Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Frédéric Bleumalt · Chapitre 3 sur 5

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Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Chapitre 3

16.

 

À partir de ce moment, nous nous appelâmes en vidéo tous les soirs.

C’était en passe de devenir un rituel. D’une main, j’aurais adoré qu’il le devienne, de l’autre, tout ce que j’espérais, c’était pouvoir contempler son visage sur mon oreiller, en réel, tous les soirs, toutes les nuits à venir.

Je lui savais gré de se plier à cet exercice qu’il m’avait dit exécrer. Après nos journées de travail respectives, nous éprouvions le besoin pour moi, et j’espérais l’envie pour lui, de nous nourrir de nos images pixélisées. Rayane soupçonnait dans cette manie une volonté de m’assurer qu’il était bien seul chez lui, ce à quoi je répondais par un demi-sourire. Je crois qu’il appréciait cette expression larvée, timide de jalousie, d’autant qu’elle lui donnait, à lui aussi, l’occasion de s’assurer de la même chose de mon côté.

La veille de son arrivée, je ne tenais plus en place et avais été incapable de dormir. Les quelques heures de travail au love store me parurent interminables. J’avais lourdement insisté pour qu’il passe ses deux nuits avec moi, ce qu’il avait fini par me concéder.

Le jour venu, je décidai de l’attendre dans mon petit studio au lieu d’aller le chercher à la gare, rien que pour le plaisir de le voir apparaître devant ma porte, comme je l’avais scénarisé mille fois.

Il avait frappé vers vingt heures. Trois battements bien sonnés. Rapprochés. Comme trois points de suspension. Comme un souffle entrecoupé. Un pont à franchir. Une route tout juste tracée.

Je me souviens qu’une chanson enjouée easy listening[3]se jouait sur mon téléphone, le Victory de A Weekend. J’espérais que celui-ci me porterait chance et que je tracerais le V de victoire sur son torse. Je lui décochai un sourire à en faire sauter mes zygomatiques, ce sourire étudié, porté et souligné par le rythme entraînant de la musique. Je m’imaginais dans une de ces comédies américaines sirupeuses outrageusement débilitantes.

— Hey !

— Hey…, me singea-t-il sur un ton monocorde.

Je lui exécutai une petite danse alors qu’il restait dans l’encadrement de la porte.

— Entre !

— T’es sous amphet ? Tu m’as l’air un peu trop en forme, toi.

— Non, mais tu sais bien que je sais pas résister à l’appel de la vibe.

Si j’avais voulu être honnête, je lui aurais dit que j’avais pris un petit shot de protoxyde d’azote. Je me faisais souvent des ballons. C’était devenu une habitude. J’alternais entre ça et le poppers, même en dehors de la baise. Juste comme ça. Pour me faire un kiff. Mais là, je planais surtout du simple fait de le savoir ici, incarné, enfin chez moi.

Il consentit à entrer, son sac de voyage à la main, une bouteille d’un liquide ambré dans l’autre. Jetant un coup d’œil alentour, il s’écria :

— Putain, c’est un placard, ton truc…

— Vingt mètres carrés, mais c’est douillet, tu verras… Et puis, ça nous rappellera des souvenirs, souris-je.

Il marqua une pause et me fixa.

— C’est bien quand tu souris...

J’irradiais de plus belle, comme un idiot content de sa condition.

— Du coup… ? dit-il en larguant son sac sur le sol.

— Du coup… soufflai-je en me hissant sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres.

Je l’embrassai très chastement, comme par peur qu’il me rejette. Par peur de trop l’user aussi peut-être. Il ne cilla pas et se laissa faire docilement, me laissant l’effleurer.

— Bonjour, lui fis-je lorsque ma bouche finit de taquiner la sienne.

— Tu dis bonjour comme ça à tous les mecs ?

— Non, seulement à ceux qui me ramènent une bouteille, répondis-je en désignant celle qu’il tenait dans la main gauche. C’est quoi, ça ?

— Je viens pas les mains vides chez quelqu’un. Jamais. Ta mère t’a rien appris ?

— Non, elle avait commencé, mais très vite ça ne l’a plus intéressée... soulignai-je. Ça tombe bien parce que moi aussi, j’ai un cadeau pour toi.

Tout semblait se dérouler sous d’étranges bons auspices. L’ambiance n’avait rien à avoir avec celle de mon séjour éclair à Arles. Rayane semblait plus enclin au rapprochement. Ses traits étaient moins tirés.

— Enlève ton blouson…

Je lui pris la bouteille et il s’exécuta. Ma raison me soufflait de me retenir de lui sauter au cou et je l’observais : on aurait dit un géant dans une maison de poupées.

Il s’assit sur le canapé qui émit un grincement terrible. Je vins le rejoindre.

— Ouah ! Je vais le défoncer, ton truc…

— Non, t’inquiète. Il en a vu d’autres. J’ai pas mal sauté dessus ! Enfin… Ouais. Il est costaud, quoi, fis-je en me mordant les lèvres en souvenir des parties de baise que celui-ci avait accueillies. Je l’ai récupéré pour pas cher sur leboncoin…

— Sérieux ? fit-il en affichant une mine dégoûtée.

— Espèce de maniaque, va...

— Tu sais qui a posé son cul sur ce truc plein de morpions ?

— Tu penses trop.

— Et tu vas me faire dormir là ?

— Non. Dans mon lit. Avec moi…

Il se mit à mimer le bruit d’une alarme. Je posai mes mains sur son bras pour lui signifier d’arrêter de se moquer de moi.

— Attention… Quand tu deviens tactile, c’est jamais bon signe.

— T’as peur de moi ?

— Non. J’ai peur de moi, confia-t-il en se levant brusquement. On sort ?

— Tu viens d’arriver.

— Je me sens à l’étroit dans ta cage à poules.

— C’est juste pour le weekend… Avant, on se sentait pas à l’étroit.

— Normal, quand tu passes des journées entières emboîté…

— Ouais… C’est une option envisageable.

Il déclina d’office d’un geste de la tête.

Je grimaçai et demandai :

— Tu te rappelles, ta garçonnière ?

— Tu vis trop dans le passé, petit… Allez, on sort ? On va bouffer ? T’as envie de quoi ? s’agita-t-il comme pour fuir ses propres élans. J’ai la dalle.

— On peut baiser tout de suite, si tu veux… proposai-je. Comme ça, on y pensera plus et on dînera l’esprit léger.

— T’es un marrant, toi…

Il me servit le tout assorti d’un sourire.

Je me hasardai à me pencher vers lui et roulai ma tête contre son cou. À mon étonnement, son bras trouva seul comment faire le tour de mon corps.

— Ça me fait tellement de bien que tu sois là… insistai-je.

À ces mots, sa main vint frictionner mes cheveux et se perdre dans mes boucles. Nous restâmes dans cette position un long moment alors que ses doigts épais continuaient de fouiller lentement ma chevelure comme une danse lente… J’aimais qu’il fasse preuve de cette finesse dans les gestes, la gracilité du mouvement accentuant mes frissons.

— Je suis content que tu dormes ici, aussi.

— J’ai l’impression que tu veux juste me faire voir ton lit. Sois pas si pressé, petite tête…

Le retour du surnom signa pour moi le hissage du drapeau blanc.

Je m’hypnotisai dans la vision de ses lèvres adorées et laissai s’aventurer mes doigts sur elles. Leur douceur ravit la pulpe de mes doigts ; je lissai les fronces et les stries de sa peau, titillai le petit renflement discret sous son arc de cupidon. Pour finir mes traitements, je tapotai le bout de chacun de mes doigts sur cet épais coussin rosé, le plus délicatement du monde.

— Qu’est-ce que tu fais encore… souffla-t-il, entre lassitude et attendrissement.

— Je joue du piano sur ta bouche…

Je me jetai sur lui pour le faire tomber à la renverse sur le canapé. J’échouai et finis agrippé à son corps, mû par un besoin désespéré d’amarre. Cette pensée en fit naître une autre : n’était-ce pas cela que je cherchais sans cesse dans l’amour ? Une forme d’amarrage face aux reflux, aux incertitudes, à l’impermanence perpétuelle de l’existence ? Rayane semblait taillé pour me protéger de toutes les tempêtes, même de mes orages intérieurs.

— J’ai envie que tu sois mon rocher.

J’aimais sa masse. Son sexe épais, le plus gros qu’il m’ait été donné d’avoir en moi. Son corps lisse comme un dauphin, le regard profond, serti de noirs desseins. Je rêvais de le gravir comme une glabre et étincelante montagne. Un corps en caramel dur capable de passer à l’offensive en deux-deux. Un guerrier de l’amour, si prompt à me dévaster. Si pressé, si habile dans l’art de me forer, de me fouiller. Je chérissais ces instants perdus où Rayane s’insinuait au plus profond de moi, écartait, prenait la place, se plantait là pour honorer sa mission première : m’emplir, supplanter ma vie même.

— Et toi tu serais quoi ? La moule qui viendrait me coller au cul ?

Je ris.

Il me chahuta pour me dégager.

— Allez, bouge ton boule, gamin, j’ai vraiment, vraiment la dalle !

Deux minutes plus tard, nous descendions les escaliers de mon petit immeuble. Notre descente fut rythmée par l’effleurement de nos bras. Ce petit jeu me grisa. Là encore, je me racontais une belle histoire et voyais déjà dans cette scène ordinaire un morceau de notre hypothétique quotidien que je sentais se dérouler à l’infini.

Et je savais qu’une partie de moi descendrait cet escalier à jamais.

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17.

 

20:44.

La rumeur de la rue nous enveloppa dès que nous passâmes la porte cochère. Nos bras cessèrent instantanément de flirter. Nous étions désormais à découvert. Il flottait dans l’air ambiant une forme d’insouciance. Peut-être que c’était la douce chaleur de mai, la promesse de l’été, la réunion de nos corps dans un même espace-temps, l’avenir à deux que d’un coup je sentais à nouveau se dessiner…

Je lui demandai :

— T’as envie de quoi ?

— De la viande. Je veux de la viande.

— Je t’en ai proposé en haut, t’as pas voulu, le taquinai-je.

— Y avait pas assez à bouffer, me répondit-il du tac au tac.

On avait fini par entrer dans un petit restaurant français bondé dans ma rue. En nous voyant passer la porte, le serveur avait tiqué avant de foncer vers nous.

— C’est pour deux ou vous êtes plus ?

— Deux, assura Rayane à voix basse, dans un soudain accès de timidité.

On nous conduisit à notre table, un petit carré où projeter nos rêves, dans un coin, bancale et cernée d’autres. Cette procession me parut d’un charme terrible. C’était cela que ressentaient les paires officielles lorsqu’elles entraient quelque part ? Pour quelques secondes, certains regards vous captaient et faisaient de vous l’unique ligne de mire. Ce moment fatidique où vous étiez reconnus socialement en tant qu’entité une et indivisible.

J’enviais ce petit cérémonial de couple ordinaire.

Nous nous assîmes. D’office, je détestai la proximité immédiate de nos voisins. Ici, il était clair que nous n’aurions pas la liberté d’évoquer le sujet le plus brûlant : nous. J’aimais le voir mal à l’aise. Depuis combien de temps ne nous étions-nous pas assis l’un face à l’autre dans un endroit public ? L’année où nous avions vécu ensemble, nous évitions les situations qui, selon Rayane, auraient pu mettre les autres sur la voie. La joie de paraître avec lui me semblait un bonheur simple et j’étais heureux d’y goûter, bien que rien ne soit encore réglé entre nous.

Je lui fis remarquer d’un coup d’œil appuyé que la possibilité d’échanger était plutôt restreinte, tant la proximité du couple attablé à côté faisait penser à un dîner à quatre têtes. Il haussa les épaules avant de commander.

Je passais le dîner à me demander si les autres se posaient des questions sur nous, sur la façon dont nous étions perçus, si une simple amitié entre nous semblait plausible dans les yeux d’autrui tant nos allures différaient, tant nos carrures dénotaient, tant ma différence apparaissait. Tant sa masculinité débordante annihilait la mienne, déjà timide. Puis, je me posai la véritable et unique question qui comptait : qu’est-ce que notre confrontation nous renvoyait l’un à l’autre ? Est-ce que cette association nous plaisait à nous ? Étions-nous prêts à exister aux yeux du monde, envers et contre tous ?

Lorsque nous commençâmes à manger, je ne pus m’empêcher de tapoter sur mon téléphone. Nous en vînmes à parler du quartier. Je tapai le nom de notre ancienne ville dans le moteur de recherche section actualités. Nous découvrîmes ensemble que la H. était en cours de destruction pour insalubrité et malfaçons. Les photos montraient des camions, des boules de démolition, un grand chantier moche et fabuleux, la place carrée remplie d’engins et d’ouvriers en gilets orange. Comment cette nouvelle avait-elle pu m’échapper ? Le berceau de notre amour boiteux serait bientôt un tas de gravats et une pluie de béton armé. Même si cet endroit avait été pour moi une cage à bien des égards, cette nouvelle réussit à m’étreindre le cœur et à éteindre quelques souvenirs heureux. Les monstres de démolition emporteraient tout dans leur sillage.

La cité serait bientôt un mausolée à ciel ouvert. Fini les tremplins vers le ciel. Les escaliers glissant vers d’autres mondes. Les grands rectangles d’azur entre les tours.

— J’ai envie d’y retourner...

— Pour quoi faire ?

Un réflexe. Il paraît que les saumons reviennent frayer sur leur lieu de leur naissance. Ce qui me mouvait à ce moment devait être de cet ordre-là. Et puis, après tout, si un lieu incarnait au mieux notre histoire, c’était bien celui-là.

Du fumier naissaient les roses. Du bitume poussaient les amours de poussière.

— J’ai envie.

— Je croyais que tu cauchemardais encore là-dessus...

— Oui.

— Et tu veux retourner là-bas ?

— Oui.

— T’es maso ?

— Y a des morceaux de moi, là-bas.

— C’est surtout l’endroit où t’as failli finir en morceaux.

— C’est là qu’on s’est connus… Et j’ai envie de voir à quoi ça ressemble maintenant que tout est vide. J’ai toujours rêvé de voir les tours pulvérisées, les jours où j’en pouvais plus de ce poulailler...

Je gardai pour moi que c’était également l’endroit où Rayane m’avait dit qu’il m’aimait pour la première fois. À sa manière. Ne le pouvant pas sans attirer l’attention de nos voisins. Je me perdais dans le souvenir de sa déclaration, dans la façon si pure qu’il avait eue de la faire. Dans ses gestes. Parce que c’était littéralement ma vie qu’il avait tenue entre ses mains. Et je crois que j’identifiais finalement ce qui me plaisait le plus chez lui : cette forme de pureté de cœur qu’il avait dans ses silences, dans sa façon d’être au monde.

Seulement après coup, je pensai à mon père.

— Mon père… Je me demande où il va habiter, maintenant… Tu crois qu’il y a encore des gens là-bas ?

— La mairie a dû reloger tout le monde depuis. Pourquoi ça t’intéresse ? Tu l’as revu ton père depuis que tu as quitté la cité ? T’as été en contact ?

— Non. Justement… Je me demande juste c’est quoi sa vie aujourd’hui…

Le sujet s’éclipsa de lui-même et nous retournâmes à la dégustation.

Nous dûmes rester une petite heure à parler du bout des yeux. Son regard s’attardait parfois sur ma bouche, l’air de rien, comme en prévision d’un atterrissage prochain. Sous la table, Rayane se laissait aller à quelques caresses, sa jambe glissant le long de la mienne. En le sentant, je lui offris de grands yeux ronds, surpris par cette prise de risque, mesurée, qu’il prenait.

Nous réglâmes l’addition et glissâmes hors de ce bocal bondé et bruyant.

Je sortis tout sourire et sitôt que nous fûmes dehors, je fis volte-face pour affronter son regard en lui glissant avec un sourire entendu :

— Une petite pêche pour le dessert ?

Ses lèvres s’entrouvrirent dans un demi-sourire, mais ce ne fut pas sa voix qui en sortit.

— Dis oui, mon frère ! Ça se refuse pas !

Un type d’à peu près notre âge, de la même taille que Rayane, d’une carrure moins épaisse, se tenait adossé, le regard mauvais, avec un léger sourire et une clope au bout des doigts. Je reconnaissais ces regards-poignards, inquisiteurs, ivres d’anathèmes.

— Petit dîner bien et tout… ricana le type.

Nous le fixâmes comme un seul homme sans un mot.

— On rentre ? me fit Rayane sans plus le considérer.

— C’est romantique… Hé ! Revenez ! Tu me le prêtes, ton mec ?

Les mâchoires de Rayane se crispèrent. Il marcha droit, le regard rivé vers l’avant, d’un pas maîtrisé, à une allure égale. Sans le vouloir, ce con ravivait les plaies encore ouvertes de mes sorties de route. Ses muscles saillants poignaient et soulignaient en arêtes dures l’ovale de son visage.

Je le sentais prêt à bondir.

— Vas-y, continue de marcher… me souffla-t-il.

— Putain de blaireau… soufflai-je dans l’espoir qu’il finisse par nous lâcher.

— Ouais, j’te parle ! Tu me le prêtes ? J’ai envie de bouffer une pêche, moi aussi… J’peux vous regarder, sinon ?

Sans que je le vis venir, ma bobine se déclencha : je voyais déjà Rayane faire volte-face, agripper l’opportun et le plaquer contre la vitrine de la laverie. Dans mon théâtre fantasmagorique, je craignais pour lui, sous l’effet de surprise et de panique, mais gratté le vernis de la peur, j’éprouvais un sentiment de fierté mielleuse à le voir défendre mon honneur. Puis, à la rapidité de l’éclair, je réalisais qu’il défendait certainement le sien.

Je revins dans la réalité.

Le type cessa de nous suivre et lâcha un rageur :

— Bonne soirée, hein !

Nous continuâmes à avancer sans nous retourner, sans plus nous regarder.

Je crois qu’une partie de moi en voulait à Rayane de ne pas avoir réagi comme dans mon rêve éveillé.

Qu’est-ce que le fait d’être vu avec moi, assimilé à moi, lui renvoyait ? Quelles associations, quelles tempêtes cérébrales cela convoquait-il ? Que Rayane perdait-il à m’aimer et à se tenir à mes côtés dans les yeux d’autrui ? Pourquoi ma personne ne supplantait-elle pas tout ce bruit parasite qui nous entourait ?

Si je cherchais à démontrer à Rayane que vivre au grand jour était aussi aisé qu’une sinécure, je foirais lourdement. Il y aurait toujours les autres pour le ramener à ce qu’il n’assumait pas. Les médiocres pour venir troubler la pureté de notre bulle. Les mesquineries urbaines, les projections névrotiques, les jalousies souterraines, le vernis fragile de masculinité, écorché à la moindre attaque fantasmée, le mépris ordinaire. Pourquoi notre simple vue avait-elle déclenché chez ce mec l’irrépressible envie de l’ouvrir ? De quelle source secrète jaillissait ce besoin primaire de nous confronter ?

Nous roulâmes le long du trottoir sans un mot.

Bien que nous n’eussions que quelques mètres à effectuer, cet incident jeta une ombre sur notre trajet retour. Nous montâmes les escaliers alourdis de cette altercation. Je calquais à ça notre descente ailée d’il y a à peine une heure et en vins à la conclusion que les autres étaient notre poison. Notre kryptonite.

Avec ces prémices d’embrouille, il me semblait n’avoir jamais quitté le quartier. Que tout m’y ramènerait toujours. Que tout nous y propulserait encore à la moindre occasion. Les prisons sont toujours plus vastes qu’on ne le pense. Contre tout ça, nous ne pouvions rien.

Étions-nous condamnés à l’amour intra muros ? Relégués à l’amour sous des latitudes parallèles, nous serions à jamais des amants entre les lignes, entre les murs, dans la marge des histoires officielles, sous la surface visible des choses.

Nous regagnâmes l’appartement et je refermai lourdement sur nous la porte avec un sentiment d’échec.

Notre cage dorée me semblait d’un coup bien petite.

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18.

 

21:59.

La chaleur assassine de mon studio nous prit à la gorge.

Je me ruai pour aller ouvrir les fenêtres sans prendre la peine d’allumer les lumières. C’était beau de voir le ciel enrager en mille et une teintes d’orange. J’aurais voulu que les hauteurs portent ces nuances de feu pour toujours, que Paris n’ait rien de mieux à offrir que cette douce éclipse de lumières incandescentes.

Rayane et moi n’échangeâmes pas un mot pendant quelques minutes. Cette mauvaise rencontre nous avait vidés de notre énergie. Je m’assis sur le rebord de la fenêtre et contemplais le ciel, le bras posé sur le garde-corps en fer forgé, mes doigts devenant croches, se tordant autour de ses arabesques.

Je ne bougeais plus. J’aimais cette semi-pénombre dans laquelle nous étions plongés et qui rendait le ciel plus flamboyant encore.

— Je peux prendre une douche ? me demanda Rayane.

— Ouais, vas-y, je t’en prie… Y a tout ce qu’il faut dans la salle de bain.

Je restais hypnotisé par les couleurs du soir. Sa voix me tira de ma contemplation muette.

— Arrête de penser à ça…

Je tournai enfin mon visage dans sa direction.

— T’y penses pas, toi, peut-être ?

— Si on s’arrête à tous les connards qui essaient de nous emmerder…

— J’aurais aimé que tu t’arrêtes, justement.

— Hein ?

— Pourquoi tu lui as pas dit de fermer sa gueule ? T’avais pas peur de lui, je le sais. Tu l’éclatais facilement en deux-deux. Pourquoi t’as rien dit ?

— J’avais pas envie de me faire remarquer.

— Ah… fis-je avec un petit rire ironique.

— Je suis venu ici pour kiffer avec toi, pas pour chercher la merde. Arrête de penser à ce déchet.

— Je m’en tape de ce mec… C’est… C’est ta réaction. Je sais plus si…

— Si quoi ?

— Est-ce que ça va être comme ça pour toujours ? Est-ce que… Est-ce qu’on va devoir s’excuser d’exister, si jamais on est ensemble ?

Devant son absence de réponse et mon regard dans le vague, il abdiqua d’une voix rauque :

— Je vais me laver...

Le bruit lointain de l’eau me servit de berceuse. Lui et le son que je venais de lancer en boucle, Kramer – Better Than Tomorrow. Alors que je m’abîmais un peu plus profondément dans mon infini intérieur, il revint, frais, poursuivi par des effluves chauds et légèrement cacaotés, les cheveux plaqués sur sa tête. Dans la pénombre, son corps de spartiate luisait étrangement. Évoluant en boxer dans la pièce principale, il me jeta un regard avant d’aller se poser sur le canapé, son téléphone à la main, sans un mot. À mon tour, j’allai m’enfermer dans la salle de bains. J’aurais dû me réjouir de la proximité de nos corps, de sa semi-nudité, comme une porte entrouverte qui rendrait les choses plus aisées, mais je ne parvenais pas à passer à autre chose. L’eau fraîche courant le long de mon corps me remit les idées en place. Comme un mantra, je me répétais : vis le moment présent, vis le moment présent. Tu ne peux pas lui en demander autant, surtout au vu de tes propres manquements.

Lorsque je parus enfin dans la pièce à vivre éclairée par la petite lampe posée près du canapé, celle que Rayane avait pris la liberté d’allumer, son regard s’alluma aussi. De côté, la lumière soulignait la compacité de son corps, comme prêt à faire sauter ses propres coutures. Son regard se posa sur moi. Je souris à la vue des nouvelles prothèses qui ceignaient son visage.

— Sympas, les lunettes…

Les montures, pratiquement invisibles, sans cerclage, lui donnaient un air sérieux et bien comme il faut qui me fit craquer.

— Ouais…

— Ça devrait pas être permis des banquiers aussi sexy. Je t’imagine bien derrière ton bureau et ton PC…

— T’as retrouvé ta langue ?

— Tu vois… Tu veux que je te la montre ?

Nous nous sourîmes. Alors que je me dirigeais vers lui, j’entendis un bruit sourd vers l’entrée.

Sans appel, Rayane statua :

— Ça a cogné…

— Hein ? C’est sérieux ?

— Ouais… Tu ouvres pas ?

On cogna à nouveau.

— J’attends personne…

Je passai ma serviette autour de ma taille et ouvris la porte. Dans l’encadrement de la porte, la lumière du palier nous renvoya l’image d’un grand bonhomme qui ne m’était pas inconnu. Exaucé était là, fidèle à lui-même, perché sur son mètre quatre-vingt-dix, souriant.

— Salut, comment ça va ? Je passais dans le coin, alors je me suis dit que j’allais passer te voir…

Sa grosse voix et son accent emplirent l’espace.

— Hé, salut… Euh… Je suis pas dispo là, et je suis pas tout seul.

— Ah, t’es pas tout seul… Bon, c’était juste par hasard. Mais t’es avec… Si t’es avec un autre mec, je peux peut-être vous rejoindre… Parce que ça fait longtemps…

— Wesh, on va éviter, je suis juste hébergé, moi ! cria Rayane depuis le canapé d’une voix nerveuse.

Mon visiteur du soir roula des yeux, étonné.

— Désolé, Exaucé. Pas ce soir.

— O.K., ben, on se rappelle, alors !

— Oui, c’est ça : la prochaine fois, essaie d’appeler avant de passer… murmurai-je, confus.

La sculpture de Giacometti au visage sombre descendit les escaliers bruyamment.

Je refermai la porte et me retournai avec un sourire crispé collé au visage.

— C’est gênant… glissai-je en adressant un regard contrit à Rayane.

— Tu crois ? C’est ton plan cul ? Enfin, un de tes plans cul, c’est ça ?

J’acquiesçai de la tête en pinçant les lèvres, me donnant l’air d’un gamin pris en faute, un léger sourire nerveux au coin des lèvres.

— C’est instructif, cette visite…

— Je l’ai pas revu depuis que je suis descendu chez toi… Je te jure.

— C’est ce que tu dis…

— Je te promets ! Tu veux qu’on lui demande ?

— J’m’en cogne, ça m’intéresse même pas. Je veux pas savoir...

— Bon… Décidément… dis-je en prenant mon front dans ma main. C’est pas notre jour...

Il attaqua à nouveau.

— Il vient souvent gratter à ta porte, ton livreur UberEats ?

— C’est quoi ce mépris pour les petites gens ? le taclai-je. Je croyais que tu voulais pas savoir…

Exaucé et moi nous étions captés alors que je traînais rue Montmartre. Il était là avec ses collègues devant ce restaurant japonais, à attendre la commande. Nos regards s’étaient aimantés tout de suite. J’étais toujours stupéfait de la rapidité avec laquelle cette lueur animale se propageait. La célérité avec laquelle les corps se comprenaient, même à distance. Juste reliés par ce fil invisible et tendu. On savait. On voulait. Tout d’un coup brûlait et devenait flèche tendue. En un éclair, nous avions vu nos corps s’imbriquer, nos yeux à rayons X déshabillant l’autre.

C’était surtout à cette sensation que j’étais le plus accro : à l’adrénaline qui courait dans mon sang pendant ces instants de chasse. La griserie de l’inconnu. Le défi.

— J’entends pas ta réponse.

— Ça t’avancera à quelque chose de savoir ça ? Je l’ai pas revu depuis qu’on se reparle. C’est tout ce qui te concerne. Et puis, tu vas quand même pas me faire la leçon... T’as eu des plans cul aussi. Alors arrête avec ça… Peut-être même depuis qu’on s’est retrouvés, si ça se trouve...

— Je t’ai pas donné assez de gages de ma bonne foi, peut-être ? Tu sais quoi, je suis claqué de ma journée, j’ai juste envie de dormir.

— Oui, t’as sans doute raison… Vaut mieux qu’on se repose. Cette fin de soirée était bizarre.

— Non mais moi, je dors tout seul, hein !

— Ah ouais ?

— Ouais, dit-il en s’allongeant sur le canapé avec ses jambes qui dépassaient.

— Tu comptes dormir sur ce canapé ?

— Ouais, dit-il les yeux rivés sur son smartphone en lévitation au-dessus de sa tête.

— Bah, bon courage… lui souhaitai-je malicieusement. Sérieux, viens dormir avec moi… Si on n’est pas capables de parler, j’aimerais au moins te sentir contre moi.

— Tu rêves.

De dépit, j’agitai mes bras en tous sens.

— On va toujours passer à côté l’un de l’autre ? Ça va durer combien de temps ce cirque ?

— Tais-toi, je dors. Va dans ta cellule, toi, se moqua-t-il face à l’aspect spartiate de mon coin sommeil : un matelas posé à même le parquet.

J’allai me cacher dans le renfoncement qui me servait de chambre et qui me permettait de le voir en partie. Sur mes draps fins, je ne le quittai pas des yeux.

Il éteignit la lumière et le silence régna un moment. De la fenêtre ouverte, l’air pénétrait péniblement dans l’appartement.

— Rayane… Rayane ?

Silence.

— Je sais que tu m’entends. Bon, tu veux peut-être pas parler, mais tu vas m’entendre…

— C’est pas vrai… soupira-t-il. Arrête. Commence pas.

— J’ai pas commencé…

Il se tut. Je lâchai, à tout hasard :

— Pourquoi c’est si compliqué… Pourquoi le sexe peut à ce point réunir et à ce point détruire ?

— Range ta philosophie nocturne.

— Bon, au cas où je meurs pendant la nuit, m’écriai-je en tentant une manipulation affective grossière, sache que je t’aime et que tu as été le seul que j’ai jamais aimé dans ma vie.

— C’est ça… Si tu crèves cette nuit, c’est que je t’y aurais aidé.

Je ris. Pris d’une impulsion, je me levai d’un bond de mon lit et allai vers lui, m’agenouillant près du canapé, veillant le prince endormi. Il garda le silence et malgré le fait de me sentir, continua à prétendre que je n’existais pas. Je posai une main sur son torse et déposai un baiser sur sa joue.

— Bonne nuit, mon soldat…

Je retournai m’étaler sur mon matelas. La dernière image que je vis avant le noir total de l’esprit, entre mes paupières mi-closes, fut le visage de Rayane dirigé vers le mien qui me fixait. Ses yeux s’usaient dans une contemplation mutique, me croyant endormi.

Cette trahison de lui-même ceignit mon cœur d’un doux filet d’espoir.

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19.

 

10:10.

Lorsque je m’éveillai, la lumière brillante ceintura mes sens, satura mes rétines brûlées. Lorsque mes yeux se furent accommodés à la luminosité délirante et que tout cria au jour nouveau, j’eus la surprise de voir un corps juché sur mes draps. Rayane me tournait le dos et dormait comme une bûche, sourde et aveugle à tout. Le bruit profond de sa respiration m’indiquait qu’il respirait par la bouche.

Il m’avait rejoint durant la nuit, vaincu par l’inhospitalité de mon canapé de récup. J’acheminai une main timide sur sa tête avant de m’installer tout doucement en cuillère derrière lui, cherchant illusoirement à l’englober de mes petits bras, leur amplitude ne le permettant pas. J’en revenais toujours à sa masse. Imposante. Rassurante. C’est un peu bête à écrire, rebattu, mais je me sentais le Yin de son Yang. Et cela ne tenait pas uniquement à son format, car j’avais pu me poser sur d’autres garçons aussi épais que lui, jamais je n’avais ressenti un état de complétion telle que lorsque mon corps était lié au sien.

Notre association tenait de l’évidence.

Je déposais, tant que je le pouvais, des baisers légers, du bout des lèvres, sur son dos large, le long des vertèbres, sur la surface saillante des omoplates. Ce contact aérien suffit à l’éveiller. Il émit un râle indistinct en agitant un bras au-dessus de son corps. Lorsqu’il comprit que je me trouvais lové contre lui, il ne prit pas la peine de se retourner et j’osai une question maligne.

— Vous ici ! Quelle surprise… T’es devenu somnambule ?

— Ton putain de canapé de merde, là ! lâcha-t-il d’une voix sépulcrale.

Je me retins de rire.

— Je te l’avais dit…

Il roula sur le dos pour m’offrir la vision de son visage chiffonné. Je me dégageai pour le laisser s’étendre. D’instinct, je profitai de son état de faiblesse pour poster ma tête sur son corps.

— Hum, tu fais quoi, là…

Ses yeux peinaient à s’ouvrir.

— Chut...

— J’ai pas oublié hier… glissa-t-il sans trouver la force de me chasser. Fortuné...

— Exaucé, tu veux dire.

— Ouais...

— Moi non plus, j’ai pas oublié hier… lui fis-je en resserrant mon étreinte autour de son torse, lui signifiant que j’avais aussi des munitions et des reproches. Sois beau et repose-toi…

Son bras se referma finalement sur moi. La matinée fila doucement. À onze heures, nous émergeâmes définitivement. Lorsqu’il initia de se lever, je le retins. Ma main fine se posa sur son bras. Son regard tomba dans le mien, sa mine patibulaire face à la solarité de la mienne.

— Hum ?

Je l’attirai à moi. Il se laissa convaincre et vint fondre sur mon corps. Je me couchai sur le dos et ouvris mes jambes pour l’accueillir contre moi et mieux l’enserrer. La douceur, la netteté de sa nuque sous ma main m’arrachèrent un sourire.

Comme un gamin, je glissai dans les concavités de son oreille.

— Tu m’emmènes à la H. ?

— Putain… Tu lâches pas l’affaire…

— J’ai besoin d’y aller. Mais je me sens pas d’y aller tout seul. Si t’es là, c’est pas pareil… S’il te plaît, habibi…

— M’appelle pas comme ça.

— Sinon ?

Sans crier gare, il enfonça ses doigts sous mes côtes d’un geste sec.

— Ah ! hurlai-je, sous l’effet de surprise. Enfoiré va ! Me chatouille pas, hein !

— Alors ta gueule !

Pour autant, nos corps restaient fermement soudés.

Je continuai à le taquiner.

— Embrasse-moi.

— Je pue de la gueule. Et toi aussi, tu pues de la gueule.

— Moi ? Jamais, protestai-je. Euh… Rayane… Tu bandes, non ?

— C’est ton cul qui me fait ça. C’est ta faute..., maugréa-t-il dans mon cou.

— Moi qui espérais que tu avais profité de la nuit pour abuser de moi…

— C’est peut-être fait...

— Non, sérieusement... Tu veux bien venir avec moi ? fis-je d’une voix doucereuse.

— Arrête de prendre ta voix d’agneau, là... C’est dangereux. Je te rappelle que l’Aïd approche…

J’aimais qu’il fasse preuve de ces petits traits d’humour qui me rassuraient quant à notre complicité.

— C’est peut-être le moyen pour que j’expulse ça définitivement…

— Je pense que c’est surtout le seul moyen pour que t’arrêtes de me péter la tête avec ça, ouais. On ira, ouais.

Après avoir bu et mangé sur le pouce, nous sortîmes nous promener au jardin du Luxembourg et prîmes quelques bus pour nous perdre dans la capitale.

Vers le milieu d’après-midi, nous prîmes le RER direction la ville aimée et maudite. C’est fou combien de mondes différents coexistent de manière tout à fait indépendante. Au sortir de notre gare d’arrivée, déjà, je ne me sentais plus chez moi. Nos pas nous menèrent au ralenti vers les tours qui, de loin, nous saluaient de toute leur sinistre majesté.

Devant le chantier, Rayane s’écria :

— Qu’est-ce qu’on fout là, bordel ?

Ce grand désert de grisaille entretenait son propre silence. Des tentures bleues virevoltaient sur des grillages, des monceaux de gravats s’érigeaient en congères et se rêvaient montagnes, de gros engins jaunes demeuraient figés.

À voir les pans de murs éventrés, je me disais que c’était un peu la vie qu’on défaisait.

— Le chantier est à l’arrêt le week-end... Y a plus personne de toute façon… Enfin j’espère…

— Ouais, et si on croise nos anciens « potes » ? On fait quoi ?

— Ça dépend… T’as chaussé tes baskets qui courent vite ?

Fouler les ruines de notre amour suffocant faisait partie du voyage qui nous reconnecterait l’un à l’autre. Inévitablement.

Je mirai vers les hauteurs.

— Tu crois que y a moyen de monter là-haut ?

Il fixa à son tour le sommet de la tour avant de planter ses yeux dans les miens.

— Tu cherches vraiment la merde, toi. C’est dangereux. Y a des pans de murs qui peuvent nous tomber sur le coin de la gueule. Si c’est pas l’immeuble entier qui peut s’affaisser, tiens !

— Légende urbaine. Ils se sont pas encore attaqués à mon immeuble, regarde !

D’exaspération, Rayane expira profondément.

Je captais tout autour de nous.

Cette ambiance de désolation me faisait penser au film Le Chat avec Signoret et Gabin. C’était aussi lourd que ça. Aussi sinistre que du Simenon. Aussi terrible qu’une salle de danse désertée. La musique orchestrale de Philippe Sarde résonnait dans ma tête, les plans sur les pans de murs défoncés, la vie qui s’en va, l’amour desservi, la fin des illusions, la finitude glaçante de nos existences carcérales. Rayane et moi n’aurions même pas la chance de devenir vieux ensemble. J’avais beau ne plus imaginer ma vie sans être additionné de lui, je me trouvais dans une incapacité formelle à me voir vieillir avec lui.

Mais à certains égards, je nous sentais déjà vieux, déjà usés dans ce décor familier.

Peut-être étais-je sur le moment en train de taquiner l’idée de tout laisser tomber.

De ne pas forcer les choses.

De faire une croix sur une certaine idée de nous.

— Je sais pas ce que tu fais, mais moi je monte ! lui fis-je en me dirigeant vers l’entrée de l’immeuble.

— Ce qu’il m’emmerde… fit-il en prenant ma suite.

Nous passâmes les barricades sans problème. J’ignorais si le chantier était bel et bien filmé, mais nous n’en aurions pas pour très longtemps.

Le vice, ou le goût de la douleur peut-être, me poussa à me rendre devant la porte de l’appartement paternel. Une fois face à elle, Rayane m’adressa un regard désespéré.

— Et maintenant ? Tu l’as vue, ta porte… Heureux ?

Des squatteurs étaient passés avant nous pour taguer et salir. À moins que ces inscriptions ne datent d’avant la désaffection des lieux.

Je lançai un regard à Rayane comme une bouteille à la mer. Il comprit.

— Non, j’y vais pas. La vie de moi, j’y vais pas !

— Allez… C’est juste à quelques pas…

Je filai vers les escaliers pour continuer mon ascension. Comme dans mes rêves, rien ne me freinait. Et quand bien même je me serais arrêté en cours, le décor continuait à avancer pour moi, me propulsant là où il le voulait. Les pas de Rayane derrière moi me rassurèrent. L’odeur familière des escaliers m’emplit les poumons. Pendant que je montais, mes mains se portaient sur les murs tout le temps de notre ascension. Lorsque j’arrivai face à la porte menant sur le toit, la pulpe de mes doigts était chargée d’une suie grise dont je ne cherchais pas à me débarrasser.

Je tentai de pousser la lourde métallique à plusieurs reprises sans succès.

— Condamnée, sûrement.

— Aide-moi, s’il te plaît…

— Têtu ! cracha Rayane avant de se poster à mes côtés.

— Un, deux, trois…

Nous nous ruâmes d’un seul homme contre la porte qui finit par se désolidariser du chambranle et tomber sur le sol dans un bruit sourd.

— Trop forts ! souris-je avant de marcher dessus.

— Tu regardes trop de vidéos d’urbex.

Je retrouvai l’espace dilaté, le sol caillouteux, les parapets, ce grand carré à fleur de ciel où j’avais failli mourir et où j’avais aimé. Je déambulais cérémonieusement comme en pèlerinage. Je vins me poster contre les bordures et ne pus m’empêcher de regarder en contrebas.

— Te penche pas trop… me lança Rayane, prêt à m’agripper, toujours posté à l’arrière.

— Sans toi, je serais mort...

— Tout de suite les grands mots ! Amoché, ouais…

L’euphémisme semblait souvent sa langue maternelle lorsque nous évoquions le sujet de son courage. Sauf lorsqu’il s’agissait de m’adresser des reproches. Mais là, Rayane semblait fragile, plus affecté que moi par la mémoire des lieux.