Paradis perdus

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 1 sur 9

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Paradis perdus

Première partie. Le lac

Première partie

 

 

Le lac

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1

 

Je suis né il y a plusieurs milliers d’années, dans un pays de ruisseaux et

de rivières, au bord d’un lac devenu une mer.

Par modestie ou par prudence, j’aurais préféré ne jamais écrire cette

phrase : elle ébruite un destin que j’ai tenu secret. Avec mille précautions,

j’ai dissimulé ma vérité aux hommes ; je les ai évités, je leur ai menti ; j’ai

fui, voyagé, erré, adopté de nouvelles langues ; je me suis caché, isolé,

renommé, maquillé, déguisé, mutilé ; j’ai pourchassé l’anonymat, j’ai

enduré des solitudes désertiques, parfois même j’ai pleuré. Peu importait.

Ils devaient m’oublier, égarer ma trace. Que redoutais-je ? Ma longévité

n’aurait pas manqué de les intéresser car, depuis toujours, les hommes

cherchent l’immortalité, au ciel, sous terre, sur terre, dans la religion, dans

la science, dans la postérité ; mais la mienne – incompréhensible – les aurait

emplis de haine. Mes semblables se seraient rendu compte qu’ils n’étaient

pas… mes semblables. L’étonnement passé, ils m’en auraient voulu d’être

moi, ils s’en seraient voulu d’être eux. Ma franchise – j’en possédais la

conviction – n’aurait provoqué que le dépit, la jalousie, les rancœurs, les

violences, bref le malheur en avalanche. J’en craignais les conséquences.

Pour eux, non pour moi.

Je suis né il y a plusieurs milliers d’années, dans un pays de ruisseaux et

de rivières, au bord d’un lac devenu une mer.

Par modestie ou par prudence, j’aurais préféré ne jamais écrire ni cette

phrase ni une autre, puisque j’ai vu le jour en une époque vierge de tout

alphabet. On écoutait. On retenait. On fortifiait sa mémoire. Quand

l’écriture fut inventée, j’avais déjà quatre siècles – je narrerai plus tard

l’effet que cela me procura. Quoique, aujourd’hui, je rédige en vingt

langues, certaines parlées, certaines oubliées, je considère ce pouvoir de

capturer la réalité sur une feuille comme une hardiesse insolite.

Je suis né il y a plusieurs milliers d’années, dans un pays de ruisseaux et

de rivières, au bord d’un lac devenu une mer.

Par modestie ou par prudence, j’aurais préféré ne jamais écrire cette

phrase à l’intention des hommes, ces animaux hantés par le néant. Un

proverbe allemand dit : « Sitôt qu’un enfant naît, il est assez vieux pour

mourir. » Je précise : sitôt qu’une conscience s’éveille, elle appréhende sa

disparition. Dès le début, elle ne tolère pas sa caractéristique fondamentale,

la connaissance de sa mortalité. Conclusion ? Frustré par nature,

inconsolable par essence, l’être humain est voué au malheur.

Et moi qui survis depuis si longtemps, ai-je l’expérience du bonheur ?

Permettez-moi de dérouler mon récit afin de vous répondre.

Je suis né il y a plusieurs milliers d’années, dans un pays de ruisseaux et

de rivières, au bord d’un lac devenu une mer.

Par modestie ou par prudence, j’aurais préféré ne jamais écrire cette

phrase.

Or, ce soir, je l’ai tracée.

Pourquoi me résoudre à briser mon mutisme ?

J’ai peur.

Pour une fois en des dizaines de siècles, j’ai peur…

 

*

On m’a raconté qu’il pleuvait. Une pluie douce, molle, chaude. Une pluie

qui déployait les couleurs de l’arc-en-ciel à venir.

Dans notre maison lacustre, Maman perdit les eaux. Aussi rapide qu’un

poisson, je jaillis d’elle, recueilli par les mains boucanées de Mamacha, ma

grand-mère. Bien que je fusse le premier à emprunter ce chemin,

l’accouchement ne dura guère.

– Je suis faite pour ça, répétait orgueilleusement Maman en désignant

mes dix sœurs.

Peut-être, grâce à ses magnifiques hanches rondes, était-elle conçue pour

enfanter, cependant moi, de mon côté, je me révélais doué pour naître. Fin,

souple, léger, la peau lisse, j’étais mû par un désir de vivre qui n’a pas

faibli.

Quel jour naquis-je ? Le jour où il pleuvait. Quel mois ? Le mois du

torchis, celui qui suivait le mois des semailles. Quelle année ? Cent trente-

quatre ans après la bataille d’Ilodé. Durant ma jeunesse, on ne se rappelait

pas la bataille d’Ilodé, mais on comptait à partir d’elle.

Je suis donc apparu en 134 il y a plusieurs millénaires. Trop de règnes ont

passé, trop de sociétés se sont écroulées, trop de civilisations ont disparu

pour que je tende le fil généalogique en le nouant à un calendrier connu. Je

survenais dans une ère où les hommes mesuraient moins le temps

qu’aujourd’hui, il n’y avait ni dates de naissance, ni baptêmes, ni fiches

d’état civil, ni fétichisme autour de l’anniversaire, juste des souvenirs

partagés. Ces lacunes ne nous empêchaient pas de venir au monde, de

l’habiter, d’en profiter. Un matin, on naissait : la fête s’improvisait. Un soir,

on mourait : une autre fête s’organisait.

Je me manifestai comme un humain normal, issu d’une mère normale et

d’un père normal ; je fus d’abord un enfant normal, puis un adulte normal,

qui se blesse, qui saigne, qui s’effraye du danger. Il fallut cet épisode, sur

l’îlot, pour que… Mais ne nous hâtons pas.

Quand s’amorce la vie d’un individu ? À sa naissance, en sortant des

flancs maternels ?

Non, puisqu’il y a séjourné des mois.

À sa conception, quand la semence masculine rejoint le moule féminin ?

Non, puisque le sperme et l’ovule logeaient dans la chair du géniteur et

de la génitrice bien avant leur rencontre.

À la naissance du père et de la mère, alors ?

Pas davantage, puisque le père et la mère dérivent eux-mêmes de

parents, qui procèdent de parents, qui émanent de parents, qui… L’hérédité

rebrousse à l’infini. Détermine-t-on la seconde où les gènes entament leur

trajet de gènes ? Faut-il remonter au premier homme et à la première

femme ? On ne découvrira ni homme initial ni femme primordiale… En

nous, des millions d’éléments existent, qui nous font exister, qui existaient

antérieurement. Aucune vie ne débute, elle résulte. Avant ce qui est,

toujours quelque chose a été.

Pourtant, je sais, moi, quand ma vie a commencé. Avec certitude. Elle

s’est déclenchée lorsque j’ai rencontré Noura. L’étincelante Noura. La

superbe Noura. La terrible Noura. Après ma mère, une femme a donné

naissance à Noam, une femme qui… Pardon, j’accélère inutilement…

Veuillez excuser ma maladresse, je pratique peu l’art de l’écrivain. Et

puis… comment tarder à évoquer Noura ?

De mon temps, l’enfance était brève. Nous n’apprenions ni à lire ni à

écrire, aucune scolarité ne découpait nos années. Si nous ne fréquentions

pas l’école, nous nous instruisions en abondance : respecter les Dieux et les

Esprits, chasser les animaux comestibles, éliminer les animaux nocifs, se

protéger des animaux belliqueux, dresser les animaux domestiques,

surveiller nos troupeaux de chèvres, traire les mouflons, cueillir les baies,

semer les plantes, les cultiver, les arroser, les préserver des prédateurs

sauvages, les ramasser, les conserver. Notre éducation impliquait aussi l’hygiène, la peinture corporelle, la coiffure. À cela s’ajoutaient la cuisine,

le tissage, la couture, le combat et la fabrication d’outils.

L’enfance finissait vite. Aux premiers poils, le garçon devenait homme ;

au premier saignement, la fille devenait femme. Des cérémonies marquaient

cette métamorphose – rituels précis, extrêmes, parfois cruels, que, gamins,

nous avions espérés autant que redoutés. La puberté atteinte, les couples se

constituaient, choisis par les parents des deux familles.

À treize ans, ils m’unirent à Mina. À treize ans, mon sexe pénétra un

vagin. À treize ans, mon sperme se répandit dans un bas-ventre.

Cela me plut médiocrement.

Je m’y consacrais, certes, mais j’éprouvais davantage de joie à jouer avec

les chiens, cabrioler avec les chèvres, rassembler les mouflons, observer le

ruissellement des torrents, voire – je l’avoue – me battre avec mes amis.

Sans me repousser, copuler m’enchantait peu. Cette tiédeur ne posait

problème ni à moi ni à mes proches. Nous ne possédions pas une femme

pour découvrir la volupté ni pour approcher l’extase ; nous possédions une

femme parce qu’on attachait un mâle à une femelle dès que leur corps

mûrissait. Plaisir ou déplaisir, ces nuances n’appartenaient ni à nos

conversations ni à nos réflexions.

Sur le moment, je résumais mon peu de goût pour Mina à quelques

dégoûts intimes : l’odeur de ma semence m’embarrassait – un poisson mort

depuis une semaine –, son apparence me déconcertait – pourquoi le blanc

virait-il au transparent, puis au jaune, et comment une substance pâteuse

séchait-elle si rapidement ? À Mina en revanche, dont les parfums intérieurs

m’écœuraient moins, je ne reprochais rien.

Par innocence, paresse, obéissance, accoutumance, je ne suspectais pas la

contrainte que je subissais : notre communauté m’avait incité à faire

l’amour sans que j’en ressente l’envie. Si mes poils avaient eu le temps de

pousser, mon désir nullement. Certes, camouflé derrière les buissons avec

mes camarades, j’avais espionné les seins, les fesses, les bassins des voisines, au bord du ruisseau, durant leur toilette… Mais épier, est-ce

convoiter ? Prononcer des paroles lubriques entre copains suffit-il à les

transformer en images mentales, en obsessions, en fantasmes ? J’ignorais la

concupiscence. Il aurait fallu que les femmes me manquent pour que je

m’élance sur Mina ; il aurait fallu que mon ardeur la souhaite dans mes

bras, entre mes cuisses, pour que nos ébats m’enivrent. Or, la société

m’avait offert la satiété avant la soif. Marié à treize ans, je couchais avec

mon épouse ; il ne s’agissait pas d’un plaisir, mais d’une norme.

J’avais pourtant connu l’éblouissement charnel, j’avais éprouvé

l’orgasme peu de temps auparavant, mais… Non, cela, je le raconterai en

son heure. Pardon, je ferme cette digression, sinon mon récit

s’embroussaillerait.

Noam prospérait donc auprès de Mina dans son village.

Je ne me pensais pas une personne importante.

Je ne me pensais pas une personne.

Je ne me pensais pas.

Les jours succédaient aux jours, les saisons aux saisons. Nous

participions à une marche collective. Je ne vivais pas mon histoire, mais

notre histoire, au milieu des miens, comme les miens. Je n’attendais – je

crois – rien de particulier de l’existence, sinon qu’elle continuât.

Mina mit au monde un fils, une fille, puis des jumeaux. Ce qui signifie

que je reçus un fils, une fille, puis des jumeaux.

Aucun n’alla au-delà d’un an. Maman, si fière de ses onze enfants, avait

accouché dix-huit fois pour réaliser ce score. Se perpétuer se révélait une

tâche ardue, ingrate, truffée d’échecs. On accueillait un bout de chair qui

vagissait, on lui donnait des soins, de la nourriture, de la boisson, du repos,

mais on veillait à ce que le lien qui risquait de se rompre ne devînt ni fort ni

serré. Si l’on voulait s’attacher à un enfant, on patientait jusqu’à ses sept

ans, quand il avait triomphé des maladies infantiles. Aujourd’hui certaines personnes appellent la septième année l’« âge de raison » ; autrefois, cela

représentait l’âge où l’on se hasardait à aimer un enfant avec raison.

Est-on obligé de chérir ses enfants ? Beaucoup s’en dispensaient autour

de moi ; il leur suffisait de les élever, de les nourrir, de les mener à la

puberté pour gagner l’estime de la communauté. Pourquoi aimer ? Aimer

facilite-t-il la paternité ou la maternité ?

Mina adora ses enfants, ce qui la rendit très malheureuse. Chaque agonie

lui arracha des larmes, l’astreignit à des périodes de prostration où elle

refusait que je la touche. Moi, par instinct, je m’étais cantonné, face aux

nourrissons, dans une disponibilité efficace, fonctionnelle, qui m’engageait

peu.

À relire ces lignes, je constate que je relate ma vie d’alors avec

détachement.

Rien ne sonne plus juste que ce détachement… Je vivais détaché.

J’ignorais que Noam pouvait se différencier, s’individualiser, sécréter des

pensées propres, des goûts singuliers, des ambitions ou des rejets. J’étais

non pas un autre, mais les autres.

Il a fallu que je rencontre Noura pour que tout change… Non ! Une fois

encore, je galope. Reprenons.

Au village, nous menions une vie laborieuse et inquiète. Nos ventres

étaient rassasiés, nos cœurs alarmés. Si, grâce aux Dieux et Esprits

cléments, grâce au lac et aux rivières riches en poissons, grâce à nos

champs fertiles et à nos bêtes dodues, nous ne craignions pas la faim, nous

redoutions les Chasseurs, lesquels surgissaient en solitaires ou en bandes

organisées. La paix n’existait pas, son espoir non plus ; nous demeurions en

constante alerte. Rien ne garantissait l’ordre et la sécurité, nous devions

nous méfier, montrer de la vigilance, nous défendre, nous battre, faute de

quoi nous finissions pillés, massacrés.

On mourait abondamment, en ce temps-là. Certes, chaque individu

n’avait qu’une vie à perdre, mais nous périssions de causes variées. Nous mourions sous la patte d’un ours, la charge des sangliers, la morsure des

loups ; nous mourions de chutes, de blessures, de fièvre, d’indigestion ;

nous mourions de la tête, de la bouche, des dents, des entrailles, du cul ;

nous mourions d’un os qui se fracassait, d’une jambe qui enflait, d’une plaie

qui suppurait, d’une peau qui jaunissait, de croûtes qui nous couvraient, de

bubons qui soulevaient nos viscères ; nous mourions de faiblesse,

d’épuisement, d’infection, des coups de l’ennemi. Personne ne mourait de

vieillesse. Le temps ne distillait pas la mort, il n’en avait pas le temps…

Entre eux, les peuples du Lac vivaient en bonne intelligence. Nos

activités quotidiennes nous unissaient, mais également notre dévotion aux

Invisibles : nous partagions le lac et son Esprit, les rivières et leurs Âmes,

les sources et leurs Nymphes, dont nous célébrions les cultes. Comme la

luxuriance de la Nature ne nous poussait pas à la rivalité, les villages

nouaient des liens cordiaux. Ils échangeaient les objets et les femmes.

Pourquoi les objets ? Parce que ce tailleur fabriquait d’excellentes haches,

son cousin des pointes de flèche acérées, ce bijoutier composait des colliers

d’os d’une finesse exquise, ce tisserand livrait des toiles panachées, ce

tanneur assouplissait les peaux à la perfection. Pourquoi les femmes ?

S’avéraient-elles meilleures dans le village voisin, exceptionnelles dans le

village lointain ? Solide, cet usage était empreint d’une sourde nécessité

dont la raison nous échappait.

Que connaissions-nous du reste du monde ? Aucun de nous ne s’était

aventuré à trois jours du rivage – ou il n’en était pas revenu. À l’occasion,

un voyageur exalté et bavard, auquel nous accordions l’hospitalité, nous

décrivait, durant une veillée, d’autres lacs, des lacs imbuvables aux flots

agités, capricieux, bruyants, meurtriers. Nous écoutions ces extravagantes

élucubrations par délassement, sans ajouter foi au récit, et n’en conservions

que deux idées principales : nous habitions au centre de l’univers, nul

peuple ne nous valait 1.

Les hommes ont toujours su exercer le racisme, mon expérience de

plusieurs millénaires l’atteste ; je n’entrevois rien d’aussi spontané – pour

ne pas dire naturel – que le mépris d’un groupe envers un autre.

Au bord du lac, nous estimions que nous, les Sédentaires, nous formions

une humanité supérieure aux Chasseurs, cette race ignoble. Ils ne parlaient

pas la langue – la nôtre –, ils se lançaient des cris d’animaux qu’ils

feignaient de comprendre – les chiens ne saisissent-ils pas les aboiements

de leurs congénères ? Ensuite, ils puaient, se lavaient à peine, gardaient

leurs puces, mangeaient mal. Enfin, ils couchaient dehors, ou bien dans des

cavernes, tels les loups, au mieux dans des huttes de peaux qu’ils montaient

et démontaient, ignorant les maisons construites, se contentant de trucider,

mastiquer, forniquer, dormir. Des bêtes ! Uniquement aptes à buter leurs

proies ou à piquer des fruits aux arbres. Une fois qu’ils avaient pillé un lieu,

ils le quittaient ; ils y revenaient, des années après, quand flore et faune

s’étaient régénérées, et ils le rapinaient à nouveau. Des saccageurs ! Au lieu

d’apprendre à observer les plantes afin de les cultiver, plutôt que de créer

des troupeaux qui procurent lait, cuir et viande, ils se condamnaient à une

errance sempiternelle. Ils détruisaient, ils ne produisaient pas. Tandis que

nous, les Sédentaires, nous avions stocké des grains et des poissons fumés

qui nous permettaient de traverser les mois difficiles, eux subsistaient au

jour le jour – les plus malins transportaient parfois un sac de noisettes, mais

les plus costauds assassinaient les plus malins pour s’emparer de leurs

provisions.

– De toute façon, ils tuent leurs enfants, murmurait Maman en tripotant

son amulette d’ambre, celle qui repoussait les Démons.

Les « tueurs d’enfants », voilà comment on appelait les barbares. Nous

ignorions s’il s’agissait d’une légende ou d’une vérité ; lorsque nous

voyions des mères chasseresses ou des pères chasseurs prêts à tout pour

nourrir le poupon qu’ils tenaient contre eux, nous peinions à imaginer qu’ils

massacraient leur progéniture.

– Ils les bouffent, insinuait Abida, ma cadette.

– Quelle horreur ! s’écriait Bibla, ma dernière sœur. Les humains ne se

mangent pas entre eux.

– Les Chasseurs ne sont pas humains !

Nous nous disputions si fréquemment à ce sujet qu’un soir Pannoam,

mon père, nous proposa une explication :

– Les Chasseurs se reproduisent moins parce qu’ils ne peuvent se

déplacer avec plusieurs petits. Chaque parent porte un bébé sur lui. Ils ne

s’encombrent pas d’un nouveau-né tant que le précédent ne gambade pas.

Ils ne fondent jamais, comme nous, de grandes familles 2.

Mon père s’ingéniait à parler avec justice, même en évoquant les

Chasseurs, l’objet de nos terreurs, à nous, peuples du Lac.

Quand mon grand-père Kaddour s’éteignit, à une trentaine d’années,

d’une maladie qui avait gonflé son ventre, mon père devint chef du village.

– Pannoam ? Il n’y a personne au-dessus de lui ! répétaient les gens.

Pannoam possédait les qualités d’un dirigeant et, mieux encore, il les

offrait au premier regard. Non seulement il s’imposait par sa taille – jambes

longues, larges épaules, muscles sculptés –, dont j’ai hérité, mais son visage

dégageait une sérénité maîtrisée. Si son cou épais, ses mâchoires

vigoureuses, ses tempes parcourues de veines saillantes, violettes,

indiquaient un tempérament capable d’agressivité, son front haut évoquait

l’intelligence, ses yeux exprimaient la douceur, ses lèvres charnues la

volupté. À lui seul et dès qu’il apparaissait, il incarnait ce que l’on attendait

d’un homme, ce que l’on espérait d’un chef.

– Voir et prévoir, Noam, serinait-il. Tu dois voir et prévoir. Ne pas te

contenter de ce qui est, t’occuper de ce qui sera.

Pannoam opéra de nombreuses mutations tellement son attention portait

loin.

Il ordonna d’abandonner les maisons lacustres en bois, perchées sur

pilotis, que nous édifiions l’hiver dans la boue, au moment des eaux basses.

– Pourquoi changer ? On a toujours fait ainsi ! protestèrent les habitants 3.

– L’eau monte.

– Cela dépend des saisons.

Au cours de l’année, la hauteur variait jusqu’à la taille de deux hommes.

À l’automne, la surface se hissait le long des poutres, affleurait le plancher

de nos demeures, voire en submergeait certaines. Les peuples du Lac

percevaient ces crues comme une colère des Esprits, sans réagir autrement

que par des sacrifices et des offrandes. Quand le niveau s’abaissait, ils y

voyaient le résultat de leur piété, laquelle avait apaisé les Divinités.

Selon Pannoam, le niveau moyen montait, quand bien même beaucoup le

niaient. Puisqu’une maison durait dix ans – un peu plus en chêne qu’en

résineux –, chaque famille devait s’éloigner du lac pour la reconstruire, ne

pouvant jamais la rebâtir à sa place initiale, preuve que les eaux mangeaient

lentement les terres.

– Ce n’est pas une fatalité, Noam, c’est un changement.

– Quelle différence ?

– On subit une fatalité. On s’adapte à un changement.

– Mais nous prions l’Esprit du lac, les Âmes des rivières.

– Je doute que l’Esprit du lac, les Âmes des rivières règlent leur conduite

sur les désirs des Sédentaires. Si les Divinités ont décidé de grossir, elles

grossiront, malgré les hommes. À nous de leur obéir, Noam, elles nous

dominent.

Il réussit à persuader les habitants, ainsi qu’il m’avait convaincu, d’ériger

des bâtiments dans un encaissement sec et protecteur qui surplombait le lac.

Et le village entier se déplaça. Mon père en profita pour prescrire l’usage de

la double construction, la base en pierre, le haut en torchis sur une armature

de bois ; ces murs-là opposaient une résistance robuste aux vents et aux

intempéries.

Pannoam, lequel exigeait que je l’accompagne partout afin de m’éduquer,

amena la population à organiser sa lutte contre les dangers extérieurs. Si, chez nous, existait déjà un partage des tâches – des paysans se vouant à la

poterie, au tissage, au cordage, à la taille de la pierre ou du bois –, il suggéra

de l’amplifier.

– Certains s’emploieront à la seule défense du village. Libérés des

corvées, ils s’opposeront aux vauriens solitaires, aux hordes de Chasseurs.

Les villageois s’indignèrent :

– Les barbares ne nous attaquent pas tous les jours ! Suivant ton plan,

Pannoam, nous allons – nous, les cultivateurs et les éleveurs – entretenir des

fainéants qui, eux, ne travailleront que de temps en temps ?

Mon père argua que les « fainéants » occuperaient chaque journée à

s’exercer aux armes, à progresser en lutte, à perfectionner leurs haches,

leurs couteaux, leurs lances. Les efforts de la communauté payeraient le fait

qu’ils engageaient leur vie pour la défendre.

– Vous savez comme moi que chaque homme ne se révèle pas cultivateur

ou éleveur. Vous savez comme moi qu’un bon gardien de chèvres ou un bon

cultivateur d’orge ne fournit pas forcément un combattant coriace. Et nous

savons tous qu’un âge pousse à cavaler, à s’agiter, à se bagarrer, puis un

autre à réfléchir. La répartition des rôles permet l’excellence dans le respect

de chacun.

Contre toute attente, Pannoam emporta l’adhésion des nôtres. Dix

garçons au tempérament sanguin, des casse-cou dont les muscles et les

humeurs bouillonnaient, formèrent un bataillon d’élite qui nous protégea,

ainsi que nos champs, nos troupeaux, nos greniers, des intrus et des pillards.

Mon père venait d’inventer la police et l’armée.

On s’esbaudit, on se vanta, la rumeur circula. Les divers chefs du Lac

vinrent observer, parfois pendant des mois, le système de Pannoam et, parce

qu’il leur en parla habilement, sans orgueil, avec diplomatie, ils le

reproduisirent chez eux.

Tout le monde admirait mon père. Moi, je l’aimais.

Je l’aimais avant toute personne. Je l’aimais au point de ne jamais

questionner ce qu’il affirmait. Je l’aimais à vouloir lui ressembler dans le

moindre détail. Je l’aimais jusqu’à l’abnégation. Il m’aurait dit : « Tue-

toi ! », j’aurais mis fin à mes jours.

À aucun moment, je n’imaginais qu’il se trompât, ni dans ses décisions

pour lui ni dans ses choix pour nous. Ainsi, je ne le blâmais pas de m’avoir

imposé une union avec Mina, je ne lui reprochais pas de m’avoir condamné

au sexe sans saveur, j’acceptais le destin qu’il me réservait – lui succéder –,

cultivant un unique doute, la frayeur de ne pouvoir l’égaler.

Les cheveux châtains, très beaux, un peu crépus, Maman exhibait de

magnifiques dents de gourmande et arborait un corps galbé, sain,

insouciant. Joyeuse, grande, elle abordait les villageois avec un mélange de

bonhomie et d’autorité qui la rendait aussi puissante qu’indiscutable. Le

soin qu’elle apportait à son apparence – bijoux, ongles peints, fards subtils,

coiffures élaborées, parfum de rose – ne lui enlevait pas son naturel gaillard,

mais la hissait au-dessus des autres femmes. Elle s’imposait. Chérissait-elle

son mari ? Elle adorait être son épouse, elle aimait l’aimer, lui, le superbe,

le chef. Sa gloire rejaillissait sur elle.

Noam, fils de Pannoam, se préparait tranquillement à devenir le prochain

Pannoam. Rien ne séparait le fils du père, hormis quelques années – quinze

ans –, et mon avenir se dessinait, noble, magistral, réglé, à l’identique.

Et puis il y eut Noura.

Et puis il y eut les tempêtes.

D’ailleurs Noura, elle-même, constituait une tempête.

Et le fils s’opposa au père.

 

*

 

– Ne me regarde pas comme ça, je vais tomber enceinte.

Telle fut la première phrase que m’adressa Noura. Nous ne nous

connaissions pas, je déambulais parmi les miens tandis qu’elle débarquait sur un territoire étranger ; en dépit de cette insécurité, elle me lançait d’une

voix veloutée :

– Ne me regarde pas comme ça, je vais tomber enceinte.

J’en demeurai bouche bée, doutant d’avoir compris.

Noura me fixait, amusée, les paupières à moitié fermées sur ses sublimes

yeux verts. Plus menue que moi, il me semblait qu’elle me dominait. Cela

tenait à l’ironie de ses sourcils d’un arc si pur qu’ils semblaient peints, à la

précision de ses traits, à l’élancement de sa silhouette, à la finesse altière de

ses membres, et surtout à son immobilité habitée – quoiqu’elle ne bougeât

pas, je sentais mille forces s’agiter en elle, des forces qui la poussaient au

mouvement mais qu’elle avait domptées, des forces qui lui conféraient sa

densité et sa présence, des forces qui, par instants, affleuraient sa peau sous

forme de frémissements.

– Ne me regarde pas comme ça, je vais tomber enceinte.

Mon corps avait aussitôt remarqué sa beauté : une flamme avait

empourpré ma face, mes lèvres s’étaient ouvertes, ma poitrine avait retenu

son souffle, mes jambes s’étaient pétrifiées. Un saisissement. Aucune

pensée ne me traversait la tête. En même temps que ma chair s’était

éveillée, ma conscience s’était stupidement assoupie. Inaugurant une longue

série, je subissais l’« effet Noura » : le corps vif, l’esprit gourd.

Quand je parvins à détecter que sa phrase me visait – et visait juste –, je

tremblai que d’autres ne l’aient entendue, ce qui m’aurait couvert de honte.

Une rapide vérification alentour me tranquillisa. En ce jour de marché,

chacun vaquait à sa tâche, qui proposait des myrtilles cueillies aux

contreforts des monts, qui vendait de l’ocre, qui exposait plats ou pots de

terre cuite, qui écoulait des pelotes de chanvre ou d’ortie, qui déployait ses

toiles, qui vantait ses capes en cuir, qui étalait sur une natte des sandales et

des chaussons, sans compter les paysans qui filaient en sifflotant vers leurs

champs. Quelle naïveté de ma part ! Noura – je l’ignorais encore –

décochait des flèches infaillibles : si elle avait voulu toucher badauds et commerçants, elle aurait projeté sa voix ; or elle l’avait modulée pour moi,

moi seul, établissant une complicité, voire une intimité immédiate entre

nous. À peine nous étions-nous approchés que nous partagions une

cachotterie.

Afin de me remettre de mon trouble, je bredouillai :

– Je… je… m’appelle Noam.

– Je ne t’ai rien demandé.

Elle détourna le visage et s’absorba dans la conversation que son père

avait engagée avec le mien, tous deux assis sous le Tilleul de la justice, le

lieu où Pannoam, d’ordinaire, prêtait l’oreille aux récriminations des gens.

Profitant de cet écart, j’admirai le petit nez délicat de Noura, un nez frivole

qui racontait une autre histoire que ses pommettes saillantes – colériques –,

que son front poli – virginal. Attentive, hochant la tête, approuvant ici,

désapprouvant là, elle suivait leur discussion.

J’avais cessé d’exister pour elle, ce qui me devint vite intolérable.

J’effleurai son poignet pour qu’elle communiquât de nouveau avec moi.

Elle sursauta, horrifiée, recula d’un pas, et me considéra, le sourcil relevé,

l’air sévère, ainsi qu’on tance un enfant en faute. Des éclats de colère

jaillirent de ses yeux veinés d’or.

Au mépris de son irritation, j’insistai :

– Tu ne m’as pas dit comment tu t’appelles.

– Je te le dirai si je veux que tu m’appelles.

Ferme, prompte, elle pivota avec une vigueur qui signifiait : « Fini ! Tu

ne me déranges plus. »

Jamais on ne m’avait traité ainsi ! Pour qui se prenait-elle, cette

étrangère ?

Je tapai du pied. Ses paupières clignèrent. Je m’indignai :

– Sais-tu que je suis le fils du chef ?

– Il faut bien être le fils de quelqu’un…, rétorqua-t-elle en haussant les

épaules.

Elle se déplaça en me présentant ostensiblement son dos.

De dépit, la haine m’envahit. Incapable d’écouter ce qu’expliquait

l’étranger à Pannoam, je fus submergé par la tentation de rosser cette fille,

oui, de la gifler, de la jeter à terre, de la tirer par les cheveux jusqu’à ce

qu’elle crie grâce. Là, elle ne pourrait plus feindre l’indifférence !

Flaira-t-elle mon hostilité croissante ? Sa fine nuque et ses omoplates

frémissaient, comme si elle percevait que les poings me picotaient.

Nos pères s’étreignirent puis Pannoam tendit son bras en désignant les

maisons ; poussant une porte invisible, il offrait le village aux étrangers, les

invitait à y entrer.

La jeune fille pirouetta, marcha vers moi, se plaqua à mon torse, tout

près, très près, haleine contre haleine, et murmura, d’une voix de gorge, les

yeux baissés, presque timide :

– Bonjour, Noam. Je m’appelle Noura. Je suis ravie de te rencontrer.

Je restai béat. Elle sentait aussi bon que le cœur d’une fleur, dégageant un

parfum sucré, poivré, rendu capiteux par une pointe de résine. J’avais

l’impression de humer un secret.

– Salut !

Virevoltante, Noura agrippa la main de son père et, joyeuse, plus leste

qu’une gamine, elle descendit avec lui, là où le chemin se resserrait pour

mener vers le rivage, entre les saules et les joncs.

Ce matin-là stagnait un air âpre et bouillant. Au-dessus du lac blanc, le

ciel déployait un bleu féroce.

Qui était cette Noura ? En un instant, elle avait soufflé le chaud et le

froid, avait eu quinze ans, trente ans, puis huit. En un instant, elle m’avait

instillé l’étonnement, la fascination, la curiosité, le dépit, la haine, l’espoir.

Je m’approchai de mon père.

– Qui est-ce ?

– Tibor le guérisseur soigne les hommes et les animaux, répondit

Pannoam.

Je ne lui précisai pas que je visais Noura ; d’instinct, je subodorai que la

fébrilité dans laquelle celle-ci me plongeait représentait un danger.

– Pourquoi Tibor vient-il te voir ?

– Pour nous proposer ses services. Il habitait un village au bord du Lac, à

plusieurs jours d’ici, du côté du soleil levant, qui a été détruit par les boues.

– Les boues ?

– Après de fortes pluies, une partie de la colline a cédé. La terre a dévalé

jusqu’aux berges. Rien ne subsiste.

Je m’installai à la place de Tibor, celle où l’on consultait mon père. Le

paysage était empreint de calme, de dignité, une harmonie qui, portée par

les senteurs suaves et lénifiantes du tilleul, incitait à la contemplation. Or,

j’aspirais à pleurer, à me rouler par terre.

– Ce Tibor n’a qu’une fille ?

– Oui.

Son front se plissa. Je crus qu’il partageait mon inquiétude.

– Curieux !

– Curieux, Noam ?

– Si peu d’enfants ? Aucune épouse ? Les Chasseurs vivent ainsi. Pas les

Sédentaires. Le père et la fille appartiendraient-ils aux Chasseurs ? Des

barbares ! Tu les suspectes ?

Je débusquai soudain la source de mon malaise : si cette fille avait suscité

en moi tant d’émotions diverses, atroces, c’était parce qu’elle ne

s’apparentait pas à notre race ! À l’évidence, elle dissimulait une

Chasseresse, une Chasseresse qui avait su se rendre propre, élégante,

peignée, soignée, bien odorante, une Chasseresse qui maniait le langage,

mais une Chasseresse ! Voilà pourquoi elle m’avait paru lointaine,

étrangère : j’avais décelé des fureurs de fauve en elle.

Mon père m’examina avec bienveillance.

– Tibor voyage avec sa fille. Lors de l’éboulement, tous les villageois

sont morts. Ses fils et sa femme ont péri. Par la grâce des Esprits, lui et la demoiselle se trouvaient dans une autre partie de la vallée, à la recherche de

plantes qui guérissent. Cela les a sauvés.

Il posa la main sur mon épaule.

– Ils traînent une tristesse insurmontable.

J’éprouvai aussitôt de la compassion envers Noura et l’excusai de cacher

sa détresse sous un comportement cassant.

Mon père me dévisagea, souriant.

– Tu as raison de te méfier, Noam. Tiens-toi toujours sur tes gardes.

Soupçonne à la place de ton peuple, sois méfiant pour les confiants,

soucieux pour les insouciants. Dans ce cas, cependant, ta défiance exagère.

Tibor et sa fille ne constituent pas une menace. À l’inverse, ils nous

apporteraient beaucoup s’ils nous rejoignaient. Il nous manque un

guérisseur. Nous devrions les garder.

Un souhait de chaleur, de douceur, de repos parcourut ma peau. Une

image l’accompagnait : Noura se blottissant contre moi.

– Bien sûr, père. Où sont-ils partis ?

– Chez un cousin où ils logent, à une journée d’ici. Ils reviendront.

– Vont-ils s’installer parmi nous ?

– Je l’ai suggéré à Tibor.

– Pourquoi Tibor continuerait-il sa vie chez nous ?

Des pensées contradictoires me martelaient. Un instant avant, je redoutais

que le père et sa fille ne s’incrustassent ; voilà maintenant que je craignais

qu’ils ne le fissent pas. Dans les deux cas, ces perspectives me frappaient

avec la violence d’une fièvre.

– Il a entendu parler de notre village. On lui en a dit du bien.

Modeste, Pannoam mentionnait à demi-mots que notre réputation

florissait sur les rives grâce à ses réalisations, copiées par tous. Je

commençai à m’apaiser. Il ajouta :

– Le marché, en particulier, l’a sérieusement intéressé. Tibor

rencontrerait de nombreux patients et récupérerait des herbes issues de contrées reculées.

Mon père avait inventé notre marché quelques années auparavant,

l’imposant contre la lenteur des esprits, l’inertie des habitudes. Afin que son

village prospérât et se distinguât, il avait songé à réunir une fois par

semaine les artisans ou les paysans qui désiraient échanger des biens. Le

marché déplaçait des foules, il attirait les habitants des villages voisins, on

venait de loin le fréquenter. Plus personne n’ignorait l’existence de notre

village, lequel comportait désormais trente maisons.

– Ici, selon Tibor, jamais des coulées de boue ne nous enseveliront.

Je jetai un coup d’œil au panorama, histoire de confirmer l’affirmation de

mon père. Notre village, construit sur un plateau naturel, cent pieds à

l’intérieur des terres, dix pieds au-dessus des flots, recevait l’eau de deux

ruisseaux, l’un au soleil levant, l’autre au soleil couchant. Ces ruisseaux

avaient couru pendant des jours dans des plaines mamelonnées aux pentes

douces. Aucune montagne abrupte ne s’élevait derrière nous, et nous

n’apercevions, les matinées claires, que des massifs bas, en rien

comparables aux pics pointus, coiffés de neige, qui se dressaient à l’endroit

où le lac se rétrécissait, là où Tibor et Noura avaient demeuré.

– Je t’assigne la mission d’accueillir Tibor et sa fille.

– Compte sur moi, père.

Je jubilais qu’il m’attribuât une tâche qui me permettrait de côtoyer

Noura.

– Allons nous occuper des chiens !

J’escortai Pannoam dans notre pré de domptage. J’adorais perfectionner

avec lui la domestication des chiens, une des innovations qui lui tenaient le

plus à cœur.

À cette époque, on croisait des hardes de loups et de chiens sauvages

dont on redoutait les attaques. Or mon père avait remarqué que nos ennemis

de toujours, les Chasseurs, se servaient astucieusement des chiens qu’ils

réussissaient à faire vivre parmi eux.

– Normal, disait Maman, les loups vivent avec les loups.

– Ils appartiennent à la même meute ! renchérissait Abida.

– En tout cas, ils partagent leurs puces.

Mon père, au lieu de pérorer, avait observé les quadrupèdes et m’avait

appris à différencier les chiens des loups : râblés, plus courts, moins lourds

de moitié, les chiens n’arboraient pas un pelage cendré et variaient leur robe

du blanc au roux ; sociables, ils s’approchaient des humains, en quête de

contact, apeurés mais intrigués ; ils mangeaient à l’identique de nous, aussi

bien des grains, des légumes que de la viande, alors que les loups restaient

carnivores.

Pannoam m’avait ensuite indiqué la manière dont les chiens pouvaient

participer à la chasse, certains pistant la bête grâce à leur odorat surpuissant,

d’autres l’attaquant, d’autres rapportant son cadavre. Nous étions

souvent partis avec notre meute, arc à l’épaule, à la recherche de lièvres, de

daims, de sangliers.

Il étudiait désormais leurs qualités de gardiens. Puisque les chiens

donnaient l’alarme sitôt qu’un homme ou un animal frôlait leur domaine,

Pannoam les avait imposés à notre petite armée : la nuit, un soldat et un

chien surveillaient les accès au village.

– Si le soldat s’endort, le chien poursuit son travail de sentinelle.

Une obsession le taraudait : initier les chiens à veiller sur nos troupeaux.

– Imagines-tu l’économie de bras, Noam ? Si ça fonctionne, plus besoin

d’accompagner nos bêtes au pâturage !

Ce matin-là, nous tentions une expérience : parquer des mouflons dans le

pré puis lâcher les chiens.

– Et s’ils les dévorent, père ?

– Je les ai régalés à l’aube.

Les mouflons, dispersés, mâchaient l’herbe, chacun préoccupé par sa

mastication. Pannoam libéra les chiens.

Ils foncèrent en aboyant vers les mouflons. Je blêmis. Je craignis qu’ils

ne les croquent. Or, très vite, je perçus qu’ils entreprenaient autre chose : ils

rassemblaient les bêtes ! Soit ils les acculaient dans un espace restreint, soit

ils les regroupaient en cercle en leur courant autour. Comme s’ils

obéissaient aux ordres de mon père… Celui-ci sautait de joie.

– Merveilleux, Noam ! Ils feront de parfaits bergers.

Il me conseilla de me déguiser en prédateur, de longer la lisière du champ

derrière les broussailles.

Je m’exécutai, accoutré d’une puante dépouille de renard.

Sitôt qu’au flair ils repérèrent un intrus, les chiens bondirent devant les

mouflons afin de les défendre. Ils m’empêchèrent d’avancer en grondant, en

hurlant, en montrant les crocs. L’un d’eux allait me charger lorsque je me

débarrassai de ma fourrure pour qu’il me reconnaisse.

– Zarro, sage !

Pannoam calma le chien puis, galvanisé, se rua vers moi et, quoique je

l’égalasse en taille, il m’enserra, me souleva, me porta en triomphe.

Maman déboula au milieu de cette euphorie. Depuis des années, elle

s’agaçait de l’affection que Pannoam vouait à ses chiens, lui reprochait le

temps qu’il leur consacrait et la nourriture qu’il leur préparait, s’offusquait

qu’il leur parlât ou les nommât. À chaque occasion, elle persiflait :

– Crois-tu qu’ils te comprennent vraiment ? C’est le ton, Pannoam, la

façon dont tu prononces leurs noms, les ordres que les chiens saisissent.

Rien d’autre.

Mon père la laissait toujours ruminer sans répliquer, ce qui augmentait

son aigreur. Ce jour-là pourtant, elle admit le succès et frappa dans ses

mains pour nous féliciter, ce qui fit tintinnabuler les bracelets de coquillages

entourant ses beaux bras ronds. Pannoam avait persévéré avec raison, les

chiens offraient de fiers services aux hommes. Elle concéda :

– Tu as inventé la sentinelle à puces.

Lorsque Pannoam complimenta ses bêtes en les étrillant et en répétant à

chacun : « Bon chien ! », elle ne put en revanche s’abstenir de mordiller :

– Mon pauvre Pannoam… Si on te voyait…

Mon père m’adressa un clin d’œil, lequel signifiait : « Ta mère tient tant à

moi qu’elle se hérisse dès que je cajole un animal. »

Et ma mère, une seconde après, m’adressa également un clin d’œil rieur,

lequel signifiait : « Ton père adore que je le taquine. »

Après cette fructueuse journée, au soir, je rejoignis mon foyer. Mina, en

tailleur sur une natte posée devant le seuil, broyait des grains. Je devinai,

aux larmes qu’elle essuya lorsque j’arrivai, qu’elle regrettait nos jumeaux.

Je lui jetai un regard nouveau. Elle n’avait pas l’air d’une femme, plutôt

d’une fillette qui avait grandi et grossi. Sa figure ronde, criblée de taches de

rousseur, affichait une sorte d’étonnement navré ; ses lèvres molles, un peu

trop épaisses, un peu trop beiges, hésitaient entre l’ouverture et la

fermeture, tandis que ses yeux globuleux s’étaient figés, douloureusement

résignés.

Elle m’inspira de la pitié. Une pitié moelleuse. Une pitié tendre. Une pitié

caressante.

Je m’accroupis et, sans un mot, la serrai dans mes bras. Elle s’y

abandonna, soulagée, me témoignant qu’elle guettait ce geste depuis

longtemps. Situation bizarre : alors que nous entrions dans un été brûlant,

nous nous protégions l’un l’autre, pelotonnés, compacts, comme si la vérité

du crépuscule était le froid, comme si seule la chaleur que nous créions

nous éviterait de mourir.

En enlaçant Mina, je songeai à Noura. Quel contraste ! L’étrangère

m’avait crispé, tandis que Mina m’émouvait. L’étrangère m’avait rendu

gauche, Mina me rendait puissant. L’étrangère se passait de moi, Mina en

avait besoin.

Pour la première fois, je me sentis à ma place auprès de ma femme.

Jusqu’ici, je me prêtais à notre mariage ; ce soir, je m’y donnais. Mina pleurait ses enfants morts, certes, mais un jour elle rirait face à nos enfants

vivants. Sa mélancolie morbide, je pouvais la supprimer, moi, rien que moi.

Je glissai mes lèvres sur le cou de Mina, l’embrassai ainsi qu’on picore,

puis, en conduisant sa main vers mon sexe, je lui montrai que je voulais la

prendre.

Elle baissa la nuque. Rampant sur le sol, elle me tira à l’intérieur de notre

maison, ferma la porte et se mit à quatre pattes. Là, dans la pénombre, nous

nous accouplâmes lentement, silencieusement, méticuleusement, sans

aucune ardeur, tels des convalescents… À ma surprise, je trouvai cela

agréable.

 

*

 

– Pardon ?

À l’entrée du village où je l’accueillais, Noura me dévisageait,

interloquée.

Croyant qu’elle plaisantait, je restai planté, souriant, devant elle. Sans

marquer la moindre émotion, elle écarquilla les yeux.

– Qui es-tu ?

– Noura, nous nous sommes rencontrés il y a deux jours !

– Ah ?

Avait-elle oublié le moment où nous avions fait connaissance, près du

Tilleul de la justice ? J’en perdis mon assurance.

– Si !… Tu sais bien… je suis l’homme qui… enfin, l’homme à qui…

Je n’allais tout de même pas rapporter la phrase qu’elle m’avait lancée –

« Ne me regarde pas ainsi, je vais tomber enceinte » –, un souvenir

embarrassant.

– Qui ? répéta-t-elle en m’encourageant, comme si elle s’adressait à un

débile.

Je repris mon souffle et me récriai :

– Je suis Noam, fils de Pannoam, le chef du village.

Son visage s’éclaira.

– Noam ! Quel plaisir de te retrouver !

Métamorphosée, elle sembla enchantée et, glissant une main sous mon

coude, poursuivit sa route appuyée à mon bras, familière.

– Quel soulagement que nous nous installions ici ! Ailleurs, je n’ai vu

que des bouseux ! Épouvantable… Des crève-la-faim, des moches, des

éclopés. Je n’ai pas dû convaincre papa, lui qui d’ordinaire se décide si

malaisément ; cette fois-ci, il partageait mon avis. Oh, nous avons échappé

au pire !

Elle parlait pour deux, dans un monologue charmant, pétillant, cascadant,

aussi varié qu’un chant de rossignol.

Je me taisais tant son accueil m’avait dérouté. Quoi ? Elle ne se souvenait

pas de moi, elle se rappelait seulement le fils du chef ? Ma position ne

m’avait jamais paru si enviable puisqu’elle me permettait de capter

l’attention de Noura, de gagner son respect, de me pavaner à son bras. Ce

contact, fût-il ténu, me causait des frissons, surtout quand ses doigts

frôlaient mes poils.

J’opinais à tout ce qu’elle affirmait. Une fois de plus, elle m’avait rendu

abruti, mais abruti heureux. Mieux : oubliant que je parcourais mon propre

village, je me sentais privilégié de badauder à ses côtés. Une déesse m’avait

arraché à la fange et m’élevait à son niveau. Noura possédait l’art d’inverser

les positions.

– Que tu as la peau douce…, s’écria-t-elle.

S’arrêtant, elle contempla les veines apparentes, violacées, denses,

vigoureuses, qui serpentaient vers mon poignet. De l’index, elle suivit le

tracé de l’une d’elles. Je frémis. Noura me paralysait : aucune femme ne

s’était conduite ainsi avec moi ; je devenais un morceau de chair désirable.

Consciente de mon trouble, elle attendit quelques secondes, puis, mine de

rien, reprit sa marche. Le temps de dépasser le potier, je n’écoutais plus son

babil, tentant de recouvrer le calme par de larges inspirations.

Je lui montrai la maison neuve que mon père leur proposait. Elle

s’extasia sur chaque détail – l’ajustement approprié des pierres, le tissage du

plafond en osier de saule, la soupente qui faisait office de grenier, la

sophistication du torchis qui présentait l’aspect d’une substance onctueuse

et unique quoiqu’il s’agît d’un mélange d’argile, de paille, de crins, de

poils.

Lorsque Tibor arriva, surchargé de sacs, accompagné d’une mule

croulant sous les ballots, Noura cria, comme si elle découvrait la situation :

– Oh, mon papa, laisse-moi t’aider.

D’un geste péremptoire, elle m’ordonna d’empoigner deux grosses

besaces sur le dos de son père, puis s’empara elle-même d’une gourde.

– Voilà, ça ira mieux…

Son manteau sombre, ample, muni de multiples poches, donnait

l’impression que Tibor trimballait un corps trapu alors qu’en réalité il était

élancé et sec. Avec sa barbe et ses cheveux majestueux couleur d’ébène,

traversés de fils blancs, il offrait un visage émacié au front bombé, structuré

autour d’un nez effilé, creusé, relevé au bout, et surtout d’yeux cernés et

gris qui dispensaient une attention ardente. Ses mains, aussi intelligentes

que sa figure, attiraient le regard, grandes, maigres, solides, aux ongles nets.

À l’instar de sa fille, il bouillonnait de forces contradictoires, vif et las,

passionné et dégagé, curieux et blasé. À la différence de Noura, une humeur

prédominait : la nostalgie morose. Une partie de son esprit habitait le passé,

remâchait sa perte ; cela se repérait dans la prunelle qui se figeait au

lointain, dans le geste qu’il suspendait, dans la phrase qu’il n’achevait plus.

Cette désolation appartenait-elle à son tempérament, ou découlait-elle du

drame récent, la disparition de son épouse et de ses fils ?

Je croyais que les nombreux ballots contenaient les ustensiles dont Tibor

se servait pour soigner ; or je découvris que ce qu’il avait sauvé après

l’éboulement occupait une seule poche de toile, tandis que les autres

regorgeaient de robes, de foulards, de chaussures.

– Vos vêtements ont échappé aux boues ? m’exclamai-je, de bonne foi.

– Non, répondit Tibor, nous avons tout perdu. Ce sont les nouveaux

habits que j’ai achetés à Noura durant notre voyage.

Je marquai ma surprise. Il baissa les paupières. En ce temps-là, une

femme de classe supérieure telle Maman disposait de cinq tenues, accordées

aux saisons ou aux occasions, ni plus ni moins. Tibor semblait non

seulement tolérer l’excentricité de sa fille, mais la favoriser. Le distrayait-

elle de son chagrin ?

Dans une poche, il attrapa un morceau de roche anthracite, s’approcha de

la maison, étudia un mur, le palpa, puis en retira une pierre à l’aide d’un

burin en silex ; à l’endroit béant, il cala sa roche.

– Que fais-tu ? demandai-je.

– J’insère une pierre de tonnerre.

– Une quoi ?

– Une pierre de tonnerre. La pierre de tonnerre a reçu la foudre et en a

capté les pouvoirs. Les Esprits y demeurent. Elle chauffe et protège, comme

le feu. Par exemple, lorsque tu as mal aux reins, tu te l’appliques au bas du

dos et la douleur s’atténue. Ici, je l’encastre dans la cloison pour

sauvegarder la maison.

– Comment es-tu certain que la foudre a frappé ta pierre ?

– Je l’ai récupérée un matin au pied d’une aiguille rocheuse qui avait été

déchiquetée par l’éclair durant la nuit.

De ce jour, je pris l’habitude, ainsi que mon père me l’avait ordonné, de

leur rendre une visite quotidienne pour m’assurer qu’ils ne manquaient de

rien.

Noura témoignait tous les jours d’une humeur différente, puis en

changeait encore. Lorsque je franchissais le seuil, je ne devinais jamais ce

qui se passerait. Parfois, elle se précipitait vers moi, radieuse, en proposant

d’aller se promener ; parfois, elle m’accueillait en grand-mère casanière,

désireuse que je goûte sa cuisine, voire que je m’en empiffre ; parfois, elle m’envoyait une grimace signifiant que je l’importunais ; parfois, elle ne

relevait même pas la tête, absente, prostrée, plongée dans ses puits

intérieurs.

Elle changeait continûment de tenues – des robes ou des tuniques en toile

d’ortie raffinée soit blanchie, soit rougie, la toile d’ortie se révélant plus

souple, moins rêche que la toile de chanvre, que Noura agrémentait de

broderies, voire de pierres colorées et de coquillages – et je compris vite

qu’il ne suffisait pas que je les remarque, je devais lui en parler. Elle se

réjouissait de mes commentaires toujours flatteurs puis soupirait, quelques

secondes plus tard, un brin de pitié dans le ton :

– Mon pauvre Noam, tu n’y connais rien.

Je regardais Tibor, cherchant un soutien. Elle ajoutait derechef :

– Lui non plus n’y connaît rien. Les hommes n’y connaissent rien !

Elle riait. Un matin, j’osai la questionner :

– Et les femmes ?

– Les femmes non plus. As-tu rencontré des femmes élégantes au

village ? À part ta mère, bien sûr.

Elle s’esclaffa davantage. Je fronçai les sourcils.

– Noura, explique-moi : si tu ne t’habilles ni pour les hommes ni pour les

femmes, pour qui le fais-tu ?

– Pour moi ! rétorqua-t-elle, indignée que je n’aie pas perçu cette

évidence.

Son raisonnement me déstabilisa. Nul n’agissait pour soi à l’intérieur de

notre communauté. De quelle étoile descendait-elle ?

Noura était souvent malade. Pas gravement, pas toujours de la même

affection, mais souvent. Elle me recevait alors allongée sur des coussins,

devisait d’une voix éteinte, avec des gestes lents, insinuant que je la voyais

peut-être pour la dernière fois. Comment un physique si parfait et si sain en

apparence accumulait-il ces embarras ? Un jour ses tempes chauffaient, un

autre son estomac paressait, un autre ses articulations l’élançaient, un autre sa gorge grattait, un autre son oreille bourdonnait, un autre son œil avait

gonflé, un autre sa bouche restait sèche… Jamais je n’aurais imaginé qu’un

corps pût présenter autant de nuisances, et encore moins qu’une personne

les endurât successivement.

Ces jours-là, Tibor prospectait le territoire à la recherche de simples et

me proposait de l’accompagner. J’acceptais, empressé, désireux de soulager

Noura avec ces médicaments.

Lors de nos déambulations, Tibor m’indiquait une dimension inouïe de la

Nature qui se révélait beaucoup plus riche et complexe que je ne le

supposais. Auparavant, je savais que les Esprits régnaient, l’Esprit du lac,

l’Esprit du ruisseau, l’Esprit du vent, l’Esprit de l’orage, or j’en étais resté à

une appréhension larvaire. Sage éminent, subtil magicien, habile

connaisseur des puissances spirituelles, Tibor m’enseignait que des Esprits

se tapissaient dans chaque arbre, dans chaque pierre, dans chaque plante, et

qu’ils nous secouraient si nous les comprenions. Il m’apprenait à déchiffrer

l’univers.

– Prends ce tilleul, Noam, ce Tilleul de la justice sous lequel ton père

dirige le village. Des Esprits très actifs habitent son écorce. As-tu noté que

les gens se calment lorsqu’ils s’en approchent ? Ils ressentent l’influence

des Esprits. Les Esprits, qui demeurent au creux du tronc, laissent échapper

un peu de leur pouvoir dans l’air, bien sûr, et davantage dans les feuilles,

dans les fleurs. Observe cette feuille du tilleul : quelle forme a-t-elle ?

– La forme d’un cœur.

– Exact ! Raison pour laquelle elle apaise. Lorsque tu infuses ces feuilles,

tu obtiens un liquide qui te réconforte, voire t’assoupit, telle la berceuse

chantée au coucher. Et maintenant, considère la fleur. Y repères-tu

l’empreinte des Esprits ? Que t’inspirent-ils ?

– Euh…

– À quoi compares-tu cette fleur ?

– Si minuscule… on dirait… non, c’est stupide… on dirait une touffe de

poils… des poils de nez !

En l’approchant de mes narines, j’éternuai. Les yeux de Tibor

scintillèrent. Cet homme austère me souriait sitôt que je m’intéressais aux

mystères.

– Bravo ! Tu as saisi l’essentiel ! Elle offre une boule de petits poils,

comme ceux qui garnissent notre nez. Figure-toi qu’une infusion de ces

fleurs combat ces coulées de liquide qui nous gênent tant et qui perturbent

nos narines l’hiver.

– Non !

– Si. Mon grand-père et mon père l’ont prouvé. Je te le prouverai en

administrant une tisane à Noura.

J’étais émerveillé par les horizons qu’il m’ouvrait.

– Alors non seulement les Esprits détiennent des pouvoirs, mais ils

fournissent des indices ?

– Tu as tout compris, Noam. Un guérisseur est un traqueur spirituel. Il

part à la recherche des traces ; son art consiste à bien observer.

– Avec les yeux ?

– Avec les yeux, le nez, les papilles, les oreilles, les doigts. Aussi avec

l’imagination.

– L’imagination ?

– Oui.

– Observer avec l’imagination ?

– L’imagination est la langue que parlent les Esprits pour s’adresser à

nous.

Afin de m’initier aux pouvoirs nécessaires de l’imagination, Tibor

interrompait nos pérégrinations, nous installait sous l’ombre d’un chêne et

m’obligeait à la rêverie.

– Rien n’apporte plus que la rêverie pour connaître le monde. Attention !

Ne pas dormir, mais veiller ! Ne pas rêver, mais rêvasser !

– Comment ?

– Cesse de considérer les choses en fonction de leur utilité, oublie ce qui

te sert, ce que tu manges, ce qui t’abrite. Contemple.

– Pas facile.

– Détache-toi de tes besoins, de tes envies, de tes attentes. Ne raisonne

plus. Ôte-toi de ta relation au monde. Respire lentement, profondément.

Laisse-toi pénétrer.

Les premières fois, je m’agaçai tant d’échouer qu’il me conseilla les

intercesseurs.

– Les intercesseurs ?

– Des êtres qui te permettront de te quitter, d’aborder les espaces de la

rêverie et de rejoindre les Esprits.

– Par exemple ?

– Le feu. L’eau.

Un soir, il me montra qu’en fixant une flamme qui ondulait, enflait,

diminuait, s’affinait, filait vers la lune, revenait lécher la bûche, ourlait le

bois de ses boucles rouges, crépitait en étincelles, se tapissait dans la braise

puis explosait en impétueuse paroi de feu, je finissais, fasciné, par devenir

la proie de la flamme ; je ne pensais plus par moi-même, je pensais par elle,

ou plutôt elle me faisait penser.

– Voilà. Les Esprits s’expriment.

Le lendemain, il me soumit une expérience identique avec l’eau.

– L’eau mouvante est une flamme liquide.

En attachant mon regard à un torrent, à son écume, à ses constants

miroitements, je parvins à ressentir l’énergie de la source, à soupçonner la

danse des Esprits aériens au-dessus des flots.

– Tibor… je perds le contrôle…

– Tant que tu contrôles, tu ne verras que ce que tu veux voir, tu

n’entendras que ce que tu dis. En revanche, si tu t’abandonnes à ce qui

advient, les Esprits apparaîtront.

Tibor pratiquait l’hypnose par les éléments – la flamme qui vacille, l’eau

qui coule, le vent parmi les feuillages – pour arriver à la rêverie ; une fois

entré dans ce territoire, il embrassait la vraie texture du monde, son

organisation, ses liens, le poème qu’écrivaient depuis toujours les Esprits et

que nous, misérables humains, nous ne décelions pas.

– Nous sommes aveugles au monde parce que aveuglés par nous-mêmes.

Nous sommes sourds au monde parce que assourdis par nous-mêmes. La

rêverie nous sauve en nous rendant au monde.

– Que vais-je trouver ?

– La vérité gît dans les interstices. Dans ce qui manque de clarté, de

netteté, de logique. Dans la suggestion, l’image, le décalage. Ainsi, par la

rêverie, j’ai déniché le médicament dont je m’enorgueillis le plus.

Tibor sortit de ses poches une boîte en os ciselé, l’ouvrit et me désigna

une poudre écrue.

– Elle fait baisser la fièvre, absorbe les migraines, dissipe les douleurs du

corps, apaise les articulations. Souviens-toi, nous en avons administré à

Noura la semaine dernière. Elle était déçue d’être si vite guérie, elle aurait

bien profité de son état de malade toute la journée.

Je ris ; la distance que Tibor prenait par rapport à sa fille me soulageait ;

moi, je n’en avais aucune.

Quant à la poudre, je me la rappelais d’autant mieux que je l’avais

apportée le soir à Maman, sujette aux maux de tête, qui s’était rapidement

remise.

Tibor me confia comment il l’avait découverte :

– Je paressais au bord de l’eau, un jour de soleil doré, adossé à un saule,

cet arbre étrange, ce solitaire qui fuit les forêts et choisit les vides de la

Nature, bras morts des fleuves, rives des marais, remblais humides. J’avais

trop mangé. Disponible, je suis entré en rêverie et les Esprits m’ont

interpellé. « Nous résidons au plus profond du tronc, répétaient-ils. Nous

logeons sous l’écorce cendrée, le seul endroit du saule qui ne pleure pas. » De fait, les branches pleuraient, molles, tombantes ; les feuilles pleuraient,

fines larmes argentées ; le saule déversait son chagrin dans le lac, sauf le

tronc qui se dressait, franc, robuste. Les Esprits ont insisté : « Nos pouvoirs

résident là. Le tronc ne souffre pas et retient l’arbre de sombrer. » Je me suis

approché, j’ai gratté l’écorce et, de retour chez moi, j’ai fabriqué cette

poudre, une décoction de saule blanc. Très amère, mais qu’importe : utilisée

en quantité appropriée – j’ai beaucoup tâtonné –, elle soulage

souverainement. Les Esprits m’avaient indiqué qu’au sein du saule pleureur

se trouvait une substance qui empêchait de pleurer 4.

Parcourir les sentiers, traverser les champs, s’enfoncer dans les bois

devenait captivant avec Tibor : j’apprenais à percevoir la Nature et à la

rêver, paupières ouvertes et paupières fermées. On découvre autant à

l’extérieur qu’à l’intérieur de soi, les Esprits pénètrent partout.

Grâce à nos trempages, nos décoctions, nos infusions de simples, Noura

se remettait. Certains jours, elle nous accompagnait. Au début je crus

qu’elle développait un intérêt pour les activités de son père, mais elle se

penchait sur le sol, les fleurs, les herbes, les écorces pour une

raison dissemblable : elle cherchait des senteurs dans l’intention de

fabriquer des parfums.

Cela décevait Tibor, lequel aurait préféré qu’elle trouvât avec lui les

propriétés curatives des plantes. Moi, je feignis de la seconder, histoire de

créer une connivence.

Hélas, elle ne sollicitait mon avis que pour m’humilier. Comme pour les

vêtements, elle déclarait que je n’y connaissais rien et que je confondrais

l’odeur du putois avec celle du chèvrefeuille. Quoique cela fût faux, je ne

protestais pas ; si l’on s’aventurait à démontrer à Noura qu’elle se trompait,

elle entrait dans des colères dévastatrices, tombait malade et, plus refermée

qu’un hérisson, n’arborait qu’une froide indifférence durant une semaine.

Il n’empêche. La venue de ces deux étrangers m’exaltait. Jamais je ne

m’étais autant diverti qu’en leur compagnie, même si Noura me boudait souvent, même si Tibor s’absentait parfois devant moi, amolli, les yeux

hagards, le teint livide, en mâchonnant une plante – un intercesseur puissant

– qu’il refusait de me prêter.

Le soir, je rejoignais Mina, qui allait mieux depuis que nous refaisions

l’amour. Si elle n’était toujours pas enceinte, je sentais, à son regard sur

moi, au frémissement avec lequel elle m’accueillait, que tout son corps

avait l’appétit d’une grossesse.

Chaque nuit, après le repas, nous nous retirions et fermions la porte. Une

fois notre accouplement achevé, elle se laissait tomber sur le dos,

essoufflée, et me considérait avec reconnaissance. Je m’allongeais à mon

tour sur le flanc, la tête de son côté, dans le plaisir animal de partager notre

natte. Puis Mina fixait le toit et, machinalement, enroulait ses mèches

autour de ses doigts, un geste datant de son enfance. Je m’endormais en me

demandant si Noura, après avoir couché avec un homme, aurait ces gestes

nigauds de gamine.

Sûrement pas…

 

*

 

– Pourquoi ne souris-tu jamais ?

Noura irradiait de la lumière, attirait les regards mais, à la différence des

autres femmes, elle ne plissait jamais les paupières ni n’écartait les lèvres.

– Je sourirais si j’étais laide.

Sur l’instant, je trouvai choquante sa réponse lapidaire, avant de

découvrir, les jours suivants, qu’elle visait juste : certains visages

nécessitent le sourire pour briller ; pas les plus beaux. Mina souriait

beaucoup pour harmoniser ses traits, les rendre avenants. Noura, elle, se

contentait d’apparaître.

Mon père, en revanche, s’assombrissait. Les combats avec les Chasseurs

pilleurs croissaient en fréquence et en animosité – trois soldats avaient été

tués, un vieillard roué de coups, des femmes et des enfants blessés, cinq réserves de grains éventrées, un aurochs dépecé, des mouflons et des

chèvres enlevés.

– Ces agressions s’intensifieront cet hiver, quand les Chasseurs

manqueront. Notre réputation nous dessert : les pillards viennent

directement ici, car ils savent que nous nous enrichissons.

Les inquiétudes de mon père se révélaient proportionnelles à notre

opulence. Un matin, assis sous le Tilleul de la justice, il ne cacha pas sa

colère :

– Plus nous réussissons, plus nous devenons des cibles. Je dois arracher

de nombreux hommes aux champs pour les former à se battre.

Il se frappa la tête et regarda le lac.

– Et encore, si le problème se réduisait à ça…

Il se tut. Je m’approchai.

– Quoi ? Qu’y a-t-il de plus ?

– Rien.

Je posai ma main sur la sienne et, lorsque nos peaux se touchèrent, je le

sentis tendu, froid.

– Père, je ne comprends pas : tout va bien, tu nous armes contre les

dangers à venir, pourtant tu me parais angoissé.

Il me dévisagea, pensif.

– J’hésite à t’en parler, Noam.

– Dis-moi.

– Mon rôle de chef consiste à porter nos soucis.

– Un jour, ton fils dirigera ce village.

Il se détendit.

– Prépare-toi. Nous allons voyager. Je veux vérifier ma crainte avant de

te la livrer.

 

Lorsque j’appris à Tibor que nous entreprendrions un périple, il me

demanda s’il pouvait se joindre au convoi : cela lui permettrait de cueillir des herbes, des fleurs et des fruits inconnus. Je plaidai sa cause auprès de

mon père, qui acquiesça.

Les jours précédant l’expédition, Pannoam l’organisa en se rendant chez

Dandar, son frère de lait, lequel, après avoir participé à l’émergence du

village en tant que potier, profitait de son succès. Chaque année,

il agrandissait son atelier, créait des ustensiles innovants, ajoutait des

annexes à sa maison – flanqué de trois épouses et de quinze enfants, il avait

besoin d’espace et de prospérité… Ses fils s’affairaient auprès de lui, qui au

malaxage de l’argile, qui au ravitaillement en eau, qui à la confection des

pièces, qui au feu, qui au bois, qui à la peinture. Plusieurs plats, pots,

amphores en terre cuite jaillissaient quotidiennement de leurs mains.

Autrefois, Dandar avait dû se déplacer pour localiser les glaises propices,

ce qui faisait de lui un homme informé. Il expliquait à mon père comment

gagner la Falaise des sculpteurs, l’endroit qui l’intéressait.

– Pourquoi là-bas ? me renseignai-je auprès de Dandar, un soir où mon

père discutait avec les fils.

– Je n’en sais fichtrement rien. Ton père veut atteindre la Falaise des

sculpteurs et ne m’en dit pas davantage.

J’aimais rejoindre Pannoam chez Dandar, car, outre les clients, les trois

femmes et les quinze enfants du potier passaient, s’apostrophaient du matin

au soir, créant une incessante animation.

Ce soir-là, mon père en sortit avec une mine joyeuse mais lasse. Il haussa

les sourcils et soupira :

– Oh, je virerais sourd si je possédais trois femmes !

– Dandar ne semble pas malheureux.

– Il ne l’est pas. Lui qui désire du mouvement autour de lui, le voilà

servi !

– Trois femmes…

– Les familles à plusieurs femmes fonctionnent rarement sans accrocs.

Ici, l’harmonie vient de ce qu’elles sont sœurs. Il a épousé l’aînée. La cadette s’est unie à son frère, mais quand celui-ci est mort au cours d’une

rixe avec les Chasseurs, Dandar, par fidélité à son frère et pour l’avenir de

ses neveux, l’a épousée. Enfin, quand la troisième sœur a atteint l’âge

adulte, les deux autres lui ont conseillé cet homme-là. Avec raison.

– Elles ne se tirent pas dans les pattes par jalousie ?

– Connais-tu des sœurs qui échappent à la jalousie, toi ?

Nous éclatâmes de rire en songeant à mes sœurs qui se chamaillaient.

Pannoam se gratta l’oreille.

– Ces trois sœurs-là ont été élevées à l’écart de la rivalité, ce dont ta mère

et moi avons été incapables… Les trois épouses de Dandar apprécient leur

mari et s’apprécient toutes les trois. Un cas d’entente exceptionnel.

– Toi, père, n’as-tu jamais pensé à une deuxième épouse ?

Mon père s’arrêta, réfléchit, fixa le lac, hésita, puis se tourna vers moi,

les yeux amusés.

– As-tu vu la guerre que ta mère me déclare lorsque je caresse un chien ?

Imagine le cataclysme si j’effleurais une femme…

Nous gloussâmes longtemps.

 

Le matin du départ, je passai chez lui prendre Tibor, lequel avait doublé

de volume en garnissant les poches de son manteau. Noura, très pâle, les

lèvres mauves, les narines pincées, accompagna son père jusqu’à la porte,

l’embrassa, puis s’avança vers moi.

– Ramène-moi papa. Je compte sur toi.

J’étais bouleversé qu’elle me montrât autant d’estime.

– Fie-toi à moi, Noura. Je me ferais tuer plutôt que de laisser quiconque

toucher à Tibor.

– Merci. Et j’aimerais mieux que toi aussi, tu reviennes vivant.

Une larme surgit dans son œil. Elle rentra prestement et nous adressa, de

loin, un signe d’adieu.

Pannoam s’était adjoint sa meute de chiens, ainsi qu’un escadron de dix

hommes – trois porteurs, sept guerriers. En route, j’interrogeai mon père sur

la raison d’un équipage si fourni. Il me répondit en se rembrunissant :

– J’essaye de compenser l’erreur que nous commettons, Noam.

– Quelle erreur ?

– Voyager ensemble. Le chef actuel et le futur chef se déplacent côte à

côte, à la merci des Chasseurs. Si nous succombions à une attaque, le

village perdrait ses dirigeants.

La nuit, nous campions à la belle étoile, en des lieux soigneusement

sélectionnés par mon père, des clairières protectrices mais ouvertes qui

multipliaient les points de fuite, des trouées où des assaillants ne nous

acculeraient pas. Les guerriers se relayaient pour garder le bivouac, les

chiens demeuraient en alerte.

Pour l’instant, les seuls ennemis que nous rencontrions se résumaient aux

moustiques qui bruissaient à proximité du lac, dans les rideaux de joncs,

mais Tibor répandait chaque soir autour de nous une plante qui les éloignait.

En froissant ces petites feuilles ovales, gaufrées, je constatai qu’elles

dégageaient une odeur fraîche et jaune.

– Le parfum repousse les moustiques, m’indiqua Tibor.

– Ça sent bon, pourtant.

– Tu n’as pas des goûts de moustique.

– Comment as-tu découvert ça ?

– Les abeilles en raffolent. Si l’on frotte une branche avec, on les

convainc même d’installer leur essaim là. Un jour, pendant une rêverie, j’ai

entendu la logique des Esprits : « Ce que nous destinons à l’abeille, nous ne

le destinons pas au moustique. » Comme les Esprits avaient réservé ces

feuilles et ces fleurs aux faiseuses de miel, ils y avaient plausiblement placé

un répulsif pour les aspirateurs de sang. Je n’ai eu qu’à le vérifier.

Au matin, lui et moi ramassions l’herbe aux abeilles 5 déposée aux

frontières de notre camp, rangions ces précieuses feuilles dans un sac, afin de les ressortir le soir. À ceux qui, malgré ces précautions, avaient été

piqués, Tibor appliquait des extraits de myrte, lequel, en desséchant la peau,

soulageait les irritations.

Après une semaine de marche, nous aperçûmes notre but : la Falaise des

sculpteurs.

À mesure que nous approchions, Pannoam nous expliquait en quoi

consistait la rareté de l’endroit. Là-bas, tout n’était plus que roche. L’eau

léchait de gigantesques agrégats bruns qui s’étendaient bien au-delà du lac

et n’autorisaient aucune fleur, aucune touffe, aucun arbre à pousser, faute

d’humus. Le minéral l’avait emporté. La pierre avait rejeté la vie.

– Des hommes ont habité ici autrefois. Ils avaient aménagé des grottes

dont il reste quelques traces, le long du sentier qu’ils avaient creusé. Pour

cette raison, on nomme le lieu la Falaise des sculpteurs. Aujourd’hui, plus

personne n’y demeure.

Quand nos pas y parvinrent, nous constatâmes que Pannoam détenait des

informations exactes. Entre les échancrures, les caps, les promontoires, nos

ancêtres avaient taillé un chemin suffisamment large pour qu’un pèlerin et

une mule y accèdent, bordé de précipices d’un côté, de murs rocheux de

l’autre. Effaré, j’imaginai la difficulté du chantier. Même si la ligne épousait

les tours et les détours du relief, combien de mois ou d’années avaient été

nécessaires ? Combien d’artisans avaient fracassé les pierres avec d’autres

pierres ? Où avaient-ils puisé les ressources divergentes que l’entreprise

exigeait, l’acharnement et la patience ?

Nous fîmes halte sur cette côte aride pour nous restaurer. L’air était si pur

qu’on croyait qu’il avait disparu, privé de densité, au point que je m’étonnai

qu’au zénith un rapace y appuyât ses ailes en un vol menaçant. Au moment

où les porteurs et les guerriers entamaient une sieste, je demandai à mon

père :

– Avons-nous randonné une semaine pour ça ?

– Oui.

– Qu’est-ce qui t’inquiète ?

Je me tournai vers Tibor, lequel m’approuva d’une mine dubitative.

Pannoam se leva.

– J’ai besoin de confirmations. Pour le moment, je m’appuie sur des

récits de voyageurs dont j’essaye de relier des éléments, or les voyageurs

soit se trompent, soit se vantent.

Il nous fit signe de le suivre. Le sentier, pavé de cailloux roulants, nous

obligeait à déterminer avec soin où poser nos pieds ; parfois il contournait

des masses arrondies, parfois il se glissait au creux d’étroits interstices.

Enfin les blocs s’espacèrent et nous gagnâmes le bord.

– Avez-vous remarqué l’endroit où le sentier rejoint le lac ?

Nous nous penchâmes sur l’onde cristalline qui laissait voir le

prolongement du sentier.

– Regardez, il continue.

Pannoam entra dans les flots et descendit par degrés.

– Des marches !

Si les premières restaient visibles, les suivantes disparaissaient dans

l’obscurité lacustre. Il s’enfonça autant qu’il le put puis nous tendit le bras

lorsque sa tête sombra.

– N’est-ce pas curieux de creuser des paliers sous l’eau ?

– Complètement idiot, m’exclamai-je. Outre que cela ne sert à rien, quel

défi technique !

– D’accord avec toi, Noam ! Pourquoi nos ancêtres avaient-ils entrepris

des travaux si incommodes et dépourvus d’intérêt ?

– Des crétins…

Pannoam me dévisagea sans masquer sa déception.

– Accuser de crétinerie ceux qu’on ne comprend pas revient à déclarer la

sienne.

Je tâchai de ne pas me vexer.

Il désigna, au-delà de la surface unie des eaux, la rive que nous

apercevions au lointain, teintée de rose par le soleil couchant.

– Le prochain indice se situe là-bas. Pour y parvenir, cinq jours de trajet.

D’après ses renseignements, nous nous trouvions sur une langue du lac ;

en longeant la berge, nous finirions en face.

Je regrettai que nous n’usions pas de pirogues.

– Qu’est-ce que ça changerait ? dit Tibor. Les pirogues suivent la côte et

avancent plus lentement qu’un marcheur.

– Les pirogues nous conduiraient droit là-bas.

– Absolument pas ! Les perches touchant le fond, elles deviennent

inefficaces au milieu du lac. Si on pouvait traverser le lac, des intrus

accosteraient chez nous. Plus de sécurité ! Il faudrait surveiller à la fois la

terre et l’eau. Normalement, le danger ne vient pas de l’eau.

Pannoam le considéra longuement et soupira en écho :

– Normalement…

L’angoisse déformait son visage. À quoi songeait-il ?

 

Après cinq jours ennuyeux de marche – des roches, des ronces, des

gravats, puis de nouveau des ronces –, nous débarquâmes sur une côte

totalement dépouillée de verdure, qui s’érigeait face à celle que nous avions

franchie.

– Cherchons le chemin.

– Quel chemin ?

– Pas celui qui longe l’eau, mais le sculpté qui en sort.

À peine Pannoam eut-il déclaré cela que Tibor s’écria :

– Là ! Là !

Nous courûmes vers lui. Il avait repéré le sentier excavé qui descendait

des hauteurs et s’achevait au lac.

Mon père n’hésita pas. Malgré l’incommodité de la rive, il sauta dans le

liquide bleu sombre, puis, en progressant avec circonspection, chercha à détecter des degrés façonnés.

– Je les sens ! Comme des marches.

– Extraordinaire ! murmura Tibor avec animation. Un travail identique au

côté opposé !

– Quoi ? dis-je. D’autres ancêtres ont fait ça ici ? Pourquoi ?

Pannoam releva la tête vers moi.

– Surtout comment ? On ne taille pas la pierre sous l’eau, d’autant moins

lorsque la visibilité fait défaut. L’escalier continue en dessous de moi, et

pourtant je suis grand.

Nous l’aidâmes à remonter sur la berge. Il se laissa tomber sur un

monticule.

– Ce que je craignais se produit.

– Allons, père ! Pas de quoi s’inquiéter. Ils étaient juste aussi fous de ce

côté du Lac que de l’autre.

Pannoam fixa le sol et prononça, les mâchoires serrées :

– D’abord, ils n’étaient pas fous. Ensuite, ils n’étaient pas différents de

ceux de l’autre rive : c’étaient les mêmes.

– Pardon ?

– Il n’y avait pas de rives.

– Pardon ?

– Il n’y avait pas de lac.

– Pardon ?

Pannoam se releva et devint grave :

– Le chemin creusé dans la roche démarrait là-bas, à plusieurs jours de

marche, et se terminait ici. Une voie unique avait été dégagée à l’air libre.

On la parcourait à pied sec. Ne s’étendait pas un lac, mais une vallée

pierreuse. Les flots ont couvert le passage. Le processus que beaucoup

d’entre nous nient et que nous croyons récent a commencé il y a très

longtemps… Nous n’en voyons pas le début, mais la poursuite.

– Quoi, père ?

– L’eau monte.

Ses yeux papillotaient, il cherchait son souffle. Je redoutai qu’il ne

flanchât ; or il se maintint debout, face à l’infini lacustre. Il murmura :

– Si l’eau ne cesse de monter, jusqu’où ira-t-elle ?

Et je partageai soudain l’angoisse de mon père.

 

*

 

Au retour, les villageois nous reçurent en héros. Les enfants galopèrent

vers nous, les femmes poussèrent des youyous, les hommes frappèrent des

rythmes avec leurs outils, tous formèrent une haie d’honneur puis tapèrent

des pieds en s’inclinant devant nous jusqu’à la maison de Pannoam.

Qu’avions-nous réussi de si extraordinaire ? Mon père et moi rentrions

avec une énigme, Tibor avec trois sacs de simples : rien de spectaculaire qui

pût avoir une conséquence immédiate…

Les villageois avaient subi plusieurs attaques des Chasseurs, solitaires ou

en bandes ; affaiblis, anxieux, ils se réjouissaient que sept soldats

regagnassent leur poste, et que leur chef réintégrât sa position. Sa seule vue

les rassurait. Pannoam incarnait la réussite, le cran, la solidité de notre

communauté ; son absence les avait beaucoup alarmés. En progressant

derrière mon père qui ouvrait notre cortège, je m’avouai que lui succéder un

jour représenterait un défi périlleux.

Mina m’accueillit avec plaisir, se blottit contre moi, me tendit les plats

raffinés qu’elle avait préparés, des petits pains truffés de noisettes cuits sur

une pierre chaude, une compote d’églantier. De notre périple je lui racontai

quelques épisodes, qu’elle écouta sans piper mot ; elle hochait la tête et

suivait à peine, escomptant que nous rampions jusqu’à la natte pour essayer,

une fois encore, de concevoir des enfants. J’y consentis d’autant plus

aisément que j’avais enduré trois semaines de chasteté forcée.

Quel contraste avec Noura qui, le lendemain, multiplia les réactions,

exigea des détails, raisonna à voix haute, me cribla de questions, revint sur tel point, discuta tel autre, m’obligea même à lui livrer l’information censée

rester confidentielle ! Avec Mina, mon récit de voyage avait produit un bref

monologue, poussif, ponctué par une main qui me resservait à boire ou à

manger ; avec Noura, il enclencha un dialogue éruptif, passionné,

passionnant, qui dura une journée et nous laissa, le soir, ravis, la tête en feu.

L’avouerai-je ? Je traînais les pieds en me dirigeant chez moi. J’imaginais

ce qui m’attendait – Mina, sa docilité, ses regards glaiseux, sa langueur

molle, ce rituel qui m’assommait. Si mon expédition m’avait déjà éclairé

sur la fadeur de notre vie matrimoniale, nos retrouvailles accentuaient ce

malaise.

Je bondis chez mon père et sollicitai un entretien urgent.

– Ici ?

– Qu’importe, père ! Là où il n’y aura que toi et moi.

Par réflexe, il m’emmena sous le Tilleul de la justice. Alentour, les

coteaux, noircis par la nuit, semblaient des animaux tapis, prêts à jaillir. Un

bleu sombre, vaporeux couvrait le lac sur lequel pesaient des nuages

torturés. Perçant le silence, un hibou ulula au loin.

J’allai droit au but :

– Père, je voudrais prendre la fille de Tibor pour deuxième femme.

Il écarquilla les yeux. Obnubilé par la hausse des eaux, il n’avait pas

présumé que j’évoquerais des problèmes domestiques ; il me toisa avec

condescendance, comme si, en parasite, je l’éloignais de l’essentiel.

– Pourquoi désires-tu une deuxième femme ?

– Tu le sais, père.

– Moi ?

– Même si tu évites le sujet.

– Quoi ?

– Mina ne me donne pas d’enfants.

L’hostilité de mon père disparut. Ses épaules s’abaissèrent, il se décrispa.

J’avais touché le point sensible.

– Tu ne me le reproches jamais, père, et je t’en remercie. Maman, elle, ne

s’en prive pas. Elle déteste Mina.

– Je sais.

– Elle la honnit pour de bonnes raisons : Mina ne parvient pas à assurer

notre descendance. À quoi cela sert-il, père, que je récolte ton expérience si

je ne la transmets pas à mon tour ? À quoi bon régner, toi et moi, en chefs

méritoires si notre lignée s’éteint demain ? S’il était un Esprit, le village

t’approuverait-il ?

Pannoam se renferma. Je me doutais que mon père avait mâché et

remâché ce que j’exprimais. Après un long temps, il hasarda une question :

– Faites-vous ce qu’il faut, Mina et toi ?

– Tous les soirs.

– Bien…

– Mina tombe enceinte, j’accomplis mon devoir. Mais ses enfants n’ont

pas de santé.

Dire « ses enfants » au lieu de « nos enfants », je ne le regrettais pas, tant

j’étais convaincu que leur déficience provenait de Mina. Mon père posa la

main sur mon genou.

– Je me sens coupable, Noam. Je l’ai mal choisie. Je me suis arrêté au fait

que son père dirigeait le troisième village en remontant vers le soleil

couchant, je n’ai pas vérifié la vigueur de leur sang. J’ai pensé comme un

chef, pas assez comme un père.

– Ton raisonnement reste excellent. Je ne te propose pas de répudier

Mina, seulement d’épouser une deuxième femme, celle qui perpétuera notre

famille et t’offrira de solides petits-enfants.

– Pourquoi la fille de Tibor ?

Je demeurai muet tant j’ignorais par où commencer – Noura possédait

mille qualités précieuses. Pendant que les idées défilaient dans mon esprit,

mon père reprit la parole :

– Pas un mauvais choix… Un guérisseur joue un rôle important au sein

d’une communauté. Par cette union, nous augmenterions nos chances de le

conserver ici. Tibor semble très attaché à sa fille, n’est-ce pas ?

– Il l’adore.

– Parfait.

Croyant qu’il cautionnait mon désir, je me levai, les jambes tremblantes.

– Es-tu d’accord ?

D’un geste autoritaire, Pannoam m’invita à me rasseoir.

– Je te le dirai dans quelques jours, Noam.

– Quoi ?

– Je dois réfléchir.

– Réfléchir à quoi ?

– Pour Mina, je me suis hâté. Je ne commettrai pas cette erreur.

– Mais…

– Et puis, je redoute les foyers à plusieurs épouses.

– Ton frère de lait…

– Ne me cite pas Dandar, que je considère comme une exception.

Lorsque je rends la justice sous le Tilleul, je ne me forge pas une haute

opinion des foyers à plusieurs épouses, oh non ! Soit les femmes font la

guerre à l’homme, soit l’homme les traite mal, soit les femmes luttent entre

elles, soit elles combattent à travers leurs enfants. Un terrier de vipères me

paraît plus tranquille.

– Mais…

– Non ! Ne t’épuise pas la langue, ne me fatigue pas les oreilles. Dans

quelques jours, tu recevras ma décision.

Il m’ordonnait de me taire. J’obéis. Comme j’éprouvais de l’impatience,

je songeai au moyen d’accélérer son jugement.

– Souhaites-tu la rencontrer, père ?

– Qui ?

– Noura.

Sûr qu’en la fréquentant, en notant sa grâce, sa vive intelligence, son

élégance, il conclurait que je lui soumettais la bonne proposition ! Il répéta

sans comprendre :

– Noura ?

– La fille de Tibor.

Je frissonnai. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il ait prêté si peu

d’attention à la jeune fille… De quel bois était-il constitué ? Il suffisait de

voir Noura une fois pour s’en souvenir, voire pour s’en trouver intoxiqué !

En se relevant, il m’examina avec un brin de commisération.

– Inutile. Cela ne pèse pas dans ma réflexion. Je t’annoncerai bientôt ma

résolution.

Sans un mot de plus, il retourna chez lui.

Ce soir-là, sur notre natte conjugale, je parvins à repousser Mina, mais

des scènes présentant Noura dans ma nouvelle existence m’empêchèrent de

dormir, créant la joie un instant, la tristesse l’instant suivant puisque

j’ignorais si j’en bénéficierais. Le plaisir succédait à la peine, la peine au

plaisir ; je fourmillais de pensées opposées.

Comme l’aube fut lente à pâlir…

Sitôt levé, je flottai. D’un côté je désirais foncer chez Noura et lui révéler

ma demande, de l’autre je me contrôlais. D’abord, je devais informer Tibor,

les unions relevant des parents. Or, si Pannoam refusait, je serais ridiculisé

aux yeux de Noura, laquelle ne manquait pas de cruauté, oui, si Pannoam

répondait par la négative, je paraîtrais falot, passerais pour un garçon plutôt

qu’un homme, subirais sa déconsidération… Pour la première fois, le

pouvoir paternel m’encombra, moi le fidèle, moi qui vénérais mon père.

Du coup, je fuis Noura, prétextant des travaux dans les champs.

Je me rendis sur nos terres pour crédibiliser ma feinte et m’occupai

vaguement à fendre du bois de chauffage. Lorsque le soleil amorça sa

descente, je distinguai Tibor et sa fille qui empruntaient un proche sentier. Ils m’envoyèrent un signe. Sans hésiter, je m’empressai vers eux, hache à la

main.

Ils m’accueillirent avec entrain, chacun se félicitant de sa cueillette, Tibor

d’une fougère rousse qu’il n’avait pas encore étudiée, Noura de pommes

jonquille dont le parfum l’enivrait. Elle rayonnait.

Quand Tibor s’écarta de dix pas pour déterrer un champignon qu’il avait

repéré sous un chêne, je confiai à Noura :

– J’ai parlé à mon père hier.

Elle rit.

– Comment t’y prends-tu, d’habitude ? Tu hennis ? Tu aboies ? Tu

bêles ?

– Ne te moque pas, Noura. Je lui ai parlé de toi.

Elle cessa de s’esclaffer.

– De moi ?

– Oui.

Elle me scruta, tendue, attentive.

– Que lui as-tu dit ?

– Je…

– Oui ?

J’étais sur le point de lui raconter ma demande lorsqu’un cri retentit, un

cri déchirant. On attaquait quelqu’un. Des aboiements de chiens s’élevèrent,

furieux, impétueux, virulents. Un combat acharné se déroulait derrière le

rideau d’arbres.

Je frémis. J’avais deviné ce qui se produisait…

Brandissant ma hache, je m’élançai en direction du vacarme.

Quand je déboulai dans la clairière, je distinguai, au loin, mon père à

terre, entouré de ses chiens qui le défendaient contre cinq Chasseurs, armés

de massues, venus voler nos mouflons.

Les Chasseurs tuaient les chiens un à un, et allaient achever mon père.

– À moi ! vociférai-je. À moi ! À l’aide !

Je galopai. Les paysans affluèrent, munis de bâtons fouisseurs, de houes,

de gourdins, mais étant donné la distance qu’il nous restait à gravir, aucun

de nous n’interviendrait à temps.

Malgré ma course éperdue, je voyais tout de l’horrible scène.

Les Chasseurs, enjambant les cadavres de chiens, s’approchaient de mon

père, allongé, blessé, ensanglanté, qui brandissait un pieu pour se protéger.

L’un d’eux leva son arme pour l’achever.

– Non ! hurlai-je.

L’arme tombait sur mon père quand une masse surgit, bouscula le

Chasseur et, d’un coup de hache, lui arracha la tête. Les quatre autres

Chasseurs se retournèrent et découvrirent un colosse. Par réflexe, ils se

mirent en position de l’affronter. À peine avaient-ils bougé que le colosse

les avait pourfendus.

Cinq cadavres !

Cinq cadavres en cinq éclairs…

Le colosse constata que nous montions vers lui et, sans hésiter, à longues

foulées, détala.

Hors d’haleine, j’arrivai le premier et me ruai sur mon père étendu dans

une mare de sang, auprès de ses ennemis et des chiens inertes au crâne

défoncé. Les yeux vitreux, il tenait son genou en grimaçant de douleur, le

souffle court, incapable de parler, isolé dans sa souffrance. Je me penchais

vers lui lorsque Maman, pantelante, affolée, dépoitraillée, bondit à mes

côtés et se jeta à terre.

– Pannoam !

Elle baissa les yeux et lança un hurlement : dévié par le coup de massue,

le pied de mon père était brisé, son tibia fracassé. Les Chasseurs lui avaient

disloqué la jambe.

Mon père ferma les paupières. Sa tête roula sur le sol. Il exhala un soupir.

Maman le secoua.

– Il est mort…

Je crus que je m’évanouissais. Seule la perplexité m’empêchait de

chanceler.

Les villageois nous encerclèrent, haletants. Tibor s’accroupit, palpa le

poignet de mon père, flaira ses narines, colla une oreille sur sa poitrine.

– Il n’est pas mort.

Maman articula avec difficulté :

– Mais il va mourir ?

– De l’écoulement du sang, ou de l’infection de sa plaie.

Maman rabâcha à tue-tête :

– Pannoam va mourir !

Tibor lui attrapa la main.

– Sauf si je l’opère.

– Quoi ?

– Tu m’en donnes le droit ?

– Oui.

Tibor s’adressa à moi :

– Et toi, Noam ?

Je répliquai comme ma mère. Prestement, Tibor arracha une de ses

grandes poches, enserra le tissu à la lisière du genou pour bloquer la fuite

du sang, puis il chercha Noura des yeux. Dressée au-dessus du corps, le

visage plus blanc que le marbre, elle fixait son père ; il lui annonça :

– Nous allons lui couper la jambe.

En relevant la tête, il me sembla apercevoir en haut de la colline la

silhouette du colosse. Qui était-il ? Qui avait sauvé mon père ? Pourquoi un

Chasseur épargnait-il un Sédentaire ? Par quelle aberration ce géant solitaire

fuyait-il tout le monde, nous ou ses semblables ?

Sentit-il mon regard ? Il disparut.

 

*

Nous avions délicatement déposé le corps sur une table de pierre installée

par Tibor au fond de sa demeure. Mon père ne réagissait plus, mais il

respirait.

Tibor se tourna vers les villageois qui s’étaient massés dans la maison et

alentour.

– Pannoam a perdu connaissance. Dès que j’inciserai la peau, la douleur

le réveillera. Je veux quatre hommes pour le maîtriser au cas où il se

débattrait.

Mes camarades s’avancèrent d’un pas.

– Que les autres partent !

J’engageai mes sœurs à emmener notre mère. La pièce se vida. Tibor

ordonna à mes camarades :

– Un sur chaque membre. Celui qui s’occupe de la jambe blessée

n’immobilise que la cuisse, au-dessus de la brisure.

Ils s’exécutèrent.

Tibor m’attrapa le poignet, me conduisit vers un coffre en bois,

s’accroupit et me glissa à l’oreille :

– Je te charge d’une mission, Noam. Tâche de lui faire avaler une boisson

dans laquelle tu auras dilué cette poudre.

Il me montra une fiole que je reconnus.

– La poudre que tu absorbes certains soirs ? L’intercession ?

– Oui.

– Celle que tu m’interdis de prendre ?

– Je te l’interdis pour ton bien.

– Mon bien ? Et tu me demandes de l’administrer à mon père !

Ma voix était montée d’un cran. Il m’incita à chuchoter.

– Comprends-moi, Noam. La poudre te soulage, certes, mais tu ne peux

plus t’en dispenser.

– Même avec de la volonté ?

– La poudre ronge ta volonté. Elle t’inflige le besoin d’en reprendre. Tu

te prétends le maître alors que tu entres à son service. Ne tombe pas dans ce

piège où je croupis depuis des années.

– Et mon père ?

– Une dose, une seule, ne créera pas d’accoutumance. De surcroît, je n’ai

pas le choix.

– Qu’est-ce ?

– Du chanvre 6.

Il saisit une boîte contenant une poudre brune.

– Et voici du pavot. Tu en garnis un linge mouillé et, aussitôt que ton

père gémit, tu le lui appliques sur le nez. Sans l’étouffer. Compris ?

Suant à grosses gouttes, il s’élança vers Noura.

– Quant à toi, tu te rappelles ? Comme pour tes deux frères… Tu me

passes les outils, tu les tiens en l’air sans les reposer quand je ne m’en sers

pas. Clair ?

Noura opina, déjà concentrée sur sa tâche.

Je garde peu de souvenirs de l’opération, car à maintes occasions, frisant

le malaise, je détournai la tête.

Dès que les outils en pierre lustrée de Tibor atteignirent la chair et l’os à

vif, mon père reprit connaissance. Il rugit. Il fallut les forces conjuguées de

mes camarades pour le maintenir plaqué sur la table. Mes compresses de

pavot lui apportaient un soulagement provisoire, cependant Tibor mit tant

d’heures à découper les tendons, sectionner les muscles, polir le bout des os

et suturer la blessure que mon père rebrailla sous le choc de l’infernale

douleur.

Chaque fois paniquée, Maman entrait dans la pièce, persuadée que mon

père poussait son dernier cri, et, chaque fois, Noura s’interposait avec son

autorité calme, l’apaisait, la faisait sortir.

L’intervention achevée, Tibor usa d’herbes et d’onguents sur la peau afin

de maîtriser l’infection, de fermer les plaies.

– Fini ! Confiez-le-moi ici. J’atténuerai ses crises.

Harassés, en nage, mes camarades et moi quittâmes la maison du

guérisseur.

Sur le pas de la porte, Noura, les traits fatigués, la posture ferme, toujours

nette, nous apporta à boire. Lorsqu’elle me servit, ses yeux quémandèrent la

suite de mon récit : qu’avais-je dit d’elle à mon père ?

Ne me sentant pas l’énergie de la contenter, je lui expliquai que

je répondrais plus tard. Elle baissa la nuque et retourna assister Tibor.

 

Mon père reprit connaissance et Tibor utilisa les antidouleurs avec

modération – à haute dose, l’écorce de saule déchirait la paroi de l’estomac

et empêchait le sang de former des croûtes, ce qui compliquait la

cicatrisation.

Pannoam demeura une semaine allongé chez Tibor. Ma mère, mes sœurs

et moi lui rendions visite quotidiennement. Noura ne quittait plus son

chevet, déployant une patience qui m’éblouissait.

Au fur et à mesure que mon père redevenait mon père, les langues se

déliaient. Si l’inquiétude pour leur chef avait d’abord laissé les villageois

pantois, ils évoquaient désormais l’étrange colosse qui l’avait sauvé. On

s’interrogeait. Personne ne le connaissait. Certains prétendaient, pourtant,

l’avoir déjà aperçu au lointain ; des anciens assuraient qu’il rôdait dans les

parages depuis des années, voire des décennies. Le mystère favorise les

récits : selon les uns, c’était le Dieu des collines venu épargner un habitant

courageux ; selon les autres, c’était l’Esprit du village, venu préserver sa

communauté ; selon mes sœurs, c’était le fantôme de Kaddour, notre chef

précédent, mon grand-père, venu conserver sa lignée. Si on souhaitait

l’identifier, nul ne partit sur ses traces, pas même moi ; on se persuada que,

surnaturel, il abandonnait son apparence humaine lorsqu’il n’avait pas

besoin de se mêler aux hommes.

Mon père découvrait Noura. Son regard la cherchait lorsqu’il avait mal,

soif ou faim, la remerciait sitôt qu’elle le satisfaisait.

– Quel dommage que Noura ne s’intéresse pas aux plantes ! soupira

Tibor en ma présence. Elle se comporte mieux que moi avec un malade.

Elle possède le sang-froid, l’endurance, la dévotion, la gentillesse qui

assurent la réussite des soins.

Un jour, mon père, débarrassé de la fièvre, quoique dolent, se leva.

– Je te propose une aide, déclara Tibor.

– Je l’ai déjà : ta fille.

Noura et moi sourîmes.

– Je songeais à une autre aide, précisa Tibor. J’ai observé ça chez un

guérisseur du nord. On peut épanneler un os de cerf à la taille de la demi-

jambe qui te manque, l’accrocher à ta cuisse avec des bandelettes de cuir, et

te permettre ainsi de t’appuyer dessus. Tu ne courras plus, tu marcheras

mal, mais tu tiendras debout sans fatigue. Qu’en penses-tu ?

– Tu as gagné ma confiance et je suivrai tes conseils. Tu m’as sauvé.

– Merci. Je vais consulter les meilleurs tailleurs de pierre pour ta demi-

jambe. Rien de plus dur que le tibia de cerf.

Mon père rentra à la maison. Tibor suggéra que Noura vienne chez nous

changer les bandages, nettoyer la plaie, ce que mes parents acceptèrent avec

enthousiasme. Si Maman savait veiller sur des enfants, elle ne disposait pas

de l’expérience de Noura, qui voyait depuis des années son père soigner des

blessés et montrait douceur, constance, rigueur. Je constatais, ravi, qu’elle

conquérait ma famille.

– Père, qui était le colosse ?

– Quel colosse ?

– Celui qui a terrassé les Chasseurs, celui qui t’a sauvé.

– J’avais perdu conscience.

Je lui narrai l’insolite scène. Il détourna les yeux, froidement.

– En es-tu certain ?

– Tout le village te le confirmera.

– Et que disent les gens ?

– Qu’il s’agit du Dieu des collines. Ou de l’Esprit du village.

– Oui, peut-être…

– Ou de Kaddour, ton père.

Son regard manifesta de la fureur.

– Pourquoi Kaddour ?

– Je ne sais pas. C’est logique… Son fantôme est descendu t’aider.

– Ah oui ? Logique… Rien d’autre ?

– Euh, non…

Mon père haussa les épaules. Chaque fois que j’évoquais le colosse, il

s’abîmait dans un silence hostile. Son orgueil ne supportait-il pas que

quelqu’un, fût-ce un Dieu, un Démon, un Esprit, un fantôme, l’ait sauvé ?

Quand je lui posai la question, il me répondit, acerbe :

– C’est Tibor qui m’a sauvé.

Puis il ajouta, après un temps :

– Et sa fille.

Je jubilai. Les événements avaient favorisé ma cause. Maintenant que

mon père se remettait, ma confiance en l’avenir grandissait. À ma demande

de prendre Noura pour deuxième épouse, il acquiescerait.

Pendant sa convalescence, je faillis souvent me jeter sur lui pour

m’exclamer : « Alors ? » Par respect, afin de ne pas l’importuner, je m’en

abstins.

Un matin, il reçut l’os de cerf sculpté. Tibor le lui ligota sous le genou et

il entreprit de marcher. Noura le soutenait, patiente, encourageante, si fine,

si menue à côté de lui, frêle et pourtant capable de le retenir lorsqu’il

tanguait, de le rétablir s’il s’écroulait. Noura pliait, mais ne rompait pas, tel

un roseau durant une tempête. Cette vision me bouleversa : la femme de ma

vie secourait l’homme de ma vie. Des larmes me picotèrent la cornée. Quelle chance de connaître et d’aimer ces deux êtres ! Et quelle félicité

qu’ils s’apprécient ! L’avenir se peignait de couleurs magnifiques.

Sitôt qu’ils interrompirent la séance, je les rejoignis. Noura donnait à

boire à Pannoam.

– Père, nous devons parler.

– À quel sujet ?

– Noura.

Celle-ci redressa la tête, comme piquée par un insecte.

Pannoam leva les yeux et me fixa calmement.

– Tu as raison, il est temps d’en parler. J’ai pris ma décision.

Je frémis à la perspective du bonheur qui allait m’inonder.

– J’épouserai Noura, m’annonça mon père. Elle deviendra ma seconde

femme.

 

Notes

1. J’ignorais l’existence de l’eau salée. Pour nous qui habitions loin des mers et des océans dont

nous ne supposions pas la présence, la distinction entre les eaux s’opérait autrement. Il y avait l’eau vive des sources, l’eau dormante du Lac, l’eau tombée du ciel. Elles exprimaient des Divinités séparées, les Nymphes bienfaisantes, le Lac protecteur, les Esprits du ciel, et nous n’établissions aucun lien entre elles. D’ailleurs, elles n’avaient pas le même goût… Aussi diverses en qualité qu’en quantité, ces trois eaux exerçaient des fonctions différentes : l’eau vive fournissait à boire, l’eau dormante nous donnait à manger, l’eau tombée, plus ambiguë, nous apportait soit une récompense, soit une punition, selon comment les Dieux, parents avisés, réagissaient à nos comportements. Jamais nous n’aurions supposé qu’il s’agissait d’un liquide identique, évaporé du Lac pour composer des nuages qui, lâchant leurs ondées à la surface de la Terre, créaient des nappes phréatiques d’où jaillissaient les sources, lesquelles, nourrissant ruisseaux et rivières, venaient former le Lac. Cette continuité nous échappait. Nous classions les choses selon leur apparence et leur utilité pour nous. Aujourd’hui, ce cheminement des fluides, prouvé par les savants, me conduit à un vertige encore plus saisissant. Qui a conçu cela ? Quelle main supérieure déjoue les pièges et parvient à construire cette harmonie ? Si c’est le hasard, le hasard a du génie !

2. Les mères donnaient le sein longtemps, ce qui réduisait leurs risques de retomber enceintes.

3. Les villages lacustres furent sans doute les premiers foyers de sédentarité permanente, car le lac

assurait une nourriture quasi constante et supprimait la nécessité de bouger.

4. J’ai utilisé et transmis la poudre de Tibor pendant des millénaires. Durant le Moyen Âge, l’usage

s’en perdit chez les médecins, sans doute à cause des violents maux d’estomac qu’elle provoquait parfois. Me trouvant en Angleterre vers 1750, je subis un fâcheux contretemps : la diligence qui me conduisait à Chipping Norton s’embourba et nécessita que les voyageurs attendissent au bord du chemin. L’un d’eux, couperosé, bien en chair, me confia ses soucis. Des fièvres se répandaient dans la campagne anglaise, terrassant les enfants, les femmes, même les gaillards les plus costauds. Ce révérend, à la fois homme d’esprit et d’expérience, aussi scientifique que praticien, cherchait passionnément à améliorer la vie de ses contemporains. Il raisonnait en adepte de la théorie des signatures – selon cette doctrine, le remède d’une maladie n’est jamais loin de ses causes. Comme il me narrait sa souffrance, ses échecs, son désespoir sur une route qui jouxtait un étang, j’eus envie de l’aider et lui désignai la saussaie devant nous. « Puisque les affections fébriles foisonnent dans les endroits humides ou marécageux, la solution doit s’y nicher, révérend. Qui, parmi les végétaux, y survit aisément ? » Il suivit l’indication de ma main et contempla les saules pleureurs. Je l’emmenai vers un spécimen, introduisis mon doigt dans un des infimes trous qui criblaient le tronc, le suçai. « Peut-être cette substance amère de l’écorce protège-t-elle l’arbre des maladies qu’il pourrait attraper avec ses pieds dans l’eau froide ? » À son tour, le révérend glissa son auriculaire, testa le goût, arracha des feuilles, les mâcha, grimaçant. « Pourquoi pas ? L’amertume me rappelle la poudre des jésuites, cette herbe du Pérou qui modère les fièvres des marais. On ne se la procure ici qu’en contrebande – jésuites et anglicans ne font pas bon ménage… Merci, mon ami, je vais emprunter cette piste. » Le 25 avril 1763, Edward Stone présenta donc au comte de Macclesfield, président de la Royal Society of Medicine, un rapport sur le traitement efficace des fièvres par de l’écorce de saule, séchée dans un sac posé près d’un four de boulanger, pulvérisée, qu’il avait administrée à cinquante patients. Plus tard, un pharmacien italien isola le principe actif contenu dans l’écorce, la « salicine », puis un pharmacien français en tira des cristaux solubles, la « salicyline ». Enfin, en Prusse rhénane, Felix Hoffmann, un chimiste désireux de soigner son père atteint de rhumatismes et qui ne digérait pas ce médicament, obtint l’acide acétylsalicylique pur en 1899. Le laboratoire de colorants où il travaillait déposa non pas un brevet – car les Français l’avaient précédé – mais une marque qui permettrait l’exploitation commerciale : Aspirin. Bayer devint ainsi le géant de l’industrie pharmaceutique, seul distributeur mondial d’aspirine jusqu’en 1919.

5. La mélisse.

6. Le cannabis.

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