Pas perdus
Cas de Conscience
La police! Anaïs, Irma, tout est perdu: Un monsieur qui montait n’est pas redescendu!!
(Mme MÈRE, rue des Martyrs.)
Devant le péristyle de l’Odéon, j’assistai voici quelques jours à une collision de voitures. Fier à part moi de ma qualité soudain de citoyen conscient, je favorisai loyalement de ma carte de visite celui des belligérants de qui le bon droit m’apparaissait hors de conteste (ce qui n’empêchait pas l’antagoniste d’exciper d’un bon droit tout pareil, et soutenu en cela par d’autres citoyens aussi conscients que moi, et tout comme moi persuadés, mais en sens inverse).
Un sergent de ville parut, verbalisa, échangea toutes adresses, chacun chez soi s’en fut, et je n’y songeai plus.
L’aventure m’a été rappelée ce matin par l’appel à mon témoignage d’une Compagnie d’assurances. La feuille destinée à ma déposition était toute préparée. L’enveloppe aussi, avec son timbre tout neuf. Je m’assis, devant ma table, plongeai ma plume, dans l’encre… et m’arrêtai net. Impossible de me rappeler qui avait tort et qui raison. Un effort de mémoire me cinématographia le drame. Voyons: le fourgon à deux coursiers descendait au petit trot la rue Corneille; bon. En même temps débouchait, montant la rue de l’Odéon, un taxi-auto; fort bien. L’un et l’autre s’aperçurent juste à la hauteur du machin à Émile Augier, ralentirent aussitôt, firent jouer leurs freins; c’est cela. Et puis? Et puis ils se rencontrèrent. Le pavé était gras… Eh! était-il vraiment gras? Le fourgon ne sut suffisamment ralentir… Oui, mais, pourtant, n’est-ce pas l’auto qui le heurta? Oui… non…
M’étant bien évertué, je réfléchis que mon témoignage était invoqué nécessairement par celui à qui j’avais remis ma carte et donc donné raison: je relus l’invite de la Compagnie d’assurances; loyale, elle ne laissait déceler par rien qui des deux elle assurait. Je ne pouvais cependant retourner la lettre en blanc, ni la conserver, m’appropriant le timbre-poste. Pour en finir, je dressai un laborieux calcul de probabilités, et reconnus bientôt que je serais aussi sage, jouant à pile ou face. En désespoir de cause, je déclarai à peu près que l’un des deux avait raison mais que je ne pouvais cependant affirmer que l’autre avait tort.
Et fus édifié sur la valeur des jugements humains.
SOUS LA VOUTE D’UN PONT
Non loin de mon village, sur la route de Palaiseau, il se construit un pont, afin que passe un chemin de fer. Un modeste pont d’une seule arche, mais pont de maçonnerie. Or la tranchée se présentant de biais, les pieds-droits et la voûte en anse de panier, et l’armature de charpente qui provisoirement retient les assises de pierre sont contraints de s’étirer obliquement. Cela complique le problème.
Pourtant, chacun, passants, ouvriers, contremaîtres, trouve cela parfaitement naturel: et en effet, l’édifice s’élève peu à peu, sans accident, sans surprise, automatiquement. C’est pourtant un beau spectacle, et tonique, cette double géométrie agissante, mécanique paisible, immobilité active; les croisements de toutes ces pièces de bois, droites ou cintrées, dont chacune porte son nom à soi, chacune ayant sa fonction, la coupe précise de chaque pierre, maintenue par ses voisines et les maintenant, et toutes suspendues à la clef de voûte vers laquelle toutes convergent. Que de siècles, tâtonnements, études, repentirs, et que de calculs, pour arriver à cette simple merveille: une voûte! La voûte d’arêtes romane enfantée par la voûte en berceau romaine, et produisant la voûte ogive et son arc sublime: tant d’obscurs inventeurs! Et saint Bénazet et ses «frères pontifes», bienfaiteurs de la Provence, et puis de la chrétienté entière! Quelle reconnaissance! et sans que nous nous en doutions!
Et quelle reconnaissance parallèle à tous ceux-là, qui, de la Cantilène de sainte Eulalie:
Buona pulcella feut Eulalia, Bel avret cors et bellezour anima…
ont chantourné, forgé, orfévri cette phrase française, souple, ductile, sonore, précise, clairvoyante, magnifique, instrument sublime!
*
Octobre.—Un arrière-goût de pluie voyage; les arbres des Champs-Elysées laissent tomber leurs larmes de rouille, d’or et de cuivre. Sous un tunnel de cristal, une cohue endimanchée bourdonne, une multitude de mouches emprisonnées dans une bouteille: l’exposition des chrysanthèmes vient de s’ouvrir. Le remuement noir des habits masque les splendeurs multicolores des corbeilles et des plates-bandes; un mélange d’aromes fruités, de fragrances étourdissantes, d’odeur de foule et de parfums de dames alourdit l’air mou. Des mondaines ni moins ni plus artificielles que les orchidées que voici promènent leurs robes adorables, leurs bijoux et leur grâce souveraine. Au seuil, la haie de leurs valets de pied les guette, et plus loin, l’escadron des coupés, l’artillerie des automobiles, tout cela hérissé comme de lances par les fouets immobiles des cochers impérieux. Mais font foule les jardinières et maraîchères de banlieue, très maigres ou très grasses, faces cuites de soleil et comme vernies, mains larges, toilettes paysannes, ou bien riches à l’excès. Et aussi les messieurs carrés, rougeauds, fortement moustachus ou débordant de favoris, et le revers de la redingote pavoisé d’une rosette verte, ou violette, ou rouge. Tout le monde fraternise.—«Où trouve-t-on, zézaye vers un gros homme d’apparence rustique, officier de la Légion d’honneur, la voix de cristal émanée d’une menue bouche plus carmin que nature, et parallèlement à un effluve de parfums chimiques, où trouve-t-on votre catalogue des Bégonias?—Le v’là, Madame.» Un ruban rouge, une rosette verte, soupèsent des pommes de terre gigantesques, «variété nouvelle».—«Ça n’tiendra pas.» Les dames, redevenant soudain ménagères, s’extasient sur les fruits plus que sur les fleurs, si belles, pourtant, presque inhumainement belles! Ma foi, aux splendeurs maladives de certains chrysanthèmes superbes par trop, je préfère leurs parents pauvres, ceux-là qui, dans mon jardinet de Verrières, croissent en plein air, à la bonne franquette, bonnement blancs, cernés de rose, de roux, de jaune d’or. Mais les voici eux-mêmes, car tout est représenté ici: et la foule s’extasie sur l’inouïe variété qu’en exhibe la maison historique Vilmorin-Andrieux; et je m’extasie aussi, et cependant pris d’une rancœur soudaine: N’ai-je pas lu récemment que Philippe de Vilmorin a établi, à la suite d’expériences impitoyables, que le fameux blé des Pharaons, ce blé extrait des sarcophages d’Égypte, et qui, assurait-on, germait encore après quatre mille ans, eh bien, que ce blé avait en réalité perdu, absolument, toute sa vertu germinative. Ah! faut-il nous donner de si belles fleurs (car celles de mon jardin viennent de là aussi), et faucher ainsi nos dernières légendes?
*
Sur le Pont-Neuf, sur le Pont-Royal, sur tous les ponts, sur les quais, une foule attend et guette. Un cri passe d’un pont à l’autre, descend le fil de la Seine, se répercute, par télépathie:—«Les voici!» Et apparaît une espèce d’obus: un canot automobile: il affleure l’eau juste assez pour s’empanacher d’un double jet d’écume; il ne vogue pas, il voltige, il vole; le temps de l’apercevoir, il est déjà passé. Et il a évité, à cette allure délirante, je ne sais combien de bateaux, je ne sais combien d’arches de pierre… et puis plus rien, il s’est évanoui. Et un autre arrive, est arrivé, a disparu de même. Puis un autre encore. J’apprends aussitôt que quatre ou cinq minutes leur ont suffi pour écharper Paris, du pont d’Austerlitz au pont Alexandre. L’audace et le génie humains prennent vraiment un aspect terrifiant. Mais je me rassure, en contemplant, du terre-plein où je suis, l’inébranlable nef de la Cité, où se dandine sur son cheval, la statue de bronze du roi Henri, de qui nous descendons tous, par les dames.
ÉPHÉMÉRIDES
Vois, déjà le Printemps s’avance, Semant l’or et le saphir; C’est le dieu soleil qui s’élance Sur les ailes du zéphir!
1er mai.—A travers les sautes d’humeur d’un avril tout ruisselant encore des bourrasques d’un mars attardé, des jets de soleil annoncent le délectable mois de mai. Mai s’inaugurait naguère avec une somptuosité tapageuse. D’étincelantes alignées de fusils en faisceaux (derrière quoi des rangs de troupiers fumant béatement la bouffarde philosophique rappelaient les coquelicots et les bluets des champs) endiguaient les défilés de terrassiers gigantesques enfouis dans du velours côtelé, l’églantine rouge sur le cœur, suivis de près par les gardes municipaux magnifiques et les cuirassiers formidables. C’était comme une tradition nouvelle s’en venant renouer la tradition d’autrefois: une tradition ne meurt jamais. On ne refera pas le tableau tant de fois refait des amoureux de jadis accrochant de grand matin le bouquet de mai qui porte bonheur, à la fenêtre de la bien-aimée[19]; ni de la pharamineuse, solennelle et fantasque cérémonie où Messieurs de la Basoche plantaient l’arbre de mai dans cette cour du Palais de justice qui en a gardé le nom et le nom seul, hélas; ni des «carolles» dansées et chantées, «chapelet» de fleurs au front, jusqu’en les jardins du Roi, et où Roi et Reine eux-mêmes prenaient part. Mais il nous apparaît certain que c’est tant d’obscurs souvenirs qui poussent les ouvriers à former un pareil jour des cortèges qui s’achèvent aussi bien sur les pelouses suburbaines que dans les métingues. Tout à la fois que par troupes blanc fleuries du muguet qui porte bonheur, les petites ouvrières dévalent par les voies faubouriennes… et que les neuves communiantes processionnent devant l’autel de la Vierge en chantant Ave Maris Stella. Une tradition ne meurt jamais.
[19] Comment pourtant ne pas mentionner l’impertinent et charmant vaudeville de La Fontaine «_Je vous prends sans verd_», représenté avec grand succès le 1er mai 1693, et dont toute l’intrigue tourne sous le rameau de mai:
Vive le printemps, Il rend le cœur gai! Le mois des amants Est le mois de mai!
Ainsi ce mois de mai, porte du printemps, vestibule de l’été, représente au fond l’instant d’une réconciliation générale, d’une communion universelle encore qu’insoupçonnée. Et si nous étions musicien, nous tenterions d’exprimer cela par quelqu’une de ces symphonies vocales où excellaient nos maîtres français du XVIe siècle, Jannequin, Goudimel, Josquin des Prés. On entendrait chanter les fillettes:
Voici le mois de mai, Istra, istra, istra, la la! Voici le mois de mai, Faut marier vos filles!
et puis encore:
Mon beau rosier j’ai arrosé: Il fleurira au mois de mai!
Le chœur folâtre serait interrompu par des voix traînantes et rudes entonnant avec une conviction touchante le cantique rouge,—car c’est bien un cantique:
Debout, les forçats de la terre, Debout, les damnés de la faim; La raison tonne en son cratère: Décrétons le salut commun. C’est la lutte finale, Groupons-nous, et demain L’Internationale Sera le genre humain!
Le groupe des vengeurs de Liabeuf et Bonnot se manifesterait même par l’air de quadrille (car c’est un air de quadrille, un peu bien suranné, mais sait-on?):
Bombe à dynamite, Saute, saute vite, Bombe à dynamite, Saute, saute donc: Dynamitons, tontaine, Dynamitons, tonton!
Mais aussitôt interviendraient des voix jeunes, avec la Vendéenne:
Pour notre Roi, pour la Patrie…
et la France bouge:
Demain sur nos tombeaux, Les blés viendront plus beaux, Serrons nos lignes, Nous aurons cet été Du vin aux vignes Avec la royauté!
Ou les strophes farouchement goguenardes de Monsieur de Charette:
Monsieur d’Charette a dit à ceux d’Ancenis: Mes amis Le roi va ramener les fleurs de lys. Prends ton fusil, Grégoire, Prends ta gourde pour boire, Prends ta vierge d’ivoire…
Cependant un orchestre esquisserait la marche funèbre de la Symphonie héroïque, car, retour logique des choses d’ici-bas: L’Héroïque fut écrite à l’intention de Bonaparte, où Beethoven voyait (c’était avant 1804) un héros à la Louis David. Napoléon expira ponctuellement en mai, mais… mais la marche funèbre fut exécutée pour la première fois… aux funérailles de Wellington.—(J’ai l’arrangement pour cuivres sous les yeux.)
Puis des fugues canoniques insinueraient les proverbes de circonstance:
En avril Ne te dévêts d’un fil, Mais en mai Fais ce qu’il te plaît…
mêlés aux poésies de Clément Marot, Charles d’Orléans, Ronsard, et autres rimeurs illustres. A quoi succéderait le cantique:
C’est le mois de Marie, C’est le mois le plus beau: A la Vierge chérie Chantons un chant nouveau!
Et puis encore, mais dans son triomphant final, L’Héroïque: puisque le mois de Marie est à la fois le mois de Jeanne d’Arc.
Et pour, à la façon du moyen âge, assembler un bouquet symbolique: au muguet des bois porte-bonheur, à la rose pompon qui est la rose de mai, nous joindrions les violettes moribondes, des églantines plus rouges que nature, et des roses de France unies aux lys splendides.
PROPOS D’UN PROFANE
L’HIVER, NOËL, L’ÉPIPHANIE
L’accoutumance rend tout familier; l’insolite, le contraste ravivent, renouvellent nos impressions amorties par l’accoutumance. Les citadins de plus en plus ne connaissent l’hiver que comme une époque de conforts, de lumière chaleureuse et d’une fièvre de plaisirs; la neige virginale ne leur apparaît qu’à l’état de boue noire où naviguent les automobiles étincelantes; leurs appartements feutrés, où la cheminée et son brasier de bûches est à peine un lointain souvenir, s’emplissent de la respiration imperturbable des radiateurs.
Mais la saison froide se manifeste d’autant plus poignante au citadin, quand elle le surprend dans les lieux qu’il n’a connus jusqu’alors que comme des décors de soleil et de joie. La campagne conserve pourtant encore une âpre majesté; mais quoi de plus désolé l’hiver, et de plus désolant, qu’une station de bains de mer?
Nous nous trouvâmes à Dieppe en un pareil moment. En été, le Parisien ne soupçonne de la patrie de Duquesne et de tous les corsaires, du «port damné» des Anglais de jadis, que la vasque superbe d’une rade vaste de plus d’une demi-lieue, une plage grouillante de toilettes claires, l’immanquable Casino hispano-chinois-mauresque et juste assez de bateaux pour rappeler qu’il est tout de même l’hôte d’un port… Football, golf, tennis, musiques, fêtes de fleurs, etc. Cependant l’automne survient, puis l’hiver; Casino et hôtels ferment, tout s’éteint, se dépeuple, devient silencieux et mort, et la plage n’est plus qu’une grève immense et morne; tandis qu’à l’autre bout se ranime le vieux port par la saison du hareng et l’arrivée des lourds bateaux scandinaves chargés de bois et de charbon. Le ciel se fait bas, tel qu’un infini champ de bataille de nuages noirs; la mer est livide et terreuse, tourmentée perpétuellement; la bourrasque devient l’état permanent, et c’est un incessant et sinistre dialogue entre la mer qui, formidablement mugit et le vent qui gémit et siffle. Sa bise froide envahit les rues noires, puis c’est la pluie interminable, puis les rafales de neige, puis la gelée terrible. En plein novembre, en plein décembre, surgissent de soudaines trombes de grêle, véritables mitrailles traversées de tonnerre et d’éclairs. Et la tempête s’en mêle, qui jette la mer jusque dans la ville, balaie le port, soulève l’eau des bassins, fracasse les barques, enlève comme des fétus les malheureux pêcheurs et même les passants qui s’approchent imprudemment des quais. On éprouve, tout grelottant et terrifié, cette sensation de fin du monde qu’a si mornement exprimée Nicolas Poussin dans le tableau du Déluge. C’est alors qu’apparaît un bienheureux refuge, l’obscure maisonnette des marins, qu’emplit un maigre feu de houille, que signale une faible lumière palpitante, à travers et neige et brume!
Comment ne pas songer de suite à la Crèche, à l’étoile de Noël?
Et ils y songeaient nos bons aïeux, alors que les logis, les villages, les cités même, grelottantes et noires sous leur blanc linceul de neige, apparaissaient en hiver pareilles à cette ville, à ces maisonnettes que nous venons d’évoquer, image de l’étable où ils se ressouvenaient que leur Sauveur avait voulu voir le jour.
Aussi, tout ce mois de décembre—les quatre semaines de l’Avent—leur était une période de recueillement, d’attente, d’anxiété, de désir qu’exprime avec un si grand sentiment dramatique l’hymne admirable: «_Rorate, cœli de super, et nubes pluant Justum!_» «Faites descendre, ô cieux! votre rosée; nuées, faites descendre le Juste!» Chaque grande solennité de l’Église possède en effet et surtout possédait sa personnalité propre, et l’allégresse de Noël n’est pas absolument la joie bondissante de Pâques, là où toute la nature s’unit pour chanter le Resurrexit. Cette période, dont la nuit de Noël représente le sommet, semble célébrer particulièrement la virginité dans ce qu’elle offre de plus émouvant: la virginité martyre. Ne s’ouvre-t-elle pas en quelque sorte par la commémoration de sainte Catherine, dont son père se fit le bourreau? Puis après celle de saint Nicolas, patron des jeunes garçons, elle s’achève au lendemain même de la nativité du martyr suprême, par celles du jeune saint Étienne et des saints Innocents, laquelle inspira au poète Prudence de si suaves accents, dont notre traduction donne une faible idée:
Salut, ô fleurs des martyrs Qu’au seuil de votre journée A moissonnées l’Ennemi!
Salut, ô fleur des hosties, Vapeur, neige, cœurs de roses, Tendre troupeau décimé.
Sous l’autel du divin Maître Vous jouez avec vos palmes Et vos guirlandes de fleurs!
Ceci dotait la fête de Noël d’une solennité spéciale: à la fois qu’elle célébrait la venue du martyr par excellence, elle célébrait la rédemption en quelque sorte de toute la nature.
A-t-on remarqué comme les grandes dates liturgiques revêtent un caractère météorologique, pour ainsi dire?—Rien là d’insolite. Sans parler des Bacchanales grecques, les Saturnales romaines tombaient aux Calendes de janvier, comme on sait. Là, les artisans, les soldats, les enfants, travestis en femmes, en bêtes à cornes (honni soit qui mal y pense, ne pensons qu’au Bœuf gras), envahissaient tumultueusement les rues; les esclaves, libérés pour un jour, se voyaient servis par le maître: cette «liberté de décembre» n’était-elle pas, en quelque matière, une préfigure de rédemption? Et pour le besoin de se déguiser, origine du Carnaval, il semble indiqué par Janus, le Dieu au double visage, qui ouvrait l’année romaine.
De même, aux moyenâgeuses fêtes de l’Ane, on n’a pas oublié comme un baudet, harnaché, mitré, monté à reculons par un diacre crossé, était mené par le peuple en plein chœur de la cathédrale, et chacun connaît au moins le début de l’illustre Prose de l’Ane, lequel âne évoquait à la fois le prophète Balaam, la Crèche, la fuite en Égypte et la dernière entrée à Jérusalem.
Peu après, l’Épiphanie provoquait la Fête des Rois et la Fête des Fous, où les clercs inférieurs, travestis comme de juste et masqués, nommaient un Évêque des Fous. Et le Carnaval reprenait haleine pour donner son suprême élan au Mardi-Gras où Carême-Prenant et son auguste famille, étaient, mannequins géants, promenés par la ville, à travers mille et une folies et, finalement, brûlés le matin des Cendres; usage conservé dans nos provinces d’Artois, de Flandre, du Brabant, où les géants, tel le fameux Gayant, sont demeurés des héros locaux, traditionnels, symboliques, espèces de palladiums dont la fête est un motif à réjouissances… gigantesques, lesquelles attirent des milliers de fidèles d’on ne sait combien de lieues à la ronde. Ce ne semblait pas trop à nos ancêtres de deux mois de folies pour se payer de la gravité de l’Avent, et prendre des forces en vue des austérités—réelles alors—du Carême, qu’aidait d’ailleurs à supporter l’espoir de la fête par excellence, Pâques.
Ce qu’avait de touchant la joyeuse Fête des Rois, c’est son côté familial et hospitalier. A l’instant solennel, le plus jeune des enfants se cachait sous la table, et un étrange dialogue s’échangeait entre le père de famille, maître de la cérémonie, et lui:—«Phœbé?—Domine!—Pour qui?—Pour Dieu.» Cette première part, la «part à Dieu», c’était le pauvre, représentant de Dieu, qui venait la réclamer. Le pauvre était parfois plusieurs, qui touchaient au nom de la Sainte Vierge, des Rois Mages, etc…, et le faisaient souvent par quelque complainte tantôt touchante, tantôt malicieuse:
… Ah! si vous pouvez Pas ben le couper, M’y faudra donner L’gâtiau tout entier.
La Révolution, qui abrogea tant de coutumes séculaires, millénaires, n’a rien pu contre les Rois… de la Fève. Dès décembre 1792, le citoyen-maire Nicolas Chambon, décréta que cette fête au nom séditieux serait remplacée par une Fête des Sans-Culottes! et considérant que les pâtissiers qui persistaient à offrir des galettes «ne sauraient avoir que des intentions liberticides», invita la police à faire son devoir. Hélas! ce fut en vain. Ainsi donc, cette fois-ci encore, crions joyeusement: Le Roi boit!… et songeons à la «part à Dieu.»
«D’UN VOL FAMEUX…»
S’il est vrai que seul, un besoin de vengeance ait poussé au vol le tardif émule de cet aimable collectionneur de trésors artistiques italiens que fut Napoléon Ier, la Joconde aura servi à illuminer d’un rayon de sympathie…
(_La Stampa_, de Milan.)
Dans une première déclaration, dont les termes ont été lénifiés après coup, le ravisseur vrai ou supposé de notre Joconde s’est vanté d’avoir voulu «venger l’Italie des vols commis par les armées françaises lors de la campagne d’Italie». Ce sont propos qui ne s’inventent pas: ils témoignent d’une rancune, d’une haine, plus que séculaires, soigneusement entretenues là-bas, et prenant prétexte d’événements dont nous-mêmes avions perdu le souvenir.
Voyons cela d’un peu près. Il est exact que la Convention songea fort promptement—dès 1794—à étendre à l’étranger le système d’accaparement artistique qu’elle avait inauguré en France. Pourtant la cupidité fut loin d’être son seul motif. Un peuple libre seul est apte à comprendre les productions de l’art; or la France est la terre de la liberté; donc, etc. C’est brutalement naïf, mais ne manque pas de quelque grandeur. Un autre argument est invoqué par le journal La Décade philosophique:
C’est une belle conquête que celle des productions du génie! C’est la seule qui soit digne d’un peuple ami des arts… La première conquête de la Belgique fut ruineuse et dérisoire. Elle absorba nos trésors et la fleur de nos armées… rien ne dédommagea la République de ses pertes… Paris doit être en Europe la métropole des arts…[20].
[20] C’est en somme la pensée implicite des Italiens… et c’est aussi l’argument allemand des «compensations».
Cependant ce procédé un peu trop sommaire est bientôt abandonné, précisément à l’occasion des campagnes d’Italie:
On ne prend plus par voie de conquête, mais diplomatiquement. Quels que soient les besoins de l’armée, on n’exige pas exclusivement des gouvernements et des villes de l’argent. On emporte des chefs-d’œuvre, mais en défalcation sur l’impôt de guerre[21].
[21] Charles Saunier, Les Conquêtes artistiques de la Révolution et de l’Empire.
Les Goncourt décrivent avec enthousiasme la fête à quoi donna lieu l’arrivée à Paris du cortège triomphal, et quoi qu’on puisse dire sur la légitimité de l’_acquisition_, il y a quelque chose de noble et de grandiose dans cet hommage de tout un peuple aux merveilles du génie humain:
Fête nouvelle et prodigieuse! Promenées par les boulevards de la petite ville de l’empereur Julien, les merveilles de l’Italie et de la Grèce. Un char portant les quatre chevaux de Venise; un autre Apollon et Clio: un autre Melpomène et Thalie… un autre la Vénus du Capitole; un autre le Mercure du Belvédère… un autre le Tireur d’épine et le Discobole… un autre encore la Transfiguration de Raphaël, un autre encore Titien et Véronèse!… Et les boulevards parcourus, et les chars rangés en cercle sur trois lignes, au Champ-de-Mars, autour de la statue de la Liberté, les chars étageant pour les adieux d’or du soleil couchant, tout un Olympe de marbre…
L’étendard précédant les chars portait un distique susceptible de nous rappeler à propos que l’origine de ces richesses ne fut pas elle-même toujours absolument pure:
La Grèce les céda; Rome les a perdus; Leur sort changea deux fois…
Ces richesses d’ailleurs étaient assez mal défendues contre un esprit de lucre plus fort que le patriotisme «italien» (aussi bien il n’existait pas alors d’Italie, puisque c’étaient nos armées qui à ce moment même versaient leur sang pour la constituer); et il en alla toujours ainsi, puisque le gouvernement royal dut plus tard édicter une loi sévère contre l’exportation des œuvres d’art. Et voici, en effet, comment s’exprime un groupe d’artistes français dans leur pétition au Directoire:
… N’avons-nous pas déjà vu disparaître de Rome une foule de monuments précieux, qui formeront cette prétendue série sur le démembrement de laquelle on a avec si peu de raison voulu apitoyer le gouvernement français? Le roi de Naples n’a-t-il pas enlevé du palais Farnèse l’Hercule, la Flore et le groupe colossal du Taureau et d’Antiope? L’empereur n’a-t-il pas dépouillé la Lombardie de ses chefs-d’œuvre et Léopold enlevé à Rome la fameuse collection de Médicis? Un Anglais n’a-t-il pas acheté la collection des Negroni? Celle des Justiniani et des Barberini n’a-t-elle pas été totalement enlevée? Hâtons-nous donc de faire arriver en France ce qui, dix mois plus tard, n’existera plus à Rome, et que la cupidité romaine vendra d’autant plus vite à nos ennemis qu’elle aura été plus voisine de s’en voir privée.
Mais le point sur lequel il importe d’insister, c’est que—sauf pour la Belgique et la Hollande—les œuvres cédées à la France le furent en vertu de traités réguliers et en défalcation d’impôts de guerre. Aussi Stendhal pourra-t-il écrire dans son Histoire de la Peinture en Italie:
Les alliés nous ont pris [c’est Stendhal qui souligne] onze cent cinquante tableaux: J’espère qu’il me sera permis de faire observer que nous avions acquis les meilleurs par un traité, celui de Tolentino. Je trouve dans un livre anglais, et dans un livre qui n’a pas la réputation d’être fait par des niais ou des gens vendus à l’autorité: «_The indulgence he showed to the Pope at Tolentino, when Rome was completely at his mercy, procured him no friends and excited against him many enemies at home_[22] (_Edimburgh Review_, décembre 1816, p. 471). J’écris ceci à Rome le 9 avril 1817. Plus de vingt personnes respectables m’ont confirmé ces jours-ci qu’à Rome l’opinion trouva le vainqueur généreux de s’être contenté de ce traité. Les alliés, au contraire, nous ont pris nos tableaux sans traité…
[22] L’indulgence qu’il (Bonaparte) montra à Tolentino quand Rome fut complètement à sa merci ne lui procura aucun ami, et excita contre lui beaucoup d’ennemis.
Stendhal s’exprime avec une réserve diplomatique. La vérité est que, à part l’Autriche qui se montra courtoise, les alliés exercèrent les droits du vainqueur avec une brutalité touchant à la grossièreté, maladroite au surplus, car elle donnait à ce qui pouvait être qualifié de restitution une allure de pillage. Béranger traduisait exactement l’indignation des artistes et du public, dans ses chansons:
D’un vol fameux prompts à venger l’offense…
Mais les Italiens, avec les Prussiens, furent les plus âpres. Le statuaire Canova, «l’ambassadeur Canova», comblé d’honneurs par la France, apparut particulièrement odieux; d’où ce mot de Talleyrand: «Ambassadeur? c’est sans doute M. l’Emballeur qu’on a voulu dire!»
Malgré les efforts réellement héroïques de nos conservateurs, Denon et Lavallée, les alliés emportèrent 2.065 tableaux, 130 statues, 150 bas-reliefs, 289 bronzes, 2.000 émaux, etc., etc. Sur quoi les Italiens prirent 260 tableaux, 80 statues, 65 bas-reliefs et bronzes (non comprises les œuvres italiennes confisquées par l’Autriche).
Le ministre de l’instruction publique italien déclara avec calme qu’en restituant la Joconde (achetée par François Ier à Léonard de Vinci) l’Italie en fait deux fois cadeau à la France: il manifeste le même état d’esprit que son compatriote Perugia: et c’est purement celui des Italiens de 1815 «se restituant» ce que nous avions littéralement acheté aux traités de Tolentino et autres; c’est celui des Italiens de 1913 délibérant d’ouvrir une souscription en faveur du martyr Perugia, c’est…