Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 3 sur 14 · partie 1/2

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Poésies choisies de André Chénier

Introduction

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

BIBLIOGRAPHIE

BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D’IDYLLES.

I. L’AVEUGLE

II. LE MENDIANT

III. LA LIBERTÉ

IV. LE MALADE

V. HYLAS

VI. LA JEUNE TARENTINE

VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D’EUROPE.

VIII. PASIPHAÉ

IX. PANNYCHIS

X. DRYAS

XI. BACCHUS

XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS

XIII. HERCULE

XIV. ÉRICHTHON

XV. NÉÈRE

XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI

XVII. O JEUNE ADOLESCENT!

XVIII. LA NYMPHE L’APERÇOIT

XIX. CHANSON DES YEUX

XX. LES ESCLAVES D’AMOUR

XXI. A VESPER

XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE

XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE

XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE

XXV. L’IMPUR ET FIER ÉPOUX

XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS

XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU

XXIX. A L’HIRONDELLE

XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN

XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR

XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M’ATTENDRIT XXXIII. MNAÏS

XXXIV. LES JARDINS

XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE

XXXVI. A LA SANTÉ

 

ÉLÉGIES. FRAGMENTS D’ÉLÉGIES.

 

I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS

II. AH! JE LES RECONNAIS

III. AUX FRÈRES DE PANGE

IV. AU CHEVALIER DE PANGE

V. O MUSES, ACCOUREZ

VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS

VII. L’ART, DES TRANSPORTS DE L’ÂME

VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS

IX. TEL J’ÉTAIS AUTREFOIS

X. FUMANT DANS LE CRISTAL

XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR

XII. NON, JE NE L’AIME PLUS

XIII. O NÉCESSITÉ DURE!

XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE

XV. O DÉLICES D’AMOUR

XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX

XVII. JE T’INDIQUE LE FRUIT XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS

XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT

XX. SANS PARENTS, SANS AMIS

XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE

XXII. SUR LA MORT D’UN ENFANT XXIII. LE COURROUX D’UN AMANT

XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ

XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS

 

ÉPITRES.

 

I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS

II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS

 

POÈMES.

 

I. L’INVENTION

II. HERMÈS.

” II

” III

III. L’AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN

” II. SALUT, Ô BELLE NUIT

IV. L’ART D’AIMER. I. AH! TREMBLE

” II. QUE SERT DES TOURS

” III. AUX BORDS

V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES

 

POÉSIES DIVERSES.

 

I. HYMNE À LA JUSTICE

II. … TERRE, TERRE CHÉRIE

III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

IV. LA FRIVOLITÉ

V. LE POÈTE

 

ODES.

 

I. A VERSAILLES

II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY

III. LA JEUNE CAPTIVE

 

ÏAMBES.

 

I. HYMNE

II. QUAND AU MOUTON BÊLANT

III. COMME UN DERNIER RAYON

 

NOTES

 

POÉSIES CHOISIES

DE

ANDRÉ CHÉNIER

 

BUCOLIQUES

 

IDYLLES ET FRAGMENTS D’IDYLLES

 

I

 

L’AVEUGLE

 

‘Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute;

O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,

Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.’

 

C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,

Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre 5

S’asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; 10

Ils l’écoutaient de loin, et s’approchant de lui:

Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?

Serait-ce un habitant de l’empire céleste?

Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste

Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15

Émeuvent l’air et l’onde, et le ciel et les bois.’

 

Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère,

Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.

‘Ne crains point, disentils, malheureux étranger,

Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, 20

Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce,

Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!

Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné,

Les humains près de qui les flots t’ont amené

Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures. 25

Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures.

Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;

Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

 

—Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,

Vos discours sont prudents plus qu’on n’eût dû l’attendre; 30

Mais, toujours soupçonneux, l’indigent étranger

Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager.

Ne me comparez point à la troupe immortelle:

Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,

Voyez, est-ce le front d’un habitant des cieux? 35

Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux!

Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable,

C’est à celui-là seul que je suis comparable;

Et pourtant je n’ai point, comme fit Thamyris,

Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; 40

Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide,

Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide;

Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin

Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim.

 

—Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!’ 45

Disentils. Et tirant ce que, pour leur journée,

Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisants,

Ils versent à l’envi, sur ses genoux pesants,

Le pain de pur froment, les olives huileuses,

Le fromage et l’amande et les figues mielleuses; 50

Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,

Tout hors d’haleine encore, humide et languissant,

Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage,

L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

 

‘Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer; 55

Je vous salue, enfants venus de Jupiter;

Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!

Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître;

Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.

 

Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60

Qu’aimable est la vertu que la grâce environne!

Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone,

Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots;

Car jadis, abordant à la sainte Délos,

Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre, 65

Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.

Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés,

Puisque les malheureux sont par vous honorés.

Le plus âgé de vous aura vu treize années:

A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, 70

Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,

Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi.

Prends soin du vieil aveugle.—O sage magnanime!

Comment, et d’où viens-tu? car l’onde maritime

Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75

 

—Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux.

J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,

Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie,

Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours;

Car jusques à la mort nous espérons toujours. 80

Mais pauvre et n’ayant rien pour payer mon passage,

Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

 

—Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté?

Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

 

—Enfants! du rossignol la voix pure et légère 85

N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire;

Et les riches, grossiers, avares, insolents,

N’ont pas une âme ouverte à sentir les talents.

Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante,

Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante, 90

J’allais, et j’écoutais le bêlement lointain

De troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain.

Puis j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles

Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles

Je voulais des grands dieux implorer la bonté, 95

Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité,

Lorsque d’énormes chiens à la voix formidable

Sont venus m’assaillir; et j’étais misérable,

Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris,

N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100

 

—Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire,

Car jadis, aux accents d’une éloquente lyre,

Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,

D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

 

—Les barbares! J’étais assis près de la poupe. 105

“Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe,

Chante, si ton esprit n’est point comme tes yeux,

Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux.”

J’ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre:

Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre; 110

Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main

J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.

Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,

Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine,

Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli, 115

Que ton nom dans la nuit demeure enseveli!

 

—Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine,

Et chérit les amis de la muse divine.

Un siège aux clous d’argent te place à nos festins;

Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, 120

Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire,

Te feront de tes maux oublier la mémoire.

Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux,

Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux,

Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles, 125

T’a lui-même dicté de si douces merveilles.

 

—Oui, je le veux; marchons. Mais où m’entraînez-vous?

Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

 

—Syros est l’île heureuse où nous vivons, mon père.

 

—Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! 130

Car sur ses bords heureux je suis déjà venu:

Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu.

Ils croissaient comme vous; mes yeux s’ouvraient encore

Au soleil, au printemps, aux roses de l’aurore;

J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135

A la course, aux combats, j’ai paru des premiers.

J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,

Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles;

Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs,

Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. 140

La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,

Sur un arbuste assise, et se console et chante.

Commençons par les dieux: “Souverain Jupiter,

Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer,

Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145

Salut! Venez à moi, de l’Olympe habitantes,

Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,

Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.”’

 

Il poursuit; et déjà les antiques ombrages

Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150

Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,

Et voyageurs quittant leur chemin commencé,

Couraient. Il les entend près de son jeune guide,

L’un sur l’autre pressés, tendre une oreille avide;

Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer, 155

Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer,

Car en de longs détours de chansons vagabondes

Il enchaînait de tout les semences fécondes,

Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air,

Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160

Les oracles, les arts, les cités fraternelles,

Et depuis le chaos les amours immortelles;

D’abord le roi divin, et l’Olympe, et les cieux,

Et le monde ébranlé d’un signe de ses yeux,

Et les dieux partagés en une immense guerre, 165

Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre,

Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers

Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,

Et les héros armés, brillant dans les campagnes

Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170

Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,

Et d’une voix humaine excitant les héros;

De là, portant ses pas dans les paisibles villes,

Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles;

Mais bientôt de soldats les remparts entourés, 175

Les victimes tombant dans les parvis sacrés,

Et les assauts mortels aux épouses plaintives,

Et les mères en deuil, et les filles captives;

Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux

Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180

Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,

Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.

Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,

Il perdait les rochers sur les gouffres amers;

De là, dans le sein frais d’une roche azurée, 185

En foule il appelait les filles de Nérée,

Qui, bientôt à ses cris s’élevant sur les eaux,

Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux.

Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,

Et puis les demi-dieux et les champs d’asphodèle, 190

Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants,

Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents,

Enfants dont au berceau la vie est terminée,

Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée.

 

Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! 195

Quels doux frémissements vous agitèrent tous,

Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine,

Il forgeait cette trame irrésistible et fine

Autant que d’Arachné les pièges inconnus,

Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, 200

Et quand il revêtait d’une pierre soudaine

La fière Niobé, cette mère thébaine;

Et quand il répétait en accents de douleur

De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs,

Qui d’un fils méconnu marâtre involontaire, 205

Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!

Ensuite, avec le vin, il versait aux héros

Le puissant népenthès, oubli de tous les maux;

Il cueillait le moly, fleur qui rend l’homme sage;

Du paisible lotos il mêlait le breuvage: 210

Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,

Et la douce patrie et les parents aimés.

Enfin l’Ossa, l’Olympe et les bois du Pénée

Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée,

Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, 215

La nuit où son ami reçut à son festin

Le peuple monstrueux des enfants de la nue,

Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue

Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.

Soudain, le glaive en main, l’ardent Pirithoüs: 220

‘Attends; il faut ici que mon affront s’expie,

Traître!’ Mais avant lui, sur le centaure impie

Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,

Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.

L’insolent quadrupède en vain s’écrie; il tombe, 225

Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.

Sous l’effort de Nessus, la table du repas

Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.

Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,

Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, 230

Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,

Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.

Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,

Tout à coup, sous l’airain d’un vase antique, immense,

L’imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235

Sent de sa tête énorme éclater les débris.

Hercule et la massue entassent en trophée

Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée

Qui portait sur ses crins, de taches colorés,

L’héréditaire éclat des nuages dorés. 240

Mais d’un double combat Eurynome est avide,

Car ses pieds, agités en un cercle rapide,

Battent à coups pressés l’armure de Nestor;

Le quadrupède Hélops fuit; l’agile Crantor,

Le bras levé, l’atteint; Eurynome l’arrête; 245

D’un érable noueux il va fendre sa tête,

Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant,

L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant,

Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,

S’élance, va saisir sa chevelure horrible, 250

L’entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort,

Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme,

Et le bois porte au loin des hurlements de femme,

L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255

Et les vases brisés, et l’injure, et les cris.

 

Ainsi le grand vieillard, en images hardies,

Déployait le tissu des saintes mélodies.

Les trois enfants émus, à son auguste aspect,

Admiraient, d’un regard de joie et de respect, 260

De sa bouche abonder les paroles divines,

Comme en hiver la neige aux sommets des collines.

Et, partout accourus, dansant sur son chemin,

Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,

Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265

Chantaient: ‘Viens dans nos murs, viens habiter notre île;

Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,

Convive du nectar, disciple aimé des dieux;

Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère

Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.’ 270

 

II

 

LE MENDIANT

 

C’était quand le printemps a reverdi les prés.

La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés,

Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée,

 

… … … … .… … … … .

… … … … .… … … … .

 

Errait à l’ombre, aux bords du faible et pur Crathis,

Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, 5

Entouraient de Lycus le fertile domaine.

… … … . Soudain, à l’autre bord,

Du fond d’un bois épais, un noir fantôme sort,

Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée:

Il remuait à peine une lèvre glacée, 10

Des hommes et des dieux implorait le secours,

Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours;

Il se traîne, il n’attend qu’une mort douloureuse;

Il succombe. L’enfant, interdite et peureuse,

A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15

Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix.

Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie

Qu’au nom de tous les dieux il la conjure, il prie,

Et qu’il n’est point à craindre, et qu’une ardente faim

L’aiguillonne et le tue, et qu’il expire enfin. 20

 

‘Si, comme je le crois, belle dès ton enfance,

C’est le dieu de ces eaux qui t’a donné naissance,

Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains

Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains,

Ou si c’est quelque front porteur d’une couronne 25

Qui te nomme sa fille et te destine au trône,

Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois

Venge les opprimés sur la tête des rois.

Belle vierge, sans doute enfant d’une déesse,

Crains de laisser périr l’étranger en détresse: 30

L’étranger qui supplie est envoyé des dieux.’

 

Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux,

… … . . et d’une voix encore

Tremblante: ‘Ami, le ciel écoute qui l’implore.

Mais ce soir, quand la nuit descend sur l’horizon, 35

Passe le pont mobile, entre dans la maison;

J’aurai soin qu’on te laisse entrer sans méfiance.

Pour la douzième fois célébrant ma naissance,

Mon père doit donner une fête aujourd’hui.

Il m’aime, il n’a que moi: viens t’adresser à lui, 40

C’est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre,

Il est humain: il pleure aux pleurs qu’il voit répandre.’

Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant,

S’enfuit; car l’étranger sur elle, en l’écoutant,

Fixait de ses yeux creux l’attention avide. 45

Elle rentre, cherchant dans le palais splendide

L’esclave près de qui toujours ses jeunes ans

Trouvent un doux accueil et des soins complaisants.

Cette sage affranchie avait nourri sa mère;

Maintenant sous des lois de vigilance austère, 50

Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux,

Rangent des serviteurs le cortège nombreux.

Elle la voit de loin dans le fond du portique,

Court, et, posant ses mains sur ce visage antique:

‘Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi 55

Que j’obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi;

Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême,

Gémit sur l’autre bord, mourant, affamé, blême…

Ne me décèle point. De mon père aujourd’hui

J’ai promis qu’il pourrait solliciter l’appui. 60

Fais qu’il entre: et surtout, ô mère de ma mère!

Garde que nul mortel a’insulte à sa misère.

—Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux,

Dit l’esclave en baisant son front et ses cheveux;

Oui, qu’à ton protégé ta fête soit ouverte, 65

Ta mère, mon élève (inestimable perte!),

Aimait à soulager les faibles abattus;

Tu lui ressembleras autant par tes vertus

Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,’

Mais cependant la nuit assemble les convives: 70

En habits somptueux, d’essences parfumés,

Ils entrent. Aux lambris d’ivoire et d’or formés

Pend le lin d’Ionie en brillantes courtines;

Le toit s’égaye et rit de mille odeurs divines.

La table au loin circule, et d’apprêts savoureux 75

Se charge. L’encens vole en longs flots vaporeux:

Sur leurs bases d’argent, des formes animées

Élèvent dans leurs mains des torches enflammées;

Les figures, l’onyx, le cristal, les métaux

En vases hérissés d’hommes ou d’animaux, 80

Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent;

Plus d’une lyre est prête; et partout s’amoncellent

Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs.

On s’étend sur les lits teints de mille couleurs;

Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, 85

Est admise. La rose a couronné sa tête.

Mais, pour que la décence impose un juste frein,

Lui-même est par eux tous élu roi du festin.

Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre,

Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90

Entre, cherchant des yeux l’autel hospitalier.

La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer,

Il embrasse l’autel, s’assied parmi la cendre;

Et tous, l’oeil étonné, se taisent pour l’entendre.

 

‘Lycus, fils d’Évémon, que les dieux et le temps 95

N’osent jamais troubler tes destins éclatants!

Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille,

Semblent d’un roi puissant, l’idole de sa ville.

A ton riche banquet un peuple convié

T’honore comme un dieu de l’Olympe envoyé. 100

Regarde un étranger qui meurt dans la poussière,

Si tu ne tends vers lui la main hospitalière.

Inconnu, j’ai franchi le seuil de ton palais:

Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits.

Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105

Qui m’a seule indiqué ta porte bienfaisante!…

Je fus riche autrefois: mon banquet opulent

N’a jamais repoussé l’étranger suppliant.

Et pourtant aujourd’hui la faim est mon partage,

La faim qui flétrit l’âme autant que le visage, 110

Par qui l’homme souvent, importun, odieux,

Est contraint de rougir et de baisser les yeux!

 

—Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire

Des bons ou des méchants fait le destin prospère.

Mais sois mon hôte. Ici l’on hait plus que l’enfer 115

Le public ennemi, le riche au coeur de fer,

Enfant de Némésis, dont le dédain barbare

Aux besoins des mortels ferme son coeur avare.

Je rends grâce à l’enfant qui t’a conduit ici.

Ma fille, c’est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120

Respecter l’indigence est un devoir suprême.

Souvent les immortels (et Jupiter lui-même)

Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés,

Viennent tenter le coeur des humains fortunés.’

D’accueil et de faveur un murmure s’élève. 125

 

Lycus descend, accourt, tend la main, le relève:

‘Salut, père étranger; et que puissent tes voeux

Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux!

Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage;

Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130

Souvent marchent ensemble indigence et vertu,

Souvent d’un vil manteau le sage revêtu,

Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique.

Couvert de chauds tissus, à l’ombre du portique,

Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135

Tu peux ici, dans l’ombre, attendre le soleil.

Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie,

Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie.

Car tout mortel errant nourrit un long amour

D’aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140

Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille

A l’heure qui jadis a vu naître ma fille.

Salut! Vois, l’on t’apporte et la table et le pain:

Sieds-toi. Tu vas d’abord rassasier ta faim.

Puis, si nulle raison ne te force au mystère, 145

Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!’

 

Il retourne à sa place après que l’indigent

S’est assis. Sur ses mains, d’une aiguière d’argent,

Par une jeune esclave une eau pure est versée.

Une table de cèdre, où l’éponge est passée, 150

S’approche, et vient offrir à son avide main

Et les fumantes chairs sur le disque d’airain,

Et l’amphore vineuse, et la coupe aux deux anses.

‘Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances,

Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.’ 155

 

Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe,

Et veut que l’échanson verse à toute la troupe:

‘Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer

L’étranger devenu l’hôte de mon foyer.’

Le vin de main en main va coulant à la ronde; 160

Lycus lui-même emplit une coupe profonde,

L’envoie à l’étranger: ‘Salut, mon hôte, bois.

De ta ville bientôt tu reverras les toits,

Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.’

Des mains de l’échanson l’étranger prend le vase, 165

Se lève et sur eux tous il invoque les dieux.

On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux

Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage,

De sourire et de plainte il mêle son langage:

 

‘Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits 170

De l’importun besoin j’ai calmé les abois,

Oserai-je à ma langue abandonner les rênes?

Je n’ai plus ni pays, ni parents, ni domaines.

Mais écoute: le vin, par toi-même versé,

M’ouvre la bouche. Ainsi, puisque j’ai commencé, 175

Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire.

Excuse enfin ma langue, excuse ma prière;

Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur

Souvent à l’excès même enhardit la pudeur.

Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180

Déchiré de buissons ou d’insectes avides,

D’un long jeûne flétri, d’un long chemin lassé

Et de plus d’un grand fleuve en nageant traversé,

Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;

Mais je suis né robuste et n’ai point passé l’âge. 185

La force et le travail, que je n’ai point perdus,

Par un peu de repos me vont être rendus.

Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques.

Je puis dresser au char tes coursiers olympiques,

Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, 190

Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon.

Je puis même, tournant la meule nourricière,

Broyer le pur froment en farine légère.

Je puis, la serpe en main, planter et diriger

Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195

Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée,

Et devant mes pas l’herbe ou la moisson tombée

Viendra remplir ta grange en la belle saison;

Afin que nul mortel ne dise en ta maison,

Me regardant d’un oeil insultant et colère: 200

O vorace étranger, qu’on nourrit à rien faire!

 

—Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi

N’oserait élever sa langue contre toi.

Tu peux ici rester, même oisif et tranquille,

Sans craindre qu’un affront ne trouble ton asile. 205

—L’indigent se méfie.—Il n’est plus de danger.

—L’homme est né pour souffrir.—Il est né pour changer.

—Il change d’infortune!—Ami, reprends courage:

Toujours un vent glacé ne souffle point l’orage.

Le ciel d’un jour à l’autre est humide ou serein, 210

Et tel pleure aujourd’hui qui sourira demain.

 

—Mon hôte, en tes discours préside la sagesse.

Mais quoi! la confiante et paisible richesse

Parle ainsi!… L’indigent espère en vain du sort;

En espérant toujours il arrive à la mort. 215

Dévoré de besoins, de projets, d’insomnie,

Il vieillit dans l’opprobre et dans l’ignominie.

Rebuté des humains durs, envieux, ingrats,

Il a recours aux dieux qui ne l’entendent pas.

Toutefois ta richesse accueille mes misères; 220

Et puisque ton coeur s’ouvre à la voix des prières.

Puisqu’il sait, ménageant le faible humilié,

D’indulgence et d’égards tempérer la pitié,

S’il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie

Soit un objet pour tous et d’amour et d’envie! 225

 

—Je te le dis encore: espérons, étranger.

Que mon exemple au moins serve à t’encourager

Des changements du sort j’ai fait l’expérience.

Toujours un même éclat n’a point à l’indigence

Fait du riche Lycus envier le destin. 230

J’ai moi-même été pauvre et j’ai tendu la main.

Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses,

Offrit à mon travail de justes récompenses.

“Jeune ami, j’ai trouvé quelques vertus en toi;

Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi.” 235

Oui, oui, je m’en souviens: Cléotas fut mon père;

Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.

A tous les malheureux je rendrai désormais

Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.

Dieux, l’homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240

Vous n’avez point ici d’autre visible image;

Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains

Pour vous représenter aux regards des humains.

Veillez sur Cléotas! Qu’une fleur éternelle,

Fille d’une âme pure, en ses traits étincelle; 245

Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours,

Fassent une couronne à chacun de ses jours;

Et quand une mort douce et d’amis entourée

Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée,

Qu’il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250

A des fils, s’il se peut, encor meilleurs que lui.

 

—Hôte des malheureux, le sort inexorable

Ne prend point les avis de l’homme secourable.

Tous, par sa main de fer en aveugles poussés,

Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. 255

Cléotas est perdu; son injuste patrie

L’a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie.

De ses concitoyens dès longtemps envié,

De ses nombreux amis en un jour oublié,

Au lieu de ces tapis qu’avait tissus l’Euphrate, 260

Au lieu de ces festins brillants d’or et d’agate

Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux,

Savouraient jusqu’au jour les vins délicieux,

Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages,

Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265

Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs,

Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs.

Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire

Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire,

Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270

Seul, d’exil en exil, de déserts en déserts,

Pauvre et semblable à moi, languissant et débile,

Sans appui qu’un bâton, sans foyer, sans asile,

Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux,

Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275

D’un souhait de bonheur le flatte et l’encourage;

Les torrents et la mer, l’aquilon et l’orage,

Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements

Répondant seuls la nuit à ses gémissements;

N’ayant d’autres amis que les bois solitaires, 280

D’autres consolateurs que ses larmes amères,

Il se traîne; et souvent sur la pierre il s’endort

A la porte d’un temple, en invoquant la mort.

 

—Que m’as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête.

Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! 285

Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs;

Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs.

Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l’abondance,

Enivré des vapeurs d’une folle opulence,

Celui qui lui doit tout chante, et s’oublie, et rit, 290

Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit,

Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l’aime.

Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même?

En quels lieux était-il? où portait-il ses pas?

Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295

Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je;

Où l’as-tu vu?—Mon hôte, à regret je t’afflige.

C’était lui, je l’ai vu ……………………

…………………….Les douleurs de son âme

Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme 300

A Delphes, confiés au ministre du dieu,

Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu.

Par des sentiers secrets fuyant l’aspect des villes,

On les avait suivis jusques aux Thermopyles.

Il en gardait encore un douloureux effroi. 305

Je le connais; je fus son ami comme toi.

D’un même sort jaloux une même injustice

Nous a tous deux plongés au même précipice.

Il me donna jadis (ce bien seul m’est resté)

Sa marque d’alliance et d’hospitalité. 310

Vois si tu la connais.’ De surprise immobile,

Lycus a reconnu son propre sceau d’argile;

Ce sceau, don mutuel d’immortelle amitié,

Jadis à Cléotas par lui-même envoyé.

Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315

L’étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage.

 

‘Est-ce toi, Cléotas? toi qu’ainsi je revoi?

Tout ici t’appartient. O mon père! est-ce toi?

Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.

Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, 320

Viens; je n’ai fait ici que garder ton trésor,

Et ton ancien Lycus veut te servir encor;

J’ai honte à ma fortune en regardant la tienne.’

 

Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne

Que tient sur son épaule une agrafe d’argent, 325

Il l’attache lui-même à l’auguste indigent.

Les convives levés l’entourent; l’allégresse

Rayonne en tous les yeux. La famille s’empresse;

On cherche des habits, on réchauffe le bain.

La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330

‘Car c’est toi, lui dit-il, c’est toi qui, la première,

Ma fille, m’as ouvert la porte hospitalière.’

 

III

 

LA LIBERTÉ

 

UN CHEVRIER, UN BERGER

 

LE CHEVRIER

 

Berger, quel es-tu donc? qui t’agite? et quels dieux

De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

 

LE BERGER

 

Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l’apprendre:

Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

 

LE CHEVRIER

 

Quoi! tu sors de ces monts où tu n’as vu que toi, 5

Et qu’on n’approche point sans peine et sans effroi?

 

LE BERGER

 

Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;

Tu le peux. Assieds-toi parmi l’herbe fleurie:

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,

Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10

 

LE CHEVRIER

 

Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15

N’y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Comment as-tu donc su d’herbes accoutumées

Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20

 

LE BERGER

 

Que m’importe! est-ce à moi qu’appartient ce troupeau?

Je suis esclave.

 

LE CHEVRIER

 

Au moins un rustique pipeau

A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.

Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons, 25

Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

 

LE BERGER

 

Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,

La chouette et l’orfraie, et leurs accents funèbres,

Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;

Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:

Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,

Et de vos rossignols les soupirs caressants,

Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.

Je suis esclave.

 

LE CHEVRIER

 

Hélas! que je te trouve à plaindre! 35

Oui, l’esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre

De servir, de plier sous une injuste loi,

De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.

Protège-moi toujours, ô liberté chérie!

O mère des vertus, mère de la patrie! 40

 

LE BERGER

 

Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.

Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:

Ton prétendu bonheur et m’afflige et me brave;

Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

 

LE CHEVRIER

 

Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45

Mais les dieux n’ont-ils point de remède pour toi?

Il est des baumes doux, des lustrations pures

Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,

Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

 

LE BERGER

 

Il n’en est point; il n’est pour moi que des douleurs: 50

Mon sort est de servir, il faut qu’il s’accomplisse.

Moi, j’ai ce chien aussi qui tremble à mon service;

C’est mon esclave aussi. Mon désespoir muet

Ne peut rendre qu’à lui tous les maux qu’on me fait.

 

LE CHEVRIER

 

La terre, notre mère, et sa douce richesse, 55

Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?

Vois combien elle est belle! et vois l’été vermeil,

Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,

Qui vient, fertile amant d’une heureuse culture,

Varier du printemps l’uniforme verdure; 60

Vois l’abricot naissant, sous les yeux d’un beau ciel,

Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;

Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare

Nous annoncer l’éclat des fruits qu’il nous prépare.

Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,

De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, 65

Du joyeux moissonneur attendent la faucille.

D’agrestes déités quelle noble famille!

La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,

Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70

Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,

Verser la corne d’or où fleurit l’abondance.

 

LE BERGER

 

Sans doute qu’à tes yeux elles montrent leurs pas;

Moi, j’ai des yeux d’esclave, et je ne les vois pas.

Je n’y vois qu’un sol dur, laborieux, servile, 75

Que j’ai, non pas pour moi, contraint d’être fertile;

Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain

Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.

Voilà quelle est la terre. Elle n’est point ma mère,

Elle est pour moi marâtre; et la nature entière 80

Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur

Que ce vallon de mort qui te fait tant d’horreur.

 

LE CHEVRIER

 

Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,

N’ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?

N’aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85

Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;

Je m’occupe à leurs jeux, j’aime leur voix bêlante;

Et quand sur la rosée et sur l’herbe brillante

Vers leur mère en criant je les vois accourir,

Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90

 

LE BERGER

 

Ils sont à toi: mais moi, j’eus une autre fortune;

Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune

Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,

Un maître soupçonneux nous attend au retour

Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95

Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;

En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois

En saisit un, l’emporte et s’enfuit dans les bois,

C’est ma faute; il fallait braver ses dents avides.

Je dois rendre les loups innocents et timides! 100

Et puis, menaces, cris, injure, emportements,

Et lâches cruautés qu’il nomme châtiments.

 

LE CHEVRIER

 

Toujours à l’innocent les dieux sont favorables:

Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?

Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105

Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,

Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,

Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

 

LE BERGER

 

Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers

Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers. 110

Que parles-tu de dieux, de nymphes et d’offrandes?

Moi, je n’ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;

Je les crains, car j’ai vu leur foudre et leurs éclairs;

Je ne les aime pas: ils m’ont donné des fers.

 

LE CHEVRIER

 

Eh bien, que n’aimes-tu? Quelle amertume extrême 115

Résiste aux doux souris d’une vierge qu’on aime?

L’autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,

Je vins offrir le don d’un chevreau nouveau-né.

Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!…

Sa voix prit un accent!… Je crois toujours l’entendre. 120

 

LE BERGER

 

Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?

Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?

Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,

Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.

Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125

N’en pas redemander plus que je n’en reçus!

O juste Némésis! si jamais je puis être

Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,

Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,

Sanguinaire, cruel, comme on l’est avec moi! 130

 

LE CHEVRIER

 

Et moi, c’est vous qu’ici pour témoins j’en appelle,

Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle

Me trouvera toujours humain, compatissant,

A leurs justes désirs facile et complaisant,

Afin qu’ils soient heureux et qu’ils aiment leur maître 135

Et bénissent en paix l’instant qui les vit naître.

 

LE BERGER

 

Et moi, je le maudis, cet instant douloureux

Qui me donna le jour pour être malheureux;

Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;

Pour n’avoir rien à moi, pour ne plaire à personne; 140

Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil

Engraissent d’un tyran l’indolence et l’orgueil.

 

LE CHEVRIER

 

Berger infortuné! ta plaintive détresse

De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.

Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux 145

Aussi blancs que le lait qu’elle garde pour eux;

Qu’ils aillent avec toi, je te les abandonne.

Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne

De ta triste mémoire effacer tes malheurs,

Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs! 150

 

LE BERGER

 

Oui, donne et sois maudit; car, si j’étais plus sage,

Ces dons sont pour mon coeur d’un sinistre présage:

De mon despote avare ils choqueront les yeux.

Il ne croit pas qu’on donne; il est fourbe, envieux;

Il dira que chez lui j’ai volé le salaire 155

Dont j’aurai pu payer les chevreaux et la mère;

Et, d’un si bon prétexte ardent à se servir,

C’est à moi que lui-même il viendra les ravir.

(_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars

1787._)

 

IV

 

LE MALADE

 

‘Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères,

Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires,

Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,

Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant!

Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, 5

Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée,

Qui n’a pas dû rester pour voir mourir son fils!

Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis,

Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante

Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 10

Apollon! si jamais, échappé du tombeau,

Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau,

Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue

De ma coupe d’onyx à tes pieds suspendue;

Et, chaque été nouveau, d’un jeune taureau blanc 15

La hache à ton autel fera couler le sang.

 

Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable?

Ton funeste silence est-il inexorable?

Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans,

Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? 20

Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière?

Que j’unisse ta cendre à celle de ton père?

C’est toi qui me devais ces soins religieux,

Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux.

Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25

Les maux qu’on dissimule en ont plus d’amertume.

Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis?

 

—Ma mère, adieu; je meurs, et tu n’as plus de fils.

Non, tu n’as plus de fils, ma mère bien-aimée.

Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, 30

Me ronge; avec effort je respire, et je crois

Chaque fois respirer pour la dernière fois.

Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse,

Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse;

Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35

Tourne-moi sur le flanc. Ah! j’expire! ô douleurs!

 

—Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage;

Sa chaleur te rendra ta force et ton courage.

La mauve, le dictame ont, avec les pavots,

Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40

Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes,

Une Thessalienne a composé des charmes.

Ton corps débile a vu trois retours du soleil

Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil.

Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; 45

C’est ta mère, ta vieille inconsolable mère

Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas,

T’asseyait sur son sein, te portait dans ses bras,

Que tu disais aimer, qui t’apprit à le dire,

Qui chantait, et souvent te forçait à sourire 50

Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs,

De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs.

Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée,

Par qui cette mamelle était jadis pressée;

Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, 55

Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours!

 

—O coteaux d’Érymanthe! ô vallons! ô bocage!

O vent sonore et frais qui troublais le feuillage,

Et faisais frémir l’onde, et sur leur jeune sein

Agitais les replis de leur robe de lin! 60

De légères beautés troupe agile et dansante …

Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l’Érymanthe …

Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons …

O visage divin! ô fêtes! ô chansons!

Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 65

Aucun lieu n’est si beau dans toute la nature.

Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus

Si blancs, si délicats!… Je ne te verrai plus!

Oh! portez, portez-moi sur les bords d’Érymanthe,

Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70

Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots

S’élever de ce toit au bord de cet enclos!

Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse,

Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse,

Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 75

Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars,

Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée,

S’arrêter et pleurer sa mère bien-aimée.

Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau!

Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80

Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles,

Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles!

 

—Ah! mon fils, c’est l’amour, c’est l’amour insensé

Qui t’a jusqu’à ce point cruellement blessé?

Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85

C’est toujours cet amour qui tourmente les hommes.

S’ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur

Verra que c’est toujours cet amour en fureur.

Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante,

Quelle vierge as-tu vue au bord de l’Érymanthe? 90

N’es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur

N’avait point de ta joue éteint la jeune fleur!

Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes,

Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes?

Ou ne sera-ce point cette fière beauté 95

Dont j’entends le beau nom chaque jour répété,

Dont j’apprends que partout les belles sont jalouses?

Qu’aux temples, aux festins, les mères, les épouses,

Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi?

Cette belle Daphné?….—Dieux! ma mère, tais-toi, 100

Tais-toi. Dieux! qu’as-tu dit? Elle est fière, inflexible;

Comme les immortels, elle est belle et terrible!

Mille amants l’ont aimée; ils l’ont aimée en vain.

Comme eux j’aurais trouvé quelque refus hautain.

Non, garde que jamais elle soit informée… 105

Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée!

Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours.

Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours.

Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge,

De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. 110

Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux,

Prends notre Amour d’ivoire, honneur de ces hameaux;

Prends la coupe d’onyx à Corinthe ravie;

Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie;

Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115

Dis-lui que je me meurs, que tu n’as plus de fils.

Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse;

Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse.

Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis,

Adieu, ma mère, adieu, tu n’auras plus de fils. 120

 

—J’aurai toujours un fils, va, la belle espérance

Me dit…’ Elle s’incline, et, dans un doux silence,

Elle couvre ce front, terni par les douleurs,

De baisers maternels entremêlés de pleurs.

Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; 125

Sa démarche est de crainte et d’âge chancelante.

Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas,

Haletante, de loin: ‘Mon cher fils, tu vivras,

Tu vivras.’ Elle vient s’asseoir près de la couche,

Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, 130

La jeune belle aussi, rouge et le front baissé,

Vient, jette sur le lit un coup d’oeil. L’insensé

Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête.

‘Ami, depuis trois jours tu n’es d’aucune fête,

Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135

Tu souffres. On me dit que je peux te guérir;

Vis, et formons ensemble une seule famille:

Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!’

 

V

 

HYLAS

Au chevalier de Pange.

 

Le navire éloquent, fils des bois du Pénée,

Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,

Craignant près de l’Euxin les menaces du Nord,

S’arrête, et se confie au doux calme d’un port.

Aux regards des héros le rivage est tranquille; 5

Ils descendent. Hylas prend un vase d’argile,

Et va, pour leurs banquets sur l’herbe préparés,

Chercher une onde pure en ces bords ignorés.

Reines, au sein d’un bois, d’une source prochaine,

Trois naïades l’ont vu s’avancer dans la plaine. 10

Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,

Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l’instant

Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire,

Un murmure plus doux l’avertit et soupire.

Il accourt. Devant lui l’herbe jette des fleurs; 15

Sa main errante suit l’éclat de leurs couleurs;

Elle oublie, à les voir, l’emploi qui la demande,

Et s’égare à cueillir une belle guirlande.

Mais l’onde encor soupire et sait le rappeler.

Sur l’immobile arène il l’admire couler, 20

Se courbe, et, s’appuyant à la rive penchante,

Dans le cristal sonnant plonge l’urne pesante.

De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain

Volent, fendent leurs eaux, l’entraînent par la main

En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25

Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d’elles,

Leur bouche, en mots mielleux où l’amour est vanté,

Le rassure et le loue et flatte sa beauté.

Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine

De la jeunesse en fleur la première étamine, 30

Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux

Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux.

‘Quand ces trois corps d’albâtre atteignaient le rivage,

D’abord j’ai cru, dit-il, que c’était mon image

Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, 35

Ondoyante, volait et s’élançait vers moi.’

 

Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure,

Va, vient, le cherche, crie auprès de l’onde pure:

‘Hylas! Hylas!’ Il crie et mille et mille fois.

Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40

Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine,

Lui répond une voix non entendue et vaine.

 

De Pange, c’est vers toi qu’à l’heure du réveil

Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.

Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45

Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,

L’eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;

D’une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;

Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,

Et sa flûte à la main, sa flûte qui s’apprête 50

A défier un jour les pipeaux de Segrais,

Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.

 

VI

 

LA JEUNE TARENTINE

 

Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,

Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez!

 

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!

Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:

Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement 5

Devaient la reconduire au seuil de son amant.

Une clef vigilante a, pour cette journée,

Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,

Et l’or dont au festin ses bras seraient parés,

Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 10

Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,

Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

L’enveloppe; étonnée et loin des matelots,

Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

 

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15

Son beau corps a roulé sous la vague marine.

Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher,

Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.

Par ses ordres bientôt les belles Néréides

L’élèvent au-dessus des demeures humides, 20

Le portent au rivage, et dans ce monument

L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement;

Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,

Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,

Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, 25

Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:

 

‘Hélas! chez ton amant tu n’es point ramenée;

Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée;

L’or autour de tes bras n’a point serré de noeuds;

Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux.’ 30

 

VII

 

SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D’EUROPE

Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu’il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L’un: Étranger, ce taureau, etc.; l’autre: Pasiphaé; d’autres, d’autres…

 

EUROPE

 

Étranger, ce taureau, qu’au sein des mers profondes

D’un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,

Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.

Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté

Dont le vent fait voler l’écharpe obéissante 5

Sur ses flancs est assise, et d’une main tremblante

Tient sa corne d’ivoire, et, les pleurs dans les yeux,

Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux;

Et, redoutant la vague et ses assauts humides,

Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10

 

L’art a rendu l’airain fluide et frémissant,

On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,

Ce taureau, c’est un dieu; c’est Jupiter lui-même.

Dans ses traits déguisés, du monarque suprême

Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15

Sidon l’a vu descendre au bord de ses guérets,

Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,

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