Ouvrir son cœur

Alexie Morin · Chapitre 3 sur 6

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Ouvrir son cœur

II. L’ile Bizarre

II

 

L’ÎLE BIZARRE

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C’était un matin de soleil, un matin radieux de printemps, Fannie et moi étions parties marcher en forêt, marcher le plus loin possible par en haut, sur les sentiers de quatre-roues derrière chez moi, plus loin que nous n’étions jamais allées. C’était le printemps où nous avons eu nos onze ans, elle d’abord, c’était déjà passé, et moi un peu plus tard, comme chaque année. C’était un matin où l’herbe verte n’avait pas encore fini de repousser à travers l’herbe jaune, ce qui laisse croire que ma fête n’était pas encore arrivée. Il faisait chaud, un peu trop pour garder les cotons ouatés que nos mères nous avaient obligées à enfiler par-dessus nos t-shirts. Une fois en mouvement, nous les avons noués autour de nos tailles. Attention à vos souliers, avaient dit nos mères, il y a de l’eau partout, vous devriez mettre vos bottes. Mais il faisait trop chaud pour nos bottes doublées.

Notre maison se trouvait sur la dernière rue de la ville. C’est ce que je disais aux gens. Devant chez nous, c’est la ville, derrière c’est le bois. Dépassé les limites de notre terrain, un beau champ s’étendait, où les herbes poussaient jusqu’à un mètre de hauteur avant qu’on fasse les foins. De l’autre côté du champ commençait une forêt sillonnée de motoneiges en hiver, de quatre-roues en été. L’un d’eux passait à côté de l’usine d’épuration municipale, puis longeait les fermes à travers le bois, jusqu’à Richmond peut-être, peut-être au-delà, un autre débouchait sur le cimetière, c’était magique de les parcourir et d’accéder à ces lieux mystérieux et secrets. Nous avions l’impression de découvrir par là une partie du fonctionnement du monde adulte, interdit et dangereux. Nous empruntions moins souvent le sentier que nous avions choisi ce jour-là, parce que ça montait tout le long. Windsor est bâtie dans un val, sur une longue côte. Une longue côte qui grimpe doucement de l’ouest vers l’est à partir de la rivière Saint-François, un val doux surmonté de collines. S’y promener à vélo voulait dire constamment rechercher les trajets où il était possible de se laisser rouler sans effort ou de profiter au maximum de certaines descentes avant de gravir en quel ques coups de pédales des côtes trop exigeantes sans élan. C’est une ville où, entre la maison et l’épicerie, le club vidéo ou l’école, on avait un trajet pour l’aller, et un autre pour le retour. Ma grand-mère Morin habitait au bord de la rivière, juste au coin du pont. Toutes les côtes menaient chez elle. Tous les jours, elle monte jusqu’au bureau de poste, a-t-on longtemps dit pour témoigner de la vitalité de ma grand-mère. Elle allait y chercher son exemplaire de La Presse, elle était abonnée. De chez elle au bureau de poste, la rue est tellement à pic qu’elle semble bombée, convexe, quand on la grimpe d’un bon pas les cuisses et les fesses nous brûlent.

Il faisait chaud pour la première fois de l’année, ce matin-là, entre la fête de Fannie et la mienne, nous avons sué en grimpant le sentier, nous avons mangé des pommes et des barres tendres, piétiné des nids d’insectes en criant, rempli nos mains en coupe de l’eau croupie accumulée dans les ornières pour y regarder grouiller les têtards, et marché encore, jusqu’à ne plus nous reconnaître, à travers les graminées jeunes et tendres, les opilions, les déchets, jusqu’à ce que le bois s’ouvre sur une prairie inconnue, et au milieu de cette prairie clignotait la haute antenne radio que nous voyions de chez nous la nuit, et que nous croyions plantée dans une autre ville, à des kilomètres.

Et une espèce de folie nous a prises, nous nous som mes regardées, nous avons échangé des répliques théâtrales. Nous avions changé de dimension. Et s’il nous arrivait quel que chose si loin de la maison? Personne ne nous retrouverait plus. L’antenne clignotait en émettant sa vibration électrique, audible, sourde. Nous ne nous croyions pas réellement, mais nous avons joué nos rôles. Comme si nous avions débouché devant la mer, dans Simon les nuages, sauf que cette mer aurait été un lieu de grand danger. Nous avons écarquillé les yeux, crié de toutes nos forces et couru, nous avons dévalé la pente jusque chez nous, sans nous arrêter malgré nos poumons et nos jambes en feu. Nous étions heureuses d’avoir la vie sauve. Plusieurs minutes après, j’ai réfléchi et admis à haute voix que l’antenne n’était probablement pas si loin, au fond, que la route que nous avions vue derrière l’antenne n’était que le 11 e e Rang, que du 11 Rang à chez nous, à vol d’oiseau, ça ne devait guère représenter plus d’un kilomètre. On pourrait y retourner à vélo, par la route. Fannie a acquiescé, un peu irritée, quand même. Je sentais le reproche qu’elle ne disait pas, que j’étais fatigante, j’avais gâché l’intensité de notre aventure, juste pour avoir raison.

 

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Les jeux n’étaient pas des jeux. C’était des histoires. Nous traversions le pays à pied, poursuivies par nos proxénètes. Nous étions deux fugueuses, évadées de l’orphelinat où des maîtres nous avaient réduites au travail forcé. Nous étions mortes, nous étions au paradis. Nous roulions de l’herbe séchée ou les feuilles jaunes du hêtre, celles qui restent accrochées aux branches même l’hiver, dans du papier journal. Nous fumions pour de vrai, et nous nous faisions croire que nous étions tombées dans la dépendance. Il n’existait pas de sujet qui l’intimide, pas de défi qu’elle n’envisage avec témérité, personne qu’elle ne juge avec assurance. Elle disait toujours le fond de sa pensée. Elle obtenait toujours ce qu’elle voulait. Tout le monde l’aimait. Tout le monde l’aimait tant qu’elle pouvait se permettre de passer de longues semaines, de longs mois à jouer avec moi chaque jour avant de regagner le pays des gens normaux, où les jeux étaient des jeux, où la vie était vécue et non racontée. On la recevait comme si son absence avait duré cinq minutes.

 

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Quand Fannie était fâchée contre moi, je ne me sentais pas fâchée en retour, je ne disais pas que nous étions en chicane, elle et moi. J’étais seulement triste parce qu’elle m’avait fait du mal, ou parce que je vivais dans un univers qui rendait possible qu’elle me fasse du mal, ou bien j’étais en colère contre moi, parce que j’avais peur de l’avoir blessée, je ne comprenais pas ce qui s’était passé, j’étais confuse, je n’arrivais pas à remonter le fil de la conversation qui avait mené à la querelle, je n’arrivais pas à trouver le moment où il m’aurait fallu dire autre chose, faire un geste différent. Donner la réplique plus vivement, sourire mieux, approuver – au lieu d’argumenter, de poser des questions.

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Jamais je ne me suis vue comme quel qu’un de véritablement méchante – ou de laide, même si l’œil croche avait construit au cœur de mon rapport à mon image le sentiment de non-beauté, la notion de l’inverse de la beauté. Je regardais mon reflet dans le miroir et je me disais qu’il était injuste, profondément, qu’on ait pu me traiter de laide, qu’il fallait être soi-même de mauvaise foi, soi-même méchant pour me dire laide, parce que je n’avais rien de laid, et que je ne voulais de mal à personne.

 

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Ce qui ne veut pas dire que je ne portais pas en moi un pouvoir de répulsion. J’en voyais les effets. Périodiquement, Fannie me fuyait. Elle m’annonçait que je n’étais plus son amie, à grands cris parfois, mais ça faisait plus mal encore quand elle m’en informait avec la prestance d’une juge appliquant la loi, l’esprit serein. J’avais critiqué l’une de ses idées, ri à un mauvais moment, ou je m’étais perdue dans des réflexions, des questionnements hermétiques qui ne la concernaient pas. Et Vanessa me détestait, elle aussi, depuis des années et sans raison particulière. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elles deviennent copines dans mon dos. Quand Vanessa a déménagé juste en face de chez Fannie, c’est devenu inévitable.

Elles sont devenues amies, et peu de temps après Fannie m’a annoncé que Vanessa était sa « deuxième meilleure amie ». Elle m’a aussi expliqué que Vanessa, elle ne voulait pas me voir chez elle, elle ne me voulait pas dans son champ de vision, jamais. Ce n’était pas simple de rester hors de vue en tout temps. C’était sûrement un hasard, mais je ne voyais jamais Vanessa dehors, sur la pelouse, quand j’entrais ou sortais de chez Fannie. Pas une fois Vanessa n’a téléphoné chez Fannie pendant que je m’y trouvais pour jouer. Elle n’est jamais venue cogner non plus.

Son grand frère avait un an de plus qu’elle et il me détestait aussi, avec une virulence que je ne comprenais pas. Nous ne nous étions jamais parlé, peut-être avait-il déjà tenté de m’adresser la parole, mais je m’étais enfuie, ou j’avais essayé de répondre de ma voix cassante de peur, ou bien rien n’était sorti. Ça lui donnait bien assez de raisons pour me suivre dans la rue, me dire de marcher plus vite, me demander ce que je mangeais pour avoir la face de même, des crottes de nez?

 

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Quand rien ne sort, les autres ne peuvent pas comprendre de quoi il s’agit. Si j’écris que rien ne sort, c’est que rien ne sort. Ça continue de parler dans ma tête, il leur faudrait écouter dans ma tête, il me faudrait écrire les mots sur un bout de papier. Quand les mots sont empêchés, c’est l’anxiété qui les empêche, physiquement, alors que les phrases, les réponses, tournent trop vite dans mon esprit sans tomber en place, alors que les muscles de ma gorge et mes voies respiratoires se contractent si fort, se durcissent tellement qu’il m’est impossible d’articuler. Il y a aussi le moment, qui vient un peu avant ou un peu après le mutisme, où je ne peux non plus parler parce qu’instantanément je pleurerais, à cause de ce surplus d’émotions et de sensations dont le mélange ne porte pas de nom connu, et de frustration, parce que les mots refusent de s’aligner, les phrases s’énoncent toutes en même temps dans ma tête, l’une par-dessus l’autre. Rien ne m’enrage plus que le mutisme que m’impose mon corps aux pires moments, je suis convaincue que, si j’arrivais à parler, si j’arrivais à m’expliquer, si j’arrivais à exprimer correctement ce qui a lieu en moi, à dire mes intentions et manifester mon désir de paix, le malentendu serait dissipé. Je n’aurais peut-être pas plus d’amis, mais au moins j’aurais la paix, la tranquillité, le repos des nerfs.

 

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Comment pourraient-ils comprendre, quand je n’arrive pas à parler, ou que ce qu’ils entendent, quand les mots jaillissent, leur est à moitié intelligible, le soliloque d’une petite fille qui ne sait pas regarder les autres dans les yeux, une petite fille qui parle comme un livre? Ils en viennent à ne plus vouloir essayer de comprendre, à se lasser, et moi je les comprends.

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Un vendredi après l’école, Fannie m’a invitée chez elle pour me montrer son nouvel ordinateur. À l’usine, on avait mis sur pied un programme d’achat de groupe, et le père de Fannie avait participé à la première commande. Ils venaient de recevoir la machine, un Pentium 150 constitué d’une tour munie d’un lecteur de disquette et d’un lecteur CD, d’un écran cubique super brillant, d’un clavier et d’une souris à deux boutons, qui glissait comme un charme sur son petit tapis en mousse grâce à une sorte de balle en caoutchouc grise fixée dessous.

On est rentrées prendre une collation et jouer à Lemmings en riant très fort quand inévitablement nos lemmings se jetaient dans l’océan, dans des précipices, marchaient sur des mines ou déclenchaient des tirs de lance-flammes parce qu’ils étaient trop stupides et nous trop énervées pour les placer sur des trajectoires sécuritaires. Nous étions fascinées. Nous connaissions bien Super Mario Bros. 1, 2 et 3, les jeux de course comme Top Gear, et Ken Griffey Jr. Presents Major League Baseball. Bref, des jeux où une personne contrôle un seul bonhomme. Mais dans Lemmings, les créatures sont des dizaines et elles grouillent sur toute la largeur de l’écran. Les lemmings sont idiots, mais ils sont vivants et chacun est doté de volonté. On peut les traiter avec bienveillance, les protéger, ou bien leur tendre des pièges et les envoyer se faire tuer de mille façons cruelles et hilarantes. Bien sûr on perd alors la partie, mais quelle importance? Qu’on leur veuille du bien ou du mal, ce n’est pas toujours possible de les maîtriser, ils n’en font qu’à leur tête, à l’encontre de leurs intérêts.

Les parents de Fannie avaient installé l’ordinateur dans la salle à manger, sur un petit bureau de mélamine blanche contre le mur, derrière la grande table. La maman de Fannie avait réchauffé des pizzas surgelées, qu’elle avait garnies de fromage prérâpé sorti d’un immense sac acheté au Club Price. Elle en a offert à Fannie d’une voix saturée d’amour, et incroyablement enfantine. Ça m’a frappée. Ça m’a paru étrange, presque irréel. Nous avions onze ans. Je me suis sentie mal à l’aise, j’ai senti que je n’étais pas chez moi et que cette famille n’était pas comme la mienne. Chez nous, on ne s’adressait sur ce ton déformé et chantant qu’aux chats – et les chats répondaient par des miaulements toujours plus sophistiqués et finement modulés, nous les encouragions jusqu’à ce qu’ils puissent soutenir une conversation.

Le malaise n’a duré qu’une seconde et jamais je n’en aurais parlé à personne. La maman de Fannie m’a offert à manger, j’ai accepté une pointe, mais pas plus, parce que mes parents m’attendaient pour le souper, et c’était important que j’aie encore faim pour la nourriture de ma mère. J’ai pris un verre de jus et je suis repartie après avoir téléphoné chez nous pour dire que j’arrivais. C’est là que Vanessa m’a vue. Je passais devant chez elle.

 

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Le lendemain, Fannie m’a appelée pour me dire qu’on ne pourrait pas se voir de la fin de semaine. Vanessa ne voulait pas, elle voulait jouer avec Fannie toute seule, les deux jours, c’était bien normal, elles ne s’étaient presque pas vues de la semaine, parce que j’étais toujours dans les parages, et puis Vanessa me détestait.

Fannie était du genre à prendre le téléphone pour dire des choses pareilles au lieu de s’abstenir, parce qu’elle était elle, ce petit soleil, cette petite reine, peut-être ne voyait-elle même pas ce que ça avait de méchant. Tout naturellement, elle me rappelait une semaine plus tard, ou même le lendemain matin, pour savoir si on marcherait ensemble pour aller à l’école. Elle demandait si j’étais fru, pourquoi j’avais boudé si longtemps. Je ne fais jamais les premiers pas vers quel qu’un qui ne veut pas me voir. Fannie me rassurait. Elle me rappelait que j’étais sa meilleure amie depuis qu’on avait quatre ans, et j’acquiesçais, soulagée et secrètement blessée encore.

J’envie les gens qui ont ce pouvoir, de se défâcher si vite, presque sur commande, en s’excusant ou non. Ils mettent les conflits derrière eux. Je me demande toujours à partir de quel degré ça cesse de représenter un merveilleux liant social pour devenir un symptôme. Ça me trouble, autant que leur colère. Je leur envie aussi leur colère, ça semble si simple de poser ses limites, de nommer ses besoins, quand on est quel qu’un d’autre que moi.

Fannie était une enfant qui n’avait pas de temps à perdre sur cette terre. Elle était ma seule amie au monde et je lui aurais pardonné n’importe quoi. À quel qu’un d’autre, j’aurais voué une rancune féroce. Je n’avais pas le besoin ni la force de me lier à des gens susceptibles de me trahir, personne sauf elle.

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Et pendant des années je n’ai vu aucune contradiction entre cette méfiance maladive, ma rancune mortelle, mon silence buté et mes éclats de voix, ma haine pour les jeux de mes pairs, et ma perception de moi-même. J’étais une bonne personne, ni laide ni méchante, mais incomprise, empêchée d’être, réprimée, bientôt libérée. Qu’auraient pensé les autres enfants de cette fabulation? Une bonne personne, au tempérament pacifique, allergique au conflit, incapable de tolérer le malaise chez les autres, leur tristesse, qui ne tient pas en place dès qu’elle sent chez les autres un inconfort. À quel moment on sort de ces idées-là? Une bonne personne, hypersensible, qui ressent tout trop fort, le moindre bruit, la moindre critique, que tout peut blesser, que tout blesse, que parfois la bonté même blesse lorsqu’à elle destinée : elle ignore ce qu’elle doit en faire et elle attend le coup qui suivra forcément. Une fille un peu sauvage, qui n’appelle jamais les rares amis qu’elle a, un peu comme ses grands-parents, qui ont si peur de déranger les autres, mais pas tout à fait comme eux. Une fille qui a simplement admis à un moment de sa vie, très tôt, trop tôt, que le contact avec les autres, leur simple proximité, lui était nuisible, sans que ce soit la faute des autres ni la sienne; sa tolérance au risque s’est réduite à rien; pour elle, le risque n’est pas simplement une possibilité, c’est une certitude. Elle voit comme des menaces les nouveaux humains qu’elle rencontre. À priori, elle n’a que du mal à dire des nouveaux humains qu’elle rencontre. Bien sûr, elle se laisse convaincre de les aimer, d’en aimer certains, d’éprouver pour certains une loyauté indéfectible. Mais les premiers instants, les premières heures, les premiers jours, au contact d’un nouvel humain, elle les passera braquée dans un mépris mêlé de peur. Bien sûr, aussi, cela se dissipe rapidement. Elle n’est plus une petite fille, elle commence à se connaître et elle a l’impression de comprendre les autres, maintenant. Si quel qu’un l’attire, ce qu’elle ressent, c’est plus que de la peur, c’est une détresse. Elle a l’impression maintenant de comprendre les autres, de les comprendre même quand ils agissent mal, même quand ils sont durs, même quand ils sont mauvais. Elle sait que la violence produit la violence. Elle sait cela et elle sait que, forte de cette connaissance, elle peut les défendre. Qui? Les personnes mauvaises, les méchants. Elle les comprend. Tous ont une histoire, et cette histoire commence quand ils étaient un enfant. Avant qu’ils s’apprennent à se raconter leur histoire, ils étaient un bébé. Ils étaient un bébé qui voulait le contact de la peau de quel qu’un, de sa mère, de n’importe qui pourvu qu’il le lui donne, le contact. Quand on est un bébé, c’est la quantité qui compte, la quantité de peau, la quantité de contact, la sécurité. Et après, les méchants ont été un enfant qui avait besoin de sentir qu’il est la chose la plus importante au monde et qu’en vertu de cela le monde lui doit une infaillible protection. Elle sait que c’est un contrat impossible à remplir. Elle sait que les gens deviennent eux-mêmes en fonction de la manière dont échouent ceux à qui la perfection était demandée. Le monde est dangereux. Le besoin de sécurité, les mécanismes de défense bientôt s’emballent dans leurs têtes, jusqu’à combattre des dangers absents. Bien sûr, bien sûr qu’elle s’identifie à eux. Elle sait d’où ils viennent. Si toute sa colère, si toute la haine qu’elle a déjà ressentie parvenaient à s’échapper d’elle-même, elle deviendrait un méchant de bande dessinée. Elle détruirait le monde ou, en tout cas, elle essaierait.

 

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C’était une fin de semaine mouillée, le ciel était lourd et menaçait toujours de crever, ne laissait échapper que de subites et fines averses qui ne soulageaient rien. Derrière la maison, le champ était recouvert de brouillard, l’herbe jaune foncé, le ciel gris, et les arbres noirs. Mon frère et moi jouions au Super Nintendo, dans le voluptueux ennui des enfants, qui parfois cédait la place à des querelles sans objet, futiles, mon frère ne voulait pas passer la manette, il tentait de me l’arracher pour traverser les bouts difficiles, ou bien, mauvaise perdante, je la lançais à travers le salon lorsque je mourais, incapable de me retenir, pas si fâchée que ça et bientôt embarrassée de m’être laissée emporter par le geste, le geste de ceux qui se fâchent. Ma mère lisait dans la salle à manger, dans sa chaise berçante devant la bay-window. Elle proférait sa lente menace : si vous vous amusez pas avec le Nintendo, je vais vous l’enlever. Inutile d’essayer de lui expliquer que nous nous amusions. Pas le droit de se mettre en colère contre le jeu.

Nous étions sortis rôder autour de la maison, et rentrés tout de suite. À l’époque, je m’appliquais à lire chaque volume de chaque série de bandes dessinées du rayon jeunesse de la bibliothèque municipale : Iznogoud, Cubitus, Gaston Lagaffe, en même temps que Mafalda, Calvin et Hobbes, et Archie, et Philémon, sans me sentir trop petite ou trop grande. Je lisais « Le club des baby-sitters », non sans sauter le premier chapitre, mais je n’avais pas encore découvert la collection « Frissons ». Mes livres de La courte échelle ne m’intéressaient plus vraiment. J’étais plus vieille qu’Ani Croche. J’avais onze ans et j’étais un puits de lecture sans fond. Je n’aimais pas beaucoup les livres « pour ados », avec leurs couvertures laides, leurs fausses intrigues policières, leur ton sentencieux. J’avais toujours un peu l’impression que l’auteur cherchait à me faire la leçon : sur la drogue, le sexe, tous ces périls mineurs de la vie adolescente.

Il y a eu quel ques exceptions, des accidents. J’ai adoré un recueil de nouvelles d’aventures, L’anneau du guépard, et pendant plusieurs mois j’ai lu systématiquement tout ce que je trouvais dans la collection « Conquêtes » des éditions Pierre Tisseyre. À cause du titre, je levais le nez sur Ciel d’Afrique et pattes de gazelle, que j’ai finalement lu en deux jours avec tant de joie que j’ai essayé d’autres romans du même auteur. Le charme n’opérait plus. Même chose pour Anique Poitras. J’ai lu La lumière blanche, j’ai ressenti des émotions extraordinaires, où je me suis complu durant des jours. J’étais si contente d’y avoir trouvé des personnages de mon âge qui vivaient de grandes choses : la rencontre de l’âme sœur, la mort. Rien à voir avec les histoires de grossesse et d’avortement de Marie-Tempête, ce livre où l’héroïne me paraissait cruche et où aucun garçon ne semblait digne qu’elle lève le petit doigt pour eux – que dire alors de l’idée d’emménager avec l’un d’eux à dix-sept ans, sur les rives du lac Supérieur, avec pour seuls compagnons de très grands sapins et un bébé, quel ennui. Je ne savais pas où c’était, moi, le lac Supérieur, c’était presque impossible que ça existe, un endroit avec un nom comme ça. J’ai abandonné la suite de La lumière blanche au bout d’une cinquantaine de pages, amèrement déçue.

C’était juste avant que je bascule du côté des adultes. L’été de mes douze ans, ma mère m’a donné à lire toute l’œuvre d’Arlette Cousture, puis Au nom du père et du fils, ensuite Le Matou m’est tombé des mains et moi je suis irrémédiablement tombée sous l’emprise de Stephen King.

Mais l’année d’avant, quand les ordinateurs ont commencé à apparaître dans nos maisons et que j’ai découvert le jeu des lemmings chez Fannie, j’étais encore entre deux chaises. Cette fin de semaine où Fannie m’avait téléphoné pour m’annoncer qu’on ne pourrait pas se voir parce que Vanessa l’avait interdit, je lisais peut-être des Thorgal, ou encore des Spirou et Fantasio – je détestais Spirou, j’adorais Fantasio. Je m’étais aventurée du côté des Natacha et des Yoko Tsuno, ça m’avait horripilée, je ne comprenais pas tout à fait pourquoi. À la bibliothèque je ratissais aussi les étagères de romans à la recherche des plus violents ou du moindre contenu sexuel. Je me rabattais sur les documentaires en cas d’emmerdement insoutenable – les documentaires ne sauraient remplacer la fiction, mais ils ne me décevaient jamais, eux. Je lisais des guides d’identification d’insectes, de plantes, de roches et minéraux, de chats, de chiens et de chevaux, et j’avais une mémoire pour la nomenclature tenant peut-être de l’anomalie. Je ne dédaignais pas non plus les Guide de l’auto de mon père – il en avait acheté plusieurs éditions au cours des années quatre-vingt-dix, que j’ai toutes lues d’une couverture à l’autre –, ni les quel que dix tomes de l’Encyclopédie Grolier, que je n’ai pas tous lus, quand même, mais que je retournais régulièrement feuilleter dans le sous-sol où ils prenaient la poussière, rangés dans un vieux meuble télé à côté des boîtes de vinyles de mes parents. J’y retrouvais de mes bricolages d’avant la mémoire, glissés là par ma mère, des feuilles d’automne oubliées, d’anciens billets d’un dollar.

 

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Chez ma grand-mère Morin, c’était plein de livres, achetés par elle ou laissés là par ses enfants. Il y avait les Bob Morane, Doc Savage et autres de mes oncles – que je n’ai jamais eu envie de lire –, des ouvrages disparates en philosophie, en linguistique, en histoire, en vulgarisation scientifique. Quel ques classiques français, des Gallimard des années quatre-vingt, un vieux France Daigle. Une édition club de Maria Chapdelaine illustrée de cinq gravures sur bois. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était les collections d’albums Larousse, l’une sur les pays du monde, l’autre sur l’histoire de l’art, et les infinies piles de National Geographic, alignées contre le mur de la salle de bains, des centaines d’exemplaires où je piochais, incertaine d’en avoir le droit. Personne ne m’avait expliqué ce que c’était, je ne savais pas lire l’anglais et les photos de guerre m’intimidaient, mais pas autant que les portraits tribaux d’hommes à pagne et à lance, de femmes au cou cerclé d’anneaux en laiton, aux poitrines nues ou couvertes de rivières d’argent et de pierres précieuses.

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Chez mes grands-parents Laroche, il n’y avait presque pas de livres, sauf des mots cachés. Il y avait le TV Hebdo, comme chez nous. Je le lisais chaque semaine d’une couverture à l’autre, méticuleusement, chaque rubrique jusqu’aux pages du téléhoraire. Je feuilletais ces pages rapidement au cas où des blocs de texte s’y seraient glissés, ça arrivait, des encadrés sur des émissions spéciales ou une nouvelle saison télévisuelle. Je lisais aussi les résumés de films, avec une prédilection pour ceux qui avaient reçu une étoile ou deux. À la fin, je lisais les blagues, les questions des mots croisés – sans même tenter de remplir la grille –, je lisais même l’horoscope, au complet, pas juste mon signe – je suis Gémeaux.

Chez mes grands-parents Laroche, j’ai déjà trouvé un vrai livre d’astrologie, de trois cents pages, à la couverture glacée, imprimé sur du papier jaune bouffant, dont j’ai passionnément lu presque tous les chapitres, en commençant par le Gémeaux. J’avais peine à croire à quel point ça me ressemblait, même si mes parents m’assuraient que ce n’était qu’un hasard. Je le savais, et en même temps, comment résister, comment ne pas m’identifier quand même, comment ne pas succomber au désir de me sentir spéciale? J’étais peut-être la plus Gémeaux de tous les Gémeaux, par hasard.

 

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Le Gémeaux est sociable et curieux. Il est hautement intelligent et il aime apprendre. Il cumule de nombreux centres d’intérêt. Malgré lui, il analyse tout. Il remet tout en question, tout ce qu’il voit, lit, entend. Il est toujours à la recherche de moyens d’améliorer sa vie, d’améliorer son environnement, d’améliorer son entourage. Le Gémeaux est parfois très bavard, quand les conditions sont réunies. Le Gémeaux en roue libre peut se montrer instable. On le dit superficiel, voire frivole, mais c’est simplement le produit de son intelligence naturelle, de sa rapidité, de sa curiosité insatiable. Son intelligence le rend adaptable, son désir de tout comprendre lui confère un optimisme particulier, aux limites de l’insouciance. L’homme Gémeaux est un intellectuel. La femme Gémeaux, on ne sait pas. La femme Gémeaux est élégante sans trop en faire. Le Gémeaux déteste la routine. Il est souvent mal compris. À le voir aller, on ne s’en douterait pas, mais c’est un grand sentimental. Ce côté instable du Gémeaux cache une méfiance envers les autres, une peur d’être blessé. Il est sujet à l’anxiété. Le Gémeaux ne se livre pas en entier d’un seul coup, et qui souhaite entrer en relation avec lui doit se montrer patient, lui offrir de la sécurité, le laisser se dévoiler à son rythme. Le Gémeaux présente bien, la plupart du temps, s’il parvient à garder le contrôle de lui-même et de ses émotions. Mais il a aussi le tempérament volatil. Une fois brusqué, une fois déstabilisé, il peut exploser, d’une colère soudaine, virulente. Vous ne désirez pas nécessairement savoir ce que le Gémeaux pense de vous, ce qu’il gardait pour lui. Si vous l’obligez à vous le révéler, il se pourrait que vous ne le revoyiez plus.

 

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Le livre qui m’a le plus marquée, chez mes grands-parents Laroche, ne renfermait pas de mots. Il s’appelait Magic Eye. Dans les années quatre-vingt-dix, les trois premiers livres de la série Magic Eye sont restés un total de soixante-treize semaines dans la liste des best-sellers du New York Times. Il y en avait aussi un exemplaire dans la chambre de Jade. Elle adorait cette chose, elle en parlait comme d’un objet fabuleux, un objet d’extase.

Sur chaque page, une grosse image abstraite multicolore qui ressemblait à de la neige de téléviseur vue à travers un kaléidoscope. Techniquement, on fabriquait ces images à partir d’une photographie réduite qu’on reproduisait cent mille fois sur une seule page, qu’on juxtaposait sur la page selon un motif particulier, une image fractalisée, éclatée en cent mille fragments qui chacun contenait l’image entière. Bref, un cauchemar.

Le « lecteur » de ce livre, par un exercice de saisissement et de détente alternés de son œil, passant volontairement d’une mise au point nette à une mise au point floue, parvenait à voir se détacher de cet amas de chiures de mouches l’illustration de base – un dragon, un cheval, un oiseau, un dauphin, c’était souvent un animal, et invariablement quétaine. La majorité des gens qui se sont essayés à ce jeu devant moi réussissaient en une minute, s’exclamaient d’émerveillement et de satisfaction, puis se tannaient du livre qu’ils abandonnaient avec légèreté, vaguement heureux de se savoir capables de cet exploit dont ils n’avaient jamais entendu parler avant, mais sur le point d’en oublier tout. Jamais, pour ma part, je ne suis parvenue à y voir autre chose que de la neige.

 

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Ma famille a pensé que je m’y prenais mal ou que je ne comprenais pas les instructions – j’ai beaucoup de difficulté à mémoriser des consignes ou les règles d’un jeu. Il faut que tu fixes le livre intensément, de très proche, pendant trente secondes, et après tu relaxes tes yeux et tu recules le livre très doucement, et l’image va apparaître. Le bout où l’image apparaissait, c’était le moment où leur discours perdait toute précision et où je me mettais en colère, j’exigeais des réponses, des explications scientifiques, comme si le fait de savoir exactement de quel phénomène optique il retournait m’aurait permis d’en percevoir les effets. Je n’ai jamais su apprendre autrement. Je me souviens de mon parrain, assis à côté de moi sur la causeuse en velours, qui voulait m’aider, me convaincre que c’était simple. Je n’avais qu’à faire un effort, de la bonne façon. Il me répétait exactement les mêmes instructions. On peut tout réussir, dans la vie, si on y met du sien. Je me fâchais contre lui aussi.

 

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C’est assez odieux, quand on y pense. Je suis une élève exécrable. Ça m’irrite quand on tente de m’aider. J’ignore quel trajet parcourent les consignes, les leçons, les règles, une fois qu’on me les a dites. Je sais que je les ai absorbées. Je n’ai pas besoin qu’on me répète deux fois la même chose. Mais je ne sais pas pour autant comment exécuter… comment exécuter quoi que ce soit, en fait. Comment exécuter quoi que ce soit que je n’aie pas réussi au premier essai.

On peut m’enseigner ce que je sais déjà, au fond. Par exemple, quand mon père m’a fait remarquer que nos vêtements plissent, aux coudes et aux genoux, que les jupes et les chemises tombent sur le corps en toutes sortes de drapés. J’avais onze ans. Je dessinais dans ma chambre, je ne sais pas ce que mon père faisait là. Il était peut-être monté déposer une pile de vêtements propres sur mon lit. Il a allumé ma lampe de travail en disant que ça irait mieux de même et que j’allais bousiller mes yeux si je m’obstinais à dessiner dans le noir. Je ne me souciais pas de ce genre de choses. Il a regardé mon dessin. J’étais fière d’une petite fille que je venais de finir. Son visage était réussi, les yeux symétriques, l’expression perspicace et brave, elle souriait, d’un petit sourire en coin qui nous indiquait qu’elle était plus perspicace que mignonne. Elle portait des jeans, un t-shirt, elle avait une main dans le dos et une main pas finie. Je la lui ai montrée, je voulais qu’il me félicite, mais il mordait très rarement quand j’allais à la pêche aux compliments. Je ne suis même pas sûre qu’il ait reconnu que le dessin était bon. Il m’a dit qu’une paire de pantalons, ce n’est pas deux rectangles parallèles. Premièrement, on a des genoux et un bassin, et le tissu s’accumule, se fronce à ces endroits-là, où ça plie, le tissu se plie en accordéon. Il a pris un crayon, il a tracé quel ques lignes figurant une jambe fléchie à quarante-cinq degrés, et il a ajouté dans le coin intérieur quel ques traits en forme de rayons de soleil. Il m’a montré sa chemise à carreaux. Regarde, a-t-il dit, regarde les lignes sur mon bras, elles ne sont pas droites non plus, elles suivent la forme de mon bras. Quand la chemise est sur le cintre, les lignes sont droites, mais quand je l’ai sur le dos, quand je bouge avec, les lignes deviennent courbes. J’ai compris ce qu’il voulait dire. Au niveau de son coude, les lignes convergeaient, elles tombaient dans le creux, dans l’ombre. Je n’avais pas besoin de savoir exactement dans quel angle se déforment des lignes droites tracées sur un plan chiffonné. Je ne suis pas un ordinateur. J’étais capable intuitivement d’évoquer le phénomène.

Mon père est sorti de ma chambre. Je venais de franchir au moins deux niveaux dans le jeu vidéo des arts plastiques. J’étais maintenant capable d’ajouter plein de mouvement à mes dessins, je pouvais en quel ques traits représenter une chemise qui ressemblait dix fois plus à une vraie chemise que celles que je dessinais avant. C’était important. Dessiner un personnage, dessiner une maison, dessiner une rivière, ce n’est pas reproduire exactement chaque cheveu du bonhomme, chaque caillou au fond de la rivière, chaque brique de la maison. C’est placer sur une feuille, avec la main assurée de celle qui sait comment les choses sont faites, assez d’indices pour que celui qui regarde reconnaisse ce qu’il connaît.

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Mais quand ça ne me rentre pas dans la tête, ça ne rentre pas. Quand ça ne veut pas ressortir, inutile de s’acharner. J’ignore pourquoi je n’arrive pas toujours à exécuter ce que je sais. À prouver aux autres que je sais ce que je sais. Ça me rend folle. Quand je suis arrivée au secondaire et que j’ai tenté d’apprendre l’algèbre, quel fiasco ça a été. Comme j’aimais pourtant écouter les explications de mes enseignants, l’idée qu’en dessous du monde visible s’observaient des mécanismes infimes, constants, qui maintenaient chaque chose en équilibre, toutes forces en tension! Quand on s’adressait à moi dans cette langue, je comprenais, et les questions me venaient alors en trop grand nombre et j’épuisais les profs les moins patients, qui me demandaient de m’en tenir au programme. En algèbre, si je parvenais à réduire une équation correctement, c’était par hasard. Je me serais sans aucun doute plantée à essayer de résoudre le même problème cinq minutes plus tard.

 

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Quand on essaie de m’aider, je m’énerve. Quand on déplore que mes performances ne correspondent pas à mon potentiel, je me fâche. Je le sais. Je déteste qu’on me répète des choses que je sais. Je me mets en colère avant même d’avoir entendu et tant pis si je me prive de connaissances réellement nouvelles. J’ai trop honte, je me sens trop stupide, je me sens démasquée, et tout de suite je me convaincs qu’il faut me défendre.

 

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J’ai refusé de m’avouer vaincue par Magic Eye. On me disait de laisser faire, de lâcher le livre si ça me frustrait autant. C’était censé être amusant. J’ai passé une heure le nez dans le livre, à le rapprocher, à l’éloigner de mon visage, je l’ai fixé de loin, pendant de longues minutes, puis de près, et j’ai observé ses motifs sur des zones d’un pouce carré dans l’espoir d’y déceler la silhouette d’une créature plus vaste. La nausée m’a prise. Une longue, pulsante douleur traversait mes globes oculaires et mon crâne. Mon père, mes oncles, mon frère ont critiqué ma technique.

— Ça marche pas! ai-je répliqué. Y a rien!

Sans y croire, je les ai accusés de l’avoir inventée, la maudite pyramide égyptienne, et on me répondait, on argumentait comme s’il existait une réponse pour me satisfaire, jusqu’à ce que ma mère m’ordonne d’arrêter ça, en ajoutant sûrement que je rendais le moment pénible pour tout le monde.

C’était le dessert, et ma grand-mère a servi de la tarte au citron et de la tarte au sucre, elle a réchauffé des beignes et posé une boîte de chocolats After Eight et un bol de bonbons sur la table. J’ai eu du lait froid dans une tasse à café. J’ai mangé peu et beaucoup réfléchi. Ma grand-mère passait les commandes de thé et de café, de sucre et de crème, et moi j’ai requis l’attention de mes parents. Je me sentais apaisée, mais je les poussais peut-être dans leurs derniers retranchements, j’épuisais leur patience, à peine cinq minutes après avoir monopolisé l’attention de toute la famille en rendant déplaisant et lourd un moment qu’on voulait ludique et bref. Je leur ai demandé si, selon eux, c’était possible que ce soit la faute de mes yeux, et non la mienne, s’il était possible que mes yeux soient physiquement incapables de voir les images en trois dimensions, de se contracter, de se décontracter au bon moment, de se synchroniser pour percevoir sur la page ce que leurs yeux parvenaient à déceler en un instant. Ils n’en avaient aucune idée.

 

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Chez l’ophtalmologue, parmi les nombreux tests auxquels on m’a soumise à répétition, il y avait le test de Wirt, aussi appelé le test de la mouche. Il revenait à la fin de chaque examen annuel, quand on avait fini d’évaluer ma vision de proche et de loin, mon astigmatisme et le reste. J’étais sur la chaise de la technicienne et je portais des lunettes rouge-vert. Avant le test de la mouche, la technicienne m’en faisait passer un autre dont j’ai oublié le nom. Elle promenait une sorte de cuillère blanche devant mes yeux, que je devais suivre du regard à travers les lunettes rouge-vert. Elle me demandait parfois de quelle couleur je voyais la cuillère, ce qui me semblait étrange parce que je la voyais de la couleur de la lentille à travers laquelle je décidais de regarder. Ça ne contentait pas la technicienne, une Française à la voix un peu cassante. C’était toujours la même. Comme mon ophtalmologiste, elle m’a vue grandir mais, contrairement à lui, elle n’aimait pas beaucoup mon attitude. J’avais un peu peur d’elle, je m’imaginais qu’elle était toujours fâchée contre moi. Je n’avais jamais entendu quel qu’un qui parle comme elle, un accent comme le sien. Elle continuait de balayer mon champ de vision avec sa cuillère, répétant sa question comme si elle tenait elle aussi à ce que je réussisse son examen, comme si j’aurais pu le réussir en me forçant un peu plus. De fatigue, je cédais et j’arrêtais de penser, je répondais un peu au hasard, comme un robot, je nommais la couleur que je voyais à cette seconde précise, entre deux clignements d’yeux, et en songeant que cela n’avait aucun sens.

Enfin elle sortait le cahier de la mouche. Je conservais mes lunettes rouge-vert, identiques à celles qu’on nous fait porter aujourd’hui au cinéma 3D – quelle horreur. Elle ouvrait le cahier, qui n’en était pas vraiment un, une lourde reliure en similicuir à deux volets. À droite, en pleine page, l’illustration d’une mouche très détaillée. À gauche, des rangées de symboles et d’animaux superposées. Des lapins, des chats, des singes, des coqs, chacun dans une vignette carrée. Et dessous, une mosaïque de cercles disposés dans des losanges aux coins arrondis. J’aurais aimé qu’on me laisse plus de temps pour manipuler l’objet et observer la mouche, le dessin de ses yeux prismatiques, de ses ailes au motif délicat, mais on n’avait pas que ça à faire. La technicienne disait que ce livre bizarre servait à évaluer ma vision en trois dimensions. À travers mes lunettes rouge-vert, j’aurais dû voir la mouche se détacher de la page, comme posée sur la page. J’avais l’impression de voir plusieurs fois le même dessin de mouche, imprimé sur des feuilles de mica ou de papier calque superposées, ou peut-être une seule fois le même dessin, à travers un verre trouble comme celui d’une vieille bouteille ramassée en forêt.

Il me fallait encore fixer les rangées de petits animaux, bien moins intéressants que la mouche, et essayer de deviner lequel était le plus « en avant ». Le coq n’était qu’une silhouette noire vue de profil, comme un pion de Monopoly. Les autres animaux ressemblaient à des imitations de personnages de Disney. Certains m’apparaissaient plus flous que d’autres, mais aucun ne me semblait prêt à sortir de la page. Je tentais d’expliquer ça à la technicienne, que les animaux ne sortaient pas vraiment de son livre, son livre lisse et plat, ils n’avançaient pas vraiment, et je n’arrivais pas à les fixer, à me concentrer sur leurs lignes tremblantes. Ça clignotait. Ce que je voyais la seconde d’avant, je ne le voyais plus maintenant. Dis-moi seulement ce que tu penses, demandait la technicienne, mais moi, je ne pouvais être sûre de rien. Je me doutais que mes réponses ne lui convenaient pas, et j’aurais bien aimé lui donner satisfaction, j’aurais aimé la voir contente de moi. Je ne comprenais pas non plus pourquoi je devais repasser son test année après année, puisque qu’il semblait bien établi que je n’y arriverais jamais. À quoi bon réessayer si les résultats ne seraient jamais différents?

 

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J’observe les souvenirs préservés dans mon esprit, j’essaie de les reconstituer, je les fixe pour que se dessine au-dessus du brouillard la superforme. J’erre ainsi dans la cour d’école, j’observe les autres, je les écoute dans l’espoir d’en inférer les règles de leur monde sans y parvenir. Quand je tente de singer les règles que je ne comprends pas, ils le sentent et ils fuient. Si j’invente autre chose, ils détectent l’anomalie – immédiatement, je ne les intéresse plus.

Ils partagent un savoir qui m’exclut par nature. Les adultes sont des adultes, les enfants sont des enfants. Je reste sur les lignes de côté, j’attends d’avoir parfaitement bien compris avant de me lancer. L’expérience me l’a enseigné très souvent : si je me lance impulsivement, je le regretterai. Je serai humiliée tout de suite, ou punie plus tard, j’ignore simplement encore de quelle façon.

 

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Je lisais dans le salon, vautrée dans le lazy-boy ouvert, la tête posée sur l’un des accoudoirs, les genoux sur l’autre, les pieds dans le vide. Ma mère lisait dans sa berceuse, à côté de la bay-window.

— Tiens, dit-elle soudain, je pense que c’est Fannie.

J’ai senti me traverser un chaud et long frisson. Je n’ai pas bougé tout de suite. J’ai fait semblant de rester très calme. Faire semblant de rester calme revient à rester calme. Je contrôle mon corps alors que mes pensées s’agitent, je le contrôle jusqu’à ce que mes pensées se calment, quitte à ne jamais agir.

— Ah oui? ai-je dit tout en m’efforçant de rester très calme et de tuer la pointe d’espoir qui venait de naître idiotement dans ma poitrine.

Pourquoi n’était-elle pas venue sonner?

— Elle est en train de remonter en arrière, a dit maman. Avec Vanessa, je pense.

Alors ma terreur s’est muée en rage. Fannie était donc venue ici pour faire visiter mon territoire à cette fille qui exigeait de ne pas me voir par sa fenêtre, sur la rue, qui ne tolérait pas que je rentre chez moi par le chemin le plus court parce que ça l’incommodait que j’existe. Fannie l’emmenait visiter mes sentiers, celui qui donnait sur le cimetière, celui qui menait à l’usine d’épuration, celui qui montait jusqu’à la grande tour radio. Elle l’emmènerait peut-être même visiter mon campe sous l’épinette, dont le sol couvert d’aiguilles ne se mouillait jamais et où je laissais caché un journal intime dans un sac Ziploc.

Mon champ, mes arbres à grimper, mon ruisseau et ses roches à bondir et sa cascade claire et joyeuse.

Tout ça pour se faire valoir auprès d’une petite conne, de sa conne d’amie que j’haïssais tellement.

— Pourquoi tu ne vas pas les rejoindre? a dit ma mère.

Il y avait de l’hésitation dans sa voix, elle savait que je l’haïssais. Peut-être qu’elle ne savait pas à quel point. Elle se disait peut-être qu’une réconciliation était possible, que je n’avais qu’à aller les rejoindre et à être gentille. Peut-être qu’elle avait oublié les profondeurs de haine où peuvent se perdre les enfants, ou peut-être qu’elle-même ne contenait pas cet abysse affreux, je n’en savais rien. Je ne pouvais pas concevoir que ma mère, si fine et si bonne, ait en elle la même chose que moi. Aller les rejoindre avec des biscuits, ou une balle de baseball et des mites, ou je ne sais pas quoi, alors que cette maudite salope était venue ici pour tout me voler, ma meilleure amie, mon territoire, les cachettes que j’avais montrées à Fannie, comme l’innocente finie que j’étais. Tout ce que je possédais de beau, de précieux, d’unique et de secret, dont le secret constituait la beauté, les grands yeux de vache de Vanessa se poseraient dessus, sur mon bois, l’eau de mon ruisseau; elle les salirait, avec ses grands yeux de vache. Ça me plongeait dans une rage glaciale, que ma mère n’a pas tout à fait saisie. Elle a perçu ma rage, c’était impossible de ne pas la voir, mais elle a surestimé de beaucoup ma capacité à me contrôler.

— Tu devrais aller t’expliquer, a dit maman.

Elle a dit que le champ était à tout le monde, et je l’ai admis, sans me défâcher. Le champ était à tout monde, sauf qu’il était à moi plus. Dans les circonstances, le champ était à moi plus. J’ai mis mon coupe-vent et mes bottes, je suis sortie et j’ai marché vers elles. Elles se sont arrêtées, au milieu du chemin qui montait vers la forêt et les pistes de quatre-roues, au centre de mon champ, juste à côté de mon bosquet préféré. Bosquet était un mot que Vanessa ignorait sans aucun doute, et que Fannie connaissait grâce à moi. Des arbres serrés qui poussaient sur un lit de rocs, une saillie abrupte et soudaine de roc, elle avait surgi au milieu de mon champ des milliers d’années auparavant, une falaise entourée de pierres énormes où poussaient des arbres crochus dont les racines couraient sur les pierres comme un peuple de reptiles. Fannie l’avait appelée l’île Bizarre. Une île magique de végétation teigneuse, impossible à défricher, où ne pousserait aucun fourrage, où ne passerait aucune moissonneuse, laissée intacte au milieu de mon champ, avec ses fourmilières, ses mésanges, où je me tapissais pour observer les chevreuils, si longtemps que les mésanges revenaient se poser sur les branches autour de moi, où j’avais même rencontré une belette en tardive livrée d’hiver, encore blanche contre les herbes jaunes printanières. C’était à moi, ce lieu, ses habitants, ses plantes, son ruisseau, son ciel m’appartenaient, je les avais inventés, je les avais parcourus et cartographiés et nommés – sauf l’île Bizarre –, et elle, Fannie, elle savait tout ça et elle aurait dû savoir qu’on n’y emmenait pas en promenade ma pire ennemie juste pour se penser bonne. La seule raison imaginable de faire une chose pareille, c’était de me provoquer, pour que je sorte de chez moi et fasse une folle de moi. Elle voulait une confrontation. Parfois on agit ainsi. On traduit en actes des idées vraiment bêtes ou mauvaises en réprimant la partie de soi qui en a conscience. Parce qu’on est curieuse. C’est la même pulsion que celle qui donne envie de plonger un doigt dans la casserole de pâtes bouillante, de s’arracher une gale, la pulsion qui fait s’imaginer devant un film la vraie sensation d’une lame traversant l’épiderme, ou envoyer chier sa mère pour la première fois, à sept ans.

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J’ai oublié ce que j’ai dit quand je les ai rejointes. Je me souviens cependant à quel point les enfants peuvent être limités ou maladroits en dialogues. C’est encore pire lorsqu’ils paradent, qu’ils cherchent à s’intimider. Je leur ai demandé ce qu’elles faisaient là, et elles m’ont dit qu’elles se promenaient.

— Le champ est à tout le monde, a dit Vanessa. On a le droit. Rentre chez vous, on veut pas te voir, laisse-nous tranquilles.

Fannie est à tout le monde, elle est pas juste à toi, elle est à tout le monde et elle est mieux sans toi.

Puis elle s’est approchée de moi avec l’imprudence des filles à qui on n’a jamais fait de mal. Pendant tout ce temps, Fannie restait derrière, sans rien dire. La grimace de celle qui a honte de sa petite sœur déformait ses traits. Vanessa s’est approchée de moi, et je l’ai frappée de toutes mes forces au visage, avec mon poing fermé, le seul coup de poing que j’ai donné de ma vie en dehors d’un cours de karaté. Je suis restée là quel ques secondes devant elles, à fixer Vanessa qui saignait du nez, Fannie qui disait qu’elle ne voulait plus jamais me voir, puis j’ai tourné les talons et marché jusque chez nous, les jambes trop molles pour courir. J’ai tremblé deux jours durant. Je me suis repassé, incrédule, ce film de moi frappant une autre fille. J’ai regretté que ce soit sans doute fini pour de bon avec Fannie, mais à aucun moment je n’ai regretté mon coup de poing.

 

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Le jeu était de parler de la mort et de la souffrance. Le jeu était d’inventer un long voyage. Il n’existait pas de prodige, de fantaisie dans le jeu. Le voyage était un voyage dans la frayeur. Le jeu du voyage dans la mort et dans la fuite ne nous faisait pas peur. Nous étions petites. Nous y étions bien, au plus profond du jeu. Aujourd’hui, je comprends pourquoi elle en avait besoin, Fannie. J’en avais aussi besoin. Est-ce que c’est cela, être un enfant? Étions-nous spéciales? Est-ce que c’est cela, être une enfant malade? Est-ce que c’est cela, être un duo constitué d’une enfant malade et d’une enfant bizarre, non belle, inapte à vivre avec les autres?

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J’aimerais tant me souvenir mieux, mais j’ai le sentiment de tourner en rond. Je désespère de peindre une image vraie. Un portrait juste. Je ne sais pas. L’image de Fannie est indissociable d’une souffrance qui s’est étendue sur dix ans. Dont je suis gênée qu’elle soit la mienne. La souffrance stupide de celle qui n’agissait jamais. De celle qui n’a jamais que pensé, qui a regardé toute son enfance se dérouler à l’extérieur d’elle, sans qu’elle y agisse. Je regrette. Je nourris ce regret cuisant et lointain et ancien et toujours neuf, au centre duquel se trouve sa figure, qui me fait peur, qui est morte.

 

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Un jour, nous marchions vers l’école sans parler. Nous étions en quatrième année et venions de découvrir Les Colocs. Nous avions appris par cœur les paroles de plusieurs chansons de leur premier album et nous les chantions sur le chemin de l’école. Mais pas ce matin-là, ce matin-là nous marchions tranquillement. Fannie paraissait en colère. Je n’excluais pas qu’elle soit en colère contre moi. Je n’osais pas demander, je n’avais pas le droit; elle était peut-être en colère pour une raison qui n’avait rien à voir avec moi ou quel‐ que chose que j’aurais dit ou fait, mais il lui importait de m’impliquer dans sa colère et son inquiétude. Il lui importait de ne pas me soulager, de ne me fournir aucune explication, de me maintenir à la bonne distance, disponible, désirante, prête à acquiescer à toute demande. Nous avions chanté tous les matins de la semaine. Aujourd’hui elle avait à peine dit Salut. Je n’avais pas envie de chanter, mais je pensais aux chansons. Je fredonnais involontairement en respirant, je produisais ce semblant de chant réflexe, je le croyais imperceptible, inspire, expire, trois ou quatre notes solitaires, mais elle l’a entendu. J’étais une enfant. Je m’entendais, j’aurais voulu cesser, je savais que c’était étrange, je savais que ce n’était pas normal, mais je comptais sur l’univers pour m’éviter l’embarras. J’étais incapable de me retenir, de toute façon. Peut-être que j’avais envie de chanter. Peut-être que ce matin-là je n’avais pas envie de silence, et que j’avais trouvé la façon la plus minime d’attirer son attention, de briser le silence, de susciter une réponse, n’importe laquelle. Je n’avais pas le droit de parler, n’importe quel début de phrase aurait déclenché une crise. Je le savais, alors j’ai trouvé la façon la plus discrète de déclencher la crise, si discrète que je pourrais tout nier par la suite, oublier moi-même que c’est ce que j’avais voulu.

Peut-être que j’aimais entendre cette musique fluette sortir de moi sans y penser, et sans la taire. Fannie m’entendait, et elle a demandé, elle a demandé si j’étais en train de chanter, pour que j’avoue mon crime. J’ai dit que je ne chantais pas. J’étais gênée, j’étais nerveuse, mais je n’ai pas pu résister. J’ai continué exactement comme si elle n’avait rien dit. Elle a explosé. Elle a crié que je l’énervais, que je devais arrêter, arrêter de chanter en respirant, arrêter de chanter, arrêter de respirer, que ce n’était pas normal. J’ai inspiré profondément, je lui ai dit de s’étouffer. Elle n’allait pas se mettre à contrôler ma manière de respirer. Je parvenais si rarement à me fâcher. Étouffe-toi, avec tes petits ordres. Plus tard, quand on se réconcilierait, elle insisterait sur la terrible méchanceté de l’expression. Elle m’expliquerait que je n’avais pas le droit d’utiliser ces mots-là avec elle, ces mots qui lui rappelaient la maladie et la mort. Ça s’est passé juste avant qu’elle parte pour Sainte-Justine, pour l’implantation de son pacemaker, on s’est réconciliées juste à temps pour que je puisse la reconduire chez elle après l’école, la veille de son départ. Je ne la verrais pas pendant plus d’un mois, pendant toute son interminable convalescence. Je m’excuserais, et je me sentirais coupable et monstrueuse. Mais aussi, je me sentirais manipulée. D’accord, c’était débile, ce petit fredonnement sur la rue. Ce n’était pas une raison pour essayer de me dicter mes moindres faits et gestes.

J’ai marché jusqu’à l’école, le plus vite possible. Je savais que c’était me condamner, pour un temps sur lequel je n’aurais pas de contrôle, à la solitude totale. Ça ne me dérangeait pas. Elle m’abandonnait toujours la première. J’avais si rarement l’occasion de retourner contre elle la peine qu’elle me causait, que j’endurais avec dévouement, parce que je savais qu’elle était spéciale, elle était unique, elle était précieuse, parce que ses désirs étaient plus importants que les miens. J’avais bien le droit de répliquer de temps en temps. J’avais bien le droit de la blesser, moi aussi.

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Fannie ne m’a plus jamais parlé qu’en cachette, à l’abri du regard des autres, après le coup de poing à Vanessa. Elle n’a plus marché avec moi pour aller à l’école. Elle ne m’a plus téléphoné le soir ou invitée à jouer avec elle le samedi. Ça ne suffisait plus de m’éviter dans la cour d’école, elle a coupé tous les ponts. En cachette ou dans des occasions rigoureusement codées qui ne me permettaient pas de m’imaginer que nous étions redevenues amies.

Un peu plus d’un an après cet après-midi-là, qui passerait comme un seul instant, nous entrerions au secondaire, elle au privé à Sherbrooke, au Mont Notre-Dame, et moi à la polyvalente. Ma sixième année au complet, je l’ai passée à peu près toute seule, à me méfier de chacun. Dépourvue du liant de l’amitié et de la conversation, cette année est encore plus floue que les autres dans ma tête. Elle ressemble à une maison effondrée. À un drap en boule au bout du lit, avec son motif chiffonné, ses plis par centaines, ses crevasses obscures. Il y a des images, des scènes sans date. D’innombrables journées désertes, sans relief humain, sans joie. Et, vers la fin, je retrouve cet après-midi où elle a appelé, pour une raison bidon que j’ai oubliée, un prétexte tellement futile que cela ne sert à rien d’en inventer un, peut-être pour que je l’aide avec un devoir. Les examens de fin d’année s’en venaient. On était en juin. Elle m’a appelée parce qu’elle avait envie de parler, au fond.

 

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Elle avait peut-être une question sur la pratique de softball. Elle avait peut-être besoin d’un lift pour une partie à Magog ou à Fleurimont. Même si Fannie n’était plus mon amie, je m’étais réinscrite dans l’équipe, même si Fannie disait à tout le monde qu’elle m’haïssait.

 

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Une semaine ou deux avant qu’elle ne me téléphone, pendant une pratique, j’ai senti que quel que chose n’allait pas. Toutes les filles me regardaient étrangement, mais aucune ne m’a expliqué ce qui se passait. Je portais mes chaussures à crampons, mes bas blancs, mon pantalon de balle noir et un t-shirt blanc. Nous étions alignées à la limite du champ, le talon sur le gazon et les orteils sur le sable, en demi-cercle, et nous attendions les balles que le coach frappait vers nous. Il les lançait dans les airs, les cognait avec précision et elles tombaient quel ques mètres devant ou derrière nous. Je détestais l’exercice, mais il m’arrivait de réussir à en attraper une, parce que le coach nous les envoyait si calmement. Ce jour-là, même si les filles se trouvaient toutes à plusieurs mètres de distance, je sentais une tension, je sentais que quel que chose se préparait, qu’un coup s’en venait. Je n’avais pas de raison particulière de le penser, j’étais simplement habitée en permanence par ce sentiment. Sauf que ce jour-là, je le ressentais puissamment. J’en avais mal à la tête. J’avais envie de m’enfuir. J’avais envie de quitter l’équipe, de lâcher le softball, de ne plus tolérer ce sentiment oppressant une seconde de plus.

Puis le coach nous a appelées au banc pour nous donner des instructions en vue de l’exercice suivant. Les filles chuchotaient en me regardant pendant qu’il parlait. Il nous a renvoyées sur le terrain. C’est alors que Fannie a marché vers moi et m’a lancé, fort :

— Il faut que tu t’achètes une brassière, on voit tes mamelons à travers ton chandail!

Elle avait parlé d’une voix assez brusque, ça la gênait visiblement. J’ai tout de suite deviné que les autres l’envoyaient, elles avaient décidé que ce serait à Fannie de me le dire, elle qui avait déjà été mon amie. C’était un travail un peu sale, quel qu’un devait quand même s’y abaisser. Personne n’a ri de moi. J’ai rougi jusqu’aux cheveux et mes yeux se sont remplis de larmes. Je n’ai pas pu empêcher les premières de rouler sur mes joues, j’ai retiré ma mite pour les essuyer. Le visage de Fannie s’est radouci, elle se tenait à moins d’un mètre de moi, elle a parlé encore, juste assez fort pour que je l’entende :

— C’est pas grave, c’est normal. Dis-le à ta mère, elle va t’emmener chez Sears t’en acheter une.

Elle a écarté le col de son t-shirt, elle m’a montré un bout de bretelle, un bout de bonnet blanc triangulaire décoré de dentelle rose. Elle s’est sauvée en courant.

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Je me présentais aux pratiques, je m’assoyais sur le gazon, ni trop près ni trop loin des autres filles. J’attendais que ça commence et je tournais dans ma tête les quel ques mots à employer si l’une d’elles m’adressait la parole. J’écoutais les instructions du coach, j’attendais passivement que quel qu’un accepte de se jumeler à moi pour les exercices de lancer. J’étais bonne frappeuse, bonne voleuse de buts parce que j’étais téméraire sur le terrain.

Pour qui vit dans un état de peur perpétuelle, en a l’habitude, ça peut devenir facile de faire croire aux autres qu’on n’a peur de rien. Voler un but, ce n’est pas la fin du monde quand on passe sa vie convaincue qu’en permanence quel qu’un nous attend au détour pour nous attaquer. Je m’animais un peu quand je permettais à l’équipe de marquer, quand je frappais un double ou un triple, pendant un court instant j’avais l’impression de mériter ma place dans l’équipe, et le son de ma voix, mes cris d’encouragement, mon rire ne me dégoûtaient pas, je craignais moins de dire quel que chose de déplacé.

 

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Sans grande subtilité, Fannie a évacué son prétexte dans la première minute. Elle a demandé ce que je faisais de bon. Je ne faisais pas grand-chose. J’étais allée à quel ques soirées dansantes à l’école primaire de Saint-François, où personne ne me connaissait. Je m’y étais d’abord rendue avec une autre fille sans gang qui m’avait invitée. Elle s’appelait Tania et elle était venue me rejoindre devant le babillard de l’école, devant l’affiche, un carton orange où on lisait en lettres tracées au pochoir les mots DANSE et PARTY 10 À 12 ANS. Tania m’avait demandé si je voulais qu’on y aille ensemble. Ma mère était venue nous reconduire à dix-huit heures et nous chercher à vingt-deux heures. Nous avions passé une première heure à jaser timidement, debout devant une rangée de casiers dans un gymnase d’école primaire décoré de banderoles et de ballons. Deux garçons jouaient les DJ. Nous n’avions pas de passé, ici; nous avions douze ans et nous nous réjouissions de n’avoir pas de passé. Nous avions rencontré une bande de garçons et de filles qui portaient les cheveux longs et des t-shirts de groupes de rock. Vers le milieu de la soirée, on avait fait jouer du Metallica et du Nirvana, et j’ai regretté d’avoir mis mon polo à rayures beiges et noires plutôt que mon t-shirt de Kurt, recroquevillé sur sa guitare, au milieu des fleurs à New York. Nous avons reproduit du mieux que nous pouvions les mosh-pits que nous avions vus à MusiquePlus. Une demi-heure avant que ça finisse, j’avais dansé des slows avec trois garçons différents et j’en avais embrassé un sur la bouche deux fois – sans la langue. À la fin de la soirée, je suis montée dans la voiture de ma mère avec Tania et je lui ai annoncé que j’avais un chum. On s’est parlé au téléphone quatre fois par semaine pendant un mois et demi, sans jamais réussir à organiser une visite chez l’autre, sauf la fois où je suis retournée à une de leurs danses, brûlante de timidité et d’exaltation. Je ne l’ai pas embrassé avec la langue ce soir-là non plus et, le mardi d’après, juste avant ma pratique de balle, il m’a appelée pour me dire que c’était fini, qu’il en avait assez de l’amour à distance. Ça m’avait rendue très heureuse, pendant six semaines. Jamais je ne m’étais sentie plus normale, même quand les filles de l’équipe m’ont accusée d’avoir inventé mon chum pour me rendre intéressante. C’était un petit bollé comme moi, et il était rock. Fannie m’a écoutée, elle a exprimé une joie sincère, même si c’était fini, parce qu’elle comprenait bien quelle importance avaient eue pour moi ces quel ques semaines. Avec les garçons comme en tout, elle était plus rapide, et elle m’a raconté à son tour comment elle s’était retrouvée dans une relation secrète avec un garçon plus vieux qu’elle, qui avait doublé une année, un garçon de sixième vraiment grand, au sourire un peu croche, au visage maigre qu’avait déjà reconfiguré une première poussée de testostérone. Il fumait la cigarette, et donc elle avait fumé des cigarettes avec lui. Ils s’étaient embrassés avec la langue plus de fois qu’elle pouvait compter, mais elle m’en avait raconté trois en détail, toutes les minutes qui l’avaient menée dans sa chambre avec lui, collée dessus. Elle était heureuse et excitée que ça lui arrive et cet après-midi-là elle était contente de me le raconter. On a parlé au moins une heure. Juste avant de raccrocher, on s’est souhaité bonne chance à l’école secondaire. On avait passé un bon moment à se parler et on se l’est dit. Puis on a raccroché, en paix. Je savais que c’était la dernière fois qu’on se parlait, mais je ne ressentais pas de tristesse.

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