Pauline et Pascal Bruno

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 4 · partie 2/2

Pages du PDF

Pauline et Pascal Bruno

Le prince écrivit à son intendant pour…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

—J’ai entendu dire quelque chose comme cela, dit insoucieusement Pascal Bruno en vidant un plein verre de vin de Marsalla, qui est le madère de la Sicile.

—Et vous savez la cause de cette arrestation?

—Je m’en doute; n’est-ce pas parce que le prince de Carini, de mauvaise humeur de ce que sa maîtresse s’est retirée dans un couvent, trouve qu’ils mettent trop de lenteur et de maladresse à arrêter un certain Pascal Bruno dont la tête vaut trois mille ducats?

—C’est cela même.

—Vous voyez que je suis au courant de ce qui se passe.

—Cependant il se peut qu’il y ait certaines choses que vous ignoriez.

—Dieu seul est grand, comme dit Ali; mais continuez, et j’avouerai mon ignorance; je ne demande pas mieux que de m’instruire.

—Eh bien! les six juges se sont rassemblés, et ils ont mis en commun vingt-cinq onces, ce qui fait cent cinquante.

—Autrement dit, répondit Bruno toujours avec la même insouciance, dix-huit cent quatre-vingt-dix livres. Vous voyez que, si je ne tiens pas exactement mes registres, ce n’est pas faute de savoir compter… Après?

—Après, ils ont fait offrir cette somme à deux ou trois hommes qu’ils savent de votre société habituelle, s’ils voulaient aider à vous faire prendre.

—Qu’ils offrent, je suis bien sûr qu’ils ne trouveront pas un traître à dix lieues à la ronde.

—Vous vous trompez, dit le Maltais, le traître est trouvé.

—Ah! fit Bruno fronçant le sourcil et portant la main à son stylet: et comment sais-tu cela?

—Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple et la plus naturelle: j’étais hier à Messine, chez le prince de Carini, qui m’avait fait venir pour acheter des étoffes turques, lorsqu’un valet vint lui dire deux mots à l’oreille.—C’est bien, répondit tout haut le prince; qu’il entre.—Il me fit signe alors de passer dans un cabinet; j’obéis; et, comme il ne se doutait aucunement que je vous connusse, j’entendis la conversation qui vous concernait.

—Oui, eh bien?

—Eh bien! l’homme qu’on annonçait, c’était le traître; il s’engageait à ouvrir les portes de votre forteresse, à vous livrer sans défense pendant que vous souperiez, et à conduire lui-même les gendarmes jusqu’à votre salle à manger.

—Et sais-tu quel est le nom de cet homme? dit Bruno.

—C’est Placido Meli, répondit le Maltais.

—Sang-Dieu! s’écria Pascal en grinçant des dents, il était là tout-à-l’heure.

—Et il est sorti?

—Un instant avant que vous n’arrivassiez.

—Alors il est allé chercher les gendarmes et les compagnies; car, autant que j’en puis juger, vous étiez en train de souper.

—Tu le vois.

—C’est cela même. Si vous voulez fuir, il n’y a pas un instant à perdre.

—Moi fuir! dit Bruno en riant. Ali!… Ali!…—Ali entra.—Ferme la porte du château, mon enfant; lâche trois de mes chiens dans la cour, fais monter le quatrième, Lionna….. et prépare les munitions.—Les femmes poussèrent des cris.—Oh! taisez-vous, mes déesses, continua Bruno avec un geste impératif; il ne s’agit pas de chanter ici; du silence, et vivement, s’il vous plaît.—Les femmes se turent.—Tenez compagnie à ces dames, commandeur, ajouta Bruno; quant à moi, il faut que je fasse ma tournée.

Pascal prit sa carabine, ceignit sa giberne, s’avança vers la porte; mais, au moment de sortir, il s’arrêta écoutant.

—Qu’y a-t-il? dit le Maltais.

—N’entendez-vous pas mes chiens qui hurlent? l’ennemi s’avance: voyez, ils n’ont été que de cinq minutes en retard sur vous.—Silence, mes tigres, continua Bruno ouvrant une fenêtre et faisant entendre un sifflement particulier. C’est bien, c’est bien, je suis prévenu. Les chiens gémirent doucement et se turent; les femmes et le Maltais frissonnèrent de terreur, devinant qu’il allait se passer quelque chose de terrible. En ce moment Ali entra avec la chienne favorite de Pascal: la noble bête alla droit à son maître, se dressa sur ses pattes de derrière, lui mit les deux pattes de devant sur les épaules, le regarda avec intelligence, et se mit à hurler doucement.

—Oui, oui, Lionna, dit Bruno, oui, vous êtes une charmante bête.—Puis il la caressa de la main, et l’embrassa au front comme il aurait fait à une maîtresse. La chienne poussa un second hurlement bas et plaintif.—Allons, Lionna, continua Pascal, il paraît que cela presse. Allons, ma belle, allons.—Et il sortit, laissant le Maltais et les deux femmes dans la chambre du souper.

Pascal descendit dans la cour et trouva les trois chiens qui s’agitaient avec inquiétude, mais sans indiquer encore que le danger fût très pressant. Alors il ouvrit la porte du jardin et commença d’en faire le tour. Tout-à-coup Lionna s’arrêta, prit le vent, et marcha droit vers un point de l’enclos. Arrivée au pied du mur, elle se dressa comme pour l’escalade, faisant claquer ses mâchoires l’une contre l’autre, et rugissant sourdement en regardant si son maître l’avait suivie. Pascal Bruno était derrière elle.

Il comprit qu’il y avait dans cette direction et à quelques pas de distance seulement, un ennemi caché, et se rappelant que la fenêtre de la chambre où Paolo Tommasi avait été prisonnier donnait justement sur ce point, il remonta vivement, suivi de Lionna, qui, la gueule béante et les yeux pleins de sang, traversa la salle où les deux filles et le Maltais attendaient, pleins d’anxiété, la fin de cette aventure, et entra dans la chambre voisine, qui se trouvait sans lumière et dont la fenêtre était ouverte. A peine entrée, Lionna se coucha à plat ventre, rampa comme un serpent vers la croisée, puis, lorsqu’elle n’en fut plus éloignée que de quelques pieds, et avant que Pascal ne pensât à la retenir, elle s’élança comme une panthère par l’issue qui lui était offerte, s’inquiétant peu de retomber de l’autre côté de la hauteur de vingt pieds.

Pascal était à la fenêtre en même temps que la chienne; il lui vit faire trois bonds vers un olivier isolé, puis il entendit un cri. Lionna venait de saisir à la gorge un homme caché derrière cet olivier.

—Au secours! cria une voix que Pascal reconnut pour être celle de Placido; à moi, Pascal! à moi!… rappelle ton chien, ou je l’éventre.

—Pille!… Lionna, pille! A mort, à mort, Lionna! à mort le traître!….

Placido vit que Bruno savait tout: alors, à son tour, il poussa un rugissement de douleur et de colère, et un combat mortel commença entre l’homme et le chien. Bruno regardait ce duel étrange appuyé sur sa carabine. Pendant dix minutes, à la clarté incertaine de la lune, il vit lutter, tomber, se relever, deux corps dont il ne pouvait distinguer ni la nature ni la forme, tant ils semblaient n’en faire qu’un. Pendant dix minutes il entendit des cris confus, sans pouvoir reconnaître les hurlemens de l’homme de ceux du chien; enfin, au bout de dix minutes, l’un des deux tomba pour ne plus se relever: c’était l’homme.

Bruno siffla Lionna, traversa de nouveau la chambre du souper sans dire une parole, descendit vivement et alla ouvrir la porte à sa chienne favorite; mais, au moment où elle rentrait toute sanglante de coups de couteau et de morsures, il vit, dans la rue qui montait du village au château, luire sous un rayon de la lune des canons de carabines. Aussitôt il barricada la porte et remonta dans la chambre où étaient les convives tremblans. Le Maltais buvait, les deux filles disaient leurs prières.

—Eh bien? dit le Maltais.

—Eh bien! commandeur? dit Bruno.

—Placido?

—Son affaire est faite, dit Bruno, mais voilà une autre légion de diables qui nous tombe sur le corps.

—Lesquels?

—Les gendarmes et les compagnies de Messine, si je ne me trompe.

—Et qu’allez-vous faire?

—En tuer le plus que je pourrai d’abord.

—Et ensuite?

—Ensuite….. je me ferai sauter avec le reste.

Les filles jetèrent de grands cris.

—Ali, continua Pascal, conduis ces demoiselles à la cave, et donne-leur tout ce qu’elles te demanderont, excepté de la chandelle, de peur qu’elles ne mettent le feu aux poudres avant qu’il ne soit temps.

Les pauvres créatures tombèrent à genoux.

—Allons, allons, dit Bruno frappant du pied, obéissons. Et il dit cela avec un geste et un accent tels, que les deux filles se levèrent et suivirent Ali sans oser proférer une seule plainte.

—Et maintenant, commandeur, dit Bruno lorsqu’elles furent sorties, éteignez les lumières et mettez-vous dans un coin où les balles ne puissent pas vous atteindre, car voilà les musiciens qui arrivent, et la tarentelle va commencer.

 

X.

 

Quelques instans après, Ali rentra portant sur son épaule quatre fusils du même calibre et un panier plein de cartouches. Pascal Bruno ouvrit toutes les fenêtres, pour faire face à la fois des différens côtés. Ali prit un fusil et s’apprêta à se placer à l’une d’elles.

—Non, mon enfant, lui dit Pascal avec un accent d’affection toute paternelle, non, cela me regarde seul. Je ne veux pas unir ainsi ta destinée à la mienne; je ne veux pas t’entraîner où je vais. Tu es jeune, rien n’a poussé encore ta vie hors de la voie ordinaire; crois-moi, reste dans le chemin battu par les hommes.

—Père, dit le jeune homme avec sa voix douce, pourquoi ne veux-tu pas que je te défende comme Lionna t’a défendu? Tu sais bien que je n’ai que toi, et que, si tu meurs, je mourrai avec toi.

—Non point, Ali, si je meurs, je laisserai peut-être derrière moi à accomplir sur la terre quelque mission mystérieuse et terrible que je ne pourrais confier qu’à mon enfant, il faut donc que mon enfant vive pour faire ce que lui ordonnera son père.

—C’est bien, dit Ali. Le père est le maître, l’enfant obéira. Pascal laissa tomber sa main, Ali la prit et la baisa.

—Ne te servirai-je donc à rien, père? dit l’enfant.

—Charge les fusils, répondit Bruno. Ali se mit à la besogne.

—Et moi? dit le Maltais du coin où il était assis.

—Vous, commandeur, je vous garde pour vous envoyer en parlementaire.

En ce moment Pascal Bruno vit briller les fusils d’une seconde troupe qui descendait de la montagne, et qui s’avançait si directement vers l’olivier isolé au pied duquel gisait le corps de Placido, qu’il était évident que cette troupe venait à un rendez-vous indiqué. Ceux qui marchaient les premiers heurtèrent le cadavre; alors un cercle se forma autour de lui, mais nul ne pouvait le reconnaître, tant les dents de fer de Lionna l’avaient défiguré. Cependant, comme c’était à cet olivier que Placido leur avait donné rendez-vous, que le cadavre était au pied de cet olivier, et que nul être vivant ne se montrait aux environs, il était évident que le mort était Placido lui-même. Les miliciens en augurèrent que la trahison était découverte, et que par conséquent Bruno devait être sur ses gardes. Alors ils s’arrêtèrent pour délibérer. Pascal suivait tous leurs mouvemens debout à la fenêtre. En ce moment la lune sortit de derrière un nuage, son rayon tomba sur lui; un des miliciens l’aperçut, le désigna de la main à ses camarades; le cri: Le bandit!… le bandit!… se fit entendre dans les rangs et fut immédiatement suivi d’un feu de peloton. Quelques balles vinrent s’aplatir contre le mur; d’autres passèrent en sifflant aux oreilles et au-dessus de la tête de celui à qui elles étaient adressées, et allèrent se loger dans les solives du plafond. Pascal répondit en déchargeant successivement les quatre fusils que venait de charger Ali: quatre hommes tombèrent.

Les compagnies, qui n’étaient pas composées de troupes de ligne, mais d’une espèce de garde nationale organisée pour la sûreté des routes, hésitèrent un instant en voyant la mort si prompte à venir au-devant d’elles. Tous ces hommes, comptant sur la trahison de Placido, avaient espéré une prise facile: mais, au lieu de cela, c’était un véritable siége qu’il fallait faire. Or, tous les ustensiles nécessaires à un siége leur manquaient; les murailles de la petite forteresse étaient élevées et ses portes solides, et ils n’avaient ni échelles ni haches; restait la possibilité de tuer Pascal au moment où il était forcé de se découvrir pour ajuster par la fenêtre; mais c’était une assez mauvaise chance pour des gens convaincus de l’invulnérabilité de leur adversaire. La manœuvre qu’ils jugèrent la plus urgente fut donc de se retirer hors de portée pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire; mais leur retraite ne s’opéra point si vite que Pascal Bruno n’eût le temps de leur envoyer deux nouveaux messagers de mort.

Pascal, se voyant momentanément débloqué de ce côté, se porta vers la fenêtre opposée, qui plongeait sur le village, les coups de fusil avaient donné l’éveil à cette première troupe; aussi à peine eut il paru à la fenêtre qu’il fut accueilli par une grêle de balles; mais le même bonheur miraculeux le préserva de leur atteinte; c’était à croire à un enchantement; tandis qu’au contraire chacun de ses coups, à lui, porta sur cette masse, et Pascal put juger, aux blasphèmes qu’il entendit, qu’ils n’avaient point été perdus.

Alors même chose arriva pour cette troupe que pour l’autre: le désordre se mit dans ses rangs; cependant, au lieu de prendre la fuite, elle se rangea contre les murs mêmes de la forteresse, manœuvre qui mettait Bruno dans l’impossibilité de tirer sur ses ennemis sans sortir à moitié le corps par la fenêtre. Or, comme le bandit jugea inutile de s’exposer à ce danger, il résulta de ce double acte de prudence que le feu cessa momentanément.

—En sommes-nous quittes, dit le Maltais, et pouvons-nous crier victoire?

—Pas encore, dit Bruno; ce n’est qu’une suspension d’armes; ils sont sans doute allés chercher dans le village des échelles et des haches, et nous ne tarderons pas à avoir de leurs nouvelles. Mais soyez tranquille, continua le bandit remplissant deux verres, nous ne demeurerons pas en reste avec eux, et nous leur donnerons des nôtres… Ali, va chercher un tonneau de poudre. A votre santé, commandeur.

—Que voulez-vous faire de ce tonneau? dit le Maltais avec une certaine inquiétude.

—Oh! presque rien… vous allez voir.

Ali rentra avec l’objet demandé.

—C’est bien, continua Bruno; maintenant prends une vrille et perce un trou dans ce baril.

Ali obéit avec cette promptitude passive qui était la marque distinctive de son dévoûment. Pendant ce temps, Pascal déchira une serviette, l’effila, réunit les fils, les roula dans la poudre d’une cartouche, passa cette mèche dans le trou du baril, et boucha ce trou avec de la poudre mouillée qui fixa la mèche en même temps; il avait à peine fini ces préparatifs, que des coups de hache retentirent dans la porte.

—Suis-je bon prophète? dit Bruno en roulant le baril vers l’entrée de la chambre, laquelle donnait sur un escalier descendant à la cour, et en revenant prendre au feu un morceau de sapin allumé.

—Ah! fit le Maltais, je commence à comprendre…

—Père, dit Ali, ils reviennent du côté de la montagne avec une échelle.

Bruno s’élança vers la fenêtre de laquelle il avait fait feu la première fois, et vit qu’effectivement ses adversaires s’étaient procuré l’instrument d’escalade qui leur manquait, et que, honteux de leur première retraite, ils revenaient à la charge avec une certaine contenance.

—Les fusils sont-ils chargés? dit Bruno.

—Oui, père, répondit Ali lui présentant sa carabine.

Bruno prit, sans regarder, l’arme que lui tendait l’enfant, l’appuya lentement contre son épaule, et visa avec plus d’attention qu’il ne l’avait encore fait; le coup partit, un des deux hommes qui portaient l’échelle tomba.

Un second le remplaça; Bruno prit un second fusil, et le milicien tomba près de son camarade.

Deux autres hommes succédèrent aux hommes tués, et furent tués à leur tour; l’échelle semblait avoir la fatale propriété de l’arche, à peine y avait-on porté la main, que l’on tombait mort. Les escaladeurs, laissant leur échelle, se retirèrent une seconde fois, envoyant une décharge aussi inutile que les autres.

Cependant ceux qui attaquaient la porte frappaient à coups redoublés; de leur côté, les chiens hurlaient affreusement de momens en momens, les coups devenaient plus sourds et les aboiemens plus acharnés. Enfin un battant de la porte fut enfoncé, deux ou trois hommes pénétrèrent par cette ouverture; mais à leurs cris de détresse leurs camarades jugèrent qu’ils étaient aux prises avec des ennemis plus terribles qu’ils ne les avaient jugés d’abord; il n’y avait pas moyen de tirer sur les chiens sans tuer les hommes. Une partie des assiégeans pénétra donc successivement par l’ouverture, la cour s’emplit bientôt, et alors commença une espèce de combat du cirque, entre les soldats de milice et les quatre molosses qui défendaient avec acharnement l’escalier étroit qui conduisait au premier étage de la forteresse. Tout-à-coup la porte placée au haut de cet escalier, s’ouvrit, et le baril de poudre préparé par Bruno, bondissant de marche en marche, vint éclater comme un obus au milieu de cette tuerie.

L’explosion fut terrible, un mur s’écroula, tout ce qui était dans la cour fut pulvérisé.

Il y eut un moment de stupeur parmi les assiégeans; cependant les deux troupes s’étaient réunies et elles présentaient encore un effectif de plus de trois cents combattans. Un sentiment profond de honte prit cette multitude, de se voir ainsi tenue en échec par un seul homme; les chefs en profitèrent pour l’encourager. A leur voix, les assiégeans se formèrent en colonne; une brèche était pratiquée par la chute du mur, ils marchèrent vers elle en bon ordre, et, se déployant dans toute sa largeur, la franchirent sans obstacle, pénétrèrent dans la cour et se trouvèrent en face de l’escalier. Là, il y eut encore un moment d’hésitation. Enfin quelques-uns commencèrent à le gravir aux encouragemens de leurs camarades; les autres les suivirent, l’escalier fut envahi, et bientôt les premiers eussent voulu reculer que la chose ne leur eût plus été possible; ils furent donc forcés d’attaquer la porte; mais, contre leur attente, la porte céda sans résister. Les assiégeans se répandirent alors avec de grands cris de victoire dans la première chambre. En ce moment, la porte de la seconde s’ouvrit et les miliciens aperçurent Bruno assis sur un baril de poudre et tenant un pistolet de chaque main; en même temps le Maltais, épouvanté, s’élança par la porte ouverte, en s’écriant avec un accent de vérité qui ne laissait aucun doute:

—Arrière! tous, arrière! la forteresse est minée; si vous faites un pas de plus, nous sautons!….

La porte se referma comme par enchantement; les cris de victoire se changèrent en cris de terreur; on entendit toute cette multitude se précipiter par l’escalier étroit qui conduisait à la cour; quelques-uns sautèrent par les fenêtres; il semblait à tous ces hommes qu’ils sentaient trembler la terre sous leurs pieds. Au bout de cinq minutes, Bruno se retrouva maître de nouveau de la forteresse; quant au Maltais, il avait profité de l’occasion pour se retirer.

Pascal, n’entendant plus aucun bruit, se leva et alla vers une fenêtre; le siége était converti en blocus; des postes étaient établis en face de toutes les issues, et ceux qui les composaient s’étaient mis à l’abri du feu de la place derrière des charrues et des tonneaux; il était évident qu’un nouveau plan de campagne venait d’être adopté.

—Il paraît qu’ils comptent nous prendre par famine, dit Bruno.

—Les chiens! répondit Ali.

—N’insulte pas les pauvres bêtes qui sont mortes en me défendant, dit en souriant Bruno, et appelle les hommes des hommes.

—Père! s’écria Ali.

—Eh bien?

—Vois-tu?

—Quoi?

—Cette lueur?…

—En effet, que signifie-t-elle?… Ce n’est point encore le jour qui s’élève; d’ailleurs, elle vient du nord et non de l’orient.

—C’est le feu qui est au village, dit Ali.

—Sang du Christ! est-ce vrai?…

En ce moment, on commença à entendre de grands cris de détresse… Bruno s’élança vers la porte et se trouva face à face avec le Maltais.

—C’est vous, commandeur? s’écria Pascal.

—Oui, c’est moi… moi-même… Ne vous trompez pas et ne me prenez pas pour un autre. Je suis un ami.

—Soyez le bien venu: que se passe-t-il?

—Il se passe que, désespérant de vous prendre, ils ont mis le feu au village, et qu’ils ne l’éteindront que lorsque les paysans consentiront à marcher contre vous: quant à eux, ils en ont assez.

—El les paysans?

—Refusent.

—Oui… oui… je le savais d’avance: ils laisseraient plutôt brûler toutes leurs maisons que de toucher un cheveu de ma tête… C’est bien, commandeur; retournez vers ceux qui vous envoient, et dites-leur d’éteindre l’incendie.

—Comment cela?

—Je me rends.

—Tu te rends, père? s’écria Ali.

—Oui… mais j’ai donné ma parole de ne me rendre qu’à un seul homme, et je ne me rendrai qu’à lui: qu’on éteigne donc l’incendie comme j’ai dit, et qu’on aille me chercher cet homme à Messine.

—Et cet homme, quel est-il?

—C’est Paolo Tommasi, le brigadier de la gendarmerie.

—Avez-vous autre chose à demander?

—Une seule, répondit Bruno; et il parla bas au Maltais.

—J’espère que ce n’est pas ma vie que tu demandes? dit Ali.

—Ne t’ai-je pas prévenu que j’aurais peut-être besoin de toi après ma mort?

—Pardon, père, je l’avais oublié.

—Allez, commandeur, et faites ce que je vous ai dit; si je vois le feu s’éteindre, c’est que mes conditions seront acceptées.

—Vous ne m’en voulez pas de ce que je me suis chargé de la commission?

—Ne vous ai-je pas dit que je vous gardais pour parlementaire?

—C’est juste.

—A propos, dit Pascal, combien de maisons brûlées?

—Il y en avait déjà deux quand je suis venu vers vous.

—Il y a trois cent quinze onces dans cette bourse; vous les distribuerez entre les propriétaires. Au revoir.

—Adieu.

Le Maltais sortit.

Bruno jeta loin de lui ses pistolets, revint s’asseoir sur son baril de poudre, et tomba dans une rêverie profonde; quant au jeune Arabe, il alla s’étendre sur sa peau de tigre et resta immobile en fermant les yeux comme s’il dormait. Peu à peu la lueur de l’incendie s’éteignit: les conditions étaient acceptées.

Au bout d’une heure à peu près, la porte de la chambre s’ouvrit; un homme parut sur le seuil, et, voyant que ni Bruno ni Ali ne s’apercevaient de son arrivée, il se mit à tousser avec affectation: c’était un moyen d’annoncer sa présence qu’il avait vu employer avec succès au théâtre de Messine.

Bruno se retourna.

—Ah! c’est vous, brigadier? dit-il en souriant; c’est un plaisir de vous envoyer chercher, vous ne vous faites pas attendre.

—Oui… ils m’ont rencontré à un quart de lieue d’ici sur la route, comme je venais avec ma compagnie… et ils m’ont dit que vous me demandiez.

—C’est vrai: j’ai voulu vous prouver que j’étais homme de mémoire.

—Pardieu! je le savais bien.

—Et comme je vous ai promis de vous faire gagner les trois mille ducats en question, j’ai voulu vous tenir parole.

—Sacredieu!… sacredieu!!… sacredieu!!!… dit le brigadier avec une énergie croissante.

—Qu’est-ce que cela veut dire, camarade?

—Ça veut dire… ça veut dire… que j’aimerais mieux gagner ces trois mille ducats d’une autre manière…. à autre chose…. à la loterie, par exemple.

—Et pourquoi cela?

—Parce que vous êtes un brave, et que les braves sont rares.

—Bah! que vous importe?… c’est de l’avancement pour vous, brigadier.

—Je le sais bien, répondit Paolo d’un air profondément désespéré: ainsi, vous vous rendez?

—Je me rends.

—A moi?

—A vous.

—Parole?

—Parole. Vous pouvez donc éloigner toute cette canaille, à laquelle je ne veux pas avoir affaire?

Paolo Tommasi alla à la fenêtre.

—Vous pouvez vous retirer tous, cria-t-il; je réponds du prisonnier: allez annoncer sa prise à Messine.

Les miliciens poussèrent de grands cris de joie.

—Maintenant, dit Bruno au brigadier, si vous voulez vous mettre à table, nous achèverons le souper qui a été interrompu par ces imbéciles.

—Volontiers, répondit Paolo, car je viens de faire huit lieues en trois heures, et je meurs de faim et de soif.

—Eh bien! dit Bruno, puisque vous êtes en si bonnes dispositions et que nous n’avons plus qu’une nuit à passer ensemble, il faut la passer joyeuse.—Ali, va chercher ces dames.—En attendant, brigadier, continua Bruno en remplissant deux verres, à vos galons de maréchal-des-logis!

Cinq jours après les événemens que nous venons de raconter, le prince de Carini apprit, en présence de la belle Gemma, qui venait d’achever sa pénitence au couvent de la Visitation, et qui, depuis huit jours seulement, était rentrée dans le monde, que ses ordres étaient enfin exécutés, et que Pascal Bruno avait été pris et conduit dans les prisons de Messine.

—C’est bien, dit-il; que le prince de Goto paie les trois mille ducats promis, qu’il lui fasse faire son procès et qu’on l’exécute.

—Oh! dit Gemma avec cette voix douce et caressante à laquelle le prince ne savait rien refuser, j’aurais été bien curieuse de voir cet homme que je ne connais pas, et dont on raconte des choses si bizarres!

—Qu’à cela ne tienne, mon bel ange, répondit le prince; nous le ferons pendre à Palerme!

 

XI.

 

Selon la promesse qu’il avait faite à sa maîtresse, le prince de Carini avait ordonné de transférer le condamné de Messine à Palerme, et Pascal Bruno avait été amené à grand renfort de gendarmerie dans la prison de la ville, qui était située derrière le Palazzo-Reale et qui attenait à l’hôpital des Fous.

Vers le soir du deuxième jour, un prêtre descendit dans son cachot; Pascal se leva en voyant entrer l’homme de Dieu; cependant, contre son attente, il refusa de se confesser; le prêtre insista, mais rien ne put déterminer Pascal à accomplir cet acte de religion. Le prêtre, voyant qu’il ne pouvait vaincre cette obstination, lui en demanda la cause.

—La cause, lui dit Bruno, est que je ne veux pas faire un sacrilége…

—Comment cela, mon fils?

—La première condition d’une bonne confession n’est-elle pas, non-seulement l’aveu de ses crimes à soi, mais encore l’oubli des crimes des autres?

—Sans doute, et il n’y a point de confession parfaite sans cela.

—Eh bien! dit Bruno, je n’ai pas pardonné; ma confession serait donc mauvaise, et je ne veux pas faire une mauvaise confession….

—Ne serait-ce pas plutôt, dit le prêtre, que vous avez des crimes si énormes à avouer, que vous craignez qu’ils ne dépassent le pouvoir de la rémission humaine? Rassurez-vous, Dieu est miséricordieux, et il y a toujours espérance là où il y a repentir.

—Cependant, mon père, si, entre votre absolution et la mort, une mauvaise pensée me venait que je n’aie pas la force de vaincre…

—Le fruit de votre confession serait perdu, dit le prêtre.

—Il est donc inutile que je me confesse, dit Pascal, car cette mauvaise pensée me viendra.

—Ne pouvez-vous la chasser de votre esprit?

Pascal sourit.

—C’est elle qui me fait vivre, mon père; sans cette pensée infernale, sans ce dernier espoir de vengeance, croyez-vous que je me serais laissé traîner en spectacle à cette multitude? Non point, je me serais déjà étranglé avec la chaîne qui m’attache. J’y étais décidé à Messine, j’allais le faire, lorsque l’ordre de me transporter à Palerme est arrivé. Je me suis douté qu’Elle avait voulu me voir mourir.

—Qui?

—_Elle._

—Mais si vous mourez ainsi, sans repentir, Dieu sera sans miséricorde.

—Mon père, Elle aussi mourra sans repentir, car Elle mourra au moment où elle s’y attendra le moins; Elle aussi mourra sans prêtre et sans confession; Elle aussi trouvera comme moi Dieu sans miséricorde, et nous serons damnés ensemble.

En ce moment un geôlier entra.

—Mon père, dit-il, la chapelle ardente est préparée.

—Persistez-vous dans votre refus, mon fils? dit le prêtre.

—J’y persiste, répondit tranquillement Bruno.

—Alors, je ne retarderai pas la messe des morts, que je vais dire pour vous, par de plus longues instances; d’ailleurs j’espère que, pendant que vous l’écouterez, l’esprit de Dieu vous visitera et vous inspirera de meilleures pensées.

—C’est possible, mon père, mais je ne le crois pas.

Les gendarmes entrèrent, détachèrent Bruno, le conduisirent à l’église de Saint-François-de-Sales, qui est en face de la prison, et qui était ardemment éclairée; c’est là qu’il devait, selon l’usage, entendre la messe des morts et passer la nuit en prières, car l’exécution était fixée pour le lendemain à huit heures du matin. Un anneau de fer était scellé à un pilier du chœur; Pascal fut attaché à cet anneau par une chaîne qui lui ceignait le corps, mais qui était assez longue cependant pour qu’il pût atteindre le seuil de la balustrade où les fidèles venaient s’agenouiller pour recevoir la communion.

Au moment où la messe commençait, des gardiens de l’hôpital des Fous apportèrent une bière qu’ils placèrent au milieu de l’église; elle renfermait le corps d’une aliénée décédée dans la journée, et le directeur avait pensé à faire profiter la morte du bénéfice de la messe dite pour celui qui allait mourir. D’ailleurs, c’était pour le prêtre une économie de temps et de peine, et comme cette disposition arrangeait tout le monde, elle ne souffrit pas la plus petite difficulté. Le sacristain alluma deux cierges, l’un à la tête, l’autre au pied du cercueil, et le sacrifice divin commença; Pascal l’écouta tout entier avec recueillement.

Lorsqu’il fut fini, le prêtre descendit vers lui et lui demanda s’il était dans des dispositions meilleures; mais le condamné lui répondit que, malgré la messe qu’il avait entendue, malgré les prières dont il l’avait accompagnée, ses sentimens de haine étaient toujours les mêmes. Le prêtre lui annonça que le lendemain, à sept heures du matin, il reviendrait lui demander si une nuit de solitude et de recueillement dans une église et en face de la croix n’avait point amené quelque changement dans ses projets de vengeance.

Bruno resta seul. Alors il tomba dans une rêverie profonde. Toute sa vie repassa devant ses yeux, depuis cet âge de la première enfance où l’on commence à se rappeler; il chercha en vain dans cet âge ce qu’il avait pu faire pour mériter la destinée qui attendait sa jeunesse. Il n’y trouva rien qu’une obéissance filiale et sainte aux parens que le Seigneur lui avait donnés. Il se rappela cette maison paternelle si tranquille et si heureuse d’abord, et qui tout-à-coup était devenue, sans qu’il en sût encore la cause, si pleine de larmes et de douleurs; il se rappela le jour où son père était sorti avec un stylet, et était rentré plein de sang; il se rappela la nuit pendant laquelle celui à qui il devait la vie avait été arrêté comme il venait de l’être, où on l’avait conduit, lui enfant, dans une chapelle ardente pareille à celle où il était maintenant renfermé, et le moment où il trouva dans cette chapelle un homme enchaîné comme lui. Il lui sembla que c’était une fatale influence, un hasard capricieux, une victorieuse supériorité du mal sur le bien, qui avaient ainsi mené au pire toutes les choses de sa famille. Alors il ne comprit plus rien aux promesses de félicité que le ciel fait aux hommes; il chercha vainement dans sa vie une apparition de cette Providence tant vantée; et, pensant qu’en ce moment suprême quelque chose de cet éternel secret lui serait révélé peut-être, il se précipita le front contre terre, adjurant Dieu, avec toutes les voix de son âme, de lui dire le mot de cette énigme terrible, de soulever un pan de ce voile mystérieux, et de se montrer à lui comme un père ou comme un tyran. Cette espérance fut vaine, tout resta muet, si ce n’est la voix de son cœur, qui répétait sourdement: Vengeance! vengeance! vengeance!…

Alors il pensa que la mort était peut-être chargée de lui répondre, et que c’était dans ce but de révélation qu’un cadavre avait été apporté près de lui, tant il est vrai que l’homme le plus infime fait de sa propre existence le centre de la création, croit que tout se rattache à son être, et que sa misérable personne est le pivot autour duquel tourne l’univers. Il se releva donc lentement, plus sombre et plus pâle de sa lutte avec sa pensée que de sa lutte avec l’échafaud, et tourna les yeux vers ce cadavre; c’était celui d’une femme.

Pascal frissonna sans savoir pourquoi; il chercha les traits du visage[21] de cette femme, mais un coin du linceul était retombé sur sa figure et la voilait. Tout-à-coup un souvenir instinctif lui rappela Teresa, Teresa qu’il n’avait pas vue depuis le jour où il avait rompu avec les hommes et avec Dieu; Teresa qui était devenue folle, et qui, depuis trois ans, habitait la maison des aliénés, d’où sortait cette bière et ce cadavre; Teresa, sa fiancée, avec laquelle il se retrouvait peut-être au pied de l’autel, où il avait espéré si longtemps la conduire, et où ils venaient enfin, par une amère dérision de la destinée, se rejoindre, elle morte et lui près de mourir. Un plus long doute lui fut insupportable, il s’avança vers le cercueil pour s’assurer de la réalité; mais tout-à-coup il se sentit arrêter par le milieu du corps: c’était sa chaîne qui n’était point assez longue pour qu’il pût atteindre le cadavre, et qui le retenait scellé à son pilier; il étendit les bras vers lui, mais il s’en fallait de quelques pieds qu’il ne pût l’atteindre. Il chercha s’il ne trouverait pas à la portée de sa main une chose quelconque, à l’aide de laquelle il pût écarter ce coin de voile, mais il ne vit rien; il épuisa tout le souffle de sa poitrine pour soulever ce suaire, mais ce suaire demeura immobile comme un pli de marbre. Alors il se retourna avec un mouvement de rage intime, impossible à décrire, saisit sa chaîne à deux mains, et, dans une secousse où il rassembla toutes les forces de son corps, il essaya de la briser: les anneaux étaient solidement rivés les uns aux autres, la chaîne résista. Alors la sueur d’une rage impuissante glaça son front; il revint s’asseoir au pied de son pilier, laissa tomber sa tête dans ses mains et resta immobile, muet comme la statue de l’abattement, et lorsque le prêtre revint le lendemain matin, il le retrouva dans la même posture.

[21] En Italie on expose les morts à visage découvert; ce n’est qu’au moment de descendre le cadavre en terre qu’on cloue le couvercle du cercueil.

L’homme de Dieu s’avança vers lui, serein et calme comme il convenait à sa mission de paix et à son ministère de réconciliation; il crut que Pascal dormait, et lui posa la main sur l’épaule. Pascal tressaillit et leva la tête.

—Eh bien! mon fils, dit le prêtre, êtes-vous prêt à vous confesser? je suis prêt à vous absoudre…

—Tout à l’heure je vous répondrai, mon père; mais d’abord, rendez-moi un dernier service, dit Bruno.

—Lequel? parlez.

Bruno se leva, prit le prêtre par la main, le conduisit près du cercueil, dont il s’approcha lui-même autant que sa chaîne le lui permit; puis lui montrant le cadavre:

—Mon père, lui dit-il, voulez-vous lever le coin du linceul qui me cache la figure de cette femme?

Le prêtre leva le coin du linceul; Pascal ne s’était pas trompé; cette femme, c’était Teresa. Il la regarda un instant avec une tristesse profonde, puis il fit signe au prêtre de laisser retomber le suaire. Le prêtre obéit.

—Eh bien! mon fils, lui dit-il, la vue de cette femme vous a-t-elle inspiré de pieuses pensées?

—Cette femme et moi, mon père, répondit Bruno, nous étions nés pour être heureux et innocens; Elle l’a faite parjure, et moi meurtrier; Elle nous a conduits, cette femme par le chemin de la folie, et moi par celui du désespoir, à la tombe où nous descendrons tous deux aujourd’hui… Que Dieu lui pardonne, s’il l’ose; mais moi, je ne lui pardonne pas!

En ce moment les gardes entrèrent, qui venaient chercher Pascal pour le conduire à l’échafaud.

 

XII.

 

Le ciel était magnifique, l’air limpide et transparent; Palerme se réveillait comme pour une fête: on avait donné congé aux colléges et aux séminaires, et la population tout entière semblait réunie dans la rue de Tolède, que le condamné devait parcourir dans toute sa longueur pour se rendre de l’église de Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit, à la place de la Marine, où devait avoir lieu l’exécution. Les fenêtres des premiers étages étaient garnies de femmes que la curiosité avait tirées de leur lit à l’heure où ordinairement elles y sommeillaient encore; l’on voyait comme des ombres s’agiter dans leurs galeries grillées[22] les religieuses des différens couvens de Palerme et de ses environs, et sur les toits plats de la ville une dernière population aérienne ondoyait comme un champ de blé. A la porte de l’église, le condamné trouva la charrette conduite par des mules; elle était précédée par la confrérie des pénitens blancs, dont le premier portait la croix et les quatre derniers la bière, et suivie par le bourreau à cheval et tenant un drapeau rouge; derrière le bourreau, ses deux aides venaient à pied; puis enfin, derrière les aides, une autre confrérie de pénitens noirs fermait le cortége, qui s’avançait entre une double haie de miliciens et de soldats, tandis que sur les flancs, au milieu de la foule, couraient des hommes revêtus d’une longue robe grise, la tête couverte d’un capuchon troué aux yeux et à la bouche, tenant d’une main une clochette, de l’autre une escarcelle, et faisant la quête pour délivrer du purgatoire l’âme du criminel encore vivant. Le bruit, au reste, s’était répandu parmi toute cette foule que le condamné n’avait pas voulu se confesser; et cette réaction contre toutes les idées religieuses adoptées donnait plus de poids encore à ces rumeurs d’un pacte infernal conclu entre Bruno et l’ennemi du genre humain, qui s’étaient répandues dès le commencement de son entrée dans la carrière qu’il avait si promptement et si largement parcourue; un sentiment de terreur planait donc sur toute cette population curieuse, mais muette, et aucune vocifération, aucun cri, aucun murmure ne troublaient les chants de mort que faisaient entendre les pénitens blancs qui formaient la tête du cortége, et les pénitens noirs qui en étaient la queue: derrière ces derniers, et à mesure que le condamné s’avançait dans la rue de Tolède, les curieux se joignaient au cortége et l’accompagnaient vers la place de la marine: quant à Pascal, il était le seul qui parût parfaitement calme au milieu de cette population agitée, et il regardait la foule qui l’entourait, sans humilité comme sans ostentation, et en homme qui, connaissant les devoirs des individus envers la société, et les droits de la société contre les individus, ne se repent pas d’avoir oublié les uns, et ne se plaint pas qu’elle venge les autres.

[22] A Palerme, les religieuses, qui ne peuvent pas se mêler aux fêtes mondaines, y prennent part cependant par la vue. Tout couvent un peu riche possède en location un étage donnant ordinairement sur la rue de Tolède: c’est de ces fenêtres grillées, où elles se rendent par des routes souterraines qui ont quelquefois un quart de lieue de longueur, et qui communiquent du couvent à la maison louée, que les saintes recluses regardent les fêtes sacrées et profanes.

Le cortége s’arrêta un instant à la place des Quatre-Cantons, qui forme le centre de la ville, car une telle foule s’était pressée des deux côtés de la rue de Cassero, qu’elle avait rompu la ligne de troupes, et que le milieu du chemin se trouvant encombré, les pénitens ne purent se faire jour. Pascal profita de ce moment de repos pour se lever debout dans sa charrette, et regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un à qui il eût un dernier ordre à donner, un dernier signe à faire; mais, après un long examen, n’apercevant pas celui qu’il cherchait, il retomba sur la botte de paille qui lui servait de siége, et sa figure prit une expression sombre qui alla croissant jusqu’au moment où le cortége arriva place de la Marine. Là, un nouvel encombrement avait lieu, qui nécessita une nouvelle halte. Pascal se leva une seconde fois, jeta d’abord un coup d’œil indifférent sur l’extrémité opposée de la place où était la potence, puis, parcourant tout le cercle immense de cette place, qui semblait pavée et bâtie de têtes, à l’exception de la terrasse du prince de Butera, qui était complétement déserte, il arrêta ses yeux sur un riche balcon tendu de damas à fleurs d’or et abrité par une tente de pourpre. Là, sur une espèce d’estrade, entourée des plus jolies femmes et des plus nobles seigneurs de Palerme, était la belle Gemma de Castelnuovo, qui, n’ayant pas voulu perdre une minute de l’agonie de son ennemi, avait fait dresser son trône en face de son échafaud. Le regard de Pascal Bruno et le sien se rencontrèrent, et leurs rayons se croisèrent comme deux éclairs de vengeance et de haine. Ils ne s’étaient point encore détachés l’un de l’autre, lorsqu’un cri étrange partit de la foule qui entourait la charrette: Pascal tressaillit, se retourna vivement vers le point d’où venait ce cri, et sa figure reprit aussitôt, non-seulement son ancienne expression de calme, mais encore une nouvelle apparence de joie. En ce moment le cortége fit un pas pour se remettre en route; mais d’une voix forte Bruno cria: Arrêtez.

Cette parole eut un effet magique: toute cette foule sembla clouée à l’instant même à la terre; toutes les têtes se retournèrent vers le condamné, et des milliers de regards ardens se fixèrent sur lui.

—Que veux-tu? répondit le bourreau.

—Me confesser, dit Pascal.

—Le prêtre n’est plus là, tu l’as renvoyé.

—Mon confesseur habituel est ce moine qui est ici à ma gauche dans la foule; je n’en ai pas voulu d’autre, mais je veux celui-là.

Le bourreau fit un geste d’impatience et de refus; mais à l’instant même le peuple, qui avait entendu la demande du condamné, cria: Le confesseur! le confesseur! Le bourreau fut obligé d’obéir; on s’écarta devant le moine: c’était un grand jeune homme, au teint brun, qui semblait maigri par les austérités du cloître: il s’avança vers la charrette et monta dedans. Au même instant, Bruno tomba à genoux. Ce fut un signal général: sur le pavé de la rue, aux balcons des fenêtres, sur le toit des maisons, tout le monde s’agenouilla; il n’y eut que le bourreau qui resta à cheval, et ses aides qui demeurèrent debout, comme si ces hommes maudits étaient exceptés de la rémission générale. En même temps, les pénitens se mirent à chanter les prières des agonisans pour couvrir de leurs voix le bruit de la confession.

—Je t’ai cherché longtemps, dit Bruno.

—Je t’attendais ici, répondit Ali.

—J’avais peur qu’ils ne tinssent pas la parole qu’ils m’avaient donnée.

—Ils l’ont tenue: je suis libre.

—Ecoute bien.

—J’écoute.

—Ici à ma droite…—Bruno se tourna de côté, car ses mains étant liées il ne pouvait indiquer autrement.—Sur ce balcon tendu d’étoffes d’or…

—Oui.

—Est une femme jeune, belle, ayant des fleurs dans les cheveux.

–Je la vois. Elle est à genoux et prie comme les autres.

—Cette femme, c’est la comtesse Gemma de Castelnuovo.

—Au bas de la fenêtre de laquelle je t’attendais lorsque tu fus blessé à l’épaule.

—Cette femme, c’est elle qui est cause de tous mes malheurs; c’est elle qui m’a fait commettre mon premier crime; c’est elle qui me conduit ici.

—Bien.

—Je ne mourrais pas tranquille si je croyais qu’elle dût me survivre heureuse et honorée, continua Bruno.

—Meurs tranquille, répondit l’enfant.

—Merci, Ali.

—Laisse-moi t’embrasser, père.

—Adieu.

—Adieu.

Le jeune moine embrassa le condamné, comme le prêtre a l’habitude de faire lorsqu’il donne l’absolution au coupable, puis il descendit de la charrette et se perdit dans la foule.

—Marchons, dit Bruno, et le cortége obéit de nouveau, comme si celui qui parlait avait le droit de commander.

Tout le monde se releva: Gemma se rassit, souriante. Le cortége continua sa marche vers l’échafaud.

Arrivé au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval, monta sur l’échafaud, grimpa contre l’échelle, planta sur la poutre transversale[23] l’étendard couleur de sang, s’assura que la corde était bien attachée, et jeta son habit pour avoir plus de liberté dans les mouvemens. Aussitôt Pascal sauta en bas de la charrette, écarta d’un double mouvement d’épaules les valets qui voulaient l’aider, monta rapidement sur l’échafaud, et alla s’appuyer de lui-même à l’échelle, qu’il devait gravir à reculons. Au même moment, le pénitent qui portait la croix la planta en face de Pascal, de manière à ce qu’il pût la voir pendant toute son agonie. Les pénitens qui portaient la bière s’assirent dessus, et un cercle de troupes se forma tout autour de l’échafaud, ne laissant dans son centre que les deux confréries de pénitens, le bourreau, ses valets et le patient.

[23] La potence italienne offre avec la nôtre une différence notable: la nôtre a la forme d’une F; l’autre, celle d’un H dont on aurait haussé la traverse jusqu’au bout des deux portans.

Pascal monta l’échelle sans souffrir qu’on le soutînt, avec autant de calme qu’il en avait montré jusque-là: et comme le balcon de Gemma était en face de lui, on remarqua même qu’il jeta les yeux de ce côté avec un sourire. Au même moment, le bourreau lui passa la corde autour du cou, le prit par le milieu du corps et le jeta au bas de l’échelle. Aussitôt il glissa le long de la corde et se laissa peser de tout son poids sur les épaules du patient, tandis que les valets, s’accrochant à ses jambes, pesaient à la partie inférieure du corps; mais tout-à-coup la corde, qui n’était pas assez forte pour porter ce quadruple poids, se rompit, et tout ce groupe infâme, composé du bourreau, des valets et de la victime, roula sur l’échafaud. Cependant un homme se releva le premier: c’était Pascal Bruno, dont les mains s’étaient déliées pendant l’exécution, et qui se redressait au milieu du silence, ayant dans le côté droit de la poitrine le couteau que le bourreau venait d’y plonger de toute la longueur de sa lame.

—Misérable! dit le bandit s’adressant à l’exécuteur; misérable! tu n’es digne ni d’être bourreau ni d’être bandit; tu ne sais ni pendre ni assassiner!

A ces mots, il arracha le couteau du côté droit, le plongea dans le côté gauche et tomba mort.

Alors il y eut un grand cri et un grand tumulte dans cette foule: les uns se sauvèrent loin de la place, les autres se ruèrent sur l’échafaud. Le condamné fut emporté par les pénitens, et le bourreau mis en pièces par le peuple.

Le soir qui suivit cette exécution, le prince de Carini dîna chez l’archevêque de Montreal, pendant que Gemma, qui ne pouvait être reçue dans la sainte société du prélat, restait à la villa Carini. La soirée était magnifique comme l’avait été la matinée. De l’une des fenêtres de la chambre tendue en satin bleu, dans laquelle nous avons ouvert la première scène de notre histoire, on distinguait parfaitement Alicudi, et derrière elle, comme une vapeur flottante sur la mer, les îles de Filicudi et de Salina. De l’autre croisée on dominait le parc, tout planté d’orangers, de grenadiers et de pins; on distinguait à droite, depuis sa base jusqu’à son sommet, le mont Pellegrino, et la vue pouvait s’étendre a gauche jusqu’à Montreal. C’est à cette fenêtre que resta longtemps la belle comtesse Gemma de Castelnuovo, les yeux fixés sur l’ancienne résidence des rois normands, et cherchant à reconnaître dans chaque voiture qu’elle voyait descendre vers Palerme l’équipage du vice-roi. Mais enfin la nuit s’était répandue plus épaisse, et les objets éloignés s’étant effacés peu à peu, elle rentra dans la chambre, sonna sa camérière, et, fatiguée qu’elle était des émotions de la journée, elle se mit au lit, puis elle fit fermer les fenêtres qui donnaient sur les îles, de peur que la brise de la mer ne l’atteignît pendant son sommeil, et ordonna de laisser entrebâillée celle qui s’ouvrait sur le parc, et par laquelle pénétrait dans sa chambre un air tout chargé du parfum des jasmins et des orangers.

Quant au prince, ce ne fut que bien tard qu’il put se dérober à la vigilance gracieuse de son hôte; et onze heures sonnaient à la cathédrale bâtie par Guillaume-le-Bon, lorsque la voiture du vice-roi l’emporta au galop de ses quatre meilleurs chevaux. Une demi-heure lui suffit pour arriver à Palerme, et en cinq minutes il franchit l’espace qui s’étend entre la ville et la villa. Il demanda à la camérière où était Gemma, et celle-ci lui répondit que la comtesse, s’étant trouvée fatiguée, s’était couchée vers les dix heures.

Le prince monta vivement à la chambre de sa maîtresse et voulut ouvrir la porte d’entrée, mais elle était fermée en dedans: alors il alla à la porte dérobée, qui donnait de l’autre côté du lit, dans l’alcôve de Gemma, ouvrit doucement cette porte, afin de ne pas réveiller la charmante dormeuse, et s’arrêta un instant pour la regarder dans ce désordre du sommeil, si doux et si gracieux à voir. Une lampe d’albâtre, suspendue au plafond par trois cordons de perles, éclairait seule l’appartement, et sa lueur était ménagée de manière à ne pas blesser les yeux pendant le sommeil. Le prince se pencha donc sur le lit pour mieux voir. Gemma était couchée la poitrine presque entière hors de la couverture, et autour de son cou était roulé le boa qui, par sa couleur foncée, contrastait admirablement avec la blancheur de sa peau. Le prince regarda un instant cette ravissante statue, mais bientôt son immobilité l’étonna: il se pencha davantage, et vit que le visage était d’une pâleur étrange; il approcha son oreille et n’entendit aucune respiration; il saisit la main et la sentit froide; alors il passa son bras sous ce corps bien-aimé pour le rapprocher de lui et le réchauffer contre sa poitrine, mais aussitôt il le laissa retomber en poussant un cri de terreur affreux: la tête de Gemma venait de se détacher de ses épaules et de rouler sur le parquet.

Le lendemain on retrouva au bas de la fenêtre le yatagan d’Ali.

 

FIN.

 

TABLE.

 

PAULINE. 1

MURAT. 159

PASCAL BRUNO. 211

 

Imprimerie Lange Lévy et Comp., 16, rue du Croissant.

Vous avez terminé Pauline et Pascal Bruno

Alexandre Dumas

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.