Physiologie de l'amour moderne

Paul Bourget · Chapitre 10 sur 42

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Physiologie de l'amour moderne

DE LA MAITRESSE (suite)

 

Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel amant?... A mesure que j'avance dans cette œuvre d'analyse, commencée un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, par exception.

—«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa mère.»

Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de Goya:—la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les honneurs dus à son rang:

—«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous faire une proposition pareille dans une église.»

—«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,— malgré lui;—car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un arrière-fonds de respectabilité.

—«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» insistai-je, espérant une réponse singulière.

—«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge....»

Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier.

—«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au marché; elle a une physionomie bien sévère.»

—«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»

—«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»

—«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à lui baiser la main....»

—«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le cœur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:

—«Cada persona es un mundo.... Chaque personne est un monde.»

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de toreros à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous mangions de la pescadilla, en buvant de l'amontillado, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se donnent pour des raisons de cœur, celles qui se donnent pour des raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le cœur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du tempérament, du cœur et de la tête.