Pour qu'il neige

Jessica Au · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/4

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Pour qu'il neige

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Elle dit qu’elle ne se rappelait pas l’enterrement, seulement le cimetière situé quelque part dans les hauteurs, plein de pierres tombales grises et de nombreuses, très nombreuses marches. Elle dit que pendant tout le séjour elle s’était laissé complètement porter. Elle s’était sentie observée, et bien que ce fût avec tendresse, c’était là le genre d’indulgence qu’on accorderait à un petit animal, à quelqu’un de pas très futé, incapable de contrôler sa nature. Elle ne savait pas quel comportement adopter, comment naviguer dans les complexes et nouvelles strates familiales où elle s’était retrouvée. À la différence de notre petite famille, les gens là-bas n’avaient jamais un moment seuls, jamais de temps de repos. Tout le monde semblait toujours s’affairer pour quelqu’un d’autre, et elle se sentait inutile et encombrante. Elle savait que la famille était en deuil, mais l’homme dont la photo trônait sur l’autel de la maison et sur la tombe duquel ils s’étaient rendus était pour elle un inconnu. Elle se rappelait juste la couleur des billets qu’on avait apportés ce jour-là, parce qu’ils étaient enveloppés dans du papier violet vif, presque magenta, avec des caractères en feuille d’or. Contre le gris des pierres et les marches en ciment, les couleurs avaient paru criardes et presque belles. L’argent en soi était lui aussi coloré, comme les billets de banque d’un jeu de société. Comme tout le monde, elle avait fait la queue et déposé les billets dans le feu, mais ce n’est que lorsque le vent avait changé de direction et que la fumée lui était entrée dans les yeux qu’elle avait senti des larmes. Pendant le reste de la journée, elle s’était ennuyée et sentie un peu triste, et quand on lui avait tendu un verre de riz à déposer comme offrande, elle l’avait posé rapidement et sans précaution sur le rebord de pierre, un geste qui, elle le savait, avait embarrassé sa mère présente ici parmi ses amis et parents. Quelqu’un avait fini par lui acheter une glace, elle s’était assise par terre et l’avait mangée dans les hautes herbes et l’air humide.

Le lendemain, ils s’étaient rendus en voiture jusqu’à une bijouterie du quartier voisin, où ma sœur avait vu un autre lion de pierre, ainsi qu’une statue qu’elle reconnut comme étant la déesse de la miséricorde, avec son doux visage et ses longs doigts. Il y avait aussi un petit bassin en jade rempli d’eau. Ma sœur dit que deux poissons-chats avaient été gravés au fond dans la pierre, nageant entre les roseaux et les plantes, mais encastrés, de sorte qu’ils semblaient vraiment immergés. À un moment, au cours de la visite, elle s’aperçut non sans honte que la famille voulait lui acheter un cadeau comme souvenir. Ils examinaient et commentaient différents bijoux. Certains, en jade, étaient blancs et opaques, ou marron et transparents, guère différents des œufs de cent ans foncés qu’ils avaient mangés quelques jours plus tôt. D’autres étaient d’un vert profond et crémeux, et lui rappelaient le pic rocheux ou la mousse qui poussait dans le cimetière. Finalement, ma sœur n’avait pas choisi de bijou, mais quelque chose qui ressemblait davantage à un jouet. Sur le comptoir, il y avait un tas de petites choses, pareilles à des livres ou des boîtes, avec des tissus verts et bleus, maintenus par un ruban rouge. Quand on ouvrait le tissu, on découvrait une petite tortue dorée, à côté d’un rocher, sous un panneau en verre. Et, dès qu’on ouvrait la boîte, les pattes de la tortue se mettaient à remuer et vibrer, sa petite tête se tournait sur le côté. Ma sœur était tombée amoureuse de cette babiole, et la posséder parut mettre un terme au sentiment d’étrangeté et de confusion qu’elle avait ressenti depuis quelques jours. De retour à la maison, lors des repas où ils étaient nombreux et pendant les visites, elle s’éclipsait pour aller ouvrir la boîte, regardait la petite tortue accomplir son invariable danse, donnant l’impression de nager, même si en réalité elle n’allait nulle part. Pendant le voyage du retour, elle avait soigneusement emballé la petite boîte, la coinçant entre des tee-shirts, mais quand elle la rouvrit, elle s’aperçut que le verre, qui tenait grâce une colle bon marché, avait glissé, et que la tortue ne pouvait plus bouger.

Ma sœur dit qu’elle n’était retournée qu’une seule fois à Hong Kong, alors qu’elle était jeune interne, pour une conférence médicale qui se tenait dans un hôtel de Kowloon. Elle avait à peine reconnu l’endroit, et eut l’impression de s’y rendre pour la première fois, plutôt que la seconde. Elle ne s’attendait pas, dit-elle, à l’étrange juxtaposition de la ville, ses énormes gratte-ciel gris face à la luxuriante forêt tropicale, les pics montagneux et verts, la baie. C’était étonnamment beau, et elle eut du mal à croire qu’elle était déjà venue ici. Elle avait entretemps achevé ses études de médecine, et travaillait dans un hôpital, qui l’évaluait et qui, elle le savait, l’aiderait à se spécialiser. Elle s’en sortait bien, et avait été invitée à prendre la parole dans une ville étrangère lors de cette conférence renommée sur l’endocrinologie. Elle se rappelait à peine l’enfant gauche et têtue qu’elle avait été la dernière fois où elle était venue ici, la fillette incapable de se débrouiller toute seule, qui avait déposé si grossièrement des offrandes sur la tombe. Pour la conférence, elle avait emporté une veste de tailleur grise cintrée à la taille avec un pantalon assorti à jambes larges, ainsi qu’un simple pull blanc à col rond. Les salles de conférence étaient sombres, pleines à craquer. Les intervenants étaient compétents et stimulants. Elle savait qu’elle s’améliorerait suite à ce passage. À l’accueil, on lui avait donné un badge avec son nom et celui de l’hôpital écrits dessus.

Le soir, elle avait évité le cocktail de rigueur pour voir la ville, décidant de ne pas s’embêter avec les trains, préférant prendre des taxis, ou le Star Ferry. Quand le bateau avait traversé Victoria Harbour, elle avait ôté sa veste et l’avait pliée soigneusement sur le garde-fou à la proue. Le vent avait dérangé ses cheveux, qu’elle avait attachés le matin, faisant voleter de courtes mèches autour de son visage d’une façon qui paraissait libératoire. La mer était un peu agitée, et ma sœur s’était penchée, les avant-bras sur la veste pliée, regardant devant elle une ville enveloppée dans la brume fine et dorée de la fin de journée.

Elle avait souhaité, dit-elle, entrer en contact avec le reste de la famille qui vivait là, mais elle avait été tellement prise par les préparatifs du voyage que le temps lui avait manqué. Une fois sur place, elle se rappela qu’elle comptait le faire, mais elle voulait d’abord avoir un peu de temps pour elle. Elle avait tellement étudié et travaillé toute l’année durant qu’elle avait maintenant envie de se faire du bien. Elle avait rencontré, à la conférence, l’homme qui deviendrait plus tard son époux, un jeune diplômé, doué et travailleur, comme elle. Il avait le même caractère qu’elle, acquis au fil de nombreuses années d’études, à la fois autoritaire, empathique et d’une neutralité rassurante. Lui aussi avait de la famille dans le coin, à Taïwan, et, comme elle, il n’avait pas encore arrangé de visite. Maintenant, devenu son mari, il lui était si familier que c’est tout juste si elle parvenait à se le représenter quand elle n’était pas encore profondément habituée à lui, et qu’il lui arrivait alors encore de sursauter en remarquant sa présence dans une pièce. Mais elle se rappelait, ou du moins croyait se rappeler, les jours grisants passés ensemble, alors qu’ils ne se connaissaient pas encore très bien. Au cours de leur journée de repos, ils avaient gravi le mont baigné de soleil. Au sommet, des jumelles étaient installées sur le point de vue. Ils avaient agi en touristes et mis des pièces dans la fente afin d’observer la ville en contrebas. En se rendant là-haut, ma sœur avait également remarqué un pavillon avec de petites plinthes en pierre tous les mètres et, les surmontant, un lion en pierre grise. Le lendemain, ils se rendirent sur l’île de Lantau où ils prirent le tram à fond de verre et virent le bouddha géant en bronze au sommet d’une immense volée de marches. Il l’attendit pendant qu’elle faisait les boutiques de vêtements de Canton Road et le soir, ils se perdirent dans un dédale de petits bars et de restaurants où ma sœur se vit offrir des verres à plusieurs reprises. Au cours de ses activités, elle avait fini par se dire que c’était là un homme avec lequel elle se voyait vivre. Une personne qui, comme elle, était dévouée, et à la façon dont il parlait, aux choses qu’il disait, elle sentait qu’il prisait la stabilité, savait ce qu’il voulait. Tel un médecin ayant observé attentivement le dossier d’un patient, ayant examiné ses scanners et radios, elle était relativement confiante dans les résultats, le diagnostic envisagé.

Pour une raison ou une autre, lors d’une précédente conversation, elle l’avait laissé croire que c’était là sa première fois à Hong Kong. Il était effectivement plus facile et, elle devait l’admettre, préférable, de jouer au touriste, d’apprécier ainsi la ville. Elle ne mentionna pas sa famille, qui vivait quelque part en ville – elle ne savait toujours pas où exactement –, et quand la conférence s’acheva, elle se dit qu’il était à présent trop tard. Des années plus tard, dit-elle, elle n’avait toujours pas clarifié la situation à son mari, même si elle se rappelait avoir contemplé le haut de la montagne avec les jumelles en se demandant, un court instant, si elle allait tomber, par hasard, sur le cimetière où elle était allée il y a si longtemps.

Le dernier jour, lors d’une pause entre les débats, elle s’était rendue dans un énorme centre commercial en empruntant un escalator à ciel ouvert. Il y avait au dernier étage, le plus calme, une bijouterie, où des articles étaient exposés sur de la soie blanche dans des vitrines très éclairées, les employés attendant en costumes gris et gants blancs, comme au garde-à-vous. Ma sœur s’était penchée au-dessus des vitrines d’exposition, et quand elle avait posé ses mains dessus, elle avait perçu le doux et rassurant cliquetis de sa montre en or sur le verre. Une fois qu’elle eut fait savoir qu’elle ne parlait pas cantonais, l’homme derrière le comptoir était passé à l’anglais. Ma sœur savait qu’il ne lui restait pas beaucoup de temps avant la conférence, mais elle savait aussi qu’elle allait acheter quelque chose dans cette boutique, afin de se rappeler son séjour, tout comme on lui avait fait un cadeau lors de son dernier passage ici. Finalement, elle opta pour un disque en jade plat, plus blanc que vert, une forme abstraite reliée à un torque en argent qui reposait à plat contre sa peau quand elle le passa autour du cou. Il lui rappelait l’ancienne monnaie dont on se servait autrefois en Chine, ainsi que les disques bi en usage dans les anciens enterrements, à une époque où l’on croyait que le jade retardait la décomposition du corps sous la terre.

 

Le seul endroit que je désirais visiter ce jour-là était une église, soi-disant un très bel édifice, conçu par un célèbre architecte, dans une banlieue près d’Osaka. Je dis à ma mère que même si je savais qu’elle n’était pas catholique, visiter cette église était censé procurer une expérience intense, et j’espérais que le déplacement en vaudrait la peine. Plus tôt, dans le train, tout en songeant à mon oncle et à Hong Kong, j’avais jeté un œil à ma mère et vu sa tête inclinée contre le repose-tête près de la fenêtre, les yeux complètement clos.

Nous avons laissé nos bagages dans une consigne à la gare et pris le réseau local. En chemin, nous nous sommes arrêtées dans un petit restaurant de nouilles pour déjeuner. Il y avait un peu d’attente, mais ils servaient tout le monde rapidement et efficacement, avec l’expérience et la célérité d’un endroit existant depuis de nombreuses années, qui ne proposait qu’un seul plat. Les nouilles furent apportées dans un grand bol, blanc à l’intérieur mais orné d’un motif complexe et dense, rose pastèque, vert et jaune à l’extérieur. Il me rappela les bols que j’avais souvent vus dans les restaurants de mon enfance. Ce même motif avait dû exister autrefois sur des assiettes et des couverts ouvragés à une certaine période de l’histoire. Et, tout comme la fameuse porcelaine qing-hua, il avait dû être admiré et prisé, de sorte que, lors des premiers échanges commerciaux entre l’Asie et l’Occident, il fut d’abord exporté, puis imité, et ce dans de nombreux pays différents, par de nombreuses mains différentes, et existait maintenant, dans cette version, fabriqué en usine et utilisé partout dans le monde, se chiffrant à des centaines de milliers d’exemplaires.

Il avait fait froid dehors et chaud dans le train, et la soupe nous rendit toutes deux un peu somnolentes. Nous empruntâmes des rues de banlieue, avec des poteaux télégraphiques en bois et des câbles électriques qui se croisaient en hauteur. Les rues étaient si étroites qu’il n’y avait souvent pas de trottoirs mais plutôt des lignes blanches tracées sur l’asphalte pour signaler où l’on pouvait marcher. De temps en temps, nous passions devant des ensembles d’épiceries, d’échoppes et de cafés, qu’on repérait toujours de loin grâce à leurs enseignes verticales aux couleurs vives. L’autre jour, dans le musée en extérieur, nous étions passées devant une maison en bois où l’on jouait de la musique. Ma mère avait ralenti et, voyant qu’elle voulait entrer, j’avais fait demi-tour et nous avions franchi le seuil. Dedans, deux femmes étaient penchées sur de longs instruments. Ma mère dit avec excitation que c’étaient des cithares japonaises, guère différentes des cithares chinoises qu’elle se rappelait avoir entendues à la radio quand elle était petite. Je reconnus moi aussi le son, parfois profond et boisé, à d’autres moments plat et disjoint, ou ondulant comme quand on passe rapidement ses doigts sur les touches d’un piano. Les femmes portaient trois tsume aux doigts de la main droite, qui ressemblaient à des griffes ou des ongles blancs aux formes effilées, et avec lesquels elles faisaient résonner les cordes de leur instrument. Ma mère les regardait, fascinée, les écoutant un long moment, et quand nous sommes parties elle a demandé si nous pouvions acheter leur CD pendant qu’on était là.

J’eus un peu de mal au début à trouver l’église, mais finalement nous sommes arrivées devant – un bâtiment bas, semblable à une boîte, situé dans un quartier calme – et nous sommes entrées. À l’intérieur, les murs étaient en béton nu, ils absorbaient presque toute la lumière, rendant l’atmosphère grise et pénombreuse. Le sol n’était pas droit, mais penchait très légèrement, comme s’il attirait toutes choses vers l’autel dépouillé, au sud. Sur le mur derrière l’autel, deux grandes incisions avaient été pratiquées, l’une allant du sol au plafond et l’autre courant horizontalement, de façon à imiter une croix géante. Nous nous sommes assises, et nous avons concentré toute notre attention sur cette vaste forme ainsi que sur la lumière blanche et vive qui se déversait par les failles, contrastant avec l’atmosphère tamisée du lieu. L’effet était fascinant, un peu comme de regarder la lumière du jour par l’ouverture d’une grotte. Et peut-être, dis-je à ma mère, était-ce là ce que les gens avaient ressenti dans les toutes premières églises, quand la nature elle-même était encore une force dans le monde, viscérale et sacrée. Je lui dis aussi que l’architecte avait voulu au départ que la croix ne soit pas scellée, afin que l’air et les éléments s’engouffrent par les ouvertures, telle la volonté de Dieu lui-même.

C’était une journée grise et froide, et nous étions les seules personnes dans l’église. Je demandai à ma mère ce qu’elle pensait de l’âme, et elle réfléchit un moment. Puis, ne me regardant pas moi mais la lumière blanche et crue devant nous, elle dit qu’elle croyait que nous n’étions globalement rien, juste une suite de sensations et de désirs, vouée à disparaître. Quand elle était jeune, elle ne s’était jamais sentie isolée, mais plutôt inextricablement liée aux autres. À présent, dit-elle, les gens avaient soif de tout connaître, persuadés qu’ils étaient de pouvoir tout comprendre, comme si l’illumination les attendait au coin de la rue. Mais, dit-elle, en fait on ne contrôlait rien, et comprendre n’empêchait pas de souffrir. Le mieux qu’il y avait à faire ici-bas, c’était de traverser l’existence, comme la fumée dans les branches, en souffrant, jusqu’à ce qu’on atteigne un état de néant ou bien aille souffrir ailleurs. Elle parla d’autres dogmes, de la bonté et de la charité, de l’accumulation de la bonté comme un trésor de richesses. Elle me regarda alors, et je sus qu’elle voulait que je sois de son avis, que je la suive, mais à ma grande honte je m’aperçus que j’en étais incapable et pire, que je ne pouvais même pas feindre l’inverse. Je regardai ma montre et dis que les heures de visite étaient presque finies, et que nous devrions probablement y aller.

 

Pour l’étape suivante de notre voyage, j’avais prévu une randonnée sur un ancien sentier qui traversait des forêts, des villages et des montagnes, et reliait autrefois les cités impériales. Mais je m’aperçus très vite que c’était impossible. Il avait plu toute la semaine, et les sentiers seraient boueux et détrempés. Ma mère n’avait pas apporté de vraies chaussures de marche comme je le lui avais demandé. Je voulais la pousser à faire la randonnée avec moi, mais je compris que cela aurait été presque cruel. Son visage avait changé depuis la dernière fois où je l’avais vue. Elle avait toujours respiré la jeunesse, à tel point que je compris que l’image que j’avais d’elle avait joué dans ma décision. Mais au cours du voyage, en voyant son profil, son visage quand il était fatigué ou au repos, je compris qu’elle était à présent une grand-mère. Puis, tout aussi rapidement, je l’oubliai de nouveau, ne voyant que l’image d’elle que j’avais conservée de mon enfance, une image étrangement figée qui volerait en éclats quelques jours plus tard. Je lui dis finalement que si ça ne la dérangeait pas, j’allais faire seule la randonnée, nous serions donc séparées durant un jour et une nuit. Elle pourrait loger dans une petite auberge traditionnelle, tout près de la gare. La ville était grande, mais si elle restait dans un certain rayon, elle aurait assez de choses à voir sans avoir besoin de s’aventurer très loin. Je prendrais le train, puis, le lendemain, rentrerais en marchant, et serais là en fin de journée.

Une fois à l’auberge, je mis quelques vêtements dans un petit sac, en les roulant afin qu’ils prennent le moins de place possible. Puis je pris un petit réchaud et une grande bouteille d’eau, ainsi qu’un imperméable léger, et laissai le reste de mes affaires à ma mère. Je lui demandai si elle voulait boire un thé avec moi avant mon départ, et nous nous sommes assises par terre, une théière en fonte noire entre nous, lourde et brûlante et agréable à soulever. La chambre sentait la fumée et le riz récemment brûlé. Je lui dis que j’avais réfléchi à ce qu’elle avait dit la veille, concernant la bonté. Je lui demandai si elle se souvenait du premier boulot que j’avais décroché, dans un restaurant chinois en banlieue, près du fleuve, où j’avais travaillé pendant ma première année à l’université. C’était un beau restaurant, naguère célèbre, et bien que daté il conservait un peu de son aura, avec des salles éclairées discrètement et soigneusement, ainsi que des parquets sombres et vernis. À l’intérieur, tout était accompli avec une certaine formalité, un certain sens de la pesanteur et de la précision, comme pour créer un monde flottant. Nos uniformes consistaient en un tablier noir et des chaussures noires, un chemisier ivoire avec des boutons en tissu et un petit col mandarin, juste assez pour donner une vague impression de ce qu’on appelait autrefois l’Extrême-Orient. On nous avait demandé d’être légèrement maquillées le soir, et de nous attacher les cheveux en chignon, ce que je faisais, méticuleusement, avant chaque service. Les autres serveuses avaient toutes entre vingt et trente ans, et à l’époque elles me paraissaient incroyablement adultes. Je me souviens qu’on attendait de nous que nous travaillions dur, et prenions au sérieux la réputation du restaurant, comme si sa gloire pouvait être prolongée encore un peu plus longtemps si seulement on y croyait toutes, comme une religion, ou une foi.

Je dis qu’elle se rappelait peut-être également mon petit ami de l’époque, qui lui aussi était étudiant, et suivait les mêmes cours que moi. Comme moi, il avait une sœur, et je savais, de façon vague parce qu’il n’en parlait jamais, que dans son enfance ils avaient été pauvres. Il était appliqué et avait des traits ciselés qui paraissaient trop juvéniles, mais qui je le savais ne feraient que se bonifier avec l’âge. Il passait son temps à réviser et allais régulièrement à la salle de gym, et rien chez lui ne me choquait, et pourtant j’avais l’impression que nous étions globalement étrangers l’un à l’autre. Il disait souvent, non sans tendresse, que j’étais un peu étrange, et m’avait fait remarquer une fois en passant que je prenais mon travail au restaurant trop au sérieux. Je n’étais pas d’accord, mais à l’époque je ne l’avais pas contredit. À l’époque, je prenais tout au sérieux. J’étudiais d’arrache-pied parce que je croyais sincèrement que cela servirait un plus haut dessein, et j’aimais l’idée de vivre selon une certaine rigueur ou méthode. Je voulais juste maîtriser parfaitement au moins une chose dans ma vie. Je travaillais au restaurant dans ce même esprit. Avant chaque service, j’attachais toujours mes cheveux en arrière. Je le faisais non parce que j’en avais envie, mais parce que je pensais également que ce style, élégant et strict, convenait à notre rôle, qui consistait à être réservées et efficaces à tout moment. De la même façon, je me retrouvais à faire différemment de nombreuses petites choses là-bas, comme si l’acte même de franchir un seuil m’avait transformée, comme si j’étais maintenant poreuse, ou muette. Je faisais un effort concerté pour être compétente et élégante, consciente de mes gestes, ma voix, l’expression de mon visage, intégrant que si nous cassions quelque chose, si nous faisions tomber un plateau ou une assiette ou des verres empilés, ça serait terrible, presque comme si nous avions agi délibérément dans un moment de folie ou de protestation. Le restaurant organisait parfois de grands banquets, au cours desquels nous devions porter de longs bateaux en bois chargés de fruits de mer et de riz, garnis de légumes sculptés en forme de fleurs, que j’avais toujours envie d’attraper et de manger, comme une enfant. Bien que ces bateaux fussent lourds et encombrants, je donnais une impression d’aisance, conservant dans mon esprit l’image d’une ballerine qui met tout son poids sur la pointe de ses pieds sans montrer le moindre signe de souffrance. Mon petit ami disait souvent en plaisantant que j’étais le genre de personne qui serait heureuse dans un temple en montagne, se contentant de balayer le sol chaque jour, de contempler la nature du temps et du travail, et la différence, ou la ressemblance absolue, entre une surface sale et une surface propre.

C’est à peu près à cette époque que je me suis remise à nager, une activité que je pratiquais régulièrement quand j’étais enfant. Il y avait une piscine extérieure près du restaurant, longue de cinquante mètres, près d’un centre de loisirs et d’un parc. Je m’achetai un maillot de bain noir, le plus simple que je pus trouver, comme un justaucorps, des lunettes et un abonnement. Au début, cela fut difficile. Je n’arrivais pas à croire que mon corps avait presque oublié comment nager, une chose qui m’avait paru quasi instinctive quand j’étais plus jeune. Mais progressivement, lentement, à force de travail, tout me revint. J’allais nager trois fois par semaine sans faute, même quand j’étais fatiguée, même quand il ne faisait pas beau ou que j’étais en période d’examens. Certains jours, quand la lumière dessinait des hexagones au fond de la piscine, entre le soleil, les pelouses et la clarté absolue de l’eau, il n’existait pas de plus bel endroit. Et si j’étais dans le bon état d’esprit, à la fois concentrée et détendue, j’étais capable d’évoluer dans l’eau presque sans effort, à une vitesse qui semblait avoisiner celle d’un oiseau. En revenant de la piscine ces jours-là, après avoir nagé, avec les jardins et les arbres en pleine floraison, le soleil sur le sentier, j’eus la sensation suivante : mon corps m’appartenait, il était fort et bronzé, je pouvais en faire ce que je voulais, tant que j’y mettais toute mon énergie. Cette sensation fut immédiate, le monde s’ouvrant comme à travers un vaste entonnoir, allant de mes pieds jusqu’aux feuilles et au ciel au-dessus. Dans ces moments-là, je ne pensais rien ou, si je pensais, c’était de l’ordre de l’inexprimable. Ces moments ne duraient jamais : ils disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus, si rapidement que je n’étais jamais sûre qu’ils aient vraiment existé. Et je devais alors continuer.

Peu après notre rencontre en classe, mon petit ami me demanda si j’aimais les films. Je lui dis que oui, et il répondit que la prochaine fois il m’en apporterait quelques-uns. La semaine suivante, lors d’un cours, il me remit un sac en plastique, le tenant très soigneusement, maintenant le fond comme si c’était un cadeau emballé. Je regardai dedans et vis que c’étaient des DVD, surtout des films d’action, ainsi que quelques comédies romantiques. Ce n’étaient pas des classiques mais des films remontant à quelques années, et qui par conséquent paraissaient un peu datés mais pas encore assez vieux. Je le remerciai, mais en réalité je ne m’intéressais pas à ce genre de films et je ne savais pas quoi en faire. Je finis par les mettre dans mon sac et les y laissai, si bien qu’ils me suivirent un temps partout où j’allais. Au bout d’une semaine environ, je les rendis sans en avoir regardé un seul. Mon petit ami me demanda si j’avais aimé ces films et, ne sachant quoi dire, mais voyant l’expression sur son visage, je mentis et dis que oui.

Alors que nous étions déjà ensemble depuis un an, il réserva une table pour nous dans un célèbre restaurant français, le genre d’endroit où il se rendrait sans hésitation, dit-il, après la remise de diplômes, quand il gagnerait enfin convenablement sa vie. Je m’achetai une nouvelle robe, pris ma soirée et me préparai chez moi. Pendant que je me coiffais, je reçus un message sur mon téléphone, émanant d’un client du restaurant. Je ne compris pas tout de suite, je crus qu’il s’agissait d’une erreur, ou que je me méprenais sur la teneur du message. Il me fallut un certain temps pour y voir clair, et deviner de qui il s’agissait. Je voyais de nombreux clients au cours de mes services, et chaque fois j’étais capable d’être complètement disponible pour eux, avant de les oublier tout aussi complètement une fois qu’ils étaient partis. Je me comportais un peu différemment, apportant de légères nuances à mon visage ou à mes gestes selon ce qu’on me demandait, tel un modèle posant devant un photographe, sensible à l’angle ou au placement de la lumière. Si un client souhaitait parler, je ne fuyais pas la conversation. Je l’écoutais attentivement et l’orientais subtilement vers la commande à passer, en disant de petites choses simples en retour. S’il souhaitait qu’on le laisse tranquille, j’étais capable également d’être discrète et rapide. Je pouvais ramasser ses assiettes et ses bols comme si j’accomplissais un rituel plutôt qu’une tâche, ce qui réduisait ainsi le malaise lié au fait de voir une personne débarrasser à votre place. Je revoyais cet homme arriver, souvent tôt, alors que le restaurant était encore calme, tout juste ouvert. Il choisissait toujours une table dans un coin, permettant une vue dégagée. Je me souvenais aussi qu’il venait en général manger seul, mais ne se comportait pas comme si la chose allait de soi pour lui : il était clair qu’il venait pour parler. Je crois qu’il avait laissé entendre qu’il était dans les affaires et avait eu pas mal de succès. Je ne me rappelais pas grand-chose d’autre.

Quand je retrouvai mon petit ami devant le restaurant français, je vis que, comme moi, il s’était mis sur son trente-et-un, il portait une chemise blanche et un pantalon foncé, une tenue guère différente de celle que je mettais pour aller travailler. Nous sommes entrés et on nous a fait asseoir et tendu des menus. À table, le profil de mon petit ami, tandis qu’il parcourait la carte des vins, ressemblait à une publicité pour une montre de luxe. Je savais que pour lui cette soirée était déjà un succès. Il avait fait quelque chose qu’il estimait romantique, quelque chose de correct et de bon, et cela, plus que le coût du repas, était son cadeau pour moi. C’était un geste qui, dans son esprit, allait nous porter, nous ferait accéder à un niveau supérieur, comme un balai poussant deux pierres le long d’un sentier. Je me disais qu’à un certain niveau, j’aurais dû moi aussi être heureuse. Je finis par commander ce qui me sembla être le mauvais plat, mais quand mon petit ami me demanda si ça me plaisait, je ne lui dis pas que selon moi il était malhonnête d’apprêter des saveurs au point qu’on ne puisse plus dire qu’il s’agissait d’aliments. Je me rendais compte à quel point il était important d’apprécier ce repas, ou du moins de faire semblant de l’apprécier. Je me disais que si je m’appliquais assez, mon effort se changerait en vrai bonheur, et que je serais en mesure alors de faire taire ces pensées. On nous apporta le dessert, c’était une sorte de flambé. Nous rompîmes la croûte de meringue avec notre cuiller et c’était tellement sucré à l’intérieur que j’eus l’impression de m’endormir. Je me dis qu’on venait de m’apprendre que le plus important, c’était d’être désirée, même si ce n’était pas réciproque, même si on n’aimait pas vraiment la personne qui vous désirait. D’où tenais-je cela, je l’ignorais alors.

Le reste du semestre se déroula selon un motif similaire. Je nageais, j’étudiais avec mon petit ami à la bibliothèque. J’assistais aux cours. Ma sœur faisait un remplacement dans un hôpital du pays, et quand elle venait nous voir, nous allions à Chinatown et faisions tout ce que nous avions l’habitude de faire quand nous étions à l’école : manger des boulettes piquantes au restaurant dans l’allée pavée, regarder un vieux film d’arts martiaux dans la fraîcheur d’un cinéma, acheter des sucettes bon marché à la boutique du coin. Je continuais de travailler au restaurant comme je l’avais toujours fait, en m’appliquant, en étant attentive, dressant les tables et préparant les salles. Si le client arrivait et que j’étais alors de service, je continuais de prendre ses commandes et il continuait de parler comme s’il ne s’était rien passé. Aucun de nous n’évoquait les messages qu’il m’avait envoyés. Un jour, alors que j’avais pris quelques jours afin de préparer mes examens, il m’écrivit pour me dire que ça faisait un moment qu’il ne m’avait pas vue, et me demanda si tout allait bien. Une autre fois, il me parla par textos de son divorce, et de son jeune fils, que j’avais vu avec lui une fois, et mentionna également en passant sa femme, que je n’avais jamais vue, mais qui était, me dit-il, chinoise. Il dit qu’il s’était mis récemment à peindre, et bien que ses messages fussent empreints de modestie, je sentais qu’il voulait que je reconnaisse son talent, ou du moins son potentiel. Je me rappelais que nous avions peut-être une fois parlé brièvement d’art, ou de littérature, ou de cinéma, à cause d’un ouvrage que j’étudiais. Je demandai au gérant du restaurant si quelqu’un avait pu donner mon numéro à un client, et il me regarda comme si j’étais folle. Il me dit que je travaillais dur, que les propriétaires m’appréciaient, et qu’il espérait que tout se passait bien côté examens. Je trouvai étrange que les seules personnes à savoir ce qui se passait fussent cet homme et moi, et que, pour une raison inconnue, la chose qui me paraissait la plus importante alors fût seulement cette capacité à faire comme si de rien n’était.

Mon petit ami m’invita à une exposition de peintures dans la plus grande galerie de la ville. Nous nous y rendîmes après les cours, en prenant le tram puis en nous enfonçant dans un bâtiment de pierre sombre entouré de fontaines. À l’intérieur, des tas de gens allaient et venaient dans d’immenses salles. Une partie du plafond était en verre et une lumière froide et blanche se déversait. J’étais fatiguée et peu enthousiaste, mais nous avons pris nos billets et déposé nos sacs à dos à la consigne, avant de nous diriger vers les étroits escalators. Au début, mon petit ami et moi avons regardé les tableaux ensemble, qu’il admira et qualifia de beaux, même si j’avais l’impression qu’il ne savait pas vraiment pourquoi. C’était comme si nous examinions une rangée de perles, qui bien sûr étaient belles du fait de leur nature même, si bien que l’admettre revenait presque à ne rien dire. J’ai fini par m’éloigner et me rendre sans lui dans une salle où était exposé un tableau de Monet, le même, dis-je à ma mère, que j’avais vu avec elle un peu plus tôt cette semaine. Je fis une pause, pris la théière entre nous et remplis de nouveau nos tasses, bien que ma mère eût à peine touché à la sienne, alors que la mienne était presque vide.

Je dis que je connaissais très mal Monet, à la fois quand j’étais étudiante, et aujourd’hui. Je ne savais pas grand-chose de l’époque à laquelle il avait peint, ni des célèbres techniques dont il avait été le pionnier. Mais là, dans cette salle, baignée d’une lumière pâle, face aux vastes formes des bottes de foin dans un champ, quelque chose m’avait frappée. Ces formes m’étaient apparues, et m’apparaissaient encore, comme des tableaux sur le temps. C’était comme si l’artiste posait sur le champ deux regards. Le premier était le regard de la jeunesse, s’éveillant à l’aube et à la lumière rose sur l’herbe, regardant avec impatience toute chose, le travail accompli datant juste de la veille, un travail qu’il aurait encore à accomplir dans le futur. Le second regard était celui d’un homme plus âgé, peut-être plus âgé que Monet l’avait été quand il peignit cette toile, qui regardait le même paysage, se souvenait de ses premières sensations et tentait de les ressaisir, sauf qu’il ne pouvait y parvenir sans l’imprégner de son propre sentiment de l’inéluctable. En les regardant, je ressentais un peu ce que je ressentais parfois après avoir lu tel ou tel livre, ou écouté tel passage d’une certaine chanson. Le moment semblait trop lié à ces après-midi passés à rentrer à pied de la piscine après m’être remise à la natation, à l’immensité du monde. Je me disais que, si seulement je parvenais à mieux relier ces choses entre elles, alors peut-être parviendrais-je à comprendre quelque chose. Puis mon petit ami m’a rejointe et a fait des remarques sur ce tableau comme il l’avait fait avec tous les autres. Je n’ai rien dit. Au lieu de ça, j’ai songé combien nous étions toujours bienveillants l’un à l’égard de l’autre, au fait que pas une seule fois au cours de notre relation nous ne nous étions disputés ou étions tombés ouvertement en désaccord. Je pensais à la façon dont les gens avaient souvent décrit mes manières comme étant douces, aux clients du restaurant qui louaient souvent le personnel en lui laissant un pourboire, soulignant l’élégance des serveuses, leurs voix douces, leurs manières conciliantes.

Au restaurant où je travaillais, il y eut un soir plus de clients que tous les autres jours de l’année. Les salles du fond étaient bondées, on circulait à peine. Je m’occupais du banquet avec une autre fille, ce qui signifiait coordonner le service à deux. Au cours de ce genre de soirées, il fallait se montrer rapides, débarrasser chaque plat quand il était fini et en apporter un nouveau, se souvenir de l’exacte combinaison des mets et des couleurs. En même temps, il fallait faire attention au timing, penser à réclamer en cuisine les plats au bon moment : trop tôt et les plats se bousculeraient, perturbant le flux, trop tard et les dîneurs seraient mécontents et nerveux. À un moment, je suis passée devant la table où était assis l’homme, cette fois-ci en compagnie d’un ami, et il a fait un geste pour m’arrêter. Pour une raison que j’ignore, j’ai obéi, bien que décidée à l’ignorer. Il a commandé une autre bière, j’ai pris la bouteille vide sur la table et j’ai noté sa commande. Tandis qu’il parlait, je me souviens m’être rappelé la première fois où il était venu au restaurant, ce devait être à l’époque de son divorce, il avait tenu à parler de son métier, de son art. Je ne me souvenais pas de ce que j’avais dit alors, ni comment je m’étais comportée, mais je me rappelais que j’avais eu de la peine pour lui. Il est possible que, par compassion, je lui aie souri, dit des choses simples, des choses qui pour lui avaient eu un sens opposé à celui que j’avais mis dans ces choses. L’homme a parlé longtemps, alors même qu’il voyait bien qu’il y avait affluence et que je ne pouvais pas m’attarder. À côté de lui, son ami, que je n’avais encore jamais vu mais qui lui ressemblait plus au niveau du caractère que du physique, ne disait rien, mais il riait de temps en temps comme s’il assistait à un spectacle fascinant. Je tenais la bouteille vide dans une main et l’écoutais, tout en pensant à l’autre serveuse seule dans la salle au fond du restaurant, aux assiettes qu’elle devait accumuler, aux commandes que j’étais en train de rater. Je ne comprenais pas comment l’homme faisait pour ne pas voir la différence entre mes actes et mes sentiments, qui étaient si forts et si purs que je pouvais les sentir irradier de moi telle une forme de chaleur. Quand il a fini par se taire, je suis retournée en cuisine et j’ai déposé la bouteille dans le bac de recyclage. Je n’aurais su l’expliquer à l’époque, mais je sentais qu’il m’avait pris quelque chose, quelque chose qui touchait à l’intimité de mon bonheur à la piscine, ou à ce que j’avais ressenti au début en regardant la peinture. Ces choses étaient précieuses, et me restaient encore mystérieuses, mais maintenant je le savais, j’en avais été éloignée. J’ai repoussé mes cheveux et me suis agenouillée pour prendre un plateau et un chiffon afin d’essuyer la table. Puis je me suis relevée et suis retournée dans la salle du banquet, où nous accusions un retard certain, et j’ai aidé les autres.

 

Dès que le train a quitté la gare, je me suis sentie soulagée. Je voulais marcher dans les bois, parmi les arbres. Je ne voulais parler à personne, juste voir et entendre, ressentir ma solitude. Le train a longé des champs et des fermes, des serres recouvertes de plastique et de petits croisements. Je suis descendue à un moment pour acheter des fruits, des boulettes de riz et des algues, ainsi que du thé et des crackers dans une épicerie. Puis j’ai pris le bus qui se rendait en haut de la montagne, et devait me déposer au début du sentier de randonnée. J’allais passer la nuit ici, avant de revenir sur mes pas par le chemin emprunté la veille au matin. En arrivant à l’auberge, j’ai vu qu’il y avait des bains publics non loin de l’endroit où j’étais descendue, j’ai pris une serviette avec moi, laissé le reste de mes affaires dans ma chambre et rejoint la route. L’après-midi touchait à sa fin, et tout en marchant je ne voyais pas une seule voiture. Les bains publics étaient en bois, situés au bout d’un chemin de terre battue. Tout autour, les arbres étaient d’un vert foncé, avec un épais et sombre tapis de boue, de terre et de feuilles mortes par terre. Le bassin était profond, l’eau trouble. Je me suis lavée et j’ai enveloppé mes cheveux dans une serviette avant d’entrer. Les murs étaient en pierres solides et les parquets humides et luisants, leurs longues lattes noircies depuis longtemps. J’étais seule et personne ne vint tout le temps où je fus là.

Dehors, je pouvais voir le ciel s’assombrir. Il y avait deux longs rectangles de lumière blanche à la surface de l’eau, des reflets dispensés par la fenêtre. Je songeai à mes après-midi passés à la piscine quand j’étais étudiante, et à la manière dont je me sentais élancée et mince. Je pensai à ma mère, qui n’avait jamais appris à nager, et à Laurie, à ce jour où nous avions fait du kayak sur le lac près de l’endroit où il avait grandi.

Un peu plus tôt dans l’année, nous avions emménagé ensemble dans une autre ville, et acheté un appartement près de la baie. Jusqu’ici, nous n’y avions passé qu’un seul hiver : des journées courtes, les vents les plus forts qu’on ait jamais connus, mais encore un sentiment de nouveauté. Nous avions parfois l’impression d’être deux alpinistes parvenus sur un plateau, silencieux, impressionnés, un peu stupéfaits d’avoir enfin trouvé un endroit où se poser. Je pensai aux matinées passées là-bas, quand je somnolais, souvent en écoutant les bruits que faisait Laurie en se préparant pour aller travailler : le percolateur sur la gazinière, l’eau de la douche qui coulait, l’odeur du café, ses bottes sur le parquet. Si la chatte entrait, j’entendais d’abord le doux tapotis de ses pattes, puis sentais son poids alors qu’elle s’installait sur ma poitrine, en ronronnant si fort que je percevais le tremblement dans ma propre gorge. J’aimais l’appartement. La pièce principale donnait sur la baie. Il suffisait de soulever le loquet et de faire glisser la porte vitrée, avec sa rangée de petits carrés blancs en façade, pâles et pelés, pour voir la mer qui, au cours des premiers mois, avait été grise comme la pluie, ou claire comme le bord d’une tasse bleue. La plupart des pièces étaient traversantes, et on pouvait se déplacer de façon circulaire, aller de la pièce de devant à la cuisine puis dans le couloir et enfin dans la chambre, presque comme dans un décor de théâtre. Depuis n’importe quelle pièce, on devinait la présence d’une autre, tel un tableau où le sujet regarde dans un miroir et voit quelque chose d’invisible. J’aimais surtout les journées où je pouvais marcher pieds nus, sans même avoir besoin de quitter l’appartement. Le tapis était épais, d’un bleu passé, couleur d’une boîte de thé noir, recouvrant les marches comme du papier en accordéon. Dans la cuisine, le vieux parquet était doux, grinçant et chaud. J’allais de pièce en pièce, en faisant vaguement le ménage au passage. Il y avait des livres ouverts par terre, des tasses, des journaux, nos vestes et vêtements, des couvertures en tas, repoussées dans les coins ou jetées sur des chaises. J’emportais les tasses et les assiettes dans la cuisine et les lavais tout en regardant dehors le petit jardin, où les herbes poussaient librement. Ou alors je prenais un chiffon et essuyais la table, les étagères, soulevant brièvement la pierre que Laurie avait rapportée d’une excursion en montagne, celle qui ressemblait à un nez masculin de profil, celle qu’il avait gardée dans sa main alors même que nous escaladions des rochers en nous frayant un passage le long de la rivière, aidés par des cordes. Il y avait toujours de menus changements : une orange qui avait trop mûri dans le bol à fruits, des listes de choses à faire sur un bout de papier. Un jour, nous avions rapporté une énorme cosse dure et marron, trouvée dans les broussailles et déposée dans la cuisine, près du four, à l’endroit le plus chaud. Un matin, nous nous sommes levés et avons découvert qu’elle s’était ouverte, révélant une graine aussi grosse et foncée que le noyau d’un avocat.

Un soir, il y eut une coupure de courant et nous avons déniché une lampe frontale et quelques petites bougies dans un des cartons du déménagement encore intacts. Tandis que la tempête faisait rage dehors, nous avons disposé les bougies en divers points stratégiques de la maison. Quand je les allumai dans la cuisine, ça sentit un court instant le gâteau d’anniversaire. Je me souviens avoir préparé un dîner tout simple, pelant les tomates dans une quasi-obscurité, procédant au toucher plus qu’à la vue. Laurie avait mis un disque et dansait lentement et intensément devant la chatte, qui continuait à lancer des regards noirs depuis son coussin par terre. On voyait à peine les plats sur la table, ne devinant que les formes et textures des légumes dans les coupes. J’avais rentré le linge et des draps étaient suspendus sur le portant, une échelle, la porte en verre. Dehors, on entendait le vent violent, mais dedans, c’était calme. Je me souviens avoir pensé, tandis que nous mangions, qu’un tel bonheur pouvait venir de choses aussi simples.

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