Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 2 sur 14

Pages du PDF

Poésies choisies de André Chénier

Chapitre 1881

POÉSIES CHOISIES D’ANDRÉ CHÉNIER, à l’usage des classes, publiées avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris, Delagrave, 1881.

Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d’André Chénier, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.]

Pour Léo Joubert[30], il est ‘un des maîtres de la poésie de notre temps.’—‘Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez lui l’idylle tourne au tableau épique, l’élégie tend à la méditation poétique.’

[Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883.

OEUVRES POÉTIQUES D’ANDRÉ CHÉNIER, précédées d’une étude sur André Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.]

Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d’abord en lui, c’est le poète bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition entre deux périodes littéraires.

[Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D’ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).]

Pour Fournel[32], c’est un mâle et hardi génie.—La complexité de sa poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant ‘une horreur du néologisme’ il sait renouveler le style par ‘des alliances, des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre vieille langue.’ Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint plus l’image triviale et cynique.

[Footnote 32: De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier, par V. Fournel, Paris, F. Didot, 1886.

OEUVRES POÉTIQUES D’ANDRÉ CHÉNIER, avec les études de Sainte-Beuve sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une notice bibliographique, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. (Chefs-d’oeuvre de la littérature française.)]

Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l’ont considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève bien encore chez lui des vestiges du style noble, ‘mais on peut en dire autant des débuts de V. Hugo et d’A. de Vigny.’ Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la poésie d’images. Il est ému; son Hermès même affecte des allures d’épopée.

[Footnote 33: Le Mouvement littéraire au XIXe siècle, par G. Pellissier, Paris, Hachette, 1889.]

Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur.

[Footnote 34: La vie littéraire, par Anatole France, Paris, C. Lévy, 1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).]

Il fut la ‘dernière expression d’un art expirant.’ Il ‘résume le style Louis XVI et l’esprit encyclopédique,’ et son influence ‘n’est sensible chez aucun des poètes de ce siècle.’

Pour E. Faguet[35], c’est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief… mais d’un dessin net, d’une précision élégante. Dans les Élégies, on retrouve la rhétorique laborieuse, la fadeur, l’abus de l’esprit, tous défauts du temps. Il a été créateur en fait de style. Les Idylles et les fragments épiques sont d’une nouveauté et d’une fraîcheur merveilleuses. Le principal mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers ‘amis de la mémoire,’ comme dit Sainte-Beuve, et c’est ‘parce qu’ils sont amis de l’oreille.’ En versification, pour la liberté des coupes, il remontait à la Pléiade. L’abus rapproche parfois ses vers de la prose.—C’est un isolé.

[Footnote 35: Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.]

Pour Haraszti[36], il n’a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. ‘Il transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.’ Le critique voit une trace de l’esprit gaulois dans le sensualisme, c’est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le poète de l’art pur. Le critique n’est pas tendre pour Chénier. Il lui reproche son absence d’originalité et son excès d’imitation. Il fait une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de style.

[Footnote 36: La poésie d’André Chénier, par Jules Haraszti, professeur à l’école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l’auteur, Paris, Hachette, 1892.]

Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se sépare de son époque par ses rares qualités d’artiste.

[Footnote 37: Le XVIIIe siècle, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.]

Pour P. Morillot[38], c’est un grand artiste, un Ronsard moderne, avec plus de goût, plus de science, et l’expérience de Boileau et de Voltaire.

[Footnote 38: André Chénier, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin, 1894 (Classiques populaires).]

Pour Louis Bertrand[39], c’est un dilettante, avec le sens esthétique plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la couleur. C’est un dilettante à qui le don de l’invention a manqué; un humaniste opprimé par ses souvenirs classiques.

[Footnote 39: La fin du classicisme et le retour à l’antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.]

Pour Henri Potez[40], il y a dans les Élégies du Dorat, du Parny, du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André Chénier chante l’amitié que dans sa note amoureuse.

[Footnote 40: L’Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à Lamartine (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.]

Pour Petit de Julleville[41], les Bucoliques sont ‘des récits pathétiques enfermés dans un cadre antique.’

[Footnote 41: Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par Petit de Julleville).]

Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments n’ont pour lui de valeur que revêtus d’une forme somptueuse. Il a contribué à la déformation de l’idéal classique[43]. C’est ‘un Ronsard qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.’

[Footnote 42: Revue des Deux Mondes, 15 mars 1898. Classique ou Romantique? (non signé).]

[Footnote 43: Manuel de l’histoire de la littérature française, par F. Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).]

On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années la révélation de l’oeuvre d’André Chénier. En 1874 seulement avait paru, donnée par le détenteur des manuscrits, l’édition qu’on pouvait croire complète et définitive. Mais l’on sait aussi combien cette oeuvre laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire.

Or, l’éditeur de 1874 n’avait pas publié tous les fragments. Sa veuve, qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la Bibliothèque Nationale avec cette clause qu’on ne pourrait les consulter qu’en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce furent d’abord des fragments d’une Histoire générale des Littératures rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale, intitulée Apologie[45], enfin des Notes philologiques et littéraires sur la littérature chinoise, des fragments sur l’histoire du christianisme, des projets et plans de poésies et des ‘quadri[46].’

[Footnote 44: Revue de Paris, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES INÉDITES D’ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un avant-propos, par M. Abel Lefranc.]

[Footnote 45: Revue bleue (Revue politique et littéraire), 5 mai 1900. APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D’ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.]

[Footnote 46: Revue d’Histoire littéraire de la France, avril-juin 1901. FRAGMENTS INÉDITS D’A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.]

En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie d’André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet [48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire. Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières (simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie d’André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu’il ait voulu lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d’un mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste, il n’abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n’a plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l’arrêt net des poèmes antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation, manière qui va d’une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec l’Hermès et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu’annonce le morceau Oh nécessité dure et qui s’affirme dans l’Ode à Versailles et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de vol d’oiseau, des pièces à Fanny, et dans les Ïambes. M. Faguet met en dehors les morceaux comme le Jeu de Paume et peut-être aussi l’Hymne de Châteauvieux et A Charlotte Corday, guindés et pompeux, dignes de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui n’appartiennent à aucune de ses manières.

[Footnote 47: André Chénier critique et critiqué, par Paul Glachant, Paris, A. Lemerre, 1902.]

[Footnote 48: André Chénier, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les grands écrivains français).]

Nous voici en 1905.

José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d’avoir pu réaliser son projet d’une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut dans la Revue des Deux Mondes[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes, l’Hermès, sont l’oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution, et les Bucoliques d’un grand poète de tous les âges. André Chénier renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le seul La Fontaine n’avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en des vers d’une harmonie et d’une couleur jusqu’alors ignorées. Son génie est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque sommaire qu’il soit, participe à l’action. Sa vision première est toute plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine, qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux sentiments qu’ils expriment toute la force, le charme saisissant de la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d’André Chénier dans les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de L’Aveugle. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. Il s’arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à l’oeil, à l’oreille et à l’esprit tout le désordre furieux de cette héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe où le libre génie de Chénier s’irrite et se joue.

[Footnote 49: Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1905. Le manuscrit des Bucoliques, par José Maria de Hérédia.]

Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c’est surtout le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, lui, il admire. C’est donc que là encore André Chénier était original et d’une originalité tellement hardie qu’il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer.

JULES DEROCQUIGNY. LILLE, mars 1907.

 

NOTE.

L’éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, à l’édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde partie de l’introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, André Chénier critique et critiqué.

 

TABLE DES MATIÈRES

 

GENERAL PREFACE