Pour qu'il neige
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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Pour Oliver
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Il pleuvait quand nous avons quitté l’hôtel, une pluie fine, légère, comme il en tombe parfois à Tokyo en octobre. J’ai annoncé que l’endroit où nous allions n’était pas très loin – il nous faudrait juste nous rendre à pied à la gare, celle par laquelle nous étions arrivées la veille, puis prendre deux trains et emprunter quelques petites rues jusqu’au musée. J’ai sorti mon parapluie et l’ai ouvert, puis j’ai remonté la fermeture Éclair de mon manteau. Il était encore tôt et les gens se pressaient dans la rue, la plupart s’éloignant de la gare plutôt que marchant dans sa direction, comme c’était notre cas. Tout ce temps, ma mère est restée près de moi, comme si elle voyait dans cette foule un puissant courant et craignait que, si nous étions séparées, nous ne pourrions plus nous retrouver et continuerions de dériver, toujours plus loin l’une de l’autre. La pluie était douce et régulière. Elle laissait une fine couche d’eau sur le sol, qui n’était pas goudronné mais composé de petits carreaux, si l’on y prêtait attention.
Nous étions arrivées la veille au soir. Mon avion avait atterri une heure avant celui de ma mère et je l’avais attendue à l’aéroport. J’étais trop fatiguée pour lire mais j’avais récupéré mes bagages et acheté deux billets pour l’un des trains express, ainsi qu’une bouteille d’eau, puis j’avais retiré un peu d’argent au distributeur. Je m’étais demandé si je devais faire d’autres emplettes – du thé, peut-être, ou quelque chose à manger, mais j’ignorais comment ma mère se sentirait à son arrivée. Quand elle a franchi le portique, je l’ai reconnue immédiatement, même de loin, à sa façon de se tenir ou de marcher, sans vraiment distinguer clairement son visage. De plus près, j’ai remarqué qu’elle continuait de s’habiller soigneusement : un chemisier marron avec des boutons de nacre, un pantalon repassé et quelques bijoux en jade. Il en avait toujours été ainsi. Elle ne s’achetait rien de coûteux mais faisait attention à la coupe, à la subtile harmonie des textures. Elle ressemblait à une femme bien habillée dans un film tourné il y a vingt ou trente ans, à la fois datée et élégante. J’ai vu également qu’elle avait une grosse valise avec elle, la même que dans mon enfance. Elle l’avait rangée tout en haut de l’armoire dans sa chambre, d’où la valise nous avait dominées, peu utilisée, descendue seulement lors des rares fois où ma mère était retournée à Hong Kong, d’abord à la mort de son père, puis à celle de son frère. La valise était à peine abîmée, et même aujourd’hui elle paraissait presque neuve.
Plus tôt cette année-là, j’avais demandé à ma mère de m’accompagner au Japon. Nous n’habitions plus la même ville, et n’avions guère voyagé ensemble depuis que nous étions adultes, mais je commençais à sentir que la chose était importante, et ce pour des raisons que je ne pouvais alors préciser. Au début, elle avait résisté, mais j’avais insisté et finalement elle avait accepté, mais sans le formuler vraiment, en protestant de moins en moins, hésitant au téléphone quand je la relançais, puis j’avais compris à son attitude qu’elle me faisait enfin savoir qu’elle viendrait. J’avais choisi le Japon parce que je m’y étais déjà rendue, et bien que ce ne fût pas le cas de ma mère, je m’étais dit qu’elle serait plus à même d’explorer une autre région d’Asie. Et peut-être avais-je senti que nous retrouver toutes deux dans un pays étranger nous mettrait pour ainsi dire sur un pied d’égalité. J’avais choisi l’automne, car cela avait toujours été notre saison préférée. Les jardins et les parcs seraient alors resplendissants ; la fin de saison, un grand dépouillement. Je n’avais pas prévu qu’il pourrait y avoir encore des typhons. La météo avait déjà diffusé plusieurs alertes, et il avait plu régulièrement depuis notre arrivée.
À la gare, j’ai donné à ma mère son passe de métro et nous avons franchi le tourniquet. Une fois à l’intérieur, j’ai cherché le quai où nous devions aller, en essayant d’associer le nom et les couleurs à ce que j’avais noté sur le plan la veille au soir. J’ai fini par repérer le bon train. Sur le quai, le sol était balisé afin qu’on sache où attendre avant d’embarquer. Nous avons respecté docilement le marquage et le train est arrivé quelques minutes plus tard. Il y avait une place libre près de la porte, j’ai fait signe à ma mère de s’y installer pendant que je restais debout près d’elle et regardais défiler les gares. La ville était grise et tout en béton, morne sous la pluie, presque familière. Je reconnaissais les formes – des bâtiments, des passerelles, des passages à niveau – mais dans le détail, les matériaux, ils étaient tous légèrement différents, et c’étaient ces variations infimes mais révélatrices qui continuaient de m’absorber. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous avons pris une ligne secondaire et un train moins bondé, et cette fois-ci j’ai pu m’asseoir à côté d’elle et regarder les immeubles devenir de moins en moins hauts, jusqu’à ce que nous arrivions dans les banlieues, qu’apparaissent des maisons aux murs blancs et aux toits plats avec des petites berlines garées dans les allées. Je me suis fait la réflexion que, lors de mon dernier séjour ici, j’étais avec Laurie, et avais pensé de temps à temps à ma mère. Maintenant, j’étais ici avec elle, et je pensais de temps en temps à lui, aux heures passées à sillonner en tous sens la ville du matin jusque bien après le coucher du soleil, à tout voir, tout découvrir. Au cours de ce voyage, c’était comme si nous étions de nouveau des enfants, agités et explosifs, passant notre temps à parler, à rire, jamais rassasiés. J’avais eu alors envie de partager certains de ces moments avec ma mère, ne serait-ce qu’une petite partie. C’est à la suite de ce voyage que j’ai commencé à apprendre le japonais, comme si je préparais inconsciemment celui-ci.
En sortant de la gare, nous nous sommes retrouvées dans une rue calme, au cœur d’un quartier luxuriant. De nombreuses maisons donnaient de plain-pied sur la rue mais les gens avaient installé de petites jardinières dans le peu d’espace disponible, des pivoines ou des bonsaïs. Nous aussi nous avions fait pousser un bonsaï, dans un pot blanc et carré avec de petits pieds. Je ne crois pas que ma mère en aurait acheté un, il devait donc s’agir d’un cadeau que nous avions gardé et entretenu très longtemps. Pour une raison inconnue, je me souvenais l’avoir détesté quand j’étais petite. Peut-être trouvais-je artificiel, ou abandonné, cet arbre minuscule et très ouvragé, qui rappelait presque une illustration, et poussait seul dans son coin alors que sa place aurait dû être dans une forêt.
En chemin, nous avons longé un bâtiment aux murs de briques de verre, puis un autre dont la surface était couleur de champignon. Un peu plus loin, une femme balayait des feuilles dans la rue et les mettait dans un sac. Nous avons parlé un moment du nouvel appartement de ma mère, que je n’avais pas encore vu. Elle avait quitté récemment notre maison d’enfance pour s’installer dans un petit immeuble en grande banlieue, plus près de l’endroit où vivait ma sœur, et plus près de ses petits-enfants. Je lui demandai si elle s’y plaisait, si on y trouvait les boutiques où elle pouvait acheter la nourriture qu’elle aimait, si ses amies n’étaient pas trop loin. Elle me dit que les oiseaux faisaient beaucoup de bruit le matin. Elle avait cru au début qu’il s’agissait d’enfants qui criaient et elle était sortie pour essayer de mieux entendre, s’assurer que tout allait bien. Puis elle avait compris que le bruit émanait des oiseaux, mais quand elle les avait cherchés dans les arbres, elle n’avait rien vu. Là-bas, c’étaient de vastes étendues de champs, des autoroutes. On pouvait marcher, marcher, sans voir personne pendant plusieurs minutes malgré les nombreuses maisons alentour.
J’ai repéré un parc un peu plus loin et consulté la carte sur mon téléphone. J’ai dit à ma mère que nous devrions le traverser, que la distance à parcourir pour se rendre au musée serait à peu près la même. Entretemps, la pluie avait cessé et nous avons baissé nos parapluies. Le parc était immense, avec une canopée sombre et des sentiers sinueux. C’est ainsi que je m’étais représenté les parcs dans mon enfance, boisés, sombres et humides, un monde dans un monde. Nous sommes passées devant une aire de jeux déserte, avec un toboggan métallique aux contours bleus, dont la surface retenait encore de grosses gouttes de pluie bombées. Une série de ruisseaux serpentaient entre les arbres, se croisant puis se séparant et se croisant de nouveau. Des pierres plates émergeaient au milieu, tels de minuscules défilés ou chaînes de montagnes, et ici et là il y avait des petits ponts étroits, pareils à ceux qu’on voyait souvent sur les cartes postales ou les vues d’Orient.
Avant de partir, j’avais acheté un nouvel appareil photo, un Nikon. Bien que numérique, il possédait trois petits boutons et un viseur, ainsi qu’un petit objectif qu’on pouvait tourner manuellement pour ajuster l’ouverture. Il me rappelait l’appareil utilisé par mon oncle pour prendre des photos de famille quand ils étaient jeunes et vivaient à Hong Kong. Ma mère en possédait encore quelques-unes. Je les regardais souvent quand j’étais enfant, en écoutant les histoires qui allaient avec, fascinée par les taches de couleur qui parfois jouaient dessus, telles des gouttes d’huile sur l’eau, forant un trou brillant à leur surface. Ces photos avaient à mes yeux une élégance surannée, ma mère et mon oncle posant presque comme mari et femme, elle assise et lui debout derrière son épaule, leurs cheveux coiffés d’une certaine façon, elle vêtue d’une robe à motif et lui d’une chemise blanche repassée, avec les rues et les cieux de Hong Kong lourds et humides derrière eux. Par la suite, j’ai complètement oublié ces photos, et ne les redécouvrirais que des années plus tard quand ma sœur et moi viderions l’appartement de ma mère, dans une boîte à chaussures pleine d’enveloppes jaunes et de petits albums.
J’ai sorti l’appareil, ajusté l’ouverture, et collé mon œil au viseur. Ma mère, sentant le changement dans la distance entre nous, s’est retournée et a vu ce que je faisais. Elle a immédiatement adopté une pose classique : pieds joints, dos droit, mains croisées. Ça va comme ça, a-t-elle demandé, ou devait-elle aller là-bas, plus près de cet arbre ? En fait, j’avais voulu capturer quelque chose de différent, voir son visage tel qu’il était en temps ordinaire, quand elle était seule dans ses pensées, mais j’ai dit que ça allait et pris quand même la photo. Elle m’a demandé si elle devait en prendre une de moi, mais j’ai dit non, nous devions repartir.
Au cours des semaines précédant le voyage, j’avais passé de nombreuses heures à repérer divers endroits – des lieux de pèlerinage, des parcs boisés, des musées, les quelques maisons anciennes épargnées par la guerre – en me demandant tout ce temps ce qu’elle aimerait voir. J’avais préparé un gros dossier dans mon ordinateur portable, contenant des adresses, des descriptions, des heures d’ouverture, ajoutant et soustrayant des tas de choses, soucieuse de trouver un juste équilibre, désireuse de profiter au mieux de notre séjour ici. Le musée m’avait été recommandé par une amie. Il faisait partie d’une vaste demeure d’avant guerre, construite par un célèbre sculpteur. J’avais accumulé des informations sur cette maison, et j’avais hâte de la voir. J’ai regardé le plan sur mon téléphone et dit à ma mère que si nous tournions là, nous arriverions bientôt dans la rue où se trouvait le musée. Tout en marchant, je lui ai vaguement expliqué à quoi s’attendre, en prenant soin de ne pas donner trop de détails, afin qu’elle puisse découvrir les choses par elle-même.
En chemin, nous avons longé les grilles d’une école où des enfants prenaient leur pause du matin. Ils portaient des petits chapeaux colorés qui indiquaient peut-être leur âge ou leur niveau scolaire, ils jouaient bruyamment et librement. La cour de l’école était propre et les équipements brillants, plusieurs professeurs se tenaient près d’eux et les regardaient calmement. J’ai songé alors, et me suis demandé si ma mère y songeait aussi, à l’école catholique où elle nous avait inscrites, ma sœur et moi, pas vraiment pour la qualité de son éducation, mais à cause des jupes à carreaux et des bibles bleues, toutes ces choses qu’on lui avait appris à envisager et à vouloir pour elle-même. Au bout de quelques années dans cette école, ma sœur et moi avions obtenu une bourse et étions restées jusqu’à la dernière année de lycée, avant de décrocher nos diplômes et d’aller à l’université : ma sœur pour étudier la médecine, et moi la littérature anglaise.
Dans le hall du musée, il y avait un portant sur lequel on pouvait fixer son parapluie, afin je suppose de ne pas répandre de l’eau dans la vieille demeure. J’ai pris celui de ma mère, je l’ai un peu secoué, et disposé côte à côte avec le mien, en empochant les petites clés qui nous permettraient de les récupérer plus tard. Une fois passé les portes coulissantes, il y avait un espace pour ôter ses chaussures, avec deux tabourets en bois, et des paniers pleins de chaussons bruns. Pendant que j’ôtais péniblement mes bottes, ma mère, ainsi que je le remarquai, ôta les siennes comme si elle avait vécu toute sa vie au Japon, et les posa soigneusement l’une à côté de l’autre, leurs extrémités dirigées vers la rue, puisqu’elle sortirait plus tard dans ce sens. Elle portait des chaussettes blanches, dont le dessous était immaculé comme de la neige fraîchement tombée. Petites, nous aussi avions appris à laisser nos chaussures sur le seuil de notre porte. Je me rappelais encore le choc éprouvé en allant un jour chez une amie après l’école où j’avais eu le droit de courir pieds nus dans le jardin. Sa mère avait actionné l’arrosage automatique et au début le sol m’avait fait mal, puis il était devenu tendre et humide, l’herbe chauffée par le soleil.
J’enfilai une paire de chaussons et me dirigeai vers le guichet pour payer. La femme prit mes billets et me rendit quelques pièces, ainsi que deux tickets et deux brochures imprimées sur du beau papier blanc. Elle expliqua qu’il y avait deux expositions : des œuvres venant de Chine et de la péninsule coréenne au rez-de-chaussée, ainsi que des textiles réalisés par un célèbre artiste à l’étage. Je la remerciai, pris les brochures, puis me retournai pour en informer ma mère avec enthousiasme, en pensant à sa mise soignée et à la façon dont elle avait toujours reprisé et ajusté nos vêtements quand nous étions jeunes. Je lui proposai de faire chacune la visite séparément, afin de prendre autant de temps qu’on voulait devant certaines œuvres. Mais, lui dis-je, nous sentirions toujours la présence de l’autre et ne serions jamais très loin. Je craignais qu’elle veuille rester quand même près de moi, vu sa frayeur récente à la gare, mais elle parut rassérénée par le lieu et ses modestes dimensions, et se rendit docilement dans la salle suivante, la brochure ouverte entre les mains comme si elle s’apprêtait à la lire.
Le musée s’étendait sur deux niveaux. Il était frais et silencieux, avec des parquets inégaux et de grosses poutres sombres, on pouvait deviner la vieille demeure qu’avait été autrefois le bâtiment. Les marches étaient étroites et rapprochées, parce que autrefois les gens étaient petits, et elles grinçaient, usées en leur centre, là où des milliers de pieds les avaient lissées et fait briller. Une lumière douce et laiteuse filtrait par les fenêtres, comme à travers un paravent de papier. Je choisis une salle au hasard, pliant en deux la brochure et la rangeant dans ma poche de manteau. Je voulais, je crois, aborder les œuvres naïvement, en savoir le moins possible sur leur origine ou leur provenance, les voir telles qu’elles étaient. Des pots et des vases étaient exposés dans des vitrines, assortis de cartons calligraphiés précisant l’époque de leur fabrication, ainsi que d’autres caractères que je ne pouvais déchiffrer. Chacun présentait un aspect rudimentaire mais stimulant. À leurs formes irrégulières, à la fois délicates et épaisses, on devinait que chaque pièce avait été faite à la main, avant d’être vernie et peinte, également à la main, si bien qu’un objet aussi simple qu’un bol dans lequel on mangeait ou un récipient dans lequel on buvait prenait une dimension artistique. J’allais de salle en salle, photographiai une assiette bleue, couleur d’agate, sur laquelle des fleurs, sans doute des lotus, étaient peintes, puis un bol couleur boue, dont l’intérieur était nuance coquille d’œuf. Pendant quelque temps, j’avais senti la présence de ma mère derrière moi, elle s’arrêtait quand je m’arrêtais, ou pressait le pas quand j’allais plus vite. Mais très vite je ne la vis plus. J’attendis un court instant dans la dernière salle du rez-de-chaussée pour voir si elle allait réapparaître, puis montai à l’étage. En chemin, je remarquai une salle dont la porte-cloison avait été repoussée, et qui donnait sur un jardin paisible avec des pierres et des érables dont les feuilles viraient au rouge.
Les tissus étaient exposés dans une salle tout en longueur, de sorte qu’on pouvait tous les embrasser d’un seul regard ou chacun séparément. Certains étaient modestes mais d’autres si grands que leur extrémité ondulait sur le sol telle de l’eau gelée, et il était impossible de les imaginer usés ou suspendus ailleurs que dans cette salle. Les motifs étaient à la fois primitifs et gracieux, aussi beaux que les costumes d’un conte folklorique. Observer la transparence de ces tentures superposées était un peu comme scruter le ciel à travers la canopée des feuilles. Elles me rappelaient les saisons et, du fait de leurs fils nus et visibles, quelque chose de beau et de simple qui avait été oublié, une chose qu’on pouvait seulement regarder et non plus vivre. J’étais à la fois fascinée par leur beauté et attristée par cette vague pensée. Je déambulai longtemps entre elles en attendant ma mère. Comme elle ne se manifestait pas, je partis explorer seule le reste de la demeure et, finalement, je la vis qui m’attendait dehors, assise sur le banc de pierre à côté des parapluies.
Je lui demandai si elle avait vu les étoffes et elle me répondit qu’elle en avait vu quelques-unes, mais qu’elle s’était sentie fatiguée et avait décidé de m’attendre ici.
J’avais envie de parler un peu plus de la salle, de ce que j’y avais ressenti, cette étrange acuité. N’était-ce pas incroyable, avais-je envie de dire, qu’il ait existé un jour des gens capables de regarder le monde – les feuilles, les arbres, les rivières, l’herbe –, d’y voir des motifs et, chose encore plus incroyable, qu’ils aient pu découvrir l’essence de ces motifs, et les transposer en étoffes ? Mais quelque chose m’en empêcha. Au lieu de ça, je dis qu’une des salles du haut, qui donnait sur le jardin en surplomb, avait été conçue pour la contemplation. On pouvait ouvrir la fenêtre, s’asseoir au petit bureau et regarder les pierres, les arbres ou le ciel. Il est peut-être bon parfois, dis-je, de s’arrêter et de réfléchir à ce qui s’est passé ; peut-être que penser à la tristesse peut bel et bien finir par rendre heureux.
Ce soir-là, nous sommes allées dîner au restaurant, dans une ruelle tout près de la voie ferrée. J’ai emprunté une route qui longeait le canal, en me disant qu’elle pourrait être jolie à cette heure de la journée. Les bâtiments autour de nous étaient sombres et les arbres obscurs et silencieux. Des plantes poussaient sur les parois abruptes du canal, couraient sur ses pentes et, dans l’eau, renvoyaient une image tremblante et délicate du monde d’au-dessus. Dans la rue, les restaurants et les cafés n’avaient allumé que des lampes de faible intensité, comme des lanternes. Nous avions beau être au centre de la ville, on se serait cru dans un village. C’était une de mes expériences préférées au Japon et, comme tant d’autres choses, ça se situait entre le cliché et la vérité. C’est beau, ai-je dit, ma mère a souri mais il était impossible de savoir si elle était du même avis.
Le restaurant se trouvait au premier et dernier étage d’un bâtiment, les marches étaient très raides, très étroites, on avait presque l’impression de monter à une échelle. On nous indiqua une place devant un comptoir en bois, à côté d’une fenêtre étroite qui donnait sur la rue, et je vis qu’il s’était remis à pleuvoir. Comme ma mère ne mangeait pas de viande, nous avons fait attention en passant commande. J’ai déchiffré le menu comme j’ai pu, recourant souvent à son aide pour des caractères que je ne comprenais pas ou avais oubliés, et ensemble nous avons réussi à dénicher les bons plats. J’ai senti qu’elle était soulagée, enfin, de pouvoir être utile.
Ma mère a regardé par la fenêtre et a dit qu’il pleuvait encore. J’ai regardé à mon tour, comme si je remarquais la pluie pour la première fois, et j’ai dit que oui, il pleuvait. Elle a dit que bien qu’on soit en octobre, elle n’avait pas froid, que le climat ici semblait plus doux, une veste légère lui suffisait. Elle a demandé s’il allait pleuvoir le lendemain, et j’ai dit que je ne savais pas trop, mais j’ai alors sorti mon téléphone pour vérifier et j’ai annoncé que demain ça semblait dégagé, mais qu’il faudrait que je regarde de nouveau une fois rentrées à l’hôtel. Elle a dit qu’elle s’était sentie bizarre la semaine précédente et avait eu peur de tomber malade avant de partir, mais elle s’était reposée et avait mangé équilibré, et maintenant elle se sentait bien, pas si fatiguée que ça. Je lui ai demandé ce qu’elle avait pensé de la journée, et elle a dit que cela avait été très agréable. Puis elle a pris son sac et en a sorti un petit livre. Elle a expliqué qu’elle l’avait trouvé dans une boutique près de chez elle, et qu’il décrivait la nature de votre caractère d’après le jour de votre naissance. Elle l’a ouvert au mois correspondant à ma naissance et m’a lu la page.
Les gens nés le même jour que toi, a-t-elle dit, sont idéalistes au cours de leur jeunesse. Afin de se sentir véritablement libres, ils ont besoin de comprendre que leurs rêves sont irréalistes, ça les rend alors humbles et ils peuvent enfin être heureux. Ils aiment la tranquillité, l’ordre et les belles choses, mais peuvent vivre entièrement dans leur tête.
Elle a lu la page correspondant à son propre signe, puis à celui de ma sœur, qui dit-elle était fidèle, dure à la tâche mais aussi prompte à se mettre en colère, et pouvait vous en vouloir très longtemps. Puis elle a lu le passage où l’on apprenait qui était le plus compatible avec qui, comparant d’abord chacun de ses enfants entre eux, puis chacun avec elle-même.
Je trouvais certains traits vrais, d’autres non, mais ce qui importait c’était que ce genre de choses permettait à une personne de parler de vous, de ce que vous aviez fait ou pourquoi vous l’aviez fait, et ce d’une façon qui décomposait votre caractère en traits distincts. Vous deveniez lisible pour autrui, ou pour vous, ce qui pouvait être une révélation. Mais qui peut dire comment on va se comporter tel jour, sans parler des endroits secrets de l’âme, où toutes sortes de choses peuvent exister ? Je voulais qu’on en discute un peu plus, ne serait-ce que pour prolonger cette idée, la préciser à mes yeux, mais je savais aussi qu’elle avait besoin, et envie de, croire à de telles choses : à savoir que ma sœur était généreuse et heureuse en compagnie d’autrui, que je devais être prudente avec l’argent en mai. Aussi ne dis-je rien.
Les plats arrivèrent sur deux plateaux, accompagnés d’un bol de riz blanc près du centre, et diverses petites assiettes de légumes et de garnitures de chaque côté, dans lesquelles on pouvait piocher et choisir entre de nombreux parfums et textures différents. Ma mère commenta brièvement chaque plat, apparemment ravie de notre choix commun. La façon dont elle se servait de ses baguettes pour déplacer un aliment d’une assiette à l’autre, sans que les extrémités se chevauchent jamais, m’avait toujours paru élégante. Je tenais mal mes baguettes, les plantant et les croisant, et chaque fois que j’essayais d’imiter son style, je finissais toujours par laisser tomber des choses.
Pendant que nous mangions, je lui demandai à nouveau s’il y avait un endroit en particulier qu’elle voulait voir pendant qu’on était ici, un jardin spécial, un temple, un site. Elle agita la main et dit que tout lui plairait. Elle dit qu’elle avait feuilleté un guide de voyage avant de venir ici, mais avait préféré ne pas l’acheter. Même si en couverture, il y avait une photo de portes rouges et brillantes. Je dis qu’elles se trouvaient à Kyoto, et que si ça l’intéressait nous pourrions aller les voir, étant donné que notre périple s’achèverait là-bas.
Je finis mes plats en premier, posai mes baguettes sur le bord de mon bol et attendis. Dehors, la pluie tombait en lignes sombres et silencieuses, fendant la route tel un cours d’eau. Des hommes et des femmes rentraient chez eux à vélo, en tenant le guidon d’une main et des parapluies clairs de l’autre. De temps en temps, l’un d’eux s’arrêtait pour faire une emplette à l’épicerie située en face du restaurant, dont les vitrines étaient éclairées et pleines d’articles dont je commençais à reconnaître les emballages. Je songeai combien cette scène me paraissait vaguement familière, surtout avec les odeurs du restaurant autour de moi, mais également étrange, car ce n’était pas à mon enfance mais à celle de ma mère que je pensais, et dans un autre pays qui plus est. Pourtant, quelque chose me parlait dans le sentiment subtropical, l’odeur de la vapeur, du thé et de la pluie. Ça me rappelait ses photos, ou les séries télévisées qu’on regardait ensemble quand j’étais petite. Ou c’était comme les bonbons qu’elle m’achetait, qui étaient à n’en pas douter les mêmes que ceux que lui achetait sa mère. Il est étrange d’éprouver à la fois de la familiarité et de l’isolement. Je me demandai comment je pouvais me sentir autant chez moi dans un endroit qui n’était pas le mien.
Ma mère repoussa son bol et s’excusa, en disant qu’elle était incapable de finir son plat. Je lui dis que ce n’était pas grave et versai le reste de son riz dans mon bol, même si je n’avais plus faim. Au fond de nos bols, qui étaient en céramique, il y avait un petit cercle là où le vernis avait formé un petit dépôt et séché, comme un étang bleu, mais quand on les inclinait, rien ne bougeait.
J’avais choisi un hôtel dans un des quartiers les plus animés de la ville, entre la gare et un parc célèbre. Sur le moment, j’avais songé non seulement au côté pratique, mais aussi au confort, voire au luxe. Pourtant, je n’étais plus très sûre de mon choix à présent. L’hôtel n’avait rien de spécial, un simple lieu de passage, avec le même mobilier imposant qu’on trouve dans tous les hôtels du monde. Il visait un certain confort en veillant à ce que rien ne saille ou ne soit menaçant. Les couloirs se ressemblaient tous, et je me trompais sans cesse en cherchant notre chambre, désorientée. Pendant que ma mère prenait sa douche, je m’assis sur un des lits jumeaux et appelai ma sœur. Il y avait une grande fenêtre à un bout de la chambre avec un rebord large et froid, de lourds rideaux en soie, ainsi que des voilages plus fins quand on voulait voir, du moins en partie, le scintillement extérieur. Je les repoussai tout en parlant au téléphone, et regardai les balises rouges qui brillaient au sommet des gratte-ciel, ainsi qu’une haute structure que je supposai être la tour de Tokyo.
Ma sœur décrocha, et après les salutations d’usage je pris de ses nouvelles. Elle me raconta que sa fille portait la même robe depuis trois jours. Elle ne l’ôtait que pour se laver mais dormait avec. Elle me dit qu’avant de s’envoler pour le Japon, notre mère avait emmené un matin les enfants dans un grand magasin pendant que ma sœur faisait des courses. Une fois là-bas, la fille de ma sœur avait insisté pour que sa grand-mère lui achète la robe en question, et quand notre mère s’était montrée réticente, la petite avait fait son tout premier caprice en public. Paniquée, notre mère avait cédé et payé. La robe, me dit ma sœur, était à la fois chère et laide, mais sa fille avait vu quelque chose en elle, quelque chose qui parlait à son for intérieur, et qu’elle n’était pas encore en mesure d’exprimer. Elle était aussi trop courte, et ma sœur avait dû coudre une longueur de dentelle au bas de l’ourlet, tout en sachant que sa fille allait très vite grandir. En ce moment, ses deux enfants jouaient dans le jardin, et chaque jour, la robe, qui était d’un beige pâle, se salissait un peu plus.
Ma sœur avait elle aussi été encline aux colères quand elle était petite. Je le lui rappelai et elle acquiesça, elle s’en souvenait, même si elle n’y avait guère repensé avant que sa fille pique une crise. Je la revoyais briser un jour une baguette de verre contre le mur de briques de notre maison. La baguette était remplie de paillettes et d’eau, son contenu coulait magiquement dans un sens ou dans l’autre selon l’inclinaison qu’on lui donnait. L’objet nous était précieux à toutes deux et aujourd’hui elle et moi étions incapables de nous rappeler pourquoi elle l’avait cassé, nous ne nous souvenions que de notre désarroi une fois le forfait accompli. Je demandai à ma sœur si elle se rappelait la source de sa colère à l’époque, et elle me dit que non, pas vraiment. Elle dit qu’au fil des ans, sa colère s’était estompée, et que maintenant, bizarrement, elle avait la réputation d’être calme et pondérée, surtout au travail, où on la louait souvent pour sa compétence. Mais à force d’observer sa fille, elle avait l’impression de se souvenir des détails d’un rêve qu’elle avait fait, et se disait que peut-être, à un moment de sa vie, des choses avaient existé qui valaient la peine qu’on hurle et pleure, une vérité plus profonde, voire quelque chose d’horrible, que tout le monde autour de vous refusait de voir, ce qui ne faisait qu’accroître votre colère. Pourtant, maintenant, ma sœur n’arrivait pas à identifier ce sentiment, juste son souvenir, et encore, quelque chose d’encore plus lointain. Tout ce qu’il lui restait à faire, dit-elle, c’était de laisser sa fille porter la même robe pendant plusieurs jours d’affilée, de coudre une nouvelle bande, de lui préparer quelque chose de chaud pour le dîner, de veiller sur elle sans la comprendre tout à fait, et de la consoler, même sans y parvenir vraiment.
D’une voix lasse, elle me demanda comment se passait le séjour. Je savais qu’elle préparait sa dernière série d’examens en médecine, ceux qui l’aideraient à se spécialiser, et dont je ne pouvais imaginer l’ampleur et la complexité. Je lui dis que je ne savais pas trop. Je n’arrivais pas à dire si notre mère était ici parce qu’elle le voulait, ou si c’était quelque chose qu’elle faisait pour moi.
Au dîner, ma mère m’avait interrogée sur ma vie. J’avais dit que Laurie et moi nous posions la question d’avoir ou pas des enfants. Ma mère dit que nous devrions en avoir, que les enfants étaient une bonne chose. Sur le moment, je fus d’accord avec elle. Mais ce que je voulais vraiment dire, c’était qu’on en parlait souvent, en préparant le dîner, en allant faire les courses ou en buvant du café. Nous avions abordé tous les aspects de la chose, chacun y allant d’un petit détail réaliste, passant en revue des centaines de possibilités différentes, comme des physiciens perdus dans d’interminables conjectures. Serions-nous blessants quand nous serions tous deux épuisés et en manque de sommeil ? Comment gagnerions-nous notre vie ? Comment resterions-nous épanouis tout en demeurant complètement dévolus l’un à l’autre ? Nous avions interrogé nos proches, qui s’étaient montrés francs et honnêtes. Certains dirent qu’il était possible de s’en sortir, surtout quand les enfants grandissaient. D’autres dirent que tous les points faibles de notre relation seraient mis à nu. D’autres néanmoins répondirent que c’était une expérience euphorique, à condition de s’y abandonner. Et pourtant, ces propos prévenants étaient vains, car au final il était impossible de comparer une vie à une autre, et on se retrouvait toujours globalement là où on avait commencé. Je me demandais si ma mère s’était déjà posé ces questions, si elle avait déjà eu ce luxe. Je n’avais jamais spécialement voulu d’enfants, mais maintenant j’en sentais la possibilité, aussi belle et fuyante qu’un poème. Une part de moi se demandait si c’était normal, ne pas savoir, n’être pas sûre. Laisser la vie se dérouler en un sens, et y voir là peut-être la plus profonde vérité, à savoir qu’on ne contrôlait rien ni personne, même si en fait je n’en savais rien non plus.
Ma mère avait dit qu’elle voulait acheter quelque chose pour les enfants de ma sœur, et le lendemain nous sommes allées dans un grand magasin où elle a passé du temps à arpenter attentivement les allées. Au rayon enfant, elle hésita entre une chemise grise et une chemise bleue, entre un grand et un petit sac à dos. Elle tint chacune de ces choses devant moi comme si j’étais un miroir et me demanda ce que j’en pensais. Je lui dis que j’aimais bien la chemise bleue et le gros sac à dos, même si je savais qu’en réalité il était impossible de prévoir ce qu’aimeraient les enfants de ma sœur, puisque leurs préférences changeaient constamment de façon imprévisible, comme mues par d’autres lois auxquelles nous n’entendions rien. Ce qui était précieux et absolument nécessaire une semaine était rejeté la suivante et, de même, ce qui avait été négligé brutalement devenait de nouveau la chose préférée. À la caisse, le vendeur emballa soigneusement les cadeaux, dans du papier de soie couleur bonbon, puis dans des boîtes fermées par de délicats rubans. Je voyais bien que ma mère était contente, même si je me disais que ma nièce et mon neveu manqueraient sûrement de patience devant ces emballages, qu’ils les déchireraient probablement.
La veille au soir, nous étions retournées à la gare en empruntant les petites rues qui suivaient la courbe de la voie ferrée. Les trottoirs étaient sombres, la nuit dense, comme la canopée d’une forêt, mais en chemin nous vîmes encore quelques boutiques ouvertes, leurs lumières brillant telle la lampe d’une petite maison dans une vallée, vue de loin. Des vélos étaient garés devant, et une ou deux lanternes en papier rouges étaient suspendues à certains auvents en bois. Je dis à ma mère qu’il y avait une bonne librairie sur le chemin, que je la savais encore ouverte à cette heure-ci, et que je souhaitais m’y arrêter. J’y étais déjà entrée avec Laurie. Le père de ce dernier était sculpteur et c’était surtout par Laurie que j’avais découvert l’art, même si, globalement, j’en savais encore fort peu. Lors de cette première visite, nous avions été étonnés de découvrir une telle collection de livres d’art d’occasion, à la fois en anglais et en japonais.
Je reconnus la boutique et poussai la porte au son d’une clochette. À l’intérieur, c’était aussi calme et silencieux que dans une bibliothèque. Un morceau de piano était diffusé et, au bout d’un moment, je reconnus quelques mesures. C’était la chanson que j’avais entendue quand j’étais étudiante et avais traversé le conservatoire de l’université un soir, au cours d’un de ces moments étranges et solitaires, légèrement abstraits, où un fragment de musique peut sembler particulièrement beau. Une lampe dispensant une lumière laiteuse avait été disposée sur le comptoir, donnant l’impression d’une grande bougie. J’errai dans les rayons, en regardant les titres. Au fond, dans la section consacrée aux peintres, je trouvai un gros livre relié sur les paysages, avec un chapitre sur des tableaux que j’avais déjà vus du temps de mes études. À l’époque, je croyais qu’il s’agissait d’esquisses, faites à l’aquarelle ou à la craie. C’était parce qu’elles donnaient juste l’impression très vague de montagnes et de plages, de routes et de falaises et de lacs, si bien que tout semblait informe, ou fantomatique, comme arraché à un souvenir ou à un rêve. On aurait dit que l’artiste les avait étalés sur le papier avec ses doigts, ou que les tableaux avaient été plongés dans l’eau juste après avoir été achevés, ne laissant que des taches nébuleuses de couleur et d’encre. Ce n’est que bien plus tard que j’appris que l’artiste en question était surtout célèbre pour ses autres peintures – de danseuses, de baigneuses. J’appris également que ces paysages n’étaient pas uniquement réalisés à la peinture, mais au moyen d’un genre d’impression, avec huiles, plaques et papier, finis souvent au pastel, et que c’étaient ces deuxième et troisième impressions qui leur donnaient cette qualité d’oubli, comme des choses aperçues derrière la vitre d’un train en marche, et dont on a gardé le souvenir. Je fis signe à ma mère de me rejoindre, pour lui expliquer la méthode de leur création afin qu’elle ne fasse pas la même erreur que moi. Je trouvai d’autres livres et lui montrai quelques œuvres que j’admirais et pensais qu’elle aimerait, des sculptures ainsi que des gravures qui cherchaient à capturer l’essence de la vie, de la naissance, de l’espoir ou du désespoir. Pour chacune, j’expliquai le contexte, l’intention, et aussi les circonstances dans lesquelles elle avait vu le jour. Je lui demandai si elle voulait que je lui achète quelque chose. Elle dit que ce n’était pas la peine, qu’elle ne savait pas quoi choisir. Je lui dis qu’elle pouvait prendre ce qu’elle voulait, qu’elle n’avait qu’à choisir ce qui l’attirait le plus, mais elle semblait hésiter à ne serait-ce que toucher un livre, préférant en désigner un, comme au hasard, disant celui-ci, sa voix suggérant une question. Je finis par choisir pour elle, un mince volume d’histoire de l’art rédigé par un auteur anglais. La femme à la caisse avait environ mon âge et, tout en enregistrant l’article, me posa quelques questions sur mon choix puis sur moi-même. Je lui expliquai d’où nous venions, et que je visitais le Japon avec ma mère. Nous avons un peu parlé de l’artiste, et elle me raconta qu’elle avait fait ses études à Londres, mais s’était rendue également au Maroc et au Bhoutan. Elle nous souhaita une bonne continuation et me tendit le livre dans un sac en papier fermé par une ficelle rouge, que je remis à ma mère.
Après avoir quitté le grand magasin, nous avons pris le train pour nous rendre dans un des quartiers d’affaires de la ville, jusqu’à une galerie située au cinquante-troisième étage d’une tour de cinquante-quatre étages. L’immeuble avait été construit sur une vaste colline et sa façade, bleu-vert et réfléchissante, avait été apparemment conçue pour ressembler à une armure de samouraï. Du sommet, on avait vue sur tout Tokyo. Les murs étaient en acier et en verre, et en dessous de nous la ville rayonnait dans tous les sens : tapie, lunaire et, sous un certain éclairage mauve, d’un blanc crayeux. Une fois dans la galerie, on nous indiqua une petite file d’attente et on nous demanda d’ôter nos chaussures et de patienter. Toutes les vingt minutes environ, des groupes de dix ou douze personnes étaient admis dans ce qui ressemblait à une salle sombre et silencieuse. Un gardien arriva et nous montra un plan de la pièce sur une tablette en nous expliquant qu’à l’intérieur l’obscurité serait complète, mais que nous pourrions nous diriger en laissant courir nos mains contre les murs. Nous arriverions alors à des bancs, où nous pourrions nous asseoir. Quand notre tour vint, nous fîmes comme on nous l’avait demandé. Je ne voyais rien du tout, pas le moindre détail devant moi, pas même un contour. L’obscurité faisait que nous restions silencieux, comme dans l’expectative, mais une expectative légèrement insupportable. Je pensai à ma sœur, sans doute en train de travailler en ce moment même dans son service. À côté de moi, deux touristes français éclatèrent de rire, incapables de se contenir plus longtemps. Puis un petit carré de lumière orange apparut au loin. Il était aussi pâle que l’aube et, comme l’aube, nous dûmes attendre longtemps avant de pouvoir le voir pleinement. Finalement, la lueur grandit, gagna en éclat, mais si lentement qu’il était impossible d’avoir vraiment conscience de ses changements. C’était dû également au fait qu’il s’agissait de la seule chose visible dans la salle, aussi ne pouvions-nous pas nous empêcher de fixer intensément ladite lumière. Au bout d’un long moment, on nous annonça que nous pouvions nous lever et nous approcher. Je me mis en marche lentement. Mes yeux commençaient à s’accommoder et la salle semblait à présent d’un bleu foncé, impénétrable, comme le bleu d’un soir, et il fut soudain difficile de faire confiance à ce que je distinguais devant moi. Le sol semblait se dresser au même niveau que mon visage. Je vis en me rapprochant que la lumière provenait non d’un écran, comme je l’avais cru, mais d’un carré parfaitement découpé dans le mur, qui lui aussi avait échappé à mon attention. Dans le café de la galerie, nous avons trouvé une table pour deux face à la fenêtre et j’ai commandé deux « gâteaux images » inspirés de l’exposition, et deux thés verts. Tout en mangeant, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle avait pensé de l’œuvre que nous venions de voir et elle leva les yeux vers moi, brièvement paniquée, comme sommée de donner une réponse à une question qu’elle ne comprenait pas. Je lui dis qu’il n’y avait pas de problème, qu’elle devait se sentir libre de répondre sincèrement, de me livrer ses pensées. Je dis que si elle avait encore de l’énergie, il restait une autre galerie que je voulais qu’on visite, à quelques stations d’ici. En fait, la galerie était un peu plus loin que je ne l’avais dit. Je voyais bien que ma mère était fatiguée. Tout ce que j’avais à faire, c’était de lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’on en avait vu assez pour aujourd’hui, et qu’on pouvait rentrer se reposer à l’hôtel. Mais pour une raison inconnue, je laissai planer ma question, et agir ainsi revenait à exercer une douce mais ferme pression. Au bout d’un moment, elle hocha la tête, je l’imitai et nous débarrassâmes nos assiettes.
L’exposition réunissait des œuvres de Monet et de quelques autres impressionnistes. Le bâtiment était bondé et mal éclairé, beaucoup de tableaux étaient présentés dans des cadres surchargés. Mais chacun contenait un monde en soi, des villes et des ports, des matins et des soirs, des arbres et des sentiers et des jardins et une lumière sans cesse changeante. Chacun montrait non le monde tel qu’il était mais une version du monde tel qu’il pourrait être, des suggestions et des rêves, lesquels, comme toujours, transcendent la réalité et sont donc fascinants. Je restai avec ma mère devant l’un des principaux tableaux de l’exposition et lui dis que, oui, je croyais comprendre.
Un peu plus tôt, elle m’avait interrogée sur un livre que je lisais, et j’avais expliqué que c’était la réécriture moderne d’un mythe grec. Je dis que cela faisait longtemps que j’adorais ces récits. C’était en partie parce qu’ils détenaient une qualité métaphorique éternelle dont on pouvait se servir pour décrire à peu près tout dans le monde : l’amour, la mort, la beauté, la peine, le destin, les guerres, la violence, la famille, les serments, les funérailles. Je dis que c’était un peu comme les peintres autrefois avec la chambre noire : en regardant indirectement la chose qu’ils voulaient observer, ils étaient parfois capables de la voir encore plus nettement qu’avec leurs propres yeux. Je dis que j’avais passé une année à la fac à étudier ces textes. Lors d’un des premiers cours, nous avions repoussé les tables et disposé nos chaises en un grossier demi-cercle afin d’écouter la prof nous parler de la guerre de Troie. Je dis que comparé à la rigidité de l’école catholique que nous avions fréquentée, celle où notre mère avait tout fait pour qu’on s’inscrive, et où on n’avait pas le droit d’avoir ne serait-ce qu’un bouton défait au chemisier ou les cheveux au-dessus du menton, ce geste en soi semblait révolutionnaire. Tout le reste du semestre, la prof nous parla des Grecs, nous expliquant que certaines de leurs meilleures pièces traitaient de leur culpabilité en tant que société esclavagiste, où les femmes n’avaient pas droit non plus à la parole, et surtout de la culpabilité qu’ils ressentaient à l’égard de ce qu’ils avaient fait subir à Troie. Leurs remords étaient tels qu’ils s’emparèrent de cet épisode, qui aurait pu disparaître de l’histoire des hommes, pour en faire leur art tragique le plus durable. La prof nous dit qu’à l’époque, un peu comme aujourd’hui, une grande partie de leur littérature et de leur gouvernement était fondée sur les lois sacrées de l’hospitalité. Les Troyens avaient d’abord enfreint cette loi en ravissant Hélène, puis les Grecs eux-mêmes leur avaient rendu la pareille avec l’offrande fatale du cheval de bois, sans compter tous les autres affronts qui eurent lieu au cours de leur histoire. Elle nous dit que ces sentiments étaient encore très vivants en nous aujourd’hui. Puis elle parla de sa propre enfance, pendant laquelle sa mère avait tenu plus ou moins le compte tacite des choses données et reçues, non seulement avec les amis mais parmi les membres de la famille. Elle se souvenait des cadeaux que sa mère avait apportés chaque fois qu’ils se rendaient chez des proches, une formalité qu’adolescente elle avait souvent trouvée infernale. Sa mère commentait toujours les choses qu’on lui offrait en retour, les pesant comme la justice sur une balance invisible. Pendant toute son enfance, ils avaient vécu dans une vaste demeure et reçu de nombreux invités, mais rien n’était fait sans procéder à ce comptage, dont personne ne parlait et, une fois adulte, elle avait dû faire de grands efforts pour éradiquer les calculs similaires qui se déployaient dans son esprit.