Panthéon égyptien
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Sur les édifices de Thèbes, la plupart des légendes royales des princes de cette dynastie, sous laquelle l’Égypte atteignit à son plus haut de sa période de civilisation, de puissance et de gloire, sont placées sous la protection de Saté, ou environnées de ses emblèmes. Ainsi, dans les bas-reliefs peints de la catacombe royale découverte par Belzoni, les cartouches contenant le prénom et le nom du Pharaon Ousirei, flanquent une belle image de la Junon égyptienne étendant ses ailes immenses, et accompagnée de l’inscription hiéroglyphique, Saté déesse vivante, fille du soleil, dame du ciel et du monde, rectrice de la région inférieure, protectrice de son fils le seigneur du monde, le roi, etc., enfant du soleil PHTAH-MEN-OUSIREI[123]. La déesse couvre aussi de ses ailes la légende du même prince[124], recevant le titre de son fils chéri dans les inscriptions qui accompagnent ailleurs la déesse Saté, décorée elle-même des qualifications: vivante, stabilitrice, bienfaitrice de la région inférieure, et dominatrice, comme le soleil, pour toujours[125]. Il s’agit de savoir ce qu’il faut entendre par cette région inférieure.
Horapollon affirme que la Junon égyptienne occupait l’hémisphère inférieur du ciel τὸ κάτω (τοῦ οὐρανοῦ) ἡμισφαίριον[126]. Mais le caractère qui, sur le bas-relief précité, exprime l’idée région inférieure, caractère identique, quoique d’une forme plus simple, avec celui qui occupe la partie inférieure de notre planche 7.2, ne me paraît point désigner d’une manière spéciale l’hémisphère inférieur du ciel: j’ai acquis la certitude que c’est là le véritable signe symbolique de la partie inférieure de la terre d’Égypte, la région que nous connaissons sous le nom de Basse-Égypte, et qui, dans les livres coptes, est appelée, tantôt Sampésèt-an-Kèmé, c’est-à-dire la partie inférieure de Kèmé, tantôt Tsahèt ou la partie septentrionale. J’ai été conduit à reconnaître la valeur de ce caractère, qui a passé des anaglyphes, ou bas-reliefs allégoriques, dans l’écriture hiéroglyphique, en analysant le texte en hiéroglyphes de l’inscription de Rosette, dans lequel les mots du grec τοῖς ἱερεῦσι τῶν κατὰ τὴν χώραν ἱερῶν πάντων[127], aux prêtres de tous les temples du pays, sont rendus par neuf caractères signifiant à la lettre, aux prêtres appartenant aux régions supérieures (les nomes de la Haute-Égypte) et aux régions inférieures (les nomes de la Basse-Égypte)[128]. Les régions inférieures se trouvent exprimées par le redoublement de ce bouquet de tiges plus ou moins nombreuses de lotus, mais dont deux, les deux extrêmes, sont constamment brisées.
Ainsi, la planche 7.2. de notre panthéon, qui reproduit fidèlement la plus grande partie de l’un des bas-reliefs peints dont est décorée l’entrée du tombeau destiné à recevoir le corps du Pharaon Méiamoun-Ramsès, dans la vallée de Biban-Elmolouk à Thèbes[129], nous offre la déesse Saté tenant le signe de la vie divine, étendant ses ailes comme pour protéger la légende du roi[130], et assise, à la manière égyptienne, sur le signe symbolique de la domination surmontant le symbole de la région inférieure: ce bas-relief, comme un très-grand nombre de ceux qui décorent les édifices de l’Égypte, est susceptible d’une véritable lecture, et il signifie Saté, déesse vivante, dame de la région inférieure.
[123] Voyages, Recherches et Découvertes de BELZONI en Egypte et en Nubie, atlas, pl. 3.
[124] Idem, même planche.
[125] Idem, planche 17.
[126] HORAPOLLON, Hiéroglyph., lib. I, § II, page 22.
[127] Texte grec, ligne 36.
[128] Texte hiéroglyphique, ligne 5, à la fin.
[129] Ce bas-relief est gravé en entier dans la Description de l’Égypte, A, tome II.
[130] Supprimée dans notre planche.
[Illustration: 7.2.]
L’URAEUS,
EMBLÊME DU SATÉ.
LES Égyptiens, en créant leur système cosmogonique et religieux, semblent avoir cherché à établir une concordance très-suivie entre le monde intellectuel ou le ciel, et le monde physique ou la terre. Ils ont dit que le premier instituteur de leur civilisation organisa la société humaine sur le modèle des formes qui régissent les êtres célestes; de la même manière qu’en ordonnant le monde terrestre, l’agent du Démiurge avait imité le monde supérieur, autant du moins que la matière pouvait se prêter à une semblable reproduction. Il résulte de cette intention, qui se manifeste dans une foule de circonstances, que des emblèmes de certaines choses célestes s’appliquent également aux choses correspondantes dans le monde matériel, et réciproquement. De là vient aussi que les divinités dominatrices de certaines portions du monde intellectuel, gouvernent également les parties correspondantes du monde physique. Ainsi Saté, ou la Junon égyptienne, régissait à la fois l’hémisphère inférieur du ciel et la région inférieure de l’Égypte. Le nom symbolique de cette contrée terrestre, décrit dans l’explication de la planche précédente, n’a aucun rapport avec le groupe, signe spécial de la partie inférieure du ciel, gravé sur notre planche 29.3, Nº 2 et 3. On remarquera seulement que c’est, sans aucun doute, parce que la plume est le premier caractère de ce dernier groupe, que ce même objet se trouve figuré, comme insigne distinctif, sur la tête de toutes les images de la déesse Saté. Nous aurons l’occasion de montrer qu’un très-grand nombre de divinités ne sont reconnaissables sur les monuments égyptiens, qu’au seul caractère initial de leurs noms propres ou de leurs titres spéciaux, placé sur leur tête ou dominant les divers ornements de leur coiffure. Les représentations de Saté, reproduites dans ce recueil, offrent un exemple de cette singulière façon de caractériser les différentes divinités.
La planche 7.3 contient un des symboles de Saté, considérée soit comme dominatrice de l’hémisphère inférieur du ciel, soit comme régente et protectrice de la région inférieure terrestre. La déesse est ici figurée sous la forme d’un Uræus: ce serpent, nommé aspic ou basilic par les Grecs, fut en Égypte l’emblème spécial de la souveraineté ou de la puissance royale: la coiffure qui couvre sa tête est la partie inférieure de la couronne Pschent, symbole de la domination sur la région inférieure, soit du ciel, soit de la terre. On trouvera dans l’explication de la planche 11 les preuves et le développement du sens que nous reconnaissons ici à cette fraction du Pschent.
Le serpent sacré est dressé sur la partie postérieure de son corps, formant plusieurs replis et enroulements. Le haut du corps est considérablement dilaté; et cette forme, quelque extraordinaire qu’elle puisse paraître, est motivée sur un fait réel: l’Uræus, nommé aujourd’hui vipère HHayé en Égypte, possède en effet la singulière faculté de s’enfler la portion supérieure du corps, soit lorsqu’il s’irrite, soit lorsqu’il veut se dresser pour atteindre une proie.
L’Uræus, animal sacré de la Junon égyptienne, est figuré avec le sceptre des dieux bienfaisants, et repose, comme la déesse Saté figurée dans la planche précédente, sur le signe symbolique de la domination, placé au-dessus de l’emblème de la région inférieure terrestre. Ce même reptile est toujours accompagné de la légende inscrite à côté de son image (planche 7.3.), tirée des bas-reliefs coloriés du tombeau royal découvert par Belzoni. Les quatre premiers signes de cette légende forment le nom propre de l’animal sacré, nom féminin comme le prouve le dernier signe: le serpent, emblème de la déesse protectrice de l’hémisphère supérieur du ciel et de la partie supérieure de l’Égypte, est également un Uræus femelle. Le reste de la légende liée à l’Uræus de Saté, signifie dame du ciel, rectrice des dieux seigneurs: titres plus spécialement propres à la déesse qu’à l’animal sacré, son image symbolique.
Le bouquet de lotus, formant l’emblème de l’Égypte inférieure, est ici d’une couleur et d’une espèce qui diffèrent assez essentiellement de celui qui exprime la même idée dans la planche précédente; mais cette différence d’espèce et de forme, soit de la plante, soit de la fleur seulement, ne porte aucune espèce de modification dans le sens de ces groupes. J’ai eu une foule d’occasions de me convaincre de leur parfaite identité.
[Illustration: 7.3.]
PHTAH-SOKARI.
(PHTHA ENFANT, HEPHAISTUS, HARPOCRATE.)
HÉRODOTE et plusieurs autres écrivains grecs conviennent qu’une partie de leur religion nationale leur est venue, soit directement, soit indirectement, des Égyptiens; à défaut même de cet aveu positif, il serait impossible, à mesure qu’on acquerra quelque document nouveau sur l’ancien culte de l’Égypte, de ne point reconnaître les nombreux emprunts que les instituteurs du culte des Grecs firent à celui des habitants de Thèbes et de Memphis. Nous avons déja vu que l’Athène Grecque, la Minerve des Romains, était une imitation de la Nèith Égyptienne[131]; des rapports non moins frappants existent entre Phtha, et l’Héphaistus Grec, ou le Vulcain des Romains.
Héphaistus, selon les mythographes Grecs, était fils de Zeus: et Phtha fut une émanation d’Ammon-Cnouphis, le Jupiter Egyptien. Héphaistus naquit tellement difforme que Héra, sa mère, honteuse d’avoir mis au jour un enfant si laid, le repoussa de son sein et le précipita dans la mer, selon le récit d’Homère; dans une autre occasion, Zeus, irrité, lança hors de l’Olympe le jeune dieu, qui roula long-temps dans la vaste étendue des airs, et tomba enfin, en se brisant les jambes, dans l’île de Lemnos. Depuis cette époque, Héphaistus boîta des deux côtés, et ses deux jambes restèrent tremblantes et tortues, selon le même poëte. Le Phtah Égyptien, représenté nu et dépouillé des bandelettes ou de la tunique étroite qui le couvre ordinairement (pl. 9), se montre sous des dehors tout aussi défavorables que l’Hephaistus Grec; et les monuments prouvent que ces fables grecques ne sont que des mythes Égyptiens corrompus.
Une foule de bas-reliefs, de peintures et de statuettes de terre vernissée, nous présentent le Dieu Phtah sous la figure d’un enfant ou, plutôt, sous celle d’un nain difforme, ayant des traits irréguliers, le ventre enflé et les jambes torses (pl. 8, nº 1), quelquefois ce nain est debout sur un crocodile (pl. 8, nº 2), ou porte sur sa tête un scarabée, emblême de la génération (pl. 8, numéros 2 et 3). Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces images, nomment cette singulière divinité, Phtah, ou Phtah-Socari, indifféremment.
Quel que soit le motif qui détermina les Égyptiens à représenter sous une forme aussi repoussante Phtah, l’une de leurs plus grandes divinités, le fait est désormais constaté, et à l’autorité des monuments que je viens de citer, se joint celle de l’un des écrivains les plus graves de l’antiquité: «Cambyse, dit Hérodote, étant entré dans le temple d’Héphaistus (Phtah), à Memphis, se moqua de sa statue, et fit des éclats de rire: elle ressemblait à ces dieux que les Phéniciens appellent Pataïques, et qu’ils peignent sur la proue de leurs vaisseaux; ceux qui n’en ont pas vu, entendront ma comparaison, si je leur dis que ces dieux sont faits comme des Pygmées.»
Les manuscrits et les bas-reliefs des Hypogées qui offrent l’image d’Ammon-Générateur et celle de Nèith-Génératrice (pl. 4, 5 et 6.3), nous montrent aussi le Dieu Phtah, ou Phtah-Socari, générateur, encore sous la forme d’un Pygmée (pl. 8, numéros 4 et 5), et tenant, comme son père Ammon, le fouet divin pour stimuler la Lune, qui envoie dans le monde terrestre les germes de tous les êtres vivants; cette image de l’organisateur du monde a quelquefois deux têtes (pl. 8, nº 6); l’une, humaine, c’est la tête ordinaire de Phtah; et l’autre, celle d’un épervier surmontée de longues plumes, est celle que prend habituellement Phtah, lorsqu’il reçoit le surnom de Socari.
La figure nº 4, extraite de l’un des manuscrits Égyptiens rapportés par M. Belzoni, représente Phtah ayant les pieds contournés comme l’Héphaistos Grec. Nous devons dire ici que cette circonstance prouve de plus, qu’Harpocrate, mot dont les deux dernières syllabes POKRAT, Pokrat, expriment un individu dont les pieds sont délicats, mous ou malades, fut primitivement un des surnoms de Phtah. La description donnée par saint Épiphane, de l’impudique statue d’Harpocrate, Image d’enfant, à tête rase; ignoble et abominable, s’applique parfaitement aux représentations de Phtah générateur, numérotées 4 et 5 sur notre planche 8.
[131] Voyez l’explication de nos planches 6 et 6.3.
[Illustration: 8.]
PHTHA ou PTHA.
(PHTHA, HÉPHAISTUS, VULCAIN.)
CE personnage occupait la troisième place dans la nombreuse série des divinités de l’Égypte; les Grecs, en l’assimilant à leur Héphaistos, le Vulcain des Romains, ont singulièrement rabaissé et son rang et son importance; ils ont réduit les hautes fonctions de ce grand être cosmogonique à celles d’un simple ouvrier.
Telle ne fut point l’opinion des Égyptiens sur leur Phtha; selon leurs mythes sacrés, la puissance démiurgique, l’esprit de l’Univers, Cnèph ou Cnouphis, avait produit un œuf de sa bouche, et il en était sorti un dieu qui portait le nom de Phtha[132]. Cet œuf était la matière dont se compose le monde visible; il contenait l’agent, l’ouvrier qui devait en coordonner et en régulariser les diverses parties; et Phtha est l’esprit créateur actif, l’intelligence divine qui, dès l’origine des choses, entra en action pour accomplir l’Univers, en toute vérité et avec un art suprême[133].
L’image du dieu Phtha est habituellement sculptée, sur les bas-reliefs, à la suite d’Amon-Cnouphis son père; le grand Démiurge se montre en effet presque toujours accompagné de deux autres personnages divins; d’abord de la déesse Nèith sa première émanation, et, de plus, d’un dieu dont le corps est serré dans un vêtement très-étroit, qui l’enveloppe depuis le cou jusque sous la plante des pieds, et ne donne un libre passage qu’aux deux mains seulement. La tête de ce personnage mâle est couverte d’une coiffure très-simple, qui se modèle sur tout son contour; ses mains tiennent le sceptre ordinaire des dieux bienfaisants, combiné, 1º avec cette espèce d’autel gradué à quatre corniches, qu’on nomme un nilomètre, et qui, dans l’écriture hiéroglyphique, est le symbole de la coordination; 2º avec la croix ansée, emblême de la vie divine. Ses chairs sont toujours peintes en vert; enfin, la légende hiéroglyphique (1 et 2) qui accompagne ce personnage, nous apprend que c’est là l’image du dieu Phtha. Les trois premiers signes sont phonétiques, représentant les lettres coptes Ⲡⲧϩ ou Ⲫⲧϩ, et se prononçaient Ptah ou Phtah selon les dialectes[134]. Les légendes 3 et 4 ne diffèrent que par les attributs ajoutés au caractère symbolique final Dieu, qui, par ces additions, devient purement représentatif. Le nº 5 est hiératique.
Les Égyptiens qui voulaient rattacher l’histoire de la terre à celle des cieux, disaient que Phtha avait été le premier de leurs dynastes; mais que la durée de son règne ne saurait être fixée. Les Pharaons lui avaient consacré leur ville royale, Memphis, la seconde capitale de l’empire; ainsi, les quatre principales villes de l’Égypte, Thèbes, Memphis, Saïs et Héliopolis, étaient chacune sous la protection spéciale de l’une des quatre grandes divinités, Amon-Cnouphis, Phtah, Nèith et Phré. Le magnifique temple de Phtah à Memphis, où se faisait l’inauguration des rois, a été décrit, en partie, par Hérodote et par Strabon; les plus illustres d’entre les Pharaons le décorèrent de portiques et de colosses.
L’être auquel on attribuait l’organisation du monde, devait nécessairement le connaître à fond, ainsi que les lois et les conditions de son bien-être et de son existence; aussi les prêtres Égyptiens regardaient-ils Phtha comme l’inventeur de la philosophie[135], bien différents, en cela, des Grecs, qui ne citaient de leur Héphaistos que des œuvres matérielles et purement mécaniques.
Phtha est représenté sur notre planche, dans une chapelle richement décorée; les monuments le montrent, pour l’ordinaire, renfermé dans une construction de ce genre; ici, il est appuyé sur un grand nilomètre, son emblême spécial, et ce signe est celui de la stabilité.
[132] EUSÈBE, Préparat. Evangel. liv. III, chap. 11.
[133] IAMBLICH., de Mysteriis, sect. VIII, cap. 8.
[134] Ce nom divin est en effet écrit Ⲡⲧⲁϩ dans les textes coptes thébains.
[135] DIOGÈNE LAERCE, De vitis Philos., Proœmium.
[Illustration: 9.]
PHTAH-SOKARI.
(SOCHARIS.)
LES écrivains de l’antiquité, soit Grecs soit latins, ont été jusques ici les seuls guides pour les savants modernes qui se sont occupés des mythes de l’ancienne Égypte. Ceux d’entre eux qui ont voulu se former une idée exacte de cette religion, que tout concourt à présenter comme la source d’une grande partie de la croyance des Grecs, ont recueilli avec soin les divers passages des auteurs classiques relatifs aux différentes divinités Égyptiennes; mais lorsqu’ils ont voulu coordonner ces matériaux, il n’en est résulté qu’une nomenclature assez bornée, et une courte série de récits mystiques appliqués confusément à plusieurs personnages différents, dont les noms, le rang, et la filiation, n’ont d’ailleurs entre eux aucune espèce de rapport.
Cette incohérence et la confusion qui règne dans les dires des auteurs grecs et latins sur le culte de l’Égypte, démontraient assez la nécessité de suspendre toute opinion à cet égard, jusqu’à ce que de nouvelles lumières pussent éclairer ce point si ténébreux des recherches historiques. Les monuments seuls pouvaient les produire; et l’étude des innombrables restes de l’art Égyptien, qui grava sur la pierre les images des dieux, leurs noms en écriture sacrée, et très-souvent aussi leur généalogie, doivent nécessairement devenir nos meilleurs guides. En recueillant avec soin les faits nouveaux que présentent, avec profusion, ces produits de la sculpture Égyptienne, nous pouvons espérer de saisir enfin l’ensemble et les principaux détails du systême religieux de l’Égypte, systême immense, dont l’antiquité classique ne nous a transmis qu’une esquisse partielle et incomplète à tous égards.
La certitude déja acquise que les légendes qui, sur les bas-reliefs et les peintures, accompagnent les images des dieux, contiennent les noms propres de ces mêmes dieux, et la découverte de l’écriture hiéroglyphique Phonétique[136], sont des moyens puissants qui doivent jeter un grand jour sur cette matière. Par la connaissance des noms hiéroglyphiques des divinités, et même par le moyen de ceux dont le nom nous serait encore inconnu, nous reconnaîtrons qu’une foule d’images divines, qui n’ont rien de commun ni dans leur forme ni dans leurs attributs, représentent cependant une seule et même divinité, considérée toutefois dans des fonctions diverses, puisque leurs noms propres et leur filiation sont absolument les mêmes. Le personnage gravé sur cette planche offre un exemple de cette particularité.
La tête de ce dieu est celle d’un épervier, que surmonte une coiffure particulière, consistant dans la partie supérieure de la coiffure Pschent, flanquée de deux appendices de couleurs variées. Le nom hiéroglyphique de cette divinité est tantôt Ⲡⲧϩ Phtah, tantôt ⲥϭⲣⲓ, Socari, Socri, mais plus ordinairement Ⲡⲧϩ-ⲥϭⲣⲓ Ptah-Socari.
Ces légendes nous signalent ici une nouvelle forme du dieu Phtah (pl. 9.), l’organisateur du monde, et nous reconnaissons, de plus, l’identité des deux personnages, à la ressemblance de leur habillement étroit et de leurs sceptres. Phtah-Socari tient de plus, dans ses mains, un fouet comme son père, Amon-Générateur. Il est très-probable que le dieu Égyptien Σοχαρις, mentionné dans un vers de Cratinus[137], n’est autre que le Phtah-Socari figuré sur notre planche.
Phtha-Socari à tête d’épervier, n’est qu’une forme de Phtha considéré comme réglant les destinées des ames qui abandonnent des corps terrestres, afin d’être réparties dans les 32 régions supérieures. C’est pour cela que l’image de ce Dieu se trouve toujours dans les grands rituels funéraires, les catacombes royales, et les peintures qui décorent les cercueils et les diverses enveloppes des momies[138].
[136] Voyez ma Lettre à M. Dacier relative à l’Alphabet Phonétique.
[137] HESYCHIUS, au mot Πααμυλης.
[138] Voyez la Description de l’Égypte, Antiq. vol. II, pl. 65; et les bas-reliefs du tombeau royal découvert par Belzoni.
[Illustration: 10.]
PHTAH-SOKARI,
SEIGNEUR DES RÉGIONS SUPÉRIEURES ET INFÉRIEURES.
LE Dieu Phtah se montre ici sous un point de vue essentiellement différent des deux formes que nous avons décrites sous les numéros 10 et 11. Cette peinture existe sur le cercueil d’une très-belle momie rapportée d’Égypte par M. Thédenat-Duvent fils, et acquise par M. le comte de Pourtalès-Gorgier.
La coiffure du Dieu, quoique moins riche de couleurs, ne diffère point, au fond, de celle que porte ce même personnage sur la planche 10; sa tête est aussi celle d’un épervier, et ses chairs sont vertes, teinte habituelle de la carnation de Phtah sous toutes ses formes. Sa courte tunique, soutenue par deux bretelles, est fixée par une ceinture qui retombe jusque vers les pieds. La légende hiéroglyphique (nº 1) et l’hiératique nº 2, se lisent PTH ou PTH SKRI NOUTE. Le Dieu Phtah-Sokari.
Cette divinité soutient, de sa main gauche, une sorte de segment de sphère, surmonté de la coiffure ornée d’une espèce de Lituus. Dans une autre partie du cercueil de la même momie, Phtah-Sokari porte également le segment de sphère, mais surmonté d’une coiffure différente; ces deux groupes sont symboliques, et nous avons déja dit que le segment de sphère exprimait l’idée seigneur (NÉB), que la coiffure ornée du Lituus indiquait les choses ou les régions inférieures et la coiffure allongée, sorte de cydaris, les régions supérieures. Ces deux coiffures, réunies et emboîtées l’une dans l’autre, ainsi qu’on peut les voir disposées sur la tête de la déesse Nèith (pl. nº 6), formaient la coiffure appelée pschent que portent les grandes divinités, et qui exprime symboliquement la domination sur la région supérieure et la région inférieure. Phtah tenant successivement dans sa main ces deux coiffures emblématiques, est donc ainsi figuré comme dominateur de ces régions du monde.
Ce Dieu occupait en effet un des premiers rangs parmi les intelligences célestes, et fut aussi l’arbitre et le protecteur spécial de la royauté dans la région terrestre. Les Égyptiens inscrivirent son nom le premier dans la liste des Dieux qui ont gouverné le monde inférieur avant les rois de race humaine. Ceux-ci prenaient le titre d’approuvé par Phtah[139], et parmi leurs qualifications honorifiques on comptait celle de chéri ou de bien-aimé de Phtah[140].
L’inauguration des Rois Lagides, comme celle des Pharaons dont les souverains Grecs de l’Égypte imitèrent le protocole entier, avait lieu dans la ville de Phtah, Memphis[141], et dans le principal temple de cette capitale, consacré au Dieu Phtah. Le jour même de leur intronisation, les Rois entraient dans ce temple, la tête ornée du pschent[142], pour y accomplir les cérémonies légales prescrites pour la prise de possession de la couronne[143].
Ainsi, les Rois Égyptiens semblaient recevoir de Phtah la puissance suprême, dont les deux parties du pschent étaient le symbole; aussi donnait-on, à ces princes comme au Dieu Phrê (le Soleil, fils de Phtah), le titre de Roi de la région d’en haut et de la région d’en bas[144].
Le décret gravé sur la stèle de Rosette, relatif à l’intronisation de Ptolémée-Épiphane, dispose formellement que le pschent que portait ce prince, serait placé au-dessus d’une chapelle dorée, consacrée au Roi, au milieu de dix couronnes ornées d’aspics, avec cette inscription: Ceci appartient au Roi qui a rendu illustre la région supérieure et la région inférieure[145]. Ces derniers mots sont exprimés symboliquement, dans le texte hiéroglyphique de la même stèle, par la coiffure allongée et la coiffure ornée du Lituus, placées sur le caractère région ou contrée. Ce sont ces deux mêmes coiffures que le Dieu Phtah tient quelquefois dans ses mains.
[139] Inscript. de Rosette Démotique, ligne 2, grec, ligne 3.
[140] Idem, texte hiérogly. lig. 6, 12 et 14.
[141] Idem, texte hiérogly. lig. 9, grec, lig. 44.
[142] Idem. Dans le texte hiéroglyphique, le pschent est exprimé par sa propre image (ligne 9), reproduite une seconde fois à la fin de la même ligne, là où le grec porte: προειρημένον βασίλειον, la susdite couronne.
[143] Idem, ibidem.
[144] Idem, texte démot. lig. 1 et 2, grec, lig. 2 et 3.
[145] Idem, texte hiérogly. lig. 10, démot. lig. 27, grec, lig. 46.
[Illustration: 11.]
TRE, THRÉ, ou THORE.
(UNE DES FORMES DE PHTAH.)
LE livre d’Horapollon[146] nous apprend que le Scarabée fut, dans l’écriture sacrée, un des symboles du Dieu Phtah, l’Hephaistus ou le Vulcain des Grecs et des Romains. Mais l’image de cet insecte est si multipliée dans les peintures des manuscrits et dans les sculptures des temples des palais et des monuments funéraires, que cette reproduction perpétuelle prouve à elle seule l’importance des personnages divins dont le Scarabée est l’emblême. Les anciens nous disent aussi qu’il fut consacré au Soleil; mais comme cet animal, pris symboliquement, exprimait une foule d’idées différentes[147], il a pu devenir, par cela même, le signe tropique de plusieurs divinités.
Notre planche 12 présente l’image d’un Dieu égyptien très-rarement figuré soit dans les bas-reliefs, soit dans les peintures religieuses; elle est copiée des précieux dessins que le courageux voyageur Belzoni a faits, à Thèbes, de toute la décoration du superbe tombeau royal qu’il y a lui-même découvert.
Dans le vestibule de la magnifique salle voûtée qui renfermait le sarcophage, sur la face de l’un des six piliers qui soutiennent le plafond, est un grand bas-relief représentant le Pharaon défunt, décoré de ses insignes royaux, et accueilli par la Divinité gravée sur notre planche. Le corps du Dieu est de forme humaine; ses chairs sont de couleur rouge, teinte que les Égyptiens se donnent toujours dans leurs peintures; une riche tunique, soutenue par une ceinture émaillée, le recouvre jusqu’à la hauteur des genoux; des bracelets ornent ses bras et ses poignets; mais la coiffure, au lieu de s’ajuster sur une face humaine, pose sur un Scarabée noir, qui remplace la tête du Dieu.
Le nom hiéroglyphique, qui d’ordinaire accompagne le personnage, consiste (légende, nº 1), dans le scarabée, la bouche, et la feuille suivie du signe d’espèce Dieu. Ce nom est phonétique, et en appliquant aux caractères qui le composent les valeurs fixes de ces mêmes signes dans les noms propres hiéroglyphiques des Pharaons et des souverains grecs et romains, on obtient ΤΡΕ ou ΘΡΕ, que nous prononcerons en suppléant la voyelle médiale, omise comme à l’ordinaire, Taré, Teré, Théré ou Thoré.
Quelles que fussent les voyelles et la signification de ce nom propre, les monuments nous apprennent que ce personnage n’était qu’une des modifications de Phtah, le premier né d’Ammon-Cnouphis, l’agent qui sortit avec la substance du monde de la bouche du Démiurge. L’identité de Phtah et de Thoré est prouvée par les légendes hiéroglyphiques de Ptolémée-Épiphane; le titre de ce prince, exprimé dans le texte grec de l’inscription de Rosette, par les mots: Ὃν ὁ Ἥφαιστος ἐδοκίμαζεν, est rendu dans les légendes hiéroglyphiques de ce Roi Lagide, par les mots: APPROUVÉ PAR PHTAH OU PAR PHTAH THORÉ (lég. nº 2) indifféremment[148]. D’où il est aisé de voir que Thoré n’est qu’un simple surnom de Phtah, comme Socari.
Le Scarabée qui forme la tête de Phtah-Thoré, était un emblême parfaitement en rapport avec l’idée que les Égyptiens avaient du Dieu Phtah; selon Horapollon, cet insecte était l’emblême spécial de la Génération ou de la Création (Γένεσις)[149]. Et c’est en effet par l’action de Phtah que le Monde avait été créé, selon la doctrine égyptienne.
[146] Livre I, §. 13.
[147] Idem, §. 10.
[148] Dans des légendes royales d’Épiphane, dessinées à Philæ et à Thèbes, par M. Huyot; et à Dendérah, par la commission d’Égypte.
[149] HORAPOLLON, liv. I, nº 10.
[Illustration: 12.]
TORÉ, THORE, ou THO.
(UNE DES FORMES DE PHTHA.)
LES monuments nous montrent Phtha créateur, sous un nouvel aspect qui conserve, toutefois, le caractère distinctif des attributions de ce personnage mythique. Son corps est ici de forme humaine; il est assis, mais la tête est remplacée par un scarabée les ailes étendues, tandis que dans la planche précédente (nº 12) les ailes de l’insecte sont complètement repliées sous leurs élytres. Le Dieu, placé dans une châsse ou chapelle, semblable aux petits temples monolithes qui, au fond des sanctuaires de l’Égypte, renfermaient les images symboliques des Dieux, est porté sur une barque dont les extrémités recourbées sont ornées d’une fleur de lotus épanouie. Vers la proue, est un autel sur lequel pose un gâteau sacré, surmonté aussi d’une belle fleur de lotus: vers la poupe est une rame terminée par une tête d’épervier.
Divers auteurs anciens, et Iamblique entre autres, nous font connaître les motifs pour lesquels les Égyptiens représentèrent assises sur des barques la plupart de leurs grandes Divinités. On les figurait assises, parce que l’intelligence divine s’étend et agit sur l’univers, et ne repose entièrement qu’en elle-même; on les plaçait sur des barques, que ces Divinités semblent diriger, pour exprimer que la providence des Dieux gouverne le monde[150].
Le lotus qui décore la barque et surmonte l’autel, exprime énigmatiquement, d’après le même auteur, la supériorité de l’intelligence divine par rapport à la matière[151]; et cela, sans doute, parce que la fleur du lotus, portée sur une longue tige, s’élève au-dessus des eaux et du limon qui couvre le lit du fleuve, à la surface duquel cette belle fleur s’épanouit.
La légende qui accompagne cette Divinité est habituellement le nº 2 de notre planche, qui se lit TRÉ NOUTE, le Dieu Thoré. Son image est reproduite dans les grands manuscrits funéraires hiéroglyphiques et hiératiques; et, entre autres, dans le grand papyrus du cabinet du Roi[152]. Le texte, placé au-dessous de la représentation du Dieu, contient aussi le nom hiéroglyphique précité, à l’exception de la voyelle finale[153].
Vers le commencement du même manuscrit, cette Divinité paraît encore, assise sur une barque[154], mais sa tête est celle d’un homme, surmontée d’un scarabée dont les ailes sont repliées. Dans le texte qui se rapporte à cette scène, le Dieu est simplement appelé TE ou TO-NOUTE, le Dieu Tho (nº 3). Si cette orthographe n’est point une simple abréviation du nom Thoré (nº 2), on pourrait reconnaître ici l’Univers personnifié, le Monde, désigné, en langue Égyptienne, par le mot TO. Horapollon nous dit aussi que le scarabée fut également le symbole du monde, Κόσμος[155], qui n’était, selon la doctrine Égyptienne, qu’une production du Dieu Phtah.
Quoi qu’il en puisse être, ce Dieu porte, soit avec le nom de Tho[156], soit avec le nom de Thoré[157], la qualification de père des Dieux (lég. nº 1), titre qui appartient en effet à l’Héphaistus Égyptien, le Dieu Phtah, comme le prouve l’obélisque, traduit en grec par Hermapion, monument qui donne au Pharaon Ramessès le titre de préféré par Héphaistus (Phtah) LE PÈRE DES DIEUX: Ὅν καὶ Ἥφαιστος ὁ τῶν θεῶν πατὴρ προέκρινεν[158].
La légende nº 4 est la transcription hiératique du nom hiéroglyphique nº 3.
[150] IAMBLICH., de Mysteriis, sect. VII, cap. 2.
[151] Idem.
[152] Voyez la Description de l’Égypte, Antiq. vol. II, pl. 73 et 75.
[153] Idem, pl. 75, col. 36, 56 et 59.
[154] Idem, pl. 75, entre les colonnes 132 et 133.
[155] Hiéroglyphiq., liv. I, §. 10.
[156] Descript. de l’Égypte, Ant. vol. II, pl. 75, col. 135.
[157] Idem, col. 127 et 128.
[158] AMMIEN MARCELIN, liv. XVII, ch. 4.
[Illustration: 13.]
POOH, PIIOH, IOH.
LUNUS, LE DIEU LUNE, SELENE.
LA plupart des auteurs grecs ou latins, et, à leur exemple, les savants modernes qui ont écrit sur la religion égyptienne, affirment, par cela seul que la Lune était une Déesse dans la Mythologie grecque et romaine, qu’il en était de même chez les anciens Égyptiens; Jablonski, surtout, a prétendu prouver l’identité d’Isis et de la Lune, et établir que l’épouse d’Osiris n’était autre chose que la Lune personnifiée[159]: cette opinion, quoique contraire à une foule de témoignages de l’antiquité, quoique frappée de nullité par l’autorité positive des monuments, a prévalu toutefois, et on la trouve reproduite dans la plus grande partie des ouvrages publiés, de notre temps, sur le culte national de l’Égypte.
Mais selon la doctrine véritablement égyptienne, la Lune était un dieu, une essence mâle, et, par conséquent, une divinité forcément distincte d’Isis et de toute autre essence femelle. L’auteur, quel qu’il soit, du traité d’Isis et d’Osiris, avance, à la vérité, que les Égyptiens regardaient la lune comme étant à la fois mâle et femelle (Ἀρσενόθηλυν); mais Spartianus dit plus clairement encore que, dans la croyance religieuse des Égyptiens, la lune était un DIEU[160], ce qu’affirme formellement Ammonius en assurant que le nom de la lune en égyptien était un nom du genre masculin[161]. Jablonsky n’a tenu aucun compte de ces trois passages qu’il cite cependant en entier dans son Panthéon[162], parce qu’ils contrariaient trop directement son système, qui est de ne voir dans tous les personnages mythiques de l’Égypte, que des personnifications du soleil, de la lune et des autres corps célestes.
Au défaut même des témoignages que nous venons d’invoquer, il resterait encore démontré par le mot seul qui, dans la langue égyptienne, exprimait l’idée lune, que cet astre était considéré comme un dieu et non comme une déesse; OOH (la lune) en dialecte thébain, et IOH en dialecte memphitique, sont des mots masculins et que précède constamment l’article masculin P ou PI, dans tous les textes coptes, c’est-à-dire, les textes en langue égyptienne écrits avec des lettres grecques. Ainsi dans la religion de l’Égypte, comme dans les mythes hindoux, la lune était une divinité mâle. Il a été facile, avec ce document, de reconnaître dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes, les images du dieu Pooh ou Piioh.
On a vu dans la description, tout-à-fait conforme aux monuments, qu’Étienne de Byzance donne de la statue de Pan ou de Mendès (Ammon générateur), que le fouet placé dans la main de ce dieu est destiné à stimuler la lune; et l’on trouve très-fréquemment en effet, à la suite d’Ammon, un personnage qu’il serait facile de confondre avec Phtah, mais qui en diffère par des attributs tellement caractérisés qu’on ne peut méconnaître le dieu Pooh, le Lunus ou le dieu-lune des Égyptiens.
Ce personnage mythique, figuré sur notre planche 14, diffère d’abord de Phtah par sa coiffure, de l’un des côtés de laquelle s’échappe un appendice que l’on a considéré, sans aucune certitude toutefois, comme une mèche de cheveux bouclée ou tressée. En second lieu, le dieu Pooh se distingue essentiellement de Phtah par les insignes qui surmontent cette coiffure, et qui ne sont que des images de la lune dans ses différents états. Il porte soit le disque entier ordinairement peint en couleur jaune[163], soit le même disque placé au-dessus du croissant également peint en jaune[164].
Ailleurs le disque entier est combiné avec la dichotomie, c’est-à-dire avec l’image de ce même astre lorsque sa moitié seulement est visible pour nous[165]. Le dieu Pooh, assis et la tête surmontée du croissant seul, est figuré faisant face au dieu Phrè (_le soleil_), sur un grand bas-relief sculpté à Thèbes dans les hypogées voisins du Memnonium[166]. Enfin, le disque et le sémi-disque lunaires combinés (_Voy._ notre pl. Nº 8) sont représentés faisant pendant au disque du soleil orné de l’uræus, dans les bas-reliefs symboliques sculptés sur la corniche des faces latérales du portique du grand temple à Dendera[167]; et nous lisons en effet dans les écrits des anciens, que le symbole de la lune fut, chez les Égyptiens, la peinture de la dichotomie combinée avec l’Amphicyrte (Voyez notre pl. numéros 6 et 7), c’est-à-dire l’image de la lune lorsqu’elle ne montre que la moitié de son disque, jointe à l’image de cet astre presque dans son plein[168].
[159] Panth. Ægypt. lib. III, cap. I.
[160] Lunam Ægyptii mysticè DEUM dicunt.
[161] Καὶ γὰρ εἰ ἀρσενικῶς Αἰγύπτιοι τὴν Σελήνην ὀνομάζειν, etc.
[162] Panth. Ægypt. lib. I, III, §. 6, pag. 64.
[163] Descr. de l’Égypte. A. vol. II, pl. 13, Nº 1. Voyez notre pl. 14, Nº 4.
[164] Idem. A. vol. III, pl. 32, Nº 4.—A. vol. III, pl. 67, Nº 2.—A. vol. I, pl. 43, Nº 19.—Id. pl. 95, Nº 8., en face d’Ammon générateur. Voyez notre pl.
[165] Voyez notre pl. 14, numéros 6 et 8; et Descr. de l’Égypt. A. vol. II, pl. 36, Nº 5.
[166] Idem. A. vol. II, pl. 35, Nº 3.
[167] Idem. A. vol. IV, pl. 22, Nº 1.
[168] Σελήνης δὲ σύμϐολον, τό, τε διχότομον καὶ ἀμφίκυρτον. Porphyrius apud Euseb. Præparat. Evangelic. lib. III, cap. 13, pag. 117, Edit. Viger.
[Illustration: 14.]
POOH, PIIOH, IOH.
(LUNUS, LE DIEU-LUNE, SÉLÈNE).
LES formes de convention sous lesquelles les Égyptiens figuraient le dieu Pooh dans leurs tableaux religieux ou symboliques, ne peuvent plus être incertaines d’après ce qu’on vient d’établir par l’autorité des monuments, dans l’explication de la planche précédente. Il nous resterait à connaître la manière dont on exprima le nom de ce dieu dans l’écriture sacrée. Malheureusement les dessinateurs de la commission d’Égypte, en copiant avec fidélité les différentes images de cette importante divinité, à laquelle toutefois on donne le nom d’Harpocrate dans le texte de la Description de l’Égypte, ont négligé de copier aussi avec le même soin les légendes hiéroglyphiques placées à côté de ce personnage. Nous n’avons pu suppléer à cette omission en consultant les peintures des sarcophages et des enveloppes des momies, parce que le dieu Pooh n’est jamais figuré, à notre connaissance du moins, sur les monuments funéraires de ce genre. Mais le dessin du zodiaque circulaire de Dendéra, donné dans ce magnifique ouvrage, nous a permis de remplir cette lacune: le nom hiéroglyphique du dieu Pooh est tracé deux fois dans les légendes sacrées perpendiculaires[169], placées à côté de la grande figure de femme ayant les bras étendus, sculptée à la gauche du zodiaque, et qui représente la déesse Tpé, le ciel personnifié.
Le nom hiéroglyphique du dieu Pooh ou Piioh (la lune), (Voyez notre pl. 14, Nº 1), est formé de deux caractères: 1º d’un croissant à-peu-près semblable à celui que nous plaçons dans nos almanachs pour exprimer le premier ou le dernier quartier, figure qui, d’après le témoignage de Clément d’Alexandrie, était le signe de l’idée lune dans l’écriture sacrée égyptienne[170];
2º Du caractère symbolique Dieu-mâle, signe déterminatif d’espèce qui est le caractère final de tous les noms propres des dieux égyptiens. Ce groupe répond aux mots de la langue parlée POOH-NOUTÉ le Dieu-lune. Nous ajouterons aussi que le croissant renversé était, selon Horapollon[171], le signe de l’idée mois (Voyez notre pl. 14, Nº 3). Ce même caractère est en effet le signe initial de tous les groupes hiéroglyphiques, exprimant les noms propres des mois égyptiens. On trouve enfin, dans les inscriptions précitées du zodiaque circulaire de Dendéra, ce même croissant placé les cornes en haut (Pl. 14, Nº 9). Il servait à noter le commencement du mois; comme sa position inverse, le croissant les cornes en bas, en exprimait la fin et l’accomplissement[172].
La planche 14.2 contient une nouvelle image du Dieu-lune accompagnée de symboles indiquant une circonstance particulière du cours de cet astre. Ce tableau emblématique est reproduit parmi les peintures des manuscrits funéraires, soit hiératiques, soit hiéroglyphiques, un peu complets[173].
Pooh, la tête surmontée du disque entier, peint tantôt en jaune, tantôt en rouge, ainsi que du croissant, se montre assis sur une bari ou barque, symbole du mouvement de l’astre autour de la terre. Devant le dieu est un autel chargé d’un pain sacré et d’une fleur de lotus; derrière lui est le groupe hiéroglyphique exprimant l’idée d’Adoration, de service ou d’honneur rendu aux dieux dans le texte sacré de l’inscription de Rosette[174]. Hors de la barque sont des cynocéphales faisant face au dieu et élevant leurs bras vers le ciel. La posture de ces animaux indique sans aucun doute que le tableau entier représente emblématiquement le lever de la lune. Horapollon dit en effet que le cynocéphale debout et les mains élevées vers le ciel exprime le lever de la lune[175], que cet animal semble ainsi féliciter et accueillir avec joie[176].
[169] Descr. de l’Égypte. A. vol. IV, pl. 21.
[170] Σελήνην γράψαι ϐουλόμενοι σχῆμα μηνοειδὲς ποιοῦσι, les Égyptiens voulant écrire LA LUNE tracent la figure D’UN CROISSANT. Stromat. liv. V, pag. 657. Édit. Potter.
[171] Hiéroglyphicor. lib. I, §. 4.
[172] Idem. Ibidem.
[173] Voyez Descript. de l’Egypte. A. vol. II, pl. 7, au-dessus des colonnes 21 à 39.—Id. MSS. hiératique, pl. 70.
[174] Texte hiéroglyphique, ligne 7, au commencement. Ce groupe répond au mot Θεραπεύειν de la 40e ligne du texte grec.
[175] Horapollon. Hiéroglyph. lib. I, §. 15.
[176] Idem. Ibidem.
[Illustration: 14.2.]
POOH, PIIOH, IOH,
LE DIEU-LUNE, DIRECTEUR DES AMES.
L’ESPRIT des peuples les plus civilisés de l’ancien continent, éminemment porté vers les idées religieuses, s’efforça, soutenu par des méthodes plus ou moins perfectionnées, de rechercher la nature des choses; et non content d’étudier et de systématiser le monde physique, il voulut même pénétrer tous les secrets du monde intellectuel. L’Égypte proclama, la première, le dogme sublime de l’immortalité de l’ame[177]; mais à cette vérité, source pure de toute morale, et fondement nécessaire de l’ordre social, les premiers législateurs ne purent lier que de simples hypothèses lorsque, établissant un corps de doctrine religieuse, ils voulurent expliquer aux hommes l’origine, l’état présent et le sort futur de cette portion de vie et de raison qui nous anime et qui nous dirige.
Les Égyptiens pensaient que les ames de tous les êtres qui peuplent l’univers, n’étaient que des émanations directes de l’Ame par excellence, de l’Esprit éternel et incompréhensible qui créa, maintient et gouverne les mondes[178]. Ils croyaient aussi que, sujettes à diverses transmigrations, les ames devaient successivement passer, en expiation d’une faute primordiale, dans les corps d’êtres de différents ordres, avant de rentrer dans le sein de la grande Ame dont elles sont émanées. La croyance vulgaire voulait enfin que, dans l’intervalle d’une transmigration à une autre, les ames errassent pendant un certain temps, dégagées des liens corporels, dans cet espace du ciel compris entre la terre et la Lune[179], zone à laquelle le Dieu-Lune, Pooh, présidait spécialement.
Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant la zone céleste soumise au Dieu Pooh. Ces manuscrits renferment le Rituel funéraire plus ou moins complet; et ce rituel, composé de prières adressées, en faveur de l’ame d’un défunt, à toutes les divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes dans lesquelles l’ame peut être envoyée, se divise en trois parties principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée entre la première et la seconde partie du Rituel funéraire[180], est divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente la haute région du ciel occupée par l’image du Soleil répandant ses rayons sur les régions d’en-bas; la troisième bande, est la région inférieure, la terre, et offre l’image du défunt assis, et recevant, pour l’ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire est la partie du ciel située entre la Lune et la Terre, la demeure des ames, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu Pooh (la Lune) sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de cynocéphales, dont la posture indique le lever de la Lune[182], et souvent aussi d’oiseaux à tête et à bras humains dans une attitude de respect et d’adoration.
Ces oiseaux symboliques, formés d’un corps d’épervier et d’une tête d’homme ou de femme, étaient, chez les Égyptiens, les images sous lesquelles ils représentaient habituellement les ames dans les peintures emblématiques. Les témoignages de l’antiquité sont formels à cet égard[183]; et s’il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel on voit un de ces éperviers à tête humaine non barbue, perché sur un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ (ϩⲓⲙⲉ), BAI ONH NOUSIRE TNTAMEN HIME l’AME vivante de l’Osirienne Tentamon. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour exprimer l’idée Ame[183].
Notre planche 14.3, tirée de l’un des papyrus hiératiques publiés par la Commission d’Égypte, et reproduite avec les couleurs propres à chaque objet dans une foule d’autres manuscrits, nous offre donc les Ames adorant le dieu Pooh dans la zône céleste soumise à sa puissance.
[177] HÉRODOTE, liv. II, § XXIII.
[178] Voyez ci-dessus l’article Ammon-Cnouphis.
[179] Dialogue d’Isis, voy. STOBÆI Eclogar. Physicar., lib. I, cap. LII, p. 1076; IAMBLIQUE, de Anima, ap. Euseb. Præp. evangelic.
[180] Voy. le grand mss. hiéroglyphique gravé dans la Descrip. de l’Egypte, Ant., vol. II, pl. 72.
[181] Dialogue d’Isis, déja cité.
[182] Voyez l’explication de notre planche précédente.
[183] HORAPOLLON, Hieroglyph., lib. I, cap. VII.
[Illustration: 14.3.]
POOH, ou PIIOH,
LA LUNE, LE DIEU-LUNE.
LE nombre peu considérable d’images du Dieu-Lune, observées jusqu’ici sur les monuments d’ancien style égyptien, n’avait point encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de cette grande divinité. Celui qu’on a présenté dans les planches 14 et 14.2 est purement figuratif; il offre la représentation d’une des principales phases de l’astre dont ce dieu réglait le cours et les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom figuratif du soleil donné sur la planche 24, nº 4; mais il était indubitable que le nom d’une essence divine aussi généralement vénérée par les Égyptiens que le fut le dieu Pooh, devait se trouver sous plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement distinctes: 1º figurativement[184]; 2º symboliquement[185]; 3º phonétiquement[186]; et qu’il n’est point rare enfin de trouver, à côté de l’image d’un dieu, soit ses noms phonétique et figuratif réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].