Papa, maman, mon clone et moi (Mini Syros Soon) (French Edition)

Chapitre 5

 

L a mission suivante, la plus périlleuse peut-être, avait pour nom de code « Opération tante Ilda ».

Je déteste les réunions familiales du dimanche.

Tante Ilda n’est pas une méchante femme. Elle est juste assommante – elle répète toujours les mêmes choses – et collante – ses bisous, beurk, je préfère ne pas y penser ! En fait, on devrait plutôt l’appeler « grand-tante », car c’est la sœur du père de ma mère (je sais pas si vous me suivez ?). Elle commence à être très âgée, ce qui n’arrange pas sa tendance au radotage. On dit que les animaux domestiques ressemblent à leur maître. Cela se vérifie dans le cas de tante Ilda. Elle possède un chien, un bouledogue tout ridé. Toby bave non-stop et bouffe tout ce qui traîne par terre. Mes parents ne sont pas spécialement fans de la tata et de son toutou mais… c’est la famille, quoi.

Ce fameux dimanche, la venue de mes cousins Henri et Georges – les enfants du frère de ma mère – était également au programme. Henri et Georges ont dix et onze ans. De vraies tornades ! Il paraît que le terme médical pour ça, c’est « hyperactifs ». Moi, je dirais simplement « insupportables ». Ils vous mettent le souk en cinq minutes. Je ne compte plus les jouets et les consoles qu’ils m’ont cassés. Je les évite autant que possible.

Donc, ce matin-là, pendant que mes parents s’affairaient en cuisine pour préparer le repas, je suis descendu discrètement à la cave, mon ordi portable sous le bras, et j’ai libéré une fois de plus Charly 2. Mes recommandations ont été rapides :

– Tu es gentil avec tout le monde, tu dis tout le temps « oui » à la vieille dame, tu l’écoutes quand elle te raconte des trucs inintéressants. Voilà ta mission.

– Toujours pas de terroristes à capturer ? s’est lamenté le clone.

– La prochaine fois, peut-être. Mais, aujourd’hui, tu vas rencontrer pa’ et man’. C’est sympa, non ?

J’avais de plus en plus de mal à mentir à mon clone mais je me sentais pris au piège de mon propre scénario. On a échangé nos vêtements. Je me suis planqué dans un coin de la cave et j’ai ouvert mon ordi pendant que Charly 2 montait vers le rez-de-chaussée. Je sentais qu’il avait le trac. Moi aussi, j’étais tendu. Tromper les copains de classe ou un voisin, c’est une chose, mais… les parents ! Je redoutais qu’ils découvrent la supercherie au premier coup d’œil. Heureusement, ils étaient si absorbés par la cuisson du rôti et la maison à ranger qu’ils ne se sont rendu compte de rien.

La clochette de la porte a sonné.

– Va ouvrir, Charly, a lancé man’ depuis la cuisine.

Mon double s’est exécuté. J’ai alors vu apparaître le visage fripé et trop maquillé de tante Ilda.

– Charlyyyyyy ! a-t-elle braillé.

Elle s’est penchée vers la caméra. Je pouvais distinguer très nettement la verrue poilue sur sa joue gauche. J’ai entendu une sorte de « slurp » immonde et j’ai frémi de dégoût comme si c’était moi qui venais de recevoir le baiser gluant. Pauvre Charly 2 ! Les lunettes ont pivoté vers une silhouette sautillante et canine qui avait entrepris de mordiller le paillasson à belles dents : Toby !

– Comme tu as grandi ! répétait Tante Ilda. C’est incroyable ce que tu as grandiiiiii !

Toujours cette manie de prolonger les mots d’une façon limite hystérique.

Soudain, il y a eu un bruit étrange, comme de la friture sur la ligne, et j’ai compris, avec un temps de retard, en voyant en gros plan la main de ma grand-tante, que celle-ci se livrait à un autre de ses péchés mignons favoris : malaxer les oreilles des enfants. Charly 2 a couiné. J’avais mal pour lui.

– Courage, mon vieux, j’ai soufflé. La torture est bientôt finie.

– Alors, qu’est-ce que tu racontes, mon Charly ? a demandé la vieille dame.

– Ben, heu, je…

– Dis-lui que tout va bien, je suis intervenu. Que tu as des bonnes notes en classe : 20/20 en histoire.

Mais Charly 2 n’a rien répondu. Il semblait tétanisé.

– Hé, tu m’entends ? j’ai murmuré.

Peut-être que le volume de l’oreillette était déréglé. J’ai monté le son à fond.

– Hé ho, tu me reçois ? !

Tante Ilda a poussé un cri. Les lunettes ont repivoté vers le chien, qui regardait sa maîtresse d’un air idiot.

– Qu’est-ce qui se passe ? j’ai questionné, les tripes nouées.

Nouveau cri de tante Ilda. Elle s’est tournée vers son petit-neveu :

– C’est toi qui fais ça ? Tu es ventriloque, mon petit Charly ? !

Horreur ! L’oreillette était tombée par terre pendant qu’elle triturait l’oreille de mon clone et le chien l’avait avalée. Maintenant, à chaque fois que je parlais, ma voix sortait de la gueule – ou du ventre, je ne sais pas – de l’affreux bouledogue !

– Ventri-quoi ? a bredouillé Charly 2.

Il avait des trémolos dans la voix. Il ne savait plus quoi dire ni quoi faire. Il était perdu, et moi aussi par la même occasion. Je n’osais même plus parler dans le micro, de peur d’attirer l’attention sur le chien.

Tout à coup, deux créatures surexcitées ont jailli de derrière les rosiers de man’. Henri et Georges ! Ils tenaient des pistolets en plastique à bout de bras et braillaient :

– Haut les mains ! Personne ne bouge.

Le temps s’est suspendu un instant, il y a eu une sorte de blanc, puis Charly 2 s’est jeté sur mes cousins en hurlant :

– TERRORISTES !!!

Il les a plaqués sur le gazon. Le chien et moi-même avons aboyé une sorte de « Noooooonnnn » inarticulé !

C’était la totale.

Pa’ et man’ ont accouru.

– Mais enfin, qu’est-ce qui se passe ici ?

– C’est quoi, ce cirque ?!

J’ai pris ma tête entre mes mains, je me suis levé, puis j’ai commencé à monter les marches du sous-sol comme un condamné se rend à l’échafaud.

Quand je suis parvenu au couloir de l’entrée, la situation était très confuse : pa’ et man’ essayaient de séparer Charly 2 et mes cousins pendant que tante Ilda posait des questions à son chien désormais obstinément muet.

– Hon hon, j’ai toussé.

Tous les regards ont convergé vers moi.

– J’ai un truc à vous avouer, j’ai lâché dans un grand soupir honteux.

En me voyant, man’ est devenue toute blanche avant de tomber dans les pommes.

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