Paradis perdus

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 6 sur 9

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Paradis perdus

Chapitre 1

 

Je le contemplais depuis l’aube…

Le Lac est une pensée qui rêve. Pas de chemin, des détails. Rien

n’insiste, tout s’évanouit. Aussi vaste qu’immobile, il trahissait sa

respiration par d’impalpables irisations, de légers clapotis ; se succédaient

des effleurements plutôt que des enchaînements ; la logique se diluait dans

ses profondeurs taciturnes. Oscillant, ondulant, palpitant, le Lac somnolait

sans se dresser. En ses eaux dormantes s’agitaient des êtres furtifs, muets,

dont on apercevait parfois le dos, les nageoires. Que faisaient-ils ? Pourquoi

n’affrontaient-ils jamais la clarté du jour ? Ça s’enlaçait, ça se frôlait, ça

s’enroulait, ça bruissait. Étranger et familier, le Lac conservait ses secrets

et, quoique ouvert, il contenait davantage d’inconnu que de connu.

Devant ce décor songeur, je méditais.

Comment le danger surgirait-il d’un lieu si bienfaisant ?

Les peuples du Lac ne craignaient pas le Lac. Nous vénérions sa face

dépourvue de violence. Certes, il engloutissait le nageur maladroit, le

piroguier téméraire, l’impatient qui y sautait un jour de chaleur excessive, le

chasseur qui arpentait ses glaces, inattentif aux craquements avant-

coureurs ; mais, immanquablement, la faute en incombait aux hommes. Ses flots ne nous attaquaient pas. S’ils montaient, ils enflaient petit à petit. Pas

d’agressivité. Aucune tromperie. Une majestueuse lenteur…

D’autres eaux m’effrayaient : les eaux du ciel, dont nous endurions les

gifles, l’acharnement, les excès ; les eaux vives, celles des Nymphes qui, en

ce moment, déferlaient en torrents, élargissaient les ruisseaux, bondissaient

hors de leur lit, animées d’un courroux incompréhensible. En revanche, le

Lac, en dépit de sa hausse, arborait son éternelle placidité.

Tibor s’assit à mon côté.

– Barak se rétablit.

La joie m’emplit.

– As-tu composé un antidote ?

– Non, Barak l’a déniché en lui-même. Sa santé m’éblouit. Il s’est remis

de son amputation et voilà qu’il élimine un poison mortel.

– C’est Barak ! m’exclamai-je, heureux.

– C’est Elena ! répliqua-t-il. Elle ne se contente pas de l’aider à vivre,

elle lui apporte une raison de vivre.

– Vrai…, dis-je, grave.

La félicité d’Elena et Barak me troublait. Alors que je chérissais

éperdument ces deux êtres, que je souhaitais leur bonheur, la tension

sexuelle qui les enfiévrait me décontenançait. En Maman, ne plus voir une

mère mais une femme bousculait mes repères. Ses rondeurs, naguère

rassurantes, anodines, domestiques, s’auréolaient d’une dimension

érotique ; la lourdeur que j’avais imaginée due à l’âge gagnait une

consistance lascive. Sortie de sa gangue de respectabilité, Maman rayonnait,

provocante déesse de l’amour, allumant le désir dans les yeux de Barak et,

par reflet, dans les siens. Leur couple sentait la volupté, leur chair vibrait

d’un perpétuel appétit de se joindre ; j’avais, en leur présence, l’impression

de gêner, de freiner leurs pulsions, de les contraindre aux regards, aux

caresses, aux baisers furtifs, flairant que, sitôt seuls, ils se jetteraient l’un

sur l’autre. Le handicap de Barak, sa convalescence, rien n’entamait la sensualité qui les reliait et maintes fois, au cours des nuits, j’avais perçu des

cris rauques mêlant l’ardeur au plaisir, aussi sonores chez elle que chez lui.

De ma noble mère sortait une figure jusque-là insoupçonnée, celle d’une

amante déchaînée, libre, impérieuse, décomplexée.

– Ta mère est plus jeune que toi, Noam.

Comme s’il m’avait entendu penser, Tibor m’assenait cette remarque. Il

poursuivit :

– Elle ose ce que tu n’oses pas.

– Je ne comprends pas, bafouillai-je afin d’enrayer la conversation.

– Ta mère a le courage de ses sentiments. Pas toi.

Je me tournai vers lui. Il me stimula :

– Demande-la-moi.

– Quoi ? soupirai-je.

– La main de ma fille.

Je fermai les yeux, bouleversé. Depuis la mort de Pannoam, j’avais

multiplié les raisons de différer mon union avec elle. Organiser

l’inhumation, m’occuper de mon oncle, consoler ma mère, assurer la

justice, régenter la vie du village, tout avait justifié que je n’épouse pas

Noura.

– Méfie-toi, Noam, elle va s’alarmer.

– Pour l’instant, elle m’a soutenu dans mes tâches sans un mot ni un

regard de réprobation.

– Elle te prouve qu’elle excelle en femme de chef. Néanmoins, il faut

qu’elle devienne ta femme.

Je courbai la nuque et confessai :

– Malaisé quand on s’accoutume à se respecter… On m’a longtemps

forcé à la traiter comme ma belle-mère.

– Libère l’homme en toi.

Je cherchai une esquive :

– Je… je… j’ai un peu peur.

– De quoi ?

– D’elle.

– Faux ! Tu as peur de toi. Peur de ne pas paraître à la hauteur, de ne pas

donner ce que tu veux.

– À raison, non ?

– Cette peur-là n’engendre que de nouvelles peurs. Remplace-la par de la

confiance. Fie-toi à ton amour, à ton désir. Vous avez besoin l’un de l’autre,

Noura et toi.

– Tu fais un drôle de beau-père, Tibor…

– Je fais d’abord un drôle de père.

Il sourit, lui d’ordinaire si bourru.

– En réalité, j’ai hérité d’une drôle de fille !

Il me saisit la main, la serra entre ses doigts secs, anguleux.

– N’impatiente pas Noura, elle ne sait pas attendre, elle te le reprochera.

Si tu tardes, tu affronteras une femme en colère.

– Tu la connais bien…

– Nul ne connaît Noura !

Et Tibor, soudain volubile, me raconta son désarroi. Comment un homme

seul serait-il parvenu à éduquer une jeune fille ? Ce défi l’avait dépassé.

Veuf, Tibor n’avait, pour cette tâche, pu recourir à son épouse ni à ses

propres sœurs, mortes dans l’éboulement des boues. Il avait

contemplé Noura, cette créature mystérieuse, à la fois butée et expansive,

affectueuse et renfermée, dont il ignorait vers quoi les rêves s’envolaient.

Qu’espérait-elle de l’existence ? Quels desseins formait-elle ? Elle lui avait

constamment échappé, enfant froide, enfant chaude, surtout pas tiède, un

jour caressante, un jour dure, parlant peu, parlant trop, qui s’esclaffait quand

ça lui chantait, insensible aux plaisanteries ordinaires, écroulée de rire pour

une vétille qu’elle seule notait. Éprise de drames, d’énigmes, traversée

d’engouements, appelée à des tâches qu’elle gardait secrètes, passant de la

délicatesse à l’arrogance, de l’ingénuité au cynisme, elle refusait tout ordre, toute influence. Tibor tremblait devant celle qui ne craignait rien ni

personne. Elle ne se reconnaissait qu’un guide : elle-même ; qu’un modèle :

elle-même ; qu’une cohérence : elle-même. Rapidement, il avait constaté

qu’elle s’engageait avec une assurance identique sur des voies opposées. À

certains moments, elle retenait ses pensées sans que cela relevât de la

faiblesse, de la frilosité, de la politesse : l’effacement lui paraissait adéquat,

la stratégie opportune ; à d’autres, elle se montrait franche, rude, tranchante,

au mépris de toute bienséance, parce que les phrases lui venaient ainsi.

Noura était-elle entière ou rouée ? Sincère ou calculatrice ? Les deux… Sa

nature du matin ne ressemblait pas à sa nature du soir. Elle s’endormait

telle, elle se réveillait différente.

– Il n’existe pas une Noura, mais une infinité. Une innocente. Un

bourreau. Une enjouée. Une insatisfaite. Un être frêle. Une brute. Le

raffinement suprême. La sauvagerie. En me mariant, j’avais désiré élever

plusieurs filles. Les Dieux m’ont exaucé : ils m’en ont fourni cent en une.

Cependant, je ne l’ai pas élevée, elle a grandi à mes côtés.

– Tu exagères : elle t’écoute comme un père.

– Elle me confère le statut de père quand elle souhaite un père ; à d’autres

moments, elle me convertit en frère, en fils, en compagnon, en ombre

résignée. Mon rôle se résume souvent à celui de serviteur préféré.

Tandis que je riais de sa verve inattendue, il s’obstina :

– Déclare-toi ! Séduis-la… Si Noura reste imprévisible, un point demeure

certain : avec elle, on peut toujours redouter le pire.

– Merci, Tibor. Je te promets d’intervenir. Et je me le promets…

Maintenant, discutons de tes rêves prémonitoires.

Tibor blêmit.

– J’ai encore reçu une vision cette nuit. Terrifiante ! Il ne subsistait rien

de notre monde.

– Que me conseilles-tu ? D’établir nos maisons dans les arbres ?

– Les arbres ne seront pas épargnés. Tout sera recouvert.

– Alors ?

Il se pétrit les tempes.

– On n’évite l’eau que par l’eau.

– Que suggères-tu ? Construire des maisons flottantes ?

Dérouté, il me dévisagea en réfléchissant.

– Quelle excellente idée ! Je crois que tu as trouvé la solution.

Il se dressa et tendit son bras vers le lointain.

– À dix jours de marche, un clan fabrique des pirogues. Les meilleures.

On m’en a parlé. Leur village s’appelle la Brèche des Dieux.

– La Brèche des Dieux ?

– Il paraît que les Dieux défilent régulièrement devant eux. Je n’en ai pas

appris davantage… En tout cas, ils travaillent le bois à ravir et ils ont mis au

point des techniques pour le buriner, le profiler, lier les morceaux entre eux,

les étancher, confectionner une barque, augmenter sa surface. Va les voir.

Il s’interrompit, tarabusté.

– Pardon, Noam ! Je distribue mes ordres. Excuse-moi. Tu es le chef, pas

moi.

– Tu es le conseiller du chef, Tibor. Je t’admire. Personne n’a autant

apporté à notre communauté 1.

Je le saluai et montai au marché croulant de monde. En ce début de

règne, je paradais beaucoup. Ma présence accréditait ma prise de pouvoir,

les villageois me confiaient leurs soucis et les visiteurs retournaient chez

eux en décrivant le jeune chef.

Accomplissant quelques trocs, Noura me rejoignit, se riva à mes côtés

pendant mes conversations avec d’importants fournisseurs, telle la femme

qui accompagne son mari. Sa conduite frisait la perfection.

À l’occasion pourtant, un sourire fuyant étirait sa bouche ennuyée ; la

succession d’interlocuteurs brisant notre intimité plissait épisodiquement

son front. Comme elle, j’en tirais un agacement croissant. Quelque chose s’usait en nous. À ce rythme-là, alors que nous bénéficiions d’une amicale

complicité, la frustration finirait par nous irriter et nous opposer.

Entre deux fâcheux, je lui chuchotai à l’oreille :

– Puis-je te rendre visite, ce soir ?

Elle frémit, pivota, preste, vers moi.

– Bien sûr.

Une fois que l’enquiquineur nous eut copieusement lassés, elle ajouta :

– Papa s’absentera. Il doit ramasser des herbes qui ne se cueillent qu’au

clair de lune.

Je me délectai de son mensonge : il me confirmait à quel point elle tenait

à moi, et corroborait ce qu’avait prétendu Tibor le matin – elle manipulait

son père à sa guise. Lorsqu’elle me quitta, je devinai qu’elle allait le

convaincre de déserter leur maison cette nuit, ce dont il se laisserait

persuader…

La journée coula très vite et très lentement. D’un côté, j’avais hâte

qu’elle s’achevât ; de l’autre, j’appréhendais tant le soir que je me consacrai

à mille broutilles de gouvernance. Écartelé, j’éprouvais une quiétude

profonde – j’avais pris la bonne décision – et un empressement affolé –

comment me comporterais-je ?

Avant que la nuit ne tombât, je disparus en amont du village, au ruisseau

où je me livrais d’ordinaire à mes ablutions, et je me préparai à notre

rencontre. Mon cœur s’emballait, des frissons secouaient mon corps.

Personne ne m’intimidait davantage que Noura.

Lavé, parfumé, coiffé, vêtu de frais, je descendis et me présentai chez elle

en cognant au montant.

Noura, superbe, laiteuse de peau, sombre de cheveux, habillée d’une robe

vaporeuse à la limite de la transparence, demeura sur le tapis où elle

reposait et me fixa sans cligner.

– C’est toi ?

Quelle étrange exclamation de sa part ! Nous avions passé la journée

ensemble, je lui avais annoncé ma visite, et voilà l’interrogation qui

m’accueillait.

– C’est moi !

Ma réponse sonnait de façon bizarre, aussi bête qu’inutile. Elle ne

signifiait rien… ou plutôt si… elle répercutait le dialogue de sous-entendus

inscrit dans nos banalités, un échange qu’on aurait pu reformuler ainsi :

« Est-ce bien toi, celui qui m’aime, qui débarque ? – Oui, je suis bien celui-

là, et je viens pour t’aimer ! »

Noura se taisait. Je palpais la tension de ce silence. J’hésitais encore :

– Je ne te dérange pas ?

– Tu ne me déranges jamais, siffla-t-elle d’un ton qui clamait le contraire.

Comment, en moi, libérer la tendresse qui voulait s’élancer, cette

tendresse prisonnière ?

Assise, les jambes repliées, elle décida de me bouder. Par une impulsion

irrésistible, elle rassembla ses cheveux, comme s’il n’y avait pas plus

crucial à faire, dévoilant sa nuque blanche, aussi pâle et fragile qu’une fleur

qui aurait poussé à l’ombre. Elle bâilla, révélant sa bouche rose aux petites

dents nacrées, et étouffa un soupir.

Je trépignais.

Elle ne me regardait pas, mais ses yeux veillaient sous ses paupières à

moitié dormantes et la frange de ses cils recourbés.

J’amorçai un pas vers elle.

Elle se tourna, me scruta sans broncher, avec une effronterie flatteuse.

Elle attendait. Elle se soumettait à l’avance. Son inertie appelait mon

initiative. D’une veulerie assumée, elle ébaucha un sourire.

Cédant toute dignité, je m’agenouillai et saisis ses mains, ému aux larmes

de les découvrir si menues, si chaudes, si douces, si favorables. J’embrassai

ses poignets délicats, dix fois, cent fois, brûlant de lui signifier que je

l’adorais, que je me prosternais, que je n’aspirais qu’à son bonheur.

Mutine, elle releva mon menton, approcha mon visage du sien et, comme

à un enfant, me tendit sa joue veloutée. Décelant sa finauderie, je dédaignai

la joue et appliquai ma bouche sur la sienne. Nos lèvres s’accolèrent

aussitôt. Puissantes. Vibrantes. Noura soupira de soulagement, puis de

plaisir. Nos langues se fouillaient, se frottaient, fraîches, ardentes, allègres,

assoiffées l’une de l’autre.

Noura s’allongea sur le dos en me plaquant contre elle. Je craignais de

l’écraser, cependant elle me maintint, tenace. Ses yeux imploraient les

miens. Sa langueur fourmillait d’impatience. Elle voulait que je lui donne

une joie complète.

J’entrai en elle.

Là encore, l’évidence s’imposa : mon sexe avait été inventé pour

s’insinuer dans le sien. Elle balbutia de stupéfaction, de contentement, de

gourmandise. Nos yeux ne se lâchaient plus. À chaque moment, ils posaient

des questions : « Apprécies-tu ce mouvement ? Sens-tu ça ? » Et, dans nos

gorges, répondaient des han, des feulements, des étranglements, des

rugissements.

Je me retins de jouir à maintes reprises.

Soudain, Noura se figea, raide, et me considéra, les paupières écartées, la

cornée humide, la pupille assombrie. Il me sembla que, dans mon iris, elle

cherchait quelqu’un d’autre, pas celui qui s’était glissé en elle, ce Noam

attentif, tendre et vigoureux, mais un Noam au-delà de la gentillesse, un

amant autoritaire, conquérant, un vainqueur qui lui arracherait le contrôle.

Je creusai mes reins et la pénétrai robustement.

Comblée, Noura se détendit de nouveau.

Je la heurtais, je la percutais. Les frissons qui parcouraient ses traits

montraient qu’elle développait une curiosité aiguë de ce qui lui arrivait, de

ce qui allait lui arriver. Elle tressaillait sous mes coups, lucide et

abandonnée. Ses oreilles rougissaient, son cou s’empourprait, sa poitrine se

marbrait. Elle haletait.

Noura cria. Moi de même. Ce que je perdais en douceur, en finesse, en

volupté, je le recouvrais en excitation. Quelque chose nous dépassait. Ma

fougue cessait de m’appartenir, elle me transperçait, je la subissais, je lui

obéissais. Noura et moi partagions une sorte de démence.

Elle gémit, les orteils crispés, les poings fermés, la tête virant de droite à

gauche, de gauche à droite. Je m’arrêtai, inquiet. Elle protesta avec

virulence :

– Continue !

Je persévérai. Elle me frappait la poitrine, me griffait, me giflait, ces

gestes de refus lui permettant le contraire, accepter totalement l’intrusion de

mon corps dans le sien.

Elle trémula, hurla et nous jouîmes ensemble.

Le miracle s’était réalisé.

Nous en demeurâmes écrasés.

Tout était devenu simple, à la fois intense et banal. Nous ne patientions

plus, nous n’escomptions plus : nous avions, nous étions.

Elle se blottit dans mes bras, subitement chétive, ce qui m’attendrit. Quel

bonheur de se retrouver sans tension, sans frustration, sans bavardage

obligé, sans envie ni regret, soudés, unis, avachis, en écoutant la vie battre

en nous ! Nous savourions le présent, nourris par notre vigueur, notre

jeunesse.

Lorsque je bondis lui verser à boire, Noura me détailla d’un œil trouble et

mouillé. Son regard me rendait mâle, terrible, magnifique.

Elle me contemplait et cela me transformait. Pour la première fois de

mon existence, je me demandai si je n’étais pas beau.

 

*

 

L’empêchement est-il la condition du bonheur ?

À peine eus-je goûté l’extase dans les bras de Noura que le devoir m’en

détacha. Le Lac montait ; les ruisseaux débordaient ; détrempés, les terrains rejetaient les graines tandis que la moiteur pourrissait les végétaux restants.

Mille détails accréditaient l’angoisse de Tibor.

Je détournai d’abord les yeux, trop ébloui par Noura, laquelle m’initiait à

des joies inédites : fainéanter le matin sur notre couche, enlacés, bouches

muettes ; embrasser sans fin ce corps qu’elle ne préservait plus ; la laisser

me coiffer un après-midi entier pour obtenir des résultats « mignons »,

« épouvantables » ou « ridicules ». Aurais-je soupçonné que j’adorerais me

métamorphoser en jouet de fille ? Aurais-je supposé que je fondrais quand

elle se moquerait de moi ? Impossible de m’ennuyer avec Noura qui

incarnait successivement deux, dix, vingt, trente femmes ! En fait, elle était

femme à l’infini, un jour soumise, un jour tyrannique, un jour lascive, un

jour morose, un jour exaltée. Au lit, elle renouvelait les surprises : souple et

somnolente, impérieuse et tendue, rapide et fébrile, lente et alanguie,

aguichée et lubrique, provocante et déterminée, séduite et passive, offerte et

nonchalante, chatouilleuse et intouchable, entreprenante et vorace.

Comme elle figurait toutes sortes de femmes, je personnifiais toutes

sortes d’hommes : l’amant, l’aimé, l’ami, l’ennemi, l’égoïste, le bienfaiteur,

le dissolu, l’indifférent, le salace, le persécuteur. Entre le lever et le coucher

du soleil, je désirais l’étreindre, l’étrangler, pleurer, rire, fuir, l’exhiber, la

cacher, me sacrifier.

Hélas, il fallut pourtant me résoudre à me retirer : je devais rencontrer les

constructeurs de pirogues. Quelques villageois aguerris me flanqueraient.

Dix jours de marche à l’aller, le temps d’un séjour, dix jours au retour : je

m’absenterais une bonne lune.

Le matin du départ, Noura tomba malade. Blême, migraineuse, la cornée

éteinte, la peau fanée, elle me céda son poignet sans sortir de notre couche.

Je baisai sa petite main brûlante, objet gracile dont l’inertie me signifiait

que je ne pouvais plus m’en servir.

– File, mon Noam. Agis au mieux. Je tâcherai de me remettre.

Elle se mouvait sur deux plans : pendant qu’elle approuvait le chef en

l’encourageant à mener cette expédition, elle dénonçait le mari, coupable

d’abandonner sa femme alitée.

Je franchissais le seuil de notre maison lorsque je fus arrêté par Maman,

écarlate.

– Si tu acceptes, tu n’es plus mon fils !

Debout, jambes écartées, elle me barrait la voie. Les yeux écarquillés, la

bouche féroce, le teint échauffé, elle tremblait de rage, ce qui l’embellissait.

– Pardon ? demandai-je.

– Tu vas me faire le plaisir de l’envoyer paître.

– De qui parles-tu ?

– De Barak. Il veut t’accompagner.

Mon oncle ne m’avait rien proposé de tel, du moins pas encore.

Comptait-il vraiment renforcer le groupe ?

Maman vociféra :

– Refuse ! Sinon…

Elle agita un doigt qui me menaçait de je ne sais quel châtiment, et

conclut, le sourcil courroucé :

– Je t’aurai prévenu !

Je m’approchai d’elle pour l’apaiser. Elle se méprit, croyant que je tentais

de l’enjôler, et elle s’insurgea :

– Marcher, voyager, chasser, se battre : il n’est pas en état. Non, il n’est

pas en état…

Je réprimai un sourire : à en croire les cris qui m’arrivaient aux oreilles la

nuit, mon oncle se portait comme un charme. Je luttai contre l’envie de

rétorquer à Maman en précisant que c’était plutôt elle qui n’était pas en

état… de se priver de lui.

Elle repéra mon amusement. Aussitôt elle changea de registre, virant au

sentimental :

– Tu comprends, Noam, je l’attends toute ma vie, il revient, je le soigne,

et voilà qu’il décampe à la première occasion en sautillant sur une jambe !

Une voix retentit derrière elle :

– Je ne pars pas, Elena : je protège mon neveu.

Elle sourcilla au timbre grave, puissant, caverneux de Barak. L’entendre

suffisait à l’émouvoir. Pivotant vers le colosse qui nous rejoignait, elle

s’astreignit à prolonger sa hargne :

– Noam sait très bien se défendre !

– Moi aussi, je sais très bien le défendre. Hein, mon neveu ?

Le teint clair, l’œil lustré, éclatant de forme, Barak s’était harnaché pour

la mission. Couvert de peaux et de besaces, il se tenait si droit, avec tant de

muscles et d’empressement, qu’on ne remarquait pas qu’une jambe lui

manquait, remplacée par une prothèse en os de cerf.

De sa large main, il saisit le cou d’Elena, l’amena en douceur contre lui

et, des lèvres, lui picora l’épaule.

– Elena, mon cœur, permets-moi d’aimer Noam. Non seulement je raffole

de ton fils, mais je le chéris comme le mien.

– Le nôtre ? suggéra Elena, énamourée.

Ils s’embrassèrent goulûment, incapables de refréner leurs élans en

public.

Elena et Barak avaient formulé ce que je percevais de façon nébuleuse

depuis quelque temps : à force de représenter l’enfant qu’ils auraient rêvé

de mettre au monde, j’étais devenu leur fils. Ils avaient effacé la paternité de

Pannoam.

Lorsque leur étreinte s’acheva, je congratulai Barak :

– Je te remercie de m’escorter, mon oncle.

Maman cessa de rouspéter et, quoique langoureuse, considéra Barak avec

une mine de reproche.

– Alors je n’influence pas tes décisions ?

– Tu influences mes actions : je foncerai te retrouver.

Elle gloussa d’orgueil, masquant sa joie sous un grommellement feint,

puis se tourna vers moi.

– Protège-le, Noam. Il n’est plus tout vert.

– Coquine, tu préférerais un galopin ? s’enquit-il en lui flattant le dos.

Elle ne répliqua pas, assoiffée de ses caresses.

– Maman, prends soin de Noura, s’il te plaît. Elle est souffrante.

– Bien sûr, s’exclama Maman.

– « Bien sûr » quoi ? Bien sûr tu t’occupes d’elle ? Ou bien sûr elle est

souffrante ?

Maman ricana.

– Dans l’ordre : bien sûr elle est souffrante, bien sûr je m’occupe d’elle.

Voici la différence entre une jeune femme et une femme mûre, mon garçon :

la jeune tombe malade, la mûre pique une colère – elle s’économise…

Grâce aux années, nous protestons sans jouer avec notre santé.

 

*

 

Nous cheminions en rasant les bords du Lac.

L’esquisse de sentier qu’empruntaient les marchands, les artisans, voire

les éleveurs de bêtes qui gagnaient notre marché avait, çà et là, disparu,

inondée. Plusieurs fois, nous dûmes effectuer des détours quand l’eau avait

pénétré très avant dans la plaine ; en revanche, les parties escarpées et

pierreuses pâtissaient moins de la crue.

Même à distance des rives, la terre, mouillée, épaissie, luisante, troublait

la marche : soit nous glissions, soit nous nous envasions jusqu’aux mollets,

soit nous chargions nos chaussures de boue au point de ne plus supporter ni

leur poids ni leur humidité dévastatrice.

Vaguement oppressé, le cœur serré, la gorge râpeuse, je n’éprouvais pas

cette joie du voyageur, l’appel de l’inconnu qui revigore, emplit les

poumons, prodigue une allégresse estompant les efforts ; je traînais un corps

indolent, abattu, sans appétit.

Barak tapota mon épaule. Lui aussi affichait un visage cafardeux.

– Maintenant, quitter le village nous déchire.

– J’ai l’impression qu’on m’a roué de coups.

– Notre vie réside là-bas désormais, auprès d’elles.

Barak parlait d’or. Notre monde s’était modifié : il offrait un centre –

Elena pour lui, Noura pour moi – et sa terne périphérie nous déprimait.

Nous en éloigner procurait la peine accablante de l’exil.

– On n’est plus libre quand on aime, soupira Barak. Que vaut-il mieux ?

L’amour ou la liberté ?

Il retrouva le sourire en se répondant :

– L’amour, sans hésitation ! Moi qui ai usé et abusé de la liberté durant

des années, j’en ai soupé ! La liberté de tout faire, mais pour quoi faire ?

Une marque d’échec, la liberté, une maladie de solitaire, un handicap de

paumé ! Je ne songe qu’à courir vers Elena, qu’à la rendre heureuse, qu’à

me régaler de sa présence et de sa joie.

– Chaque jour, j’en veux davantage à Pannoam. En nous volant Elena et

Noura, il nous volait le bonheur. Comment ai-je été assez bête pour le

tolérer ?

– Et moi ? tonitrua Barak. Mon frère ne possédait qu’une supériorité :

celle de me persuader de la sienne. J’ai gobé l’idée qu’il me dépassait, qu’il

méritait mieux que moi.

– Moi également.

– Normal, le fils prête spontanément toutes les qualités à son père. Tandis

que moi ? Même après avoir découvert ses ruses et ses trahisons, sa

duplicité me semblait un atout inégalable, une complexité dont je ne

bénéficiais pas, moi, pauvre balourd. Tu as réagi à temps.

– Grâce à toi…

– Et à Noura. Elle est venue te chercher au péril de sa vie.

Réfléchissant à cet épisode, je frémis et souhaitai rebrousser chemin pour

serrer Noura sur mon cœur. L’oncle refréna mon élan.

– Que prépare le Lac ?

– Tibor a reçu des rêves. Le Lac enfle et recouvre les rives brutalement.

– Pourquoi ?

– Tibor n’a récolté que des images, des bruits, aucune explication.

– Dommage ! Si on l’apprenait, on interviendrait auprès du Lac.

– Tibor doute de l’efficacité des offrandes et des prières, mon oncle.

D’ailleurs, moi aussi.

– Mmm…

Par réflexe, Barak pressa ses amulettes.

 

L’expédition se déroulait sans encombre, malgré la difficulté d’avancer

sur ce sol meuble. Peu à peu, l’envoûtement de la marche abolissait la

peine, les soucis, le sentiment d’arrachement. Maintenant que j’avais

consenti à ce bannissement provisoire, je savourais les beautés de notre

paysage modifié. Parfois le Lac s’étalait largement et créait, au ras des

laîches, une frange marécageuse ; les canards, adoptant les graminées

comme des joncs, s’y ébrouaient, y nasillaient, s’en envolaient, les pattes

pendantes. Parfois le Lac assaillait des rives rocheuses, et les chèvres

sauvages, cabriolant de pierre en monticule, semblaient des sentinelles

sauvegardant leurs remparts.

Au soir, nous allumions un feu pour griller nos viandes, repousser les

prédateurs, et nous nous endormions à l’unisson du soleil.

Le deuxième jour, après le passage d’un ruisseau qui jaillissait des bois,

Barak ralentit.

– Ta jambe ? murmurai-je, inquiet.

Il me rassura par une dénégation de la tête.

– Mon garçon, continue sans moi.

– Quoi ?

Barak se gratta les coudes, embarrassé, et ce mouvement gonfla ses

énormes muscles – je m’étonnais souvent que, muni de tels biceps, il parvînt à plier les bras.

– Ce ruisseau mène à la Caverne des Chasseresses. Je m’y rends.

J’écarquillai les yeux. Il précisa :

– Je t’ai accompagné aussi pour ça.

Je hurlai avec horreur :

– Barak !

Le colosse recula, indigné par mon indignation.

– Crapule, que présumes-tu ?

– Je ne présume rien : je sais.

– Pardon ?

– Je sais ce que l’on fricote à la Caverne des Chasseresses.

Barak se frappa le front, retint un éclat, puis me détailla de la tête aux

pieds, avec un regard qui m’enveloppa de mépris.

– Quel petit être mesquin et abominable ! Espèce de fouine puante, je ne

vais pas à la Caverne des Chasseresses pour forniquer, j’y vais pour faire

mes adieux !

– Tes adieux ? grommelai-je, sceptique.

– Oui, mes adieux ! J’ai passé des moments somptueux là-bas, je tiens à

en remercier les Chasseresses.

– Mmm… Surtout Malatantra.

– Malatantra la première, évidemment.

Devant ma moue, Barak fulmina :

– Malatantra vend ses charmes aux hommes, d’accord, mais cette

personne sensible se réjouira d’apprendre que je suis vivant et que j’ai

retrouvé l’amour de ma jeunesse.

– Es-tu certain, Barak, de résister à la séduction de Malatantra ?

Il consulta les nuages, pensif.

– Non.

Il ramena les yeux vers moi et me sourit en ajoutant :

– Vu le risque, j’ai pris mes précautions.

– Quoi donc ? As-tu laissé tes couilles au village ?

Il éclata de rire.

– Excellente idée ! Cela plairait à nos épouses… Imagine, mon neveu :

un pot à couilles dans lequel elles les enfermeraient quand nous partons.

Il s’esclaffa encore en secouant sa crinière.

– J’ai pris mes précautions envers Malatantra : je ne lui apporte rien. Ni

sanglier, ni biche, ni lapin. Pas même un souriceau. Elle a sa fierté, elle

comprendra.

Je souris à mon tour.

– Pardon, Barak. Excuse ma méfiance.

– Quelle ignominie ! On aurait cru entendre ton père.

J’encaissai la critique et j’adressai un signe au groupe qui, en

avant, s’étonnait que nous lambinions.

Au moment où Barak s’orientait vers sa nouvelle destination, il me glissa

à l’oreille :

– Un message à transmettre ?

– Moi ? Non.

– À personne ?

– Non…

Contrarié, il me dévisagea.

– Noam, encore une fois, tu me rappelles ton père : il oubliait tout ce qui

le gênait.

– Quel rapport avec moi ?

– Tita.

Ce nom me consterna, la honte m’écrasa. La sauvage et superbe Tita, la

Chasseresse de mes nuits torrides, avait déserté ma mémoire. Brusquement,

les souvenirs affluèrent, telle une rivière en crue.

– Tita…, soufflai-je en écho.

L’arrivée de Noura dans ma vie avait éliminé Tita. En face de mon oncle,

je m’avisai qu’elle avait vécu, qu’elle vivait toujours, que mon amnésie et mon indifférence l’insultaient. Je l’avais dédaignée depuis tant de mois…

Barak prouvait que je m’apparentais à Pannoam en révélant ce défaut :

disposer des gens puis s’en débarrasser.

Je bafouillai :

– Dis-lui… dis-lui…

– Oui ?

– Que je suis rentré au village et me suis marié. Que j’y ai été obligé.

– De te marier ? Tu exagères… Autorise-moi à improviser sur place.

– Je me fie à toi, Barak. Je ne connais pas de brute plus délicate que toi.

Il me serra contre lui. Au moment où il s’écartait, je lui criai :

– Comment procédons-nous, Barak ? Je te reprends dans vingt jours ?

Il sursauta, épouvanté.

– Tu délires ! Après un crochet à la Caverne, je vous rattrape à la Brèche

des Dieux. Attention, danger ! Si je m’attardais plusieurs jours et plusieurs

nuits, je serais capable de chasser de nouveau pour Malatantra.

Et il s’enfonça dans l’épaisseur velue des bois.

 

À mesure que nous approchions de la Brèche des Dieux, nous

apercevions des pirogues et des piroguiers. Ils pêchaient sur le miroir

paisible, pur et plein de ciel.

Les oiseaux lançaient des cris. Leurs échos ricochaient, plus ondulants,

plus fluides que les flots.

Les troncs évidés ne se contentaient pas de longer les berges, ils se

risquaient vers le centre du Lac. Leur intrépidité m’interloqua. Jusqu’alors,

je n’avais vu que des embarcations déplacées par une perche, que le

pêcheur enfonçait au fond de l’eau, et sur laquelle il tirait ou poussait ; je

découvrais les pagaies, ces perches à extrémité plate, qui ne s’appuyaient

qu’à la surface et permettaient de gagner les zones profondes. Cette

innovation me causa un vertige. Je pressentis que, grâce à ce progrès, un

horizon s’ouvrait pour les voyages 1.

Enfin, nous distinguâmes le village, précédé par de multiples trouées

dues à l’abattement des arbres où les habitants sculptaient des esquifs. Nous

saluâmes des groupes étronçonnant les conifères et, lorsqu’un élagueur au

crâne dégarni me demanda ce que nous cherchions, je lui signifiai que, chef

d’un important village à dix jours de marche, je requérais leur savoir-faire.

Le chauve nous mena jusqu’à leur dirigeant, Vlaam, une trentaine

d’années, roux à la barbe dorée, solide, le front court, qui nous accueillit

dans l’atelier où il refouillait des sapins en compagnie de ses fils. Au sein

d’une odeur chaleureuse, âcre, piquante et résineuse, les uns creusaient à

l’aide de silex une cavité que les autres parachevaient en y appliquant des

braises. Au sol, des chiots jouaient, vautrés dans la sciure blonde 2.

Après les présentations, je justifiai ma venue :

– Nous voulons des maisons flottantes.

Vlaam me dévisagea, incrédule.

– Des maisons flottantes ? Jamais entendu parler de ça… Pourquoi ?

– Au cas où le Lac monterait.

– Bâtissez vos abris plus haut sur les rives.

– Et si le Lac s’élevait encore ?

Ma réponse, purement logique, le déconcerta. Il se tamponna les tempes,

scruta le rivage, et ramena son attention vers moi.

– Pourquoi le Lac nous attaquerait-il ?

– Personne ne devine ce que désire le Lac.

– Vrai…

– Actuellement, il s’étale, conclus-je en m’abstenant de raconter les rêves

de Tibor, ainsi qu’il l’avait exigé.

Vlaam se tourna vers ses fils.

– Des maisons flottantes ! Savez-vous construire ça ?

Ils éclatèrent de rire.

J’insistai, imperturbable :

– On dit autour du Lac que vous pratiquez les meilleures techniques. Si

quelqu’un parvenait à fabriquer la première maison flottante, ce serait vous.

Vlaam accepta le compliment avec plaisir. Je soupçonnai, à leurs

manières, à leur accent, à leurs phrases élémentaires, que ces rudes artisans

n’avaient développé qu’une compétence, la menuiserie, laquelle constituait

toute leur fierté.

Vlaam circula parmi ses fils et répéta, songeur :

– Une maison flottante…

– Un radeau avec des murs ! s’exclama l’aîné.

– Une base de radeau, bien sûr. Seulement, des troncs attachés, ça n’a pas

de stabilité. Il faudrait des flotteurs.

– Des outres ? s’écria le précédent.

– Des amphores ? suggéra un deuxième.

Vlaam opina. Il continua à réfléchir :

– Un pourtour doit empêcher l’invasion des vagues quand ça chahute.

– Des planches ?

– Elles alourdissent.

– Une palissade ?

– Plutôt des bords cousus, recommanda Vlaam. Légers.

En entendant les idées fuser, je constatai que ce clan n’avait pas usurpé sa

réputation.

– Je te félicite, Vlaam, tu résous déjà les difficultés. Affaire conclue ?

Vlaam faillit toper dans la main que je lui tendais, mais se ressaisit. Il prit

le temps de s’asseoir, de boire, de s’essuyer la bouche, la barbe, et s’enquit :

– Que proposes-tu ?

– Notre village possède le plus grand marché du Lac. Je troquerai tes

réalisations contre des aliments, des bêtes, des grains, des cuirs, des étoffes,

des poteries.

Les yeux de Vlaam flamboyèrent, intéressés, puis se ternirent.

– Si ton village se trouve à dix jours de chez nous, comment procéder ?

– Je te fournirai chaque semaine. À l’avance.

– Tu ne m’as pas compris, Noam : comment récupéreras-tu les maisons

flottantes ?

Je demeurai bouche bée, n’y ayant pas songé.

– Tu… tu ne me les livreras pas ?

– Non !

– J’enverrai mes hommes.

– Tu plaisantes ! Ce que je ne peux pas faire, tes hommes non plus. Elles

pèseront trop pour qu’on les transporte. Imagine le nombre de troncs…

– Ah oui…

– Elles ne voyageront pas davantage sur les eaux. Même lentement.

– Pourquoi ?

– Impossible de leur donner la forme d’une pirogue, celle qui fend les

flots. De toute façon, les pagaies manqueraient de puissance. Les maisons

flottantes dériveraient…

Je réagis aussitôt avec poigne :

– Alors, viens les fabriquer chez nous, Vlaam !

Vlaam et ses fils me toisèrent, abasourdis.

– Partir d’ici ?

– Le temps de la construction.

Vlaam haussa les épaules.

– Jamais !

Pivotant, il considéra la discussion close et se remit à poncer la barque

qu’il terminait. Un de ses fils se pressa contre lui.

– Père, souviens-toi de ce qu’a dit Derek.

Vlaam l’assassina du regard.

– Pardon ?

– Derek a annoncé que bientôt nous…

– Tais-toi !

– Père, les prophéties de Derek…

– Fini de bavasser ! Tout le monde au travail.

Il m’apostropha :

– Toi et les tiens, reposez-vous ce soir dans la clairière aux framboisiers.

Prenez des bûches pour le feu. Nos femmes vous serviront à boire. Demain,

vous repartirez.

Je retrouvai mes compagnons sans leur relater mon échec. En réalité, je

conservais l’espoir de rejouer la partie ; bien que l’entretien ne se fût pas

déroulé au mieux, j’avais entrevu une faille en Vlaam au moment où son

fils avait mentionné Derek.

En me renseignant auprès des porteuses d’eau, j’appris que deux

individus régnaient : Vlaam, descendant d’Azrial, le chef précédent, et

Derek, son demi-frère. Le premier gouvernait officiellement le village, le

second officieusement. Vlaam détenait l’autorité légitime, la force, le

savoir ; Derek exerçait son influence sur les esprits.

Plus on me le décrivait, plus ce Derek m’intriguait. Malgré sa bâtardise –

sa mère, épouse du chef héréditaire, avait conçu Derek avec un inconnu –, il

avait réussi à s’imposer au côté de son demi-frère Vlaam, ainsi qu’au sein

de la communauté. On l’appelait Derek l’homme aux mains mystères, car il

portait toujours des moufles. Sa mère avait couvert ses doigts lorsqu’il tétait

son sein et n’avait jamais autorisé qu’on le vît autrement. Aujourd’hui, il

variait les moufles – en cuir, en fourrure, en tissu –, mais ne s’en séparait

pas. Cette bizarrerie restait pourtant anecdotique au vu de sa caractéristique

principale : Derek conversait avec les Dieux. Son emprise sur les villageois

venait de ce don exceptionnel. Inspiré, inspirant, il guidait les âmes du lieu.

Comme j’exprimais mon vif désir de le rencontrer, les femmes

m’avisèrent que, depuis une lune, il séjournait dans la montagne afin de

questionner les Dieux.

Elles me révélèrent pourquoi l’endroit se nommait la Brèche des Dieux.

Plusieurs fois par an, les Dieux qui occupaient les neiges descendaient le

long de la rivière pour se rendre au Lac.

– Que font-ils dans le Lac ?

– Ils y disparaissent.

Les Dieux passaient ici de génération en génération. Les villageois,

favorisés, honorés, s’enorgueillissaient de leurs visites.

– Leur parlez-vous ?

– Nous nous prosternons. Et ils passent.

– Ils passent sans un mot ?

– Sans un mot. C’est très émouvant.

À cet instant, une corne d’aurochs retentit au lointain. Une autre corne de

berger, proche, prolongea le son tubé.

Les deux commères frissonnèrent. Elles se contemplèrent, sidérées, puis

se tournèrent joyeusement vers moi.

– Un Dieu arrive !

– Tu pourras l’admirer !

Elles commencèrent à s’agiter. Alentour les hommes, les femmes, les

enfants bondissaient hors de leur demeure, de leur atelier.

Les commères m’enjoignirent de les suivre. Tous les villageois se

dirigèrent vers un pré bordé par un ruisseau rapide, et s’agenouillèrent dans

l’herbe. Je les imitai.

Courbés, figés respectueusement, les gens levaient la nuque juste assez

pour observer ce qui se produisait devant eux.

Soudain, une corne aiguë trompeta une hymne triomphante. Ils

soupirèrent, triturèrent leurs talismans, leurs amulettes, leurs totems.

– Voici le Dieu, chuchota une des commères.

Je fixai intensément la rivière.

Une vaste embarcation s’engagea dans son lit. Elle brillait de couleurs

éclatantes, jaune, ocre, vermillon, rouge, et foisonnait de fleurs étranges

tressées en guirlandes ou en couronnes, blanches, violettes, mauves.

L’apparition stupéfiait, superbe, majestueuse.

Nous ne discernions pas le Dieu, mais nous percevions qu’il se tenait

allongé dans la barque, sur le dos, la tête en amont. Silencieux, serein, il se

laissait glisser au fil du torrent impétueux.

Les villageois récitèrent des prières.

L’embarcation exotique fila à travers le bocage et atteignit le Lac. Là,

curieusement, elle ne ralentit pas, elle fonça vers l’horizon.

Les villageois entonnèrent des chants enthousiastes. Leurs voix

emplissaient le paysage, franches, heureuses, reconnaissantes, raffermies

par la foi.

Sitôt les réjouissances expédiées, je demandai aux commères :

– Vous approchez-vous des Dieux ?

– Ils ne le tolèrent pas. Ils avancent si vite. As-tu remarqué les fleurs ?

Aussi belles qu’inconnues. Ce sont les fleurs de la Cité des Dieux.

– Les Dieux se sont-ils relevés pour vous regarder, vous saluer ?

Elles gloussèrent en me jugeant niais.

– Crois-tu que nous avons tant d’importance ?

J’approuvai leur réaction. Une question me démangeait :

– Quelqu’un est-il déjà allé là-haut ? Dans la Cité des Dieux ?

– Personne avant Derek.

– Ah ?

– Il y accède. Il revient muni de messages. Grâce à lui, nous prospérons

en paix.

Plus de doute, je devais rencontrer cet homme.

J’enviais à ce village son privilège de recevoir la visite des Dieux, et je

m’endormis en spéculant sur ces espaces inatteignables, la Cité des Dieux,

le Milieu du Lac. Ces deux territoires se rejoignaient-ils par des réseaux

clandestins ? Un couloir souterrain permettait-il aux Dieux de remonter au

sommet de la montagne ? Sans conteste, le Royaume du Dessous devait

communiquer avec le Royaume du Dessus.

Le lendemain, résolu à attendre Derek, j’arguai d’une douleur aux jambes

pour retarder notre départ. Puisque Derek consultait les Dieux, peut-être

savait-il ce que mijotait le Lac ? M’apporterait-il les informations qui

compléteraient les songes de Tibor ? Le cas échéant, il adopterait un avis

différent de son frère…

En fin de matinée, je retournai à la rivière, prétendant apaiser par un bain

salutaire mes jambes endolories.

La Nature ne se tait jamais. Le torrent rugissait, les branches craquaient

au-dessus des hautes herbes frémissantes tandis que les fauvettes grisettes

croassaient, les geais cacardaient à la lisière, les pigeons claquaient des ailes

en se perchant. Bref, tout murmurait, grinçait, tanguait, jacassait. Assis sur

la berge, je trempai mes chevilles dans les flots glacés.

J’entendis alors un oiseau fantastique. Des sombres feuillages sortait un

son lumineux, cajoleur, charnu, dont les roulades et roucoulades dessinaient

des volutes sinueuses sur l’azur. Parfois, le chant gagnait l’aigu, doré, effilé,

s’amincissant jusqu’au sifflement ; parfois, il descendait, se remplumait, se

recolorait, toujours de façon subtile, charmante. À mes oreilles, jamais

animal n’avait manifesté un souffle si continu, et ces cascades de notes,

riches, inventives, surpassaient en variété celles d’un rossignol.

Désireux de découvrir à quoi ressemblait l’oiseau rare aux trilles inouïs,

je m’extirpai du cours d’eau. Avec circonspection pour ne pas l’apeurer,

j’entrai dans la futaie de sapins.

Le soleil se diffractait en rayons obliques où voletaient des milliers de

moucherons.

Le chant persévérait, exalté, impatient, ivre de lui-même. Il

m’ensorcelait. Ses douceurs comme ses éclats me touchaient au plus

profond. Tout en progressant entre les troncs, j’inspectais les branchages

garnis d’aiguilles afin de l’identifier. Hélas, le volatile demeurait invisible.

Il s’éloigna. Je le suivis. Dans ce vallon, la végétation changeait,

composée d’arbustes fous, rêches, serrés, où l’aubépine épineuse s’attaquait à mes cuisses, me mordait les tibias. Bien que je peinasse à garder le silence

– en sus des piqûres, les pierres écorchaient mes pieds nus –, j’approchai de

l’oiseau mystérieux, au comble de l’engouement.

Tout près de lui, mes yeux fouillèrent la ramée. En vain !

Je baissai la tête et entrevis une forme humaine appuyée contre un rocher.

Le tendre ramage en provenait.

Je n’osais y croire. La voix ne me paraissait ni celle d’un homme ni celle

d’une femme, et pourtant cet immense corps habillé de multiples fourrures,

aux cheveux épars et souples, émettait la mélopée qui me subjuguait.

L’individu m’aperçut. Il s’interrompit et se redressa, l’air inquiet.

Gêné, je le rassurai :

– Bonjour, je suis Noam, chef d’un village voisin. Désolé de t’avoir

dérangé. Je prenais ton chant pour celui d’un oiseau.

Il haussa les épaules.

– Que fais-tu ici ? me demanda-t-il, suspicieux.

– Je propose du travail aux menuisiers.

– Ah oui ? Lequel ?

– Construire des maisons flottantes.

Il me considéra froidement, doutant d’avoir bien saisi.

– Des… ?

– Maisons flottantes.

Il bougonnait lorsque les deux commères surgirent. Elles s’exclamèrent :

– Derek ! Nous avions repéré ta voix. Comment vas-tu ? Reviens-tu avec

un message des Dieux ?

Il acquiesça gravement. Elles reçurent cette réponse avec solennité, puis

me désignèrent.

– Nous te présentons Noam, fils du prestigieux Pannoam.

À cette mention, Derek tressaillit. Il me porta une attention différente,

plus accueillante, plus intriguée.

– Connaissais-tu mon père ? m’écriai-je.

Il soutint mon regard.

– Ce nom ne m’est pas étranger.

Sachant la glorieuse réputation de Pannoam parmi les peuples du Lac, je

ne m’en étonnai guère. À la dérobée, pendant que les cancanières pépiaient,

j’examinai ses mains que des moufles en loutre recouvraient. Derek

l’homme aux mains mystères… Pourquoi cette précaution ? Souffrait-il

d’une tare ? Soustrayait-il à notre vue des croûtes, des taches, des

déformations qui nous auraient dégoûtés ?

Je constatai qu’à cet instant, lui-même détaillait mes doigts.

Il se ressaisit et devint presque cordial.

– Rentrons au village ensemble, tu m’expliqueras ce que tu désires.

Escortés par les bavardes, nous traversâmes le bois, la rivière, la prairie.

Durant le trajet, il se contenta de mener une conversation ordinaire ; de

toute évidence, il endurait le gazouillis des péroreuses, mal nécessaire avant

que nous nous retrouvions seuls.

J’en profitai pour mieux l’observer.

Très grand, Derek donnait surtout l’impression d’être long. Peu musclé,

le torse perché sur des jambes osseuses, doté d’étroites épaules, de coudes

saillants, il avait poussé en hauteur plutôt qu’en largeur, comme si on l’avait

étiré. Il surprenait. Ce qu’on distinguait de ses mollets, de ses bras, de sa

poitrine restait imberbe ; au-dessus d’un vaste front proéminent, ses

cheveux bruns, abondants, fournis quoique sans vigueur, retombaient avec

mollesse sur sa peau rose, fine, satinée, aux limites de la flétrissure. S’il y

avait une noblesse désinvolte dans son allure efflanquée, son visage

affichait de la mesquinerie. De petits yeux marron, trop rapprochés,

scrutaient l’arête du nez avant de s’ouvrir au monde, tandis que la bouche,

sèche, aux lèvres rentrées, traduisait une frustration. Son absence de pilosité

au menton ou sur les joues m’empêchait de déterminer clairement son âge,

et cette glabreté exceptionnelle fabriquait un masque plus occultant qu’une

barbe épaisse. Sa voix en revanche déployait, y compris quand elle parlait, une superbe puissance, moelleuse, lisse, timbrée, s’enrichissant d’une

résonance fruitée. Au moindre mot, elle attirait, suspendait le temps,

envoûtait. Fâcheusement, elle constituait l’unique élément plaisant de

Derek.

Il me mettait mal à l’aise. Parce qu’il se sentait mal à l’aise ? Il semblait

incommodé de lui-même, voire honteux…

En chemin, je remarquai, aux couseuses et brodeuses qui relevaient la

tête lors de notre passage, que la singularité de Derek séduisait la gent

féminine. Elles lui vouaient un tel respect empreint de crainte et

d’admiration que je palpais dans l’atmosphère la fascination qu’il suscitait.

Dans sa demeure, nous nous assîmes chacun sur un trépied, il me versa

un succulent vin de framboise, puis m’écouta. Je lui narrai ma récente

accession au pouvoir, la richesse de notre village, les menaces que recevait

en songe Tibor, notre guérisseur, lequel estimait que nous courions un

danger à loger sur le rivage.

– Pourquoi ne pas vous installer à l’intérieur des terres ?

– Nous sommes un peuple du Lac, nous ignorons ces lieux. Enfin, Tibor

certifie que ça ne servirait à rien.

Il approuva en plissant les paupières. J’évoquai en dernier mon idée de

maisons flottantes, mon irruption ici, le refus de Vlaam. Une fois mon récit

terminé, Derek se leva, s’inclina devant moi.

– Je salue l’homme que les Dieux annonçaient.

– Pardon ?

– Là-haut, ils m’ont prévenu que de graves catastrophes se produiraient.

– Où ?

– Tout autour du Lac !

– Ah ? Ils te l’ont confié ?

– Depuis longtemps. Cette fois, nous ne contrerons pas le péril par des

offrandes. Le fléau ne dépend plus des Dieux : le Lac déborde de rage !

J’encaissai sa déclaration comme un coup de poing à l’estomac. Ses

informations et celles de Tibor concordaient ! Il enchaîna :

– Ils m’ont promis qu’un homme viendrait : il sauvegarderait le village

en le déplaçant. Tu es cet homme, Noam.

Il s’inclina de nouveau.

– Bienvenue à l’envoyé des Dieux.

La tournure de la discussion me déconcertait.

– Moi, envoyé des Dieux ? Non ! Ni en rêve ni en réalité, je te garantis

qu’aucun d’eux…

– Les Dieux n’ont-ils pas contacté Tibor ? Puis Tibor ne t’a-t-il pas

expédié ici ?

– Effectivement…

– Les Dieux ne m’ont-ils pas renseigné ?

– Certes, néanmoins, à moi les Dieux n’ont jamais…

– Peu importe ! Ne juge pas la manière dont les Dieux interviennent dans

nos affaires. À moi aussi ils ont attribué un rôle : décider les villageois à te

rallier. En obéissant aux stratagèmes des Dieux, nous accomplirons le

destin.

– Mais…

– Mon destin consiste à sauver mon village. Le tien à sauver les hommes.

Les affirmations de Derek m’estomaquaient. Son front sévère, ses yeux

durs irradiaient une telle conviction que je restai coi. Que les Dieux pensent

à moi, comptent sur moi dépassait mon intelligence bornée !

 

*

 

Derek montra une prodigieuse énergie. Qui, dans notre village, aurait

risqué ce qu’il entreprenait ? En quelques jours, il tenta d’amener les

familles à abandonner le territoire qu’elles occupaient depuis des

générations pour migrer chez nous.

Il ne se ménageait pas, il n’épargnait personne : à ceux qui rechignaient,

il prédisait le pire ; à ceux qui espéraient un déracinement provisoire, il

assurait le contraire. Il tonitruait :

– La Brèche des Dieux est condamnée. Bientôt, les Dieux ne viendront

plus.

– Pourquoi ? Qu’avons-nous fait de mal ?

– Rien aux Dieux. Grâce à quoi ils essayent de vous protéger et, par mon

truchement, vous conseillent de fuir. Nous devons suivre Noam.

– Pourquoi ?

– Parce que cet endroit va disparaître. Le Lac s’est mis en colère. Ses

eaux monteront et nous submergeront.

Derek opérait à l’inverse de moi. Au lieu de réconforter, il inquiétait.

Pire, il terrorisait. Les prunelles rouges, les lèvres agitées, il éructait des

descriptions apocalyptiques de l’avenir. Chaque détail de ses prévisions

bouleversait : vagues géantes, bébés noyés, enfants emportés comme des

coquilles de noix, mères assommées par la fureur des flots, hommes

réfugiés sur les toits ou au sommet des arbres jusqu’à ce que le tourbillon

boueux les engloutisse à leur tour, remous bouillonnants, flux jonchés de

cadavres d’animaux, d’humains, d’ancêtres défunts arrachés à leur tombe,

odeurs, pestilences, orages, ténèbres, mort.

Lors de ses discours, Derek tremblait, suait, jaunissait, balbutiait, hurlait,

hoquetait, secoué par la violence des scènes tragiques que sa vaticination

délivrait. Ses prophéties se grevaient d’authenticité et les vertus

hypnotiques de sa voix achevaient de précipiter l’auditeur dans un vertige

effaré.

Tibor, ses traits nobles, sa réserve, son discernement réfléchi n’auraient

jamais pénétré ainsi dans les âmes et les cœurs. Ni moi, qui choisissais

d’absorber l’angoisse plutôt que de la répandre.

Lorsque Barak nous rejoignit, il assista aux harangues de Derek. Tout les

opposait, l’un si viril, l’autre affublé de caractères féminins, mais l’orateur transporta mon oncle.

– J’adore ! lançait-il joyeusement à la fin des prêches, tandis que

l’assemblée pleurait, paniquée.

– Barak ! m’indignais-je. Il croit à ce qu’il dit, j’y crois, les gens y

croient !

– Moi aussi, mon neveu, moi aussi… Je savoure ! Je jouis ! Ah, quel

spectacle !

Barak était rentré calmé de son bref séjour à la Caverne des Chasseresses.

Avec beaucoup d’élégance, Malatantra avait souhaité le bonheur de son

couple.

– Elle ne m’a même pas chauffé. Splendide ! Je n’ai pas eu à lutter contre

la tentation.

– De toute façon, tu ne lui avais rien apporté.

Il s’embrasa.

– En route, j’avais tué une biche.

– Barak !

– L’habitude ! Je n’aime pas débarquer chez une dame les mains vides.

– Malatantra n’est pas une dame.

– Ah si, mon neveu, c’est une dame, une vraie dame… Ça, je m’en

souviens parfaitement !

À présent, Derek convertissait quotidiennement des esprits à notre

objectif.

Il m’inspirait des sentiments mêlés. Si j’admirais son efficacité, son

verbe, la magie de sa voix, certains points me perturbaient : la facilité avec

laquelle il guérissait de ses transes prédictives, le peu de temps qu’il mettait,

sitôt en ma compagnie, à redevenir jovial et à boire du vin au-delà de sa

soif. Dans ces moments-là, je ne fréquentais plus un responsable alarmé, un

voyant investi, un prophète dévoré d’anxiété, mais un bon vivant

primesautier, satisfait de lui. Il m’arrivait de soupçonner qu’il retirait du plaisir à choquer, épouvanter, arracher un consentement, voire qu’il se

réjouissait de manipuler le village.

Son absence de scrupules m’effrayait autant que ses sinistres annonces :

en fonction des interlocuteurs, il modifiait la parole initiale des Dieux ;

dépourvu de retenue, il transformait leurs phrases et altérait son compte

rendu selon qui lui prêtait l’oreille, distribuant des prédictions

personnalisées.

Lorsque je le lui signalai, il me jeta avec dédain :

– Les Dieux m’ont ordonné de persuader. Préférerais-tu que j’échoue ?

– Lorsque tu cites les Dieux, tu engages ta responsabilité, la leur…

– Je ne mens pas.

– Pourtant…

– Je ne mens pas ! Je fais passer la vérité.

Sans conteste, il ne travestissait ses souvenirs que pour la bonne cause…

Je me résolus à accepter qu’il impose la vérité par le mensonge.

 

*

 

En début de lune, Vlaam me convoqua le soir chez lui.

– Notre communauté est prête, Noam. Nous avons passé la journée à

emballer nos outils, à remplir nos sacs, à bourrer nos malles de l’essentiel.

M’assures-tu que tu nous recevras bien ?

– Je te le jure.

– Derek a retourné tous les esprits.

– Indubitablement. Je t’admire, Vlaam, de diriger le village avec un autre

à tes côtés ; ce genre de partage pose généralement plus de problèmes qu’il

n’en résout.

– Ai-je le choix ? soupira-t-il en se massant les cuisses, moulu par les

préparatifs.

Il nous servit à boire et s’affala sur un trépied, jambes écartées, le dos

contre une poutre. Il expira fortement.

– Si je possède le pouvoir, Derek détient l’autorité. Il influence les

habitants.

– Heureusement qu’il est ton frère.

– Mon demi-frère.

– Tu fais preuve d’indulgence vis-à-vis d’un bâtard.

Vlaam blêmit, hésita, fouilla du regard la pénombre autour de nous puis

murmura :

– Attention, ne prononce jamais ce mot.

– « Bâtard » ?

Il s’affola :

– Chut ! Tous ceux qui ont appelé Derek ainsi l’ont regretté. Enfin, quand

ils en ont eu le temps… Mon père le premier !

– Pardon ?

– Un jour, lorsque Derek avait une quinzaine d’années, mon père Azrial,

qui pourtant le tolérait bien, s’est moqué de sa voix devant ma mère :

« Avec qui nous as-tu fait ce bâtard ? Un coucou ? » Il s’est éteint la

semaine suivante. Fièvres, tremblements, suffocations. Les Dieux l’avaient

puni. Puis ça s’est reproduit avec une vieille femme du village qui avait

insulté Derek. Puis un gamin qui avait inventé une chanson malicieuse avec

ce terme. Trois morts ! À partir de là, le mot a déserté nos bouches. Derek

jouit de la protection des Dieux : ils ne se contentent pas de lui parler, ils le

défendent.

Vlaam but d’un trait et débonda son cœur :

– Je m’en vais avec mon village, mais je ne le précède pas : je le suis.

– Quoi ? Tu ne pars pas parce que tu es convaincu ?

– Je pars parce que je suis le dernier à ne pas l’être. Parfois, le chef obéit

à ceux qu’il prétend régenter. Je me résous à emboîter le pas à mes fils sur

le chemin de l’exil.

Au matin, trente hommes, femmes, enfants, leurs ballots à la main et sur

le dos, quittaient la terre où ils étaient nés, disposés à ne jamais revenir. Beaucoup sanglotaient.

Barak s’approcha, me glissa :

– Heureux de filer à la maison. Elena me manque à tomber malade.

– Et Noura à moi !

Il rit puis me dévisagea par en dessous.

– Tu ne me demandes pas de ses nouvelles ?

Barak abordait le sujet que j’avais évité depuis son retour. Je déglutis et

répliquai de façon cavalière :

– Si, bien sûr. Comment va Tita ?

J’avais posé la question par automatisme, seulement pour plaire à Barak.

Il répondit d’un ton mesuré :

– Elle est enceinte.

– Tita ?

– Enceinte de toi.

Devant nous, à l’appel de Vlaam, la troupe s’ébranla.

 

*

 

Les plus jeunes et les plus âgés renâclaient ; le poids de la routine pesait

davantage sur eux que sur les adultes mûrs espérant rebâtir leur vie.

Vieillards, vieillardes progressaient à reculons ; plaintifs, geignards, ils

poussaient des soupirs, lâchaient des sanglots, épouvantés devant une pente

à gravir, découragés à l’idée de contourner des éboulis. Les enfants,

influencés par les visages fermés de leurs parents, perméables aux soucis

qui empoissaient l’atmosphère, ressentaient le tragique de la situation plus

qu’ils ne le concevaient ; ils chouinaient perpétuellement.

Notre cohorte ne ressemblait pas aux groupes qui traversaient la Nature.

Lorsque des Chasseurs, après avoir épuisé les ressources d’un territoire,

changeaient de lieu, ils manifestaient une allégresse conquérante ; vifs,

déterminés, aspirés par la destination nouvelle, ils fonçaient vers le mieux.

Ils n’abandonnaient pas, ils rejoignaient.

Autour de moi, au contraire, je ne discernais que grimaces et nostalgie.

Aucun de ces villageois n’avait appelé de ses vœux un ailleurs ; tous

bougeaient contraints. Le migrant, c’est celui qui ne veut pas partir 2.

En eux, l’envie de s’arrêter l’emportait sur le désir d’avancer. Malgré le

talent de Derek, la menace demeurait abstraite : le danger, imperceptible

aux sens, ne leur était que promis. S’ils avaient fui un désastre effectif, ils

auraient couru. Or, ils fuyaient un désastre à venir. Autant dire qu’ils

lambinaient.

Je saisis que nous mettrions le double de jours à atteindre mon village.

Barak et Derek fraternisaient. Alors que tant d’hommes manifestaient une

méfiance spontanée à ce protégé des Dieux, Barak adorait discuter,

plaisanter, parfois même chanter avec lui le long de la route, calant sa voix

gouailleuse sous les arabesques éthérées que délivrait le gosier enchanteur.

Le soir, Barak faisait feu à part et nous invitait, Derek et moi, à ses côtés.

Il sortait des gourdes de vin troquées aux Chasseresses et, suivi par Derek,

cédait à son goût pour la boisson.

Une fois, à l’issue de plusieurs rasades, il se pencha vers Derek en

s’écriant :

– Tu plais aux femmes !

– Moi ? murmura mollement Derek.

– Plusieurs, de tous les âges, culbuteraient volontiers dans les buissons

avec toi. Tu ne songes pas à te marier ?

– Je préfère ne pas.

Barak, médusé, médita un instant cette réponse. Puis il répéta :

– Tu préfères ne pas ?

D’un calme souverain, aux limites de l’indifférence, Derek prononça de

nouveau du bout des lèvres :

– Je préfère ne pas.

Barak m’envoya un regard de détresse, lequel signifiait : « Je ne pige pas.

Et toi ? » Par une moue évasive, j’avouai mon désarroi.

Plus on le fréquentait, moins on le comprenait. Mon impression

première se confirmait : Derek aux mains mystères échappait à l’humanité

ordinaire. Avec son physique hors du commun, entre le mâle, la femelle et

l’oiseau, il n’ambitionnait pas non plus de se comporter de manière banale.

Une épouse, un foyer, une famille ? Il n’en rêvait pas. Un métier ? Encore

moins. Il se contentait d’exister, étrange, différent, unique. Pas étonnant que

les Dieux l’aient choisi.

« Je préfère ne pas. » Pouvait-on mieux résumer son mystère ? « Je

préfère » révélait un appétit tandis que « ne pas » le réduisait à rien. Au lieu

de dévoiler son auteur, cette phrase le dissimulait.

Quant à moi, je dormais mal la nuit, et le jour je ressassais des pensées

douloureuses. Tita attendait un enfant que nous avions fabriqué au cours de

nos ébats… Un autre que moi se serait vanté d’obtenir un rejeton de cette

femme sculpturale, puissante, vaillante, dont le sang, mêlé au mien,

produirait un être robuste, sain. J’aurais pavoisé quelques lunes auparavant.

Or Noura, revenue dans mon existence, était devenue mon épouse et je

l’adulais.

Un soir, profitant de l’absence de Derek qui remontait le moral des

doyens et doyennes, Barak nourrit les flammes de branches sèches et me

dévisagea avec un sourire moqueur.

– As-tu oublié ce que je t’ai confié, mon neveu ? As-tu déjà pulvérisé le

souvenir qui t’agace ? As-tu vidé de ton passé ce qui suscite des remords ou

des regrets, ô toi, digne fils de Pannoam ?

Je devinai qu’en bouffonnant il me parlait de Tita. Je n’esquivai pas la

conversation :

– Non, j’y réfléchis sans répit. Tita… Noura… L’enfant… Que me

conseilles-tu ?

Il s’esclaffa.

– Moi ? Tu me demandes conseil ?

– Tu es l’homme que j’aime le plus au monde, Barak.

Il vermillonna de fierté et éructa, gêné :

– Toi aussi, mon neveu !

Il se racla la gorge, précisant :

– Tu sollicites l’avis d’un abruti qui a raté sa vie amoureuse.

– Sauf récemment !

– Je me suis rattrapé au dernier moment, je te l’accorde.

– Que préconises-tu ?

Il me tapota la cuisse.

– Reste avec Noura. Elle sera la mère de tes enfants.

– Et Tita ?

– Elle sera la mère de son enfant.

Il se releva, accomplit trois pas et arrosa d’un jet d’urine les ténèbres qui

encerclaient le feu. Grognant, soupirant, il pissait dru, ivre de volupté,

comme s’il éprouvait un plaisir essentiel. L’opération terminée, il rangea

son engin, perplexe, et revint près du foyer.

– Tita ne veut pas ta compagnie. Les Chasseresses de la Caverne refusent

de cohabiter avec des hommes. Amantes sans mari, elles accouchent

d’enfants sans père, et les élèvent seules – filles ou garçons, peu importe.

Aussi fortes que les ourses, les Chasseresses ! Elles nous tolèrent

uniquement quand nous nous montrons indispensables. Sinon, elles nous

écartent.

Il se frotta vigoureusement les bras.

– Quelle leçon de modestie, quand tu y penses ! Notre peu d’utilité

devrait nous fermer le bec.

Il me fixa.

– Tita ne s’explique pas pourquoi tu l’évites. Ni pourquoi son enfant ne

rencontrera jamais son père.

– Parce que… parce que…

– Tu n’en as pas envie ?

– Si, mais… Noura !

Il se gratta la barbe et marmonna :

– Noura…

Je m’exclamai :

– As-tu expliqué à Tita que j’avais épousé Noura ?

– Bien sûr. Ça ne lui a fait aucun effet. Elle ignore la jalousie, comme

toutes les Chasseresses de la Caverne qui s’échangent souvent les hommes.

Tita n’imagine pas que Noura t’empêcherait de la voir et de voir votre

enfant.

– Noura me quitterait si elle l’apprenait !

Barak se tourna vers moi, surpris.

– Te quitter ? Je te trouve optimiste, mon garçon : elle te tuerait ! Au

minimum…

Il relança le feu en soufflant sur les côtés où rougeoyaient des braises.

– Finalement, la question pour toi n’est pas : « Avec qui vivrai-je ? », elle

devient : « À qui vais-je mentir ? »

 

Un matin, à deux jours du village, alors que nous nous disposions à lever

le camp, Vlaam, contrarié, me confia :

– Noam, les anciens s’effondrent, ils souffrent de courbatures, ils

dépérissent. Permets-leur de se reposer, même si nous approchons du but…

Je le coupai aussitôt :

– Restons ici. Autant qu’il le faudra. Qu’ils récupèrent.

La nouvelle fut accueillie avec plus de soulagement que d’allégresse.

Outre qu’ils rechignaient à marcher vers l’inconnu, les vieux avaient perdu

l’habitude des déplacements. Aux pauses, ils exhibaient des pieds ravagés

par des ampoules à divers stades, les blanchâtres en formation, les roses

crevées, les saignantes après éclatement, les jaunes farcies de squames.

Me souvenant des enseignements de Tibor, je proposai à Barak de

m’accompagner pour ramasser des plantes qui apaiseraient les égrotants.

– Que cherchons-nous, mon neveu ?

– De l’avoine et de la sauge.

– Comment retiens-tu ça ? Moi, je confonds les herbes, j’oublie leurs

noms, et je ne me rappelle jamais ce qu’elles soignent. Tu aurais pu devenir

guérisseur.

– Tibor le souhaitait.

– Ah, mon gaillard, tu as penché pour sa fille plutôt que pour ses

connaissances !

– En fait, j’ai pris les deux ! ripostai-je, rieur.

Barak voyait juste : les détails concernant les végétaux et leurs vertus se

rangeaient spontanément dans mon esprit et y composaient malgré moi un

savoir. Ma curiosité extasiée devant les richesses naturelles m’y poussait,

ainsi que la conviction d’habiter un monde bienfaisant, généreux. La Nature

ne constituait pas mon ennemie, mais ma mère. Je ne m’en distinguais pas :

j’en venais, j’en dépendais, et j’y reviendrais. La connaître revenait à me

connaître. Tibor avait renforcé le sentiment de cette unité. Découvrir,

analyser, inventorier, classer, tester, ces comportements qu’on qualifierait

plus tard de « scientifiques » se rattachaient à ma religion, ils

s’apparentaient à la prière. Développer mon attention à l’univers exprimait

le respect que je devais aux Dieux, l’amour que je leur portais, la gratitude

que je leur adressais. L’indifférence eût été une sottise. Pire : une trahison.

L’émerveillement participait de ma spiritualité.

Barak dénicha de la sauge, aisément repérable à ses feuilles veloutées en

forme de plumes, moi de l’avoine sauvage.

De retour au camp de fortune, je recommandai aux anciens de mettre la

sauge en compresses sur leurs cloques. Pendant ce temps, je mis à tremper

de l’avoine dans de l’eau froide, fis bouillir le mélange, le laissai tiédir puis

offris à chacun un bain de pieds.

Aux gamins j’appris parallèlement à émietter de la menthe, du persil, et

leur demandai d’appliquer le composé en cataplasmes sur les ampoules afin

de les assécher.

– Ensuite, vous rincez. Vous appliquez. Vous rincez. Cela vous occupera

jusqu’à ce soir.

En se frottant la barbe, Barak considéra avec admiration la chaîne de

solidarité que j’avais provoquée.

– Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé !

Il cligna de l’œil. Je jouai l’imbécile :

– Pensé à quoi ?

– Elle est tout près.

Je savais qu’il évoquait la Caverne des Chasseresses. Le matin, dans mon

empressement à accepter cette installation improvisée, l’image m’avait

traversé l’esprit.

Barak dodelina de la tête.

– Un signe du destin, non ?

Je souris.

– Tu fais parler le destin, Barak.

– Inutile, il est très bavard. En revanche, les hommes sont sourds.

 

La lumière fléchissait. L’astre glissait vers le lointain et couvrait le

paysage d’une douceur de veilleuse. Entre les berges ourlées de forêts

sombres, le lac luisait, mordoré par le soleil couchant qui s’inclinerait

bientôt devant le mystère de la nuit et céderait au froid des ténèbres.

Barak et moi, après des va-et-vient pour alimenter les feux de branches,

nous étions éclipsés à la lisière et commencions notre périple. Nous jugions

avoir usé de discrétion or, après quelques centaines de pas, la voix de Derek

nous interpella :

– Où allez-vous ?

Je m’apprêtais à répliquer que cela ne le regardait pas quand mon oncle

lança :

– Suis-nous, Derek !

Je toisai Barak avec stupeur : comment osait-il trancher sans me

consulter ? Trop tard ! Derek se trouvait à nos côtés, ravi de nous rejoindre

pour une aventure supplémentaire.

– Où allons-nous ?

– Cadeau ! rétorqua Barak en lui bourrant les omoplates. Tu ne seras pas

déçu.

L’initiative me heurtait. À la différence de Barak, une défiance aussi

réflexe qu’infondée me taraudait envers Derek. Si je ne lui reprochais rien

de précis, je le blâmais de me rester opaque. Quoiqu’il m’ait soutenu dans

toutes mes actions dès le début, je peinais à croire à son dévouement.

Qu’ambitionnait-il ?

Certes, lorsque je voyais les francs sourires que Barak et lui

échangeaient, lorsque je surprenais leurs conversations enjouées, lorsqu’ils

s’endormaient, ivres, dans les bras l’un de l’autre, j’avais honte de ma

méfiance, je la soupçonnais de se pimenter de jalousie et je me jurais de me

dégeler en présence de Derek. Hélas, sitôt que le jour perçait, ma réserve

rappliquait.

La lune, énorme, ambrée, frôlait la cime des arbres. Des chouettes

s’envolaient à l’assaut de leurs proies, perceptibles par leurs claquements

d’ailes et par leurs cris, le premier long, le second chevrotant. Pourquoi

ululaient-elles ? Pour se saluer ? Pour marquer leur territoire ? Pour

signaler notre intrusion ?

Près de la falaise, Barak s’arrêta, se frappa le front.

– Nous avons oublié le gibier !

– Barak, ne recommence pas !

– Je ne me pointe pas chez les Chasseresses sans un cadeau !

– Nous ne voulons rien obtenir des Chasseresses ! Pas d’échange ce soir.

– Pas pour moi, bien sûr ! Ni pour toi. Mais pour Derek ?

Celui-ci nous fixait sans saisir un mot de notre discussion. Barak se

résolut à lui expliquer où nous nous rendions, les usages de la Caverne, l’hospitalité très spéciale des Chasseresses. Il conclut :

– Si l’une te plaît – il y en aura forcément une –, tu passeras une nuit

formidable.

– Ah oui ?

– Tu mérites bien une femme, mon garçon ! s’exclama Barak en

trompetant son expression favorite.

– Je préfère ne pas.

Derek prononçait une nouvelle fois son énigmatique formule, ce qui

cloua Barak sur place.

– Quoi ? Pas envie de plaisir ? Tu ne désires pas te soulager ? Un peu de

jus, mon gars !

Derek répéta, faciès inerte, regard ailleurs :

– Je préfère ne pas.

Aucune repartie ne pouvait davantage déconcerter Barak qui se figea,

muet. J’en profitai pour le prendre à part et lui communiquer mon point de

vue : je refusais que Derek pénètre dans l’antre et reçoive mes secrets –

l’existence de Tita, l’enfant qu’elle portait. Comment s’assurer que Derek

les conserverait quand il rencontrerait Noura ? Barak m’approuva

mécaniquement, ensuite avec conviction.

– Continue seul. Nous gîterons ici, Derek et moi. J’allume un feu, je

prépare à manger. J’ai emporté un lièvre, au cas où… Et du vin, une outre

pleine. Au moins, si je ne croise pas Malatantra, je ne lutterai pas contre la

tentation. Tu nous réveilles à ta sortie ?

– Promis !

– Tu m’empruntes mon lapinou, pour Tita ?

– Je préfère ne pas.

Nous nous esclaffâmes. La plaisanterie nous fournit l’illusion sinon de

comprendre Derek, du moins de le dominer en nous en moquant 1.

Dans la Caverne, précédé par la majestueuse Malatantra qui avait

magnifiquement engraissé, je demeurai pétrifié en retrouvant Tita. Elle me

parut plus belle que dans mes souvenirs ; si elle arborait toujours son teint

d’acajou, ses traits nets, sa silhouette découpée, ses cuisses de guerrière,

une douceur l’auréolait. La maternité lui apportait une féminité différente.

Sa peau avait gagné en pulpe, ses pupilles en humidité, ses seins s’étaient

arrondis, ses flancs également. Étrangère et familière, elle me bouleversait.

Les mots me manquaient.

Simple, elle n’attendait pas des phrases – qu’elle n’aurait pas entendues –

et s’embarrassa peu de convenances : elle s’approcha, empoigna ma main

droite, la posa sur son ventre bombé. L’énergie qui en émanait me pénétra.

Tonifié, je souris, lentement, profondément, puis, enveloppant son épaule,

la guidai à l’alvéole.

Là, je me mis nu, je la déshabillai. Nous nous allongeâmes l’un contre

l’autre, soudain timides, et je l’admirai, l’explorant des yeux et des doigts.

Notre rencontre possédait la saveur d’une première fois. Elle me laissait

faire. Rien de sexuel ne polluait notre enlacement, même si je bandais par

réflexe ; régnaient l’affection, la déférence, l’éblouissement.

Nous passâmes la nuit peau à peau sans que je la pénètre. Copuler aurait

désacralisé le moment. Dans les étreintes érotiques s’inscrit une histoire,

avec un début, un milieu, une fin, l’orgasme sonnant la séparation. À

rebours, nous voulions que notre contact ne connaisse pas de terme. Nous

recherchions une jouissance autre que celle qui éloigne après avoir uni,

nous cultivions une volupté lente, sans spasmes, aussi dépourvue de points

culminants que de zones basses. À la petite mort qui succède au plaisir

génital, nous préférions la longue vie lancinante des caresses.

Gaieté et tristesse m’accaparaient, les deux se chevauchaient. Jubilant de

scruter ce corps sain, vivant, empli de sève, je songeais qu’à l’aube, je

l’abandonnerais. Un désespoir piquait d’amertume mes plus heureux

baisers.

Objectivement, la paternité n’avait rien d’inédit pour moi, Mina ayant

conçu huit enfants, dont cinq étaient nés. Cependant, lorsque Mina

annonçait une grossesse, ça lui arrivait à elle : elle tombait enceinte, pas

moi ; l’événement transformait son organisme sans m’atteindre ; la

gestation me semblait sinon une maladie, du moins une réalité purement

féminine. Auprès de Tita, j’éprouvais le contraire ; j’étais affecté, touché,

concerné. Alors que, à la différence de Mina, elle garderait le nourrisson

pour elle, se dispenserait de moi, l’existence merveilleuse qui prospérait

dans ses entrailles me devait son étincelle. Sinon père, je me sentais

géniteur.

Avec Mina, je n’avais été ni géniteur ni père. Avant la naissance, je

coudoyais une femme grosse ; après, je côtoyais une femme harassée,

laquelle allaitait, langeait, nettoyait un poupon que j’observais de loin ;

l’enterrement finissait l’épisode, et ça recommençait. Je restais détaché de

ce qui fondait les joies, les désolations de Mina.

Jamais mon cœur n’avait palpité ainsi. Cet enfant existait puisqu’il

bougeait derrière son abdomen. Cet enfant existait parce que je le rêvais. À

partir du corps de Tita et du mien, je fabriquais des images ; initialement, je

me représentais une fillette parfaitement semblable à Tita, un garçonnet

parfaitement semblable à moi, mais je parvins peu à peu à mêler nos

caractéristiques et je raffolais de l’être neuf qui allait sortir, impatient de

découvrir ce que donnerait le mélange de nos sangs, de nos substances, de

nos ardeurs. Caprices de l’intuition ? Prémonitions ? Face à Mina, j’avais

toujours été envahi par un sentiment de précarité, flairant que ses chétifs

rejetons nous seraient arrachés ; ici, je subodorais l’inverse. Ce descendant-

là, fille ou fils, grâce à la vitalité robuste de sa mère, triompherait des maux

infantiles, et deviendrait une femme ou un homme coriace.

À l’aurore, Tita s’assoupit, fourbue par tant d’intensité, et je contemplai

son visage débarrassé de la tension constante que lui infligeait son regard de

sourde. Il dégageait de la noblesse, de l’équilibre. Pourquoi ne m’établissais-je pas indéfiniment auprès d’elle ? Pourquoi partir ? Je

comparais sa rigueur probe avec les grâces félines de Noura, doublées de

matoiserie. Pourquoi adorais-je Noura ? Tita le méritait autant.

L’amour n’est pas juste.

À l’aube, je me retirai subrepticement, trop lâche pour dire adieu à ma

Chasseresse, lui avouer que je ne reviendrais pas ni ne verrais notre bébé.

Je pleurais en quittant la Caverne. Je pleurais de dégoût, déçu par moi,

navré de mon comportement.

Plus j’appréciais Tita, plus je me détestais.

 

Tandis que le ciel s’éclaircissait poussivement, je retrouvai Barak et

Derek, endormis tête-bêche à côté des braises encore chaudes. Je ne pus

m’empêcher de sourire en observant l’union de ces deux êtres

abracadabrants, incompatibles en apparence, dont l’amitié semblait aussi

extravagante que celle d’un ours et d’un héron. Quoique de taille égale, ils

différaient en tout. Barak volumineux, Derek long. Barak musculeux, Derek

rachitique. Barak au cuir basané, Derek au teint blême. Tandis que la santé

de Barak ruisselait en cheveux, en barbe, en poils, l’anémie glabre de Derek

faisait craindre qu’un rayon de soleil ne le brûlât.

Je secouai mon oncle. Il grogna, bâilla, rugit, étira ses membres, banda

ses biceps, fit craquer ses articulations, ouvrit des yeux bouffis, m’identifia,

détailla le paysage alentour, saisit où il se situait, puis, en apercevant Derek

sur le sol, s’écria :

– Deux urgences, mon neveu !

Il sauta sur ses pieds.

– La première : pisser. La deuxième : te raconter.

Il s’acquitta de la première à son habitude, en accompagnant l’action de

borborygmes, de soupirs d’extase. Il m’attrapa ensuite le bras.

– Viens, je ne veux pas qu’il m’entende, chuchota-t-il en désignant

Derek. Même s’il est tellement torché qu’il mettra une bonne journée à revenir parmi nous. Quelle descente ! Il a englouti tout mon vin, le devin !

Nous nous assîmes à l’écart, sur le tronc d’un arbre renversé par les

vents.

– Figure-toi, mon garçon, que Derek a fichtrement tété l’outre, hier soir.

Ivre, incapable de se contrôler, il a vomi pas mal de confidences.

– Quelles confidences ?

– Tu ne devineras jamais !

Barak essayait de m’appâter et y réussissait. Outre que je désirais

férocement me changer les idées, j’espérais mieux démêler les nœuds de

l’inextricable Derek.

La gorge graillonnante, Barak assena :

– La Cité des Dieux n’existe pas.

– Pardon ?

– Les gens de la Brèche des Dieux pensent que, dans les neiges de la

montagne, à plusieurs jours au-dessus d’eux, séjournent les Dieux. Derek

s’y est rendu, non sans mal, et il a découvert que là-haut, il n’y a pas de

Dieux. C’est un village, un village ordinaire, sinon que la glace et les

flocons l’encombrent une moitié de l’année. Des hommes y habitent.

– Et le bateau fleuri que j’ai vu passer sur la rivière, avec le Dieu

couché ?

– Un sarcophage. Les villageois de la montagne n’inhument pas leurs

morts. Sans doute parce qu’ils ne parviennent pas à creuser le sol gelé…

Selon eux, les défunts ne renaissent pas en terre, mais partent en voyage au

Pays des morts. Les vivants nettoient le cadavre, ils le parent, ils le déposent

dans une pirogue spacieuse qu’ils ferment d’un couvercle sur lequel ils

peignent les traits du trépassé, puis ils garnissent l’embarcation de fleurs et

la laissent s’éloigner, emportée par le courant.

Il se tourna vers moi.

– Voilà ce que tu as vu.

Il contempla le Lac devant nous. La Nature se réveillait, animée de

frémissements dans les ramures, de frôlements au niveau des taillis,

d’insectes bourdonnants, d’oiseaux qui babillaient.

– Les hommes de la montagne blanche ignorent où va la rivière… Ils la

prennent pour le seuil de l’au-delà.

Il se gratta le menton.

– Pas inexact d’ailleurs, puisque la rivière se jette dans le Lac. Et le

Milieu du Lac, c’est connu, constitue le Pays de l’au-delà.

Nous demeurâmes songeurs. Un merle, transperçant les feuillages,

exultait d’une voix puissante et limpide. Dans le récit de Barak, plutôt que

la crédulité naïve des deux villages, l’un situant l’au-delà dans la rivière,

l’autre distinguant des Dieux dans des cercueils flottants, je repérais surtout

la déloyauté de Derek, lequel n’avait rien divulgué.

– Si Derek sait cela, pourquoi ne l’a-t-il pas communiqué aux siens ?

Barak me scruta comme si j’avais perdu la raison.

– Tu plaisantes ! Personne ne le croirait. Il ne suffit pas de parler, il faut

être entendu.

– Derek devait les forcer à lui prêter attention.

– Tu délires, mon neveu… Depuis des générations, ces villageois

considèrent que les Dieux paradent devant chez eux. Leur trou, ils

l’ont appelé la Brèche des Dieux ! Leur fierté, leur singularité, tu ne détruis

pas ça, tout de même ?

– Mais la vérité…

– Et si la vérité humilie ? Tiens-tu vraiment à leur expliquer qu’ils ne

sont pas des élus des Dieux, mais des crétins ? Et leurs ancêtres ? Et les

ancêtres de leurs ancêtres ? Vas-tu leur annoncer qu’ils appartiennent à une

dynastie de couillons ?

– Non…

– Alors, pourquoi Derek le ferait-il ?

Je baissai la tête, vaincu. Parce que j’avais un besoin impérieux

d’incriminer Derek, j’optai pour un autre angle :

– Derek m’a abusé en m’assurant que les Dieux prévoyaient la fureur du

Lac, et qu’un homme – moi – nous sauverait en nous emmenant ailleurs.

Barak soupira, gêné cette fois.

– En effet.

– Il s’est moqué de moi !

Barak haussa le ton :

– Noam, qu’est-ce qui te prend ? Derek ne se fiche pas de toi, il t’épaule

et te soutient depuis le début.

– En mentant !

– Sans lui, tu n’aurais jamais obtenu que les meilleurs piroguiers du Lac

quittent leur village et gagnent le tien. Il ne t’a pas secondé : il a rendu cela

possible.

– En mentant, répétai-je faiblement.

– En mentant, oui ! Parce que tu imagines, toi, que la vérité, ça déplace

un village ?

Son apostrophe me déconcertait. De quiconque, je ne l’aurais pas

supportée, mais que Barak, l’individu le plus intègre, le plus franc que je

connaissais, admît tant de manigances me déroutait. Je craignis soudain de

barboter dans l’immaturité.

– Tu as peut-être raison, Barak, j’y réfléchirai.

– Qu’est-ce qui compte pour toi ? Que les menuisiers de la Brèche des

Dieux travaillent chez nous ou qu’ils apprennent la bêtise abyssale de leurs

aïeux ?

– Dit comme ça, bien sûr…

– Alors, dis-le comme ça ! Et cesse de chercher des poux à Derek !

Nous retournâmes auprès du feu, éteint désormais, et Barak nous restaura

en attendant le réveil de Derek. Le jour se levait nettement, quelques nuages orageux s’enfuirent en dévoilant le soleil. Des moucherons dansaient dans

la lumière.

– Barak, révélerai-je à Derek que tu m’as rapporté tout ça ?

– Est-ce utile ?

Je méditai.

– Au fond, Barak, tu places l’utilité avant la vérité.

– Quand je vous écoute, Derek ou toi, je ne me pose qu’une question :

pourquoi ? Pourquoi mentir ? Pourquoi démentir ? Pour la même raison, en

fait : le bien de tous. Voilà ce qui importe ! Le vrai… le faux… Je n’en ai

rien à foutre, de la vérité : qu’elle crève dans son coin si elle nous mord et

nous refile la rage ! Je me contrefiche tout autant du mensonge : qu’il se

pavane à sa guise, du moment qu’il nous aide ! Cesse de t’illusionner,

Noam. Vas-tu informer Noura que tu as revu Tita à la Caverne des

Chasseresses, qu’elle est plus belle qu’avant et qu’elle accouchera d’un

enfant splendide ?

L’émotion me transit.

– Tu l’as pensé aussi, Barak ?

– Quoi ?

– Que Tita est encore plus belle qu’avant ?

– Évidemment !

– Et que l’enfant sera magnifique ?

– Qu’on me coupe les couilles sinon !

Ma respiration se brisa, les larmes envahirent mes paupières, mes mains

tremblèrent. Barak agrippa ma nuque et, de force, me fourra la tête contre

son torse. Son odeur de mâle, de camphre, de bois brûlé me détendit,

m’apaisa, et m’autorisa à pleurer. Il m’encouragea :

– Ah, mon garçon, débarrasse-toi des idées simples. Je suis amoureux

d’Elena ? Je la bernerai donc en n’évoquant jamais Malatantra. Tu es

amoureux de Noura ? Tu la pipeauteras jusqu’au bout, pas seulement pour

ton bien, mais pour son bien à elle, pour votre bien à tous les deux.

Bercé par sa voix caverneuse qui résonnait dans sa large cage thoracique

où j’avais collé mon oreille, je me laissai consoler, même si Barak

m’exhortait à grandir.

– Il en va du pouvoir comme de l’amour. Puisque tu portes la

responsabilité de diriger des hommes, tu les leurreras pour le bien commun.

À personne tu n’avoueras qu’avec le concours de Derek, tu as paniqué les

menuisiers. Tu prétendras que tu n’obéis qu’aux Dieux.

– Je le croyais, Barak, je le croyais ! Je croyais de bonne foi que

j’obéissais aux Dieux.

– Ça reste le cas.

– Derek l’a inventé.

– En inventant, il atteint la réalité.

– Les Dieux ne m’ont pas envoyé !

– Qui sait ? Te fies-tu à Tibor ? Le juges-tu honnête ?

– Oui !

– Derek et Tibor affirment la même chose, l’un en fabulant, l’autre en

témoignant. On accède à la vérité autant par la sincérité que par le

mensonge.

 

*

 

L’installation des menuisiers se déroula avec une fluidité confondante.

Plutôt que de les loger parmi nous ou de coller de nouvelles maisons aux

nôtres, j’avais choisi de les implanter au-dessus du village, à une distance

décente. Ainsi, notre vision du Lac et des alentours n’était pas affectée,

tandis que les membres de la Brèche des Dieux reconstituaient une

communauté autonome. Pour imposer à Vlaam cette localisation, j’avais

prétexté la présence d’un ruisseau et d’une forêt de sapins, lesquels leur

procureraient le matériau de leur activité.

Nos villageois voyaient peu les menuisiers, sauf lorsque ceux-ci

descendaient au marché ou au Lac. Ils appréciaient cet afflux qui favorisait leurs affaires. Entre eux, ils raillaient mon choix – fabriquer des pirogues

loin de l’eau ! – mais ils retenaient leur persiflage. L’exprimer à voix haute

aurait pu inciter les étrangers à envahir leur chère rive.

Selon moi, la proximité des berges n’offrait aucun intérêt. Nous

construisions des maisons, pas des canots. Ces demeures flottantes ne

rejoindraient pas le Lac ; elles serviraient si le Lac les rejoignait.

Après notre périple, les bras de Noura faillirent occulter mes devoirs de

chef. Nous avions si faim l’un de l’autre… Ni elle ni moi n’avions jamais

supposé ce que nous découvrions : le bonheur consistait à se trouver côte à

côte. Bavarder, nous taire, rire, nous reposer, manger, dormir, jouir, tout

nous comblait du moment que nous le partagions. Du coup, durant la

journée, Noura m’accompagnait souvent chez les menuisiers et prisait leurs

progrès.

Vlaam se consacrait avec assiduité à notre projet, pour justifier à ses yeux

comme aux yeux des siens le cruel exil. Les premiers jours, il dessina dans

le sable ; puis il élabora des maquettes, assisté par ses garçons ; enfin,

estimant qu’il avait réglé les problèmes, il mobilisa tous ses artisans et

entreprit de construire les maisons flottantes.

Lui et les siens occupaient de grandes tentes. La chaleur le permettait. À

ceux et celles qui s’impatientaient de récupérer un certain confort, il

conseillait d’accélérer leur façonnage afin d’obtenir un abri. Autoritaire,

rigoureux, équitable, il s’avérait un magistral meneur d’hommes ; nul

besoin de Derek à ses côtés pour gouverner une communauté. Cela me

frappait d’autant plus que je percevais chez Vlaam une réticence profonde

et instinctive envers Derek, équivalente à la mienne. Auprès de Vlaam, je

me sentais frère en méfiance – sans imaginer à quel point l’avenir me

donnerait raison…

Derek, lui, circulait du village des menuisiers au nôtre. Si son amitié avec

Barak le motivait, il essayait également d’entrer en contact avec nos

villageois et y parvenait, malgré son physique ahurissant – ou grâce à son physique ahurissant. Les femmes se délectaient de la voix soyeuse qui

s’échappait de cet interminable corps osseux, et certains hommes, à l’instar

de Barak, lui vouaient une camaraderie protectrice. Assez vite, il conquit

leur confiance et se montra bénéfique, bienveillant, chaleureux. Pourquoi

m’en méfiais-je ?

Je tablai sur Tibor pour mieux le comprendre – ou mieux me

comprendre ? Un jour que nous ramassions des simples, je lui demandai :

– Tibor, que penses-tu de Derek ?

Il pinça les lèvres.

– Mille choses, lâcha-t-il.

– Derek déclare qu’il communique avec les Dieux et il nous dupe.

– Je m’en doute, murmura Tibor.

– Comment ?

– Il m’évite. Un voyant n’évite pas un autre voyant. Au contraire, nous

devrions échanger toutes nos informations. Or il se dérobe. En me fuyant, il

fuit sa propre imposture.

– Imposteur ? Tu vas jusque-là ? m’exclamai-je, surpris de sa sévérité.

– Et toi, comment sais-tu qu’il nous floue ?

Je lui relatai les indiscrétions de Barak, la chimérique Cité des Dieux,

l’illusoire prophétie des Dieux concernant un sauveur, moi.

– En avez-vous discuté ? s’enquit Tibor.

– Avec Derek ? Non. Il me trouble.

Tibor réfléchit en découpant des orties.

– Ça, c’est normal.

– Normal ?

– Oui, cette caractéristique physique… si étrange… ça… ça nous

incommode.

– De quoi parles-tu ?

Tibor me dévisagea, confondu.

– Tu n’as pas vu ?

– Quoi ? Ses mains ?

La bouche de Tibor dessina un sourire rare et murmura :

– Ses mains… Effectivement… il y a aussi ses mains…

– Tibor, de quoi parles-tu ?

Habité par une énergie différente, il se releva, tracassé.

– Après tout, c’est mieux comme ça.

– Quoi ?

– Tout ! conclut-il en s’éloignant, froid, impénétrable.

Malgré mon impatience et mon agacement, je me retins d’insister : Tibor

ne réagissait aux questions que s’il l’avait décidé.

 

Les maisons flottantes naquirent, d’abord exiguës afin de résoudre les

difficultés d’affûtage, de collage, de couture, puis de taille moyenne ;

Vlaam s’attelait maintenant à la plus vaste.

En dénombrant les demeures et les villageois, je calculai que si le Lac

s’irritait, nous n’embarquerions pas tous. Loin de là. Cette éventualité me

culpabilisa. Noura, à qui j’osai m’en ouvrir, répliqua avec simplicité :

– Dresse une liste !

– Pardon ?

– Une liste de priorités. Détermine qui préserver en premier.

– Mais… mais… c’est monstrueux !

– Il y a bien des gens auxquels tu tiens davantage ?

– Bien sûr, toi, Maman, Barak, Tibor, mes sœurs, mes…

– Parfait ! Quelles personnes te paraissent plus utiles ?

– Tibor toujours, Barak, Vlaam.

– Eh bien, voilà, tu as achevé une liste ! Si tu désires des conseils pour

une seconde, je propose de sélectionner les êtres jeunes et solides qui

survivront et se reproduiront.

– Noura ! Tu abandonnerais les vieux ?

– Ils ont déjà fait leur lot.

– Chaque vie compte.

– En principe, oui, mais dans une communauté, non ! protesta-t-elle,

précise comme le couteau qui tranche.

Je ne tolérais pas la perspective d’un tri. J’avais la charge de toutes les

âmes de mon village, sans exception. La solution consistait à hâter les

constructions afin de fournir une place à chacun. En conséquence, je

demandai à Barak et à quelques gaillards qui avaient rapidement

achevé leurs travaux des champs de prêter main-forte à Vlaam en abattant

les arbres, les ébranchant, les débitant en poutrelles, en madriers, en

planches.

Les lunes défilaient et les maisons flottantes se multipliaient. Parfois,

j’angoissais en supputant que nous ne serions jamais prêts ; parfois, je ne

saisissais plus pourquoi nous nous épuisions : les jours ressemblaient aux

jours, les nuits aux nuits, rien ne changeait, et l’idée qu’une catastrophe pût

survenir devenait aussi abstraite qu’absurde.

 

*

 

Tout démarra par le silence.

Ce matin-là, sous un ciel pur, alors que nous grimpions au village des

menuisiers, Tibor se tourna vers moi et s’exclama :

– Entends-tu ?

– Quoi ?

– Rien.

Mal à l’aise, je l’observai sans comprendre. Il précisa :

– On n’entend plus rien.

Voilà qui expliquait le sentiment d’oppression que j’éprouvais ! Les

oiseaux s’étaient subitement tus. Leur silence nous assommait comme un

vacarme.

Cette mutité insolite altérait la densité de l’air, la lumière du soleil, les

couleurs du paysage. D’une façon viscérale, je me sentis en danger.

– Regarde !

Tibor tendit le bras vers la colline. Derrière nous, déferlant des cavernes,

des nuées de chauves-souris infestaient l’azur, le mâchurant de leurs zigzags

incohérents, elles qui d’ordinaire chassent la nuit et dorment le jour.

Un serpent glissa dans l’herbe, vif, pressé. Puis un autre. Cinq. Dix. De

partout, orvets, aspics, couleuvres, vipères jaillissaient de leur cache et

s’élançaient à l’assaut de la pente. Des rats, des campagnols, des mulots

succédèrent aux reptiles, suggérant un renversement total : les proies

poursuivaient leurs prédateurs… Sur le sentier où nous marchions, des

scarabées luisants, trapus, se massèrent et entamèrent une ascension aussi

véloce que maladroite ; le chemin se couvrit d’une traîne de carapaces

mouvantes, dans les élytres desquelles scintillaient d’éphémères arcs-en-

ciel.

Au village, les chiens se mirent à gémir, les cochons s’agitèrent, crièrent,

s’attaquèrent, taraudés par une inquiétude qui les dépassait. Un âne brailla.

Chez toutes les bêtes, l’agressivité, la peur, le tremblement croissaient.

Tibor se décomposa.

– Ça vient.

Nous scrutâmes le panorama. Rien n’avait bougé pourtant ; l’horizon du

Lac offrait sa tranquillité opalescente.

– Que se passe-t-il là-bas ?

Nous dévalâmes la rive pour examiner ce qui se produisait en bordure, où

nous apercevions des mouvements inaccoutumés, verdâtres, grisâtres. Des

crapauds pansus à la peau grumeleuse, crachés par les eaux, atterrissaient

sur la rive, y rebondissaient avec des bruits de sacs mouillés, telles des

balles à pattes, et la parcouraient en coassant. Au coude où la rivière

touchait le Lac, nous nous penchâmes sur des remous sombres : les

poissons, renonçant à l’onde morte, entreprenaient de remonter le flux à

contre-courant, comme les saumons au printemps.

Tibor me tira le bras.

– Pas un instant à perdre, Noam ! Conduis-les aux maisons flottantes.

Cette fois, je ne rassurai pas mes villageois, je m’élançai dans la ruelle

principale et vociférai :

– Le Lac se fâche ! Évacuation immédiate ! Tout le monde chez les

menuisiers. Vite !

Des visages surgirent au seuil des habitations, ébahis ou sceptiques. Si le

Lac à son habitude s’étalait paisiblement, des escadrons d’oiseaux arrivaient

du lointain, oies et canards, rangés serrés, volant à vive allure, compacts et

inflexibles au point qu’on se figurait qu’ils nous assaillaient. À la lisière du

village, des chevaux sauvages, engagés dans un galop endiablé, quasi

aveugle, frôlèrent les maisons, bousculèrent les barrières et disparurent. À

l’évidence, les animaux discernaient ce que nous ignorions.

Plus prompte que l’intelligence du danger, la peur du danger se répandit.

Elle nous contamina en un clin d’œil. L’on ne chercha plus de raisons, on se

disposa à fuir.

Je filai chez moi, happai Noura par la main, me ruai chez Barak et

Maman qui, sans un mot, nous suivirent, puis nous gravîmes, hors

d’haleine, le raidillon qui aboutissait au camp des menuisiers.

Chez eux pareillement l’alerte était donnée : hommes, femmes, enfants se

démenaient d’un lieu à un autre pour réunir leurs affaires.

Une vieillarde lança un cri atroce. Les gens se turent et s’immobilisèrent.

Une énorme masse poilue déboulait parmi nous. Un ours gigantesque,

presque noir, traversait le village en balançant ses pattes le plus loin

possible. Il ne dévisageait personne, il ne visait personne, il fonçait, museau

pointé, yeux demi-fermés, haletant, affolé.

La panique de l’ours accrut la nôtre. Si le roi des animaux dont nous

vénérions la divinité supérieure décampait, plus de doute : la fin du monde

approchait.

Alors il y eut…

Au départ, on présuma qu’il s’agissait du silence, le silence provoqué par

l’irruption de l’ours, le silence qui s’intensifiait pour mieux se faire

entendre ; en réalité, quelque chose essorait le silence, le tordait, le

contraignait à geindre, le torturait, l’exténuait, quelque chose qui devint un

soupir, un murmure, un mugissement, un hurlement. Ce quelque chose qui

tuait le silence, c’était le Vent.

Le Vent bondit, hargneux, féroce.

Un vent inédit. Un vent inouï. Un vent d’une violence vertigineuse.

Rien de plus mystérieux que le Vent. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Parti de

l’inconnu, se dirigeant vers l’inconnu, il tape, cogne, soulève, abat, déchire,

pulvérise. J’exécrais les vents de manière générale, ces Démons brusques,

capricieux, superflus, aussi imprévisibles qu’indéchiffrables, mais celui-ci

m’apparut le pire.

Une main glacée m’écrasa l’épaule.

Tibor, debout derrière moi, le visage livide, les yeux écarquillés,

m’indiqua le Lac du menton.

Une vague géante, plus haute qu’une montagne, sortait de l’horizon béant

et se précipitait sur nous, résolue à nous engloutir.

 

Notes

1. On s’étonnera peut-être que je me sois fié aux dires d’un guérisseur pour définir la politique du

village. Pour le comprendre, on doit se rappeler que la pluie et l’azur pur venaient des Dieux ; le temps apportait la parole directe des Dieux. Pendant des millénaires, les gens, qu’ils pratiquent l’animisme, le polythéisme ou le monothéisme, ont pensé ainsi. La météorologie ne relevait pas de la physique, mais de la théologie. Averses, soleil, vents, tonnerre, foudre, ouragans appartenaient au théâtre divin. Le ciel offrait une scène sur laquelle Dieu, les Dieux ou les Esprits résolvaient leurs contentieux avec les humains, punissant ici, récompensant là. Il ne me serait jamais venu à l’idée, par exemple, que les orages accumulés sur le Lac émanaient d’ailleurs : dans mon monde clos, les confins n’existaient pas, je ne possédais aucune notion de la Terre ou de l’univers. Je n’aurais jamais soupçonné non plus que la condensation et la pression causaient la présence des nuages, leur densité, leur éclatement. On attendit le philosophe Aristote, au e IV siècle av. J.-C., pour commencer à expliquer les éléments climatiques comme naturels, non surnaturels. Dans ses Météorologiques, Aristote rendait compte des phénomènes atmosphériques par le Soleil qui provoque des exhalaisons. Aristote n’emporta pourtant pas totalement la partie et, jusqu’au e XVIII siècle, on mêla l’observation scientifique à la crainte de Dieu, maître du jeu, ou même du Diable, persécuteur des hommes. Tempêtes, typhons, canicules, sécheresses continuèrent à être dramatisés, gorgés de sens.

Les avertissements de Tibor, celui d’entre nous qui voyait et entendait le mieux les Dieux, les

Nymphes, les Esprits, avaient donc une légitimité indiscutable pour moi. Voilà pourquoi je réglais mon action sur lui.

1. Jusque-là, les pirogues monoxyles qui canotaient le long des berges ne servaient qu’à pêcher. On

y voyait une façon confortable de stationner dans les coins poissonneux en évitant de se mouiller et en conservant au creux du bois les prises qui s’amoncelaient. Personne n’y repérait un moyen de déplacement. Quant à l’idée que les bateaux offriraient de voyager, d’explorer, nul ne l’avait. Encore moins la possibilité de commercer ou de faire la guerre… La navigation n’existait pas.

2. Âge de pierre ? Âge du bois, plutôt ! Nous considérions le bois comme notre ami. Grâce à sa

tendreté, sa souplesse ou sa rigidité, nous l’utilisions pour tout. Des millénaires plus tard, les archéologues ne s’en rendirent pas compte puisque, ne se conservant pas, il avait organiquement disparu des sites fouillés. L’apparition des trois âges – pierre, bronze, fer – au e XIX siècle m’amusa beaucoup. Le préhistorien danois Christian Jürgensen Thomsen, afin d’ordonner les collections du musée à Copenhague, distingua des périodes successives : l’âge de pierre, l’âge de bronze, l’âge de fer. Il avait raison d’établir cette chronologie, car, sitôt le bronze inventé, on ne s’était plus servi de la pierre pour les outils, ni, une fois le fer découvert, du bronze pour ces mêmes outils. Un matériau avait chassé l’autre, mais j’aurais voulu lui souffler que la constante avait été le bois.

2. Des colonnes de migrants, j’en ai croisé pendant des siècles. Non seulement elles n’ont jamais

cessé, mais elles ont crû avec le temps. Leur fréquence a augmenté, ainsi que le nombre de marcheurs qui les composent, passant de cette trentaine d’individus à plusieurs centaines, plusieurs milliers, plusieurs millions. À ceux qui doutent que l’humanité s’améliore, je signale ce progrès indiscutable ! Aujourd’hui, sur les écrans, j’aperçois des familles hagardes qui échappent aux coups d’une tyrannie ou aux bouleversements du climat ; lorsque j’arpente Beyrouth, je rencontre des Syriens cherchant à s’éloigner des terroristes qui les asservissaient, des bombardements qui détruisaient leur ville, de la famine, de la pauvreté, de l’injustice, du chaos. L’exode relève de la condition humaine.

Pourtant, ceux qui ne fuient pas refusent cette réalité. Provisoirement à l’abri, campés sur leur

terrain ainsi qu’un chêne dans le sol, prenant leurs pieds pour des racines, ils estiment que l’espace leur appartient et considèrent le migrant comme un être inférieur doublé d’une nuisance. Quelle bêtise aveugle ! J’aimerais tant que l’esprit de leurs aïeux circule en eux pour leur rappeler les kilomètres parcourus, les transhumances sans fin, la peur au ventre, l’incertitude, la faim. Pourquoi, au fond de leur chair, ne subsistent pas les souvenirs de leurs anciens qui survécurent au danger, à l’hostilité, à la misère, aux guerres ? La mémoire de ces courages ou de ces sacrifices auxquels ils doivent leur vie les rendrait moins sots. S’ils connaissaient et reconnaissaient leur histoire, leur fragilité constitutive, la volatilité de leur identité, ils perdraient l’illusion de leur supériorité. Il n’existe pas d’humain plus légitime à habiter ici que là. Le migrant, ce n’est pas l’autre ; le migrant, c’est moi hier ou moi demain. Par ses ancêtres ou par ses descendants, chacun de nous porte mille migrants en lui.

1. Des siècles plus tard, vers 1830 à New York, je rencontrai un homme dont la vie avait été ruinée

par une telle phrase. Maddox Mayer exerçait la profession d’avocat, de notaire, chassant les titres de propriété et rédigeant des documents abscons. Dans ses bureaux florissants de Wall Street, il avait recruté des copistes – à l’époque, nulle photocopieuse ne dupliquait les textes. Parmi eux, un individu malingreux, lisse, consciencieux, raide, livide, se sustentait de biscuits au gingembre. Un matin, alors que Mayer lui ordonnait de reproduire un contrat, il répondit : « Je préfère ne pas. » Farfelu puisqu’il avait été engagé pour cette tâche ! Les jours suivants, l’échange se renouvela. À toute requête normale de son patron, l’individu répliquait : « Je préfère ne pas. » Pour Mayer, cela fut l’amorce d’un calvaire. « Sa merveilleuse douceur non seulement me désarma, mais m’émascula. C’est être émasculé que permettre à son employé de vous commander. » L’individu ne se révoltait pas, ne s’insurgeait pas, ne s’opposait pas directement. Ni offensif ni insolent, il se contentait de répéter : « Je préfère ne pas. » Mayer échouait à l’atteindre ; ce qui fonctionnait avec les autres salariés – plaintes, menaces, cajoleries – glissait sur lui, inerte. Malgré son irritation, Mayer, ébranlé, finit par ne plus rien lui demander. L’individu devint totalement oisif, s’incrusta dans les bureaux, y dormit la nuit, occupant ses journées à regarder un mur. Habité par un désir de meurtre, Mayer se rendit compte que son préposé mettait son équilibre mental en danger. C’est donc lui, Mayer, qui déménagea. Il tenta de vendre son agence. Cependant, chaque fois, l’éventuel repreneur évitait la signature lorsqu’il saisissait qu’il devrait aussi acquérir Monsieur Je-préfère-ne-pas. Mayer, ruiné, se pendit.

Un soir, dans un bar de New York, je payai un verre à un ancien mousse sans le sou. Auteur de

romans maritimes, il se saoulait car le dernier, à l’instar des précédents, n’avait remporté aucun succès. Au cours de nos libations, je lui racontai l’histoire de mon ami avocat. Quelle ne fut pas ma surprise, des décennies après, de découvrir qu’il en avait tiré une nouvelle en rebaptisant l’individu Bartleby ! L’ivrogne s’appelait Herman Melville et, entre-temps, son roman maritime Moby Dick avait enfin trouvé des lecteurs.

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