Poésies populaires Serbes Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes

Chapitre LXVI

LE TCHÉLÉBI MOUÏO ET FATIME LIOUBOVITCH.

 

Fatime Lioubovitch était à broder

dans le jardin sous le jaune oranger,

là vint à passer le tchélébi Mouïo,

qui la salua au nom de Dieu:

«Dieu t’assiste, Fatime Lioubovitch!

prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].»

—«Es-tu fou, tchélébi Mouïo,

pour domestique je ne te voudrais pas

et moins encore pour que tu baises mon visage.»

—«Si de moi tu ne veux, Fatime,

vrai comme ma tête est vivante sur mes épaules,

je publierai partout où j’irai

que tu portes un enfant dans ton sein.»

Fatime pourtant n’en tient pas de compte,

mais continue de broder sur son métier.

Mouïo mortifié s’éloigne

et traverse la vaste campagne,

mais voici que la nouvelle lui arrive

que le pacha a planté sa tente,

qu’il l’a plantée dans la plaine de Rakitno,

et qu’avec lui il a des agas et des spahis.

Là se dirige le tchélébi Mouïo,

devant le pacha humblement il s’incline,

lui baise le genou et le bas (de son caftan),

et le pacha lui tient ce discours:

«Comment te va, tchélébi Mouïo?

as-tu traversé l’Hertzégovine?

as-tu visité la maison des Lioubovitch?

comment vont les neuf frères?

sont-ils en santé et en joie?»

—«J’ai passé par l’Hertzégovine,

et visité la maison des Lioubovitch,

en santé sont les neuf frères,

en santé ils sont, mais non en joie,

car ils ont une soeur unique,

qui porte un enfant dans son sein:

c’est l’enfant du pacha de Bosnie.»

Le pacha de Novi-Bazar se met à rire:

«C’est bien, puisqu’il est de bonne race.»

Pourtant le pacha avait grand dépit,

vite il écrit une lettre menue,

et dans la lettre à Fatime il disait:

«Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.»

Puis il appelle son tatar,

et l’expédie vers la maison des Lioubovitch.

Quand le tatar à la maison arriva

et que la jeune Fatime l’aperçut,

aussitôt pressentant quelque malheur,

elle se dirigea en hâte vers Rakitno.

Là devant le pacha humblement elle s’incline,

lui baise la main et le bas du caftan;

mais voyant que le pacha la regardait de travers,

elle ôte sa jaune tunique

et reste nue dans sa fine chemise:

«Sois un juge équitable, seigneur pacha,

sois un juge équitable et que Dieu te conserve!

pourrais-je ici cacher une pomme,

comment donc un enfant sous ma ceinture?

Si tu ne veux être un juge équitable,

je suis venue pieds nus à Rakitno,

pieds nus j’irai jusqu’au sultan,

je me plaindrai au sultan à Stamboul,

afin qu’il te fasse mettre à mort.»

Quand le pacha eut entendu Fatime,

une violente colère s’empara de lui,

et il fit de l’oeil un signe au bourreau

qui abattit la tête de Mouïo.

Il prit Fatime pour son épouse

et en fit une jeune pachinitza.

[Note 1: Que de rester chez tes frères.]