Pour qu'il neige
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
En avril, nous étions allés voir le père de Laurie, en prenant d’abord un avion pour le Nord puis en louant une petite voiture jaune vif et en roulant plusieurs heures. La saison humide touchait à sa fin, tout était vert et luxuriant. Je regardais par la vitre les routes plates, les petites collines et les grands ciels orageux, fascinée de voir le paysage dans lequel avait grandi Laurie, un paysage qui avait dû, à sa façon, faire partie de lui. Laurie, je le savais, était à la fois heureux et malheureux de revenir dans l’endroit qu’il avait quitté adolescent, bizarrement j’avais l’impression de voir quelque chose d’intime, comme s’il était soudain redevenu un petit garçon et que j’avais accès à une part de lui qu’il avait depuis longtemps abandonnée. En chemin, nous nous sommes arrêtés pour échanger notre place au volant, et Laurie avait pris une photo de moi debout à côté de la voiture jaune vif dans un champ de canne à sucre vert. Tout en conduisant, il m’a désigné son vieux lycée, la maison d’un ami d’enfance, le sentier de terre battue où il s’était entraîné à la course quand il était enfant. Nous avons fait une pause devant un grand lac, qui formait un cercle presque parfait. Laurie m’a expliqué que ce lac occupait un cratère, et que personne ne savait quelle était vraiment sa profondeur. Il l’avait souvent traversé à la nage quand il était adolescent, et un jour, sa première petite amie et lui avaient emprunté le kayak d’un ami pour aller camper sur l’autre rive.
Son père vivait sur une vaste propriété au milieu des terres. Ils avaient construit presque toute la maison en gardant le bardage original, ajoutant une chambre d’amis, qui nous échut, et une large terrasse en bois. Il y avait un clapier pour les cochons d’Inde, et le matin un coq se pavanait et chantait parmi les poules et l’herbe coupée. Même si ça faisait des années qu’il n’avait pas vécu là, Laurie évoluait un peu partout en donnant un sentiment profond de familiarité, du genre qui ne pouvait provenir que de l’enfance. Il allait librement de pièce en pièce, examinant des objets comme s’ils lui appartenaient, savait tout sur les tableaux suspendus aux murs et où chaque chose était rangée. Dans la chambre d’amis, il trouva une boîte à chaussures pleine de vieilles photos, et m’en montra une de la fête d’anniversaire donnée pour ses cinq ans, avec tous les garçonnets déguisés en pirates, accrochés à un bateau en bois que son père leur avait construit, et qui était resté dans le jardin pendant de nombreuses années. Son père nous offrit du café ainsi que des fruits verts qui avaient un goût de noisette et la consistance d’une crème anglaise, puis tous deux parlèrent de la vieille maison, du frère et de la sœur de Laurie, ainsi que du travail de son père. Ce dernier annonça qu’il nous emmènerait plus tard à son hangar pour nous montrer le petit avion qu’il pilotait parfois, et si nous le désirions, et si le temps le permettait, nous pourrions faire un tour avec lui.
Nous nous étions levés tôt le lendemain matin et avions marché jusqu’à un endroit dans les montagnes que Laurie connaissait, et où il pensait que nous pourrions nager. Même à cette heure matinale, le soleil tapait fort, mais Laurie dit qu’une fois que nous serions sur le sentier, tout irait bien, nous serions protégés par la canopée. Je lui dis que j’avais rêvé du lac cette nuit. Laurie était de nouveau ado et j’étais sa petite amie de l’époque. Je dis que nous avions nagé ensemble facilement mais quand nous étions parvenus au milieu du lac, je m’étais arrêtée, j’avais dit que je ne pouvais pas continuer. Je me souvenais d’un sentiment de profondeur infinie sous moi, que je ne pouvais ressentir que parce qu’il m’en avait parlé, pensant que si je cessais de nager j’allais couler, couler sans fin, et nul ne saurait combien de temps ça durerait. Mais dans le rêve Laurie avait dit viens, continuons, ce que nous avions fait, et quand nous étions arrivés sur l’autre rive, il faisait nuit.
Une fois sur le sentier, je vis que Laurie avait raison ; les branches formaient une canopée au-dessus de nous et l’ombre était épaisse et luxuriante. Le sentier était très escarpé, et Laurie marchait en tête. Je me souviens avoir suivi ses longues foulées confiantes, enjamber racines et rochers. Il avait déjà pris ce sentier, ainsi que d’autres, de nombreuses fois, et il les connaissait suffisamment pour ne pas avoir à penser. Ce monde m’apparaissait à la fois comme beau et profondément étranger. Au bout d’un moment, j’entendis le bruit de la rivière tout près, et bien que je ne pusse la voir au début à travers les arbres, le bruit de l’eau était aussi apaisant qu’un chant. À un moment, Laurie s’arrêta et désigna quelque chose. Entre les arbres, au beau milieu du sentier, une toile d’araignée était tendue, avec en son centre une énorme épeire anguleuse. Sans dire un mot, nous la contournâmes. Finalement, je vis la rivière à côté de nous, et peu après, Laurie nous conduisit sur une rive où nous pûmes nager. L’eau était fraîche, marron et claire. Debout sur le sable, j’aperçus de petits bancs de poissons se rassembler dans les creux d’eau. De l’autre côté, une énorme falaise se dressait, inclinée. Ses contreforts gris s’avançaient au-dessus de l’eau, pleins de cavités et de failles sombres, usées par endroits au point d’en être presque roses. Les rochers, là où ils rencontraient l’eau, étaient foncés et verts, et sentaient les minéraux. Laurie ouvrit son sac à dos et me tendit un fruit, qu’il avait dû cueillir sur un des arbres de son père ce matin-là. Nous avons déjeuné, puis ôté nos vêtements et nagé.
Plus tard dans la journée, le père de Laurie nous a emmenés dans son atelier, installé dans une grande remise en bois et tôles ondulées. Il y avait des outils partout, du matériel, des bâches, et une table basse sur laquelle on pouvait manger ou lire. Son père nous avait montré certaines des œuvres auxquelles il travaillait : le buste d’un ami, dont il avait tenté des années durant de sculpter le visage, sans être satisfait, jusqu’à ce qu’il y parvienne, et une forme féminine abstraite, à la fois pesante et légère, en bronze. Le visage de l’homme, avais-je trouvé, était à la fois décidé et informe, comme s’il avait fait le minimum pour évoquer quelque chose. Les orbites étaient pleines d’ombre, de sorte que les yeux pouvaient être ouverts ou clos ; les lèvres étaient fermes et tournées vers le bas. Son père, remarquai-je, parlait facilement et gentiment à tout le monde, un peu comme Laurie. Plus tôt, il nous avait montré des orchidées sauvages dans les interstices des rochers, et je relevai chez lui, comme chez Laurie, cette capacité à repérer les petits détails du monde, ou à voir des choses susceptibles d’échapper aux autres. C’était, à mon avis, quelque chose qu’il faisait de façon inconsciente, ou machinale, sans se rendre compte que cela allait se manifester plus tard dans les sculptures qu’il réalisait, ou les choses qu’il disait. Mais là encore, peut-être le savait-il, et le cultivait, comme on le fait d’une jeune plante.
J’ouvris la boîte à chaussures que Laurie avait trouvée dans la chambre d’amis, et renversai le contenu sur le lit. Il y avait d’autres photos, de Laurie avec son frère et sa sœur enfants, tous en train de marcher sur une route de terre au crépuscule, quelque part dans un endroit où le paysage semblait récemment tondu et nu ; sa mère le portait dans ses bras, lui ou sa sœur, et une lune pâle à peine visible les surplombait. Il y avait des cartes postales envoyées par des gens que je ne connaissais pas, un passeport dont la page réservée à l’identité avait été découpée. Je trouvai un dessin que Laurie avait fait un jour d’un poisson dans l’eau. Quand je l’interrogeai là-dessus, il me dit qu’il datait de l’école primaire, lorsqu’il devait avoir onze ans. Je dis que je ne le croyais pas, qu’il était trop bien fait pour un garçon de onze ans, et il me rappela que sa mère avait été peintre, que c’étaient ses dessins qui étaient accrochés aux murs.
Laurie passa l’après-midi à installer une nouvelle fenêtre dans l’atelier de son père, à mesurer et raboter soigneusement le bois afin qu’il tienne en place, pendant que je lisais et le regardais depuis la terrasse. Son père nous avait préparé un curry vert tout simple pour le dîner, et nous avons mangé dehors, décortiquant des crevettes tandis que le ciel virait au violet au-dessus de nous, le bois de la table argenté par l’âge. Pendant que nous mangions, Laurie et son père parlaient librement. Ils parlaient des fois où ils avaient réchappé à des cyclones, des traversées du pays entreprises ensemble, d’accidents et de farces faites par les enfants il y a longtemps. Ces récits, je le sentais, avaient déjà été racontés de nombreuses fois, transmis et façonnés par toute la famille, lissés et peaufinés à chaque redite. Tout en écoutant, je songeai au dessin de Laurie et aux sculptures de son père, qui semblaient presque vivantes. Plus tôt, j’avais interrogé son père sur son travail, et il m’avait parlé du processus, de la méthode de soustraction ou d’addition, comment il en venait à décider de faire quelque chose à partir de bois ou de pierre en fonction de ses caractéristiques, ou à créer parfois un moule afin de pouvoir y couler du métal ou du bronze. J’avais voulu le sonder plus avant, mais je ne parvins pas à exprimer ce que je voulais savoir, et laissai passer l’occasion. Laurie et moi avons lu assez tard ce soir-là, et quand j’ai fini par m’endormir, j’ai senti que Laurie ne lisait plus mais me regardait comme on le fait quand on est avec quelqu’un qu’on connaît bien, pleinement, et sans retenue.
Je me suis réveillée tôt et suis partie aux premières lueurs. La brume enveloppait les montagnes, et je me suis aperçue qu’il bruinait également. J’ai sorti une couverture étanche que j’ai attachée sur mon sac à dos, ainsi qu’un imperméable. Là encore, j’ai croisé peu de gens. Sur la route, je restai sur le bas-côté et les voitures me dépassaient doucement en prenant des précautions, comme si j’étais un animal qu’ils ne voulaient pas effrayer. L’air était frais et humide sur mon visage. Je traversai des villages calmes avec de petits jardins et des maisons, où les gens avaient ramassé des légumes laissés à sécher dans des paniers près de la porte. Je longeai un quai de gare désert, des ponts, un barrage où l’eau cascadait depuis une source invisible, noire et froide dans sa chute, blanche et vive contre les rochers. Mon sac était lesté de nourriture et d’eau, dont deux énormes pommes rouges que j’avais achetées à l’épicerie la veille. Autour de moi s’étendaient des routes et des terres cultivées. Je passai devant un abri en bois où des rondins avaient été empilés soigneusement les uns sur les autres. Plus loin, des fruits luisants pendaient aux arbres et de plus près je vis que c’étaient des kakis. Certains étaient jeunes et durs, tandis que d’autres gisaient par terre en une pulpe sucrée. Je farfouillai dans les branches pour en trouver des mûrs et les cueillis pour les manger en marchant. Je pensai de nouveau à Laurie, et me demandai ce qu’il ferait de cette scène, cette promenade, ce qu’il commenterait et observerait. Seule, je semblais incapable de diriger mes propres pensées. Dans un email, il m’avait dit que, à mon retour, nous pourrions fabriquer un portant en bois qu’on suspendrait dans mon bureau. Dessus, nous pourrions accrocher des plantes en pot, afin que la pièce ressemble à une petite jungle.
J’avais assez vite quitté la route pour m’engager sur le sentier. À certains endroits, le chemin était pareil à un couloir, flanqué d’arbres de chaque côté, hauts et fantomatiques, qui se balançaient autour de moi au rythme d’un son que je n’entendais pas. La terre dégageait une odeur froide et riche, tel le fond d’un puits, et le sentier montait en serpentant, humide et boueux par endroits. Je longeai une rivière et deux petites cascades, dont le bruit était presque indissociable de la pluie. L’eau qui coulait sur les pierres était claire et blanche, comme du sel. Je ne pensais à rien ni à personne. Sur une pierre près de mon pied, je vis une minuscule grenouille, de la même couleur qu’une feuille d’automne. Le sentier traversait ensuite une alternance de villages et de montagnes. J’entrais dans la forêt et en sortais comme le personnage d’un livre. Devant une maison située dans les hauteurs, un chien de taille moyenne, la couleur de son pelage se situant entre celles d’un renard et d’un coyote, sa queue recourbée vers le haut, me regarda passer. Je pensai à ma mère, et au jour à venir où avec ma sœur je me rendrais dans son appartement, que je n’avais encore jamais vu, afin de trier une vie entière d’affaires, devoir tout emballer. Je pensais aux choses que j’allais trouver là-bas – des choses intimes, comme des bijoux, des albums photo et des lettres, mais aussi les traces d’une vie soigneuse et bien organisée : des factures et des reçus, des numéros de téléphone, un répertoire, le mode d’emploi de la machine à laver et du sèche-linge. Dans la salle de bains, il y aurait des flacons en verre entamés, des parfums et des crèmes, des signes de ces rituels quotidiens qu’elle n’aimait pas qu’on la voie accomplir. Ma sœur, je le savais, était méthodique, et proposerait qu’on trie les affaires par piles : les choses à garder, les choses à donner, les choses à jeter. Je serais d’accord, mais, au final, je savais que je ne garderais rien, par excès de sentiment, ou par manque, je l’ignorais.
À un moment dans l’après-midi, je m’arrêtai sous un abri pour manger et me faire du thé. J’installai le petit réchaud, la bonbonne de gaz d’un rouge pompier, allumai le brûleur, disposai dessus un fin récipient en alu. Puis j’ouvris une bouteille d’eau et remplis le récipient. Il était assez incroyable de voir la vapeur d’eau s’élever, l’eau bouillir, parmi le crépitement constant de la pluie. Tant que j’avais marché, le mouvement m’avait tenu chaud mais je m’apercevais maintenant que mes cheveux étaient légèrement humides, tout comme mon pull. J’avais acheté l’imperméable dans une boutique d’occasion avant de venir, sans m’imaginer qu’il pleuvrait vraiment. C’était davantage un coupe-vent, comme je m’en aperçus alors, assez fin pour que la pluie puisse s’y introduire, avec une petite déchirure au niveau des épaules. Je me dis que ce n’était pas très grave. J’étais sûre que la pluie était moins forte maintenant, de toute façon je ne pouvais rien y changer. Je bus mon thé, mangeai deux boulettes de riz, qui étaient délicieuses, et me sentis soudain affamée. Je dévorai les biscuits salés et une des pommes. Quand je me levai pour repartir, j’essayai de disposer les bretelles de mon sac à dos afin que la fente dans la couture ne grandisse pas plus.
Vers la fin de notre séjour chez le père de Laurie, nous étions retournés en voiture au lac, nous avions loué des kayaks et commencé à pagayer. Je me souvenais qu’il faisait beau et que l’eau était semblable à du verre. La comète avait laissé un cratère si profond que les arbres poussaient tout près de l’eau, et le fond du lac se dérobait presque aussitôt, si bien qu’il paraissait parfaitement délimité, d’une façon inhabituelle et quasi artificielle. Là encore, il s’était mis, très doucement, à pleuvoir. J’avançais derrière le kayak de Laurie, dont le sillage s’était évasé en un V, comme pour me guider. Je songeai de nouveau au fait que personne ne savait à quel point le lac était profond, et au fait que cette pensée ne me quittait pas. Avec l’eau aussi calme, la pluie formant un voile sur l’autre rive, il était difficile de se faire une idée des distances, nous continuions d’avancer, et tout semblait flotter, comme dans un rêve.
Laurie me parla d’un jour où son frère et lui étaient partis faire du kayak, non pas ici, mais sur une rivière beaucoup plus grande. La randonnée était censée durer plusieurs jours, et ils avaient soigneusement emballé la nourriture et l’équipement, divisant la charge équitablement entre les deux embarcations. Laurie dit qu’à un moment ils étaient arrivés à la première série de rapides, qu’ils avaient passée sans problème. Il dit qu’il se souvenait encore de la sensation, l’aisance avec laquelle son corps avait réagi, pensant si vite qu’il ne semblait pas penser du tout, mais négociant chaque angle, chaque chute comme il fallait. Il se prélassait encore dans cette sensation quand soudain il était passé sous l’eau – il ne savait toujours pas pourquoi, mais peut-être y avait-il eu une autre série de rapides, secondaire, qu’il avait oublié, dans sa rêverie, d’anticiper. Il dit qu’il se rappelait s’être retrouvé sous la surface, l’eau filant autour de son corps, son visage, son crâne, mais être resté bizarrement calme, se disant seulement qu’il devait attendre, attendre de voir ce qui allait se passer. Puis, tout aussi rapidement, il avait émergé, son frère à ses côtés. Pour une raison ou une autre, avait dit Laurie, après avoir toussé, craché et repris son souffle normalement, ni son frère ni lui n’avaient commenté l’incident, ils avaient continué tranquillement, sans jamais le mentionner pendant le reste de la randonnée, même s’il avait vu l’expression sur le visage de son frère quand il avait refait surface. Je me demandai si c’était peut-être parce que la chose avait été trop réelle, trop effrayante, mais Laurie me dit que non, il pensait plutôt que c’était l’inverse : tous deux avaient su que ça ne changerait rien, voulaient continuer, et n’avaient d’autre choix que de continuer. Il y aurait d’autres rapides à franchir, et ce qui s’était produit n’y avait rien changé. Je me rappelle avoir pensé alors au dessin de Laurie, et au buste réalisé par son père d’un de ses amis, comment tout cela m’avait semblé se rejoindre. Il y avait quelque chose dans la sculpture de son père qui me rappelait la paroi de la cascade, ou la forme du cratère. Elle paraissait presque n’avoir pas été créée par la main. On aurait dit plutôt une de ces roches qu’on aperçoit parfois au loin : façonnée par le vent, la pluie ou le temps, avec des angles doux et des ombres représentant un visage de façon inexplicable, et d’autant plus surprenante et belle pour cela, parce qu’à la fois accidentelle et symbolique.
J’avais demandé un jour à Laurie si son père accepterait que je retourne visiter son atelier. Je me souvenais que j’avais demandé cela comme les enfants de ma sœur le faisaient parfois : l’air de rien, mais d’une façon qui indiquait qu’ils avaient pensé à leur requête toute la journée. Je posai mon livre sur la table et me rendis seule à la remise en bois. C’était le début de l’après-midi et la lumière était parfaite. Je me souviens avoir protégé mon visage avec ma main tout en marchant. Il y avait un gros verrou en métal rouillé sur la porte, mais pas de serrure et je le repoussai. Dedans, ça sentait le bois récemment coupé. Des rais de lumière tombaient par les fenêtres sales, dans lesquels les particules remuaient, comme de l’air montant d’une balle de blé récemment battue dont avait parlé Tchékhov dans une de ses nouvelles. Je m’étais approchée du portrait, avec l’étrange impression de faire effraction dans un espace où je ne devrais pas aller, et que j’allais devoir faire vite si je voulais obtenir ce que je voulais. J’avais soigneusement écarté la protection en plastique et j’avais regardé la tête de l’homme. Je suis assez petite, si bien que mon visage était presque au même niveau que le sien, mon nez à la hauteur de son nez, mes yeux face à ses yeux, lesquels étaient fermés ou ouverts, et de la sorte, nous pouvions presque nous regarder. J’étudiai la sculpture, me demandant tout ce temps si quelqu’un allait arriver et m’interrompre avant que je sois prête. Ce matin-là, j’avais demandé au père de Laurie de m’en dire plus sur son travail, et il m’avait parlé de sa formation en Europe, il avait tout d’abord enseigné les maths, avant de passer à l’art. Il avait évoqué aussi la technique impliquée, parlé de poids et contrepoids, des proportions et du séchage. Mais à la fin de la conversation, j’étais restée troublée. Ce que je voulais vraiment savoir c’était comment il avait fait le visage ; comment précisément il avait réussi à lui donner sa qualité humaine, et comment, par exemple, il avait su équilibrer aussi précisément le grave et l’opaque. Je sentais que rien de ce que j’avais fait ne vivait ainsi, mais apparemment je n’en savais pas assez pour poser les bonnes questions. Je me rappelai aussi, dans le jardin de notre maison, m’être tenue près de Laurie et le regarder faire tourner le bois sur un tour, l’assurance qui était la sienne alors qu’il trouvait la forme idoine, et combien je l’avais toujours envié pour cela.
Dans les hauteurs, une section du sentier était recouverte de planches, vieilles et épaisses, comme des traverses de voie ferrée. Là-haut, il avait pu pleuvoir pendant des jours, et les planches étaient à présent vertes et glissantes, enveloppées de ce qui ressemblait à une fine couche d’algues. Certaines manquaient par endroits, révélant le sol à un mètre environ en dessous. J’avançais lentement, en veillant à ne pas glisser et tomber. Il y avait des fougères denses, de fins troncs noirs et au loin une brume si épaisse qu’elle en paraissait presque mauve contre le vert de la végétation. À certains endroits, je m’arrêtai pour me reposer, et admirer la vue. Derrière les rideaux de pluie, le paysage ressemblait presque à une des peintures que nous avions vues dans une des vieilles maisons. Elle était constituée de plusieurs panneaux, et pourtant l’artiste n’avait utilisé le pinceau que parcimonieusement, traçant de rares lignes minutieuses sur le papier. Certaines étaient appuyées et définies, tandis que d’autres bavaient et s’estompaient, donnant une impression de vapeur. Et pourtant, quand on regardait l’ensemble, on voyait quelque chose : montagnes, dissolution, forme et couleur descendant perpétuellement.
La veille au soir, j’avais passé en revue sur mon téléphone des photos prises lors de notre séjour à Tokyo. Parmi les clichés de salles et de jardins, des céramiques que j’avais photographiées au musée, j’étais tombée sur une vidéo de vingt-deux secondes me montrant au carrefour Hachikō. Les gens se pressaient dans tous les sens et des publicités défilaient sur des écrans géants. Les feux allaient bientôt changer, et je pouvais entendre par le haut-parleur ma mère qui me disait d’attendre, d’attendre et de sourire. Un soir, je sortis de la douche pour la trouver assise sur son lit, ses affaires dans un désordre inhabituel. Elle me jeta un regard paniqué et me dit qu’elle avait perdu son passeport. Je lui demandai si elle en était sûre et elle répondit qu’elle avait cherché partout, vérifié tout deux fois ; il avait disparu. D’ici quelques jours, nous allions devoir repasser par Kyoto, avant de prendre l’avion pour rentrer. Je lui demandai de réfléchir, de se concentrer sur la dernière fois où elle l’avait vu. Je lui dis qu’il nous restait encore une journée à Tokyo, nous pouvions téléphoner à quelques endroits, revenir sur nos pas. Sinon, dis-je, nous allions devoir nous rendre dans un consulat ou une ambassade. J’essayai de trouver les mots en japonais pour ce dont nous aurions besoin, mais rien ne me venait à l’esprit. Le lendemain nous sommes allées partout : à Ueno, Hibiya, Aoyoma et Roppongi. Les rues étaient humides, rendues glissantes par la pluie. Je ne cessai de scruter le sol, comme si nous allions retrouver son passeport comme une boucle d’oreille égarée. Finalement, nous sommes revenues à l’hôtel, épuisées et abattues. Peu après, elle a poussé un cri, et s’est tournée vers moi, son visage se décomposant de soulagement, sortant le passeport d’une poche secrète de sa valise.
Je pensai au fait que, de tous les endroits que nous avions vus, c’est dans une petite boutique, repérée dans l’un des nombreux passages souterrains qui reliaient les stations de métro, qu’elle avait paru la plus heureuse. C’était le genre d’endroit qui vendait des gants et des chaussettes, commercialisés en telle quantité qu’ils étaient peu chers, et qui plus est soldés. La boutique était pleine de gens qui examinaient les articles. Ma mère y était restée presque trois quarts d’heure, à passer en revue les divers rayons, elle avait pris des cadeaux pour tout le monde. Elle avait veillé à les choisir très soigneusement, associant du mieux qu’elle pouvait chaque personne à un article. Elle avait acheté deux paires de gants aux couleurs vives pour les enfants de ma sœur, ainsi qu’une paire pour moi. Chaque fois que je lui avais demandé ce qu’elle voulait visiter au Japon, elle avait souvent répondu que tout lui ferait plaisir. La seule chose qu’elle avait voulu savoir, c’était s’il faisait assez froid durant l’hiver pour qu’il neige, n’ayant jamais vu la neige.
Là-haut en montagne, je savais que je m’attardais plus que de raison. Le soir tombait et tout s’écoulait, ruisselait vers le bas. Pourtant, même dans mon épuisement, je ressentais une sorte de douceur. Je pensais à Laurie et à nos nombreuses conversations concernant les enfants. Ma prof nous avait dit un jour que les parents étaient le destin de leurs enfants, non seulement comme c’était le cas dans les tragédies, mais aussi de nombreuses autres façons, plus discrètes mais non moins puissantes. Je savais que si j’avais une fille, elle vivrait en partie à la façon dont j’avais vécu, ses souvenirs seraient mes souvenirs, elle n’aurait pas d’autre choix. Quand nous étions plus jeunes, ma mère nous avait souvent lu des passages d’un recueil de contes japonais, n’ayant rien conservé de sa propre enfance. L’un d’eux parlait d’une montagne, dont le sommet était entouré par un cercle de nuages, comme un collier, et qui était si beau que la plus grande de toutes les montagnes en était tombée amoureuse. Mais la montagne aux nuages ne partageait pas ses sentiments, et au lieu de ça se languissait d’une montagne plus petite et plus plate. La grande montagne fut si choquée et furieuse qu’elle se changea en volcan, couvrant les cieux de fumée, d’obscurité et de douleur pendant de nombreux jours. Je me souviens avoir été incroyablement émue par ce conte, l’amour de la belle montagne aux nuages pour la gentille petite montagne, le tourment du volcan, comme si, à cet âge, leurs passions avaient paru plus réelles à mes yeux que les passions humaines. Je ne me rappelais aucun autre conte du livre, sauf celui dans lequel une jeune femme meurt dans la neige, même si j’essayais de me les rappeler tout en marchant.
Le soir prit une teinte bleu foncé, la température commença à fraîchir. Je me sentais de plus en plus loin de tout. Les fougères en bord de route étaient presque des ombres. Je savais que j’aurais dû presser le pas, essayer de devancer la nuit qui tombait, mais, comme la fois où nous étions allés faire du kayak sur le lac, je n’arrivais pas à ressentir un réel sentiment d’urgence. Au lieu de ça, j’avançais lentement, me sentant presque comme quelqu’un qui s’est perdu, et envisage simplement de se coucher à l’endroit où il se trouve pour dormir. Je passai devant un vieux pont et m’arrêtai avant de le traverser. Je vis l’eau, gonflée et animée par la pluie, se déverser. Puis je vis la gare au loin, éclairée par une lumière orange, perçant le bleu du soir comme à travers la brume. Le dernier train partait dans quarante minutes. J’abaissai les manches de ma veste sur mes mains, serrai mes avant-bras et m’assis sur le banc pour attendre. Finalement, je me levai et allai acheter une bouteille de saké à l’un des distributeurs de boissons. Le liquide était clair et froid, avec au début un goût d’alcool et quelque chose de vaguement sucré, qui s’estompait rapidement. Au bout d’un moment, je n’eus plus froid, mais me sentis juste très fatiguée. Je songeai vaguement, non sans lassitude, qu’il était peut-être normal de ne pas tout comprendre, de simplement regarder et toucher les choses.
À l’auberge, ma mère n’était pas dans notre chambre. Je me rendis à la réception et le type derrière le comptoir me dit qu’il ne l’avait pas vue. Il alla même jusqu’à préciser que la chambre n’avait été réservée que pour une personne, moi, et non pour deux. Pour une raison inconnue, cela m’agaça, et je sentis que mon agacement était perceptible à mon ton quand je lui répondis. L’auberge était toute petite et nous étions arrivées la veille. Comment pouvait-il ne pas se rappeler le nombre d’hôtes ? Je retournai dans notre chambre et attendis. Un peu plus tôt, en ôtant mes chaussures dans l’entrée, je m’étais aperçue qu’elles étaient trempées et boueuses et que mes chaussettes étaient mouillées. Je savais que j’aurais dû prendre une douche, enfiler des vêtements secs, mais j’étais fatiguée. Au bout d’un moment, je sortis et m’avançai dans la rue, cherchant d’abord dans une direction, puis dans l’autre. Les lumières des magasins et les phares des voitures semblaient venir de nulle part, comme un train qui approche lentement. Quand ma mère surgit enfin, ce fut comme une apparition. Elle arriva avec sa doudoune fermée jusqu’au menton, et dans l’air froid du soir son haleine sortait sous forme d’un petit nuage, comme un esprit sur le départ. Les phares d’une voiture brillaient derrière elle. Elle s’avança vers moi très lentement, sans donner l’impression de me reconnaître, comme si j’étais le fantôme qu’elle ne voulait pas rencontrer. Dans ses mains, elle portait un petit sac de supermarché. Je sentis l’odeur du riz, un curry chaud. Quand elle me reconnut, son visage s’éclaira soudain. Te voilà, dit-elle, comme si nous ne nous étions ratées que de quelques minutes, comme si elle m’accueillait chez elle. Viens manger, dit-elle.
Ce soir-là, j’étais fatiguée et dormais presque debout. Ma mère déballa le curry et le riz que nous mangeâmes ensemble. Pendant que je prenais ma douche, elle déroula les futons et fit les lits, et quand je revins elle me tendit une paire de chaussettes en laine. Elles étaient très grandes, neuves et rouge vif, pour une raison inconnue cela me fit rire. Dehors, le vent soufflait fort et faisait trembler les volets. Nous pouvions toutes deux entendre les houles profondes de la pluie qui se dilataient et se contractaient. Je regardai mon téléphone, vis qu’on annonçait un typhon se dirigeant vers Tokyo, et m’endormis avec la tempête dans les oreilles.
Le lendemain, je me réveillai tout enrhumée, la tête lourde, nous dûmes quitter l’auberge et monter dans le train pour Kyoto, qui serait notre dernière escale avant de prendre l’avion. En chemin, j’eus une soudaine envie d’un parfum de mon enfance : une herbe, amère et sucrée, comme un anis étoilé, une racine noire couleur d’algue, que je pouvais goûter en imagination mais, comme de nombreuses choses, dont je ne retrouvais plus le nom. Dans le train, ma mère me passa son téléphone et je lus à haute voix nos horoscopes, qui prédisaient amour, prudence, argent et chance, tout ça le même mois. Le chariot de boissons passa et j’achetai deux glaces au thé vert, même s’il faisait peut-être encore un peu trop froid pour les manger, j’en tendis une à ma mère. Le goût était amer et agréable, les glaces dans leurs petites coupelles en carton, avec leurs petites cuillers en bois plates, me rappelaient les mêmes coupelles qu’elle avait coutume d’acheter à ma sœur et moi quand nous étions plus jeunes, et qu’elle nous laissait manger sur l’aire de jeux pendant qu’elle allait faire des courses. Je me souviens à quel point nous guettions avidement chaque semaine l’heure des glaces, combien nous étions excitées quand le jour J arrivait, comme si c’était notre seul repère, sans vraiment penser au travail que ça impliquait pour notre mère. Je me souviens que Laurie et moi avions un jour plaisanté sur le fait que j’étais capable de finir les restes de tous les repas, même si je n’avais pas faim, le fait que je ne supportais pas qu’on jette des choses. À l’époque, j’en avais ri également, mais ce que je n’avais pas dit c’est que c’était la frugalité de ma mère que je répétais. Elle avait gardé, je le savais, tous les billets, les brochures et les guides qu’on nous avait donnés afin de les rapporter chez elle, comme si elle avait l’intention de les lire plus tard, comme on lit un roman. Quand ma nièce et mon neveu déballeraient leurs cadeaux, je savais aussi qu’elle récupérerait le papier avant qu’on le jette, pour le garder et le réutiliser en vue d’autres cadeaux, une autre fois.
Comme nous regardions par la fenêtre, le paysage défilait en traînées blanches, grises et rouges. À un moment, les rails obliquaient vers la côte, et nous longeâmes la mer qui était d’un bleu plat et laiteux après la tempête. Ma mère me regarda et sourit, comme si elle était simplement heureuse que nous soyons ensemble, et qu’on n’ait pas besoin de parler. Nous n’avions échangé, me semblait-il, que fort peu de choses importantes ces dernières semaines. Le séjour touchait à sa fin, et n’avait pas donné ce que j’avais escompté. J’envisageais d’apprendre le japonais, me trouvant encore trop balbutiante dans cette langue, tout juste capable de demander les choses les plus simples. Et pourtant, je persistais, car je rêvais de pouvoir en dire davantage un jour. Je pensais aux fois où j’avais réussi à aligner une suite de phrases, comme avec la femme de la librairie, et à quel point cela avait été agréable, électrique. Je voulais vivre d’autres moments semblables, sentir la langue couler en moi, connaître des gens et qu’ils me connaissent. Je me disais aussi que la langue maternelle de ma mère était le cantonais, et la mienne l’anglais, et que nous nous parlions presque toujours dans l’une et non dans l’autre.
Les récits de ma mère – ce qu’elle nous avait dit ou tu, concernant mon oncle, ou de ses premiers pas dans un nouveau pays. Ce n’est pas qu’elle ait gardé ces choses secrètes ou les ait changées délibérément. Je savais, par exemple, que son frère avait le cœur fragile, quand elle avait pris la première fois un vol pour l’étranger, le nom du village où ses parents étaient nés, un village bien trop éloigné de Hong Kong. Ses propres parents, m’avait-elle dit, parlaient peu de leurs enfances, et donc, comme c’est souvent le cas avec la distance, les choses s’achevaient avec le nom du village. Je pensais au film que j’avais regardé dans l’avion à l’aller, l’histoire d’une scientifique qui découvre le secret du voyage dans le temps et se rend donc dans le futur, où tout lui est étrange et méconnaissable, y compris sa propre vie. Je me souviens que mon regard allait de l’écran au hublot ; en bas, les lumières de nombreuses petites villes brillaient comme de lointaines colonies. Peut-être, me disais-je, ma sœur et moi avions-nous grandi d’une façon qui avait dû paraître tout aussi étrangère à ma mère. Peut-être, avec le temps, trouvait-elle le passé de plus en plus difficile à évoquer, surtout sans personne avec qui se le rappeler. Peut-être était-ce plus facile ainsi, si bien qu’au bout d’un temps cette nouvelle vie devenait normale, une chose de plus à laquelle elle s’habituait, comme de manger des céréales au petit déjeuner, ou de garder ses chaussures quand on allait chez quelqu’un, ou de ne parler que rarement à l’autre dans sa langue maternelle.
À Kyoto, le soleil se montra pour la première fois, aurait-on dit, depuis des semaines. Inconsciemment, nous tournâmes nos visages vers lui. Tout ce qui restait du typhon, c’était un vent fort et délibéré. Le lendemain matin, nous prîmes le train jusqu’aux forêts de bambous, qui étaient denses, hautes et d’un bleu presque turquoise. Le sentier était étroit, et très fréquenté. Autour de nous, les gens faisaient des mouvements de karaté, ou se promenaient en pousse-pousse, vêtus de kimonos, espérant apparemment vivre comme ils pensaient qu’avaient un jour vécu les gens, à une époque qui en fait n’avait jamais vraiment existé. Plus tard, nous sommes allées visiter les autels et les jardins et j’ai été surprise de voir que ma mère savait comment jeter des pièces dans la boîte en bois, faire sonner la cloche, taper dans ses mains et prier.
Plus tard, nous nous sommes promenées dans les rues de Gion, en nous courbant pour nous protéger du vent, prenant des photos devant les portes en bois et les vitrines des magasins et nous arrêtant pour manger des tempuras dans un restaurant près d’un des célèbres temples. Le hasard fit que je dénichai un magasin de vêtements dans une allée. Je fis signe à ma mère de me suivre. Le toit était étonnamment haut, comme celui d’une vieille grange, et sentait vaguement le cèdre. Les vêtements étaient exposés sur de simples cintres disposés sur des portants métalliques, dont un grand nombre étaient suspendus au plafond par des fils métalliques, de sorte que les articles oscillaient très légèrement quand on les touchait. La plupart étaient teints en noir et la teinture était si sombre qu’elle me rappelait une peinture dont j’avais lu dans un livre qu’elle avait été utilisée par un artiste en collaboration avec des scientifiques, et dont il était dit qu’elle était si absolue qu’elle absorbait presque toute lumière. Pourtant les vêtements, quand on commençait à les regarder, n’avaient rien d’absolu, ils semblaient plutôt faits de segments, de plis et de drapés, aussi était-il parfois difficile de dire comment s’y prendre pour enfiler chaque article. Ou peut-être, pensai-je, n’y avait-il aucune façon correcte de porter ces choses. Il suffisait peut-être de tirer et tordre et laisser chaque chose tomber un peu différemment chaque fois. Au milieu de la boutique, il y avait une suite de vitrines où étaient exposés des bijoux. Ces derniers étaient délicats, couleur d’os, rappelant des moulages de brindilles cassées ou des empreintes de plantes du désert. Ils n’étaient pas noirs, mais blancs, couleur d’argile. Vers le fond de la boutique, dans un coin, je trouvai un ensemble ajusté noir, en laine douce, que je pris et montrai à ma mère en lui enjoignant de l’essayer. Quand elle sortit de la cabine et se tint devant le miroir, je remarquai que la coupe était moins informe que je ne l’avais cru, mais prenait bien la taille, avant de s’évaser légèrement sur les hanches et les cuisses, le pantalon si large et si flottant qu’on aurait dit une culotte bouffante. Il donnait l’impression d’une forme soigneusement structurée, un peu comme la silhouette évasée du hanbok coréen. Je dis à ma mère que ça lui allait bien, et c’était vrai. Elle aurait pu, ainsi habillée, être une personne complètement différente, anonyme et méconnaissable.
Lors de notre dernière matinée, je l’emmenai voir le sanctuaire d’Inari. Il faisait de nouveau frais et gris, et nous mîmes nos doudounes et traversâmes le petit village d’échoppes et d’autels puis gravîmes la montagne. Il avait plu pendant la nuit, et le sentier était humide et boueux. Je lui dis d’être prudente, de faire attention en marchant. Je songeai au jour où elle m’avait dit que mon arrière-grand-père était poète, et à tout ce qui se perdait entre cette génération et la nôtre.
Tout en marchant, elle m’interrogea sur mon travail. Je ne répondis pas tout de suite, puis je dis que dans de nombreuses peintures anciennes, on pouvait découvrir ce qui s’appelait un pentimento, une première couche sur laquelle l’artiste avait décidé de peindre. Ce pouvait être parfois juste un objet, ou une couleur qui avait été changée, mais ça pouvait aller jusqu’à une silhouette entière, un animal, ou un élément de mobilier. Je dis que, à cet égard, écrire s’apparentait à peindre. Ce n’était que de cette façon qu’on pouvait revenir en arrière et changer le passé, afin de restituer les choses non telles qu’elles étaient, mais telles qu’on souhaitait qu’elles soient, ou plutôt telles qu’on les voyait. Je dis que, pour cette raison, il valait mieux qu’elle ne prenne pas pour argent comptant ce qu’elle lisait.
Plus nous grimpions dans la montagne, plus nous laissions derrière nous les touristes. Les portes enjambaient les sentiers et nous passâmes dessous. Certaines étaient rouge vif, d’autres orange pâle, leurs bases peintes en noir. J’avais supposé que ma mère serait fatiguée, mais elle grimpa les marches sans jamais modifier son allure, comme déterminée, voire en colère. Bientôt, elle me devança. Je m’arrêtai à plusieurs reprises pour me reposer. J’avais encore mal aux jambes après la randonnée de la veille et ma tête était lourde. Devant nous, les portes continuaient selon une courbe progressive, de sorte qu’on ne pouvait pas voir complètement le sentier au-delà, ni celui derrière.
Nous avons finalement émergé sur une pente boisée, recouverte de fougères gris-bleu et de cèdres. J’aperçus ma mère près d’un gros rocher. Je la rejoignis, sortis mon appareil photo et ajustai les réglages. Je lui parlai d’une série de photos que j’avais vues l’an dernier. Ici, dis-je, les portes torii étaient préservées, c’était un énorme site touristique, mais ailleurs, de nombreuses portes, plus anciennes et plus petites, avaient été détruites ou abandonnées. J’avais souvenir d’une photo d’une élégante structure abandonnée dans une forêt tropicale. Sur une autre, la porte avait été déposée contre un banc de jardin, remisée pour être recyclée. Puis je pris sa main dans la mienne et déclenchai l’obturateur avec l’autre. Plus tard, en regardant l’image, je pus voir que nous n’étions pas prêtes pour le cliché : fatiguées, surprises et d’une certaine façon fidèles à nous-mêmes.
Ma mère se dirigea vers l’une des petites boutiques au sommet de la montagne et nous commandâmes un thé vert ainsi que quelque chose à manger. Elle acheta une petite amulette, un renard blanc, et deux cartes postales. Je m’aperçus que tout ce qu’elle avait acheté était destiné à être offert. Le thé était brûlant et bon, accompagné de petits pains dont le centre contenait une pâte de haricots sucrés. Nous trouvâmes un banc où nous asseoir et contempler la vue, tandis que les touristes passaient la dernière porte, l’air las ou blasé, ou escaladaient des rochers pour se prendre en photo avec la vallée en contrebas.
Avant de nous rendre à l’aéroport, il nous restait un peu de temps à occuper, et nous sommes allées dans un temple reconverti en boutique. Là encore, nous nous sommes séparées, comme nous en avions pris l’habitude, j’ai acheté un foulard bleu pour Laurie et un gros carnet pour moi avec mes derniers yens. Après avoir payé, j’ai cherché ma mère des yeux mais ne l’ai aperçue dans aucune des rangées. Au bout de quelques minutes, je l’ai trouvée qui m’attendait à l’entrée, assise sur le banc, l’air – et pour ce que j’en savais cela pouvait être le cas – d’avoir toujours été là. La porte formait un cadre autour d’elle, elle était aussi immobile qu’une statue, les mains jointes paisiblement sur ses genoux et les jambes serrées, si bien que toutes les parties de son corps se touchaient, et qu’on aurait pu la croire faite d’une pierre unique. Elle avait également la qualité d’une sculpture et respirait profondément, comme enfin satisfaite. J’ai enfilé mon manteau, et me suis dirigée vers elle en contournant les gens qui entraient. Comme je m’approchais, elle m’a vue et a fait un geste de la main. Tu peux m’aider ? a-t-elle dit, et j’ai vu qu’elle n’arrivait pas à se pencher suffisamment pour atteindre sa chaussure. Je me suis agenouillée, et, d’un geste vif, je l’ai aidée à se chausser.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Pour qu'il neige
Jessica Au
Des livres comme celui-ci
-
Le Mal est dans mes pas
-
Sombres Supplices (French Edition)
-
La femme du photographe (French Edition)
-
On ne corrige pas les fautes
-
La Copiste
-
Un renard à mains nues
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.