Physiologie de l'amour moderne

Paul Bourget · Chapitre 8 sur 42

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Physiologie de l'amour moderne

De la Maitresse

MÉDITATION V

DE LA MAITRESSE

 

Mettons-le sous le microscope, ce mot maîtresse, comme nous avons fait pour le mot amant, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot de maîtresse, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières comédies de Corneille—ces scènes trop peu connues de la Vie parisienne sous Louis XIII— prononcent ces deux syllabes:

Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...

Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la maîtresse de mon cœur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les paniers, les mouches, les chapeaux à plumes—et la courtoisie!... Si vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si elle en a,—ce qui arrive,—son esprit et sa droiture, la sûreté de son commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle «un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la réponse suivante:

—«Ça n'empêche pas qu'elle est la maîtresse de M. Un Tel....»

Et ce mot de maîtresse aura des sifflements de crachat sur cette bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase suivante:

—«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie femme, mariée, et qui....»

Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et l'empereur Joseph II:

—«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit l'empereur.

—«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,— comme l'appelait le prince de Ligne,—en s'inclinant.

Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» Et voilà une première définition du mot maîtresse à inscrire dans le dictionnaire galant:

DÉFINITION A (côté des hommes).

Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à quelqu'un de ses semblables.

 

Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,—suivant la formule consacrée.—Je continue à tenir ce mot de maîtresse sous le microscope, et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer la même petite phrase....

—«Mme X...? Ah! oui, la maîtresse de M. Un Tel....»

Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis que chez l'homme le mépris pour la maîtresse—pour la sienne et surtout pour celle des autres—suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,—le mépris de la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de «Semblant d'amour»,—féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait corpsse, «à moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le cœur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant une sainte.—N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!—La frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:

—«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde pour la maîtresse en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.

—«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir plus être franchement sensuelle.

—«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son ancien amant.

Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas cette seconde définition du mot maîtresse:

DÉFINITION B (côté des dames).

Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais ou ne veut plus faire avec elle....

et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?

 

XI

Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au reste de la corporation.

XII

Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il s'agit de condamner leurs rivales.

 

Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,—ou se croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les mœurs se chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre—ou de désordre—très diverses, dans les Méditations VI et VII. Avant d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:—Du développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny appelait:

...l'enfant malade et douze fois impure....

tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit Faublas à l'insu de cette mère béate, jusqu'à la fille très fast, comme disent les Anglais, la gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre: Bocaux,—par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»—mot de circonstance s'il en fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques échantillons de ce musée contemporain:

Peuple.—Eugénie V——, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de Dieu,—les frères sergents de Dieu, dit mon domestique Ferdinand. De l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: Aux Affres du célibat. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le Journal des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les sœurs étaient absentes.—«Et voilà comme ça s'est fait....»—ajoute-t-elle; et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des bottines éculées, les plus jolies dents du monde.—«Quand j'aurai un chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»—et ses yeux brillent. Je vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là. Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.—«C'est une pièce fausse?»—dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes, voyez-vous, je sais, c'est tous des mufles ...!» Et elle repart pour son atelier en gémissant:—«Ce que j'aimerais louper ...»—puis, avec son sourire gamin: «—Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là, que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»

 

Petite bourgeoisie.—Mathilde M——, dix-huit ans, assez grande, très mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur l'éducation des filles.—Je la crois typique, sans en être absolument sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où commence la classe?— Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs sincère, que lui laisse au cœur une destinée manquée de fonctionnaire pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:

—«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»

—«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»

—«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.

—«Pourquoi cela?»

—«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «est-ce que je ne sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu?...»

Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre, les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,—de la pire espèce, celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera, avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin, —un tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?

 

Bourgeoisie riche.—Marthe et Juliette R——, deux sœurs, dix-huit et dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de rente. Mais les R—— sont atteints de la maladie de la réception, et ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens, sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des liaisons mondaines, réelles ou imaginées;—le cercle des dames, autour de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient là;—leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans compter, sortir seule et lire de dangereux livres,—nos livres, hélas!—«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de relations.—Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux rossinettes-là. —Pauvre diable! Grand monde.—Charlotte de Jussat-Randon....—Ici j'ai un renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis. D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons. Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je soumets aux commentaires du lecteur:

XIII

Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit.

XIV

Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours comme si elle en donnait un à sa fille.

N.B.—Cet amant n'est pas toujours le même.

XV

La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là.

XVI

Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue.

XVII

Des virginités sans innocence,—c'est le tour de force de notre civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès indiscutable dans la délicatesse des procédés.

XVIII

Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;—le tout pour obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges veillent.

XIX

Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la faute de la femme est pire que la sienne,—parce qu'il peut en résulter des enfants,—comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans, sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera plus qu'à trouver un troisième sexe,—pour faire des enfants.