Potion pour une veuve
Chapitre Premier
Gérone, 22 juillet 1354
— Puis-je demander ce qui tourmente Votre Excellence ?
Isaac le médecin se tenait à l’entrée du cabinet de l’évêque de Gérone, la main reposant doucement sur l’épaule de son disciple.
— Entrez, maître Isaac, dit l’évêque. Rien ne me tourmente. Je veux dire que mon corps va bien et que je n’ai pas de soucis personnels, ce dont je suis très reconnaissant à Dieu. Rien ne me tourmente hormis la perspective du tourment.
— Dois-je attendre dehors que l’on ait besoin de moi, seigneur ? demanda Yusuf.
Le garçon était pourvu d’une bonne dose de curiosité, mais il avait entendu assez de discussions politiques ou philosophiques entre les deux hommes et y avait perdu tout intérêt.
— Non, Yusuf, dit Berenguer. Tu es au milieu de tout cela et j’aimerais que tu restes. En fait, tu en es à l’origine, peut-être même la cause.
— Moi, Votre Excellence ? demanda Yusuf paniqué. Mais qu’ai-je fait ?
— Un instant, et nous le découvrirons. Bernat ! appela Berenguer.
Secrétaire de longue date de l’évêque, Bernat sa Frigola entra par une autre porte.
— Apportez-moi les lettres de Don Vidal.
Le petit franciscain disparut pour revenir presque aussitôt avec une poignée de documents. Il disposa chacun d’eux, soigneusement déplié, sur le bureau de Son Excellence. Trois fragments du meilleur papier de Gérone, couverts d’écriture. Ils provenaient d’un lot que Don Vidal de Blanes, abbé de Sant Feliu et maintenant procurateur provisoire de Sa Majesté, avait emporté avec lui à Barcelone quand il était allé servir le roi.
— Les lettres, Votre Excellence, murmura-t-il.
— Lisez-nous la partie qui traite de Yusuf, dans la dernière.
— Certainement, Votre Excellence. « En ce qui concerne le dominicain qui fut soigné pour les fièvres par votre médecin et le petit Maure, Yusuf… Comme je le craignais, le jeune homme a parlé au père Salvador, qui s’interroge sur le statut de Yusuf. »
— Son statut ? s’étonna Isaac.
— Il s’en explique, dit Berenguer. Poursuivez, Bernat.
— « Le père Salvador désire savoir si ce garçon est esclave et sinon, pourquoi il vit au Call. »
— Chacun sachant que Yusuf, en tant que pupille du roi, ne peut logiquement être esclave, cette question n’est que pure malveillance, grommela Berenguer. Il est parfaitement au courant des complications que le baptême soulèverait.
— Il ne pourrait plus vivre ni étudier dans notre maison, dit Isaac. Ou dans toute autre maison du quartier juif.
— Et cela créerait des problèmes s’il souhaitait retourner dans sa propre famille. Que lui as-tu dit pour éveiller en lui une telle peur ? demanda l’évêque en se tournant vers le garçon. Don Vidal désire aussi le savoir. Sinon il ne pourra agir sagement.
Les deux clercs, l’évêque et son secrétaire, regardaient le garçon ; son maître et professeur, incapable d’en faire autant à cause de sa cécité, pencha la tête pour mieux entendre. Yusuf rougit d’être ainsi scruté, cligna des yeux puis essaya de se concentrer sur les paroles qu’il avait prononcées quatre ou cinq mois auparavant.
— Pour commencer, je crois qu’il a dit que j’étais un joli garçon, un compliment dans ce genre, puis il a voulu savoir si je venais de Gérone.
Après avoir débité cela à toute allure, il reprit son souffle et poursuivit sur un rythme plus raisonnable :
— C’était à l’époque où il se remettait des fièvres, mais était encore affaibli et assez agité.
— Y avait-il quelqu’un d’autre dans la pièce ? voulut savoir Isaac.
— Non. Il a attendu votre départ, seigneur.
— Continue.
— Je lui ai répondu que non. Il m’a demandé d’où je venais, et j’ai dit Grenade. Il m’a demandé ensuite si j’étais esclave. Non, ai-je dit. Puis il a voulu savoir quand je rejoindrais ma famille. J’ai dit que je l’ignorais. Il s’est alors passé quelque chose – je pense que mon maître m’a appelé –, et avec soulagement je suis parti.
— Merci, Yusuf, dit l’évêque. Maintenant que nous savons à quoi nous avons affaire, nous pouvons agir.
— Que suggère Votre Excellence ? demanda Isaac, très calme, mais la voix tendue.
— Je crois me souvenir que Sa Majesté a invité ce garçon à passer un certain temps en Sardaigne, pour y apprendre les manières de cour et pratiquer l’art des armes et de la guerre, dit paresseusement Berenguer.
— Oui, Votre Excellence, répondit Yusuf, visiblement mal à l’aise. C’est exact. Mais quand elle l’a fait, j’ai répondu que je préférerais l’éviter. J’ai manqué de courtoisie en parlant ainsi à Sa Majesté. Changer d’avis à présent et lui demander si je pourrais venir… ce n’est pas possible.
— Ce n’est rien, dit Berenguer. La plupart de ses courtisans ne peuvent se tenir à une idée plus de quelques instants. Le roi ne sera ni fâché ni surpris si tu changes d’avis. Envisagez la question, maître Isaac. Nous en rediscuterons quand le secrétaire de Don Vidal arrivera porteur des pensées du noble abbé sur cette affaire et bien d’autres.
— En Sardaigne ? Ridicule !
La voix de l’épouse du médecin trancha la chaleur pesante de l’été. Tous ceux qui étaient assis à table dans la cour ombragée levèrent le nez de leurs assiettes.
— Qui va en Sardaigne ? demanda Nathan, un des jumeaux âgés de huit ans. C’est près de Constantinople ? Est-ce qu’il va voir Daniel ?
— Yusuf, lui dit sa sœur, Miriam. Tu ne peux pas écouter ?
— Je peux aller en Sardaigne, papa ? Et puis, j’écoute mieux que toi, Miriam. Quand je suis à l’école…
— C’est pour sa sécurité, dit Isaac qui s’efforça de couper court aux chamailleries des jumeaux. Cela ne sera pas pour très longtemps, j’espère, et nous regretterons tous son absence.
— Il ne s’en ira pas, trancha Judith. Je ne l’enverrai pas participer à une guerre qui ne le concerne pas. Toute cette distance, en bateau, seul… C’est encore un enfant.
— Il a treize ans, précisa Isaac. N’est-ce pas, Yusuf ?
— Peut-être, répondit Yusuf, gêné. Je n’en suis pas très sûr.
— Quel âge avais-tu quand tu es parti pour Valence avec ton père ?
— Je n’en suis pas très sûr, répéta Yusuf en pâlissant.
— Tu as dit que tu avais sept ans, intervint Raquel. Tu nous aurais menti ?
La sœur aînée des jumeaux porta sur lui un regard accusateur.
— Je ne pense pas, répondit-il d’un air malheureux. Quelqu’un m’a dit que j’avais sept ans l’année de la peste.
— Nous ne pouvons continuer ainsi, déclara Judith. Chacun va dire n’importe quoi. Tu te rappelles le jour où tu as perdu ta première dent de lait ?
— Oui, dit-il. J’étais en train de jouer, dans la cour.
— Quelle cour ?
— La nôtre. C’était la veille de notre départ pour Valence. Je l’ai confiée à ma mère, et en échange elle m’a donné un baiser et une pièce d’argent. Sur le chemin de Valence, j’avais un trou étrange entre les dents. Et puis j’ai perdu ma pièce. Ensuite…
— Je ne crois pas qu’il ait plus de douze ans, conclut sèchement Judith. Je l’ai toujours cru plus jeune qu’il ne le prétendait.
— Il est assez vieux pour suivre Sa Majesté en Sardaigne et naviguer sur la mer, dit Isaac. Il en est de plus jeunes que lui à la cour et sur les vaisseaux du royaume, qui apprennent les arts de la guerre et de la navigation. Nous n’avons pas le choix, ma mie.
— Il ne s’en ira pas, s’obstina Judith.
Mardi 29 juillet 1354
— Voilà une excellente idée, dit le secrétaire de Don Vidal.
Le jeune homme à la vue perçante avait parcouru une bonne douzaine de lieues ce matin-là et, malgré la fatigue, la poussière de la route et la chaleur du jour, il réussissait à paraître propre et élégant.
— Pour plusieurs raisons, ajouta-t-il en prenant une grande rasade de la boisson fraîche déposée devant lui, sa seule concession aux rigueurs de la journée.
— Vraiment ? dit Berenguer.
— J’ai quitté Barcelone jeudi dernier, Votre Excellence, ayant d’autres affaires en route à traiter pour Son Excellence, Don Vidal. La dernière fois que je lui ai parlé, Don Vidal venait d’apprendre des nouvelles accablantes de Sardaigne. Il y a eu une recrudescence de fièvres parmi les soldats ; non seulement des hommes sont morts, mais les réserves destinées à secourir les malades s’épuisent. Sa Majesté a un besoin urgent de remèdes, de vin, de volailles et de sucre. Les galées partiront dès que les marchandises auront été chargées à bord et les vaisseaux armés en hommes. Le pupille de Sa Majesté peut voyager en toute quiétude sur l’un d’eux.
— Quand cela sera-ce ?
— La première galée devrait être en mesure d’appareiller dès lundi prochain ; une autre la suivra au cours de la même semaine.
— J’ai une solution très simple pour un tel problème, dit Berenguer.
— Une solution très simple ? répéta le secrétaire. Envisageriez-vous de renvoyer ce garçon à Grenade ? Êtes-vous certain que Sa Majesté l’approuverait, vu les circonstances ?
— Je n’y songeais pas, répliqua sèchement Berenguer. Comme vous et moi le savons, il n’a besoin que d’une licence pour demeurer où il se trouve. Sa Majesté lui en accordera une, sans aucun doute. Ou bien…
— En l’absence de Don Pedro, le procurateur de Sa Majesté y pourvoira certainement, ajouta le secrétaire. Don Vidal a, évidemment, envisagé cette possibilité. Toutefois, certaines considérations…
— Par exemple, pourquoi le père Salvador a-t-il attendu près de cinq mois avant de parler d’une chose qu’il trouve si répugnante ? dit l’évêque d’un air narquois. À propos, comment explique-t-il ce retard ?
— Il dit que, connaissant vos scrupules en matière de religion, il savait que vous n’agiriez pas à la hâte, mais avait espéré qu’une décision serait déjà prise aujourd’hui.
— En un mot, il attendait…
— Que Leurs Majestés fussent parties pour la Sardaigne : elles seraient alors trop préoccupées pour se soucier d’un problème aussi insignifiant. Et dans le cas présent, Son Excellence Don Vidal pourrait bien rédiger une lettre accordant au garçon la permission de demeurer où il se trouve.
— Il les connaît mal s’il pense sincèrement que Don Pedro trouvera l’affaire insignifiante, fit remarquer Berenguer. Mais je comprends l’hésitation de Don Vidal. Une telle lettre donnerait à des âmes calomnieuses l’occasion de l’accuser de placer le roi devant l’Église. Voilà qui est grave pour un ecclésiastique promis à un bel avenir…
— Certaines possibilités ont été mentionnées, dit modestement son secrétaire, avec l’air satisfait de celui qui envisage pour lui-même un avenir brillant dans le sillage de son supérieur.
— L’archevêque de Valence n’est pas un personnage négligeable, reprit Berenguer. Ce serait regrettable si l’affaire était traitée par un subordonné à cause de la mauvaise volonté ou même de l’incompétence de quelqu’un.
— Puisque ce garçon jouit de la protection de Sa Majesté, Don Vidal suggérait qu’il en profite pleinement. S’il est en Sardaigne, rien, dirons-nous, de malheureux ne pourra lui arriver avant l’intervention de Sa Majesté.
— Il doit partir le plus rapidement possible, trancha Berenguer. J’en parlerai au médecin.
— Je sais qu’il sera en sécurité auprès de Sa Majesté, dit Judith d’une voix teintée d’inquiétude, mais le voyage ! Se déplacer avec tout cet argent… Il pourrait se faire tuer sur la route de Barcelone.
— Quel argent, maman ? demanda Raquel.
— Les autorisations ne sont pas gratuites, dit sèchement sa mère. Yusuf devra porter sur lui une lourde bourse d’or.
— Le pupille de Sa Majesté n’a pas besoin d’or pour assurer sa sécurité, la corrigea Isaac. Avec cette lettre, on ne verra pas d’argent changer de main.
— C’est vous qui le dites. Il voyagera en mer.
— Il prendra une galée rapide, ma mie, protégée par un revêtement de cuir brut.
— Pourquoi du cuir brut, papa ? demanda Raquel qui cherchait à détourner l’attention de sa mère.
— Une épaisse couche de cuir brut peut parer aux attaques les plus violentes, expliqua Isaac. De nos jours, même le vaisseau de Daniel se présente ainsi.
— Ce n’est pas le cuir brut qui le défendra contre la tempête, affirma Judith.
— Ce n’est pas la saison. Et puis, il voyagera sur la galée personnelle de Leurs Majestés.
— Et en quoi la reine pourra-t-elle le protéger ? insista Judith.
— Maman, je vous en prie, faut-il vraiment parler des malheurs qui frappent les voyageurs ? C’est très désagréable.
— Il ne sert à rien de s’inquiéter pour Daniel. Il est déjà à Constantinople, dit Judith avec une belle indifférence à la logique. Il est parti depuis au moins quinze jours.
— Trois semaines et quatre jours, précisa Raquel.
— Et il est allé sur un navire marchand, pas un vaisseau de guerre. Qui pourrait s’en prendre à lui ?
— Qui ? Les pirates. La tempête. Des bateaux d’autres pays. Les Génois. Les Maures. Ils sont tous en quête de cargaisons et d’esclaves. Pourquoi maître Ephraïm l’a-t-il envoyé si loin ?
— Peut-être parce que les quelques âmes courageuses qui survivent à ces expéditions commerciales – et certaines villes en regorgent – reviennent riches de connaissances et de biens terrestres, dit sèchement Isaac. Ce n’est pas si mal pour un jeune homme sur le point de se marier, même si cela effraie, au point de lui faire perdre tout sens commun, ma fille qui, en temps normal, se montre courageuse comme une lionne.
— Papa, vous vous moquez de moi et de mes frayeurs.
— Pas de toi, Raquel, seulement de tes frayeurs. Les dangers qu’encourt Daniel ne sont pas aussi grands que tu le penses. Prie pour sa sécurité et trouve-moi Yusuf. J’enverrai avec lui quelques-unes de mes mixtures les plus efficaces. Elles pourraient servir à Leurs Majestés et à leurs hommes. Vous deux irez vérifier ce que j’ai et cueillir ou acheter ce qui est nécessaire. Rapidement. Nous n’avons que peu de temps – et aucun à consacrer à des pleurs inutiles.
— Demain, ce sont les préparatifs du sabbat, dit la mère avec rudesse. Et il faut encore préparer les habits de Yusuf.
— Dois-je donc tout faire ? demanda Raquel.
— Cela ne te fera pas de mal, et nous serons tous très occupés, lui répondit sa mère avec peu de compassion.
Le lendemain matin, le soleil se leva sur les collines dans un ciel qui frissonnait déjà de la chaleur à venir. Vers tierce, cuivré et menaçant, il se tenait au sud-est, pas assez haut toutefois pour pénétrer les rues étroites et encaissées de la ville.
Une autre heure s’écoula : çà et là, les rayons du soleil touchaient le pavé et entraient par les fenêtres du rez-de-chaussée. Les pierres commençaient à se réchauffer ; dans la ville, la chaleur s’accumulait. Les femmes parties tôt au marché ralentissaient le pas. Les chiens se trouvaient un coin ombragé pour y somnoler toute la journée. Quand les cloches sonneraient sixte, les travailleurs des champs quitteraient tôt leurs tâches pour aller prendre leur dîner ; après quoi, tout labeur cesserait jusqu’à ce que le soleil entamât sa descente vers les collines à l’ouest.
Berenguer de Cruilles était assis devant sa fenêtre aux volets ouverts et réfléchissait aux problèmes que Bernat lui avait exposés le matin même. Il avait expédié les affaires courantes, signé des lettres d’autorisation et approuvé des dispositions établies par des subalternes méticuleux. Au lieu de travailler, il autorisait son esprit à battre la campagne, attiré par le vent parfumé des collines et les bruits assourdis de la rue. Sa rêverie fut interrompue par un coup sec frappé à la porte et le mouvement du loquet de son cabinet. Bernat. Encore lui.
— Votre Excellence a-t-elle un instant pour considérer la requête du père Pau ? Il attend à l’étage inférieur.
— Il fait chaud, Bernat. Je ne puis me rappeler un été où il ait fait si chaud. Comment voulez-vous que j’étudie une requête, surtout quand elle est aussi absurde ? Dites à Pau que s’il souhaite une réponse qui ne soit pas un simple non, il lui faudra revenir quand il fera plus frais.
— Comme le voudra Votre Excellence, dit Bernat avec un discret sourire.
Berenguer déduisit de cette mimique qu’il n’aimait pas Pau.
— Ah, Votre Excellence, il y a aussi un gentilhomme qui désire vous voir.
— Un gentilhomme ?
— Un ami, qui a l’air fourbu et crotté par son voyage.
— Votre Excellence ! s’écria une voix derrière le secrétaire.
Un grand et gros homme aux épaules carrées, aux traits marqués et aux abondantes boucles châtaines se tenait à la porte. Il avait l’allure martiale, mais était vêtu comme un homme de paix de condition modeste.
— Monseigneur… mon bon Oliver ! s’écria l’évêque. Qu’est-ce qui vous amène ici par cette chaleur ? Mais d’abord, asseyez-vous et prenez un rafraîchissement. Vous m’avez l’air d’avoir la gorge sèche.
— Je vous en serais reconnaissant, Votre Excellence, même si ma robuste mule et moi-même avons déjà fait halte pour boire à votre fontaine. J’ai également cherché à me débarrasser de la poussière du voyage, ajouta-t-il en regardant tristement sa tunique.
— Avec peu de succès, semble-t-il, mais nous vous pardonnerons. Vous venez seul, bailli ?
Oliver posa brièvement les yeux sur le secrétaire de l’évêque.
— Si vous voulez bien m’excuser, Votre Excellence, je dois veiller à ce que l’on s’occupe de la mule de votre hôte, dit Bernat en filant vers la porte. Les rafraîchissements sont là.
— Un excellent collaborateur, dit Oliver. Très efficace, même s’il n’apprécie pas trop de me voir vous interrompre.
Il déplaça un siège pour qu’il fût caressé par la brise qui entrait par la fenêtre et y prit place.
— Et je serais très heureux de m’asseoir avant de me confier, ajouta-t-il. La route a été longue et pénible.
— Puis-je savoir d’où vous venez ?
— Quelque quinze lieues à l’ouest, dit-il vaguement.
— Une quinzaine de lieues ce matin, en pleine chaleur, Oliver ? Votre mule doit être aussi robuste que l’acier trempé.
— C’est la pleine lune, Votre Excellence, et nous en avons parcouru les cinq premières à sa lueur.
— Un voyage solitaire, bailli, fit remarquer l’évêque. Sur des routes peu sûres.
— Je n’étais pas vraiment seul. J’avais avec moi un compagnon. Un homme dont vous vous souvenez peut-être, ajouta-t-il d’un air détaché. Nous avons choisi un endroit tranquille pour nous reposer, mais ce ne fut pas un choix judicieux, semble-t-il. Mon compagnon s’est révélé incapable d’aller plus avant.
— Incapable à quel point ? s’inquiéta Berenguer.
— Je ne puis le dire. Parce que je l’ignore. Je me suis endormi. Quand je me suis éveillé, j’étais seul. Je ne sais rien de plus, Votre Excellence.
— Quand vous êtes-vous mis en chemin ? Après que tout le monde fut endormi ?
— Tout le monde, ou presque. Les cloches sonnant matines nous ont tirés de notre couche. Nous avons mangé un morceau ou deux arrosés de vin et d’eau et nous sommes partis – tout était déjà prêt. Quelques mots au garçon d’écurie, puis nous avons conduit les mules jusqu’à la route afin de ne pas réveiller la maisonnée. Je dirais que nous fûmes en selle très vite après minuit. La nuit touchait à sa fin quand nous avons fait halte. Je veux dire que la lune commençait à pâlir avec l’aube.
— Sa mule a-t-elle également disparu ?
— Oui, mais pas la mienne. Il faudrait être magicien pour emmener ma Neta en pleine nuit alors que je dors à côté. Son braiment éveillerait les morts.
— Votre compagnon avait peut-être des raisons à lui de s’en aller.
— C’est possible. C’est pourquoi je ne m’alarme pas de sa disparition, Votre Excellence. Mais je suis venu vous demander une faveur.
— Vous n’avez qu’à parler, bailli, dit Berenguer avec amabilité.
— Je demande une couche dans un coin tranquille, Votre Excellence, et du foin pour ma Neta, et ce jusqu’à lundi. Nous devons nous rendre à Barcelone, mais il n’est pas nécessaire que nous y soyons avant lundi, au coucher du soleil. Je pensais séjourner ici le plus de temps possible. Passer un dimanche paisible à Gérone, en fait.
— Vous êtes le bienvenu, profitez de ce que nous pourrons vous offrir. Bernat veillera à ce que vous ayez tout ce dont vous avez besoin. Vous comptez repartir lundi ?
— Oui. Je ne puis attendre plus longtemps.
— Dans ce cas, peut-être vais-je vous trouver un autre compagnon.
— S’il a le regard vif et s’il est habile à l’épée, dit Oliver, il sera le bienvenu. Et s’il n’est pas dépourvu de courage, évidemment.
— Je crois que vous lui reconnaîtrez toutes ces qualités. Ce qu’il n’a pas en expérience, il le compense par son esprit et sa vivacité. Pour un garçon de treize ou quatorze ans, il s’en tire assez bien, ma foi.
— Treize ou quatorze ans !
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