Pauline et Pascal Bruno
Je rentrai au château. Après l’exploration extérieure…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Allez!…
J’obéis. Il y avait huit jours et huit nuits que je ne m’étais couché, je me mis au lit, et, un peu rassuré sur son état, je m’endormis d’un sommeil dont j’avais presque autant besoin qu’elle.
En effet, la maladie inflammatoire disparut peu à peu, et au bout de trois semaines il ne restait plus à Pauline qu’une grande faiblesse; mais pendant ce temps la maladie chronique dont elle avait déjà été menacée un an auparavant avait fait des progrès. Le docteur nous conseilla le remède qui l’avait déjà guérie, et je résolus de profiter des derniers beaux jours de l’année pour parcourir avec elle la Suisse et de là gagner Naples, où je comptais passer l’hiver. Je fis part de ce projet à Pauline: elle sourit tristement de l’espoir que je fondais sur cette distraction; puis, avec une soumission d’enfant, elle consentit à tout. En conséquence, vers les premiers jours de septembre, nous partîmes pour Ostende: nous traversâmes la Flandre, remontâmes le Rhin jusqu’à Bâle; nous visitâmes les lacs de Bienne et de Neuchâtel, nous nous arrêtâmes quelques jours à Genève; enfin nous parcourûmes l’Oberland, nous franchîmes le Brunig, et nous venions de visiter Altorf, lorsque tu nous rencontras, sans pouvoir nous joindre, à Fluelen, sur les bords du lac des Quatre-Cantons.
Tu comprends maintenant pourquoi nous ne pûmes t’attendre: Pauline, en voyant ton intention de profiter de notre barque, m’avait demandé ton nom, et s’était rappelé t’avoir rencontré plusieurs fois, soit chez madame la comtesse M…, soit chez la princesse Bel… A la seule idée de se retrouver en face de toi, son visage prit une telle expression d’effroi, que j’en fus effrayé, et que j’ordonnai à mes bateliers de s’éloigner à force de rames, quelque chose que tu dusses penser de mon impolitesse.
Pauline se coucha au fond de la barque, je m’assis près d’elle, et elle appuya sa tête sur mes genoux. Il y avait juste deux ans qu’elle avait quitté la France ainsi souffrante et appuyée sur moi. Depuis ce temps, j’avais tenu fidèlement l’engagement que j’avais pris: j’avais veillé sur elle comme un frère, je l’avais respectée comme une sœur, toutes les préoccupations de mon esprit avaient eu pour but de lui épargner une douleur ou de lui ménager un plaisir; tous les désirs de mon âme avaient tourné autour de l’espérance d’être aimé un jour par elle. Quand on a vécu longtemps près d’une personne, il y a de ces idées qui vous viennent à tous deux en même temps. Je vis ses yeux se mouiller de larmes, elle poussa un soupir, et, me serrant la main qu’elle tenait entre les siennes:
—Que vous êtes bon! me dit-elle.
Je tressaillis de la sentir répondre aussi complétement à ma pensée.
—Trouvez-vous que j’aie fait ce que je devais faire? lui dis-je.
—Oh! vous avez été pour moi l’ange gardien de mon enfance, qui s’était envolé un instant, et que Dieu m’a rendu sous le nom d’un frère!
—Eh bien! en échange de ce dévoûment, ne ferez-vous rien pour moi?
—Hélas! que puis-je maintenant pour votre bonheur? dit Pauline; vous aimer?… Alfred, en face de ce lac, de ces montagnes, de ce ciel, de toute cette nature sublime, en face de Dieu qui les a faits, oui, Alfred, je vous aime! Je ne vous apprends rien de nouveau en vous disant cela.
—Oh! oui, oui, je le sais, lui répondis-je; mais ce n’est point assez de m’aimer, il faut que votre vie soit attachée à la mienne par des liens indissolubles; il faut que cette protection, que j’ai obtenue comme une faveur, devienne pour moi un droit.
Elle sourit tristement.
—Pourquoi souriez-vous ainsi? lui dis-je.
—C’est que vous voyez toujours l’avenir de la terre, et moi l’avenir du ciel.
—Encore!… lui dis-je.
—Pas d’illusions, Alfred: ce sont les illusions qui rendent les douleurs amères et inguérissables. Si j’avais conservé quelque illusion, moi, croyez-vous que je n’eusse point fait connaître à ma mère que j’existais encore? Mais alors il m’aurait fallu quitter encore une seconde fois ma mère et vous, et c’eût été trop. Aussi ai-je eu d’avance pitié de moi-même et me suis-je privée d’une grande joie pour m’épargner une suprême douleur.
Je fis un mouvement de prière.
—Je vous aime! Alfred, me répéta-t-elle: je vous redirai ce mot tant que ma bouche pourra prononcer deux paroles; ne me demandez rien de plus, et veillez vous-même à ce que je ne meure pas avec un remords…
Que pouvais-je dire, que pouvais-je faire en face d’une telle conviction? prendre Pauline dans mes bras et pleurer avec elle sur la félicité que Dieu aurait pu nous accorder et sur le malheur que la fatalité nous avait fait.
Nous demeurâmes quelques jours à Lucerne, puis nous partîmes pour Zurich; nous descendîmes le lac et nous arrivâmes à Pfeffers. Là nous comptions nous arrêter une semaine ou deux; j’espérais que les eaux thermales feraient quelque bien à Pauline. Nous allâmes visiter la source féconde sur laquelle je basais cette espérance. En revenant, nous te rencontrâmes sur ce pont étroit, dans ce souterrain sombre: Pauline te toucha presque, et cette nouvelle rencontre lui donna une telle émotion, qu’elle voulut partir à l’instant même. Je n’osai insister, et nous prîmes sur-le-champ la route de Constance.
Il n’y avait plus à en douter pour moi-même, Pauline s’affaiblissait d’une manière visible. Tu n’as jamais éprouvé, tu n’éprouveras jamais, je l’espère, ce supplice atroce de sentir un cœur qu’on aime cesser lentement de vivre sous votre main, de compter chaque jour, le doigt sur l’artère, quelques battemens fiévreux de plus, et de se dire, chaque fois que, dans un sentiment réuni d’amour et de douleur, on presse sur sa poitrine ce corps adoré, qu’une semaine, quinze jours, un mois encore, peut-être, cette création de Dieu, qui vit, qui pense, qui aime, ne sera plus qu’un froid cadavre sans parole et sans amour!
Quant à Pauline, plus le temps de notre séparation semblait s’approcher, plus on eût dit qu’elle avait amassé pour ces derniers momens les trésors de son esprit et de son âme. Sans doute mon amour poétise ce crépuscule de sa vie; mais, vois-tu, ce dernier mois qui s’écoula entre le moment où nous te rencontrâmes à Pfeffers et celui où, du haut de la terrasse d’une auberge, tu laissas tomber au bord du lac Majeur ce bouquet d’oranger dans notre calèche, ce dernier mois sera toujours présent à ma pensée, comme a dû l’être à l’esprit des prophètes l’apparition des anges qui leur apportaient la parole du Seigneur.
Nous arrivâmes ainsi à Arona. Là, quoique fatiguée, Pauline semblait si bien renaître aux premières bouffées de ce vent d’Italie, que nous ne nous arrêtâmes qu’une nuit; car tout mon espoir était maintenant de gagner Naples. Cependant le lendemain elle était tellement souffrante, qu’elle ne put se lever que fort tard, et qu’au lieu de continuer notre route en voiture, je pris un bateau pour atteindre Sesto-Calende. Nous nous embarquâmes vers les cinq heures du soir. A mesure que nous nous approchions, nous voyions aux derniers rayons tièdes et dorés du soleil la petite ville, couchée aux pieds des collines, et sur ces collines ses délicieux jardins d’orangers, de myrtes et de lauriers-roses. Pauline les regardait avec un ravissement qui me rendit quelque espoir que ses idées étaient moins tristes.
—Vous pensez qu’il serait bien doux de vivre dans ce délicieux pays? lui demandai-je.
—Non, répondit-elle: je pense qu’il serait moins douloureux d’y mourir. J’ai toujours rêvé les tombes ainsi, continua Pauline, placées au milieu d’un beau jardin embaumé, entourées d’arbustes et de fleurs. On ne s’occupe pas assez, chez nous, de la dernière demeure de ceux qu’on aime: on pare leur lit d’un jour, et on oublie leur couche de l’éternité!… Si je mourais avant vous, Alfred, reprit-elle en souriant, après un moment de silence, et que vous fussiez assez généreux pour continuer à la mort les soins de la vie, je voudrais que vous vous souvinssiez de ce que je viens de vous dire.
—Oh! Pauline! Pauline! m’écriai-je en la prenant dans mes bras et en la serrant convulsivement contre mon cœur, ne me parlez pas ainsi, vous me tuez.
—Eh bien! non, me répondit-elle; mais je voulais vous dire cela, mon ami, une fois pour toutes; car je sais qu’une fois que je vous l’aurai dit, vous ne l’oublierez jamais. Non, vous avez raison, ne parlons plus de cela…. D’ailleurs, je me sens mieux; Naples me fera du bien. Il y a longtemps que j’ai envie de voir Naples…
—Oui, continuai-je en l’interrompant, oui, nous y serons bientôt. Nous prendrons pour cet hiver une petite maison à Sorrente ou à Résina; vous y passerez l’hiver, réchauffée au soleil, qui ne s’éteint pas; puis, au printemps, vous reviendrez à la vie avec toute la nature…. Qu’avez-vous? mon Dieu!…
—Oh! que je souffre! dit Pauline en se raidissant et en portant sa main à sa poitrine. Vous le voyez, Alfred, la mort est jalouse même de nos rêves, et elle m’envoie la douleur pour nous réveiller!….
Nous demeurâmes en silence jusqu’au moment où nous abordâmes. Pauline voulut marcher; mais elle était si faible, que ses genoux plièrent. Il commençait à faire nuit; je la pris dans mes bras et je la portai jusqu’à l’hôtel.
Je me fis donner une chambre près de la sienne. Depuis longtemps il y avait entre nous quelque chose de saint, de fraternel et de sacré qui faisait qu’elle s’endormait sous mes yeux comme sous ceux d’une mère. Puis, voyant qu’elle était plus souffrante que je ne l’avais vue encore, et désespérant de pouvoir continuer notre route le lendemain, j’envoyai un exprès en poste, dans ma voiture, pour aller chercher à Milan et ramener à Sesto le docteur Scarpa.
Je remontai près de Pauline: elle était couchée; je m’assis au chevet de son lit. On eût dit qu’elle avait quelque chose à me demander et qu’elle n’osait le faire. Pour la vingtième fois, je surpris son regard fixé sur moi avec une expression inouïe de doute.
—Que voulez-vous? lui dis-je; vous désirez m’interroger et vous n’osez pas le faire. Voilà déjà plusieurs fois que je vous vois me regarder ainsi: ne suis-je pas votre ami, votre frère?
—Oh! vous êtes bien plus que tout cela, me répondit-elle, et il n’y a pas de nom pour dire ce que vous êtes. Oui, oui, un doute me tourmente, un doute horrible! Je l’éclaircirai plus tard… dans un moment où vous n’oserez pas me mentir; mais l’heure n’est pas encore venue. Je vous regarde pour vous voir le plus possible… je vous regarde, parce que je vous aime!
Je pris sa tête et je la posai sur mon épaule. Nous restâmes ainsi une heure à peu près, pendant laquelle je sentis son souffle haletant mouiller ma joue, et son cœur bondir contre ma poitrine. Enfin elle m’assura qu’elle se sentait mieux et me pria de me retirer. Je me levai pour lui obéir, et, comme d’habitude, j’approchais ma bouche de son front, lorsqu’elle me jeta les bras autour du cou, et appuyant ses lèvres sur les miennes: Je t’aime! murmura-t-elle dans un baiser, et elle retomba la tête sur son lit. Je voulus la prendre dans mes bras; mais elle me repoussa doucement, et sans rouvrir les yeux: Laisse-moi, mon Alfred, me dit-elle: je t’aime!… je suis bien… je suis heureuse!…
Je sortis de la chambre; je n’aurais pas pu y rester dans l’état d’exaltation où ce baiser fiévreux m’avait mis. Je rentrai chez moi; je laissai la porte de communication entr’ouverte, afin de courir près de Pauline au moindre bruit; puis, au lieu de me coucher, je me contentai de mettre bas mon habit, et j’ouvris la fenêtre pour chercher un peu de fraîcheur.
Le balcon de ma chambre donnait sur ces jardins enchantés que nous avions vus du lac en nous approchant de Sesto. Au milieu des touffes de citronniers et des massifs de lauriers-roses, quelques statues debout sur leurs piédestaux se détachaient aux rayons de la lune, blanches comme des ombres. A force de fixer les yeux sur une d’elles, ma vue se troubla, il me sembla la voir s’animer et qu’elle me faisait signe de la main en me montrant la terre. Bientôt cette illusion fut si grande, que je crus m’entendre appeler; je portai mes deux mains à mon front, car il me semblait que je devenais fou. Mon nom, prononcé une seconde fois d’une voix plus plaintive, me fit tressaillir; je rentrai dans ma chambre et j’écoutai; une troisième fois mon nom arriva jusqu’à moi, mais plus faible. La voix venait de l’appartement à côté, c’était Pauline qui m’appelait, je m’élançai dans sa chambre.
C’était bien elle… elle, expirante, et qui n’avait pas voulu mourir seule, et qui, voyant que je ne lui répondais pas, était descendue de son lit pour me chercher dans son agonie; elle était à genoux sur le parquet… Je me précipitai vers elle, voulant la prendre dans mes bras, mais elle me fit signe qu’elle avait quelque chose à me demander. Puis, ne pouvant parler et sentant qu’elle allait mourir, elle saisit la manche de ma chemise, l’arracha avec ses mains, mit à découvert la blessure à peine refermée, que trois mois auparavant m’avait faite la balle du comte Horace, et me montrant du doigt la cicatrice, elle poussa un cri, se renversa en arrière et ferma les yeux.
Je la portai sur son lit, et je n’eus que le temps d’approcher mes lèvres des siennes pour recueillir son dernier souffle et ne pas perdre son dernier soupir.
La volonté de Pauline fut accomplie; elle dort dans un de ces jardins qui dominent le lac, au milieu du parfum des orangers et sous l’ombrage des myrtes et des lauriers-roses.
—Je le sais, répondis-je à Alfred, car je suis arrivé à Sesto quatre jours après que tu l’avais quitté; et, sans savoir qui elle renfermait, j’ai été prier sur sa tombe.
MURAT.
Vers cette même époque, c’est-à-dire dans le courant de l’année 1834, lord S. amena un soir le général italien W. T. chez Grisier.
Sa présentation fit événement. Le général T. était non-seulement un homme distingué comme instruction et comme courage, mais encore la part qu’il avait prise à deux événemens politiques importans en faisait un personnage historique. Ces deux événemens étaient le procès de Murat en 1815 et la révolution de Naples en 1820.
Nommé membre de la commission militaire qui devait juger l’ex-roi Joachim, le général T., alors simple capitaine, avait été envoyé au Pizzo, et, seul parmi tous ses collègues, il avait osé voter contre la peine de mort. Cette conduite avait été considérée comme une trahison, et le capitaine T., menacé à son tour d’un procès, en fut quitte à grand’peine, pour la perte de son grade et un exil de deux ans à Lipari.
Il était de retour à Naples depuis trois ans, lorsque la révolution de 1820 éclata. Il s’y jeta avec, toute l’ardeur de son courage et toute la conscience de ses opinions. Le vicaire général du royaume, le prince François, qui succéda depuis à son père Ferdinand, avait lui-même paru céder franchement au mouvement révolutionnaire; et un des motifs de la confiance que lui accordèrent alors grand nombre de patriotes fut le choix qu’il fit du capitaine T. pour commander une division de l’armée qui marcha contre les Autrichiens.
On sait comment finit cette campagne. Le général T., abandonné par ses soldats, rentra l’un des derniers à Naples; il y fut suivi de près par les Autrichiens. Le prince François, fort de leur présence, jugea qu’il était inutile de dissimuler plus longtemps, et il exila, comme rebelles et coupables de haute trahison, ceux dont il avait signé les brevets trois semaines auparavant.
Cependant la proscription n’avait pas été si prompte, que le général n’eût eu le temps, un soir qu’il prenait une glace au café de Tolède, de recevoir une impertinence et de rendre un soufflet. Le souffleté était un colonel autrichien, qui exigea une satisfaction que le général ne demandait pas mieux que de lui accorder. Le colonel fit toutes les conditions, le général n’en discuta aucune; il en résulta que les préliminaires de l’affaire furent promptement réglés; la rencontre fut fixée au lendemain. Elle devait avoir lieu à cheval et au sabre.
Le lendemain, à l’heure dite, les adversaires se trouvèrent au rendez-vous; mais, soit que les témoins se fussent mal expliqués, soit que le général eût oublié l’une des deux conditions du combat, il arriva en fiacre.
Les témoins proposèrent au colonel de se battre à pied; mais il n’y voulut pas consentir. Le général détela alors un des chevaux du fiacre; monta dessus sans selle et sans bride, et à la troisième passe, tua le colonel.
Ce duel fit grand honneur au courage et au sang-froid du général T.; mais il ne raccommoda point ses affaires. Huit jours après, il reçut l’ordre de quitter Naples: il n’y est pas rentré depuis.
On devine quelle bonne fortune ce fut pour nous qu’une pareille recrue; cependant nous y mîmes de la discrétion. Sa première visite se passa en conversation générale; à la seconde, nous hasardâmes quelques questions; à la troisième, son fleuret, grâce à notre importunité, ne lui servit plus qu’à nous tracer des plans de bataille sur le mur ou sur le plancher.
Parmi tous ces récits, il en était un que je désirais plus particulièrement connaître dans tous ses détails; c’était celui des circonstances qui avaient précédé les derniers instans et accompagné la mort de Murat. Ces détails étaient toujours restés pour nous, sous la restauration, couverts d’un voile que les susceptibilités royales, plus encore que la distance des lieux, rendaient difficile à soulever; puis la révolution de juillet était venue, et tant d’événemens nouveaux avaient surgi qu’ils avaient presque fait oublier les anciens. L’ère des souvenirs impériaux était passée depuis que ces souvenirs avaient cessé d’être de l’opposition. Il en résultait que si je perdais cette occasion d’interroger la tradition vivante, je courais grand risque d’être obligé de m’en rapporter à l’histoire officielle, et je savais trop comment celle-ci se fait, pour y avoir recours en pareille occasion. Je laissai donc chacun satisfaire sa curiosité aux dépens de la patience du général T., me promettant de retenir pour moi tout ce qui lui en resterait de disponible après la séance.
En effet, je guettai sa sortie, et comme nous avions même route à faire, je le reconduisis par le boulevard, et là, seul à seul, j’osai risquer des questions plus intimes sur le fait qui m’intéressait. Le général vit mon désir, et comprit dans quel but je me hasardais à le lui manifester. Alors, avec cette obligeance parfaite que lui savent tous ceux qui l’ont connu:
—Écoutez, me dit-il, de pareils détails ne peuvent se communiquer de vive voix et en un instant; d’ailleurs, ma mémoire me servît-elle au point que je n’en oubliasse aucun, la vôtre pourrait bien être moins fidèle; et, si je ne m’abuse, vous ne voulez rien oublier de ce que je vous dirai.
Je lui fis signe en riant que non.
—Eh bien! continua-t-il, je vous enverrai demain un manuscrit; vous le déchiffrerez comme vous pourrez, vous le traduirez, si bon vous semble; vous le publierez, s’il en mérite la peine; la seule condition que je vous demande, c’est que vous n’y mettiez pas mon nom en toutes lettres, attendu que je serais sûr de ne jamais rentrer à Naples. Quant à l’authenticité, je vous la garantis, car le récit qu’il contient a été rédigé ou sur mes propres souvenirs ou sur des pièces officielles.
C’était plus que je ne pouvais demander; aussi remerciai-je le général, et lui donnai-je une preuve de l’empressement que j’aurais à le lire en lui faisant promettre formellement de me l’envoyer le lendemain.
Le général promit et me tint parole.
C’est donc le manuscrit d’un témoin oculaire, traduit dans toute son énergique fidélité, que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.
I.
TOULON.
Le 18 juin 1815, à l’heure même où les destinées de l’Europe se décidaient à Waterloo, un homme habillé en mendiant suivait silencieusement la route de Toulon à Marseille. Arrivé à l’entrée des gorges d’Ollioulles, il s’arrêta sur une petite éminence qui lui permettait de découvrir tout le paysage qui l’entourait: alors, soit qu’il fût parvenu au terme de son voyage, soit qu’avant de s’engager dans cet âpre et sombre défilé, qu’on appelle les Thermopyles de la Provence, il voulût jouir encore quelque temps de la vue magnifique qui se déroulait à l’horizon méridional, il alla s’asseoir sur le talus du fossé qui bordait la grande route, tournant le dos aux montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre au nord de la ville, et ayant par conséquent à ses pieds une riche plaine, dont la végétation asiatique rassemble, comme dans une serre, des arbres et des plantes inconnus au reste de la France. Au delà de cette plaine resplendissante des derniers rayons du soleil, s’étendait la mer, calme et unie comme une glace, et à la surface de l’eau glissait légèrement un seul brick de guerre, qui, profitant d’une fraîche brise de terre, lui ouvrait toutes ses voiles, et, poussé par elles, gagnait rapidement la mer d’Italie. Le mendiant le suivit avidement des yeux, jusqu’au moment où il disparut entre la pointe du cap de Gien et la première des îles d’Hyères, puis, dès que la blanche apparition se fut effacée, il poussa un profond soupir, laissa retomber son front entre ses mains, et resta immobile et absorbé dans ses réflexions, jusqu’au moment où le bruit d’une cavalcade le fit tressaillir; il releva aussitôt la tête, secoua ses longs cheveux noirs, comme s’il voulait faire tomber de son front les amères pensées qui l’accablaient, et fixant les yeux vers l’entrée des gorges, du côté d’où venait le bruit, il en vit bientôt sortir deux cavaliers qu’il reconnut sans doute; car aussitôt, se relevant de toute sa hauteur, il laissa tomber le bâton qu’il tenait à la main, croisa les bras et se tourna vers eux. De leur côté, les nouveaux arrivans l’eurent à peine aperçu qu’ils s’arrêtèrent, et que celui qui marchait le premier descendit de cheval, jeta la bride au bras de son compagnon, et mettant le chapeau à la main, quoiqu’il fût à plus de cinquante pas de l’homme aux haillons, s’avança respectueusement vers lui; le mendiant le laissa approcher d’un air de dignité sombre et sans faire un seul mouvement; puis, lorsqu’il ne fut plus qu’à une faible distance:
—Eh bien! monsieur le maréchal, lui dit-il, avez-vous reçu des nouvelles?
—Oui, sire, répondit tristement celui qui l’interrogeait.
—Et quelles sont-elles?…
—Telles que j’eusse préféré que tout autre que moi les annonçât à votre majesté…
—Ainsi l’empereur refuse mes services! il oublie les victoires d’Aboukir, d’Eylau, de la Moscowa?
—Non, sire; mais il se souvient du traité de Naples, de la prise de Reggio et de la déclaration de guerre au vice-roi d’Italie.
Le mendiant se frappa le front.
—Oui, oui, à ses yeux peut-être ai je mérité ces reproches; mais il me semble cependant qu’il devrait se rappeler qu’il y eut deux hommes en moi, le soldat dont il a fait son frère, et son frère dont il a fait un roi…. Oui, comme frère, j’eus des torts et de grands torts envers lui; mais comme roi, sur mon âme! je ne pouvais faire autrement… Il me fallait choisir entre mon sabre et ma couronne, entre un régiment et un peuple!… Tenez, Brune, vous ne savez pas comment la chose s’est passée! Il y avait une flotte anglaise dont le canon grondait dans le port; il y avait une population napolitaine qui hurlait dans les rues. Si j’avais été seul, j’aurais passé avec un bateau au milieu de la flotte, avec mon sabre au milieu de la foule; mais j’avais une femme, des enfans. Cependant j’ai hésité, l’idée que l’épithète de traître et de transfuge s’attacherait à mon nom m’a fait verser plus de larmes que ne m’en coûtera jamais la perte de mon trône, et peut-être la mort des êtres que j’aime le plus… Enfin, il ne veut pas de moi, n’est-ce pas?… Il me refuse comme général, comme capitaine, comme soldat?… Que me reste-t-il donc à faire?
—Sire, il faut que votre majesté sorte à l’instant de France[1].
[1] Madame la duchesse d’Abrantès a, dans ses Mémoires sur la Restauration, magnifiquement raconté cette scène, dont, comme le général T., elle connaissait les détails par un témoin oculaire.
Note de l’Éditeur.
—Et si je n’obéissais pas?
—Mes ordres sont alors de vous arrêter et de vous livrer à un conseil de guerre!
—Ce que tu ne ferais pas, n’est-ce pas, mon vieux camarade?
—Ce que je ferais, en priant Dieu de me frapper de mort au moment où j’étendrais la main sur vous!
—Je vous reconnais là, Brune; vous avez pu rester brave et loyal, vous! Il ne vous a pas donné un royaume, il ne vous a pas mis autour du front ce cercle de feu qu’on appelle une couronne et qui rend fou; il ne vous a pas placé entre votre conscience et votre famille. Ainsi il me faut quitter la France, recommencer la vie errante, dire adieu à Toulon qui me rappelait tant de souvenirs. Tenez, Brune, continua Murat en s’appuyant sur le bras du maréchal, ne voilà-t-il pas des pins aussi beaux que ceux de la villa Pamphile, des palmiers pareils à ceux du Caire, des montagnes qu’on croirait une chaîne du Tyrol? Voyez, à gauche, ce cap de Gien, n’est-ce pas, moins le Vésuve, quelque chose comme Castellamare et Sorrente? Et tenez, Saint-Mandrier, qui ferme là-bas le golfe, ne ressemble-t-il pas à mon rocher de Caprée, que Lamarque a si bien escamoté à cet imbécile d’Hudson Lowe? Ah! mon Dieu! et il me faut quitter tout cela! Il n’y a pas moyen de rester sur ce coin de terre française, dites, Brune?…
—Sire, vous me faites bien mal? répondit le maréchal.
—C’est vrai; ne parlons plus de cela. Quelles nouvelles?
—L’empereur est parti de Paris pour rejoindre l’armée; on doit se battre à cette heure…
—On doit se battre à cette heure, et je ne suis pas là! Oh! je sens que je lui aurais été cependant bien utile un jour de bataille! Avec quel plaisir j’aurais chargé sur ces misérables Prussiens et sur ces infâmes Anglais! Brune, donnez-moi un passeport, je partirai à franc étrier, j’arriverai où sera l’armée, je me ferai reconnaître à un colonel, je lui dirai: Donnez-moi votre régiment; je chargerai avec lui, et si le soir l’empereur ne me tend pas la main, je me brûlerai la cervelle, je vous en donne ma parole d’honneur!… Faites ce que je vous demande, Brune, et de quelque manière que cela finisse, je vous en aurai une reconnaissance éternelle!
—Je ne puis, sire….
—C’est bien, n’en parlons plus.
—Et votre majesté va quitter la France?
—Je ne sais; du reste, accomplissez vos ordres, maréchal, et si vous me retrouvez, faites-moi arrêter; c’est encore un moyen de faire quelque chose pour moi!… La vie m’est aujourd’hui un lourd fardeau, et celui qui m’en délivrera sera le bienvenu… Adieu, Brune.
Et il tendit la main au maréchal; celui-ci voulut la lui baiser, mais Murat ouvrit ses bras, les deux vieux compagnons se tinrent un instant embrassés, la poitrine gonflée de soupirs, les yeux pleins de larmes; puis enfin ils se séparèrent. Brune remonta à cheval, Murat reprit son bâton, et ces deux hommes s’éloignèrent chacun de son côté, l’un pour aller se faire assassiner à Avignon, et l’autre pour aller se faire fusiller au Pizzo.
Pendant ce temps, comme Richard III, Napoléon échangeait à Waterloo sa couronne pour un cheval.
Après l’entrevue que nous venons de rapporter, l’ex-roi de Naples se retira chez son neveu, qui se nommait Bonafoux, et qui était capitaine de frégate; mais cette retraite ne pouvait être que provisoire, la parenté devait éveiller les soupçons de l’autorité. En conséquence, Bonafoux songea à procurer à son oncle un asile plus secret. Il jeta les yeux sur un avocat de ses amis, dont il connaissait l’inflexible probité, et le soir même il se présenta chez lui. Après avoir causé de choses indifférentes, il lui demanda s’il n’avait pas une campagne au bord de la mer, et, sur sa réponse affirmative, il s’invita pour le lendemain à déjeuner chez lui; la proposition, comme on le pense, fut acceptée avec plaisir.
Le lendemain, à l’heure convenue, Bonafoux arriva à Bonette, c’était le nom de la maison de campagne qu’habitaient la femme et la fille de monsieur Marouin. Quant à lui, attaché au barreau de Toulon, il était obligé de rester dans cette ville. Après les premiers complimens d’usage, Bonafoux s’avança vers la fenêtre, et faisant signe à Marouin de le rejoindre:
—Je croyais, lui dit-il avec inquiétude, que votre campagne était située plus près de la mer.
—Nous en sommes à dix minutes de chemin à peine.
—Mais on ne l’aperçoit pas.
—C’est cette colline qui nous empêche de la voir.
—En attendant le déjeuner, voulez-vous que nous allions faire un tour sur la côte?
—Volontiers. Votre cheval n’est pas encore dessellé, je vais faire mettre la selle au mien, et je viens vous reprendre.
Marouin sortit. Bonafoux resta devant la fenêtre, absorbé dans ses pensées. Au reste, les maîtresses de la maison, distraites par les préparatifs du déjeuner, ne remarquèrent point ou ne parurent point remarquer sa préoccupation. Au bout de cinq minutes, Marouin rentra; tout était prêt. L’avocat et son hôte montèrent à cheval et se dirigèrent rapidement vers la mer. Arrivé sur la grève, le capitaine ralentit le pas de sa monture, et, longeant la plage pendant une demi-heure à peu près, il parut apporter la plus grande attention au gisement des côtes. Marouin le suivait sans lui faire de question sur cet examen, que la qualité d’officier de marine rendait tout naturel. Enfin, après une heure de marche, les deux convives rentrèrent à la maison de campagne. Marouin voulut faire desseller les chevaux; mais Bonafoux s’y opposa, disant qu’aussitôt après le déjeuner il était obligé de retourner à Toulon. Effectivement, à peine le café était-il enlevé que le capitaine se leva et prit congé de ses hôtes. Marouin, rappelé à la ville par ses affaires, monta à cheval avec lui, et les deux amis reprirent ensemble le chemin de Toulon.
Au bout de dix minutes de marche, Bonafoux se rapprocha de son compagnon de route, et lui appuyant la main sur la cuisse:
—Marouin, lui dit-il, j’ai quelque chose de grave à vous dire, un secret important à vous confier.
—Dites, capitaine. Après les confesseurs, vous savez qu’il n’y a rien de plus discret que les notaires, et après les notaires que les avocats.
—Vous pensez bien que je ne suis pas venu à votre campagne pour le seul plaisir de faire une promenade. Un objet plus important, une responsabilité plus sérieuse me préoccupent, et je vous ai choisi entre tous mes amis, pensant que vous m’étiez assez dévoué pour me rendre un grand service.
—Vous avez bien fait, capitaine
—Venons au fait clairement et rapidement, comme il convient de le faire entre hommes qui s’estiment et qui comptent l’un sur l’autre. Mon oncle, le roi Joachim, est proscrit; il est caché chez moi, mais il ne peut y rester, car je suis la première personne chez laquelle on viendra faire visite. Votre campagne est isolée, et, par conséquent, on ne peut plus convenable pour lui servir de retraite. Il faut que vous la mettiez à notre disposition jusqu’au moment où les événemens permettront au roi de prendre une détermination quelconque.
—Vous pouvez en disposer, dit Marouin.
—C’est bien; mon oncle y viendra coucher cette nuit.
—Mais donnez-moi le temps au moins de la rendre digne de l’hôte royal que je vais avoir l’honneur de recevoir.
—Mon pauvre Marouin, vous vous donneriez une peine inutile, et vous nous imposeriez un retard fâcheux. Le roi Joachim a perdu l’habitude des palais et des courtisans; il est trop heureux aujourd’hui quand il trouve une chaumière et un ami; d’ailleurs je l’ai prévenu, tant d’avance j’étais sûr de votre réponse. Il compte coucher chez vous ce soir; si maintenant j’essayais de changer quelque chose à sa détermination, il verrait un refus dans ce qui ne serait qu’un délai, et vous perdriez tout le mérite de votre belle et bonne action. Ainsi, c’est chose dite: ce soir, à dix heures, au Champ-de-Mars.
A ces mots, le capitaine mit son cheval au galop et disparut. Marouin fit tourner bride au sien, et revint à sa campagne donner les ordres nécessaires à la réception d’un étranger dont il ne dit pas le nom.
A dix heures du soir, ainsi que la chose avait été convenue, Marouin était au Champ-de-Mars, encombré alors par l’artillerie de campagne du maréchal Brune. Personne n’était arrivé encore. Il se promenait entre les caissons, lorsque le factionnaire vint à lui et lui demanda ce qu’il faisait. La réponse était assez difficile: on ne se promène guère pour son plaisir à dix heures du soir au milieu d’un parc d’artillerie; aussi demanda-t-il à parler au chef du poste. L’officier s’avança: monsieur Marouin se fit reconnaître à lui pour avocat, adjoint au maire de la ville de Toulon, lui dit qu’il avait donné rendez-vous à quelqu’un au Champ-de-Mars, ignorant que ce fût chose défendue, et qu’il attendait cette personne. En conséquence de cette explication, l’officier l’autorisa à rester et rentra au poste. Quant à la sentinelle, fidèle observatrice de la subordination, elle continua sa promenade mesurée sans s’inquiéter davantage de la présence d’un étranger.
Quelques minutes après, un groupe de plusieurs personnes parut du côté des Lices. Le ciel était magnifique, la lune brillante. Marouin reconnut Bonafoux et s’avança vers lui. Le capitaine lui prit aussitôt la main, le conduisit au roi, et s’adressant successivement à chacun d’eux: «Sire, dit-il, voici l’ami dont je vous ai parlé.» Puis, se retournant vers Marouin: «Et vous, lui dit-il, voici le roi de Naples, proscrit et fugitif, que je vous confie. Je ne parle pas de la possibilité qu’il reprenne un jour sa couronne; ce serait vous ôter tout le mérite de votre belle action… Maintenant servez-lui de guide, nous vous suivrons de loin, marchez.»
Le roi et l’avocat se mirent en route aussitôt. Murat était alors vêtu d’une redingote bleue, moitié militaire moitié civile, et boutonnée jusqu’en haut; il avait un pantalon blanc et des bottes à éperons. Il portait les cheveux longs, de larges moustaches et d’épais favoris qui lui faisaient le tour du cou. Tout le long de la route il interrogea son hôte sur la situation de la campagne qu’il allait habiter et sur la facilité qu’il aurait, en cas d’alerte, à gagner la mer. Vers minuit, le roi et Marouin arrivèrent à Bonette; la suite royale les rejoignit au bout de dix minutes: elle se composait d’une trentaine de personnes. Après avoir pris quelques rafraîchissemens cette petite troupe, dernière cour du roi déchu, se retira pour se disperser dans la ville et ses environs, et Murat resta seul avec les femmes, ne gardant auprès de lui qu’un seul valet de chambre nommé Leblanc.
Murat resta un mois à peu près dans cette solitude, occupant toutes ses journées à répondre aux journaux qui l’avaient accusé de trahison envers l’empereur. Cette accusation était sa préoccupation, son fantôme, son spectre: jour et nuit il essayait de l’écarter, en cherchant dans la position difficile où il s’était trouvé toutes les raisons qu’elle pouvait lui offrir d’agir comme il avait agi. Pendant ce temps, la désastreuse nouvelle de la défaite de Waterloo s’était répandue. L’empereur, qui venait de proscrire, était proscrit lui-même, et il attendait à Rochefort, comme Murat à Toulon, ce que les ennemis allaient décider de lui. On ignore encore à quelle voix intérieure a cédé Napoléon lorsque, repoussant les conseils du général Lallemand et le dévoûment du capitaine Bodin, il préféra l’Angleterre à l’Amérique, et s’en alla, moderne Prométhée, s’étendre sur le rocher de Sainte-Hélène. Nous allons dire, nous, quelle circonstance fortuite conduisit Murat dans les fossés de Pizzo; puis nous laisserons les fatalistes tirer de cette étrange histoire telle déduction philosophique qu’il leur plaira. Quant à nous, simple annaliste, nous ne pouvons que répondre de l’exactitude des faits que nous avons déjà racontés et de ceux qui vont suivre.
Le roi Louis XVIII était remonté sur le trône; tout espoir de rester en France était donc perdu pour Murat; il fallait partir. Son neveu Bonafoux fréta un brick pour les Etats-Unis, sous le nom du prince Rocca Romana. Toute la suite se rendit à bord, et l’on commença d’y faire transporter les objets précieux que le proscrit avait pu sauver dans le naufrage de sa royauté. D’abord ce fut un sac d’or pesant cent livres à peu près, une garde d’épée sur laquelle étaient les portraits du roi, de la reine et de ses enfans, et les actes de l’état civil de sa famille, reliés en velours et ornés de ses armes. Quant à Murat, il avait gardé sur lui une ceinture dans laquelle était, entre quelques papiers précieux, une vingtaine de diamans démontés qu’il estimait lui-même à une valeur de quatre millions.
Tous ces préparatifs de départ arrêtés, il fut convenu que le lendemain, 1er août, à cinq heures du matin, la barque du brick viendrait chercher le roi dans une petite baie distante de dix minutes de chemin de la maison de campagne qu’il habitait. Le roi passa la nuit à tracer à monsieur Marouin un itinéraire à l’aide duquel il devait arriver jusqu’à la reine, qui alors était, je crois, en Autriche. Au moment de partir il fut terminé, et en quittant le seuil de cette maison hospitalière, où il avait trouvé un refuge, il le remit à son hôte avec un volume de Voltaire que son édition stéréotype rendait portatif. Au bas du conte de Micromégas, le roi avait écrit:[2]
«Tranquillise-toi, ma chère Caroline; quoique bien malheureux, je suis libre. Je pars sans savoir où je vais; mais partout où j’irai mon cœur sera à toi et à mes enfans.
»J. M.»
[2] Ce volume est encore entre les mains de M. Marouin, à Toulon.
Dix minutes après, Murat et son hôte attendaient sur la plage de Bonette l’arrivée du canot qui devait conduire le fugitif à son bâtiment.
Ils attendirent ainsi jusqu’à midi, et rien ne parut; et cependant ils voyaient à l’horizon le brick sauveur qui, ne pouvant tenir l’ancre à cause de la profondeur de la mer, courait des bordées, au risque, par cette manœuvre, de donner l’éveil aux sentinelles de la côte. A midi, le roi, écrasé de fatigue, brûlé par le soleil, était couché sur la plage, lorsqu’un domestique arriva portant quelques rafraîchissemens que madame Marouin, inquiète, envoyait à tout hasard à son mari. Le roi prit un verre d’eau rougie, mangea une orange, se releva un instant pour regarder si, dans l’immensité de cette mer, il ne verrait pas venir à lui la barque qu’il attendait. La mer était déserte, et le brick seul se courbait gracieusement à l’horizon, impatient de partir comme un cheval qui attend son maître.
Le roi poussa un soupir et se recoucha sur le sable. Le domestique retourna à Bonette avec l’ordre d’envoyer à la plage le frère de monsieur Marouin. Un quart d’heure après il arrivait, et presque aussitôt il repartait à grande course de cheval pour Toulon, afin de savoir de monsieur Bonafoux la cause qui avait empêché la barque de venir prendre le roi. En arrivant chez le capitaine, il trouva la maison envahie par la force armée; on faisait une visite domiciliaire dont Murat était l’objet. Le messager parvint enfin au milieu du tumulte jusqu’à celui auprès duquel il était envoyé, et là il apprit que le canot était parti à l’heure convenue, et qu’il fallait qu’il se fût égaré dans les calangues de Saint-Louis et de Sainte-Marguerite. C’est en effet ce qui était arrivé. A cinq heures, monsieur Marouin rapportait ces nouvelles à son frère et au roi. Elles étaient embarrassantes. Le roi n’avait plus le courage de défendre sa vie, même par la fuite; il était dans un de ces momens d’abattement qui saisissent parfois l’homme le plus fort, incapable d’émettre une opinion pour sa propre sûreté, et laissant monsieur Marouin maître d’y pourvoir comme bon lui semblerait. En ce moment un pêcheur rentrait en chantant dans le port. Marouin lui fit signe de venir, il obéit.
Marouin commença par acheter à cet homme tout le poisson qu’il avait pris; puis, après qu’il l’eut payé avec quelques pièces de monnaie, il fit briller de l’or à ses yeux, et lui offrit trois louis s’il voulait conduire un passager au brick que l’on apercevait en face de la Croix-des-Signaux. Le pêcheur accepta. Cette chance de salut rendit à l’instant même toutes ses forces à Murat; il se leva, embrassa monsieur Marouin, lui recommanda d’aller trouver sa femme et de lui remettre le volume de Voltaire, puis il s’élança dans la barque, qui s’éloigna aussitôt.
Elle était déjà à quelque distance de la côte, lorsque le roi arrêta le rameur et fit signe à Marouin qu’il avait oublié quelque chose. En effet, sur la plage était un sac de nuit dans lequel Murat avait renfermé une magnifique paire de pistolets montés en vermeil, qui lui avait été donnée par la reine, et à laquelle il tenait prodigieusement. A peine fut-il à la portée de la voix, qu’il indiqua à son hôte le motif de son retour. Celui-ci prit aussitôt la valise, et, sans attendre que Murat touchât terre, il la lui jeta de la plage dans le bateau; en tombant, le sac de nuit s’ouvrit, et un des pistolets en sortit. Le pêcheur ne jeta qu’un coup d’œil sur l’arme royale, mais ce fut assez pour qu’il remarquât sa richesse et qu’il conçût des soupçons. Il n’en continua pas moins de ramer vers le bâtiment. Monsieur Marouin, le voyant s’éloigner, laissa son frère sur la côte, et, saluant une dernière fois le roi, qui lui rendit son salut, retourna vers la maison pour calmer les inquiétudes de sa femme et prendre lui-même quelques heures de repos dont il avait grand besoin.
Deux heures après, il fut réveillé par une visite domiciliaire; sa maison, à son tour, était envahie par la gendarmerie. On chercha de tous les côtés sans trouver trace du roi. Au moment où les recherches étaient le plus acharnées, son frère rentra; Marouin le regarda en souriant, car il croyait le roi sauvé; mais à l’expression du visage de l’arrivant, il vit qu’il était advenu quelque nouveau malheur. Aussi, au premier moment de relâche que lui donnèrent les visiteurs, il s’approcha de son frère:
—Eh bien! dit-il, le roi est à bord, j’espère?
—Le roi est à cinquante pas d’ici, caché dans la masure.
—Pourquoi est-il revenu?
—Le pêcheur a prétexté un gros temps, et a refusé de le conduire jusqu’au brick.
—Le misérable!
Les gendarmes rentrèrent.
Toute la nuit se passa en visites infructueuses dans la maison et ses dépendances; plusieurs fois ceux qui cherchaient le roi passèrent à quelques pas de lui, et Murat put entendre leurs menaces et leurs imprécations. Enfin, une demi-heure avant le jour, ils se retirèrent. Marouin les laissa s’éloigner, et aussitôt qu’il les eut perdus de vue, il courut à l’endroit où devait être le roi. Il le trouva couché dans un enfoncement et tenant un pistolet de chaque main. Le malheureux n’avait pu résister à la fatigue et s’était endormi. Il hésita un instant à le rendre à cette vie errante et tourmentée; mais il n’y avait pas une minute à perdre. Il le réveilla.
Aussitôt ils s’acheminèrent vers la côte; le brouillard matinal s’étendait sur la mer. On ne pouvait distinguer à deux cents pas de distance: ils furent obligés d’attendre. Enfin les premiers rayons du soleil commencèrent à attirer à eux cette vapeur nocturne; elle se déchira, glissant sur la mer, pareille aux nuages qui glissent au ciel. L’œil avide du roi plongeait dans chacune des vallées humides qui se creusaient devant lui, sans y rien distinguer; cependant il espérait toujours que derrière ce rideau mobile il finirait par apercevoir le brick sauveur. Peu à peu l’horizon s’éclaircit; de légères vapeurs, semblables à des fumées, coururent encore quelque temps à la surface de la mer, et dans chacune d’elles le roi croyait reconnaître les voiles blanches de son vaisseau. Enfin la dernière s’effaça lentement, la mer se révéla dans toute son immensité; elle était déserte. Le brick, n’osant attendre plus longtemps, était parti pendant la nuit.
—Allons, dit le roi en se retournant vers son hôte, le sort en est jeté, j’irai en Corse.
Le même jour, le maréchal Brune était assassiné à Avignon.
II.
LA CORSE.
C’est encore sur cette même plage de Bonette, dans cette même baie où nous l’avons vu attendre inutilement le canot de son brick, que toujours accompagné de son hôte fidèle, nous allons retrouver Murat le 22 août de la même année. Ce n’était plus alors par Napoléon qu’il était menacé, c’est par Louis XVIII qu’il était proscrit: ce n’était plus la loyauté militaire de Brune qui venait, les larmes aux yeux, lui signifier les ordres qu’il avait reçus, c’était l’ingratitude haineuse de monsieur de Rivière, qui mettait à prix[3] la tête de celui qui avait sauvé la sienne[4]. Monsieur de Rivière avait bien écrit à l’ex-roi de Naples de s’abandonner à la bonne foi et à l’humanité du roi de France, mais cette vague invitation n’avait point paru au proscrit une garantie suffisante, surtout de la part d’un homme qui venait de laisser égorger, presque sous ses yeux, un maréchal de France porteur d’un sauf-conduit signé de sa main. Murat savait le massacre des Mameluks à Marseille, l’assassinat de Brune à Avignon; il avait été prévenu la veille par le commissaire de police de Toulon[5] que l’ordre formel avait été donné de l’arrêter: il n’y avait donc pas moyen de rester plus longtemps en France. La Corse, avec ses villes hospitalières, ses montagnes amies et ses forêts impénétrables, était à cinquante lieues à peine; il fallait gagner la Corse, et attendre dans ses villes, dans ses montagnes ou dans ses forêts, ce que les rois décideraient relativement au sort de celui qu’ils avaient appelé sept ans leur frère.
[3] A 48,000 fr.
[4] Conspiration de Pichegru.
[5] M. Jolicleve.
A dix heures du soir, le roi descendit sur la plage. Le bateau qui devait l’emporter n’était pas encore au rendez-vous; mais, cette fois, il n’y avait aucune crainte qu’il y manquât; la baie avait été reconnue, pendant la journée, par trois amis dévoués à la fortune adverse: c’étaient messieurs Blancard, Langlade et Donadieu, tous trois officiers de marine, hommes de tête et de cœur, qui s’étaient engagés sur leur vie à conduire Murat en Corse, et qui en effet allaient exposer leur vie pour accomplir leur promesse. Murat vit donc sans inquiétude la plage déserte: ce retard, au contraire, lui donnait quelques instans de joie filiale. Sur ce bout de terrain, sur cette langue de sable, le malheureux proscrit se cramponnait encore à la France, sa mère, tandis qu’une fois le pied posé sur ce bâtiment qui allait l’emporter, la séparation devait être longue, sinon éternelle.
Au milieu de ces pensées, il tressaillit tout-à-coup et poussa un soupir: il venait d’apercevoir, dans l’obscurité transparente de la nuit méridionale, une voile glissant sur les vagues comme un fantôme. Bientôt un chant de marin se fit entendre; Murat reconnut le signal convenu, il y répondit en brûlant l’amorce d’un pistolet, et aussitôt la barque se dirigea vers la terre; mais, comme elle tirait trois pieds d’eau, elle fut forcée de s’arrêter à dix ou douze pas de la plage; deux hommes se jetèrent aussitôt à la mer, et gagnèrent le bord, le troisième resta enveloppé dans son manteau et couché près du gouvernail.
—Eh bien! mes braves amis, dit le roi en allant au-devant de Blancard et de Langlade jusqu’à ce qu’il sentît la vague mouiller ses pieds, le moment est arrivé, n’est-ce pas? Le vent est bon, la mer calme; il faut partir.
—Oui, répondit Langlade, oui, sire, il faut partir, et peut-être cependant serait-il plus sage de remettre la chose à demain.
—Pourquoi? reprit Murat.
Langlade ne répondit point; mais, se tournant vers le couchant, il leva la main, et, selon l’habitude des marins, il siffla pour appeler le vent.
—C’est inutile, dit Donadieu, qui était resté dans la barque, voici les premières bouffées qui arrivent, bientôt tu en auras à n’en savoir que faire… Prends garde, Langlade, prends garde, parfois en appelant le vent on éveille la tempête.—Murat tressaillit, car il semblait que cet avis, qui s’élevait de la mer, lui était donné par l’esprit des eaux; mais l’impression fut courte, et il se remit à l’instant.
—Tant mieux, dit-il, plus nous aurons de vent, plus vite nous marcherons.
—Oui, répondit Langlade, seulement Dieu sait où il nous conduira, s’il continue à tourner ainsi.
—Ne partez pas cette nuit, sire, dit Blancard, joignant son avis à celui de ses deux compagnons.
—Mais enfin, pourquoi cela?
—Parce que, vous voyez cette ligne noire, n’est-ce pas? eh bien! au coucher du soleil elle était à peine visible, la voilà maintenant qui couvre une partie de l’horizon; dans une heure il n’y aura plus une étoile au ciel.
—Avez-vous peur? dit Murat.