Potion pour une veuve
Chapitre XII
Alghero, Sardaigne, août 1354
Les soldats occupaient chaque pouce de la plaine qui entourait la ville. Certains étaient debout ou couchés à même le sol ; d’autres, en groupes, riaient, discutaient ou se querellaient ; d’autres encore étaient rassemblés autour des feux où cuisait l’ordinaire ou demeuraient seuls, perdus dans leurs réflexions. Les seuls engagés dans une activité digne de ce nom jouaient aux dés. Plusieurs parties mettaient en jeu des sommes importantes, et tout indiquait que les hommes étaient à bout de patience.
Yusuf et son escorte passèrent par là.
— Les hommes de troupe n’ont plus le moral, dit l’officier d’un air sombre. Et leurs officiers ne sont pas mieux. Autant le savoir tout de suite.
— Que s’est-il passé ? demanda Yusuf.
— Rien. C’est bien là le problème, il ne s’est rien passé. Nous avons fondu sur la ville et avons failli la prendre. Nous avons marché sur elle en force, prêts à l’assaut. Du côté de la mer, nous avions le soutien des galées. Et puis le navire de Sa Majesté la reine est arrivé, le mât principal orné d’une oriflamme de guerre, avec Sa Majesté à bord. La ville a failli se rendre de désespoir à ce spectacle.
— Pourquoi ?
— Vous n’étiez pas là pour le voir, dit l’officier en secouant la tête. La galée d’une reine guerrière entrant bravement dans le port pour châtier les citoyens rebelles. Ce fut un spectacle splendide et terrifiant. Notre reine est aussi intelligente qu’intrépide.
— Mais vous n’avez pas enfoncé leurs lignes de défense ?
— Ce sont ces maudites balistes. On n’abattrait même pas une chaumière avec ça, elles sont tellement mal faites. Ça a un peu secoué les habitants, mais on n’a pas réussi à ouvrir une brèche dans les murs. Et c’est ça qui compte. Maintenant, il faut les affamer. C’est vraiment décourageant. Très lent, aussi. Et puis, il y a les fièvres. Les officiers sont trop malades pour garder les hommes sains en condition. Quand il n’y a rien à faire, il est dur de rester alerte.
— Combien de morts y a-t-il eu ? Le savez-vous ? À entendre parler les gens, on croirait que la peste est revenue.
— Oh non, ce n’est rien de tel ! dit l’officier. Rien que les fièvres. La plupart des malades se remettent au bout d’un certain temps. Le nombre des victimes… commença-t-il avant de s’arrêter brusquement. Le roi est sous sa tente. Il n’aime pas que l’on parle constamment de maladie et de mort. Nous allons mettre pied à terre et nous approcher de lui.
— Voici enfin notre page, armé et aux ordres, dit Don Pedro d’Aragon. Si tu avais été avec nous, Yusuf, toi et une douzaine de catapultes bien conçues, nous l’aurions emporté il y a un mois.
— Votre Majesté, dit Yusuf en s’inclinant très bas, je suis désolé de ne pas avoir été là.
— Ne prends pas cet air découragé. Tu es à temps pour nous assister au conseil. Souviens-toi, ajouta le roi, que rien de ce qui se dit sous cette tente ne doit être répété sinon à nous-même.
— Votre Majesté, murmura l’enfant, que l’on m’arrache la langue si je parle de ces choses à quiconque.
Il s’inclina une fois encore et suivit le roi sous une grande tente convenablement aménagée : il y avait là une table autour de laquelle auraient pu prendre place une douzaine de personnes, voire plus.
Don Pedro s’assit et adressa un regard cordial à l’assemblée.
— Écoutons vos rapports, dit-il sans plus de formalités.
— Le noble Felip de Castre est mort de la fièvre, Votre Majesté, dit l’homme placé à sa droite. Et les seigneurs Otich de Muncada et Pere Galceran de Pinos sont au plus mal.
— Nous ne pouvons perdre de tels soldats, fit remarquer le roi.
— Bien d’autres sont malades, reprit l’homme. J’ai dressé une liste, Votre Majesté, souhaiterez-vous la voir ?
— Combien ?
— De nobles, Votre Majesté, pour l’heure, cinq. De chevaliers et gentilshommes, quarante-deux, mais certains semblent se remettre. De simples soldats, tellement que nous continuons à les dénombrer. Votre Majesté pourra disposer des chiffres exacts demain matin.
— Pas avant ?
— Vers complies, alors, Votre Majesté.
— Bien. Et les denrées destinées au traitement des malades ?
Un homme consulta un rouleau.
— Pour ce qui est du vin, du sucre et des aliments en général, Votre Majesté, nous sommes en meilleure position aujourd’hui. Si la contagion ne perdure pas en automne, nous aurons suffisamment. Quant aux remèdes, le premier vaisseau en a apporté assez pour soigner ceux qui sont aujourd’hui atteints. Mais nous aurons des difficultés si la maladie continue à se répandre. Le deuxième vaisseau en aura peut-être davantage. Mes aides et moi-même examinons les listes dressées par les membres de la maison de Sa Majesté. Il me faut plus d’hommes compétents pour soigner les malades, ajouta-t-il sur le ton de celui qui a fréquemment répété la même chose au cours des derniers temps.
— Nous craignons qu’après nous être passé de notre page pendant toutes ces semaines, nous ne soyons contraint de vous le donner immédiatement, dit le roi. Ce jeune garçon apprend depuis un an ou deux l’art de la médecine tout autant que celui de la guerre. Yusuf, nous devons te placer là où tu seras le plus utile. Y vois-tu un inconvénient ?
— Tout ce qui plaira à Votre Majesté, répondit Yusuf. Et j’apporte avec moi, de la part de mon maître et du noble Berenguer, évêque de Gérone, plusieurs coffres emplis de remèdes qui pourront être utiles.
— Bien. Nous devons nous demander, dit Don Pedro, vu le délai fort long que nécessite une guérison, s’il convient de renvoyer chez eux quelques-uns des malades. On veillerait sur eux jusqu’à ce qu’ils soient assez remis pour revenir. Je parle bien entendu de ceux qui nous sont le plus précieux, sur le champ de bataille et ailleurs. Nous aimerions votre avis sur ce point.
— La question est délicate, dit l’homme qui avait parlé le premier. Si nous renvoyons une galée chargée de malades, il nous reste plus de provisions pour les autres. Nous pourrions y être contraints si la contagion continuait à se répandre. Mais si nous n’avons plus de nouveaux malades, nous n’aurons pas besoin des réserves supplémentaires que cela dégagerait.
— Ils seront mieux soignés chez eux qu’ici au camp, dit un des autres nobles.
— C’est vrai, mais la traversée leur sera pénible.
— Nous allons devoir étudier attentivement les chiffres et nous reposer la question dans quelque temps, dit le roi. Le navire qui a amené notre pupille est rapide et spacieux. Qu’il soit aménagé pour transporter au moins deux douzaines de malades. Il devra rester au port une autre semaine avant que nous prenions une décision.
— Il repartira pour Barcelone, Votre Majesté ? demanda l’un des hommes assis à sa gauche.
— Non, pour Valence. Les malades les plus chers à mon cœur devraient rentrer à Valence. Nous attendons vos futurs rapports, dit-il en se levant.
Remarquant à nouveau la présence de son pupille, il ajouta :
— Tu te considéreras sous les ordres de ce gentilhomme, Yusuf, dit-il en désignant celui qui avait parlé en premier.
Yusuf n’eut pas le temps de réagir que déjà il accompagnait le gentilhomme en question, qui se révéla être le médecin du roi.
— Que sais-tu au juste ? lui demanda-t-il alors qu’ils se dirigeaient vers la tente qu’ils partageraient avec quatre autres membres de son équipe.
— Eh bien, señor, j’ai étudié une année entière avec mon maître, qui est médecin, et je l’ai assisté.
— De quelle manière ?
Yusuf s’efforça de lui répondre le plus précisément possible.
— Je vois qu’il t’a enseigné des choses utiles. J’aimerais aussi connaître le contenu de ton coffre. Quand il arrivera, tu en sortiras chaque ingrédient, me le nommeras, m’en expliqueras l’usage et me diras comment il convient de l’administrer. Je saurai ainsi où tu en es sur la route de la connaissance. Prépare-toi à avoir beaucoup de travail et peu de repos. Tu apprendras ainsi que nous, les cuisiniers et Sa Majesté en personne sommes bien les seuls de ce campement à faire autre chose que de s’amuser.
Ceux qui étaient malades l’étaient vraiment beaucoup. La tente vers laquelle on escorta Yusuf était emplie de l’odeur puissante de la fièvre et de la déshydratation. Il y avait là des hommes ravagés par la fièvre : ils grelottaient et poussaient des cris, en proie au délire. Certains s’étreignaient le front ou le frappaient à coups de poing avec l’espoir insensé d’en chasser les élancements.
— Alors, que ferais-tu d’eux ? lui demanda le médecin du roi.
— Je leur donnerais des potions destinées à vaincre la fièvre et atténuer leurs douleurs, j’essaierais de les faire boire et j’épongerais leur tête et leurs épaules, dit-il sans hésiter pour avoir observé Raquel et s’être comporté ainsi au cours des derniers mois.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils sentent la fièvre et le manque d’eau, señor. Ils semblent aussi souffrir de violents maux de tête.
— Bien. Ah, si nous en avions une centaine comme toi… Tu t’occuperas des hommes de cette tente et un serviteur t’assistera. Marc ! appela-t-il, et immédiatement quelqu’un souleva le rabat de la tente pour permettre au médecin de s’en aller et à lui-même de rentrer.
Le serviteur était un homme grisonnant dont la peau était brûlée par le vent et le soleil comme celle des marins. Il boitait de manière prononcée. Il posa un œil expérimenté sur Yusuf et sourit.
— Bonjour, maître. Je m’appelle Marc.
— Et moi, Yusuf. Es-tu blessé ? demanda-t-il en regardant sa jambe tordue.
— On ne peut pas vraiment parler de blessure. J’ai reçu un carreau d’arbalète juste au-dessus du genou. C’était il y a longtemps, ajouta-t-il. À Valence. On m’a retiré du champ de bataille pour que je veille sur les malades. J’ai eu de la chance de ne pas être renvoyé dans mes foyers. J’ai passé là toute ma vie, dit-il en adressant à Yusuf un regard méprisant à peine voilé.
— Si tu as passé tout ce temps auprès des malades et des blessés, c’est moi qui ai de la chance aujourd’hui.
— Je suis à vos ordres, dit Marc d’une voix sans expression.
Yusuf le regarda et comprit qu’il attendait effectivement ses ordres. Il se tourna vers les hommes allongés sur des lits et des paillasses bien alignés. Visiblement, ils souffraient tous beaucoup.
— Qu’est-ce que tu me suggères ? demanda-t-il, affolé.
— Ce n’est pas à moi de le dire, répondit Marc avec froideur. Vous pensiez à quoi ?
— Qui sont les plus malades ? J’aimerais commencer par eux.
— Vous ne le voyez pas ?
— Pas comme toi, dit Yusuf. Je ne les connais pas et je n’ai pas ton expérience.
— Vous savez au moins ça. Ces deux-là, ajouta-t-il en désignant des soldats qui frissonnaient, balbutiaient et secouaient la tête en tous sens. Avez-vous apporté avec vous une substance qui puisse les guérir ?
L’homme et le jeune garçon se retirèrent dans une partie isolée de l’infirmerie et fouillèrent dans le coffre que l’on avait destiné à ce groupe-ci. Puis Marc vit le panier de Yusuf contenant ses remèdes.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en prenant dans sa main un petit flacon cacheté de cire.
— C’est réservé aux douleurs les plus pénibles. Une goutte dans du vin coupé d’eau calme instantanément quasiment toute souffrance. Mon maître en donne trois avant l’arrivée du chirurgien et de sa lancette.
— Et si vous en donnez quatre ?
— Je n’en suis pas certain, mais cinq peuvent tuer. Six, et c’est la mort assurée.
— Vous avez autre chose contre la douleur ?
— Oui. J’ai des racines et des herbes pour préparer des infusions contre le mal et les fièvres.
— Dans ce cas, rangez votre flacon, jeune maître, jusqu’au début des combats. Il pourrait en tenter certains, y compris moi-même, et il ne faut pas le gaspiller. On en aura besoin alors.
Sur cette remarque plutôt ambiguë, il prit un récipient et le huma.
— Ça, c’est sûrement pour la fièvre.
— Oui, dit Yusuf. C’est justement pour préparer l’infusion dont je parlais.
— Il n’y en aura pas pour tout le monde.
— Je suis certain de pouvoir trouver ces plantes dans les champs alentour. Je sais comment les accommoder et les mélanger.
Marc émit un grognement dans lequel on pouvait voir approbation ou scepticisme.
— J’ai de l’eau qui bout dehors. On va pouvoir en préparer assez pour en donner pendant un jour ou deux à toute la tente.
Sur ce, une trêve temporaire s’instaura entre le vétéran endurci et le novice terrifié. Ensemble, ils firent en sorte que la vingtaine d’occupants de l’infirmerie passent une nuit la plus calme possible.
Au début de son troisième jour en Sardaigne – son deuxième à l’infirmerie –, Yusuf avait déjà une telle habitude de la routine du camp qu’il avait l’impression d’avoir toujours connu cette tente. Un des deux hommes les plus malades était mort au cours de la première nuit, mais l’autre présentait une certaine amélioration. Le médecin avait fait sortir deux soldats de l’infirmerie pour en faire entrer deux autres.
— Celui-ci est un grand seigneur, murmura Marc quand le second homme fut amené, suivi de près par le médecin. Il s’appelle Pere Boyll. Il devrait se trouver sous sa propre tente, avec ses serviteurs, mais ceux-ci sont tombés malades. Quand il ne s’est pas senti bien, il a demandé à être avec les autres, et notre tente est certainement la moins peuplée de toutes.
— Qui sont les autres dont nous nous occupons ? demanda Yusuf. Je n’ai pas eu le temps de m’en soucier hier.
— Soyez assuré, jeune maître, que ce ne sont pas des hommes du commun, lui confia son assistant. Le pupille de Sa Majesté n’a pas à s’occuper d’eux, ajouta-t-il sèchement. Ils sont entassés comme du bétail ; ils souffrent peut-être de la fièvre, mais au moins, ils sont à l’abri du soleil et de la pluie. Ceux-ci sont tous des chevaliers, à l’exception du seigneur Pere Boyll, qui est un valeureux guerrier, très proche de Sa Majesté. Je suis persuadé que nous toucherons plus de vivres et de remèdes que les autres.
Le seigneur Pere avait le teint grisâtre, il tremblait et claquait des dents. Ses poings crispés et son visage tendu révélaient toute sa souffrance. Yusuf s’approcha de lui avec un bol plein d’une infusion de feuilles de saule et d’autres herbes destinées à faire tomber la fièvre.
Le médecin prit le bol, le sentit et le rendit à Yusuf.
— Il faudrait qu’il boive. Ce ne sera pas aisé.
L’observation et la pratique avaient permis au jeune garçon de se tirer à merveille de ce genre de tâche. Il avait appris la patience et la détermination aux côtés de Raquel. Il s’accroupit auprès du malade et parvint à lui faire avaler la moitié du breuvage. Puis il prit un linge frais et humide pour lui tamponner les joues et le front.
— Je vais rester auprès de lui, señor, jusqu’à ce qu’il ait tout bu.
— Tu t’occupes bien des malades, Yusuf. Sa Majesté sera impressionnée, j’en suis persuadé.
Les tremblements du seigneur cessèrent un instant et il put poser les yeux sur Yusuf.
— Où est mon serviteur ? fit-il d’une voix rauque. Qui es-tu ?
— Votre serviteur est malade, monseigneur. Je m’appelle Yusuf.
— Et qui est Yusuf ? demanda le seigneur Pere.
— Le page de Sa Majesté. J’ai un peu d’expérience au service des malades, et on m’a demandé de venir aider.
— J’ai entendu parler de toi, Yusuf le page. Tu es le pupille de Don Pedro, c’est cela ?
— En effet, monseigneur.
— Ton père est mort à Valence, pendant le soulèvement. C’était un homme plein d’astuce. Et de valeur. Tu lui ressembles beaucoup.
Avant même que Yusuf pût répliquer, il ferma les yeux et sombra dans le sommeil.
— Vous voulez que je le réveille ? demanda Marc.
— Ne devrait-on pas le laisser dormir ? répondit Yusuf, qui tentait de se rappeler ce que son maître faisait dans ce genre de circonstance.
— C’est votre décision, jeune maître. Je ne suis qu’un aide.
Il regarda le garçon et ajouta d’un ton plus doux :
— Vous pourriez peut-être le laisser dormir jusqu’à ce qu’il s’agite à nouveau. Cela viendra assez vite, je crois.
En début de soirée arriva une convocation de la part de Sa Majesté.
— Nous avons eu des échos favorables te concernant, dit le roi. Et voici que tu t’occupes d’un homme qui nous est très cher. N’hésite pas à demander de l’aide si son état empire.
— Oui, Votre Majesté. Je demeurerai à ses côtés et me montrerai très attentionné.
— N’a-t-on pas besoin de toi auprès des autres patients ?
— J’ai reçu un assistant très expérimenté. Et quelques-uns des chevaliers sur lesquels je veille sont aujourd’hui en meilleure santé. Ils disent toutefois ne pas être prêts à rejoindre leur campement.
— Un subterfuge enfantin, dit Don Pedro sur un ton qui n’augurait rien de bon pour certains.
— Je ne mets pas en cause leur honneur, Votre Majesté, s’empressa d’ajouter Yusuf. Les fièvres les ont affaiblis, mais leur vie n’est pas en péril.
— Je n’en doute pas. S’il fallait mener bataille, nous sommes persuadé qu’ils ne continueraient pas à se prélasser à l’infirmerie, fit le roi d’un air dédaigneux. Mais dis-moi plutôt quel est ce problème qui t’amène ici, en Sardaigne ?
Yusuf s’attendait à cette question. Il parla sans hésiter, d’une voix dépourvue de toute expression, car l’évêque l’avait prévenu que Sa Majesté exigerait un rapport et que celui-ci devrait être bref.
— Pendant l’hiver, Votre Majesté, j’ai assisté mon maître lorsqu’il a soigné un prêtre dominicain au palais épiscopal. Il a découvert que j’étais de Grenade et, à son retour à Barcelone, il a demandé à son supérieur de déposer une plainte relative à ma situation – je vis au Call, mais je suis un homme libre. Il a insisté pour que l’on me renvoie à Grenade ou que je me convertisse.
— Est-ce tout, Yusuf ?
— Oui, Votre Majesté.
— Et c’est pour ça que tu viens ici comme si tu portais ton propre arrêt de mort ? Que demain, avant tierce, soit rédigée une lettre de permission sur laquelle j’apposerai ma signature, dit le roi à son secrétaire.
Le secrétaire s’inclina et donna à voix basse des instructions à son aide.
— Yusuf, veille à ce que notre ami, le seigneur Pere Boyll, soit le plus à l’aise possible. C’est non seulement un soldat brave et valeureux, mais aussi le neveu de celui qui a veillé sur nos droits et nous-même lors des derniers événements survenus en Sardaigne. Nous devons beaucoup à sa famille. Tu peux revenir demain chercher ta lettre.
— Merci, Votre Majesté. Je resterai nuit et jour auprès du seigneur Pere.
Il s’inclina profondément et quitta la tente royale.
Don Pedro se tourna vers son secrétaire.
— Si vous le pouvez, envoyez quelqu’un l’aider.
Comme Yusuf approchait de sa tente-infirmerie, il vit Gueralt de Robau nonchalamment appuyé contre un arbre.
— Yusuf, appela-t-il doucement. Un mot, je vous prie.
— Oui, señor ?
— Mon ami ici présent a une question qu’il souhaiterait vous poser. Don Manuel, voici Yusuf, le pupille de Sa Majesté.
L’ami en question était mince, pâle, l’air léthargique. Un soldat peu convaincant, songea Yusuf, même si les apparences sont parfois trompeuses.
— S’il n’y a là rien de confidentiel, demanda Don Manuel à voix basse, puis-je demander s’il est vrai que mon ami Pere Boyll se meurt ?
— La réponse est entre les mains de Dieu, Don Manuel, dit prudemment Yusuf. Je l’ignore.
Don Manuel s’assit sur un rocher plat. Il avait l’air abattu.
— C’est ce que je craignais. J’avais entendu dire qu’il était très malade.
— Vous étiez très proche de lui, señor ?
— Avez-vous jamais été seul et privé de compagnie quand vous étiez enfant, Yusuf ? dit-il, les yeux fixés sur une touffe de mauvaises herbes. Je l’ai été. On m’a arraché des bras de ma nourrice, pour ainsi dire, pour servir comme page au château de son père.
— À Valence ?
— Oui. Le seigneur Pere est plus âgé que moi, mais il s’est montré bon envers un petit garçon malheureux. Je doute qu’il se souvienne de moi, mais je ne l’oublierai jamais. Jamais.
Quand Yusuf regagna sa tente, ce fut pour remplir pleinement son rôle. En compagnie de Marc, il se rendit auprès de chaque patient, administrant des décoctions contre la fièvre, épongeant des fronts et des bras brûlants qu’il baignait ensuite d’une eau fraîche où il avait jeté des herbes écrasées ramassées dans la journée.
— À quoi servent-elles ? demanda Marc. Quelle est leur nature ?
— Parfois ma mère broyait ces herbes et les ajoutait à l’eau de notre bain. Elles ont une odeur plaisante, et je crois qu’elles adoucissent la peau.
— Elles servent aussi à repousser les mouches et les insectes qui piquent, dit Marc. J’y ai déjà eu recours pour ça.
— Dans ce cas, les malades dormiront mieux s’ils ne se font pas piquer.
Quand ils eurent fini, Yusuf s’installa près de la couche affectée au seigneur Pere Boyll et sortit de sa tunique un petit livre relié.
Marc lui apporta une bougie.
— Si vous voulez étudier, il vous faudra de la lumière. Personnellement, je ne vois pas à quoi servent les livres quand on est soldat, mais je suppose qu’un médecin a besoin de ces choses.
Mais le jour avait commencé tôt, et Yusuf avait travaillé dur. Il déchiffra cinq lignes d’un passage manuscrit du livre que lui avait donné le père Crispiá, puis les mots s’embrouillèrent. Il dodelina de la tête et s’affaissa sur le lit de son patient.
Quand il se réveilla, quelqu’un l’observait. Il se redressa d’un seul coup et découvrit un visage proche du sien.
— Qu’étudies-tu avec tant d’assiduité ? lui demanda son patient d’une voix faible.
— J’apprends à lire dans ma propre langue, dit Yusuf, mais c’est difficile quand il n’y a personne pour vous aider. Je dois écrire chaque jour, c’est le père Crispiá qui me l’a recommandé, mais je cherchais d’autres mots.
— De quels mots as-tu besoin ? demanda le seigneur Pere.
— Ceux qui ont trait à la maladie. Mais ce livre ne parle que d’amour, de guerre, de combat et de chasse. Rien de ce qui touche à la vie ordinaire.
— Peut-être pourrais-je t’aider. Moi aussi, je sais lire et parler ta langue.
— Ce soir, Votre Seigneurie doit se contenter de boire la tisane que je lui ai préparée puis de dormir. Aider autrui attendra bien demain.
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