Paradis perdus

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 4 sur 9 · partie 1/3

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Paradis perdus

Chapitre 4

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Maman m’enlaçait sans desserrer son étreinte. Nous faisions bloc.

Comme autrefois. Comme avant ma naissance. Comme après.

Enveloppante, elle pleurait sur ma nuque, discrètement, délicatement, et,

par contagion, mes pupilles s’humectaient. Sa chaleur, sa peau soyeuse, sa

chair tendre et ronde, son parfum sucré de rose, toutes ces émanations me

grisaient, abolissant l’instant présent pour m’emmener dans un temps à part,

pur, doux, lumineux, incorruptible, là où palpitait l’affection d’une mère et

de son fils. Comment avais-je pu m’éloigner d’elle ?

Caressant son dos, ses reins, mes mains la gardaient tout contre moi.

Paupières closes, bouche fermée, je tentais de lui exprimer par le contact

que je l’aimais davantage depuis que je connaissais sa jeunesse, sa dilection

pour Barak, son bonheur brisé, son deuil, puis la reconstruction de sa vie

auprès de mon père, sans gémir, courageusement. Dans son corps alourdi, je

décelais désormais le poids des chagrins, des abandons, des compromis, des

résolutions, et cela me le rendait infiniment touchant.

Elle se dégagea. Nous nous dévisageâmes. Maman m’apparaissait

humaine et féminine. Pour la première fois, je ne lui adressais plus un

regard d’enfant, mais bien un regard d’homme.

– Tu as maigri, dit-elle en effleurant mes joues.

Noura s’approcha.

– Bonjour, Noam.

Je frissonnai. Voir Noura, intense, tendue comme la corde d’un arc,

entendre le velours de son timbre me troublait. À son habitude, elle

s’abstenait de sourire ; sa physionomie parfaite rayonnait de façon naturelle.

Tibor me considéra avec gêne.

– Excuse mon initiative, Noam. Je ne souhaitais pas trahir ta confiance,

mais la crise l’impose.

Les trois me fixèrent d’un air grave, me signifiant que la période des

retrouvailles s’achevait.

– Nous avons besoin de toi, s’écria Maman.

– Toi seul nous sauveras, ajouta Noura.

Sur l’instant, je restai plus étonné qu’inquiet. Le lien que je percevais

entre Noura et Maman me décontenançait : loin de rivaliser, elles parlaient

d’une même voix ; si l’on ne détectait pas d’amitié entre elles, on ne

discernait pas d’inimitié non plus ; une solidarité face au péril avait relégué

le contentieux.

– Que se passe-t-il ?

Maman se tourna vers Noura.

– Explique-lui la situation.

Noura la remercia d’un mouvement du menton.

– Un certain Robur a débarqué chez nous, flanqué de brutes épaisses et

puantes. Pas des Chasseurs, mais ils ne valent guère mieux, des puces de

chien qui prospèrent aux dépens des autres. Ils seraient repartis s’ils

n’avaient flairé l’affaire juteuse : notre village s’est richement développé et

son chef…

Elle marqua une hésitation.

– Est infirme ! compléta Maman.

Noura approuva du bout des cils et poursuivit :

– Quand Pannoam lui a ordonné, à lui et sa horde, de filer, Robur a

ricané.

– Pire, renchérit Maman. Robur a annoncé qu’il deviendrait le chef.

– De quel droit ? m’exclamai-je.

– Du droit du plus fort, rétorqua Tibor.

Le guérisseur torturait ses mains noueuses.

– Robur s’est campé devant Pannoam sous le Tilleul de la justice et l’a

défié publiquement : « Si tu veux protéger tes villageois, prouve que tu le

peux. » Ils vont se battre.

Durant mon enfance, des intrus accompagnés de charognards avaient

contesté la légitimité de mon père et revendiqué la direction du village ;

Pannoam s’était mesuré aux impudents et les avait égorgés. Le sang réglait

ce genre de cas.

– Doit-on redouter ce Robur ?

Maman s’élança vers moi.

– Il y a quelques années, ton père n’en aurait fait qu’une bouchée.

Maintenant, il lui manque une jambe, il a vieilli, il ne s’entraîne plus, ses

réflexes s’émoussent. J’ai peur qu’il n’en soit plus capable.

– Il en est incapable ! affirma froidement Noura.

Outrée, Maman braqua un œil incendiaire sur elle ; aujourd’hui comme

hier, elle supportait mal qu’on critiquât Pannoam ; elle décida cependant de

négliger l’effrontée, car l’urgence du jour le nécessitait.

– Le combat finira mal, murmura-t-elle.

– Pannoam s’en rend-il compte ?

Un silence suivit ma question. Personne ne se hasardait à émettre un avis.

Maman consulta Noura du regard, laquelle consulta Tibor. Ils soupirèrent de

concert.

Maman rompit ce moment de flottement :

– Si lui l’ignore, nous le savons, nous. Et Robur aussi ! Il remportera le

duel, il tuera ton père.

– Et il dirigera le village, trancha Noura.

Je m’efforçai de prendre un peu de recul.

– Comment réagissent les villageois ?

Une grimace de dédain tordit le minois de Noura.

– Les villageois ne sont gouvernés que par la frousse. Que craignent-ils le

plus, la décrépitude de Pannoam ou la violence de Robur ? Ils hésitent. Ne

compte pas sur une intervention de ces animaux passifs. Quand je songe

que, pour eux, Pannoam pourrait mourir !

Maman confirma avec une bouffée d’exaspération.

Intérieurement, je corrigeai son assertion : Pannoam ne se battrait pas

pour eux, mais pour lui. Par orgueil, par amour-propre, par goût du pouvoir.

Au fond de moi, je n’accordais aucun crédit à l’altruisme de mon père.

Loin de percer mes pensées, les yeux de Maman, de Noura, de Tibor

m’imploraient. Qu’attendaient-ils ? Quelle solution étais-je censé leur

apporter ? L’objet de leur prière muette m’échappait.

Je dissipai toute ambiguïté :

– J’ai quitté le village.

– C’est ton village ! s’indigna Maman.

– Je n’y vis plus.

Elle s’empourpra en me scrutant.

– Tu effaces des années en quelques lunes ? Tu ne te soucies plus de ce

qui touche les tiens ? Tu n’as plus de famille ? Je ne suis plus ta mère ? Tu

n’es plus mon fils ?

Je baissai la tête.

– À quoi puis-je servir ? marmonnai-je.

Maman se planta devant moi, me releva le menton, me toisa et m’intima

fermement :

– Rentre au village, annonce à Robur que Noam, le fils du chef, ne se

laissera pas voler la succession.

Noura souscrivit avec ardeur :

– Ce crétin n’a pas inventé les braises, mais il saisira sur-le-champ qu’il

risque davantage à s’attaquer à toi. Robur calcule vite.

– Reprends ton rang, mon fils, exigea Maman en posant ses mains sur

mes épaules.

Je ne parvenais plus à raisonner, réduit à une clairière ouverte aux vents

et ravagée par des souffles opposés. Que faire ? Secourir Maman, retourner

à la vie sauvage ? Satisfaire Noura, rejoindre Barak ? Sauver le village, me

sauver du village ? Ces désirs me constituaient et ne concordaient pas.

Encore une fois, les événements me fractionnaient. Qui étais-je ? Quel

Noam répondrait ?

La présence de trois êtres que je chérissais, leur angoisse, leur insistance

suppliante, l’espérance qui gisait en leur cœur l’emportèrent.

– D’accord.

Leurs visages s’éclairèrent. Dépité, je me réprimandais déjà : je n’avais

pas choisi, j’avais cédé.

– Quand se déroulera le combat ?

– Ce matin ! lança Tibor.

Et sans répit, le guérisseur, Noura, Maman me conduisirent au village.

 

Tout le long du trajet, une interrogation me taraudait. Comment me

comporter face à Pannoam ? Maintenant que Barak m’avait dévoilé son

cynisme, j’allais rencontrer mon père réel, pas celui que, candidement,

j’avais imaginé durant des années. Je pressentais que mon mépris se

transformerait en aversion.

Une fois au village, nous ne gagnâmes pas la bâtisse édifiée au moment

des noces, destinée à couver les amours de Noura et Pannoam, mais

l’ancienne maison familiale, celle qui m’avait abrité jusqu’à mon mariage.

Lorsque je pénétrai dans la pièce principale, Pannoam, occupé à se

préparer, aiguisait le silex de son épée. Courbé, à moitié nu, les paupières

plissées, il ne m’entendit pas arriver et je mesurai, pendant ce laps de temps, à quel point il avait changé. Ses muscles s’étaient atrophiés, la peau de ses

bras ballottait sous ses biceps amoindris, les os saillaient aux épaules, aux

coudes, ses flancs s’étaient évasés autour d’un ventre flasque.

Simultanément engraissé et amaigri, son corps avait perdu sa cohérence.

Décelant ma consternation, Maman chuchota :

– Épouser une jeune ne l’a pas rajeuni.

Sa cruauté visait juste. Pannoam n’arborait plus ce torse bombé,

vainqueur, à la large carrure, qui à lui seul garantissait sa stature de chef.

L’âge l’avait voûté. Des cheveux blancs se mêlaient aux noirs, sur les

tempes, au milieu du crâne, rendant sa tignasse sale, négligée. Outre ses

traits froissés, son teint jaune racontait le confinement, le manque

d’exercice, l’absence de marches en plein air, l’ennui.

La nuit où il se livrait à son trafic de marchandises, je l’avais identifié par

sa voix, intacte, mais je n’avais pas perçu son affaissement, tandis qu’au

jour sa déchéance m’accablait. Une émotion inattendue me submergea : la

pitié. Ce père que j’avais fétichisé pendant que je demeurais à ses côtés, ce

père que je vilipendais depuis que je l’avais fui, voilà que je le plaignais.

Catastrophé par les ravages de la vieillesse et de l’amputation, je désirais le

consoler.

Il leva la tête.

Une vraie joie envahit sa figure.

– Noam ! cria-t-il.

Sans réfléchir, il m’ouvrit les bras et je m’y précipitai.

– Mon fils, répéta-t-il en me tenant contre lui.

Que les sentiments nous déconcertent… Ils mènent une vie à part de nos

vies, comme s’ils possédaient une existence déliée de tout contexte.

Délaissant le présent, j’avais soudain sept ans, douze ans, vingt ans, je

n’étais plus le Noam dur et désillusionné qui avait appris la malhonnêteté

tortueuse de son père, j’étais l’enfant éternel, le fils indéfectible, dévoué,

affectueux, celui du premier jour.

Il m’examina avec attendrissement et susurra :

– Je te pardonne.

En une seconde, mon enthousiasme fondit.

Il me pardonnait !

Mouillés par l’euphorie, ses yeux brillaient de clémence en me

contemplant. Il me pardonnait… D’être parti ? D’avoir vécu sans lui ?

D’avoir commis ce crime de lèse-Pannoam ? Dans sa perspective, je me

repentais de ma faute en revenant et attestais qu’on ne subsistait qu’auprès

de lui.

Il me pardonnait… D’avoir évité son égoïsme, son autoritarisme, ses

trahisons ?

Il me pardonnait… Par cette parole, je compris que, capable de tout, du

pire ou du meilleur, il se donnait toujours raison. Quoi qu’il fît, il le

considérait comme juste, légitime ; au-dessus et indépendamment de ses

actes, il se jugeait bon. Sa force découlait de la haute estime qu’il se portait.

Il me pardonnait… Soupçonnait-il que moi, j’avais davantage à lui

pardonner ? Non, à l’évidence.

Son visage ruisselait de générosité. Quoi de plus intolérable que cette

générosité ? On aurait pu croire qu’il m’aimait alors qu’en réalité il aimait

m’aimer. Mieux : il s’aimait de m’aimer.

Je jetai un œil derrière moi. Maman, Noura et Tibor, satisfaits par

l’accueil de mon père, m’engageaient de la main à avancer pour démêler la

situation. Je me résolus à prononcer la tirade que nous avions prévue :

– Père, je viens reprendre ma place.

J’ajoutai en inclinant la tête :

– Si tu m’acceptes.

Pannoam ébouriffa mes cheveux.

– Bienvenue, mon fils.

J’abordai aussitôt le sujet urgent :

– Qui est ce Robur ?

Mon père se dressa, ravigoté. D’excellente humeur, il se frappa le thorax,

empoigna son épée et m’en désigna le fil affûté.

– L’homme que je tuerai aujourd’hui.

Allègre, conquérant, plein de lui, il entreprit de marcher droit à travers la

salle, malgré sa prothèse, en élargissant ses pas et ses gestes. Il fanfaronnait.

Il m’expliqua – ainsi qu’au reste de son public – que cet avorton l’avait

provoqué, qu’il lui infligerait le même sort qu’aux crapauds de son acabit :

il lui trancherait la gorge. Lyrique, il évoqua ses multiples triomphes,

convaincu qu’il en allongerait la liste.

– Constamment victorieux, Noam, jamais vaincu !

Allais-je lui souffler que, dans sa condition, il passerait sans transition du

statut d’invaincu à l’état de cadavre ? Volubile, causant trop et trop fort,

Pannoam s’enivrait de sa légende, de ses exploits passés, de ses prouesses à

venir ; il interprétait un rôle, celui du héros, surcompensant en énergie

feinte ce qui lui manquait d’énergie réelle. Tout semblait forcé. Comme il le

sentait, il en rajoutait, exaspéré.

De nouveau, la pitié me pénétra, mais, cette fois, une pitié dépourvue de

tendresse, une pitié réprobatrice : je trouvais pathétique qu’un ancien grand

chef se caricature par vanité.

J’interrompis son monologue :

– Je te laisse t’échauffer, père. Ne perturbons pas notre champion avant

l’épreuve. Nous fêterons ensemble ton succès.

Il s’arrêta au milieu de sa phrase, les mots au bord des lèvres, et me

regarda avec embarras, désarçonné de m’avoir persuadé.

Puis l’éclair de lucidité s’évanouit et Pannoam repartit au bout de la pièce

en plastronnant, à la recherche de l’arme idoine.

Nous nous retirâmes. Sitôt dehors, Maman, Noura et Tibor se ruèrent sur

moi.

– Tu devais lui proposer de parler à Robur !

– À sa place ? répliquai-je.

– Oui ! Et lui suggérer d’affronter Robur !

– À sa place ? Ne délirez pas autant que lui. Vous avez constaté comme

moi qu’il se figure en forme. Vous avez remarqué comme moi qu’il

préférerait crever plutôt que reculer. Particulièrement devant nous. Il

n’habite plus ce monde, il habite un monde disparu où un Pannoam jeune et

vigoureux dominait tout.

J’attrapai le bras de Tibor.

– Il faut qu’il décrète lui-même que je le remplace. Lui, et lui seul. Pour

cela, aide-moi.

– Moi ?

– As-tu de la bourdaine ?

Tibor m’observa. Ses yeux chatoyèrent, amusés.

– Je te pensais mon meilleur disciple, mais là, l’élève dépasse le maître.

Il éclata de rire. Je le rejoignis dans l’hilarité.

Maman et Noura n’appréciaient guère cette complicité qui les excluait.

– Peut-on savoir ? claironna Noura, les narines pincées.

Tibor se tourna vers elle et, pour une fois, la moucha :

– Je t’ai souvent indiqué cet arbrisseau, ma fille. Or, à ton habitude, tu

n’as ni écouté ni retenu mes commentaires. Ses petits fruits coquelicot, dont

raffolent les chevreuils, augmentent la pugnacité ; son écorce, séchée et

servie en tisane, lutte contre la constipation.

– Et alors ? riposta-t-elle, peu disposée à se reconnaître un tort.

– Notre ami Noam veut trinquer avec son père.

– Exact ! confirmai-je.

– Un bol de vin bien corsé, très aromatisé, car la poudre de bourdaine que

nous allons y verser répand une odeur désagréable. Afin d’en consolider

l’effet, j’y incorporerai des graines de lin.

Je conclus à l’intention de Maman et Noura :

– Les tripes en déroute, Pannoam sera obligé de capituler. Il prendra une

décision.

Maman m’embrassa spontanément et glissa à mon oreille d’une voix

lasse :

– Pourvu que ce soit la bonne.

 

Pannoam ne repéra pas la ruse. Il trinqua avec moi en continuant à

multiplier les poses avantageuses. Petit à petit, au cours de ses préparatifs,

je vis que des contractions à l’abdomen l’incommodaient, que des rictus de

douleur traversaient ses joues hâves. Sa volonté pourtant s’opposait aux

menaces de ses entrailles ; il amplifia même ses bravades. Soudain son

visage blêmit et il me faussa compagnie.

Il revint quelque temps après, livide, mais joua l’homme rétabli, jusqu’au

moment où de nouveaux spasmes, violents, le contraignirent à fuir.

Son absence dura davantage. Il rentra fébrile, gluant de sueur, secoué de

frissons.

– Noam, je ne parviendrai pas à me battre.

– Remets le combat, père.

Il me foudroya.

– Si je demande un délai, je donne raison à Robur. Je lui offre la victoire

sans lutte. Il s’emparera du village.

Il s’essuya le front.

– J’ai une idée.

Il me tendit le spectaculaire collier de coquillages nacrés qui reposait sur

son buste, l’insigne du pouvoir.

– Je te fais chef. Après tout, j’ai passé ma vie à te former et te voilà prêt.

Tu affronteras Robur. Il bouffera la poussière.

– Père, je ne sais…

– J’ai dit ! Pour moi, c’est fini.

Il appliqua sa main sur mon épaule, tout en s’appuyant au mur,

chancelant, bouleversé.

– Je te confie le pouvoir. Je suis fier de toi, mon fils, et je t’aime.

*

 

Lorsque je sortis, transfiguré, muni de l’insigne du pouvoir et chargé

d’une arme, Maman, Noura et Tibor devinèrent aussitôt ce qui venait de se

dérouler. En silence, afin que Pannoam continuât à ignorer notre

conjuration, Maman m’embrassa, Tibor me congratula, Noura me sourit.

Une rumeur se propageait.

Scandés, des coups et des cris s’élevaient entre les maisons. On frappait

le sol avec des bâtons, on psalmodiait les formules rituelles, les femmes

ululaient, les hommes faisaient claquer leur langue. Ce brouhaha suintait

l’appel au meurtre, le goût du carnage.

Tibor s’élança vers l’origine du tumulte.

– Vite ! Robur piétine sur la place depuis un moment. Il s’impatiente. Les

villageois s’y sont réunis et ce salaud les met de son côté en injuriant ton

père, en se moquant de son retard.

Je le talonnai et déboulai près du Tilleul de la justice.

Clameurs et percussions cessèrent.

Un murmure ébahi parcourut la foule. On ne m’avait plus vu depuis des

lunes et l’on s’attendait encore moins à ce que j’apparaisse doté d’une épée

et du fameux collier.

Je me campai en face de Robur. Pas besoin de vérifier son identité.

Trapu, aussi large que haut, harnaché d’amulettes, arborant un pendentif de

crocs, attifé d’une tête de loup sur le crâne, il affichait tous les indices de

celui qui se veut un effrayant guerrier. Même la saleté de sa barbe et de ses

cheveux hirsutes signifiait : « Craignez-moi. »

Il me sembla grotesque, non qu’il manquât d’arguments physiques – un

cou taurin puissamment veineux, des muscles gonflés, des poings ramassés,

des jambes courtaudes qui lui assuraient équilibre et rapidité –, cependant

son front étroit coupé de deux grands plis, ses prunelles injectées de sang,

ses narines frémissantes, son maintien ombrageux, tout en lui exprimait la stupidité, l’opiniâtreté bornée de celui qui tient son agressivité pour de la

bravoure, sa prétention pour de l’envergure.

Détaillant mon collier, mon épée, il m’apostropha :

– Qui es-tu ?

– Noam, fils de Pannoam.

Il grogna :

– Pannoam n’a pas de fils.

– Tu es mal renseigné.

Je pris les villageois à partie :

– Suis-je Noam, fils de Pannoam ?

Ils hurlèrent : « Oui », ce qui déplut à Robur ; il sentit le vent tourner en

ma faveur.

Il tapa la terre du pied, impérieux, en bavant légèrement.

– Où est Pannoam ?

– Chez lui.

– Il refuse de se battre !

– Avec qui ?

Robur s’étouffa d’indignation devant ma réaction.

– Mais avec moi !

– Pourquoi ?

– Parce que je lui ai lancé un défi. S’il gagne, il reste le chef. S’il perd, je

le deviens.

Notre conversation l’agaçait au plus haut point tout en le plongeant dans

l’insécurité. Alors qu’il avait visé une victoire facile, son plan ne se réalisait

pas comme prévu. Je repris tranquillement, sachant que mon calme

achèverait de l’impressionner :

– Je crois que tu te trompes, Robur. Tu prétends te battre avec le chef du

village ? Je suis le chef de ce village.

– Depuis quand ? vociféra-t-il.

La véhémence du teigneux me prouvait soit son idiotie, soit

l’appréhension d’une défaite.

– Depuis vingt-cinq ans et quelques instants. Mon père vient de me

remettre mon dû.

Je désignai le collier qu’il lorgnait d’un œil torve depuis le début de notre

face-à-face. Pour conforter mon autorité, je lui demandai, rogue :

– Et toi, qui es-tu ?

– Robur !

– Eh bien, je te conseille de passer ton chemin, Robur.

Les villageois approuvèrent tapageusement. À leurs yeux, j’incarnais le

chef légitime – ou plutôt, si l’on suivait le raisonnement de Noura, ils

jugeaient que la puissance protectrice se trouvait de mon côté.

Robur oscilla. Une part de lui-même souhaitait quitter les lieux, une autre

endurait mal l’humiliation publique. Lorsqu’il pivota vers ses sbires pour

les consulter, ceux-ci, amers, bilieux, lui indiquèrent par des feulements et

des gestes acrimonieux qu’il devait me trucider. Comme ils ne risquaient

pas de se battre, ils se laissaient envahir par le ressentiment, bouillants de

haine, aiguillonnés par le désir de massacre. Ils s’exaspéraient des

atermoiements de Robur.

Celui-ci frissonna, se découvrant coincé. De toutes parts, le danger se

dressait. Soit il m’affrontait, soit il affrontait ses hommes.

Tibor me frôla et me glissa à l’oreille :

– Prépare-toi au combat, Noam.

– Robur tergiverse…

– Pas pour longtemps. Qui l’a fait chef ? Ces brutes. Il est prisonnier de

ces brutes.

De fait, Robur n’osait plus s’approcher des truands tant ils le

conspuaient, menaçants, contractés, hostiles, vindicatifs. Il se retourna vers

moi et me toisa.

– Prêt à te battre, avorton de boiteux ?

Ses coupe-jarrets l’acclamèrent.

– Prêt ! dis-je, empoignant le pommeau.

Robur hissa sa hache au-dessus de lui.

– Fils de trouillard, rejeton de merde, je vais te découper en morceaux et

tu boufferas tes couilles. Si tu en as… Peut-être que ton père, qui les a

égarées avec sa jambe, n’a pas pensé à t’en donner ! Lavette, châtré, je vais

t’enfoncer ma hache au fond de ta petite gueule et tu vas bien la lécher

avant de crever !

Ces insultes, loin de me troubler, m’enchantèrent. Si Robur était de ces

guerriers qui se regonflent en vitupérant, il manquait donc de véritable

assurance et d’authentique courage.

Je levai mon épée. À mon propre étonnement, je me réjouissais de ce qui

s’annonçait. Quelle satisfaction ! La colère qui couvait en moi depuis le

matin, voire depuis des lunes, pouvait éclater. Cet abruti court sur pattes

m’offrait un soulagement.

Je proclamai, en tentant de ne pas trop montrer mon impatience :

– Ça suffit, Robur : tu pars ou tu meurs ! Maintenant !

Brandissant sa hache, il se rua sur moi, l’œil en feu, le rugissement aux

lèvres.

J’esquivai sa première charge. Il vira et redémarra. Je me dérobai

souplement. Il persévéra, commençant à me présumer couard, à se figurer

maître de la situation. Je le laissai bondir plusieurs fois vers moi et ne lui

rendis aucun coup, afin qu’il s’enhardisse, s’épuise et se déséquilibre.

À la huitième attaque, je ne l’évitai pas, contrai son assaut, envoyai

valdinguer sa hache au loin et, sans la moindre hésitation, je lui fichai mon

épée dans le ventre.

Il me fixa, les paupières arrondies, la bouche ouverte, ahuri, et tomba sur

les genoux. Beuglant de douleur, il essaya d’arracher la lame. Avec une

volupté cruelle, je l’enfouis davantage en la vrillant, histoire de lui déchirer

les entrailles. Il vagissait.

Enfin, au moment où je le décidai, je retirai brusquement mon arme.

Robur s’abattit. Le sang se répandit sous lui. Il clabauda brièvement,

tressaillit, glapit, puis la rigidité de la mort l’écrasa au sol.

Je criai à ses pillards :

– Enlevez ça d’ici, et foutez le camp ! Sinon, ce sera votre tour.

Les villageois entamèrent une longue ovation où se mêlaient hourras et

youyous. À leur ardeur et à leur animosité, on aurait pu imaginer qu’ils

avaient combattu…

Sur le côté, Maman et Noura me contemplaient, admiratives.

Pour tous, j’étais devenu le chef du village.

 

*

 

À l’issue du festin, je passai la nuit dans mon ancienne maison, celle où

j’avais vécu avec Mina.

Je ne dormis pas. L’enchaînement si rapide des événements me

bouleversait. Le destin, après mon incartade sauvage, rattrapait avidement

le temps.

Pour célébrer mon accession au pouvoir, les villageois avaient improvisé

une fête, qui procurant la viande, qui l’embrochant, qui allumant un feu, qui

apportant des fruits, qui prodiguant le vin. Au banquet, Tibor s’était installé

à ma droite, Maman à ma gauche. Resplendissante, elle était de nouveau la

femme du chef, l’unique femme du chef. Non seulement mon épouse avait

disparu, mais sa position de mère, nul ne pouvait la réclamer ni la lui ôter. À

ma grande joie, elle avait adoré resplendir à mes côtés, aussi orgueilleuse

que comblée, radieuse, impériale.

Occupé à vider ses intestins, Pannoam s’était abstenu de paraître. Noura,

par décence, l’avait imité. Je conservais pourtant en mémoire le regard

qu’elle avait porté sur moi quand, au-dessus du cadavre fumant, j’avais lavé

mes bras du sang de Robur. Plus que de l’admiration, j’avais décelé une

fascination effrénée, appuyée sur un trouble très physique, tant sa face et son cou s’étaient violemment empourprés. Elle était sortie, malgré elle, de

sa réserve. M’avait-elle, pour la première fois, considéré comme un homme

fort, non le fils soumis de Pannoam ? En m’apercevant dans ses yeux, je

m’étais vu beau. Fugitivement.

Tuer ne m’avait pas répugné. Cela m’avait semblé une excellente

solution. Après le gibier à poil et à plume, j’enlevais la vie à un humain.

Contrairement aux animaux, Robur m’avait attaqué ; à la différence des

animaux, Robur m’avait souhaité du mal. Tout bien pesé, j’avais trouvé plus

aisé d’occire ce bougre qu’une bête : j’avais supprimé un danger et mis fin à

la sottise, à l’envie, au fiel, les composants que j’avais détectés en lui.

Je paressais, allongé sur la natte où nous avions tenté, Mina et moi, de

fabriquer des enfants. Nos souvenirs ne m’empoisonnaient pas, ils

m’alanguissaient. Avec le recul, je ne retenais que la douceur de Mina, son

dévouement pataud, sa volonté de bien faire, oubliant l’ennui que j’en avais

éprouvé, l’agacement ou l’impatience. Mina devenait un épisode de mon

existence que je chérissais, propice à une suave mélancolie.

Que mon père ait gardé la maison intacte, inoccupée, me touchait

également. D’ordinaire, aucune bâtisse ne demeurait vide, le chef l’affectant

aussitôt à une famille. Pour moi, Pannoam avait différé la réappropriation.

Avait-il espéré mon retour ?

Mon opinion changeait. Qu’il m’ait remis le pouvoir apaisait mes doutes.

En abdiquant la veille, il avait manifesté un sens aigu de ses responsabilités.

Fidèle à ses devoirs, désireux du meilleur pour son village et pour son fils

aîné, il avait prouvé sa cohérence. Son trajet de chef et de père accompli,

après tant de batailles, tant de soucis, il allait enfin se reposer.

À l’aube, je condamnai mon absence de nuances envers lui. Quel rustre !

Soit je l’admirais, soit je le méprisais. Ne pouvais-je acquérir une vision de

lui pertinente, équilibrée ? Admettre sa complexité ? Pannoam possédait à

la fois les plus vertigineux défauts et les plus sublimes qualités. Oui, ses

vertus s’accompagnaient de vices, proportionnés, c’est-à-dire énormes, mais les perfections fonctionnent-elles sans les imperfections ? Sans doute faut-il

trop aimer le pouvoir pour le supporter… Se consacre-t-on au bien des

autres malgré eux, parfois contre eux, sans jamais penser à soi ? Si

Pannoam avait entretenu la peur, c’était en visant la paix et la cohésion du

village. Quand il prélevait sa ration sur les rapines des Chasseurs, il

leur démontrait qu’il restait le chef. Sans conteste, il escroquait ses sujets,

cependant ceux-ci ne se montraient-ils pas ingrats à la première occasion,

ainsi que je l’avais vérifié face aux menaces de Robur ? Ils ne soutenaient

plus un Pannoam affaibli, ils le préféraient mort. Ne s’avérait-il pas

compréhensible qu’il sauvegardât une portion afin de garantir sa

subsistance, d’améliorer ses vieux jours, de contrer les revers de fortune ?

Régner ne détruit pas l’inquiétude ; assurer la sécurité ne préserve pas de

l’insécurité.

Certes, son comportement masquait ses fautes. Or l’hypocrisie ne servait-

elle pas le bien commun ? Si Pannoam ne livrait que l’illusion de la justice,

s’il ne présentait qu’un simulacre d’honnêteté, ces apparences constituaient

l’essentiel. En dépit de sa fausseté, il fournissait un modèle au peuple, il

incarnait les mérites nécessaires que chacun devait reproduire. Peu

importait, au fond, que dans l’ombre de la nuit il se révélât différent puisque

personne ne le savait ! Même cacher ses secrets relevait, chez lui, d’une

bonne gouvernance.

Comme j’avais manqué de subtilité ! Je n’avais cessé de le peindre

uniformément, tout en blanc, tout en noir ; je l’accepterais désormais avec

ses multiples aspects.

En marchant vers sa maison, je décidai d’associer mon père à mes débuts

de chef, de le consulter pour la plupart de mes résolutions, histoire de le

ménager et d’adoucir sa retraite.

Lorsque j’arrivai, il m’accueillit par un éclat de rire.

– Ah, Noam, je vais beaucoup mieux.

– Tant mieux, père.

Il m’offrit à boire.

– Noura m’a décrit ton combat contre Robur. Ta main n’a pas tremblé. Je

suis fier de toi.

– Je devais le faire.

– Et tu l’as fait. Félicitations.

Pannoam désigna le collier du pouvoir.

– Tu peux me le rendre.

Je me pétrifiai.

Sûr de lui, il avança vers moi et, sans supposer la moindre résistance de

ma part, m’ôta le collier du poitrail, le posa sur le sien.

Quand il vit mon visage décomposé, sa bouche se souleva à gauche,

dessinant un rictus qui ressemblait à un sourire.

– Quoi ? Tu as pris ça au sérieux ?

– Mais…

– Noam ! Tu t’es superbement prêté au jeu, merci. Maintenant que je me

suis rétabli de cette indisposition passagère, tout rentre dans l’ordre.

– Tu…

Il abandonna son badinage, se figea et me lança d’un ton tranchant :

– Un embarras du ventre ne me retire pas le pouvoir. Ni ne te l’attribue.

Ne sois pas ridicule.

Je me dressai, froid, tendu.

– Père, tu reviens sur ce que tu as fait.

– Hier, j’ai fait ce que devait faire le chef d’hier. Aujourd’hui, je fais ce

que doit faire le chef d’aujourd’hui. Noam, je ne pouvais pas combattre et il

fallait pourtant défendre le village : j’ai agi en chef en t’envoyant trucider

ce butor. Ce matin, j’ai recouvré la santé : je continue à agir en chef en

récupérant le pouvoir.

– M’estimes-tu incapable de l’exercer ?

– Je t’ai formé pour cela. Mais je suis encore là, mon garçon, tu attendras

que je sois mort.

Il riait, il se moquait de mon effarement, il me traitait en enfant. Sa

sollicitude, sa jovialité m’atteignaient tels des poignards. Il insista

doucement :

– Oui, Noam : attendre. J’ai patienté avec mon père Kaddour.

– Ce n’est pas pareil.

– Ah bon ! Pourquoi ?

– Kaddour s’est écroulé subitement sur un chemin au soleil. Les Esprits

et les Dieux l’ont reçu en pleine forme. Tandis que toi…

– Moi ?

– Tes boyaux ne te dérangent plus, père. Arriverais-tu néanmoins à te

battre sur une jambe ? Sans aucun entraînement ? Viendrais-tu à bout de

Robur, là ? Ne subis-tu pas, toi-même, des humeurs que tu infliges par la

suite à tes proches ? Tu ne te portes pas bien, père. Tu iras mieux dès que tu

t’arrêteras.

Pannoam se tut. Il ressassait mille pensées sans en trouver une à

m’opposer. J’escomptais qu’à court d’arguments, il retrouverait la lucidité.

Il se redressa en me brûlant du regard.

– Jamais !

Il fulminait tant qu’il frissonnait. Lorsqu’il s’en rendit compte, il frémit

davantage.

Soucieux de mettre un terme à cette scène dégradante, je m’approchai et

lui arrachai le collier. En le maintenant, il maugréa, hostile :

– Tu as vraiment cru que je t’avais donné le pouvoir, pauvre imbécile ?

Je suspendis mon geste et répliquai avec une hostilité identique :

– J’aurais dû me méfier, me rappeler que tu voles régulièrement ce qui

appartient aux autres.

– Quoi ?

– Une marotte chez toi… Reprendre Elena à Barak. Me prendre Noura. À

présent, me reprendre le pouvoir.

Le nom de Barak assena un coup à mon père. Il tressaillit. Ses yeux

s’écarquillèrent. Il ne comprenait pas comment j’avais appris cela. J’en

profitai pour porter l’estocade :

– Sans parler bien sûr de ton trésor… Oui, ton trésor ! Ou plutôt ton

butin ? Ce que tu soustrais aux habitants avec l’aide des Chasseurs. Allons,

ne joue pas l’étonné ! Ces sacs que tu entreposes dans la Falaise aux ours

depuis des années. Je me demande d’ailleurs si un seul ours a fréquenté les

environs… Tu mens sur tout et à tout le monde depuis si longtemps.

Pannoam se cramponna au mur pour ne pas tomber. Il n’osait me

regarder, plongé dans le désarroi.

Puis il serra les mâchoires. La rage envahit ses traits. Se décollant de la

cloison, il saisit deux armes et m’en tendit une.

– Bats-toi.

– Pardon ?

– Si tu veux le pouvoir, prends-le. Bats-toi.

Je reculai.

– Jamais.

– Pourquoi ?

– Me battre contre mon père ?

– Bats-toi.

Il pointa son épée dans ma direction. Je ne réagis pas. Il l’agita pour

engager la lutte. Je demeurai de pierre. Rageur, il sauta en avant et, d’un

coup, m’entama le bras avec sa lame.

De ma main libre, je pressai ma blessure afin d’empêcher le sang de

couler.

– Bats-toi ! vociféra-t-il.

Je le toisai. En articulant lentement chaque syllabe, je rétorquai :

– Je ne me battrai pas contre toi.

– Pourquoi ? Pourquoi ? brailla-t-il en secouant son arme.

– Parce que je gagnerais !

Je jetai l’épée à ses pieds et m’éloignai en courant.

Avant de quitter la pièce, je l’aperçus à terre, hurlant de colère : il n’était

plus que haine, souffrance, dépit.

 

En grimpant droit par les coteaux, je sentais monter en moi l’ivresse de la

liberté. Je ne fuyais pas le village, je rejoignais la vie sauvage, celle que

j’avais choisie. Chaque pas me procurait plus de force, mes reins vibraient,

mes cuisses bouillaient, je me retenais difficilement de courir.

Fini ! Adieu les intrigues, les rivalités, les trahisons ! J’en avais terminé

avec la société, ce filet qui piège, blesse, étouffe, et je quittais un père qui

m’avait élevé pour lui, pas pour moi. Quand Pannoam prétendait m’avoir

préparé à diriger, il mentait. Si l’exercice du pouvoir exigeait fraudes et

rapines, il aurait dû m’en informer, puis m’y former. Il avait préféré me

confire dans l’ignorance parce qu’il m’appréciait en miroir flatteur. Briller

devant moi, se parer d’honnêteté, se pavaner héroïquement

comptaient davantage. L’orgueil corrompait les qualités de mon père.

Je l’avais abandonné à terre, humilié, vagissant. Il savait que, déniaisé, je

connaissais sa perfidie et il me maudissait. Quelle bonne nouvelle ! Qu’il

me déteste, oui, qu’il me déteste à fond ! Sa haine me délivrerait de lui.

Je marchai longtemps, ce qui m’apaisa peu à peu. Ces dernières

semaines, même si le soleil persistait, chaque jour se révélait plus aigre et

plus mordant. L’hiver s’annonçait.

La nuit descendait au moment où je retrouvai Barak dans la hutte.

Il m’accueillit joyeusement, mais tranquillement, loin d’imaginer ce qui

s’était passé 1.

– Allons manger dehors, mon garçon, bientôt nous ne pourrons plus.

Nous nous installâmes sur une plateforme de roche donnant sous la lune

terne. Les étoiles répandaient un éclat diffus, comme si un voile

s’interposait en humectant les ténèbres.

– Mon genou droit m’élance, marmonna-t-il, la neige arrive.

Pendant qu’il allumait un feu, je lui racontai mon expédition. Il m’écouta,

effaré, sans autre commentaire que sa bouche bée.

Dès que je narrai la scène finale, celle où j’accablais mon père en lui

parlant de Barak, d’Elena, de ses trafics nocturnes, ses yeux étincelèrent et

je saisis que mes paroles le vengeaient.

Après mon récit, il s’écria :

– Tu n’as pas dit adieu à ta mère ou à Noura ?

– Non.

– Parfait ! Lorsqu’on fait ses adieux, on ne part pas, ou l’on part mal.

Une bouffée d’agressivité envers elles me secoua.

– En tout cas, elles ont obtenu ce qu’elles voulaient !

– Pardon ?

– Elles ne souhaitaient pas mon retour, elles espéraient juste sauver

Pannoam et le village.

Piqué par une douleur supplémentaire, j’ajoutai :

– Et maintenir leur position : femmes de chef. Elles m’ont utilisé.

Comme Pannoam.

J’avais conscience de les dénigrer avec excès, mais les calomniais-je

vraiment ? À l’évidence Noura tenait à conserver ses privilèges et Maman,

quoiqu’elle me chérît, s’était régalée à jouer la mère du chef. Ces

ambitieuses partageaient le goût du pouvoir. Supporteraient-elles Pannoam

sans cela ? D’ailleurs qu’aimaient-elles en lui ?

Mon rôle m’apparut soudain moins glorieux. Alors que je croyais avoir

agi de ma pleine volonté, j’avais simplement accompli ce que Pannoam,

Noura, Maman et même Tibor escomptaient, réduit à un outil qu’ils

manipulaient. Quel crétin !

Barak se pencha vers moi.

– J’ai failli te perdre, alors ?

Il comprenait que j’aurais pu ne pas revenir et se reprochait de m’avoir

attendu avec tant d’insouciance. Je l’examinai : cette masse de muscles, cette chair rutilante de santé, ces cheveux luisants et cette barbe hirsute

abritaient un cœur tendre. Dans ses lèvres dépitées, dans ses regards

implorants, dans les plis de son front, la sincérité de mon oncle me parut si

flagrante, à la différence des roueries paternelles, que je désirai le serrer

entre mes bras.

Il le perçut. Aussi brusque qu’enthousiaste, il m’agrippa et m’étreignit.

Plaqué contre son puissant torse, le souffle court, je ne le repoussai pas ; je

me laissai contaminer par la chaleureuse affection qu’il irradiait. Pourquoi

n’avais-je pas reçu Barak comme père ?

– Mon oncle, je n’ai qu’une chose à dire.

– Oui, mon neveu ?

– Nous méritons bien une femme, non ?

Et nous éclatâmes de rire.

 

*

 

Le froid nous surprit.

À l’aube, nous vîmes s’avancer des nuages cendrés, très lents, qui

portaient de la neige dans leurs flancs. Ils occupèrent languissamment le

ciel jusqu’à le faire disparaître puis fanèrent la clarté. Les premiers flocons

voletèrent, indécis, hésitants, tels des éclaireurs incompétents qui palpaient

le terrain ; ils s’évanouissaient sitôt le sol touché. Enfin les bataillons de

flocons affluèrent, d’une épaisseur croissante, chargeant l’atmosphère d’une

opacité blanchâtre.

La neige tomba durant plusieurs jours et plusieurs nuits. Pour lutter

contre le fraîchissement, nous avions enfilé nos fourrures – manteaux,

chausses, moufles – et nous entretenions constamment les braises dans la

cabane. Pour nous alimenter, nous recourions aux minces réserves que nous

avions gardées sous des galets.

Tout événement météorologique nous unissait, l’oncle et moi. Empreints

d’une profonde révérence, nous contemplions le spectacle offert par la Nature, les Dieux et les Esprits. Barak ne s’inquiétait jamais : il admirait.

Aurait-il été confronté au pire des ouragans, il se serait délecté.

Depuis son enfance, me répétait-il, les terres du Lac n’avaient cessé de se

réchauffer, l’hiver autant que l’été. Régnaient des températures de plus en

plus clémentes.

– Autrefois, le Lac demeurait gelé pendant cinq lunes, alors que de nos

jours il gèle une ou deux lunes, pas davantage. Qu’est-ce qu’on s’amusait,

Pannoam et moi, à déraper sur la glace, épaisse, solide, pas dangereuse !

Nous allions loin, à l’occasion. Un hiver, nous avons même tenté de

traverser le Lac ; heureusement, la faim nous a ramenés à la maison six

jours après.

J’ignorais ce qui relevait de l’exagération ou de la vérité tant Barak

adorait se souvenir de la période enchantée où lui et son frère cavalaient

côte à côte en explorant l’univers.

– Nos ancêtres affrontaient un climat plus rude que celui d’aujourd’hui.

Pour je ne sais quelle raison, les Dieux et les Esprits nous traitent mieux.

Nous ne sommes plus obligés, comme nos aïeux, de vivre toute l’année

dans des grottes.

Un matin, en ouvrant les paupières, je me réveillai ailleurs. Le temps était

suspendu, l’air s’était densifié, la quiétude m’écrasait.

Au sortir de la hutte, je découvris que la neige avait interrompu sa chute.

Une lumière éclatante emplissait la forêt, versée par le ciel bleu, montant

du sol immaculé qui réfractait l’azur.

Le silence témoignait d’un autre monde. Il agrandissait l’espace dans de

vertigineuses proportions, absorbant tout. Je n’entendais plus que moi, le

battement de mon cœur, mon nez qui sifflait. Lorsque je fis quelques pas, il

me sembla que les crissements amortis provoqués par mes pieds troublaient

le bois entier. Je m’arrêtai, inquiet, et tendis l’oreille. Le moindre

craquement de branche, des ailes qui s’agitaient au lointain, les plus menues

pattes d’écureuil filant le long d’un tronc, chaque son perturbait la paix. En été, les bruits se fondent dans le silence pour le constituer ; en hiver, les

bruits deviennent étrangers au silence.

Barak s’approcha, ému.

– Voilà ce que les Esprits et les Dieux nous ont concocté pendant ces trois

jours. Du beau travail.

Les arbres, feutrés de blanc, ne frémissaient plus. La neige avait décidé

de mettre en valeur les bouleaux pâles et écailleux, transformant les chênes

ou les peupliers en simples fûts sombres, dépourvus de grâce.

– Déménageons, Noam, la hutte ne nous protège pas du froid.

– Et si nous colmatons les interstices ? Et ajoutons des mousses ?

– Insuffisant. De toute façon, nos traces pour gagner la hutte seront

visibles. La neige tassée indique le chemin.

– Barak, de qui nous cachons-nous ?

Il ne répondit pas. Je finis par poser la question :

– Où allons-nous ?

– Dans une grotte que je connais. Pas loin de la Caverne des

Chasseresses.

– Tu veux dire…

– Oui, oui, mon neveu, les fameuses Chasseresses à qui nous rendrons

visite puisque, tu l’as dit l’autre soir, nous méritons bien une femme.

Nous vidâmes la cabane de l’indispensable puis marchâmes vers notre

abri. Notre progression était ralentie par la neige. Comment la légère et fine

poudreuse s’alourdissait-elle autant dès lors que nos jambes s’y

enfonçaient ? Entre la brûlure de l’exercice et la brûlure du froid, je

subissais deux feux : au bas de mon corps, l’effort enflammait mes cuisses

et mes mollets ; en haut, le gel piquait mes mains, ankylosait mes bras,

incendiait la peau de mon visage. Traînant derrière mon colosse d’oncle,

j’étais contraint de respirer largement pour suivre la cadence.

– Es-tu sûr de ta route, Barak ?

Il grogna. Si la neige avait effacé des repères, elle en dégageait d’autres

qui n’échappaient pas à son œil affûté. Moi, je clignais des paupières, ébloui

par cette lumière exaltée.

Nous parcourions un paysage que la neige avait adouci, ondulé, marqué

de rides, çà et là, aux contreforts des coteaux.

Continuer : partie 2 sur 3