Pas perdus
Trait Historique
… J’approchai de la mouche et c’était un corbeau… Et cette mouche était un vautour. Et cette mouche…
Ils étaient là trois maréchaux de Napoléon:
Ney, Kellermann et Pérignon. Kellermann, vieux paysan mal accoutumé à sa splendeur récente et aux délicatesses de la civilisation, avait complètement oublié, juste au moment où l’empereur allait passer sa revue, qu’il avait chaussé un caleçon pour la circonstance; de sorte qu’il l’avait ignominieusement arrosé. Et l’autre Alsacien, Ney, prince de la Moskova, inspectant sa tenue, venait de le traiter, Dieu sait comme! et en présence de tout l’État-major. Le pauvre vieux en pleurait. Se voir ainsi humilié, publiquement, et par «un pays»! En vain Pérignon, le troisième maréchal, s’évertuait-il à le consoler: ce qui surtout lui crevait le cœur était d’entendre, dans la salle voisine, Chicot, oui, Chicot, l’illustre bouffon de Henri III[7] s’esclaffer avec frère Gorenflot, ivre comme lui, et braillant tous deux:
Mais rien de si débâté Que n’est moine à pleine treille, Mais rien n’est si débâté Que le moine en liberté…
[7] Vous lûtes tous, est-ce pas, La Dame de Monsoreau, La Reine Margot, etc.?
—Si ce n’est un maréchal de ce gredin de Napoléon!
Et tout cela se passait à Bruxelles, rue Montagne-aux-Herbes-potagères, dans l’estaminet de Mme Vansteenbrugghe, où si souvent je fréquentai jadis avec feu mon père et son ami M. Klercx, le peaussier. C’était quand nous habitions au 40 de la rue de l’Hôpital… en 1879. Le rêve date d’octobre 1913.
TÉLÉPATHIE
—… Et cette mouche Était un aigle au vol tournoyant et farouche… Et cette mouche était un griffon monstrueux…
Je me voyais dans l’harmonieux chaos glauque de forêts et de rochers des tableaux de Léonard de Vinci. Un serpent, monstrueuse amplification des anguilles de nos rivières, surgit soudain et me poursuivit. Je fuyais épouvanté, le reptile bondissant me fouettait les jambes de son corps vert et noir et faisant béer une gueule d’ailleurs dépourvue de crochets venimeux. Et, en effet, une voix inconnue me criait:—«C’est une couleuvre, ce n’est qu’une couleuvre…»
Quelques minutes après, ou quelques heures, ma femme m’éveille:
—As-tu jamais vu des serpents longs de quatre mètres?
—Quatre mètres? non, certes, répondis-je sans surprise: c’est rare, surtout sous nos climats.
—Quelles longueurs avaient ceux que tu as vus?
—Mais… quelques pouces, au plus un ou deux pieds.
—N’est-ce pas? pourtant, regarde donc, allongé au pied du lit, contre la muraille, ce serpent blanc long de quatre mètres…
—Mon Dieu, qu’as-tu donc? réveille-toi!
—Eh, je ne dors pas: ne vois-tu pas, contre les écharpes tendues sur le mur, ce serpent blanc long de quatre mètres?
Etc., etc…
Le lendemain matin, c’est ma femme qui me rappelle tout ceci, à moi qui ne me souviens de rien… «Il était complètement immobile; non couvert d’écailles, mais d’une peau pareille à cette étoffe blanc satiné qu’on nomme poult-de-soie.
«Je savais, à n’en pouvoir douter, qu’il mesurait précisément quatre mètres, et tout cela me demeure si présent que je crois le voir encore…»
Et il paraît qu’un peu plus avant dans la nuit, tout endormi cette fois, c’est moi qui m’écriai:
—Vois donc ce paradoxe enfermé dans un verre d’eau!
—Quel paradoxe? répliqua sans étonnement ma compagne. Et, ne l’entendant pas, sans doute, je m’obstinais à répéter:
—Mais pourquoi a-t-on donc enfermé ce paradoxe dans un verre d’eau?
Le lendemain, cela aussi, je l’avais oublié.
C’EST LA FAUTE A CLAUDEL
«—… Et cette mouche était un ange. Et cet archange…» Ah j’y renonce enfin et préfère Bouglé: On repêche dans l’Oise un enfant étranglé, L’enfant avait reçu deux balles dans la poche, Refilées par Hugo, paillard, avare et moche.
… J’étais donc Olivier Twist, ou David Copperfield: j’étais Charles Dickens, enfin, interné chez le méchant maître d’école—marchand de cercueils, celui qui se surnommait lui-même «le caraïbe». Et aussi triste que toujours. Pour me consoler, je contemplais, à travers la vitre du fond, la basse-cour enfouie sous les arbres du verger. Une poule noire apparut, voletant vers cette vitre, que je m’aperçus alors être un verre grossissant: car la poule devint, à mesure qu’approchante, un dindon superbe, puis, presque instantanément, un grand vautour au long cou dénudé, puis une autruche gigantesque. Et je voyais se vérifier ainsi l’hypothèse, la théorie zoologique que je me formulais du même coup: à savoir que ces trois derniers oiseaux appartiennent, en dépit des savants, à la même race, puisqu’ils portent tous trois une tête à peu près chauve au bout d’un long cou dépenaillé.
Et je me vis incontinent transporté dans la basse-cour devenue un jardin d’Extrême-Orient, appartenant à Paul Claudel, alors consul à Tien-Tsin. L’autruche (en réalité c’était un volatile énorme participant de tous ceux que je viens de nommer) emplissait à présent tout le ciel. Heureusement, car la peur commençait à me galoper, se ramena-t-il aux dimensions d’un casoar aussi grand d’ailleurs que l’épiornis quaternaire, mais férocement agressif. Mme Mithouard (oui, Mithouard, Adrien Mithouard, l’auteur du Traité de l’Occident) survint, et me prit par la main pour me faire traverser le parc:—«L’oiseau que voici, me dit-elle, ne veut connaître que moi: au surplus, rien à craindre, quand il est en compagnie de son ami le grand loup; et puis, il sait que voici l’heure où nous lui offrons un voleur à dévorer.» Et j’aperçus, à l’étage de la grange—le parc décidément était simplement une très vaste basse-cour, grossie par la vitre, qu’à présent je portais en monocle—j’aperçus un Hindou lié sur le plancher. Dans sa bouche, maintenue ouverte par je ne pus découvrir quel procédé, était inséré un oignon, nourriture dont, comme on sait, l’oiseau est particulièrement friand. L’oiseau s’installa, demandant au patient, qui le regardait avec une tranquillité passive:—«Qu’as-tu fait de mon papier?» Ce papier: rien moins que le manuscrit du Partage de Midi, qu’était sur le point de publier l’Occident. Mais l’homme ne pouvait répondre, et le cruel oiseau le savait bien. Je remarquai alors l’étrangeté du bec: un bec fait de deux becs accolés, double bec crochu de perroquet, d’où quatre mandibules, exactement comme chez le tétrodonte, ce poisson bizarre des mers chaudes. (Exotisme, que me voulais-tu?) Le perroquet-épiornis dégusta lentement l’oignon, puis l’intérieur de la bouche, absolument comme il eût fait d’une noix. Le supplicié demeurait immobile et placide, ce qui m’apparut tout à fait normal et digne d’un Oriental bien élevé. Survenant alors, Tristan Tzara, le secrétaire de l’Occident, me confia:—«Si vous saviez, mon cher Fagus, quel mal m’a procuré ce dessin, étant donné le sale caractère de Claudel!—(C’était la scène même à quoi j’assistais; un passage du livre soudain transporté dans la réalité[8].)—Il est en effet d’une difficulté inouïe de représenter fidèlement cela avec rien que des caractères d’imprimerie…—Sales caractères, interrompis-je, tout ravi de mon calembour!» Et je pensais en moi: Pourvu, mon Dieu, que cela «vienne bien au tirage»: Claudel passe pour si pointilleux! Et l’inquiétude me tourmenta si fort que je finis par m’éveiller.
[8] Est-il nécessaire de dire que le Partage de Midi ne contient aucun passage se rapprochant de tout cela?
Tout cela pour avoir trop absorbé de thé chez Mithouard!