J’avais hâte de manger les muffins dans la classe, au milieu de tous les amis. L’idée me remplissait de joie, et j’ai marché jusqu’à l’école en y pensant. C’était un lundi. Il avait neigé toute la nuit et je savais déjà que la cour d’école serait couverte d’une couche de neige parfaite, d’autant plus parfaite que l’entrée que j’utilisais, en haut de la rue Bolduc, était la moins fréquentée. Ça m’enchantait aussi de pouvoir fouler la première une partie du tapis merveilleux, sachant qu’il serait bientôt tapé, que les enfants de l’école s’assureraient de ne laisser aucun pied carré de neige folle. En attendant, observer les dessins tracés par les pas de mes semblables dans la neige me permettait d’en apprendre sur leurs déplacements. Évidemment, ils étaient plus concentrés près des portes, autour desquelles apparaissait vite une grande demi-lune, ou plutôt la forme du soleil couchant tel que le dessinent les jeunes enfants, avec des rayons et des points qui se diffusent autour. Le secteur des terrains de ballon-prisonnier, même en hiver, se marquait rapidement des bourdonnantes traces de courses. Autour des grands jeux érigés au milieu de la cour comme un château fort apparaissaient des tranchées, et au bord de ces tranchées des trajectoires innombrables pareilles à des sauts de puce. L’entrée donnant sur le stationnement, empruntée par tous les élèves qui prenaient l’autobus, restait pendant quel ques jours l’endroit le plus aplati et dur de la cour. Depuis les entrées les plus éloignées des portes, comme la mienne, nos pas creusaient un seul sentier droit duquel on s’écartait un peu, jusqu’à ce qu’il devienne amusant de piétiner ce qui restait de neige vierge.
Au fond de la cour, mon petit bois conservait un peu plus longtemps sa belle couche de neige légère, ou moelleuse, ou collante, mais ça ne durait guère plus de deux jours, après quoi nos bottes ne s’enfonçaient plus du tout, nulle part.
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Il régnait un grand silence que je n’ai pas trouvé trop suspect, probablement parce qu’il y avait beaucoup de neige. J’ai escaladé la grande côte, puis les marches de l’escalier en fer forgé, couvertes de neige. Il n’était pas rare que je sois la seule à y passer le matin. En haut de l’escalier, on pénétrait dans la cour par la chicane, un endroit où la clôture formait un zigzag qui vu de haut ressemblait à deux blocs de Tetris en L emboîtés. Ça servait à empêcher les gens de passer avec leurs vélos. J’ai traversé la chicane et commencé à marcher, lentement, à travers la cour. On était au plus fort de l’hiver, le froid était mordant et sec. Quand je suis arrivée à l’école ce matin-là, à sept heures quarante-cinq, le soleil n’avait pas tout à fait fini de se lever. Il montait à travers les nuages épais et bas qui ne neigeaient plus, la lumière perçait certains interstices et le jaune du soleil l’était à peine, c’était un jaune platine qui ne touchait rien que les nuages les plus proches, d’un gris d’eau, et par terre la neige de son bleu de glace était immaculée. C’est peut-être pour cette raison que je n’ai pas tout de suite rebroussé chemin, c’était si beau et si attirant, et aussi parce que j’avais tellement hâte à la collation, j’avais hâte de manger mes muffins jaunes magnifiques. J’avançais lentement, j’avais coincé mes mains recouvertes de mitaines énormes sous les bretelles de mon sac à dos. J’ai caché mon nez dans mon foulard pour le réchauffer le temps d’une respiration, pas plus, pour éviter d’embuer mes lunettes. Il n’y avait personne dans la cour d’école, il n’y avait aucune trace de pas sur la neige. J’ai marché sagement, j’ai marché en ligne droite, jusqu’à la porte où j’entrais chaque matin, et je me suis assise dans les marches pour attendre l’arrivée des autres.
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Je suis restée là, pendant trente minutes, sans bouger.
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Je suis restée là trente minutes, toute seule, à attendre. Les autres ne sont pas arrivés. Ils ne sont pas arrivés après cinq minutes, ni après quinze minutes, ni après vingt minutes. Que se passait-il dans ma tête? Qu’avais-je fait?
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Longtemps j’ai nourri le projet d’écrire ce livre. J’ai le titre depuis longtemps. Ouvrir son cœur. Le livre porterait sur les plus grands moments de vulnérabilité de ma vie. Il relaterait, il dirait, il ouvrirait ce sentiment terrible et étrange qui m’a habitée si souvent. L’imminence des chocs. Dans les escaliers, en traversant la rue, devant les voitures. Comme dans ce rêve où on arrive en classe sans pantalon, ou avec un autre visage que le sien, comme dans ce rêve où ceux que l’on croyait connaître ne nous reconnaissent plus; ils nous contemplent et leurs lèvres et leurs sourcils sont comme des couleuvres. Je me suis toujours prise pour une personne dotée d’une excellente mémoire. J’ouvrirais mon cœur et les scènes s’écriraient, de longues scènes tirées de mon passage à l’école primaire. Or il s’avère finalement qu’avant la cinquième ou la sixième année, je n’ai rien retenu, entendre que je n’ai retenu aucune scène. Il me reste d’épaisses traversées de brouillard. Je traverse le brouillard et le brouillard passe en moi. Je me souviens de textures. Je me souviens de voix et je ne me souviens plus de ce qu’elles disaient. Je me souviens d’avoir pensé mais je ne me souviens plus des mots. Je croyais avoir des scènes et des images à offrir, mais ce qui me reste, ce sont des mots. Il me reste ce que j’ai pensé après avoir essayé de me souvenir des jours et des années; derrière les mots et les pensées, il me reste les émotions traversées comme une succession de rideaux, un rideau en velours vieux rose décoloré, un rideau de lin pâle abîmé par le soleil, un rideau de billes chuintant, un rideau gris charbon, très lourd et très épais, et un rideau de feuilles mortes, et tous je les écarte et de tous je respire la poussière et ça n’a aucun sens.
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Des pensées ont traversé mon esprit, elles ont approché la conclusion qui s’imposait, mais sans l’accepter. Il n’y avait personne d’autre dans la cour. Je ne sais plus si la cloche a sonné ou pas. Vingt-cinq ans plus tard, j’ai habité un appartement dans un immeuble juste à côté d’une école primaire. De ma fenêtre, je voyais l’entrée de la maternelle, isolée de la cour des grands. La cloche sonnait tous les jours. Elle sonnait tout l’été, et le samedi et le dimanche, comme s’il était impossible qu’elle ne sonne pas. Elle sonnait le jour de Noël. Il me semble que, si la cloche avait sonné, la petite fille que j’étais aurait fini par comprendre, elle aurait fini par accepter qu’il n’y avait pas d’école et que, pour une raison ou pour une autre, sa mère l’avait envoyée à l’école quand même. Ma mère m’avait envoyée à l’école, non seulement elle m’avait envoyée à l’école, mais la veille elle avait pris une heure de son temps, au terme d’une longue journée à coudre des salopettes de neige, pour me préparer la meilleure collation, pour me préparer les muffins que j’adorais, collation grâce à laquelle je passerais une meilleure journée à l’école. J’aurais pu me lever et rentrer chez moi. J’aurais dû penser à me lever pour rentrer chez moi. J’ai continué à réfléchir. C’était une question difficile et complexe et inépuisable. Je réfléchissais. Ma mère doit s’être trompée, mais c’est si improbable, si étrange que ma mère se soit trompée. Maman ne se trompe jamais. Maman s’occupe bien de moi. Ça doit être moi. Ça doit être moi qui me suis trompée, qui ai oublié quel que chose, ou qui ne comprends pas comme il faut.
Je reste assise là sans bouger pendant la plus longue demi-heure de ma vie, et je réfléchis. Le plus étonnant, c’est que je ne panique pas. Je n’ai pas peur. Je ne pleure pas. Je ne bouge pas. J’observe le sol sous les semelles de mes bottes, j’écrase la neige à mes pieds, j’écoute son crissement. J’observe le ciel au-dessus de moi. C’est une journée nuageuse, les nuages empêchent une partie de la lumière de se rendre au sol, mais je la vois derrière, je comprends qu’il fait soleil derrière les nuages, et moi j’attends sous ce dôme couleur de mercure, et par terre la neige brille d’un éclat métallique. Je ne veux pas bouger tant que je n’ai pas une bonne raison de le faire, tant que je n’ai pas compris ce que je devrais faire, tant que je n’ai pas compris pourquoi. Je veux comprendre, et la chose que j’ai à comprendre est inacceptable. Maman a oublié qu’il n’y a pas d’école. Pour maman, c’est lundi, elle a oublié la journée pédagogique, elle a oublié le congé férié, parce qu’elle a du travail, parce qu’elle doit coudre des salopettes, cent, mille salopettes. Elle a probablement des centaines de morceaux de linge en pièces détachées qui l’attendent dans le sous-sol. Elle s’est levée, elle m’a envoyée à l’école avec mon merveilleux lunch couleur de soleil et elle ne s’est pas inquiétée et elle s’est mise au travail. Je suis petite, mais la marche jusqu’à l’école est courte, ça fait des mois que je la fais, après deux jours de classe j’ai demandé à y aller toute seule, j’ai dit à maman que je n’avais plus besoin d’elle et j’ai commencé à me rendre à l’école seule comme une grande. Cinq ans, je suis grande, je sais mille choses. Je dois avoir mal compris. D’un côté, je comprends que c’est impossible que tous les élèves soient absents de l’école en même temps, et qu’ils soient absents à cause de moi, à cause d’une erreur que j’aurais faite ou quel que chose que j’aurais mal compris. Mais je n’écarte aucune possibilité. Peut-être qu’on va venir me chercher. Il y a un adulte, à l’intérieur de l’école, qui va me voir. Il va ouvrir et va me parler, il va m’expliquer ce qui se passe. Il y a une sortie scolaire? Tous les amis sont partis en autobus aux glissades?
Puis ma mère apparaît. Je ne l’ai pas vue arriver, mais elle a sans doute marché dans mes traces. Elle n’a pas crié pour que je vienne la rejoindre, elle a attendu d’être près de moi pour me parler d’une voix posée. Elle arrive et elle me dit qu’elle a juste oublié, qu’on rentre à la maison, elle s’excuse une fois ou deux, un peu sèchement, elle a l’air fâchée, elle est fâchée contre elle-même, pour moi ça ne fait pas de différence. Elle me prend par la main et nous marchons vers la maison, le jour est encore bleu et gris, scintillant de neige piquante et capricieuse, ma mère me tient la main et nous repassons dans nos traces à travers la cour, et ma mère ne dit plus rien, et moi je pose des questions, je sais que je vis un moment étonnant et spécial, un moment en dehors de ma vie et enfoui au plus creux de moi et qui m’échappe, mystérieux comme cette journée dont la couleur exacte me restera, et en sortant de la cour d’école, en redescendant l’escalier de fer, avant que nous nous engagions dans la côte qui descend à la maison, je lui demande si je pourrai manger mes muffins quand même et je me souviens que c’était une question sincère, et je la posais parce que j’avais peur qu’elle me dise non.
/ 256
J’imagine mon cerveau d’enfant comme une grande forêt vierge. Je nais. La forêt pousse. Pendant que dans ma mère je grandissais, la forêt croissait aussi. Elle se multipliait. Je suis née et la forêt est jeune. Des mots et des images et des sentiments ont commencé à passer dedans, à vivre et à se déplacer, des insectes et des animaux. Il n’y a rien à comprendre. On ne peut pas défaire ce qui a été fait. On ne peut pas remonter à la source, on ne retrouve pas ce point de joie violente d’où l’on aurait jailli dans le monde, pur et clair, soi-même pure et claire. On ne le peut pas. On a les traces, et tout le temps qu’il faut pour y marcher, imprimer de nouvelles traces dans les traces, on a tout le temps qu’il faut pour oublier la douleur et pour voir tout ce qu’on peut.
/ 257 NOYAU DUR
J’avais peut-être douze ans j’avais peut-être seize ans j’avais cette maladie j’avais tout compris mais ce jour-là je m’étais posé une question je ne pouvais me répondre.
Je pouvais toujours me répondre même quand je ne savais pas je traçais entre tous les objets entre toutes les personnes entre toutes les étoiles les planètes qui tournent des liens qui prouvaient que j’aurais pu
tout comprendre si je l’avais voulu prendre la terre dans ma main la caresser
l’envelopper dans une couverture
la garder sous mon lit dans une boîte de carton.
*
J’ai demandé à mes parents :
si la vie après la mort n’existe pas
comment puis-je être consciente aujourd’hui?
Ils ne comprenaient pas.
Je pense aujourd’hui ma vie tient tout entière en pensée dans le langage
dans ma mémoire c’est le langage ma mémoire qui retiennent toute
ma vie forcément la mort l’abolira.
Ils ne comprenaient pas.
La mort l’abolira comme le sommeil abolit le présent le passé le futur.
Ils ne comprenaient pas.
Ma vie ma mémoire ma conscience ma pensée le langage existent et ne
peuvent exister que s’ils existeront toujours pourquoi ma mort future ne
rase-t-elle pas tout de suite depuis son apparition lointaine les mots les
sentiments les souvenirs qui tiennent maintenant dans ma mémoire?
Ils ne comprenaient pas.
*
Pour moi c’était limpide comme la lumière des étoiles venue de deux
siècles en arrière jusque dans mes yeux et derrière retenue dans ma tête.
Le sommeil on s’en échappe si un matin je ne m’en échappais pas tout
serait fini maintenant serait fini et quand je serai morte ce sera fini.
Si je suis morte plus tard je ne peux être vivante maintenant.
Si je suis vivante maintenant je ne peux être morte plus tard.
Je ne peux pas être morte plus tard si je suis vivante maintenant je ne peux
pas être morte plus tard je serais morte maintenant.
Comme le sommeil abolit le passé le présent le futur.
Imagine un sommeil qui ne se réveille pas où n’existe pas le réveil dans ce
sommeil l’éveil n’existe pas n’existe ni dans le présent ni dans le passé
ni dans le futur.
Ils ne comprenaient pas.
*
Aujourd’hui je ne dors plus jamais que d’un œil dans mes rêves je prépare
des livres fais le ménage anticipe les rencontres dans mes rêves je parle
et j’en ressors avec des pages de mes rêves je vois les pages les fenêtres
les coquilles le cosmos j’entends les dialogues et les fins me viennent
les débuts et les fins de récits qui n’ont pas de nom encore
je n’ai toujours pas de réponse à ma question
personne ne la comprend
moi-même, je ne la comprends plus
mais je me souviens je la tenais c’était une bille très dure et très chaude
brûlante et vide à l’intérieur, et ce vide était infini
et je la montrais et je la tendais avec désespoir à tout le monde et tout le
monde me disait qu’elle n’existait pas
je l’ai montrée à mes parents ils ne comprenaient pas
je l’ai montrée à mes amis ils ne comprenaient pas
je l’ai montrée à mon esprit il ne comprenait pas.
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