Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 4 sur 14 · partie 1/3

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Poésies choisies de André Chénier

Qui, cher à ses amis, à l’amour indocile

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,

Laisse couler la vie et n’y pense jamais.

Ah! qu’un front et qu’une âme à la tristesse en proie 35

Feignent malaisément et le rire et la joie!

Je ne sais, mais partout je l’entends, je la voi;

Son fantôme attrayant est partout devant moi;

Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.

Peut-être aux feux du vin que l’amour se réveille: 40

Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,

Bacchus mûrit l’azur de ses pampres dorés.

J’ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,

Tous ces dieux malfaisants ne soient d’intelligence.

Du moins il m’en souvient, quand autrefois, auprès 45

De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,

Je portais à la hâte à ma bouche ravie

La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,

Ce nectar, de l’amour ministre insidieux,

Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux. 50

Ma main courait saisir, de transports chatouillée,

Sa tête noblement folâtre, échevelée.

Elle riait; et moi, malgré ses bras jaloux,

J’arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux;

J’avais soin de reprendre, utile stratagème! 55

Les fleurs que sur son sein j’avais mises moi-même;

Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,

Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.

Ah! je l’aimais alors! Je l’aimerais encore,

Si de tout conquérir la soif qui la dévore 60

Eût flatté mon orgueil au lieu de l’outrager,

Si mon amour n’avait qu’un outrage à venger,

Si vingt crimes nouveaux n’avaient trop su l’éteindre,

Si je ne l’abhorrais! Ah! qu’un coeur est à plaindre

De s’être à son amour longtemps accoutumé, 65

Quand il faut n’aimer plus ce qu’on a tant aimé!

Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si belle?

Mais ne me parlez plus, amis, de l’infidèle:

Que m’importe qu’un autre adore ses attraits,

Qu’un autre soit le roi de ses festins secrets; 70

Que tous deux en riant ils me nomment peut-être;

De ses cheveux épars qu’un autre soit le maître;

Qu’un autre ait ses baisers, son coeur; qu’une autre main

Poursuive lentement des bouquets sur son sein?

Un autre! Ah! je ne puis en souffrir la pensée! 75

Riez, amis; nommez ma fureur insensée.

Vous n’aimez pas, et j’aime, et je brûle, et je pars

Me coucher sur sa porte, implorer ses regards;

Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes;

Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes, 80

Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort,

Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.

 

IX

 

Tel j’étais autrefois et tel je suis encor.

Quand ma main imprudente a tari mon trésor,

Ou la nuit, accourant au sortir de la table,

Si Laure m’a fermé le seuil inexorable,

Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, 5

Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux.

Je crie: O soins de l’homme, inquiétudes vaines!

Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines!

Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés

Et l’argent et l’amour, aveugles déités! 10

Mais si Plutus revient, de sa source dorée,

Conduire dans mes mains quelque veine égarée;

A mes signes, du fond de son appartement,

Si ma blanche voisine a souri mollement:

Adieu les grands discours, et le volume antique, 15

Et le sage Lycée, et l’auguste Portique;

Et reviennent en foule et soupirs et billets,

Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets,

Et longs regards d’amour et molles élégies,

Et jusques au matin amoureuses orgies. 20

 

X

 

Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots

Partout aille à la ronde éveiller les bons mots.

Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne;

Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne;

Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux 5

S’unisse à la vapeur des vins délicieux.

Amis, que ce bonheur soit notre unique étude;

Nous en perdrons sitôt la charmante habitude!

Hâtons-nous, l’heure fuit. Hâtons-nous de saisir

L’instant, le seul instant donné pour le plaisir. 10

Un jour, tel est du sort l’arrêt inexorable,

Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable,

A nos cheveux blanchis refusera des fleurs,

Et le printemps pour nous n’aura plus de couleurs.

Qu’un sein voluptueux, des lèvres demi-closes 15

Respirent près de nous leur haleine de roses;

Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux

De ses charmes secrets les contours gracieux.

Quand l’âge aura sur nous mis sa main flétrissante,

Que pourra la beauté, quoique toute-puissante? 20

Vainement exposée à nos regards confus,

Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.

Il faudra bien qu’armés de la philosophie,

Oubliant le plaisir alors qu’il nous oublie,

La science nous offre un utile secours 25

Qui dispute à l’ennui le reste de nos jours.

C’est alors qu’exilé dans mon champêtre asile,

De l’antique sagesse admirateur tranquille,

Du mobile univers interrogeant la voix,

J’irai de la nature étudier les lois: 30

Par quelle main sur soi la terre suspendue

Voit mugir autour d’elle Amphitrite étendue;

Quel Titan foudroyé respire avec effort

Des cavernes d’Etna la ruine et la mort;

Quel bras guide les cieux; à quel ordre enchaîné 35

Le soleil bienfaisant nous ramène l’année;

Quel signe aux ports lointains arrête l’étranger;

Quel autre sur la mer conduit le passager,

Quand sa patrie absente et longtemps appelée

Lui fait tenter l’Euripe et les flots de Malée; 40

Et quel, de l’abondance heureux avant-coureur,

Arme d’un aiguillon la main du laboureur.

 

Cependant jouissons; l’âge nous y convie.

Avant de la quitter, il faut user la vie.

Le moment d’être sage est voisin du tombeau. 45

Allons, jeune homme, allons, marche; prends ce flambeau.

Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.

J’ai pour elle aujourd’hui mille fois plus d’ivresse.

Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants,

N’aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants. 50

 

XI

 

Souffre un moment encor; tout n’est que changement;

L’axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment.

La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?

L’hiver ne glace point tous les mois de l’année,

L’Eurus retient souvent ses bonds impétueux; 5

Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,

Lutte, s’échappe, et va, par des pentes fleuries,

S’étendre mollement sur l’herbe des prairies.

C’est ainsi que, d’écueils et de vagues pressé,

Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, 10

Des pénibles détroits d’une vie orageuse,

Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.

La Fortune, arrivant à pas inattendus,

Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus:

On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage 15

N’a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage,

Moi qui l’attends plongé dans un profond sommeil,

Viendra, sans que j’y pense, enrichir mon réveil.

 

Toi, qu’aidé de l’aimant plus sûr que les étoiles,

Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; 20

Qui sais de ton palais, d’esclaves abondant,

De diamants, d’azur, d’émeraudes ardent,

Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde,

Tenir les rênes d’or qui gouvernent le monde,

Brillante déité! tes riches favoris 25

Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris:

Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine!

Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne,

Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,

Belle encor l’Italie attire l’univers, 30

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille!

C’est là que mes désirs m’ont promis un asile;

C’est là qu’un plus beau ciel peut-être dans mes flancs

Éteindra les douleurs et les sables brûlants.

Là j’irai t’oublier, rire de ton absence; 35

Là, dans un air plus pur respirer, en silence

Et nonchalant du terme où finiront mes jours,

La santé, le repos, les arts et les amours.

 

XII

 

Non, je ne l’aime plus; un autre la possède.

On s’accoutume au mal que l’on voit sans remède.

De ses caprices vains je ne veux plus souffrir:

Mon élégie en pleurs ne sait plus l’attendrir.

Allez, Muses, partez. Votre art m’est inutile; 5

Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille.

Près d’elle je voulais vous avoir pour soutien.

Allez, Muses, partez, si vous n’y pouvez rien.

 

Voilà donc comme on aime! On vous tient, vous caresse,

Sur les lèvres toujours on a quelque promesse! 10

Et puis… Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,

Projets, attente, espoir, qu’elle m’avait permis.

‘Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville,

Ignorés et contents, un silence tranquille

Ne montrera qu’au ciel notre asile écarté. 15

Là son âme viendra m’aimer en liberté.

Fuyant d’un luxe vain l’entrave impérieuse,

Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,

Jamais d’un oeil mortel un regard indiscret

N’osera la connaître et savoir son secret. 20

Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée

Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.

C’est moi qui ferai tout; moi qui de ses cheveux

Sur sa tête le soir assemblerai les noeuds.

 

Sa table par mes mains sera prête et choisie; 25

L’eau pure, de ma main, lui sera l’ambroisie.

Seul, c’est moi qui serai partout, à tout moment,

Son esclave fidèle et son fidèle amant.’

Tels étaient mes projets qu’insensés et volages

Le vent a dissipés parmi de vains nuages! 30

 

Ah! quand d’un long espoir on flatta ses désirs,

On n’y renonce point sans peine et sans soupirs.

Que de fois je t’ai dit: ‘Garde d’être inconstante,

Le monde entier déteste une parjure amante;

Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, 35

Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs.’

O honte! A deux genoux j’exprimais ces alarmes;

J’allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes,

Tu me priais alors de cesser de pleurer:

En foule tes serments venaient me rassurer, 40

Mes craintes t’offensaient; tu n’étais pas de celles

Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles:

Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,

Eût-ce été rien au prix du bonheur d’être à moi?

Avec de tels discours, ah! tu m’aurais fait croire 45

Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.

Tu pleurais même; et moi, lent à me défier,

J’allais avec le lin dans tes yeux essuyer

Ces larmes lentement et malgré toi séchées;

Et je baisais ce lin qui les avait touchées. 50

Bien plus, pauvre insensé! j’en rougis: mille fois

Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.

Je voudrais que Vulcain, et l’onde où tout s’oublie,

Eût consumé ces vers témoins de ma folie.

La même lyre encor pourrait bien me venger, 55

Perfide! Mais, non, non, il faut n’y plus songer.

Quoi! toujours un soupir vers elle me ramène!

Allons! Haïssons-la, puisqu’elle veut ma haine.

Oui, je la hais. Je jure… Eh! serments superflus!

N’ai-je pas dit assez que je ne l’aimais plus? 60

 

XIII

 

O nécessité dure! ô pesant esclavage!

O sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge,

Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs,

Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs!

 

Souvent, las d’être esclave et de boire la lie 5

De ce calice amer que l’on nomme la vie,

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je me prie, en pleurant, d’oser rompre ma chaîne; 10

Déjà le doux poignard qui percerait mon sein

Se présente à mes yeux et frémit sous ma main;

Et puis mon coeur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse:

Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, 15

L’homme sait se cacher d’un voile spécieux.

A quelque noir destin qu’elle soit asservie,

D’une étreinte invincible il embrasse la vie,

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,

Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. 20

Il a souffert, il souffre: aveugle d’espérance,

Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,

Et la mort, de nos maux ce remède si doux,

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

 

XIV

 

AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE

 

Amis, couple chéri, coeurs formés pour le mien,

Je suis libre. Camille à mes yeux n’est plus rien.

L’éclat de ses yeux noirs n’éblouit plus ma vue;

Mais cette liberté sera bientôt perdue.

Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; 5

Être libre pour moi n’est que changer de fers.

Autant que l’univers a de beautés brillantes,

Autant il a d’objets de mes flammes errantes.

Mes amis, sais-je voir d’un oeil indifférent

Ou l’or des blonds cheveux sur l’albâtre courant, 10

Ou d’un flanc délicat l’élégante noblesse,

Ou d’un luxe poli la savante richesse?

Sais-je persuader à mes rêves flatteurs

Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs?

Qu’une bouche où la rose, où le baiser respire, 15

Peut cacher un serpent à l’ombre d’un sourire?

Que sous les beaux contours d’un sein délicieux

Peut habiter un coeur faux, parjure, odieux?

Peu fait à soupçonner le mal qu’on dissimule,

Dupe de mes regards, à mes désirs crédule, 20

Elles trouvent mon coeur toujours prêt à s’ouvrir,

Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.

Je leur crois des vertus dès que je les vois belles,

Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!

Relevé d’une chute, une chute m’attend; 25

De Charybde à Scylla toujours vague et flottant,

Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,

Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.

 

Ah! je voudrais n’avoir jamais reçu le jour

Dans ces vaines cités que tourmente l’amour, 30

Où les jeunes beautés, par une longue étude,

Font un art des serments et de l’ingratitude,

Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs,

Eh! qu’il eût mieux valu naître un de ces pasteurs

Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles, 35

Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles!

Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté

Où trois pâtres héros ont à la liberté

Rendu tous leurs neveux et l’Helvétie entière!

Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, 40

Oh! que n’ai-je entendu ces bondissantes eaux,

Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux

Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages!

Hasly! frais Élysée! honneur des pâturages!

Lieu qu’avec tant d’amour la nature a formé, 45

Où l’Aar roule un or pur en son onde semé.

Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde,

La génisse traînant sa mamelle féconde,

Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,

A pas lents agiter sa cloche au son d’argent, 50

Promener près des eaux sa tête nonchalante.

Ou de son large flanc presser l’herbe odorante.

Le soir, lorsque plus loin, s’étend l’ombre des monts,

Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds,

Leur chanterait cet air si doux à ces campagnes, 55

Cet air que d’Appenzell répètent les montagnes.

Si septembre, cédant au long mois qui le suit,

Marquait de froids zéphirs l’approche de la nuit,

Dans ses flancs colorés une luisante argile

Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille, 60

Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour,

Un mélèze odorant attendrait mon retour.

Une rustique épouse et soigneuse et zélée,

Blanche (car sous l’ombrage au sein de la vallée

Les fureurs du soleil n’osent les outrager), 65

M’offrirait le doux miel, les fruits de mon verger,

Le lait, enfant des sels de ma prairie humide,

Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide,

En un globe fondant sous ses mains épaissi,

En disque savoureux à la longue durci; 70

Et cependant sa voix simple et douce et légère

Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.

 

Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné,

Ce repos à mes jours ne fut point destiné.

J’irai: Je veux jamais ne revoir ce rivage. 75

Je veux, accompagné de ma muse sauvage,

Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds,

Et le Rhône grondant sous d’immenses glaçons,

Et d’Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse.

Je vole, je parcours la cime harmonieuse 80

Où souvent de leurs cieux les anges descendus,

En des nuages d’or mollement suspendus,

Emplissent l’air des sons de leur voix éthérée.

O lac, fils des torrents! ô Thun, onde sacrée!

Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts 85

Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!

Salut, de la nature admirables caprices,

Où les bois, les cités, pendent en précipices!

Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;

Je veux, jouet errant de vos sentiers confus, 90

Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,

Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;

Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux,

Qui d’un ami des saints fus l’asile pieux,

Voûte obscure où s’étend et chemine en silence 95

L’eau qui de roc en roc bientôt fuit et s’élance,

Ah! sous tes murs, sans doute, un coeur trop agité

Retrouvera la joie et la tranquillité!

 

XV

 

O délices d’amour! et toi, molle paresse,

Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse!

Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts,

Des Alpes vainement j’ai franchi les remparts;

Rome d’amours en foule assiège mon asile, 5

Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille,

De ma jeune saison éteins ces feux brûlants,

Sage vieillesse! Heureux qui, dès ses premiers ans,

A senti de son sang, dans ses veines stagnantes,

Couler d’un pas égal les ondes languissantes; 10

Dont les désirs jamais n’ont troublé la raison;

Pour qui les yeux n’ont point de suave poison;

Au sein de qui jamais une absente perdue

N’a laissé l’aiguillon d’une trop belle vue;

Qui, s’il regarde et loue un front si gracieux, 15

Ne le voit plus, sitôt qu’il n’est plus sous ses yeux!

Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes,

Femmes, de ma mémoire habitantes divines,

Fantômes enchanteurs, cessez de m’égarer.

O mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer. 20

Laissez-moi dans la paix de l’ombre solitaire

Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière

Qui, sur l’amas des temps propre à se maintenir,

Me recommande aux yeux des âges à venir.

Mais, non! j’implore en vain un repos favorable; 25

Je t’appartiens, Amour, Amour inexorable!

 

XVI

 

Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs,

Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs.

Sous ses hauts monts ainsi l’Allobroge recèle,

Sous ses monts, de l’hiver la patrie éternelle,

Et les fleurs du printemps et les biens de l’été. 5

Sur leurs arides fronts le voyageur porté

S’étonne. Auprès des rocs d’âge en âge entassée,

En flots âpres et durs brille une mer glacée.

A peine sur le dos de ces sentiers luisants

Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. 10

Il entend retentir la voix du précipice.

Il se tourne et partout un amas se hérisse

De sommets ou brûlés ou de glace épaissis,

Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis,

Et qui s’élève autant au-dessus de leurs cimes 15

Qu’ils s’élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes.

Mais bientôt à leurs pieds qu’il descende; à ses yeux

S’étendent mollement vallons délicieux,

Pâturages et prés, doux enfants des rosées,

Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, 20

Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds

Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

 

XVII

 

Je t’indique le fruit qui m’a rendu malade;

Je te crie en quel lieu, sous la route, est caché

Un abîme, où déjà mes pas ont trébuché.

D’un mutuel amour combien doux est l’empire!

Heureux, et plus heureux que je ne saurais dire, 5

Deux coeurs qui ne font qu’un, dont la vie et l’amour

N’auront, dans un long temps, qu’un même dernier jour!

Mais bien peu, qu’ont séduits de si douces chimères,

Out fui le repentir et les larmes amères.

O poètes amants! conseillers dangereux, 10

Qui vantez la douceur des tourments amoureux,

Votre miel déguisait de funestes breuvages;

Sur les rochers d’Eubée, entourés de naufrages,

Allumant dans la nuit d’infidèles flambeaux,

Vous avez égaré mes crédules vaisseaux. 15

Mais que dis-je? vos vers sont tout trempés de larmes.

Ce n’est pas vous qui m’avez perdu… Si je vous avais cru… C’est moi-même; c’est elle et ses yeux… et sa blancheur… et ses artifices et ma… et ma…

 

XVIII

 

Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères

Chacun d’un front serein déguise ses misères.

Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui

Envie un autre humain qui se plaint comme lui,

Nul des autres mortels ne mesure les peines, 5

Qu’ils savent tous cacher comme il cache les siennes;

Et chacun, l’oeil en pleurs, en son coeur douloureux

Se dit: ‘Excepté moi, tout le monde est heureux,’

Ils sont tous malheureux. Leur prière importune

Crie et demande au ciel de changer leur fortune, 10

Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs,

Ils trouvent qu’ils n’ont fait que changer de malheurs.

 

XIX

 

Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile

De Douvre ou de Tanger fend la route mobile,

Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant

Le passager languit malade et chancelant.

Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante 5

Tourne comme le vent qui souffle la tourmente,

Et son coeur nage et flotte en son sein agité

Comme de bonds en bonds le navire emporté.

Il croit sentir sous lui fuir la planche légère.

Triste et pâle, il se couche, et la nausée amère 10

Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs flots

Inonde les tapis destinés au repos.

Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage:

Stupide, il a perdu sa force et son courage.

Il ne retrouve plus ses membres engourdis. 15

Il ne peut secourir son ami ni son fils,

Ni soutenir son père, et sa main faible et lente

Ne peut serrer la main de sa femme expirante.

Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres couché et souffrant, le 6. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787.

 

XX

 

Sans parents, sans amis et sans concitoyens,

Oublié sur la terre et loin de tous les miens,

Par les vagues jeté sur cette île farouche,

Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.

Auprès d’un noir foyer, seul, je me plains du sort. 5

Je compte les moments, je souhaite la mort;

Et pas un seul ami dont la voix m’encourage,

Qui près de moi s’asseye, et, voyant mon visage

Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein;

Me dise: ‘Qu’as-tu donc?’ et me presse la main. 10

Londres, décembre 1787.

 

XXI

 

Le doux sommeil habite où sourit la fortune,

Pareil aux faux amis, le malheur l’importune.

Il vole se poser, loin des cris de douleurs,

Sur des yeux que jamais n’ont altérés les pleurs.

 

XXII

 

SUR LA MORT D’UN ENFANT

 

L’innocente victime, au terrestre séjour,

N’a vu que le printemps qui lui donna le jour.

Rien n’est resté de lui qu’un nom, un vain nuage,

Un souvenir, un songe, une invisible image.

Adieu, fragile enfant échappé de nos bras: 5

Adieu, dans la maison d’où l’on ne revient pas.

Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte

La campagne d’été rend la ville déserte;

Dans l’enclos paternel nous ne te verrons plus,

De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, 10

Presser l’herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine

Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne.

L’axe de l’humble char à tes jeux destiné,

Par de fidèles mains avec toi promené,

Ne sillonnera plus les prés et le rivage. 15

Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage,

N’inquiéteront plus nos soins officieux;

Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux

Les efforts impuissants de ta bouche vermeille

A bégayer les sons offerts à ton oreille. 20

Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous,

Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux.

 

XXIII

 

Le courroux d’un amant n’est point inexorable.

Ah! si tu la voyais, cette belle coupable,

Rougir et s’accuser, et se justifier,

Sans implorer sa grâce et sans s’humilier.

Pourtant de l’obtenir doucement inquiète, 5

Et, les cheveux épars, immobile, muette,

Les bras, la gorge nue, en un mol abandon,

Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon!

Crois qu’abjurant soudain le reproche farouche,

Tes baisers porteraient son pardon sur sa bouche. 10

 

XXIV

 

Allez, mes vers, allez; je me confie en vous;

Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux;

Suppliez, gémissez, implorez sa clémence,

Tant qu’elle vous admette enfin à sa présence.

Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, 5

Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs;

Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche,

Que vous ne m’apportiez un pardon de sa bouche.

 

XXV

 

Eh bien! je le voulais. J’aurais bien dû me croire!

Tant de fois à ses torts je cédai la victoire!

Je devais une fois du moins, pour la punir,

Tranquillement l’attendre et la laisser venir.

Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5

Hier sut me contraindre à la fuite, au silence,

Ce matin, de mon coeur trop facile bonté!

Je veux la ramener sans blesser sa fierté;

J’y vole; contre moi je lui cherche une excuse.

Je viens lui pardonner, et c’est moi qu’elle accuse. 10

C’est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux:

Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.

Et sanglots et fureurs, injures menaçantes,

Et larmes, à couler toujours obéissantes!

Et pour la paix il faut, loin d’avoir eu raison, 15

Confus et repentant, demander mon pardon.

 

ÉPITRES

 

I

 

A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS

 

Le Brun, qui nous attends aux rives de la Seine,

Quand un destin jaloux loin de toi nous enchaîne;

Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé,

Sans qui de l’univers je vivrais exilé;

Depuis que de Pandore un regard téméraire 5

Versa sur les humains un trésor de misère,

Pensez-vous que du ciel l’indulgente pitié

Leur ait fait un présent plus beau que l’amitié?

 

Ah! si quelque mortel est né pour la connaître.

C’est nous, âmes de feu, dont l’Amour est le maître. 10

Le cruel trop souvent empoisonne ses coups;

Elle garde à nos coeurs ses baumes les plus doux.

Malheur au jeune enfant seul, sans ami, sans guide,

Qui près de la beauté rougit et s’intimide,

Et, d’un pouvoir nouveau lentement dominé, 15

Par l’appât du plaisir doucement entraîné,

Crédule, et sur la foi d’un sourire volage,

A cette mer trompeuse et se livre et s’engage!

Combien de fois, tremblant et les larmes aux yeux,

Ses cris accuseront l’inconstance des dieux! 20

Combien il frémira d’entendre sur sa tête

Gronder les aquilons et la noire tempête,

Et d’écueils en écueils portera ses douleurs

Sans trouver une main pour essuyer ses pleurs!

Mais heureux dont le zèle, au milieu du naufrage, 25

Viendra le recueillir, le pousser au rivage;

Endormir dans ses flancs le poison ennemi;

Réchauffer dans son sein le sein de son ami,

Et de son fol amour étouffer la semence,

Ou du moins dans son coeur ranimer l’espérance! 30

Qu’il est beau de savoir, digne d’un tel lien,

Au repos d’un ami sacrifier le sien!

Plaindre de s’immoler l’occasion ravie,

Être heureux de sa joie et vivre de sa vie!

 

Si le ciel a daigné d’un regard amoureux 35

Accueillir ma prière et sourire à mes voeux,

Je ne demande point que mes sillons avides

Boivent l’or du Pactole et ses trésors liquides;

Ni que le diamant, sur la pourpre enchaîné,

Pare mon coeur esclave au Louvre prosterné; 40

Ni même, voeu plus doux! que la main d’Uranie

Embellisse mon front des palmes du génie;

Mais que beaucoup d’amis, accueillis dans mes bras,

Se partagent ma vie et pleurent mon trépas;

Que ces doctes héros, dont la main de la Gloire 45

A consacré les noms au temple de Mémoire,

Plutôt que leurs talents, inspirent à mon coeur

Les aimables vertus qui firent leur bonheur;

Et que de l’amitié ces antiques modèles

Reconnaissent mes pas sur leurs traces fidèles. 50

Si le feu qui respire en leurs divins écrits

D’une vive étincelle échauffa nos esprits;

Si leur gloire en nos coeurs souffle une noble envie,

Oh! suivons donc aussi l’exemple de leur vie:

Gardons d’en négliger la plus belle moitié; 55

Soyons heureux comme eux au sein de l’amitié.

Horace, loin des flots qui tourmentent Cythère,

Y retrouvait d’un port l’asile salutaire;

Lui-même au doux Tibulle, à ses tristes amours,

Prêta de l’amitié les utiles secours. 60

L’amitié rendit vains tous les traits de Lesbie;

Elle essuya les yeux que fit pleurer Cynthie.

Virgile n’a-t-il pas, d’un vers doux et flatteur,

De Gallus expirant consolé le malheur?

Voilà l’exemple saint que mon coeur leur demande. 65

Ovide, ah! qu’à mes yeux ton infortune est grande!

Non pour n’avoir pu faire aux tyrans irrités

Agréer de tes vers les lâches faussetés;

Je plains ton abandon, ta douleur solitaire.

Pas un coeur qui, du tien zélé dépositaire, 70

Vienne adoucir ta plaie, apaiser ton effroi,

Et consoler tes pleurs, et pleurer avec toi!

Ce n’est pas nous, amis, qu’un tel foudre menace.

Que des dieux et des rois l’éclatante disgrâce

Nous frappe: leur tonnerre aura trompé leurs mains; 75

Nous resterons unis en dépit des destins.

Qu’ils excitent sur nous la fortune cruelle;

Qu’elle arme tous ses traits: nous sommes trois contre elle.

Nos coeurs peuvent l’attendre, et, dans tous ses combats,

L’un sur l’autre appuyés, ne chancelleront pas. 80

 

Oui, mes amis, voilà le bonheur, la sagesse.

Que nous importe alors si le dieu du Permesse

Dédaigne de nous voir, entre ses favoris,

Charmer de l’Hélicon les bocages fleuris?

Aux sentiers où leur vie offre un plus doux exemple, 85

Où la félicité les reçut dans son temple,

Nous les aurons suivis, et, jusques au tombeau,

De leur double laurier su ravir le plus beau.

Mais nous pouvons, comme eux, les cueillir l’un et l’autre.

Ils reçurent du ciel un coeur tel que le nôtre; 90

Ce coeur fut leur génie; il fut leur Apollon,

Et leur docte fontaine, et leur sacré vallon.

Castor charme les dieux, et son frère l’inspire.

Loin de Patrocle, Achille aurait brisé sa lyre.

C’est près de Pollion, dans les bras de Varus, 95

Que Virgile envia le destin de Nisus.

Que dis-je? ils t’ont transmis ce feu qui les domine.

N’ai-je pas vu ta muse au tombeau de Racine,

Le Brun, faire gémir la lyre de douleurs

Que jadis Simonide anima de ses pleurs? 100

Et toi, dont le génie, amant de la retraite,

Et des leçons d’Ascra studieux interprète,

Accompagnant l’année en ses douze palais,

Étale sa richesse et ses vastes bienfaits;

Brazais, que de tes chants mon âme est pénétrée, 105

Quand ils vont couronner cette vierge adorée

Dont par la main du temps l’empire est respecté,

Et de qui la vieillesse augmente la beauté!

L’homme insensible et froid en vain s’attache à peindre

Ces sentiments du coeur que l’esprit ne peut feindre; 110

De ses tableaux fardés les frivoles appas

N’iront jamais au coeur dont ils ne viennent pas.

Eh! comment me tracer une image fidèle

Des traits dont votre main ignore le modèle?

Mais celui qui, dans soi descendant en secret, 115

Le contemple vivant, ce modèle parfait,

C’est lui qui nous enflamme au feu qui le dévore;

Lui qui fait adorer la vertu qu’il adore;

Lui qui trace, en un vers des Muses agréé,

Un sentiment profond que son coeur a créé. 120

Aimer, sentir, c’est là cette ivresse vantée

Qu’aux célestes foyers déroba Prométhée.

Calliope jamais daigna-t-elle enflammer

Un coeur inaccessible à la douceur d’aimer?

Non: l’amour, l’amitié, la sublime harmonie, 125

Tous ces dons précieux n’ont qu’un même génie;

Même souffle anima le poète charmant,

L’ami religieux et le parfait amant;

Ce sont toutes vertus d’une âme grande et fière.

Bavius et Zoïle, et Gacon et Linière, 130

Aux concerts d’Apollon ne furent point admis,

Vécurent sans maîtresse, et n’eurent point d’amis.

 

Et ceux qui, par leurs moeurs dignes de plus d’estime,

Ne sont point nés pourtant sous cet astre sublime,

Voyez-les, dans des vers divins, délicieux, 135

Vous habiller l’amour d’un clinquant précieux;

Badinage insipide où leur ennui se joue,

Et qu’autant que l’amour le bon sens désavoue.

Voyez si d’une belle un jeune amant épris

A tressailli jamais en lisant leurs écrits; 140

Si leurs lyres jamais, froides comme leurs âmes,

De la sainte amitié respirèrent les flammes.

O peuples de héros, exemples des mortels!

C’est chez vous que l’encens fuma sur ses autels;

C’est aux temps glorieux des triomphes d’Athène, 145

Aux temps sanctifiés par la vertu romaine;

Quand l’âme de Lélie animait Scipion,

Quand Nicoclès mourait au sein de Phocion;

C’est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie,

Où les vertus étaient les lois de la patrie. 150

O demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,

Caton, Brutus, Pompée, et Sulpice, et Varron!

Ces héros, dans le sein de leur ville perdue,

S’assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.

Unis par la vertu, la gloire, le malheur, 155

Les arts et l’amitié consolaient leur douleur.

Sans l’amitié, quel antre ou quel sable infertile

N’eût été pour le sage un désirable asile,

Quand du Tibre avili le spectre ensanglanté

Armait la main du vice et la férocité; 160

Quand d’un vrai citoyen l’éclat et le courage

Réveillaient du tyran la soupçonneuse rage;

Quand l’exil, la prison, le vol, l’assassinat,

Étaient pour l’apaiser l’offrande du Sénat!

Thraséas, Soranus, Sénécion, Rustique, 165

Vous tous, dignes enfants de la patrie antique,

Je vous vois tous amis, entourés de bourreaux,

Braver du scélérat les indignes faisceaux,

Du lâche délateur l’impudente richesse,

Et du vil affranchi l’orgueilleuse bassesse. 170

Je vous vois, au milieu des crimes, des noirceurs,

Garder une patrie, et des lois, et des moeurs;

Traverser d’un pied sûr, sans tache, sans souillure,

Les flots contagieux de cette mer impure;

Vous créer, au flambeau de vos mâles aïeux, 175

Sur ce monde profane un monde vertueux.

 

Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes attentives,

Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives.

Viens, viens: que nos climats, par ton souffle épurés,

Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés. 180

Rends-nous hommes comme eux. Fais sur la France heureuse

Descendre des Vertus la troupe radieuse,

De ces filles du ciel qui naissent dans ton sein,

Et toutes sur tes pas se tiennent par la main.

Ranime les beaux-arts, éveille leur génie, 185

Chasse de leur empire et la haine et l’envie:

Loin de toi dans l’opprobre ils meurent avilis;

Pour conserver leur trône ils doivent être unis.

Alors de l’univers ils forcent les hommages:

Tout, jusqu’à Plutus même, encense leurs images; 190

Tout devient juste alors; et le peuple et les grands,

Quand l’homme est respectable, honorent les talents.

Ainsi l’on vit les Grecs prôner d’un même zèle

La gloire d’Alexandre et la gloire d’Apelle;

La main de Phidias créa des immortels, 195

Et Smyrne à son Homère éleva des autels.

Nous, amis, cependant, de qui la noble audace

Veut atteindre aux lauriers de l’antique Parnasse,

Au rang de ces grands noms nous pouvons être admis;

Soyons cités comme eux entre les vrais amis. 200

Qu’au-delà du trépas notre âme mutuelle

Vive et respire encor sur la lyre immortelle.

Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux

Soient pour tous les amis un code précieux.

Qu’ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; 205

Qu’ils raniment encor nos muses éclipsées,

Et qu’en nous imitant ils s’attendent un jour

D’être chez leurs neveux imités à leur tour.

 

(1782.)

 

II

 

Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire;

Mais j’ai fui la satire à leurs regards si chère.

Le superbe lecteur, toujours content de lui,

Et toujours plus content s’il peut rire d’autrui,

Veut qu’un nom imprévu, dont l’aspect le déride, 5

Égayé au bout du vers une rime perfide;

Il s’endort si quelqu’un ne pleure quand il rit.

Mais qu’Horace et sa troupe irascible d’esprit

Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent:

J’estime peu cet art, ces leçons qu’ils nous donnent 10

D’immoler bien un sot qui jure en son chagrin,

Au rire âcre et perçant d’un caprice malin.

Le malheureux déjà me semble assez à plaindre

D’avoir, même avant lui, vu sa gloire s’éteindre

Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, 15

Sans aller, sous la terre au trop fertile sein,

Semant sa renommée et ses tristes merveilles,

Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles

Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids.

 

Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, 20

Que d’une débonnaire et généreuse argile

On ait pétri mon âme innocente et facile;

Soit, comme ici, d’un oeil caustique et médisant,

En secouant le front, dira quelque plaisant,

Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume 25

Continuer : partie 2 sur 3