Ouvrir son cœur

Alexie Morin · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/4

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Ouvrir son cœur

III. Attention

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

III

 

 

ATTENTION

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On était à la fin du printemps, presque au mois de juin déjà, j’avais douze ans et j’achevais ma sixième année. Cette année, je l’avais passée à peu près seule, seule dans ma tête. Comme c’était ma dernière année dans cette école, je n’ai pas fait trop d’efforts pour remédier à la situation. J’ai attendu que ça finisse. Avec le retour du soleil et la fonte des neiges, ce sentiment d’avoir hâte que l’année finisse m’a accompagnée partout, il s’est insinué dans mon corps comme une faim, ou comme l’envie de courir, et il est devenu de plus en plus fort. Depuis peu c’était possible de partir pour l’école vêtue d’un t-shirt et de son coupe-vent, et de revenir à la maison en manches courtes. Dans les arbres, les bourgeons gonflaient à vue d’œil, sur le point d’éclore d’un seul coup. Quel ques semaines avant, ma mère m’avait emmenée chez Sears pour m’acheter une brassière minuscule, toute de coton blanc et doux, aux bonnets en forme de demi-lune et munie d’un fermoir devant, surmonté d’une petite boucle en satin rose. Au bout de deux minutes, je ne sentais plus le plastique froid du fermoir sur mon sternum, j’en oubliais presque que je portais une brassière.

 

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L’année d’avant, pas très longtemps avant que je frappe Vanessa au visage, j’avais passé la nuit avec Fannie dans sa tente. L’été était arrivé subitement, bien avant la fin des classes. Les parents de Fannie avaient un immense terrain entouré de haies. Dans un coin, sous les arbres, on pouvait s’imaginer en forêt, ou du moins s’imaginer n’être plus en ville quand les voisins éteignaient leurs lumières et s’endormaient. Tout l’après-midi, la maison et la cour avaient été pleines, les deux sœurs de Fannie avaient invité des cousins, et à un moment nous nous étions retrouvées avec quel‐ ques ados dans le sous-sol, en quête de fraîcheur, devant un Super Nintendo. L’une de leurs cousines m’intimidait plus que les autres, elle avait le teint rouge et les cheveux blonds blancs, elle parlait d’une voix brusque, elle riait fort, j’étais persuadée qu’elle me trouvait conne. On jouait à un jeu de rôle, Mario RPG, ou bien La légende de Zelda. L’un de ces jeux où l’on progresse en enquêtant, en visitant des villages et en discutant avec les paysans. Cette fille, quand c’était son tour, sautait les dialogues le plus vite possible, comme si c’était la chose la plus plate du monde. Ça m’énervait. Ça m’horripilait qu’on m’empêche de lire. Mon frère faisait pareil quand il avait la manette et parfois on en venait aux mains parce qu’il ne me laissait pas le temps de lire. J’ai demandé à la cousine ce que ça donnait de jouer si elle sautait par-dessus les dialogues. Les villageois détenaient des informations importantes, c’était idiot de s’en priver. Elle a poussé un énorme soupir et elle m’a ignorée. Le tour de la sœur de Fannie est arrivé, celle qui m’avait déjà gardée, qui m’avait donné des trucs en dessin, qui aimait les livres elle aussi. Elle, elle lisait les bulles, peut-être qu’elle voulait me faire sentir un peu plus détendue, peut-être que ça l’intéressait, je ne sais pas. C’était écrit en anglais, mais j’en comprenais de grands bouts, et je me suis mise à traduire ce que je pouvais à voix haute, pour Fannie.

— Tu lis l’anglais? a demandé la cousine.

Je la trouvais agressive, j’ai failli me défiler, dire non, mais elles avaient bien vu. J’ai bafouillé quel que chose, un peu, pas tout, mais elle ne m’a pas écoutée, elle a juste dit, encore plus fort :

— Coudonc, t’es-tu bollée?

Dans sa bouche, le mot sonnait comme une insulte affreuse. J’ai encore failli dire non, mais je me la suis fermée et je me suis renfoncée dans ma section de divan modulaire.

 

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Enfin seule avec Fannie dans la tente, je me suis sentie apaisée, comme d’habitude. De me montrer au milieu des autres avec elle me rendait tellement nerveuse, j’étais soulagée que tout le monde soit parti, et elle aussi, je pense. Je pense qu’elle devait se fatiguer, elle aussi, à force de rayonner, de commander, d’inspirer l’amour.

Nous avons parlé des changements qui survenaient dans nos corps. Nous les surveillions depuis plusieurs mois déjà. Ses sœurs lui avaient montré comment se raser les jambes, et elle me l’avait montré à son tour. Nous avions onze ans. J’avais pris le rasoir de ma mère et je l’avais fait, dans la douche. Je pense que je m’imaginais que ma mère ne s’en rendrait pas compte, mais évidemment elle a vu que je m’étais servie de son rasoir et elle m’en a parlé au coucher, assise au bord de mon matelas, avant de me dire bonne nuit et de chanter.

 

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Mes parents nous chantaient La nuit court après le jour, à mon frère et à moi, chaque soir, quand nous nous mettions au lit. C’est une berceuse tirée de Passe-

Partout. Puis ils nous embrassaient et ils éteignaient les lumières de nos chambres. Ils nous l’ont chantée très tard, jusqu’au début de l’adolescence. À l’écrire ainsi, « très tard », j’ai l’impression de porter un jugement; je reconduis le jugement de ceux à qui je l’ai avoué. Je n’ai pas à avoir honte. Mes parents nous ont chanté La nuit court après le jour jusqu’à ma sixième année. Je ne me rappelle plus s’ils ont continué à la chanter à mon frère après qu’ils ont arrêté de me la chanter à moi. Je ne leur ai pas demandé, je crois, de cesser de chanter. Ça ne m’a pas traversé l’esprit, je n’ai jamais atteint ce moment où je me serais jugée trop grande pour entendre chaque soir les adorables paroles de La nuit court après le jour. Je ne me sentais pas « bébé » pour autant. Je ne dépendais pas de ce rituel pour m’endormir. C’était simplement la manière consacrée de se dire qu’on s’aimait, souvent un prétexte pour rire en chantant avec la voix de Daffy Duck, en se bouchant le nez, en remplaçant les voyelles par des o ou des u.

 

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J’avais essayé de demander la permission de me raser à ma mère, avant de prendre son rasoir en cachette. Elle m’avait donné la seule réponse possible. Tu es trop jeune, sur tes jambes, ce n’est pas du vrai poil, à peine un duvet, tout blond, imperceptible. Elle avait ajouté, peut-être pour me faire peur, peut-être parce qu’elle le croyait, les deux sans doute, que, si je me rasais maintenant, ça repousserait noir pour sûr. Alors que si je décidais d’attendre un peu, je découvrirais peut-être que ma pilosité naturelle est très pâle et fine. Beaucoup de femmes regrettaient d’avoir commencé à se raser les jambes trop tôt. J’avais la vie devant moi pour me lancer dans l’entreprise rebutante, ennuyeuse, toujours à recommencer du rasage. Les coupures, le feu du rasoir, les produits coûteux et puants, tellement de trouble. Pourquoi je ne me laissais pas être une enfant quel ques mois, quel ques années encore? Les autres filles ne riraient pas de moi pour ça. Mais les autres filles se rasent, elles. Et si les autres filles vont toutes se jeter en bas du pont, vas-tu y aller?

 

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Elle s’est assise sur le rebord du lit. Elle m’a dit que quel qu’un avait utilisé son rasoir. Je lui ai montré mes jambes. Elle a demandé si je m’étais coupée, puis elle m’a dit d’utiliser de la mousse à raser, une bonne quantité pour éviter l’irritation et les coupures, mais de ne pas virer folle non plus. Elle m’a dit qu’il fallait raser à rebrousse-poil. De faire attention sur les genoux, en fait il valait mieux ne pas me raser les genoux. Ne te rase pas les cuisses, m’a-t-elle dit. Jamais. C’est stupide et inutile. Enfin elle m’a expliqué que, même si ça s’appelle un rasoir jetable, on peut le réutiliser une ou deux fois, sans exagérer. Rien n’est plus douloureux qu’une coupure faite avec un rasoir émoussé. Et si je devais me couper avec un rasoir rouillé, il faudrait aller à l’hôpital pour me faire vacciner contre le tétanos.

 

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Le soleil avait plombé toute la journée sur la tente, elle avait retenu beaucoup de chaleur. La lumière de nos lampes de poche avait attiré des insectes sur la tente, et des araignées si énormes que nous avions peur de les chasser d’un coup sur la toile. Nous tentions le coup tout de même, à tour de rôle, et nous hurlions quand les araignées en panique tombaient et se raccrochaient à la paroi. Bientôt nous avons abandonné, nous nous sommes assises en tailleur sur nos sacs de cou chage dézippés, et nous avons parlé, nos lampes de poche déposées sur le sol au milieu des emballages de barres tendres, vêtues de t-shirts Humeur Design et de grands pantalons de pyjama. C’est ma mère qui avait confectionné les miens, dans le sous-sol, sur ses vieilles machines industrielles, peut-être pour économiser, ou parce que c’était difficile de trouver quel que chose qui ne soit pas rose dans les magasins. Elle avait choisi un coton marine imprimé de fleurs blanches. Fannie ne craignait pas le rose. Le jour, pour aller à l’école, elle portait sa queue de cheval très haut sur la tête et cachait son élastique avec une espèce de cône en plastique étrange d’où ses cheveux dorés, souvent gaufrés, sortaient comme d’une fontaine. Ses parents lui avaient acheté un manteau en denim avec une broderie de chat en arrière, le chat jouait d’une guitare électrique rose. Elle était très fière parce que son manteau était rock. À ce moment-là, quand elle voulait dédaigner les choix vestimentaires des autres, par exemple celui de mon jeans cigarette aux fleurs jaunes et blanches sur fond mauve, elle en disait que ce n’était pas rock. J’avais beau répondre que ça n’avait pas rapport et que son chat guitariste à paillettes n’était vraiment pas rock non plus, ça n’entamait pas son assurance, sa conviction que ses goûts ne pouvaient qu’être meilleurs que les miens. Ça ne m’empêchait pas d’aimer mes vêtements, et je ne me suis jamais mise à les choisir pour lui plaire. J’aurais simplement préféré qu’elle me laisse avoir mes propres goûts sans faire de tout un concours. Mon t-shirt était décoré d’une illustration de Sylvester, au-dessus de sa tête, c’était écrit SUFFERIN SUCCOTASH, et je n’avais aucune idée de ce que ça voulait dire. Je l’avais acheté pour Sylvester, pour avoir l’occasion de dire à qui me parlerait de mon t-shirt que je l’aimais, que je comptais pour le chat, et que rien ne m’aurait fait plus plaisir que de le voir un jour attraper Tweety, cette créature dénuée de charisme.

Fannie m’a annoncé qu’elle avait maintenant un peu de poil sur le pubis. Du poil comment? ai-je demandé. Juste un peu de poil blond. Comme sur les jambes? Genre. Et c’est apparu du jour au lendemain? Elle ne savait pas. C’était probablement arrivé graduellement. Elle n’osait pas le dire à sa mère, elle avait comme peur que sa mère le voie. Elle me l’a montré, elle a baissé juste un peu sa culotte pour que je voie ce qu’elle voulait dire. Je lui ai décrit mon propre pubis. C’était arrivé très soudainement, un soir en sortant de la douche je les avais vus, les poils, il y en avait trois, ils étaient noirs, ondulés, ils avaient poussé au centre du triangle dont j’ignorais qu’on pouvait l’appeler « mont de Vénus ». J’ai pointé l’endroit du doigt, Fannie a ouvert grand la bouche. Montre-moi! a-t-elle dit. J’ai refusé d’abord, mais Fannie ne m’a pas laissé le choix, elle s’agitait, affirmait que c’était injuste parce qu’elle, elle m’avait montré. Ça me gênait : son affaire, c’était comme si elle m’avait fait regarder son bras, c’était le même poil que sur son bras, alors que le mien était dégueulasse, c’était du poil extraterrestre, il avait l’air vivant, presque, il m’évoquait trois minuscules couleuvres, quel que chose du genre. Elle a insisté, elle a promis qu’elle ne rirait pas. J’ai donc cédé. J’ai tiré sur l’élastique de mon pantalon de pyjama, et elle m’a observée, comme si mes poils étaient des scarabées multicolores, ou un objet étrange, mystérieux et splendide. Puis j’ai remonté mes culottes et nous avons éclaté d’un long rire convulsif, essoufflées comme si nous avions couru.

 

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Mes menstruations sont arrivées à la fin de ma sixième année. D’abord j’ai vu une tache de sang au fond de mes petites culottes, si trouble, si peu rouge que je ne comprendrais pas immédiatement ce que c’était. Deux jours après la première tache, il n’y avait plus de doute possible et ma mère m’a montré comment déballer une serviette sanitaire et conserver le plastique pour y cacher la serviette usagée avant de jeter le tout proprement dans la poubelle, comme un bonbon, comme un kleenex. Puis elle a soupiré, regardé au plafond une seconde.

— J’imagine qu’il faut que je te dise que tu es devenue une femme maintenant.

J’ai ri.

— S’il te plaît, dis pas ça.

Elle l’a quand même dit à sa mère, quand sa mère l’a appelée cet après-midi-là. Alexie est devenue une femme.

 

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Je marchais seule à la sortie des classes, il restait à peu près un mois d’école. Je longeais la clôture du terrain de balle. J’ai entendu mon nom, mais je ne me suis pas retournée. Je ne me retournais jamais la première fois, dans l’espoir qu’on se soit trompé. J’aurai mal entendu, on aura décidé de ne pas me parler finalement. Je ne voulais pas avoir l’air empressée ou avide de contact humain. On a appelé encore, j’ai entendu des pas derrière moi, quel qu’un qui courait pour me rattraper.

C’était Jade. Elle m’a dit qu’elle cherchait quel qu’un pour participer à l’expo-sciences avec elle, deux semai nes plus tard.

Elle portait un jeans étroit vert bouteille avec un t-shirt noir de garçon, à manches longues. J’avais un jeans identique. On nous verrait souvent, dans l’année qui suivrait, habillées comme des jumelles, en vert et noir. Elle avait des petites lunettes ovales à monture de métal argentée pour corriger sa myopie, et attachait ses cheveux aux fines boucles en queue de cheval sur sa nuque, comme les garçons. Yeux bleus immenses légèrement inclinés vers l’intérieur, fins sourcils, bouche mince, lèvre supérieure en forme d’accolade. Ses passions, c’était la nature et le dessin. Elle vivait avec ses parents et ses deux petites sœurs sur une des belles rues de Windsor, qui ressemblait à la mienne, sauf que les maisons étaient plus luxueuses. Ses deux parents travaillaient à la Domtar. Chez elle, la chambre des parents était cinq fois plus grande que les chambres des enfants. Il y avait un bain-tourbillon, une piscine creusée, un cinéma maison, un foyer.

Elle m’a décrit son projet de kiosque, pour l’exposciences, un kiosque sur les rapaces. C’est cool! ai-je dit, heureuse qu’elle pense à moi, qu’elle ait envie de réaliser quel que chose avec moi. Ça me surprenait, je n’avais pas parlé à Jade depuis longtemps, je ne parlais pas à grand monde, à vrai dire, j’attendais que l’année scolaire se termine pour me terrer à la maison avec mes livres, mes cahiers, mes crayons, pour jouer dans les bois, rouler à vélo sur la Route Verte entre Lennoxville et North Hatley, être la joueuse fantôme de mon équipe de softball, ce sport d’équipe qui n’exigeait presque aucun esprit d’équipe.

— Super! a dit Jade. Alors j’avais pensé que tu écrirais les textes et que moi, je ferais les dessins.

Voyons donc. Je me suis braquée tout de suite.

— Autrement dit, je fais tout le travail et toi t’as tout le fun. Pas question.

Elle a essayé d’argumenter, sa petite voix tremblait un peu, elle m’a dit qu’elle était tellement pas bonne en français, et qu’écrire, c’était dur. Sa force, c’était le dessin, particulièrement le dessin d’animaux. Et moi, j’écrivais bien, ça me venait facilement, tout le monde le savait. Elle m’offrait de transcrire mes textes sur les affiches, de sa belle main. Elle sous-entendait que ma calligraphie n’était pas à la hauteur, et elle avait raison. N’empêche.

— Je dessine aussi bien que toi. Je vais faire la moitié des dessins. Arrange-toi pour écrire la moitié des textes.

À prendre ou à laisser. Je l’imaginais déjà en train de récolter tous les compliments, toutes les félicitations pendant l’exposition, ça me mettait en colère. Dessiner, c’est un talent merveilleux. L’amour de la lecture rendait suspect. Un vocabulaire diversifié, les grands mots, ne pouvait servir qu’à se penser bonne. On ne le formulait pas ainsi autour de moi, mais c’était évident. Écrire facilement et vite, c’était en soi une sorte de maladie, semblable au jaillissement incontrôlé d’un fluide corporel. La maladie du langage, la honte de parler. Tais-toi, tu parles trop. Arrête avec tes commentaires.

Jade n’a pas eu le choix d’accepter. J’ai reformulé ses phrases et elle a tout recopié sur nos affiches de son écriture ronde et pleine de fioritures. Nous avons présenté notre kiosque sur les rapaces, nos grands dessins de faucons et de pygargues sur carton géant, nos illustrations réalisées au crayon mine, des buses, des chouettes et des vautours, sous plastique, alignées sur notre table. Nous étions habillées pareil ce jour-là aussi. Puis nous avons passé l’été à grimper aux arbres en attendant de rentrer au secondaire, à la grande école qui faisait peur. Nous avions nos arbres préférés, souvent des pins blancs, aux quatre coins de la ville. L’un d’eux se trouvait à côté du terrain de baseball, il devait mesurer vingt-cinq mètres, isolé au milieu d’une grande étendue d’herbe. Ses branches poussaient en forme d’échelle, à bonne distance l’une de l’autre. Une fois qu’on avait réussi à s’agripper à la première, on grimpait jusqu’en haut sans difficulté. Nous le faisions souvent. Nous regardions les parties en nous émerveillant que personne ne nous sache là. Imagine si on tombe, nous disions-nous, mais nous ne tombions pas. Nous redescendions et nous allions à la cantine pour acheter des frites à un dollar, servies dans des sacs en papier, nous les arrosions de vinaigre jusqu’à saturation, sur les miennes je rajoutais du sel comme de la neige. C’était l’été 1996.

 

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La nuit court après le jour

Le jour court après la nuit

Ils font le tour de la cour

Bon dodo, mon ami

Fais des rêves en couleur

Avec des fleurs, des cœurs,

Le petit matin s’en vient

Il n’est pas bien bien loin

La nuit court après le jour

Le jour court après la nuit

Ils font le tour de la cour

Bon dodo, bonne nuit

 

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Je n’étais nullement destinée à devenir une bonne dessinatrice. En troisième année, j’ai décidé de m’améliorer. Je n’avais aucun talent, ma calligraphie était affreuse, je détestais le découpage et la plupart des projets imposés dans les cours d’arts plastiques, mais l’idée de dessiner, l’idée de me distinguer par le dessin, me plaisait. Dans notre classe de troisième année, la professeure, Monique, avait installé au mur un tableau où chaque élève devait inscrire le titre des livres qu’il lisait. Nous disposions de beaucoup d’espace. En théorie, nous étions censés remplir le tableau en quel ques mois. J’ai manqué de place après une semaine. Monique m’a demandé si je lisais tous ces livres-là pour de vrai; ça m’a beaucoup insultée, alors elle s’est reprise, elle a dit que je n’étais pas obligée d’écrire le titre de chacun des livres que je lisais. Je n’ai plus rien inscrit sur le grand carton jaune. Jusqu’à Noël j’ai observé la progression des autres. Non seulement personne ne m’a rattrapée, mais certains de mes camarades ont laissé leur section complètement vide.

Une fillette de ma classe, Stéphanie, était plus douée que les autres. Ses dessins avaient l’air moins bébé. Ils ressemblaient presque aux dessins des livres de La courte échelle. Je l’ai observée. Je me suis rendu compte qu’elle utilisait quel ques techniques très simples. Premièrement, elle ne traçait pas un rond complet pour la tête de ses bonshommes, comme nous le faisions tous alors. Juste un U qu’elle laissait ouvert en haut. Elle plaçait les yeux au milieu de ce U, le nez et la bouche en dessous. Puis elle ajoutait les oreilles, de chaque côté du nez, et le cou, et enfin les épaules. Les épaules et le cou ne comportaient pas d’angle. Elle ne rajoutait les cheveux qu’après avoir fini le visage. Je me suis empressée de l’imiter. Les autres filles m’ont traitée de copieuse, mais ça ne m’a pas trop remuée. Pourquoi aurais-je été obligée d’inventer à partir de rien une nouvelle technique pour dessiner des bonshommes alors qu’il en existait déjà une? Stéphanie devait l’avoir apprise de quel qu’un elle aussi, une grande, sans doute. En quelques semaines, j’étais devenue meilleure dessinatrice que toutes celles qui m’avaient traitée de copieuse. Je ne me suis jamais trouvée aussi bonne que Stéphanie, mais je n’ai jamais cessé de dessiner. Stéphanie, elle, ne m’avait pas traitée de copieuse. Elle m’encourageait, parfois elle lâchait quel ques mots tout bas, quand elle passait à côté de mon pupitre, oh, je l’aime celui-là, ses yeux sont beaux. Ça voulait dire quel que chose. Elle comprenait quel que chose que les autres ne comprenaient pas, sur le dessin, sur la manière d’apprendre le dessin, et peut-être quel que chose d’autre, que tous nous étions trop petits pour appeler de l’art.

Les bonhommes ont envahi les marges de mes cahiers. Les enseignantes me grondaient quand elles les découvraient, mais ça n’a pas suffi à me faire perdre mon habitude. Ça me faisait un bien incroyable d’occuper mes mains. Le dessin m’aspirait dans un tunnel de concentration où j’étais à l’abri, comme les chats qui se croient invisibles quand ils se tiennent derrière un rideau de billes, ou derrière une plante dont les feuilles leur bloquent la vue. Ils croient que, s’ils ne voient pas ou ne regardent pas les humains ou les chats dont ils désirent se cacher, ces humains ou ces chats ne les verront pas non plus. D’une oreille, de très loin, j’entendais l’enseignante livrer sa matière et j’étais capable de répondre si elle me questionnait. Je regardais ma feuille, mon dessin, ma main qui dessinait sans relâche. La majeure partie de mon esprit était occupée, non pas à en décider, mais à prévoir les prochains mouvements de ma main qui les exécutait. C’était presque comme si le dessin se dessinait lui-même, comme s’il exprimait sa volonté par ma main. Quand j’avais un problème, quand ma main ne savait pas comment le résoudre, le charme se rompait et je bousillais mon travail. C’était le contraire de ce que je vivais quand je faisais du sport. Le dessin ne se laissait pas rationaliser. Il s’agissait d’absorber une énergie présente dans le monde, dans l’air, et de la laisser passer par ma main. Les traits qui n’apparaissaient pas magiquement étaient rarement bons. Je ralentissais et appuyais trop fort sur le crayon, puis je n’arrivais plus à effacer proprement les lignes qui devaient disparaître. Je ne possédais pas encore les notions d’esquisse ou d’étude. J’étais incapable de recommencer un dessin. Un dessin que je ne réussissais pas du premier coup était perdu à jamais.

 

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Ma gardienne de l’époque, la sœur aînée de Fannie, m’a montré comment plier une feuille blanche en deux pour former un livret. Elle avait treize ou quatorze ans. Pour dessiner un bonhomme, elle faisait les yeux, le nez, la bouche, puis dessinait la ligne de mâchoire en forme de U et rajoutait les cheveux par-dessus. Elle avait inventé un personnage de petite fille qui s’appelait Henriette. Elle racontait ses aventures en quatre cases. Ou huit. Il suffisait de plier deux feuilles et de les brocher ensemble. Il faut brocher très près du pli, sinon on perd trop d’espace et le livret est dur à ouvrir, à manipuler. J’ai essayé de donner à mon propre personnage de fillette un nom adorable et étrange comme Henriette. Je regrettais qu’Henriette soit déjà pris, comme si j’aurais pu y penser moi-même. Je ne sais plus quel prénom j’ai fini par choisir, et il ne reste plus rien de mes ébauches de bandes dessinées. Tout le plaisir était dans la création de la page couverture. Inventer le titre, l’écrire en lettres géantes, réaliser l’illustration. Je mettais le paquet, je sortais mes crayons de couleur. Ma gardienne avait un style qui me rappelait le dessin de mode, même si ses personnages avaient de grosses têtes rondes et des silhouettes enfantines. Je dis le dessin de mode parce que c’est le premier domaine où je retrouverais l’idée de tracer les lignes de contour en noir sans remplir avec de la couleur, de colorier doucement et partiellement, comme pour ombrer.

Si on appuie trop fort sur le crayon de bois, on n’arrive pas à créer d’aplats homogènes, on abîme le papier, ça fait bébé. Rien dans la réalité n’est lisse ou plat. Les lumières et les ombres changent les couleurs des objets, les étoffes se plissent et le noir s’accumule dans les crevasses. Les ombres poudrent les yeux des personnages, garçons ou filles, et le soleil, quand il tombe sur les chevelures, laisse une trace blanc pur, aveuglante.

 

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Avec Jade, on dessinait tout le temps. Souvent, on dessinait la même chose en même temps. Des arbres aux mille ramifications, au feuillage en dentelle. Des animaux. Nous allions à la bibliothèque emprunter des livres de photographies, de félins surtout. J’avais un style plus hachuré que le sien, je réparais souvent mes erreurs en ombrant agressivement, à gros traits noirs. Je dessinais beaucoup de visages, des visages rêveurs, tristes ou colériques, rarement des visages heureux, parce que le sourire faisait partie des rares difficultés presque insurmontables pour nous, avec les mains et les chaises. Nous étions persuadées que la faculté de dessiner des sourires, des mains ou des chaises déciderait de la possibilité ou de l’impossibilité de faire carrière en arts. Jade ne dépassait jamais l’étape des yeux; après avoir dessiné les yeux, elle échouait à disposer le reste des traits harmonieusement, et elle avait du mal à dessiner la ligne de la mâchoire. Selon moi elle se nuisait en essayant de produire des visages parfaitement beaux. Elle s’était dotée de principes très stricts qui régissaient sa notion de beauté. Elle appliquait sur ses dessins aux lignes impeccables et pâles des ombres comme des fumées, dégradées, estompées à la perfection. Pour elle, ce qui était beau était doux, aérien, et simple. Il n’était pas question pour elle de dessiner une personne en colère. Pas question pour elle de se mettre en colère dans la vie, non plus. Si on le lui demandait, elle allait toujours bien. Elle marchait à petits pas pleins de grâce, sur le bout des pieds. Elle était si mince qu’en première secondaire, elle empruntait les cotons ouatés de sa sœur de six ans. Elle éternuait et ça sonnait comme le miaulement d’un chaton nouveau-né. Elle faisait partie du club de natation, où j’ai nagé avec elle un an avant de lâcher, et elle était la meilleure, elle nageait avec une aisance exceptionnelle. C’était la championne du cent mètres libre, du cent mètres papillon et des épreuves à quatre nages, toutes distances. Elle battait les filles du programme de sport-études du Triolet. Je croyais sincèrement qu’elle aurait pu rejoindre ce programme et devenir une athlète de niveau national. Mais le fait est qu’elle n’aimait pas être la meilleure. La natation lui avait donné de magnifiques bras musclés et définis, et ça l’embarrassait beaucoup qu’on les remarque. Lors des tests de conditionnement physique, en éduc, elle arrivait à faire dix chin-ups, soit plus que la plupart des garçons, ça la faisait rire confusément de fierté et de surprise. Quand elle s’est mise à s’habiller en fille et à soigner son look, vers quatorze ans, elle a remplacé ses jeans verts et ses t-shirts de gars par des vêtements étroits marine ou gris. Plus rarement noirs. Elle a commencé à attacher ses cheveux plus haut sur sa tête, en chignons élaborés. Elle les lissait maniaquement sur son crâne. Personne n’a plus revu ses boucles. Elle a remplacé ses lunettes honteuses par des lentilles cornéennes. Puis elle a refusé les avances d’un nouveau garçon par semaine jusqu’à la fin de son secondaire.

Je ne le lui ai jamais dit, mais j’ai regretté longtemps l’époque où on était pareilles, deux filles qui n’avaient plus envie, soudain, de se dépêcher de devenir des adolescentes, qui préféraient grimper aux arbres, plus haut que les fils électriques.

 

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En secondaire deux, j’ai acheté un cahier, un énorme cahier Canson, et un ensemble de crayons mine plus ou moins gras ou durs, et j’ai commencé à les traîner partout. Quand je n’avais pas d’amie dans une classe, j’allais directement m’asseoir à mon pupitre et j’ouvrais ce cahier. Je dessinais des visages, des mains, des fleurs et des arbres. Parfois des animaux, surtout des chats. Les personnages de Sailor Moon. Ma préférée, Sailor Mars, avait de longs cheveux d’un noir bleuté, les yeux mauves, une jupe rouge. Elle vivait dans un temple, avec son grand-père et ses deux corbeaux. C’était la plus belle, et la plus féroce. Je rêvais de créer une bande dessinée. Je dessinais tout le temps. Le dessin me plaçait dans un rapport idéal avec les autres, ceux à qui je n’avais pas envie de parler. Ça me donnait l’air très occupée, très concentrée. Ça me permettait d’écouter toutes les conversations sans éveiller la suspicion. Ça m’absorbait tout entière, mais ça projetait aussi une image. Tout le monde pouvait voir ce que je faisais, et voir à quel point ce que je faisais était beau. Le dessin ne m’attirait que des paroles bienveillantes, à peu de choses près. Mais personne n’osait vraiment m’aborder, concentrée comme j’étais, silencieuse, et visiblement absente du monde réel. Je ne cessais pas de dessiner pendant les cours, pendant que les profs parlaient, et je voulais que tout le monde le voie. Je retardais le moment d’ouvrir mes cahiers d’exercices le plus longtemps possible. J’envoyais aux autres le message que je me foutais d’eux, mais qu’ils n’aillent pas non plus croire que je me souciais de ce qui se passait en avant, de la pauvre personne qui se démenait au tableau et qui, au moins une fois en début d’année, essayait de me coincer en me posant une question-surprise. Je feignais alors de me réveiller d’un long sommeil et demandais au prof de répéter – que j’aie compris ou non la première fois. Puis je fournissais la bonne réponse, sans me dépêcher, mais sans hésiter. On me laissait tranquille après. Peu à peu, j’apprenais qu’à défaut de posséder l’assurance à l’intérieur de soi, on peut la projeter à l’extérieur. Personne ne verra la différence.

 

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L’atelier d’arts plastiques se trouvait au sous-sol d’une aile de l’école où l’on n’allait jamais, entre les locaux administratifs et l’école de métiers. Le premier jour, presque tout le monde est arrivé en retard. On y descendait comme dans la salle des machines d’un sous-marin, on entrait par une lourde porte double en métal dans un espace comptant plusieurs divisions. Devant, un grand atelier au sol de ciment, au plafond haut parcouru de multiples conduites d’eau ou de chauffage. Le long des murs, plusieurs armoires métalliques grises d’allure industrielle, des étagères et des tables surchargées de matériel taché de peinture. Pinceaux et brosses de toutes tailles, disposés dans des contenants de plastique récupérés, crins vers le haut, eux aussi tachés de peinture. Je m’y sentais bien. À notre gauche s’étirait un long corridor mal éclairé qui servait de réserve et de rangement pour les travaux des élèves. Quelque part, on ne savait exactement où, s’y trouvait le four à céramique. Avec Jade et notre amie Roxanne, on y passait beaucoup de temps. Nos heures du midi se déroulaient entre l’atelier d’arts et le local de jeux de société, où on jouait aux pichenottes, entourées de garçons qui s’apprenaient les échecs ou alors tenaient d’interminables parties de Donjons et Dragons. On s’était liées avec Roxanne à la piscine. Elle avait un an de plus que nous, très peu d’amis, c’était honteux parce qu’elle était la bonté même. Une grande fille puissante, aux épaules rondes et larges, avec le genre de poitrine qui aurait détourné bien des filles de la pratique des sports, mais pas elle. Au quatre cents mètres relais quatre nages, Roxanne était la brasse – et moi, le dos, que je nageais très bien, le seul style où j’arrivais à m’illustrer par des troisièmes ou des quatrièmes places. J’ai oublié qui nageait le papillon dans l’équipe. En cas de besoin, Jade ou Roxanne le pouvaient. Je n’ai jamais assimilé la séquence des mouvements de cette nage, ses ondulations qui sollicitaient des muscles inconnus. Il faut que tu t’imagines que t’es une sirène, ou un dauphin, affirmait Jade, qui illustrait ses propos en mimant des vagues de la main. J’étais incapable de mimer des courbes avec mes bras, comme elle, avec tout mon corps encore moins. Jade plongeait en dernier, et elle remontait celles qui nous devançaient si on avait pris du retard. On gagnait souvent le relais. On dit qu’une chaîne est aussi forte que son maillon le plus faible, mais au relais quatre nages, la force de notre chaîne, c’était Jade, sa rapidité, ses aptitudes physiques merveilleuses. Roxanne, elle aussi, était une fille sportive, et l’année où l’école a fondé un club d’athlétisme, on s’est inscrites, elle et moi. J’étais en quatrième secondaire. J’ai réalisé cette année-là que j’aimais courir, et j’ai réalisé cette année-là que mon amie Roxanne était forte, puissante, une guerrière superbe qui lançait le poids comme si c’était une balle de tennis. Quand je l’ai rencontrée, elle avait treize ans et des cheveux blonds presque blancs aux pointes, longs jusqu’aux fesses, une longueur qui représentait six ans de pousse, qui remontait jusqu’à sa tendre enfance. Elle avait un côté très puéril qui allait bien avec le nôtre, à Jade et à moi, une grosse voix et un rire explosif. Les garçons ne l’appréciaient pas beaucoup, et c’était réciproque. Je me souviens d’une fête où des imbéciles qui se prétendaient nos amis ont essayé de la saouler avec du gin à cochons. Ça ne s’est pas déroulé comme prévu. Premièrement, elle te buvait ça sans broncher. C’est comme ça qu’ils ont eu l’idée de lui en faire boire plein. Ils étaient tout à leur concours de virilité, à boire leur gin à même la haute bouteille verte, à l’étiquette en forme de cœur, en réprimant leurs grimaces; Roxanne a demandé à goûter. On lui a dit qu’elle n’aimerait pas ça, comme si elle avait eu cinq ans. Alors elle a exigé de goûter, et les garçons ont ri fort en la voyant avaler une longue gorgée, ils ont crié « oooooh! » comme au hockey. Ils lui en ont donné d’autre. Ils lui ont passé la bouteille et elle a avalé de grandes gorgées de gin comme si c’était de l’eau. Les garçons hurlaient de rire tandis que Roxanne buvait, bien plantée sur ses deux jambes. Toujours debout. Moi, j’étais assise près du feu. Je fumais du pot en vidant doucement mes bières. Je venais de sortir de ma grande période noire. Je portais un énorme chandail en laine rouge avec un veston d’homme dix fois trop grand, en tweed gris, mes pattes d’ef déchirées et rapiécées avec du tissu à fleurs, des chaussures de skate rouge vin, bombées, avec des lacets jaunes, trois foulards dans le cou. La combinaison des chaussures et des jeans me donnait la silhouette d’Astro le petit robot. Je venais d’acheter mes lunettes en plastique rouge. Les lunettes de plastique venaient de revenir à la mode. Je fumais du pot dans ma pipe en laiton et en bois teint en rouge. J’adorais le rouge. Roxanne buvait du gin à cochons, Jade avait froid, et moi je fumais et je tendais ma pipe aux garçons à côté de moi en les avertissant : il est fort, tombe pas dans les pommes. Les murmures de stupéfaction ont commencé à se répandre autour du feu, les garçons avaient cessé de rire. Roxanne était debout, et elle continuait à rire, et à crier, et elle redemandait du gin. Elle tombe pas, disaient-ils. Elle est pas tuable. Elle les a tous couchés.

 

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Le soir du lancement de La nageuse au milieu du lac, je me suis retrouvée un moment seule avec Patrick, après que ses deux étudiantes étaient parties. La nouvelle prof d’arts s’appelait Jacqueline. Quand elle est arrivée, Jade et moi étions en troisième secondaire. On l’a adorée dès qu’on l’a vue. Je suis devenue sa préférée presque tout de suite. Après quel ques mois, elle me disait des choses comme :

— Elles ont de la classe, tes étudiantes, ai-je dit.

Il y a eu quel ques secondes de silence. J’ai ajouté :

— Leur avenir est tout tracé devant elles.

Il a acquiescé.

Il y avait de moins en moins de monde dans le bar. J’étais censée faire le tour des gens qui restaient pour leur demander s’ils voulaient souper avec nous. J’attendais que ça se vide encore. J’avais trop de mal à me souvenir qui j’avais déjà invité, qui avait accepté, et je me sentais mal de déranger.

— On est loin du style que j’avais au cégep.

— Oh oui, a dit Patrick avec son petit sourire, et le plus ténu des rires dans sa voix. Toi, tu étais répulsive.

J’ai pouffé, parce que je savais toute l’affection que renfermait le commentaire. C’était très juste. Je me voulais répulsive, quand je superposais deux et trois manteaux, quand je portais des lainages qui ressemblaient à des tapis, quand je mélangeais les imprimés, quand je portais des colliers en perles de plastique de quatre pieds de long avant que ça revienne à la mode, avec mes six boucles d’oreilles, mon anneau dans le sourcil, mon khôl, mes sacs facteur où je traînais assez de stock pour partir trois jours sans avoir à revenir à la maison, mes jupes par-dessus mes pantalons, ou encore mes jupes avec deux paires de collants filés, une paire de bas aux genoux plus des jambières faites avec les manches de mes vieux chandails, jamais moins de deux camisoles à bretelles spaghetti l’une par-dessus l’autre, et jamais sans mon écharpe grosse comme ma tête s’il faisait moins de vingt-deux degrés dehors. Une fois, je suis sortie dans une discothèque avec des amis, le soir de l’Halloween. Le portier m’a donné le rabais pour les personnes déguisées. Alors l’année d’après, le jour de l’Halloween, j’ai mis des bas résille, une minijupe, une chemise blanche. Je me suis fait deux tresses, et j’ai dit à tout le monde que j’étais Britney Spears. Patrick avait raison. Je lui ai dit que j’étais heureuse qu’il se sente libre de dire des affaires de même. Il a répondu qu’il était heureux qu’on soit devenus amis. Moi aussi, je l’étais, je le suis.

 

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« Tu me fais penser à moi quand j’étais jeune. »

« Tu es une coloriste née. »

« Épile jamais tes sourcils, ils sont parfaits comme ils sont. Mais tu peux les brosser, si tu veux. »

Quand les autres élèves de la classe avaient besoin d’aide pour comprendre la perspective, dessiner un humain assis, elle m’envoyait les conseiller. Ça me gênait, mais je ne le disais pas. J’étais excellente pour créer des nuances de peinture. Dès que quel qu’un avait besoin de la fameuse, maudite, couleur peau, ou de brun, on m’appelait, Jacqueline et bientôt les autres élèves eux-mêmes. Couleur peau, c’est beaucoup de blanc, une grosse goutte de jaune et une minuscule goutte de rouge. Pas le contraire, sinon tu te retrouves avec du rose bonbon et tu ne peux rien faire avec ça. Le rouge est plus fort que le jaune, et le jaune est plus fort que le blanc. Il faut une infime quantité de rouge pour affecter le blanc, et une énorme quantité de blanc pour affecter le rouge. Du brun, ça se fait en mélangeant deux couleurs complémentaires, ou les trois couleurs primaires. Les trois couleurs primaires sont magenta, bleu royal et jaune. Les couleurs complémentaires sont rouge et vert, mauve et jaune, bleu et orange. C’est plus facile d’obtenir du brun en mélangeant les complémentaires, parce qu’on a juste deux couleurs à mélanger, et non trois. Chaque combinaison de couleurs secondaires donne un brun différent. Mon préféré, le plus riche, était celui obtenu en ajoutant une goutte d’ultramarin dans une grosse quantité d’orange. Mais ça en fait beaucoup, il faut avoir besoin de beaucoup de brun. Sur l’échelle de pugnacité de la peinture, l’ultramarin n’a de rival que le mauve tout fait, de la teinte d’une aubergine, et le noir. Personne n’essayait de mélanger ce mauve-là – une goutte de ce mauve-là dans du jaune produisait un genre de vert chaud, caca d’oie, à deux gouttes on obtenait déjà un indescriptible kaki, à trois gouttes le brun résultant était encore brun, presque noir, pas vraiment utilisable. Le bleu, le mauve, le noir tachent. J’essayais de l’expliquer aux autres. Ils n’écoutaient pas. Ils ne voulaient pas apprendre, ils voulaient juste leur couleur. Ça me sidérait qu’ils ne veuillent pas apprendre, ne serait-ce que pour ne pas avoir à me le redemander chaque fois. J’aimais tellement la peinture, comme seule une ado peut aimer et probablement aussi comme seuls ceux qui sont devenus peintres continuent à aimer la peinture. Tout le monde faisait involontairement du brun, du gris, du kaki, et pourtant personne n’y arrivait quand il en avait besoin. Je ne crois pas être le genre d’adulte qui déciderait un jour de se racheter de la peinture et un chevalet pour y consacrer ses après-midi, le dimanche dans le garage. Mais quand j’y repense, la joie et le désir qui me reviennent, la jouissance qui me revient sont incomparables. Quand je repense au dessin et à la peinture, je dois admettre que j’ai perdu quel que chose, un lien plus direct et fécond avec – avec quel que chose, je ne sais pas trop quoi, mon propre talent, mon moi profond, le pouvoir intuitif et associatif du cerveau humain, les forces occultes de la nature, les chemins secrets reliant les objets et les êtres du monde. J’étais convaincue d’être une artiste, je l’affirmais quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais que je ne voulais pas de métier, seulement faire de l’art, que je trouverais le moyen, le mode de vie qui me permettrait de ne jamais travailler comme les autres l’entendaient, et de toute façon, même si je l’avais voulu, un vrai travail, je ne pourrais pas avoir ça, un patron, des responsabilités, un horaire, des échéanciers, un code vestimentaire, ce serait impossible de me l’imposer, aucun patron ne le pourrait et je ne pourrais me l’imposer à moi-même, je ne tiendrais pas, c’était inimaginable.

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