Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Frédéric Bleumalt · Chapitre 4 sur 5

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Point & Pomme D'Amour (French Edition)

[4] Cela va-t-il tomber ou va-t-il voler ?

— Amoindri... Mort de l’intérieur, ça, c’est certain. Je ne crois pas que j’aurais supporté ce qu’il voulait me faire, psychologiquement. Je crois que j’aurais fini par me foutre en l’air… s’il m’avait violé.

— C’est toi qui as voulu monter… commença-t-il, comme un reproche, la mine rentrée.

— J’ai pas dit que je regrettais…

— Ben, t’as de la chance.

— Quoi ? T’es pas bien ?

— Tu crois que c’est mon kiff de revenir là ? Que ça me fait plaisir de repenser à ça ? s’emporta-t-il.

— Fallait le dire. Je serais monté tout seul. C’était pas un problème...

— Non, t’as rêvé ! Je t’aurais pas laissé monter tout seul là-haut…

Une sorte de croyance débile le persuadait-il que je risquais encore ma vie ? Que, comme dans un mauvais songe, l’agresseur fantôme surgirait du passé comme d’un univers parallèle pour venir achever ce qu’il n’avait pas eu le temps de terminer ?

C’était ce qu’il se passait la nuit, dans ma caboche survoltée comme une boule à neige pleine des retombées de ce trauma.

Surtout, je le découvris aussi traumatisé que moi. Encore en proie aux neiges mortifères de ce souvenir.

Je m’approchai de lui et passai mes mains sous sa veste, plaquant ma tête contre son torse.

— Toi aussi, t’as encore peur ?

Sa main vint couvrir une partie de ma tête pour mieux me caler contre lui. Je pris ça pour un oui.

Il tenta de brouiller les pistes :

— C’est pas ça… Mais vu la manie que t’as de jouer au funambule… vaut mieux que je sois là. Espèce de dingo !

— Tu sais, t’as le droit d’avoir peur, toi aussi…

— On peut pas être deux à flipper. Ça marche pas.

— Et nous, ça peut marcher ?

Will it fall or will it fly ?[4]

Perchés à près de cinquante mètres de hauteur, la question me semblait pertinente à plus d’un titre.

— Ça marche pas, ça flotte, pour l’instant.

Cela me renseigna juste sur son incertitude à poursuivre, une sorte de jauge de sa volonté à raccrocher les wagons, à me laisser entrer à nouveau dans sa vie.

— On rentre…

— Oui.

Une vague froide me prit tout à coup et je sentis que le moment était venu de quitter les ruines avant qu’elles ne m’engloutissent tout à fait. Nous quittâmes la cité une seconde fois, alors certains que nous n’y reviendrions jamais.

Mes yeux captèrent une ultime fois les engins de démolition, monstres de dévoration.

Je quittai les lieux avec un goût de mort dans la bouche et une boule dans la gorge aussi lourde qu’un sac de ciment.

Rayane resta fermé pendant tout le trajet retour. Je tentais de lui donner quelques petits coups de pied lors de notre face-à-face dans le train de banlieue auxquels il resta insensible, le regard vide et fixe planté dans le mien.

Nous regagnâmes le studio à dix-neuf heures.

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20.

 

20:41.

On s’était fait livrer indien.

On mangeait sur la table basse. Je voyais son regard lourd alors que son corps s’enfonçait sans fin dans le canapé grinçant. Pendant un moment, il n’y eut que le bruit des ressorts.

Comme à mon habitude, je lançai la première charge.

— C’est pas trop l’idée que je me fais d’un samedi soir… On sort ?

Il continua à manger. Je demandai quelque éclaircissement :

— Tu fais la gueule parce que je t’ai forcé à aller là-bas ?

— Tu m’as pas forcé. C’est moi qui suis trop con. Mais j’ai pas kiffé. C’est tout.

— Et moi, alors...

— Pour toi, ça avait plutôt l’air d’une promenade, au contraire...

— Et c’est pas bien ? On dirait que tu m’en veux d’aller bien...

— Pour toi, c’est bien, ouais...

— Si tu dois faire la gueule, tu peux au moins mettre tes lunettes que je fantasme un peu ?

— C’est ouf comment tu prends tout par-dessus la jambe, tout le temps.

— Bah, la vie c’est censé être une fête, non ?

Il rit de dépit.

Je lui glissai à l’oreille :

— Je savais pas que t’avais été touché plus que moi…

Il rit nerveusement, m’offrant une face où le sourire tenait de la crispation. Il avait le visage comme une lettre d’amour froissée.

— Pour tout. Tout me touche plus que toi. Tout le temps... J’ai beau pas ouvrir ma bouche à tout bout de champ, c’est un fait. C’est pour ça que je l’ouvre pas, d’ailleurs. Pour garder une contenance. Si je commence à parler de ce qui va pas, de ce qui me touche, j’ai peur de laisser filer des choses, de me dégonfler. De devenir inconsistant...

Je fus touché par ce coming out d’un nouveau genre. Sa déclaration de sensibilité me fissura de l’intérieur.

Il poursuivit :

— Toi, tu passes vite à autre chose. Tu survoles tout. C’est ce qui m’énerve chez toi ! Dès que ça devient difficile ou à la moindre difficulté, tu t’évapores ou tu te réfugies dans tes rêves, comme un gamin… Tu cherches même pas à digérer ou à comprendre. Tu te casses ou tu mesures pas les choses. Tu te remplis la tête ou le cul à ras bord pour pas penser.

— C’est une façon de survivre. C’est la mienne, en tout cas.

— Bah moi, j’arrive pas. Tu passes ta vie à remuer des trucs sérieux que tu finis par plus vouloir voir. T’es un putain de bordel sur pattes.

Je lâchai mon sandwich pour me coller contre lui :

— On dirait que c’est toi qui as été battu, là-haut...

— C’est moi, quelque part…

Rayane avait toujours trouvé le moyen d’esquiver le sujet lorsque nous vivions cet ersatz de vie à deux, il y a longtemps maintenant. J’aurais dû voir que la simple idée de m’imaginer en souffrance, une souffrance qu’il n’avait pas cousue main pour moi, une souffrance qui n’était pas subtilement liée à notre amour, le mettait dans un état de terreur intenable. Cela le propulsait dans une incapacité à faire face à ce flot de sentiments. Son attachement prenait racine plus profondément que je ne me l’étais imaginé.

Je passai une main sur sa joue avant d’y déposer un long baiser.

Je mis un son au hasard. Cela tomba sur Exactement de Vive La Fête, un morceau plutôt dansant qui se répandit dans mon corps, exigeant de lui qu’il se soumette à ses ondes.

— Allez, viens… Danse avec moi.

Je me levai et entamai une danse.

— Tu recommences… On parle sérieux, faut que tu…

— Danser ça m’empêche pas de parler… dis-je en faisant pulser le son plus fort encore.

Il m’adressa un regard réprobateur avant de se lever nonchalamment, s’arrachant à sa propre pesanteur.

Nous dansions, lui en dodelinant de la tête, les pieds fermement vissés au sol, moi, de manière plus libre, tentant de le contaminer, d’imprimer mon propre mouvement dans son corps, exagérant mes mouvements, ressuscitant la tecktonik.

— Y a rien de pire qu’un danseur pas convaincu, lui fis-je. Mais c’est peut-être pas ton terrain préféré… On peut danser sur le lit, aussi…

— Non. Tu sais pourquoi ?

— Dis-moi.

— Parce qu’il n’y a rien de pire qu’un danseur pas convaincu…

Cette réplique me coupa le sifflet mais je m’inclinai, comme toujours, devant les belles formules.

Je continuais à danser au rythme de la musique au milieu du salon. Porté par un sentiment d’euphorie, profondément habité par cette joie simple qui sait parfois se glisser dans les creux du cœur pour éviter la pieuvre tristesse, je le vis me jeter un regard fixe et plein de jugement.

— Toujours pas ?

Il ne prit pas la peine de me répondre avant de se déporter vers le canapé. Il fit mine de m’ignorer un moment en sortant une barrette de shit de la poche intérieure de sa veste pour la sectionner et l’écraser à l’aide d’un couteau. La musique inondait l’appartement et me portait. Je ne cessai pas de danser. Il jetait de temps à autre son regard vers moi qui me déhanchais, posais, jouais avec les mouvements électriques du morceau sans le quitter du regard. Mes bras en arceau autour de ma tête, les pirouettes, les rotations sur moi-même, les mimiques déformant exagérément mon visage et destinées à lui arracher une expression de vie finirent par payer. Le lac placide de son visage se muta en timides ondes sur l’eau.

Puis, sa bouche s’entrouvrit et s’anima.

— Quoi ? hurlai-je sans m’arrêter de danser.

La musique couvrait ses mots.

Il répéta :

— Tu es conscient que tu fais pitié, là ?

— J’ai l’air d’être particulièrement malheureux ? souris-je, comme une défense.

— Baisse cette putain de musique de fête foraine… dit-il en émiettant la résine.

— En parlant de fête foraine… Tu te rappelles, un jour, il y a un millier d’années, je t’avais invité à la Foire du Trône…

— Oublie le passé.

— J’ai envie de toi.

— De moi ou de cul ?

— Et si c’étaient les deux ?

— Tu veux pas appeler ton pote Exaucé… ?

— Ça te ferait plaisir ? lançai-je d’un air vicieux. Je sais que ça t’excite… Tu m’as vu faire sur Internet… Tu veux pas voir en vrai ? le provoquai-je pour mieux le ramener à moi.

Il se leva d’un bond, se posta face à moi et saisit mes cheveux, me tirant la tête vers l’arrière.

— Ferme ta gueule !

Je ne tentai pas de me dégager et me contentai de boire son regard.

— Tu mettais des capotes, au moins, avec lui ?

— Non… mentis-je pour le plaisir simple de le faire enrager. On n’a jamais réussi à en trouver d’aussi grandes…

Il me tordit le bras et m’arracha un petit cri.

— Petite pute…

— Évidemment que oui. Pour les capotes, je parle...

— Pour ta putasserie aussi.

À nous voir et à entendre la façon dont Rayane me malmenait, usant de mots contondants, certains auraient pu penser que ces insultes eussent pu me rebuter, se demandant pourquoi je ne le virais pas de chez moi et ne l’expulsais pas de ma vie à la seconde. La vérité était que je les prenais pour ce qu’elles étaient : du dépit en costume, de la jalousie sous couverture, des témoignages indirects de son attachement, une façon de taire les mots qu’il ne pouvait pas me dire - toutes ces douceurs interdites -, des masques, des écorces, des gangues protectrices dans lesquelles glisser ses plus secrètes douleurs comme des flèches empoisonnées aux effets délétères…

Je ne trouvais rien d’avilissant à ces apparents mauvais traitements. Chez Rayane, les choses sensibles affleuraient sans jamais fleurir. Ou plutôt, tout fleurissait dans le secret. Vers l’intérieur.

Et quoi que j’en dise, c’était ainsi que je l’aimais.

Il me relâcha. Je posais mes mains sur son torse en recommençant à danser plus subtilement.

— Je sais c’est quoi le vrai problème… C’est pas ton son, ça.

J’ôtai le téléphone de ma poche et lançai un morceau qui nous ramena à nous-mêmes. Une version live des Quelques Mots D’Amour de Véronique Sanson résonna dans la pièce.

— En hommage à tes goûts clandestins… le taquinai-je.

J’entamai un slow, passant mes bras en arche autour de son cou. La voix pincée de Véronique, tantôt rugueuse, tantôt cristal, la voix que j’eus la décence de me retenir d’imiter, assortie de ses notes iconiques, nous berçait.

— Minable, ta vieille tentative… dit-il sans me chasser.

— Ouais, je sais…

Je me lovais contre son corps tout de tendresse et de dureté. Je devenais son odeur, ses contours.

— C’est mieux, comme ça…

Nous faisions du surplace, bougeant subrepticement de droite à gauche dans un mouvement de balancier sans fin. Je levai ma tête en direction de la sienne.

— Tu m’embrasses une dernière fois ?

Il tiqua. J’eus ce que je voulais.

— Une dernière fois ?

— C’était un test.

— Petite merde… siffla-t-il en passant son bras derrière ma taille.

Nous restâmes collés l’un à l’autre toute la durée de la chanson à planer. Quand celle-ci arriva à son terme, je sortis mon téléphone de ma poche et stoppai tout. Mes yeux affrontèrent alors les siens. Ses mains vinrent encadrer mon visage pour venir capturer mes lèvres entre les siennes. Le bout de sa langue glissa sur la mienne. Puis, cette vague rose gorgée de chaleur s’insinua comme à son habitude, fouillant, forant, m’emplissant, s’appliquant. Rayane imprimait dans ce baiser toute la suavité dont il savait faire preuve. Une douceur dans laquelle je me liquéfiais totalement.

Lorsque nos lèvres se quittèrent, je demandai, à tout hasard :

— Ma parade amoureuse a fonctionné ?

— Tais-toi…

Il me prit la main et me mena vers mon matelas où il s’allongea.

Nous avions atteint le fameux point de bascule, troquant nos verticalités contre des horizontalités, là où nous étions enfin sur le même plan. C’était là, maintenant, à ce moment précis. J’avais tout donné pour en arriver là. Était-ce un rêve ? Se dissoudrait-il sitôt que mes mains se poseraient sur lui, comme dans mes songes ? Homme de fumée, silhouette vaporeuse au parfum de haschich…

Tout glissa avec une douceur de plume.

Il y a que je ne voulais plus. Je ne voulais plus raconter le sexe, les intrications des corps, parce que tout ça me semblait usé. Parce que j’avais beau être la proie de sursauts d’excitation, de piqûres d’adrénaline, parce que je serais toujours la victime de mes propres élans, rien ne me semblait valoir quelque chose que cette chose que nous créions à deux. Ce qui compta dans le fait que nos corps se reconnurent ce soir-là, ce furent les mots dont ils s’entourèrent, les artifices dont ils se parèrent.

Ce que je retins de cette fois-là, ce fut comme son étreinte se resserra davantage pendant qu’il se fondait dans mon cul, prêt qu’il était à m’ensemencer. Les mots qu’il égrenait aussi, tout contre mon oreille. Des mots mêlés de rose et d’or, des mots d’une douceur métallique, des mots rose gold : T’aimais ça, te faire piner par tous ces enfoirés, hein… La contradiction entre son désir et son amour pour moi. La façon tordue dont mon statut de place publique l’excitait en même temps qu’elle le bouleversait, ébranlait ses fondations. Puis, surtout, les mots rosés. Vas-y, t’arrête pas… T’arrête pas, bébé… Ouais… Vas-y, mon cœur… Baise-toi sur ma queue…

Je lui demandai :

— Rayane… Tu m’aimes ?

Il sourit sournoisement en dodelinant de la tête, décrivant un non, comme par défi. Par vengeance, je me penchai et capturai ses lèvres avidement.

— Ta gueule… susurra-t-il comme si ces mots étaient les plus suaves au monde. T’as cru que je faisais quoi, là ?

Sa main vint couvrir ma bouche. Le meilleur bâillon qui soit. Je fis mine de gémir à travers ses doigts resserrés.

À un moment, son corps vint s’effondrer sur le mien. Mes mains en profitèrent pour passer derrière son dos, dessiner du bout des doigts des lettres qui n’existaient pas. Comme un rituel abîmé. Sa bouche se posa sur mon cou. Mes cuisses se resserrèrent autour de sa taille alors qu’il était encore en moi. Impression sublimissime de déjà-vu.

J’adorais la façon dont nos corps savants – plus savants que nous-mêmes – s’emboîtaient à la perfection, la magie disséquée de nos coïts – bain de molécules, un peu de mécanique et de récepteurs sensoriels. Il y avait plus qu’un simple échange de fluides. Plus qu’un bête phénomène stimulus-réponse. C’est pas ça qu’on appelait aussi la transcendance ? J’en admirais le huilage, la collision de nos corps, tantôt l’oscillation gracile, tantôt le burinage brutal. Mais la machinerie des organes n’avait plus l’automatisme des autres fois ni celle chorégraphiée, disséquée des tournages. Je regoûtais à une dimension supplémentaire. Ce n’était pas son sexe qu’il glissait en moi, mais son âme.

J’aimais qu’il me fasse l’amour et le mal.

L’expérience intime plénière.

Ses molécules, mes molécules.

Il a joui en moi en fermant les yeux. Par un exercice de l’esprit, je tentai d’oublier la sainte capote entre nous et me figurais tout envahi de sa vie. Bientôt, peut-être. Comme avant.

Quand il les a rouverts, qu’il m’a fixé avant de m’embrasser, je me suis dit que je serais heureux le reste de ma vie si je pouvais avoir ça tous les soirs, justement parce que je ne l’avais pas. Que j’aimerais, que c’était le genre de choses que je voudrais faire avant de mourir. Être un réceptacle de plaisir. Empli d’amour. En profonde connexion avec l’autre avant de m’évanouir. Je savais que c’était ce que je voulais. Et que dès que je l’aurais, il me faudrait autre chose.

Qu’il avait raison. Qu’il voyait si clair en moi.

Pourtant, je rêvais de cette aliénation subtile.

Je crevais de redevenir digne de lui.

Mais là, à cet instant, sous lui, je ne me sentais plus aucune envie de liberté.

Mais que savais-je de moi, que savais-je de ce que je voudrais et serais demain ?

 

Après nous être fait l’amour, nous nous fîmes le silence.

Son corps roula à côté du mien et j’y trouvai refuge. Je plongeais avec lui dans le bonheur simple de l’après. À l’ancienne.

Je reniai demain.

Je reniai tous les jours où nous ne ferions pas l’amour.

Nous n’avions plus tellement parlé. L’écran de mon ordinateur portable nous servait de mire.

— Pour la Foire du Trône...

— Hum… Il revient avec ça...

— C’est juste que c’est le dernier jour demain…

Sans que j’eusse besoin de batailler, sa voix m’assura :

— Je t’emmènerai… avant de partir. J’ai le time.

— Pour une fois… souris-je. Ton train est à quelle heure ? Le soir, c’est ça ?

— Dix-neuf heures vingt-quatre. Ça laisse le temps.

Les images d’un quai déserté m’assaillirent. Rayane allait me rendre la monnaie de ma pièce : ce serait à moi de devoir me confronter à l’image de son corps s’éloignant pour rejoindre ses terres ensoleillées et plantées de lauriers-roses.

— Tu pars, alors ?

— C’était prévu comme ça, non ?

— Ouais…

— Ça change rien, Loup, ce qu’on vient de faire, tu sais ?

— Je sais. Je crois que je sais, oui. Même si j’ai aimé ce qu’on a fait.

Étrangement, je commençais à accepter l’idée que rien ne puisse plus advenir.

Il tint tout de même à ajouter :

— Ça veut pas dire non plus que ça veut rien dire. Et je dois rentrer de toute façon. J’ai des obligations, un taf…

Venions-nous de nous dire adieu ? Cette baise cosmique était-elle notre chant du cygne, notre goodbye fuck ? Je l’ignorais. Nous n’avions rien fait d’autre qu’évoquer l’écorce des choses sans jamais nous expliquer sur nos attentes, nos envies. Je doutais que nous le fassions, tant le temps était compté.

De nulle part, un aveu tomba de sa bouche :

— J’ai maté tes vidéos plusieurs fois…

— Plusieurs fois ?

— Souvent. Quasi tous les soirs, presque… Je cherchais après le taf si y en avait des nouvelles, après avoir découvert tout ça. C’était le seul lien que j’avais encore avec toi. Ça me faisait mal, mais en même temps, comme j’avais que ça pour te voir… C’est drôle parce que… Ça me faisait mal mais je pouvais pas m’empêcher. C’était comme si je te baisais par procuration. Mais ça me rappelait que t’étais plus à moi. Que tu l’avais jamais été en fait… Ça m’excitait et en même temps, j’avais envie de te frapper…

J’eus envie de pleurer.

— Excuse-moi…

— Et je peux pas te demander de renier une partie de toi. T’es indomptable. Et c’est pour ça qu’on peut pas être ensemble, mais, en même temps… Je…

— Tu quoi ?

— Ça me fait chier de me dire que je peux ne plus te voir… genre, jamais. J’arrive pas à le penser.

Voilà où nous étions. Encore à cette croisée des chemins entre nos besoins personnels et notre incapacité à vivre l’un sans l’autre, confrontés au dessin en creux que nos absences délinéaient dans le cours craquelé de nos vies.

Je fis une prière à haute voix :

— J’espère que demain sera une belle journée…

Alors que son bras me ceinturait tout contre lui, sa voix couvrit celle qui résonnait dans ma tête et qui me criait : tu ne le mérites pas et tu ne changeras jamais, salope !

— On va faire en sorte que…

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21.

 

15:01.

— Dépêche !

— C’est bon, elle va pas s’envoler, ta fête !

Nous venions d’être vomis par le tram, et sitôt que j’avais posé le pied sur le quai, mes pas s’étaient mis à accélérer. Une sorte d’excitation capricante m’agitait de l’intérieur comme une marionnette. Ça me rappelait quand j’y allais gamin, puis ado. Je ressentais les mêmes éclairs à l’approche de la Foire. Rayane demeurait à la traîne et mettait un je-ne-sais-quoi de mauvaise volonté à ne pas se caler sur mon allure. La foule qui se dirigeait vers l’entrée me donnait l’impression stupide que j’étais sur le point de rater quelque chose.

C’était plus fort que moi.

Le bruit de la fête, déjà, nous parvenait.

En pénétrant dans le parc, après avoir passé la fouille, je me rappelai pourquoi j’aimais autant la Foire. Ici, on en prenait plein la tête. Tout saturait les sens. Le gros son, les voix déformées des forains dans leurs micros à effets, leurs appels à l’amusement, les machines toutes lumières pimpantes, les peluches dans leurs cages de verre, les odeurs de friture et les couleurs surnaturelles des confiseries, la vision des attractions tournoyantes, les installations démesurées...

On aurait dit un casino à ciel ouvert. Et tout nous attendait. J’aurais aimé que nous puissions y venir à la nuit tombée. Là, la Foire prenait carrément une autre dimension, révélait son visage multicolore, comme une bête curieuse, fardée, fringuée de mille et un atours, lumineuse à outrance.

J’avais toujours eu le sens de la fête.

Une fois entrés sur le terrain exquis, nous nous imprégnâmes de l’ambiance.

Je jetai quelques sourires que Rayane semblait laisser tomber sur le sol au milieu des gobelets en carton et des bâtons de barbes à papa.

— Souris un peu…

La musique couvrit mes mots.

Dans la cohue joyeuse, je lui montrai des attractions du doigt, cherchant son aval. Nous en fîmes plusieurs, douces pour commencer. Il me suivit sans réel enthousiasme, comme en proie à des tourbillons intérieurs.

Au bout d’une heure, nous arrivâmes devant mon attraction favorite. Flyman, l’homme volant. C’était le principe des chaises volantes, à la différence près que vous étiez à l’horizontale, comme un oiseau, seulement maintenu par des sangles à une cinquantaine de mètres de hauteur, tournoyant dans les airs, votre vie tenant à deux maigres filins et mousquetons.

Je lui adressai comme un défi, alors que l’attraction tournait haut au-dessus de nos têtes :

— Tu t’envoies en l’air avec moi ?

— Je monte pas dans ce truc !

— Allez… Sois pas si…

— Fais gaffe à ce que tu vas dire…

— Tu vas quand même pas me laisser monter tout seul ? De quoi tu vas avoir l’air en laissant un microbe comme moi monter là-haut ?

Témoin de notre négociation, le forain présent dans sa cabine héla Rayane dans son micro, par-dessus la musique : allez, le grand musclé, il se laisse convaincre et il embarque pour le vol de sa vie !

La phrase finit dans un long écho.

— Tu fais chier… Et l’autre qui m’affiche, maintenant…

— T’as plus le choix, mon vieux… souris-je effrontément.

Je montai les escaliers en ferraille sans le quitter du regard, cherchant à l’aimanter jusqu’à moi. Passé l’hésitation, Rayane finit par se diriger vers le guichet, et pour se la jouer bon joueur, grand prince, paya nos places. Bon gré mal gré, il se laissa harnacher, puis ce fut à mon tour. Positionnés à l’horizontale, nous attendions le démarrage et les quelques participants manquants pour les autres nacelles. Pendant notre attente, de grosses enceintes crachaient leur musique en plein dans la face. Je me concentrais sur les paroles de la chanson que nous ne pouvions éviter et dans laquelle je voyais briller notre reflet. Quelques recherches ultérieures m’apprirent qu’il s’agissait de Garde-Le Pour Toi de Paradis.

« Comme si rien ne pouvait nous arriver

Cette vie on s’en fout, c’est du passé

On va pas se cacher ni se laisser tomber

Avant d’avoir au moins essayé

Et si tu nous laissais ce qu’il faut de temps

L’occasion de rattraper le courant

On mettrait de côté nos tempéraments

Pour qui sait se retrouver comme avant »

— Je me fous toujours dans des situations de merde avec toi… T’as remarqué ?

— Mais t’aimes ça…

Il me fixa longuement. J’en profitai pour lui rappeler, au cas où il oublierait, les yeux dans les yeux :

— Moi, c’est toi que j’aime…

Il m’affronta un quart de seconde avant de détourner le regard et de faire mine de vérifier la solidité de nos attaches en observant un silence plein.

— Je veux pas que tu rentres chez toi...

Il eut un petit rire alors que mes yeux se chargeaient de larmes inattendues. J’en rajoutai une couche.

— Je veux plus dormir sans toi non plus.

Son silence et son air égal m’inquiétèrent.

— Tu dis rien ?

— Je sais pas comment on peut faire… avoua-t-il en baissant le regard.

Un « on » en lueur d’espoir, en congère diamantine, en graine de rêves. Il en avait envie. Il en avait le désir. De nouveau, il nous agglomérait.

— C’est à ça que tu penses depuis ce matin ?

Il n’eut pas le temps de me répondre qu’on annonça le décollage imminent. L’engin nous souleva lentement vers les hauteurs. Progressivement, nous vîmes le sol s’éloigner, les gens devenir fourmis, la rumeur s’évanouir. Rayane commençait à blêmir légèrement. Lorsque nous fûmes arrivés à la bonne hauteur, l’attraction s’était déjà mise à tournoyer lentement et prit d’un coup plus de vitesse. Rayane regardait le vide avec des yeux hallucinés et se mit à hurler :

— Putain ! Putain ! Espèce d’enfoiré ! Pourquoi je t’ai suivi !

Mes rires le firent rager. Et plus il fulminait de terreur, plus mes rires redoublaient.

— Arrête de te marrer !

— Lâche la sangle ! lui criai-je en ouvrant grand mes bras dans le vide pour lui montrer l’exemple.

— Putain, ça s’arrête jamais !

Je l’imaginais en train de tomber dans les pommes, comme dans les compilations YouTube que je regardais avec plaisir et où des types qui jouaient aux bonshommes s’évanouissaient en deux-deux, reprenaient connaissance pour feindre le trépas à nouveau.

De mon côté, j’aspirais la vue. Ça me rappelait le toit. Sauf que cette fois-ci, je volais vraiment. Et je volais avec lui.

Passé les cris, prenant confiance, Rayane tendit le poing, d’abord timidement, avant de le brandir fièrement pour fendre les airs tel Superman. À cette altitude, le vent fouettait nos visages, cherchant à clore nos paupières, mais nous résistions pour nous repaître du spectacle. Un sourire vainqueur se dessinait sur son visage. Sous nos corps débarrassés de la pesanteur, les verdures, les immeubles, les voitures, les autres. Tout n’était que détail. Ses hurlements d’excitation me galvanisaient. Le voir si ouvert, si vulnérable, si hors de son armure me rendait heureux. Je pris l’initiative de prendre sa main libre dans la mienne. Nous volions littéralement et le monde devint nôtre. Il serra ma menotte avec fermeté en me regardant tandis que notre bras libre, vers l’extérieur, s’offrait au vide, tendu, en totale confiance.

Très vite, nous regagnâmes la terre ferme.

En descendant, nos têtes tournaient encore. Il nous fallut du temps pour marcher droit. Rayane souriait. Le vrai smile qui rayonne sur les autres. Comme si le feu du vertige crépitait encore dans son ventre et le contaminait complètement. Comme une effervescence à libération prolongée.

— Alors, tu vois, c’était génial, non ?

— On le refera avant de partir, celui-là !

Encore sous le coup des endorphines, nous évoluions dans la foule, particulièrement dense. Nous fûmes plongés dans une fourmilière géante. J’ignore si je devais ce geste cavalier au shoot d’adrénaline, mais ce fut à lui de venir me chercher.

À un moment, alors qu’il se trouvait devant moi et fendait la foule en éclaireur, il tourna son visage vers moi et m’adressa un regard assorti d’un petit rictus, à peine perceptible. Une petite inquiétude traversa son visage à la vitesse de l’éclair. Une façon de vérifier que j’étais encore là. Histoire de s’assurer que je le suivais toujours. Que je m’étais pas fait bouffer, absorber par la foule.

Puis, sans que je m’y attende, une main a attrapé la mienne. Sa main dans ma main. Le bain de foule qu’on se tapait rendait ce geste clandestin. Sa main qui frayait sous la surface visible, là où les yeux des autres ne pouvaient fouiller… Je me souvins que sous l’onde des lacs, la vie semblait bien paisible…

C’est fou comme parfois tout converge pour l’élaboration du moment parfait. Une conjoncture de plusieurs éléments qui vous font sentir vibrer différemment. À un instant T. Un crochet dans le temps. Parfaitement circonscrit.

Je me souviens avec une acuité folle de ce moment.

On déambulait dans la foire au milieu de la musique et du bruit. Tout en mouvement autour de nous. Le soleil tapageur inondait le ciel de son or, les lumières timides des manèges tournoyant dans l’air au-dessus de nous... On était au milieu de la foule et pourtant, il n’y avait que nous. Les âmes que nous croisions faisaient partie d’un décor spécialement conçu pour nous ramener l’un à l’autre. Pour souligner l’îlot qu’on formait. La chanson Live Is Life passait à fond et des gars motivés entonnaient des po po lo po po par-dessus.

Parfois, nos regards s’épousaient, comme ça, pendant qu’on marchait. Il y avait comme un fil tendu, invisible, qui nous reliait l’un à l’autre. J’aimais cette effervescence autour de nous. Une sarabande folle. Je pouvais lire que lui aussi aimait ça. Il regardait en l’air, et je buvais le ciel dans ses yeux. Je remarquai qu’il me mirait de la même façon que lorsqu’on baisait autrefois. Quand il me maculait et m’étoilait dans le même temps. Je m’accrochai à l’idée, à l’éventualité que sans doute, ce soir, on terminerait à nouveau tous les deux sous la couette, par un miracle spécial. Pas forcément pour baiser, non. Juste pour être l’un contre l’autre.

Ma main dans sa main ressemblait à un pacte.

Il n’y avait que nous pour le savoir. Au fond, il n’y avait que ça qui comptait. Cette vérité me transperçait.

Sur l’instant, je me fichais bien de jamais pouvoir parader bras dessus bras dessous avec mon mec. Ce qui comptait, c’étaient la bulle, l’îlot, les rêves formulés loin du monde, dans la pureté de la symbiose. Aimer, ressentir ce sentiment qui m’emplissait complètement était déjà un tel cadeau que le reste me paraissait profondément futile. J’étais prêt à tout accepter, juste parce que je flottais dans un de ces moments parfaits, dans cette image rayonnante toute vernissée. Je ne demandais rien d’autre que ça : être avec lui. Assister au concert de ses respirations. Retrouver les moments volés aux autres qu’on avait eus et que je n’avais pas su apprécier à leur juste valeur.

Lorsque la densité nous l’ordonna, nos mains se séparèrent. Encore une fois, les autres donnaient le ton, orchestraient la façon dont nos corps s’arrimaient ou non l’un à l’autre. Nous fûmes de nouveau uniquement retenus par le fil de nos regards.

Je flottais…

Après avoir fait plusieurs tours des attractions les plus démentielles, nous déambulâmes, un peu épuisés par cette avalanche de sensations fortes, nos estomacs retournés sur eux-mêmes façon mollusques.

— J’ai la nausée… confiai-je.

— Bouffe un petit truc.

— Ouais, euh…

Mes yeux se portèrent sur une des baraques à bonbons à proximité où tout brillait : barbes à papa, gaufres, sucettes torsadées, fils américains, nougats et berlingots, glaces pilées aux couleurs électriques tournant à l’infini dans leurs bacs transparents… Je tombais sur le fruit défendu orné d’un glacis sucré rouge comme un cœur battant.

— Je me taperais bien une pomme d’amour…

— Une pomme d’amour pour pomme d’amour… répéta-t-il lourdement.

Le nom de scène qu’on me donnait dans le studio.

Je n’aimais pas la gravité soudaine dans son regard et pour laquelle ses yeux sombres semblaient taillés.

— Je reviens…

Je nous en pris chacun une alors qu’il restait planté sur place. En revenant vers lui, je lui en tendis une qu’il mira d’un œil circonspect avant de la saisir comme malgré lui.

— On va pas tarder. On repasse chez toi ? J’ai mon sac à prendre… Je voudrais pas louper mon train.

— Ah… Ouais...

Je vérifiai ma montre que je n’avais pas regardée depuis notre arrivée. 17:53 sonna le glas.

— Oui, t’as raison, lui concédai-je.

La fête était finie. Ou, de toute évidence, celle-ci continuerait sans nous.

Doucement, il se mit en route, et très vite, ce fut à mon tour de me perdre dans son sillage.

 

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22.

 

19:01.

J’avais tenu à l’accompagner sur le quai, comme lui l’avait fait pour moi. Plus pour maximiser le temps en sa présence, la recherche du plot twist final, le revirement inattendu que par souci de lui rendre la pareille.

Le train était déjà à quai. Il partirait d’ici quinze minutes. Pétri d’espoirs factices, je lui faisais face sans rien trouver à dire. Que dire de plus ? Quels chemins dessiner ? Je ne pouvais décemment rien lui promettre. Il aurait été illusoire de croire en mes propres résolutions, fussent-elles sincères sur le moment. Je me trouvais dans une impasse intellectuelle. Empêtré avec moi-même. Je n’allais pas lui servir un laïus de repentance usé, signer un pacte intenable, lui dire que cette fois-ci, je le promettais sur ma vie, je me rangeais, je cessais la course aux sexes dressés, que seul le sien serait mon étendard et ma victoire.

Je guérissais de mes illusions… et je portais sur ce quai comme un deuil de nous. Parce qu’entre Rayane et moi, ça ne serait jamais tout ce que j’avais fantasmé.

Je me disais qu’avant d’être une histoire d’amour, ça avait été une histoire de désir ; l’amour n’avait été qu’une éclipse, puis c’était devenu une histoire de pardon.

La seule chose que nous trouvions à dire, alors que nos corps seraient séparés par quelques centaines de kilomètres, furent des banalités.

— Merci… C’était cool pour la cité et pour la Foire aussi...

— Ouais, on s’est bien éclatés…

— Je vais pas tarder à monter. Ça serait con de le rater alors que je suis devant.

Mon cœur se mit à battre comme un diable.

— Attends !

— Quoi ?

Son regard de fièvre caressa le mien alors que je fixais ses grosses lèvres fendues.

— On n’a pas réglé le problème…

— Parce que t’as une solution, toi ? rit-il avec la lanière de son sac de voyage sur l’épaule.

—…

— On demande pas à un carré de devenir un rond. Je vais pas te demander une fidélité... T’en es incapable… Ça a pas de sens. Et moi, je… Je sais pas. Je sais pas ce que je veux à cette heure-ci.

— T’as sûrement raison…

— On pourra se voir, de temps en temps... Tu pourras descendre… Je pourrais monter. À l’occasion… C’est bien comme ça.

Je n’étais pas prêt à ça, à n’être qu’une escapade, une incursion dans le cours de son existence bien rangée, une parenthèse, à m’imaginer un jour l’entendre me parler d’un petit ami, de leur quotidien, pour finir par ne devenir qu’un souvenir malmené, déformé par le temps.

L’horloge digitale et maudite me narguait. 19:15 et des secondes comme des poussières de nous.

Sans savoir d’où me venait cette image, je pensai au point d’amour, ponctuation fantaisiste, inventé par Bazin.

L’une face à l’autre, deux interrogations décrivant un cœur bâtard, rejointes à leur base par un point unique.

Je tenais là un beau portrait de nous.

Nous… Répondait-on jamais à cette triple question ?

À quoi bon soi ?

À quoi bon cette agréation éphémère d’êtres ?

Tous ces mots et images m’encerclaient.

On s’était aimés à rebours. On se quittait à contrecœur.

Je lui servis la carte du cœur :

— Je crois qu’on n’a pas encore commencé à s’aimer...

Il rit. La blancheur de son sourire me captait.

— Ça, c’est une de tes répliques de film. Rah, les séquelles d’Hollywood... T’es mignon… Ça reste un bon week-end. Allez, je te laisse…

Il me fit un signe de la main sans me toucher, sans baiser, et se dirigea vers son wagon. Je le vis monter, interdit, statufié par l’incongruité de la situation. Ce scénario n’allait pas de soi. Attendre l’arrachement me tuait doucement. Je le vis s’installer à son siège, près de la fenêtre. Il me fixa à travers la vitre grise de saleté.

Comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort, je saisis mon téléphone et lui envoyai par SMS un couplet de la chanson sur laquelle nous nous étions connectés à la Foire :

« Je comprendrais t’inquiète si tu m’oublies

Mais si un jour tu te rappelais de moi

Je serai certainement pas loin de toi

Dans le noir je n’étais plus qu’une proie

Et j’espère qu’un jour tu me pardonneras... »

LOUP, 19:19

 

Il me répondit en utilisant les paroles et me regarda une dernière fois avant de m’ignorer.

« Ce que tu feras demain ne dépend pas de moi. »

RAYANE, 19:21

Au bout de ma main, sa pomme d’amour qu’il m’avait demandé de lui tenir et qu’il n’avait pas pris la peine d’emporter.

La vérité m’attaqua : c’était mon cœur glacé que je tenais au bout de ce bâton de bois. L’idée de le laisser partir sans ce qui lui revenait de droit me fendit l’âme en deux. Mon regard capta l’horloge : 19:23. Je ne répondis qu’à l’impulsion. Je quittai le quai pour grimper dans son wagon, sans billet, sans autre nécessité que celle du cœur et du corps. Ma vie se jouait là. Je le sentais. Sur ce moment.

Il ne me vit pas monter à bord.

Depuis le sas, derrière les portes en verre, je le captai de dos. Ses cheveux et sa nuque devinrent mon point de mire. Sa tête zieutant les mouvements sur le quai, me cherchant peut-être, à couvert, ma cible. Une profonde confiance en moi et en l’univers fit son nid dans mon esprit.

Alors que le train se mettait à démarrer, mes doigts pressèrent le bouton d’ouverture des portes du wagon qui s’ouvrirent devant moi. J’avançais jusqu’à son siège, non loin de la porte et me postai debout à ses côtés.

Remarquant ma silhouette dans son champ visuel périphérique, son regard se leva pour venir prendre le mien.

Une expression de surprise mêlée d’incongruité traversa son visage.

— Qu’est-ce que tu fous là ?! Le train part, là, t’es au courant ?

Je m’arrêtai devant lui, tentant de me rassembler.

— T’as… J’ai… T’as oublié ta pomme d’amour...

Je lui tendis le fruit avec son glaçage laqué dégoulinant et collé à la robe plastique qui l’enrobait.

Il eut un moment de perplexité avant de sourire franchement.

— Tu gruges le train maintenant, Pomme D’Amour ?

Je haussai les épaules en lui renvoyant son sourire en miroir.

— Ouais… Je m’en fous, en fait…

Nous nous fixâmes en silence. Les étincelles couvaient dans nos regards.

— Viens, dit-il en m’invitant à m’asseoir à ses côtés.

Lorsque je fus installé, les choses me semblèrent enfin prendre leur bonne place.

Il me demanda :

— Et du coup, tu vas où, comme ça ?

— J’attendais que tu me le dises…

Il sourit. La mine de contentement qu’il affichait était pleine, sans fard, sans masque, sans lourdeur.

— Pourquoi t’es là ? me demanda-t-il.

— J’ai décidé de t’écouter. Je préfère les actes aux mots, lâchai-je en écho à ce qu’il m’avait sorti lorsque j’avais quitté Arles. Tu crois que… y a moyen de… faire quelque chose ?

— Y a moyen… Peut-être...

Ma cuisse se cala contre la sienne. Ses yeux burent les miens. Il me souffla à l’oreille :

— Si tu veux que ça marche, faut qu’on ouvre tous les deux la porte… Qu’on fasse des efforts conjoints. Je veux pas être le seul à ramer. C’est moi, le gardien de ton cul. Mais je peux pas t’empêcher de baiser ailleurs... Ça servirait à rien. Si c’est pour que tu finisses par aller te faire niquer dans mon dos et refaire le même genre de conneries, c’est pas la peine…

Je ne voulais plus rien qui puisse se mettre entre nous. Aucune distance d’aucune sorte.

Le projet, le contrat de couple qu’il esquissait me plaisait. Nous ne savions rien encore de la façon que nous aurions de nous arranger de nous-mêmes, de la teneur de ce pacte nouveau, mais une chose était claire : nous voulions être ensemble.

Des gens s’installèrent sur les sièges juste devant nous.

Par souci de confidentialité, Rayane dégaina son téléphone et commença à m’écrire.

Je lui coupai l’herbe sous le pied :

On va trouver un moyen de concilier tout ça, tu crois ?

LOUP, 19:23

Je veux être là si ça arrive, histoire de te rappeler et de rappeler aux autres à qui tu appartiens.

RAYANE, 19:26

Je sentais intimement qu’une partie de lui était fondamentalement en désaccord avec cela. Je l’aimai pour ça. Tout de suite. Je retombai amoureux. Avec le fait qu’il travaille contre lui-même pour essayer de sauver ce qu’on pouvait avoir. Cette façon de m’accepter malgré tout ce qui ne lui allait pas chez moi. Cette façon qu’il eut de sortir de lui juste pour ma trogne. De se dire : et si… Pour sa façon continuelle et ininterrompue de me dire je t’aime sans recourir aux mots.

Cela signifiait tout.

Faut pas que tu ailles contre tes… Je veux dire… Pourquoi tu ferais ça, si ça te semble pas naturel et si ça te fait souffrir ?

LOUP, 19:27

La vérité, ça me fait bander… Mais pas fait n’importe comment. Et puis, pour la façon dont tout ça se fera… Je te promets rien. Mais on a le temps.

RAYANE, 19:29

L’avenir se déployait dans cette dernière phrase.

C’est pas ton délire, de base.

LOUP, 19:31

Je te dis pas que j’y arriverai. Je te dis que j’essaierai… Peut-être que je me fous dedans total, mais… On peut essayer de faire du sur-mesure. Dans la limite du possible…

RAYANE, 19:31

Pourquoi tu ferais ça ?

LOUP, 19:32

Pour ta pomme d’amour…

RAYANE, 19:33

Sa main se posa sur ma cuisse et y resta.

Je me souvins que le point d’amour décrivait un cœur ouvert, comme rétif à toute forme d’hermétisme, allergique à l’enfermement. Le point en commun, le cercle plein, l’antre inviolable comme ancrage naturel.

La baise, même avec d’autres, nous la ferions ensemble ; l’amour, lui, se tiendrait en conciliabule et serait le liant, le lien inaltérable.

Je laissais à Rayane les latitudes pour tout me faire.

J’avais ce sourire bête, sa main dans la mienne ; je demeurais vaincu par l’impression d’avoir tout gagné, la conviction inattaquable que l’amour venait de m’être révélé, qu’il avait un visage, le sien, que la chose cruciale au monde tenait dans le fait de savoir dans quels bras ma journée irait mourir.

Ma main se resserra autour de son bras.

— Et ce soir, on fait quoi ?

Je me délectai de ses projections inutiles qui ne me disaient qu’une chose : nous avions tout à dessiner.

Désormais, ma vie, notre vie, ce serait errer quelque part entre le feu ardent et le feu qui couve, le délicieux, l’inattendu voyage, l’errance du serpent amoureux, mêmement aguerri aux eaux troubles et aux eaux tranquilles, taillé pour l’amour tout terrain…

Quelque part entre point et pomme d’amour.

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