Potion pour une veuve

Caroline Roe · Chapitre 12 sur 27

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Potion pour une veuve

Chapitre VIII

 

 

— Don Bernat, je n’ai pas le temps d’établir sans le moindre doute possible son identité, dit Oliver. Je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose en attendant. Elle serait en sécurité en Sardaigne, auprès de Sa Majesté la reine.

Il se trouvait dans le palais royal, plus exactement dans un appartement assigné au rusé et scrupuleux Bernat de Relat, trésorier de la maison de la reine Eleanora. L’homme paraissait regretter de l’avoir invité.

— Ce qui m’étonne, seigneur Oliver, c’est que vous puissiez vous intéresser au sort d’une petite orpheline.

Il adressa à Oliver un regard interrogateur qui en disait plus long que ses mots.

— Même si elle parle comme une comtesse, vous savez pertinemment qu’il est très simple d’apprendre à un enfant intelligent à singer ses supérieurs. C’est une fille de cuisine, seigneur Oliver. Si sa beauté vous tente, vous pouvez l’installer dans un logis à vous sans me demander ma bénédiction.

Oliver se leva.

— Je ne suis pas poussé par mes désirs ni ne cherche à obtenir l’aide du trésorier de Sa Majesté pour séduire une servante, Don Bernat. Ce serait faire perdre son temps à un homme de votre rang. Je vous remercie de m’avoir écouté et vous souhaite une bonne journée.

— Un instant, seigneur Oliver. Si je vous ai offensé, j’en suis sincèrement désolé. Mais vous devez m’accorder, en toute justice, que lorsqu’un homme de votre rang s’intéresse à une fille de cuisine, ce n’est habituellement pas pour son âme.

— C’est vrai, Don Bernat, je le reconnais humblement. Et peut-être serait-ce le cas si je pensais qu’elle n’est qu’une simple servante.

— Qui croyez-vous donc qu’elle est ?

— Rappelez-vous, il y a six ans…

— La maison de Sa Majesté la reine n’était pas établie il y a six ans, monseigneur, fit sèchement Relat, mais je suis au courant des événements notables de ce royaume.

— C’est l’année où notre première reine et son enfant sont morts. La première année de la peste, Don Bernat.

— Le début d’une époque bien troublée, fit le trésorier en secouant la tête.

— Apprenant qu’il se tramait quelque chose à Saragosse, un des membres de la maison de Sa Majesté le roi a envoyé sa femme et sa fille trouver refuge auprès de son cousin, le très noble vicomte de Cardona.

— J’en ai entendu parler, monseigneur. Toute sa maison n’a-t-elle pas disparu ? Ils seraient morts pendant le voyage, dit-on. De la peste, certainement.

— Nous l’ignorons. C’est chose possible. Il est également possible qu’ils aient péri sur la route à cause de l’or qu’ils transportaient.

Oliver se mit à arpenter la pièce.

— J’ai retrouvé l’un des serviteurs, un misérable lâche qui m’a juré que des bandits avaient massacré tout le monde. Il prétendait s’en être tiré par la grâce de Dieu, un accès de colique l’ayant obligé à s’isoler de ses compagnons.

Oliver s’arrêta et regarda le trésorier droit dans les yeux. Il y avait sur son visage une curieuse expression.

— L’enfant s’appelait Clara.

— La fille que vous avez trouvée ressemble-t-elle à la disparue ? Clara n’est pas un nom inhabituel, seigneur Oliver.

— Pas beaucoup, Don Bernat. Même si elle aussi a les cheveux et les yeux sombres et le teint clair. Mais six années se sont écoulées. Ce pourrait être la petite Clara, plus âgée et différente.

Oliver posa les mains sur le bureau du trésorier et se pencha vers lui.

— J’ai aidé son père à la rechercher. Je lui ai juré de la retrouver si elle était encore en vie. Je crois que c’est fait.

— Quel âge avait-elle lors de sa disparition ?

— Sept ou huit ans, je crois.

— Comment aurait-elle pu se retrouver dans un couvent de Barcelone ? demanda le trésorier. S’ils ont été attaqués sur la route, nul doute qu’elle aura été vendue, pas confiée à des sœurs.

— Bien des choses ont pu survenir après sa capture, j’en conviens. Elle aurait pu être emmenée à Barcelone pour y être vendue et échapper à ses ravisseurs.

— C’est possible, dit Relat, même si ce n’est pas très convaincant. Pourquoi ne pas croire l’histoire de cette fille ? Le royaume compte des milliers d’orphelins et d’enfants abandonnés. Nombre d’entre eux sont des filles dont prennent soin les religieuses, et beaucoup ignorent jusqu’au nom de leur père.

— Pourquoi un marchand d’esclaves approcherait-il un citoyen respectable et lui proposerait-il d’acheter une servante chrétienne et libre venue d’un couvent ? Peu importe qui sont ses ancêtres, la chose est trop risquée. Ce serait plus facile, j’en conviens, si le père était un bon à rien et la mère une traînée.

Le trésorier réfléchit un instant.

— Vous marquez un point, seigneur Oliver. Les sœurs poseraient des questions. Surtout si elles conservent son petit pécule. Le châtiment réservé à l’acheteur et au vendeur est très lourd quand ils sont démasqués. Il fallait que le mobile fût très sérieux pour que l’on exerce semblable action à son encontre, et seuls ses ravisseurs pourraient en avoir un aussi grave.

Sa voix commençait à se teinter de passion.

— Si elle est bien la Clara qui a disparu, nous devons faire quelque chose pour elle.

— Vous pensez sincèrement que le temps est ainsi compté ? demanda Bernat. Car si c’est le cas…

— Quand je l’ai laissée chez les bénédictines de Sant Pere, une des sœurs s’est écriée : « Mais c’est la petite Clara ! » Elle a juré qu’il n’en était rien, mais je sais que cela n’a pas convaincu la religieuse. Elles avaient dû vivre dans le même couvent.

— C’est possible.

— Je dois l’enlever de là. Avant ce soir, même.

— Ce soir ? répéta Relat en retrouvant sa prudence habituelle. Seigneur Oliver, réfléchissez à ce que vous faites. Cette fille peut être la première venue. Quelqu’un qui vous connaît bien et veut en savoir davantage l’aura placée sur votre chemin. Son maître peut l’avoir délibérément nommée Clara en espérant que vous la prendriez pour la nièce de Cardona.

— Non, Don Bernat. C’est impossible.

Avec patience, il exposa les arguments dont il avait précédemment fait part au sergent : leur retard imprévu, cette halte inattendue.

— Je suppose que vous avez trop d’expérience pour vous laisser facilement abuser, dit le trésorier d’un air pensif. Et nous avons des raisons de vous être reconnaissant. Mais une fille de cuisine, tout de même !

— Ce n’est pas…

— C’en était une, Oliver. Vous dites qu’elle s’exprime bien. Sait-elle coudre ?

— Je l’ignore. Les sœurs ont dû lui enseigner ce genre de choses.

— Eh bien, demandez-le-lui, fit Relat d’un ton irrité. Elle et sa compagne peuvent rester ici ce soir avec le reste de la maison de la reine. Trouvez si elle sait coudre. J’ai beaucoup à faire avant que ce maudit navire ne quitte le port.

Oliver murmura l’expression de sa gratitude et sortit du cabinet du trésorier.

Oliver conduisit les deux femmes vers la porte du couvent où des chevaux les attendaient.

— Pourquoi devons-nous partir ? l’interrogea Mundina. Clara est épuisée.

— Il le faut, c’est tout, répondit-il, mais nous n’irons pas loin. En ville, pas ailleurs.

— Où ça ? demanda Clara, les yeux pleins de terreur.

— Ni dans un couvent ni chez un maître. Ce serait tout de même plus facile si vous me faisiez confiance un instant. Je vous emmène dans un endroit plus sûr.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Vous le saurez dans un instant. Mais d’abord, je me dois de vous poser une question. C’est très important.

— Quelle est-elle ? fit Clara, soupçonneuse.

— Savez-vous coudre ?

— Si je sais coudre ? Mais bien entendu. De quel type de couture parlez-vous ? ajouta-t-elle avec une certaine hésitation.

— Je ne sais pas. De couture…

— De travaux d’aiguille ? De ravaudage ? Ou de coupe d’habits comme le font les tailleurs ?

— Je ne sais pas, je vous le répète.

— Je sais travailler à l’aiguille et ravauder, évidemment. Je suppose que, si j’avais de l’étoffe à ma disposition, je pourrais me confectionner une robe. Je ne serais cependant pas aussi vive et douée que celles qui en vivent.

Intimidée, épuisée et toujours vêtue de son ample habit de franciscain, Clara se tenait aux côtés d’Oliver et faisait face au trésorier de la reine, à son secrétaire, à l’adjoint dudit secrétaire et à un scribe.

— Savez-vous faire un ourlet ? demanda le trésorier qui compulsait ses notes.

— Certainement, Don Bernat, répondit Clara, perplexe. Cela n’a rien de difficile.

— Et broder ?

— Oui, Don Bernat. Bien que, pour le moment, je ne dispose ni d’aiguille ni de ciseaux, en un mot de tout ce qui est utile à semblable tâche.

— Voilà un très bon point, dit le trésorier en se tournant vers le jeune secrétaire adjoint, lequel contemplait avec stupéfaction le petit franciscain. Veillez à ce que notre jeune amie ait dès demain tout ce dont elle a besoin. Faites vérifier que le nécessaire est au complet et signez vous-même le rapport.

— Une trousse de couture ? dit le secrétaire adjoint comme s’il allait protester, puis il changea d’avis. Comme vous voudrez, Don Bernat. Faudra-t-il autre chose ?

— Une robe droite, je suppose, s’amusa Don Bernat. Voyez ce que ces dames détiennent dans la garde-robe. Le plus vite possible. À mon avis, ajouta-t-il en se tournant vers Clara, Sa Majesté et vous-même êtes sensiblement de la même taille, bien que vous soyez un peu plus petite…

— Beaucoup plus petite, trancha le secrétaire.

Bernat de Relat lui adressa un regard approbateur.

— On m’a dit que c’était une modification facile à apporter. Il ne devrait pas y avoir de difficulté.

— Merci, Don Bernat, dit Clara.

— Une robe droite donc, dit le secrétaire adjoint en notant ces mots. Je m’en occupe immédiatement si Votre Seigneurie n’a plus besoin de mes services.

— Faites…

Don Relat le renvoya d’un geste de la main et le regarda sortir de la pièce.

— Je ne devrais pas taquiner ainsi votre jeune assistant, dit-il au secrétaire quand la porte se fut refermée. Mais il a un air si sérieux que je ne puis m’en empêcher. Bien. Maîtresse Clara, ajouta Relat en se tournant vers elle, votre suivante et vous-même partirez dans deux jours sur le navire de ravitaillement de Sa Majesté.

— Je vous en suis très reconnaissante, Votre Seigneurie, répondit-elle, surprise.

— Et je pense que pour l’heure, tout au moins, il sera plus prudent que vous demeuriez un franciscain quand vous vous trouverez hors de ces murs. Bonne journée, maîtresse Clara.

Une porte s’ouvrit comme par magie et, sans trop savoir comment, Clara se retrouva dans le couloir en compagnie de Mundina.

— Que ferai-je en Sardaigne ? demanda Clara quand Oliver eut quitté à son tour les appartements du trésorier.

— Vous serez au service de Sa Majesté la reine. C’est pour ça que nous désirions apprendre si vous saviez coudre.

— Mais qu’est-ce que cela implique, seigneur Oliver ?

— Je l’ignore, fit-il avec un geste d’impatience. Vous devriez mieux le savoir que moi. Mais à votre place, je ne demanderais pas d’explications à autrui. N’en parlez à personne.

— Comme je ne quitterai pas le palais avant deux jours, répliqua-t-elle avec esprit, à qui voulez-vous que j’en parle ? Je ne suis guère plus qu’une prisonnière, ici.

— Pas une prisonnière… Vous êtes en sécurité.

— Maîtresse Clara ?

C’était la voix aiguë d’un petit page qui, portant la livrée de Sa Majesté la reine, courait vers eux.

— Je suis maîtresse Clara.

— Vous devez venir avec moi, ainsi que votre suivante, et je dois vous montrer vos chambres, dit-il en s’inclinant, le rouge aux joues.

Il fit demi-tour et repartit dans le couloir.

— Où serez-vous, seigneur Oliver ? demanda Clara affolée.

— Dans un endroit tranquille, à écrire une lettre. Deux lettres, en fait. Ne vous inquiétez pas. Nous nous reverrons jeudi matin. Hâtez-vous, le page va bientôt disparaître.

La première lettre d’Oliver fut terminée bien avant vêpres. Il la scella, la contempla un instant, puis sonna le page.

— Ceci doit partir le plus tôt possible pour Gérone, dit-il en la brandissant. C’est pour l’évêque. Trouve-moi une estafette.

— Je vous demande pardon, seigneur, dit le jeune garçon, mais ça va vous coûter très cher de l’envoyer ainsi.

Oliver leva les yeux au ciel d’impatience.

— S’il me plaît de payer…

— Je sais, monseigneur, que le messager de l’évêque part très bientôt pour Avignon. Il passe demain matin par Gérone et, pour quelques sous, il s’en chargera. Il est digne de confiance. Si vous le voulez, je cours tout de suite jusqu’au palais épiscopal avec votre missive, mais il voudra être payé d’avance.

— Comme cela tombe bien que Son Excellence l’évêque de Barcelone préfère vivre en Avignon ! dit Oliver avec un clin d’œil.

Il donna la lettre au page, accompagnée de quelques pièces.

— En voici deux pour toi, ajouta-t-il avant d’entreprendre d’écrire la seconde lettre, autrement plus délicate.

La lettre arriva à temps à Gérone pour que l’estafette et sa robuste monture profitent pendant la journée de l’hospitalité du palais épiscopal.

— Le courrier de Barcelone vient d’arriver, Votre Excellence, annonça le secrétaire, Bernat sa Frigola.

— Et que nous réserve-t-il aujourd’hui ? De nouvelles contrariétés ?

— Le lot habituel, Votre Excellence, mais la plupart des problèmes peuvent être traités par des tierces personnes. Il y a aussi une lettre du seigneur Oliver, écrite hier à Barcelone.

— Qu’a-t-il à m’annoncer ?

— Le voyage fut riche en événements, Votre Excellence, mais le jeune Yusuf et les marchandises sont arrivés et se trouvent en ce moment même au palais royal.

— Y compris l’or ?

— Chaque pièce a rejoint le trésor après avoir été comptée et recomptée, Votre Excellence. Le seigneur Oliver raconte avoir trouvé un enfant en cours de route, une fille. Je vous lirai cela dans un instant. Il vous interroge à propos d’un chevalier, Asbert de Robau, et de son fils, Gueralt, également rencontrés sur leur chemin.

— Je connais la famille, dit Berenguer. Ainsi qu’Asbert. Un soldat brave et loyal. En revanche, je n’ai jamais entendu parler de Gueralt. Est-ce son héritier ? Envoyez chercher Francesc, Bernat, je vous prie, et parlez-moi de cette fille.

Francesc Monterranes, le confesseur de l’évêque, avait l’habitude qu’on l’interroge ainsi à brûle-pourpoint. Mais cette question-là l’obligea à réfléchir un instant.

— Je crois, dit-il enfin, que l’héritier d’Asbert portait son nom, Votre Excellence. Il est bien entendu possible qu’Asbert le jeune soit récemment décédé pour une raison ou une autre, transmettant alors l’héritage à son frère. Si tel est le cas, la nouvelle ne nous en est pas parvenue. On racontait qu’Asbert avait épousé une étrangère.

— Une étrangère ? interrogea Bernat.

— Mon bon Bernat, dit l’évêque, cette notion est relative. Elle peut être originaire d’ici et passer aux yeux de certains pour une étrangère. Puisque Oliver pense que c’est important, je vais écrire à mon cousin pour savoir ce qu’il en est.

— Avant de passer au reste du courrier, Votre Excellence, dit Bernat, maître Pons Manet aimerait vous entretenir d’une plainte qu’un bourgeois souhaite déposer.

— Alors nous le verrons, dit-il, et un page alla chercher l’homme qui était à la tête du conseil de cette ville.

— Merci de me recevoir, dit Pons Manet. Bonjour, père Francesc, père Bernat. Je ne vous aurais pas dérangé si je n’avais moi-même été si perturbé.

— Qu’est-ce qui vous trouble ainsi, maître Pons ? demanda l’évêque, surpris, car Pons Manet était de nature un homme calme et raisonné.

— Luis Mercer est venu me trouver ce matin pour me faire savoir qu’il voulait déposer une plainte. Il disait avoir vu deux membres de la communauté juive hors de la ville. L’homme sans sa cape et la femme s’exhibant impudemment en public, sans voile ni rien qui la cache, chevauchant dans la campagne sans licence ni permission ainsi que le ferait un seigneur chrétien.

— N’avait-il rien d’autre à leur reprocher ? Qui étaient-ce ? Je parle des Juifs, évidemment.

— Votre médecin, Votre Excellence. Qui est aussi le mien. Je ne puis croire de telles allégations.

— Quand cela est-il censé s’être produit ?

— Le jour où le jeune Yusuf est parti pour Barcelone. Maître Isaac et maîtresse Raquel ont fait un bout de chemin avec lui.

— C’est vrai. Et vous m’avez dit que le plaignant était…

— Maître Luis. Je veux dire Luis Mercer.

— Cet homme commence à me chauffer les oreilles, maître Pons. Je vous serais reconnaissant d’aller trouver Luis Mercer, et de l’informer que maître Isaac et sa fille se trouvaient hors de la ville sur autorisation de l’évêque de Gérone, en affaires pour le diocèse, et que selon des témoins dignes de foi, tous deux étaient convenablement vêtus lors de ce bref voyage. Dites-lui aussi que toute autre tentative de harcèlement à leur encontre aura de sérieuses conséquences.

— Je n’y manquerai pas, Votre Excellence. Et je vous remercie. Moi aussi, je commence à me lasser de ses intrigues. Il voit de la lubricité chez une grand-mère veuve depuis vingt ans qui traverse seule la place pour assister à la messe. Il faut toutefois se montrer charitable, ajouta-t-il, et reconnaître qu’il n’a pas été très bien récemment.

— Dans ce cas, et si vous le souhaitez, nous n’en parlerons à personne tant qu’il se tiendra tranquille.

— Excellente idée. Voulez-vous en informer maître Isaac ?

— Pas pour le moment, mais je le ferai si nécessaire.

— Tous mes remerciements, Votre Excellence.

Soulagé, Pons Manet se rendit chez Luis Mercer pour lui conseiller d’oublier sa plainte.

Comme les ombres s’allongeaient et que la ville commençait à s’éveiller après la chaleur caniculaire de l’après-midi, les méditations d’Isaac furent interrompues par le tintement de la cloche de la porte et une invitation pressante à se rendre au domicile du même Luis Mercer.

— On me dit qu’il est très malade. Puis-je savoir de quoi il souffre ? demanda-t-il au serviteur venu porter le message. Il le faut si je veux apporter ce qu’il convient.

— Il ne peut ni manger ni dormir, maître Isaac. Il a sombré dans une terrible mélancolie et ne peut lutter contre ce mal.

— Voilà qui m’aide. Raquel ?

— Oui, papa, dit-elle. Je sais quoi prendre. Du moins, je le pense.

— Le reste lui sera envoyé ultérieurement. Allons-y à présent. Et voile-toi bien. Rappelle-toi à qui nous rendons visite.

— Oui, papa.

Sur quoi, Raquel couvrit son visage et sa tête d’un voile léger. Elle tendit le panier à Judah et tous trois suivirent le serviteur de Luis Mercer jusqu’à la demeure de ce dernier.

Luis était blotti dans un fauteuil garni de coussins, l’air pâle, les yeux caves par manque de sommeil. Raquel savait grâce aux commérages que c’était un veuf d’une trentaine d’années, qu’il avait perdu sa jeune épouse et leur nouveau-né six ans plus tôt et que leur décès l’avait tant affecté qu’il n’avait désiré aucune autre femme depuis. Elle savait aussi que comme il était assez beau, jeune et riche, plusieurs femmes en âge de se marier avaient consacré en vain beaucoup de temps et d’énergie à chercher à attirer son attention.

— J’ai entendu dire, maître Isaac, fit Luis, que vos remèdes sont des plus efficaces, surtout lorsque les maux semblent nous harceler sans répit.

Sa voix s’éleva de façon surprenante.

Raquel guida son père vers une chaise, tout près de son patient. Il s’assit.

— Quels maux vous hantent au point qu’il y a du désespoir dans votre voix quand vous les évoquez ? demanda le médecin.

— J’ai dans la tête de tels élancements que je crois que ça va me rendre fou. Je ne puis dormir, et quand je dors, je sombre dans des rêves emplis de terreur.

— Depuis quand ? dit Isaac qui avait pris le poignet et la main de son patient.

— Les insomnies m’affligent depuis la mort de ma chère femme, expliqua-t-il. Peut-être même avant. Mais les maux de tête n’ont commencé qu’il y a quelques semaines. Cela va et vient, mais, ces derniers jours, ce fut continu. Ce ridicule incident lorsque nous nous sommes rencontrés en pleine campagne – je suis certain que vous vous en souvenez – vous en aura montré les effets sur moi. Un paysan m’a indiqué la mauvaise maison et, au lieu de demander comment me rendre dans la propriété que je souhaitais visiter, je me suis mis dans une épouvantable colère. J’ai eu peur, maître Isaac, car je n’avais jamais rien fait de tel auparavant.

— Si votre serviteur veut bien apporter de l’eau chaude, ma fille lui montrera comment préparer une potion apaisante qui vous aidera. Mais je dois d’abord vous examiner.

Ses doigts habiles palpèrent le crâne, le visage, le cou et les épaules du marchand.

— Je vous avais déjà vus, votre fille et vous, ce même matin, dit Luis quand le médecin lui malaxa doucement les omoplates. Lors de la mort de notre pauvre greffier. J’en ai été bouleversé.

— Était-ce l’un de vos amis ?

— Il était trop timide et trop humble pour se lier d’amitié avec les membres de la bourse de commerce, mais je l’aimais bien. Comme ce fut le cas avec mon épouse, c’est toujours terrible que de voir s’achever une jeune existence.

— Jeune ? s’étonna Isaac. Pasqual Robert n’était pas si jeune que ça.

— Il n’était pas très vieux non plus. Moins de quarante ans. A-t-on découvert ses assassins ?

— Il est possible qu’il ait été tué par un Castillan. Pour des raisons que j’ignore.

— Est-ce ce que pense Son Excellence ?

— Je n’en suis pas certain, dit le médecin. Il ne m’en a pas parlé. Tenez, ajouta-t-il en cessant de le masser, prenez cette potion. Elle soulagera vos maux de tête et détendra vos épaules. Elle vous aidera aussi à dormir, et le sommeil ne peut que chasser la douleur. Souffrant moins, vous retrouverez l’appétit. Des plats légers dans un premier temps, fit Isaac en se tournant vers le serviteur, afin de ne pas provoquer une surabondance de bile. Des légumes, aussi, de la soupe, du poisson et des œufs. Tout ce qui ne risque pas d’échauffer le sang et d’épuiser le corps.

— Qu’avait donc maître Luis Mercer ? demanda Judith, occupée à peler une poire pour son mari. Vous faire appeler ainsi par une telle chaleur…

La famille du médecin était réunie dans la cour, les reliefs du dîner posés sur la table, devant eux. Le soleil était couché depuis longtemps, mais la lumière du jour s’attardait.

— Il a l’air d’être toujours très affecté par la mort de son épouse, dit Isaac.

— Quand est-elle partie ? demanda Raquel.

— Il y a longtemps, lui répondit sa mère, bien avant la peste.

— Il y a sept ans exactement, dit Isaac.

— Étaient-ils mariés depuis longtemps ? voulut savoir Raquel.

— Non, fit son père en bâillant, un an ou deux, pas plus.

— Une telle fidélité à un souvenir…

— C’est ce qui l’a rendu si bizarre, dit Judith.

— Bizarre ? En quoi, ma mie ?

— Isaac, vous devez le savoir. Il voit de la débauche dans toute femme. Il a chassé l’une de ses servantes il n’y a pas un mois. La pauvre petite n’avait jamais pensé à mal, et elle se serait retrouvée dans la rue si maître Pons ne l’avait prise chez lui.

— C’est vrai, dit Raquel. J’ai entendu d’autres choses à son propos. Mais pourquoi un homme qui aimait tant une femme peut-il haïr à ce point toutes les autres ?

— Il ne l’a jamais aimée, trancha Judith. Elle avait une belle dot, voilà tout. Chacun le savait, et peu importe ce qu’il raconte aujourd’hui.

— Les souvenirs de ta mère sont dérangeants pour qui voudrait réécrire l’histoire, dit Isaac d’un air narquois.

— De quoi est-elle morte ?

— De rien de spécial. Elle s’est éteinte, c’est tout. Elle n’était pas très vive dans les premiers temps, et sa santé ne s’est pas améliorée. Et maintenant il traite toutes les femmes comme il traitait la sienne.

— Ta mère exagère, dit le médecin. Mais je serais heureux de voir revenir Yusuf. Je n’aime pas beaucoup t’emmener dans la maison d’un patient tel que celui-ci. Il adore les accusations mensongères. Oh, à propos de Yusuf, Son Excellence a reçu une lettre du seigneur Oliver.

— Comment va Yusuf ? demanda Judith qui s’arrêta brusquement de peler la poire. Y a-t-il quelque chose qui n’aille pas pour que le seigneur Oliver doive écrire ?

— Non, ma mie. Yusuf va très bien. Le seigneur Oliver avait d’autres affaires à discuter avec Son Excellence et nous a adressé ce message par courtoisie.

— Il m’avait l’air d’un homme assez plaisant, dit Raquel, quoique légèrement contrarié.

— Son collègue et ami venait de mourir, expliqua le médecin.

— Je comprends. Quand Yusuf doit-il partir pour la Sardaigne ?

— Demain.

— Je me demande si nous aurons de ses nouvelles avant son retour, dit Raquel d’un air sombre et les larmes aux yeux. Si jamais il revient…

— Allons, cesse de remuer ce genre d’idées, lui dit sa mère. Je ne veux rien entendre de tel.

La remarque un peu sèche de Judith fut interrompue par l’arrivée d’un jeune garçon qui fit tinter la cloche, secoua le battant de la porte et appela le médecin.

Avant même qu’Ibrahim, le portier, eût le temps de traverser la cour, Isaac envoyait chercher Judah.

— Maître Isaac ! cria l’enfant quand il fut enfin entré. Vous devez venir, vite ! Il y a un homme qui se meurt dans notre maison. Il délire comme un dément et la maîtresse dit que si nous n’allons pas chercher le médecin, ce sera terminé pour lui demain matin.

— De quoi se meurt-il ? demanda Isaac.

— Je ne sais pas, maître, la maîtresse ne me l’a pas dit.

— Il le faut pourtant si je veux apporter les potions adéquates. Pourquoi délire-t-il ? A-t-il été frappé à la tête ? Est-il victime des fièvres ?

— C’est sa blessure au bras, dit l’enfant.

— Dans ce cas, ils auraient dû appeler le chirurgien.

— Non, c’est une blessure qui suppure et qui ne date pas d’aujourd’hui. Il a de la fièvre, maître Isaac, car il me prend pour sa mère, son père et toutes sortes de gens.

— Isaac, vous n’avez pas fini de souper, dit Judith sur un ton de reproche.

— J’ai mangé autant qu’il convient à un honnête homme, ma mie. Et maintenant, l’on a besoin de moi. Raquel, vérifie le contenu du panier, remplace ce que l’on a utilisé cet après-midi. Que Judah prenne une lanterne pour notre retour.

— Oui, papa, répondit Raquel que toute idée noire avait quittée.

L’enfant les conduisit dans une auberge sise près de la rivière, non loin de la porte nord de la ville. Il y travaillait comme garçon de cuisine, palefrenier, porteur, messager, enfin tout ce qu’on lui demandait. Seule la manipulation de l’argent des clients lui était interdite car on le considérait trop inexpérimenté.

Ce soir-là, l’établissement n’accueillait qu’un hôte payant dans sa mansarde mal aérée.

— Il nous faut de la lumière, demanda Raquel à la tenancière.

— Pourquoi un aveugle aurait besoin de lumière, je vous le demande ? Vous savez ce que ça me coûte, une bougie ?

— Je le sais très précisément. Et j’ai besoin de voir. Il est inutile de nous appeler si nous ne pouvons travailler. Apportez-moi des bougies, sur-le-champ.

La femme jura, grommela et disparut avant d’envoyer le gamin, porteur de trois maigres chandelles.

— Il ne va pas bien, papa, dit Raquel. La blessure infectée est au niveau de l’avant-bras, ajouta-t-elle en guidant sa main vers le membre malade.

Il fit courir ses doigts sur le bras, de la main à l’aisselle, doucement d’abord, puis en exerçant davantage de pression. Il se pencha et écouta longuement les battements de son cœur.

— De quelle couleur est le bras ? dit-il en se redressant.

— Je vois mal, mais tout l’avant-bras semble rouge et enflé, dit Raquel. La putréfaction s’étend, se permit-elle d’ajouter.

— Effectivement, je le sens. Ce soir, nous allons poser un drain et nettoyer du mieux possible. Un chirurgien nous dirait s’il y a de l’espoir, mais cette discussion attendra demain matin.

— Vous ne paraissez pas très optimiste, papa.

— Une fois commencé, ce genre de chose est assez difficile à arrêter. La partie supérieure du bras n’a pas la consistance voulue.

Raquel enserra le membre de ses doigts. Il était chaud, curieusement résistant au toucher.

— Vous avez raison, papa. Commencerons-nous ?

Pendant tout l’examen, l’homme couché dans le lit avait semblé dormir ou ne rien comprendre à ce qui lui arrivait. Soudain, il tenta de se redresser.

— Il faut y aller ! s’écria-t-il. Oui, il faut y aller !

— Il n’est pas d’ici, fit remarquer Raquel tout en aidant Judah à sortir les produits nécessaires à la préparation d’un mélange apaisant.

— C’est évident, sinon il ne séjournerait pas à l’auberge.

— Oui. Il vient d’Aragon, n’est-ce pas ?

— C’est possible.

Le patient eut une série de soubresauts avant de lever son bras malade. Raquel le lui prit à deux mains et le replaça sur le lit.

— Allons, dit-elle, calmez-vous. Nous sommes ici pour nous occuper de vous.

— Maître, cria-t-il, aidez-moi ! Maître Geraldo, venez m’aider. Je n’y arriverai pas tout seul !

Il s’affaissa, haletant.

— Il a fait ça toute la journée, dit la tenancière qui venait d’apparaître en haut de l’escalier. C’est pour ça que je vous ai envoyé chercher. J’avais pas envie de l’entendre brailler sans arrêt. Vous pouvez pas lui donner quelque chose pour qu’il reste tranquille jusqu’à ce qu’il meure ? suggéra-t-elle. J’ai essayé l’eau-de-vie, mais il en a pas voulu.

— Sauvez-moi, maître ! cria l’homme couché sur le lit. Aidez-moi !

— Apporte-nous de l’eau chaude, la mère, dit Isaac, et nous ferons de notre mieux.

La tenancière appela le gamin d’une voix criarde et redescendit au rez-de-chaussée.

Raquel mêla l’eau, le vin, le sucre et quatre gouttes d’une substance noire et amère, puis elle fit doucement couler la mixture dans la gorge de l’homme. Après un instant, ses membres se détendirent. De sa lancette, elle creva l’abcès, libérant une grande quantité de matière putride que Judah nettoya courageusement. Elle lava la blessure avec du vin, la recouvrit d’huile et d’herbes pour empêcher le retour de l’infection, la banda, puis fit à nouveau boire le blessé.

Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui sans comprendre où il se trouvait.

— Je vous en prie, avertissez mon maître.

— Qui est votre maître ? fit Raquel en se penchant vers lui. Dites-le-moi, et je le mettrai au courant.

— Tout le monde le connaît. Oui, tout le monde connaît mon maître…

Sur quoi, il ferma les yeux et s’endormit.

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