Pas perdus
Pour la Bonne Bouche
SALLUSTE: Voici l’instant, Ruy Blas, pénétrez dans l’arène… RUY BLAS: Je crois que vous venez d’insulter votre reine!
Celui-ci nous a été conté par un autre ami. Ils étaient plusieurs, devisant après souper. Le devis tombant sur la fameuse odor di femina, l’un d’eux cite le peu galant mot de Jean Dolent: que «ce parfum est fait de puanteurs qui se corrigent». Ce qui lui vaut de son épouse d’abord une gifle méritée, puis cette déclaration, contresignée par toutes les dames présentes, que le mâle porte également son odeur, d’ailleurs aussi… émouvante pour l’autre sexe, sans être plus suave que l’odor di femina. Nous n’osons dire à quoi elle est comparée.
On parle alors de l’odeur du Chinois, que tous les explorateurs connaissent; de l’odeur du Blanc, assimilée par les Jaunes à celle du cadavre; etc., etc… On se sépare, et l’époux gagne avec son épouse le cubiculum. Il s’endort (le malappris!) et rêve que, recherché par la police, il s’est réfugié, déguisé en femme, dans un vagon plein de femmes. Or, il lui échappe—comment dire?—une indiscrétion postérieure, mais silencieuse. Et voilà que, subodorant la qualité acquise par l’atmosphère, une des voyageuses s’écrie:
—«Cela sent l’homme!» Il s’éveille, en présence d’une épouse indignée, deux fois indignée. Mais, voici le remarquable: C’était elle, l’épouse, qui venait de l’éveiller, et par une gifle. La seconde, donc? Point du tout: la pseudo-première, comme le souper chez les amis, tout cela faisait partie du rêve: lequel aurait donc été provoqué par l’incongruité trop réelle, et son châtiment. Et tout ce roman, si cohérent, se serait ainsi fabriqué, spontanément, en moins de quelques secondes, avec un tel caractère de vérité que le dormeur dut sérieusement rassembler ses souvenirs pour se persuader que la veille ni l’avant-veille il n’était allé souper chez personne.
Honni soit qui mal y pense!
CONFESSION AU DOCTEUR CABANÈS
«Notre vie est faite de la substance de nos rêves.»
Contribution peut-être curieuse à l’onéiroscopie. Son mérite: l’authenticité. Je m’excuse d’être contraint de m’y mettre en scène; aussi bien, pas à mon honneur. D’ailleurs, on n’a pas attendu Freud avec ses malaises pour constater que nos rêves sont volontiers l’exutoire de nos parties inférieures.
Henri Béraud ayant favorisé d’un compte rendu, au Mercure, un mien Essai sur Shakespeare, notre ami Lucien Dubech, m’assura de toute une chronique dans ses dimanches de l’_Action Française_. Il m’en attesta les dieux, ainsi qu’il convient à un classique.
Le temps passa, les jours, les semaines, les mois,
et ceux, caniculaires, où, les théâtres chômant, les chroniqueurs chroniquent sur n’importe quoi. Aussi fut-ce avec une indignation d’auteur que je vis Lucien Dubech parler de tout… sauf de ce qui m’intéressait plus que tout. Bref, l’autre jour vint un article sur la plantation d’_Iphigénie_, je veux dire: de son décor. J’en rêvai. Voici ce rêve. J’étais Agamemnon, le roi Agamemnon; Lucien Dubech, le fidèle confident. Il me donna la réplique sacramentelle:
Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.
J’ai oublié par quels vers je lui répondis, pestant contre cette carence des vents. Mais j’ai nettement retenu, car je m’en éveillai aussitôt, le distique que le fidèle Dubech m’asséna:
Mon trou du…, Seigneur, est là qui vous adore: C’est pour vous qu’il soupire et pour vous qu’il odore!
C’est infect. Pourtant, il faut avouer que, du point de vue matériel, jamais Dubech, ni moi, ni Racine, n’avons commis de vers aussi purement raciniens.
Mais le détail le plus important est que, dans mon rêve, le fidèle Dubech articulait la réplique sacramentelle sous cette forme:
Mais tout se tait, les flots, et les vents, et Neptune.
Donc, tout dort a disparu. Or, faites attention que tout dort rime, pour l’oreille, exactement à odore et adore. Je crois reconnaître là un phénomène dont j’abandonne l’explication à de plus malins que moi.
UN PLAGIAT ÉHONTÉ
Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu’y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoit. Ses «pièges à loups» à l’usage des critiques et—je dis, moi: attrape-nigauds—n’atteindront jamais, d’abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J’eusse plaidé coupable, carrément:—Parfaitement, je suis «un type dans le genre de» Molière, Shakespeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s’en servir, à l’exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère:
Car Dieu de l’araignée avait fait le soleil.
Par l’unique virgule qu’il ajoute,—_qu’il ne peut s’empêcher d’ajouter_—par la place seule où il l’insère, le créateur recrée ce qu’il a pris: il le doue d’un sens.
Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d’avoir chipé dans la Physique de l’Amour de Remy de Gourmont l’épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement Gourmont l’avait lui-même extrait d’un traité de zoologie, à l’appui de la thèse psychologique qu’il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d’un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre; de quoi Gourmont s’amusa beaucoup, j’espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre!
Cela est tout à l’opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre: Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans L’Oiseau une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.
Sur quoi, je m’ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu’un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.
D’un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d’originalité (c’est La Danse macabre). Or, je n’ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j’ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie: dans la Genèse, le Pater, le Magnificat, les Litanies de la Vierge, l’hymne des SS. Innocents, le Dies Irae, l’_Ave maris Stella_, le Cantique de Fénelon, etc., etc… Aux chansons populaires ou rondes enfantines: Entrez dans la danse, J’ai des pommes à vendre, Voici le mois de mai, Magali, le Furet, Nicolas, je vais me pendre, Saute la jolie blonde… etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.
Sur un pied danse… vient des Djinns de Hugo (et d’un passage de Rimbaud). Toute armée… toute nue, de Hugo (_L’Homme qui rit_). C’est l’amour qui mène le monde, d’un antique vaudeville; Mon cœur soupire, des Noces de Figaro; Psit, psit, beau masque, du don Juan de Lorenzo da Ponte. Tel vers invoquant Dante, du Tu duca, tu signore, e tu maestro, par quoi Dante invoque Virgile. La vie est un rêve est de Caldéron; L’Homme est le rêve d’une ombre, de Pindare; Amour, tyran des dieux et des hommes, d’Euripide. Elle a vécu, Myrto…, d’André Chénier; Même quand nos cœurs sont broyés, de Burger (ballade de Lénore). Le sonnet Servants du Dieu d’amour, pastiche un sonnet de la Vita Nuova de Dante. Le Je ne veux pas de mon Don Juan fut pris à Baudelaire, comme le Quinze ans, ô Roméo, à Musset. Ici, j’insère six vers de Vigny; là, quatre de Molière, que j’attribue fraternellement à La Fontaine. Plus loin, un couplet d’une vieille chanson de café-concert, une ronde fameuse de corps de garde, et une autre illustre à l’École de Médecine. Autre part, don Quichotte (_D’amour feraient mourir, Madame, vos beaux yeux_…) fait à M. Jourdain faire de la poésie sans le savoir…
Et voici Les neiges d’antan de mon maître Villon, et le Je ne veux plus aimer… de mon maître Verlaine, et, plus loin, deux poètes peu connus du XVIIe siècle, que, nouveau Pierre Benoît, je vous laisse le plaisir de retrouver[11].
[11] Pour aider: «Ah, que j’eus de plaisir à la voir toute nue.» Quant à l’autre… cherchez dans les Marges (dame, si je vous dis tout).
Ce ventre qui digère m’est fourni par E. de Goncourt, décrivant l’Hercule Farnèse.
Et je te vis, et je fus perdu, etc… Que me criblent les boucs, viennent de celui-là que Mossieu de Pavlovski qualifie de vide et d’artificiel.
Masques, voici les masques…: voici aussi Molière (et peut-être Verlaine).
Passe un grand squelette… qui bat du tambour. Voir le Faust de Marlowe.
Les toxiques bus… jamais plus… inutile d’insister.
Ah! et le… Apprends-moi des mots sales, de ma jeune mariée? Une légende d’Hermann Paul. Comme le: C’est si laid, un homme, de ma jeune tribade: une légende de Forain.—_J’en ai verdi déjà des hommes_, est un mot de Thérésa. J’ai du di, j’ai du bon, etc., je l’ai cueilli dans les Égarements de Mine, par Willy.
Le Linus vient de La Bible de l’Humanité, de Michelet, comme la bacchanale
—Par la ville à la fois que la trompe en folie
traduit un poème érotique latin de Catulle… oui, Catulle Mendès (_Lætius dum sonat in urbe cornu_…).
A présent, confrontez ces textes:
Pleurs de la Francesca, et ton rire, Ophélie
à
Bois de la Frazona (_Vigny_)… et ton rire, ô Kléber (_Hugo_).
Ma vie s’écoule à flots brûlants: ici Charlot s’amuse—sur les paroles de la Marche funèbre de Chopin (Symbole, que me veux-tu?)… A bas, catin. C’est dans Othello.—Le corbillard de cristal est dans Rimbaud[12]; Lucifer-Passe-partout, c’est celui du Tour du monde en 80 jours, tel que je le vis jouer au Châtelet, voici 35 ans.
[12] Et souvenir du conte Blanche-Neige, ravivé par le cinéma.
Et l’apostrophe au Sphinx a été dictée par Flaubert.
Et que c’est loin d’être tout! Mais je crains d’abuser.
Pourtant, comment me retenir de monter en broche un de mes cambriolages les mieux réussis (dans Frère Tranquille). Humez ce fragment:
Sous ce front qui gronde J’écoute marcher Un géant qui jongle Avec des rochers.
Ne décrit-il pas au suprême un début d’aliénation mentale, ou tout au moins, de céphalalgie? Eh bien, Messieurs, les deux superbes vers soulignés sont transcrits mot à mot de la description—en prose—d’une éruption de l’Etna, par mon bon maître Alexandre Dumas père.
Inutile de dire, n’est-ce pas? que tant et de si consciencieuses manœuvres restèrent insoupçonnées de mes plus astucieux aristarques. Je commençais à désespérer, quand on m’exhiba un article de Clarté, où M. Noël Garnier me taxait de plagiat. Enfin, sauvé! Hélas, mon Dieu, il se bornait, l’ingénu, à m’accuser de chiper au Latin mystique de Gourmont certaine «hymne» de Prudence que, meilleur chrétien (—Hou! hou! la calotte!), il aurait lue dans son paroissien. N’importe, l’intention y était: je le remerciai, comme de juste, l’assurant que dès qu’il produirait un bon vers, je lui ferais l’amitié de me l’annexer. Concluons. Si, selon qu’a promulgué Monselet,
On n’a jamais été grand’chose Tant qu’on n’a pas été bœuf gras,
on n’est rien en littérature tant qu’on n’a pas été: diffamateur comme Louis Dumur, ou plagiaire comme Pierre Benoit: ou moi-même, ou pornographe… mais ceci, je me l’attribue exclusivement, tant que Baudelaire sera mort.