Point & Pomme D'Amour (French Edition)

Frédéric Bleumalt · Chapitre 2 sur 5

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Point & Pomme D'Amour (French Edition)

[2] De l’anglais, fais semblant jusqu’à ce que tu y parviennes.

14.

 

 

Une semaine passa.

Une semaine pendant laquelle je luttais fermement pour limiter mes micro-intrusions dans sa vie. Le supplice était d’autant plus intenable qu’il était là, accessible, à quelques tapotements de clavier, à n’importe quel moment. Je tentais de me discipliner et de jouer le recul. Pourquoi me

fallait-il toujours jouer au lieu d’être ? Fake it until you make it[2]semblait avoir toujours été ma devise.

Parfois, je me saisissais de mon téléphone et composais frénétiquement un message à son attention, des banalités confondantes, des prétextes débiles, tout pourvu que des mots neufs de lui s’inscrivent sur mon écran. Certains soirs, je concevais une rage folle qu’il ne soit pas celui à m’envoyer un SMS me prouvant qu’il pensait à moi, bien que tout ne soit pas idéal entre nous. Plusieurs fois par jour, je regardais la dernière photo qu’il m’avait envoyée de lui, dans le bus, le métro, avant de m’endormir. J’étais là, perdu dans ma grande ville à me demander ce qu’il pouvait bien faire au même instant, avec qui.

Souvent, je l’imaginais montant à Paris, me faisant le cadeau d’une visite surprise. Dans mon petit théâtre intérieur, son corps massif s’enfermait dans toutes sortes de cabines, wagons de train, de métro, glissait dans les rues pour mieux atterrir devant ma porte. Je convoquais mille et un futurs qui ne se déploieraient jamais. Je le voyais évoluer comme dans un plan de cinéma, lui immobile avec, en arrière-plan, un décor mouvant, son buste en gros plan.

Son visage crevait l’écran de mon cinéma intime.

À ma surprise, ce fut lui qui envoya le premier trait après mon silence radio long de plusieurs jours.

Ton bracelet est définitivement porté disparu. Va falloir que tu dead l’idée de le retrouver.

RAYANE, 11:02

Bon… Je porterai mon deuil comme il se doit. Merci d’avoir cherché. Tu bosses pas à cette heure-là ? Envoyer des SMS persos pendant son temps de travail, c’est pas genre interdit ?

LOUP, 11:45

Je vis dangereusement.

RAYANE, 12:12

T’as jamais été tenté de braquer ta banque et de jamais revenir ?

LOUP, 12:14

T’as cru qu’on était encore dans les années cinquante ? Le cash, c’est fini.

RAYANE, 12:23

Quelques virements sur un compte off shore, ni vu ni connu, ça laisse pas de traces...

LOUP, 12:25

 

Ouais ouais.

RAYANE, 12:34

Je suis au boulot. Je finis à seize heures, si tu veux qu’on parle plus tranquillement...

LOUP, 12:43

… quel boulot ?

RAYANE, 12:44

J’avais accepté un boulot de vendeur à temps partiel dans un sexshop sur les boulevards extérieurs, ou plutôt dans ce qu’on appelle aujourd’hui plus pudiquement les love stores. L’amour étendu sur des étagères en une multitude de coloris, en différentes tailles et en une panoplie d’accessoires. Très loin de l’image glauque que les gens en avaient, le magasin était d’une blancheur immaculée, illuminé comme un petit palais et n’était pas un lieu de consommation sexuelle avec cabines comme d’autres établissements du quartier de Pigalle. Même si ma prise de poste était récente, je me sentais dans mon élément.

Je lui expliquai le tout.

Pourquoi ça m’étonne même pas ?

RAYANE, 12 :46

C’est bon… Je vois déjà ton regard... Je bosse pas dans un bordel !

LOUP, 12:56

Mais ouais…

RAYANE, 13:04

Tu veux venir voir ?

LOUP, 13:06

Ça ira. Bon, je te laisse étiqueter tes godes et te vouer à ta grande passion.

RAYANE, 13:23

Bonne journée.

LOUP, 14:01

Peu de temps avant ma sortie du travail, je reçus un SMS d’Ariel qui me demandait si nous pouvions nous retrouver aux Halles. N’ayant aucun projet, j’acceptai.

Ariel et moi avions repris contact il y a quelques mois au détour de commentaires sous des publications Facebook sur des profils que nous suivions l’un comme l’autre. Mais lui et moi nous étions retrouvés d’une façon incomplète. Les choses n’étaient plus comme avant et ne le seraient plus. Une distance infinie semblait s’être creusée entre nous.

Peut-être avions-nous enfin la bonne distance ?

Il n’avait pas accepté que je l’expulse de ma vie du jour au lendemain sous le prétexte que j’avais cru avoir trouvé l’amour. Dans son cœur, cette trahison vivrait éternellement. Je remarquais que j’étais désormais toujours le seul à l’appeler et à être l’instigateur de nos entrevues, rares. Ariel ne manquait jamais de me rappeler l’éventail de ses amis et la petite place que j’occupais désormais dans cette mégalopolis d’âmes dont je foulais désormais à peine le seuil. À la lisière de l’amitié, nous flirtions avec le compagnonnage de fortune, ou plutôt, d’infortune.

Ariel répondait à mes appels lorsqu’il était dans le creux de la vague. Clairement : lorsqu’il n’avait rien de mieux à faire.

Désormais participant à des programmes de télé-réalité depuis deux ans, il n’avait de cesse de me renvoyer l’image d’un garçon très occupé, frais, dans le coup. Sa course à la médiatisation tenait du pathétique, mais je ne me sentais plus en droit de lui donner mon avis sur la façon dont il menait son existence depuis notre séparation.

Vers dix-sept heures, nous nous retrouvâmes attablés l’un face à l’autre.

Comme à son habitude, il arrivait en retard, comme une star, avec des mines affectées.

Lorsqu’il vit ma tête, il s’écria instantanément :

— Loup...

J’avais l’air d’un chaton dans un panier en osier.

— Loup, si tu te mets à chialer, je t’en fous une ! dit-il en ouvrant ses grands yeux de faon.

C’était plus fort que moi. Je me mangeais le retour de l’histoire Rayane puissance dix.

On s’était retrouvés au Happy Days Diner des Halles. Dans ce décor sucré en bleu et rose, j’avais à peine la force de suçoter la grosse paille plantée dans mon milk-shake vanille-fraise.

— Allez, c’est bon... Des mecs, y en a un milliard sur terre, merde !

De la musique passait. Un nouveau petit groupe français dont je n’avais encore jamais entendu parler. J’aimais bien l’instrumental : on aurait dit que les guitares suppuraient, qu’elles pleuraient presque, et qu’elles le faisaient dans un temple démesuré. Ariel jeta un coup d’œil à l’écran de télévision sur lequel le clip musical se projetait.

Lorsque le chanteur se dessina sur les cristaux liquides, il s’écria :

— Il doit pas sucer que de la glace, celui-là aussi...

Puis ses yeux se posèrent à nouveau sur moi.

— Tu vois, c’est précisément pour ça que je veux pas que ça m’arrive. Y a toujours ce moment où tu te retrouves comme une merde, seul avec tes regrets, tout plein de soucis, les yeux rougis et la face bouffie comme si t’étais en pleine rétention d’eau.

Je lui offris une mine contrariée.

— Ça va, je déconne !

Voyant que ses tentatives de me remonter le moral échouaient, il se leva de sa banquette pour venir s’asseoir à mes côtés. Il posa une main sur ma cuisse. Je le trouvais étrangement proche et enclin à me consoler, lui qui, depuis nos retrouvailles, se la jouait Reine de Glace.

— Loup... J’t’ai jamais vu aussi minable... Tu m’inquiètes. Tu l’aimes vraiment, ton bouledogue ?

— Arrête...

— Quoi ? C’est pas ma faute s’il a une tête de iench...

— N’importe quoi... Il a raison. Je suis une petite pute. J’ai aucune reconnaissance. Il m’a sauvé la vie sur ce toit. Sans lui je me serais fait violer et tout ce que j’ai été capable de faire, c’est de disparaître pour aller me faire foutre. Sympa comme remerciements...

— Hé, c’est bon, c’est pas parce qu’il t’a pas laissé te faire déglinguer que tu devais rester avec lui ad vitam, hein ! Et puis, t’avais le droit d’aller te faire foutre ! Si t’es parti alors que tout était censé aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, c’est bien que cette vie-là, c’était pas pour toi. J’dis ça, j’dis rien. Mais j’t’avais prévenu... Pourquoi t’as voulu à tout prix te caser ? Ça a été le début de la fin pour toi...

— On était ensemble sans être ensemble… C’était...

— Vous viviez sous le même toit, vous mangiez ensemble, vous baisiez ensemble... Excuse-moi ! En plus, ce truc de fidélité, sérieux… C’est juste intenable !

— Jamais un mec m’a offert tout ce qu’il m’a offert... Et je parle pas seulement de matériel. Je veux dire... Il était prêt à m’entretenir et à me soutenir. Le vrai prince charmant, quoi... Je suis sûr qu’à la longue, j’aurais même réussi à le faire s’assumer, avec un peu d’efforts...

— Rêve pas trop. Ces mecs-là restent toute leur vie dans le placard. T’as cru qu’il allait s’exposer pour tes beaux yeux ? Il va finir comme les autres : il va se caser avec une grosse, lui faire trois gosses et piner des culs de mecs entre son taf et le dîner chez la belle-famille. Franchement... Il baise si bien que ça ?

— Tu peux pas comprendre... C’est au-delà de ça...

Quand il estima que nous avions assez parlé de moi, Ariel m’expliqua qu’il était sur le point de signer un contrat pour une autre émission de télé-réalité. Des vacances tous frais payés dans une villa moderne et sans âme, piscine à débordement. L’objectif pour chacun étant de devenir célèbre aux États-Unis. Entre-temps, pour honorer son contrat, l’objectif était simple : créer des drames à tout-va, poser torse nu à tout bout de champ et se dorer la pilule, jouer au touriste qui débarque, briller par sa débilité dans des jeux de culture générale, être jeté à la vindicte des téléspectateurs, brailler plus haut que le reste de la meute, coucher avec d’autres candidats, vivre dans une sorte de libertinage moderne.

— Loup, si tu veux, je peux parler de toi à la prod. Je suis sûr que ça les intéresserait grave qu’on y soit tous les deux. Ça nous rappellera le bon vieux temps… En plus, la timeline de notre amitié est tellement troublée qu’ils vont se frotter les mains…

Je compris finalement son attitude faussement concernée par mes problèmes.

— Tu veux leur vendre notre brouille ?

— Réfléchis... Tu vas te faire des thunes à rien faire. Et tu mettras de la distance entre toi et l’autre, là... C’est une opportunité qui se présentera qu’une fois. Tu veux que je te dise combien je vais me faire par semaine ?

— Vas-y, fais-moi rêver… lançai-je sans grande conviction.

— Deux mille cinq par semaine. Le jeu dure deux mois. Je te laisse faire le compte… En tout cas, moi, j’ai bien l’intention de rester jusqu’au dernier jour !

Devant ma moue dubitative, Ariel me fila un coup de pied sous la table :

— Allez, bordel ! Tu vas pas rester à Paris à nous faire la dépression ! Ou pire, redescendre dans le Sud pour faire un plan reconquête à ta tête de bœuf, là. Ça te le fera oublier ! Tu vas peut-être rencontrer un Américain sur place. J’te jure, c’est une belle opportunité ! Ça sera mieux que de vendre des anneaux de bites et des canards vibrants !

Je décrivis un non de la tête.

— J’ai pas l’esprit à ça. J’ai pas envie de m’exposer comme ça.

— T’es drôle, toi ! Tu fais du porno et tu veux pas t’exposer… rit-il, amer.

Son ton devint plus sérieux :

— Loup, la vérité… Il faut que tu acceptes. Autrement, j’ai aucune chance d’être repris...

Ariel abattait ses cartes.

— Comment ça ?

— Ils m’ont pas repris pour la saison suivante. Je m’étais dit que si j’arrivais à nous vendre tous les deux, avec notre historique, ils verraient des dramas en perspective et qu’ils se frotteraient les mains… et qu’ils me prendraient… Enfin, qu’ils nous prendraient.

— Tu voulais te servir de moi, quoi…

— Je vois pas ça comme ça, non : je t’offre la possibilité de gagner de la thune facile. Je partage un bon plan.

— Je suis ta roue de secours, oui...

— Et comme t’auras une réputation sulfureuse vu que tu fais du porno… C’est du pain béni pour eux. Allez, tu peux pas refuser !

— J’ai pas envie. Je veux juste…

— Ouais, retrouver l’autre con qui t’a baisé pendant quelques mois et qui est responsable du fait que notre amitié a volé en éclats…

— C’est pas sa faute.

— Non, c’est vrai. C’est la tienne…

— C’est l’heure du jugement ?

— Toi aussi, tu t’es servi de moi…

— Comment ça ?

— Je t’ai servi de radeau jusqu’à ce que tu trouves un mec, et du jour au lendemain, j’existais plus… C’est pas de l’opportunisme, ça ?

— Je sais pas. T’as sans doute raison… Mais je te dois rien. Ça m’intéresse pas d’aller faire le guignol à la télé, d’être pris pour un abruti par le pays entier. J’ai rien à vendre et j’ai rien à donner.

— À part ton cul, sourit-il en suçotant sa paille.

— Tu sais… Je crois que ça sert à rien qu’on continue à se voir.

— J’allais te dire la même chose, sourit-il.

— On est sur la même longueur d’onde alors… C’est cool.

Il se leva et fit sa reine du drame, jetant un petit crachat acide en guise d’éclatante sortie.

— Tout ça pour un mec… Pathétique !

Sur cela, il quitta le restaurant, et, classe jusqu’au bout, me laissa le soin de régler sa consommation.

Nous nous quittâmes ainsi, dans un décor aussi kitsch que ce résidu d’amitié.

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15.

 

T’as passé une bonne journée ?

LOUP, 21:01

Non. Trop de taf. Clients très cons. La vie, quoi.

RAYANE, 21:39

T’aurais bien besoin d’un petit massage…

LOUP, 21:40

Un peu loin, pour le massage. Je suis en congé bientôt, toute façon.

RAYANE, 21:53

Ah ouais ? Quand ? Combien de temps ? T’as des projets ? Tu vas bouger ?

LOUP, 21:59

Oui. Semaine pro. Une semaine. Non.

RAYANE, 22:03

O.K…

LOUP, 22:03

Pour la première fois, il me relançait.

Alors, sinon, ça vend des bites en plastoc à tout va ?

RAYANE, 22:04

En ce moment, on vend surtout les canards et les cordes. Des valeurs sûres. J’ai des prix sur les masturbateurs, si ça t’intéresse.

LOUP, 22:07

Non, cimer. Je préfère le sexe réel. Pas la branlette et encore moins cracher dans un boyau en plastique. En plus, c’est un coup à se prendre un coup de jus dans la teub, ces machins électroniques.

RAYANE, 22:10

Je te comprends… C’est parfaitement légitime. En tout cas, si jamais t’as le projet, l’envie de monter sur Paris, mon studio est petit mais on peut se tasser…

LOUP, 22:11

Monter sur Paname pour être logé dans un trou ? Hum… Bof.

RAYANE, 22:13

Je te laisse, y a mon suceur attitré qui vient d’arriver avec un pote à lui.

RAYANE, 22:15

Son SMS me pétrifia. L’onde de choc se propagea très loin en moi, contaminant mon cerveau pour se répandre comme une vague dans tout mon cœur. D’un coup, je fus pris d’une nausée, mes mains tremblèrent, ma gorge se serra.

Je tapotai frénétiquement.

C’est quoi l’intérêt de me dire ça ?

LOUP, 22:16

Ça fait mal ?

RAYANE, 22:16

Oui.

LOUP, 22:17

Je ne résistai pas à l’impulsion de lancer un appel vidéo. Les sonneries me parurent interminables. Lorsqu’il décrocha finalement et que je vis son visage apparaître sur toute la surface de mon écran, mon cœur se mit à battre un peu plus fort.

Sa voix crachée de mon téléphone me demanda :

— Ouais, pourquoi tu m’appelles en visio, là ?

— Bah, je sais pas, je veux voir tes potes qui viennent d’arriver... Tu me présentes ? fulminai-je.

— Je peux pas, ils sont sous la couette, là… Faut que je retourne la caméra...

— Tu te fous de ma gueule ?

— Faut au moins deux personnes, vu l’engin, mais bon, tu sais ce que c’est…

— Tu sais quoi ? Va te…

— Hep hep hep, attention ! Comme si ça défilait pas tous les soirs dans ta cage à lapin parisienne…

— J’ai une vie de moine.

— Tu parles ! Quand tu tournes pas, ouais.

— Je te signale que j’ai pris ce nouveau job justement pour ne pas avoir à faire de vidéos.

— Ouais, sauf que tu dois te faire ton salaire du mois en une vidéo. À partir de là, le calcul est vite fait...

— Mais… y a vraiment des mecs en train de te sucer pendant qu’on parle, là ? m’écriai-je, empreint de dépit et de dégoût.

Il prit une moue extatique, prenant soin de mordre et de lécher ses propres lèvres en fermant légèrement les yeux.

— Doucement… glissa-t-il ensuite en désignant la couette du regard.

Je raccrochai à la seconde et eus un regard désespéré pour mon téléphone portable avant de l’attraper et de le jeter avec rage sur le fauteuil à l’autre bout de la pièce. Je restai prostré dans mon lit et écoutai les sonneries d’un nouvel appel avant de me ruer vers mon mobile comme s’il s’agissait d’un accidenté de la route, priant pour ne pas l’avoir endommagé.

Je décrochai, des larmes dans la gorge.

— C’est pas cool de me raccrocher au nez… fanfaronna-t-il d’une voix particulièrement enjouée.

— Ta gueule ! Si tu m’appelles pour me faire des coups de pute comme ça, c’est...

— Y a personne ! Y a personne, Loup ! rit-il avec satisfaction.

— Je te crois pas…

— Je joue avec toi… Tu me crois pas ?

— Non.

— Tu veux voir ?

Sans attendre ma réponse, il retourna la caméra et me donna à voir son lit vide. Il alla même jusqu’à me faire le tour complet de son appartement, toutes lumières allumées, depuis le fond de la douche jusqu’au petit cagibi.

— Tu vois… Pas de salope à l’horizon.

Devant son apparente bonne foi, je me calmai.

— C’est pas marrant.

— T’es sensible…

— Tu kiffes, hein, me faire des coups comme ça ?

— Ouais.

— J’aime mieux quand on joue à d’autres jeux…

— Me dis pas que tu pleures encore ?

— Non, je pleure plus, mentis-je. Je transforme ma tristesse en folie homicide, maintenant. T’as de la chance de pas être à proximité. Je te l’aurais coupée, bordel…

— Non, t’aurais pas fait ça. Tu l’aimes trop, ma queue, pour lui faire ça, dit-il avec un sourire malin.

— Tu as l’air bien sûr de toi...

— Je te connais par cœur, toi… Mieux que toi-même.

Nous nous contemplâmes un moment sans rien nous dire.

— Bon… T’as plus rien à dire ? Ça t’a calmé, on dirait… ricana-t-il. T’as plus envie que je vienne, alors…

— La vraie question c’est de savoir si toi tu en as envie.

— C’est sûrement une idée de merde… mais je vais monter, ouais. Mais juste le weekend. Et comme j’aime pas les traquenards, je prendrai un airBnB. C’est mieux. On sait jamais ce qui peut arriver avec toi...

— C’est vrai alors, tu vas venir ?

— Si je dis que je viens, je viens. Mais je veux pas de plans comme quand t’es descendu.

— Hum…

— Bon… dit-il, l’air de perdre patience. Tu me dis pas bonne nuit ?

— Bonne nuit, souris-je.

Il me fixa un moment avant de raccrocher. Pour moi, ces dix secondes de flottement signifièrent le monde. Juste avant de couper la communication, chose dont je fus parfaitement incapable tant j’aurais eu l’impression d’attaquer notre lien, il eut une petite expression de satisfaction replète, un sourire sincère que je ne lui avais pas vu depuis… longtemps.

Le message qui suivit notre entretien vidéo finit de me faire fondre.

 

C’est vrai cette connerie que c’est pas la fête aux asperges tous les soirs chez toi ?

RAYANE, 22:39

C’est vrai. J’aimerais quand même que tu dormes au moins une nuit avec moi.

LOUP, 22:40

On verra. Si t’arrives à te tenir. Et si je supporte tes piapias. Ce qui n’est pas certain du tout.

RAYANE, 22:40

Pour au revoir, je lui adressai un ironique émoticône majeur levé.

Nous en restâmes là pour ce soir.

Je m’endormis bienheureux, bouillonnant de rêves, la bobine à scénarios en surchauffe. Bientôt, il serait là. Dans cet endroit où je l’avais tant de fois rêvé, susurré, convoqué, invoqué, dans ce décor où chaque parcelle criait son absence et rêvait de le voir s’incarner.

Je vouais toute mon âme à ce projet dans lequel il me semblait engager ma vie entière.

Ma vie pour l’amour du soldat Rayane.

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