Pour qu'il neige
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cette année-là, j’étais avide de tout ce que disait la prof, de tous les livres et toutes les pièces dont elle parlait en cours. J’étais fascinée par la façon dont les personnages s’exprimaient en longs monologues figuratifs, donnant libre cours à leur colère et leur peine avec une précision qui aurait été impossible en toute autre circonstance ordinaire. Je fus choquée, aussi, d’apprendre que plusieurs de mes condisciples avaient déjà lu ces textes, et connaissaient bien leurs théories et interprétations. À leurs yeux, l’enseignante ne professait rien d’exceptionnel, elle ne faisait que répéter des idées déjà anciennes. Non seulement ça, mais ils semblaient connaître également des tas d’autres choses : des films, des livres, des pièces et des artistes, dont ils lâchaient les noms dans la conversation avec une aisance révélatrice. Le jour où une fille de ma classe parla d’un film particulier en rapport avec Antigone, elle le fit avec une grande fluidité, un grand naturel, ses yeux se promenant sur la classe comme pour voir si d’autres étudiants connaissaient ce nom. Quand ses yeux se posèrent sur moi, je baissai immédiatement la tête. Comment pouvaient-ils connaître tous ces gens, toutes ces œuvres ? Comment avaient-ils fait pour réussir à lire et regarder autant de livres et de films en seulement quelques mois ? La fille en savait long sans paraître s’en donner la peine, et elle paraissait complète, définie d’une manière qui m’était étrangère.
La prof avait parlé du savoir comme d’un élixir, et je dis à ma mère que c’était là une chose en laquelle je croyais moi aussi. À l’école catholique, ma sœur et moi avions toutes deux travaillé d’arrache-pied. Quand je tombais sur quelque chose que j’ignorais, je lisais et relisais simplement tout ce que je pouvais jusqu’à ce que la chose en question ne recèle plus aucun mystère à mes yeux. De la sorte, j’étais comme une marathonienne, faite uniquement de volonté et de persévérance. À l’école, j’avais agi ainsi sans relâche, et cela avait marché. J’avais tout compris, et obtenu les meilleures notes dans chaque matière. Pour ces cours, je tentai de faire pareil. Je lus toutes les pièces, puis les livres sur ces pièces, puis les livres sur ces derniers. Je regardai des films, me renseignai sur les artistes, les metteurs en scène et les poètes. À chaque fois, c’était comme si je voyageais à la vitesse de la lumière, comme si j’avais passé toute ma vie dans une seule dimension, jusqu’à ce que la trame se déchire et que me soit révélé un tout autre univers. Chaque fois que je terminais un livre, j’avais l’impression d’être arrivée au bout, mais alors la même chose se reproduisait, encore et encore, une déchirure dans mes pensées, la chute dans un vaste espace inconnu, où l’air s’engouffrait et où tous mes sens étaient submergés. C’était comme si ce savoir était véritablement un élixir, une drogue. Et pourtant, quelque chose m’échappait. À la fin de l’année, j’avais beaucoup écrit sur ces textes, et je les connaissais aussi intimement que n’importe qui d’autre. Je les mentionnais moi aussi dans la conversation, pouvais moi aussi avoir de l’assurance, et mes pensées semblaient rapides et pleines. Mais je sentais qu’il y avait autre chose, une chose fondamentale, que je ne comprenais pas.
À la fin de l’année, l’enseignante annonça qu’elle allait donner une fête chez elle pour quelques-uns de ses collègues et plusieurs étudiants. Elle dit que ses enfants seraient là, et que nous étions nous aussi invités. J’étais alors fascinée par cette enseignante, par la façon dont elle parlait, son savoir, ses gestes. Elle ne semblait mettre aucune barrière entre l’universitaire et le personnel, et nous disait régulièrement en cours des choses que je trouvais, du fait de mon éducation catholique, à la fois choquantes et attirantes. Elle nous déclara un jour que la maison de son père avait été inondée pendant le week-end lors d’un terrible orage. Tout était fichu, dit-elle. Ils avaient pataugé dans les débris pour récupérer ce qu’ils pouvaient – livres, bijoux, albums photo. Elle avait accueilli son père et sa compagne comme si c’étaient des réfugiés, récupérant des vêtements et de la literie auprès d’amis. La perte se lisait sur son visage. Elle ne cherchait pas à cacher sa peine, qui devait être également celle de son père, et cela me surprit, le fait qu’elle ne fasse rien pour la dissimuler, qu’elle n’ait pas honte du drame, comme cela aurait été le cas pour ma famille, mais l’habite avec colère et tristesse, comme si c’était la dépouille d’un gros animal qu’elle venait de tuer. Je voulais à tout prix lui plaire, gagner son approbation. J’étudiais d’arrache-pied et quand je rédigeais mes dissertations, je ne les écrivais pas juste pour décrocher une bonne note, je m’efforçais d’y ajouter de la profondeur et des nuances en pensant à elle. En même temps, j’avais peur que mon ardeur ne paraisse excessive, et que loin de l’impressionner, ça la pousse à me détester, aussi maintenais-je une façade calme, une réserve, qui comme je m’en aperçus paraissait me convenir.
Je ne savais pas si d’autres étudiants comptaient se rendre à la fête de la prof. Je traînai ma sœur dans des boutiques de notre quartier, pour me trouver une tenue adéquate. Je savais alors qu’on ne mettait pas de robe dans ce genre de soirée, ou du moins pas le genre de robe que j’avais déjà pu porter à des fêtes. Ici, il s’agissait de réussir à porter quelque chose d’à la fois décontracté et instinctif, qui se remarque mais ait l’air relativement improvisé. J’optai finalement pour un jean et un chandail rouge vif. Je me fis un vague chignon et achetai une bouteille de vin au magasin au bout de la rue.
La prof vivait en banlieue, près de la fac. Sa maison était plus grande que je ne m’y attendais. Elle était entourée d’un haut mur en béton recouvert de vigne vierge. Derrière le mur s’étendait un vaste et beau jardin, avec des allées pavées de vieilles briques et trois oliviers. Au milieu du jardin trônait une grande table en bois massif, pleine de mets et de boissons, comme dans les banquets et festins décrits dans les livres que nous avions lus et étudiés cette année-là. Un chien, beau et roux, courait gaiement, en se roulant sur l’herbe verte bien entretenue. Je restai là un temps, à regarder, assaillie par une odeur puissante et grisante, et je m’aperçus que je me trouvais au milieu d’un petit bosquet d’arbres fruitiers, aux branches desquels avaient été suspendues des lanternes en papier. Je finis par repérer la prof et lui tendis la bouteille, et elle me fit la bise sur les deux joues. Je regardai les autres bouteilles sur la table et compris que celle que j’avais choisie n’allait pas du tout, qu’au lieu d’un vin approprié à ce décor, j’avais pris quelque chose de ridicule, de sucré et enfantin. Mais ça ne parut pas déranger la prof. Je vis qu’elle portait des boucles d’oreilles incroyablement belles, longues et multicolores, qui encadraient son visage comme une coiffe. Je ne pus m’empêcher de le lui dire, elle sourit et me désigna un endroit où se trouvaient quelques élèves de ma classe. Je fus soulagée de les voir et me faufilai rapidement parmi eux, en déclarant, tout excitée, qu’on aurait dit la scène d’un film dont nous avions discuté ensemble. À l’époque, je voulais que chaque instant soit important ; j’étais devenue accro au déchirement de mes pensées, cette déchirure dans la trame de l’atmosphère. Si rien ne semblait produire cet effet, je m’impatientais, je m’ennuyais. Bien plus tard, je compris à quel point c’était insupportable : ce besoin de rendre chaque instant saillant, de voir du sens en toutes choses. Pourtant, mes autres camarades de classe semblaient dans le même état d’esprit. La conversation s’apparentait à une sorte de judo, un exercice en mouvement incessant. Je ressentais un petit sentiment de victoire quand j’arrivais à parler avec eux des livres et des films qu’il fallait. Et quand je parvenais à dire quelque chose d’unique sur eux, c’était comme si j’avais remporté une petite victoire. Nous parlions comme si nous dansions, et nous dansions jusqu’au délire. Tout était si beau, pensai-je, et peut-être l’exprimai-je à voix haute. Je n’arrivais pas à croire que ce monde existait, et que j’y avais accès.
Vers la fin de la soirée, je fis un tour du jardin puis entrai dans la maison. Il y avait des verres vides sur la grande table, et par terre des serviettes en papier froissées avec des taches violettes. Le chien se reposait dans un coin, la tête sur les pattes. Dans le verger, des trognons de pomme jonchaient la pelouse, certains récents, d’autres datant probablement de plusieurs jours, voire de quelques semaines. À l’intérieur, la musique s’était arrêtée mais on entendait encore le bruit des conversations calmes dans le jardin. Je ramassai les verres de vin au passage, versant le restant par terre. J’avais travaillé des années dans un restaurant et savais comment débarrasser une grande table. J’empilai les assiettes les unes sur les autres, déposai couverts et serviettes dessus, glissai les verres entre mes doigts en les prenant par la tige. Dans la cuisine, je jetai les restes de nourriture dans la poubelle et disposai les bouteilles de vin vides en un rang net. Puis je remplis l’évier d’eau chaude et de liquide vaisselle, lavai soigneusement verres et assiettes. L’eau fut bientôt sombre et trouble. La chaleur donnait à la pièce une odeur de vin vieux, épaisse et capiteuse. Je vidai l’évier et le remplis de nouveau d’eau propre et de savon, et lavai ce qui restait. Quand ce fut fait, j’empilai soigneusement les assiettes dans l’égouttoir pour qu’elles sèchent. Puis je trouvai une serviette et essuyai les verres jusqu’à ce qu’ils soient impeccables, avant de les aligner proprement sur le plan de travail. J’essuyai tout et essorai le chiffon. Puis je récupérai mon sac et m’en allai.
Le lendemain, la prof m’envoya un email pour me remercier d’avoir fait le ménage, me disant que je n’aurais pas dû. Elle me dit également qu’elle allait s’absenter quelques semaines pendant l’été, et me demandait si je voulais bien m’occuper de la maison et du chien. Je n’en croyais pas ma chance, retourner dans sa maison, mais cette fois-ci toute seule. Quand vint l’été, je mis quelques affaires propres dans un sac, sortis de son enveloppe jaune la clé que la prof m’avait donnée la semaine d’avant. Comme j’arrivais dans la même rue, la maison me parut encore plus grande que la fois précédente. J’ouvris le portail avec la clé et poussai les battants, dérangeant la vigne vierge qui escaladait le mur intérieur. Le chien bondit vers moi et je le laissai me renifler les mains un moment avant de me baisser et de caresser sa belle tête plate. Quand je grattai l’endroit doux et chaud derrière ses oreilles, il ferma à demi les yeux, comme légèrement hypnotisé. Je déposai mon sac près de la porte et allai de pièce en pièce, en observant tout. À la lumière du jour, je vis que les plafonds étaient très hauts et que la lumière se déversait par certaines fenêtres pour éclairer les murs, comme les alcôves nues d’un musée d’art contemporain. Une grande et généreuse coupe à fruits était posée sur le plan de travail de la cuisine, l’air d’attendre simplement qu’on la remplisse de prunes, de pommes ou de grappes de raisin. Il y avait des livres de recettes dans les vitrines ainsi que des ustensiles propres et modernes que je n’avais encore jamais vus, comme une machine à pâtes, un mortier et un pilon, ou une poêle plate mais lourde avec une poignée recourbée de chaque côté. Nombre de murs étaient recouverts de bibliothèques du sol au plafond, et elles étaient pleines de livres. J’en connaissais quelques-uns, seulement de nom, mais il y en avait aussi beaucoup dont je n’avais encore jamais entendu parler. Tout un pan était consacré à la littérature grecque, un autre était en français, et je m’aperçus que la prof devait parler couramment ces deux langues pour pouvoir les lire. Je me dis qu’il était dommage de ne rester ici que deux semaines : j’aurais pu passer des mois à lire tous ces livres, et peut-être aurais-je alors approché la qualité que semblait posséder mon enseignante, ou la fille de ma classe.
Au cours des jours suivants, je fus à la fois l’hôtesse et l’invitée. Je promenai le chien sur les chemins longeant le fleuve et dans le parc, le laissant me guider à sa guise, attendant qu’il ait senti et exploré à satiété. Je passai en revue les livres de cuisine et mis des signets aux recettes que je voulais tester, recopiant soigneusement la liste des ingrédients sur un bout de papier. Puis, le lendemain, je me rendis au marché du coin, en tirant un caddie que j’avais trouvé dans la maison, et qui semblait une version améliorée de ceux qu’on trouvait dans les boutiques près de chez nous, le genre d’endroit qui vendait des tapis de sol, des serpillières ou des seaux de couleur empilés. Je cuisinai un nouveau plat chaque soir, en suivant méticuleusement les instructions, comme si elles étaient réservées à une expérience détaillée en laboratoire, appréciant le poids des lourdes poêles et des sauteuses, la façon dont la hotte, qui était tellement silencieuse que je me demandais parfois si je l’avais mise en marche, avalait la vapeur de l’eau bouillante si efficacement qu’on aurait dit de la magie. Il y avait de nombreux bols différents dans les placards et toutes sortes de couverts, mais pour une raison inconnue, je choisissais toujours les mêmes et m’asseyais sur le même tabouret au bout du comptoir, plutôt qu’à la grande table ou aux petites tables près du jardin d’hiver, comme si je tenais à rendre ma présence dans la maison la plus légère possible. Je me servais parfois un verre de vin et baissais les lumières, ou alors passais un disque, en montant le volume pour que la musique emplisse toute la maison. S’il faisait chaud, j’ouvrais les fenêtres et, ces soirs-là, l’odeur des lilas qui poussaient devant l’enceinte me parvenait du jardin, se mêlant à la musique et à mon modeste repas en solitaire.
Ne perdant pas de vue le rôle de l’hôte, je veillais à ne pas fureter dans les penderies ou ouvrir ce qui semblait privé. Mais je laissais mes yeux se balader librement sur les surfaces de la maison, qui étaient pleines d’objets et de peintures que la prof avait rapportés de ses voyages. La maison était comme un musée, et tout en passant chaque chose en revue, j’avais l’impression que tout avait été choisi très soigneusement, que chaque objet parlait à sa façon de la prof, ou de sa famille, des choix qu’ils avaient faits, et du sens qu’ils donnaient à leur vie, même si je n’aurais su expliquer le comment de la chose.
L’enseignante m’avait dit que je pouvais inviter des gens et donc, au milieu de mon séjour, je demandai à ma sœur et quelques camarades de classe de venir. Je préparai plusieurs plats que j’avais déjà réalisés à partir de livres de cuisine, et les apportai sur la grande table en bois du jardin. Pendant le repas – peut-être parce qu’il faisait beau et que le verger était paisible, peut-être aussi parce que nous étions toutes jeunes, buvions et parlions et riions, et parce que j’avais attaché mes cheveux en arrière avec un foulard aussi bleu que le service de Delft bleu cobalt – j’eus une fois de plus la sensation de nous voir comme une image dans un film, ou une photographie, et cette sensation allait de pair avec une impression de satisfaction, et de clarté. Dans la cuisine, je trouvai plusieurs petits bols bleu et blanc, semblables à ceux que nous avions dans notre maison, avec une bordure décorative et ce qui ressemblait à des grains de riz transparents disposés en motif floral sur les côtés. Je m’en servis pour apporter le dessert cantonais sucré-salé que j’avais concocté, qui était une recette de ma mère, la seule que j’avais faite pendant mon séjour.
Vivre ici était généreux et chaleureux, et je me sentais de plus en plus chez moi de jour en jour. Le dernier soir, je remplis la grande baignoire avec de l’eau chaude, presque brûlante, et y laissai tomber quelques gouttes d’huile ambrée. Je m’allongeai dans la baignoire, le chien couché par terre à côté, jusqu’à ce que l’eau refroidisse, puis je refis couler de l’eau chaude en tournant le robinet avec mon pied pour que la température remonte. Je fis cela pendant presque deux heures, jusqu’à ce que l’eau arrive presque au bord, menaçant de déborder, avant d’ôter la bonde à contrecœur et de sortir du bain.
Après ça, j’envoyai un email à l’enseignante pour la remercier de mon séjour et lui dire que tout avait été agréable et facile. Ce que je ne lui dis pas, c’est qu’aussi agréable que cela avait été, quelque chose avait continué de m’échapper, à la fois là-bas et après mon départ, une sensation dont je n’arrivais pas à me défaire. De retour chez moi, je fus un temps troublée. Je repris mon train-train : je m’inscrivis à un cours d’été, lus d’autres livres, rédigeai d’autres dissertations, et me promenai dans le campus quasi désert, où seule demeurait une poignée d’étudiants et de profs. Quand le restaurant rouvrit après une courte pause, je repris mon travail de serveuse, m’y rendant en soirée et rentrant tard, dînant d’un simple plat de riz nature avec les restes que nous avaient laissés les cuisines vers minuit, avant de m’écrouler sur mon lit. Je me rendais parfois au marché avec ma sœur ou ma mère, et ensemble nous cuisinions les plats que nous avions préparés toute notre vie. Tout en mangeant, nous ne parlions ni des Grecs, ni des langues, ni des films comme l’avaient fait mes camarades de classe chez l’enseignante, mais plutôt du repas, depuis la fraîcheur des ingrédients jusqu’à leur coût modique. Je ne mentionnais pas les différentes choses que j’avais vécues dans la maison de l’enseignante, le fait que je sois restée, dans une solitude quasi décadente, avec mon unique verre de vin chaque soir, à repenser à la journée. D’une certaine façon, c’était comme si je vivais ma vie en spectatrice. Je maniais des objets qui m’avaient appartenu depuis longtemps – des vêtements, du maquillage, des livres – et c’était parfois comme s’ils n’étaient pas à moi mais à une inconnue. Je regardais le pot blanc aux petits pieds, celui dans lequel avait poussé autrefois un bonsaï, et pendant un court instant je le méprisais. Je regardais les petits bols bleu et blanc dans notre cuisine. Nous avions coutume de manger dans ces bols. C’était exactement les mêmes que ceux de l’enseignante, et pourtant ils étaient complètement différents. Je m’aperçus que le problème venait en partie de ce que je voyais ces objets, les remarquais vraiment, alors qu’avant je ne leur aurais pas accordé plus d’attention que ça, même si j’ignorais encore pourquoi et dans quel but. Puis un jour une pensée me vint. Je compris que la maison de l’enseignante était comme un musée, ou comme certains cours d’histoire : une ligne lisse et fluide. Notre maison, par contraste, était comme un tableau post-moderne, un fatras de couleurs, de bruits et d’objets que j’avais dû, longtemps, tenter de faire taire, d’oublier, et dont je ne pouvais m’empêcher d’avoir vaguement honte. Je ne voyais pas comment formuler les choses autrement. Il n’y eut guère de changement après ça, si ce n’est que pendant une longue période, j’arrêtai également de lire les auteurs grecs. Quand je me remis à les fréquenter, beaucoup plus tard, je fus presque déçue de découvrir qu’ils me passionnaient encore.
Entretemps, j’avais également appris l’histoire des bols bleu et blanc, qui avaient existé sous une forme ou une autre à la fois chez moi et chez l’enseignante. Je feuilletais un livre sur l’art d’Extrême-Orient chez une amie d’amie, que je ne connaissais pas bien, quand soudain j’étais tombée sur une image de deux vases également bleu et blanc. Les autres personnes présentes discutaient dans la cuisine, mais j’avais cessé de tourner les pages, absorbée par l’image. Je reconnus immédiatement le motif, sauf que ces récipients présentaient une nette différence : les formes étaient plus délicates, avec des courbes lisses et des lignes élégantes, le blanc plus laiteux, le bleu plus clair et plus pâle, comme appliqué au pinceau. J’appris ainsi que la porcelaine était fabriquée en Chine depuis des siècles, et qu’on en faisait le commerce non seulement en Europe mais également au Moyen-Orient, qu’elle apparaissait dans les tableaux de Rembrandt van Rijn, ou sous forme de tablettes où étaient gravés des vers du Coran. J’appris que, pendant longtemps, la porcelaine avait été très recherchée, en partie parce que le secret de sa fabrication demeurait un mystère. Les marchandises étaient exportées en Europe et certaines se retrouvaient dans des demeures hollandaises ou dans l’iconographie chrétienne à côté de pétales de lotus et d’accessoires traditionnels ruyi. Ces derniers, fabriqués spécialement sur commande, portaient le nom de « Chine de commande ». Plus tard, le secret de la fabrication de la porcelaine fut découvert en Allemagne, et en Angleterre, et la porcelaine chinoise devint moins rare et moins recherchée.
Je me tournai vers ma mère, qui regardait toujours le tableau de Monet, un tableau qui se trouvait être une de ses œuvres les plus célèbres. Elle se balançait légèrement d’un pied sur l’autre, comme au son d’une musique, ou comme si elle était très fatiguée. Je lui dis qu’à moi aussi il m’arrivait de ne pas comprendre ce que je voyais dans les galeries, ou lisais dans les livres. Même quand je sentais qu’on attendait de moi que j’aie une opinion, surtout une qui se puisse exprimer clairement, et qui en général était indissociable d’une certaine éducation. Ça permettait de parler d’histoire et de contexte, ce qui ressemblait beaucoup à une langue étrangère. Pendant longtemps, j’avais cru à cette langue, et j’avais fait de mon mieux pour la parler couramment. Mais je lui dis que, parfois, de plus en plus souvent en fait, je commençais à sentir que ce genre de réaction était fausse elle aussi, une performance, et non celle que je recherchais. Parfois, je regardais un tableau et ne ressentais absolument rien. Ou si je ressentais quelque chose, c’était seulement intuitif, une réaction, rien qui puisse s’exprimer par des mots. Il était normal, dis-je, de reconnaître quand c’était le cas. L’important c’était de rester ouvert, d’écouter, de savoir quand parler et quand ne rien dire.
Nous avons traversé le cimetière d’Aoyama. Les fameux cerisiers étaient nus, et tout autour de nous les pierres tombales donnaient l’impression de petits autels. Elles ressemblaient moins à des tombes qu’à des maisons et des concessions pour petits esprits et, de fait, certaines étaient entourées par ce qu’on aurait pu qualifier de portails ou de palissades, alors que d’autres étaient ornées de minuscules lanternes en pierre, ou de vases en pierre, dans lesquels avaient été placées des fleurs. Des pierres, de la mousse, des feuilles balayées, des inscriptions sur des poteaux en bois. Bizarrement, ça me fit penser à une forêt ou un monastère. Un peu plus tôt, nous nous étions rendues dans un vaste musée en plein air dans le parc Koganei, où de vieilles maisons japonaises avaient été transportées et rebâties, afin de donner une idée de ce qu’était la vie à l’époque Edo. Dans l’une d’elles, une femme nous invita à nous asseoir et nous servit du thé brûlant dans une casserole, posée sur un simple feu de bois. Le goût était floral, mais pas exactement sucré. Je regardai dans ma tasse et vis une fleur rose. La femme dit que le thé était fait avec des pétales de sakura, qui avaient été conservés dans le sel. En regardant autour de nous, le plancher nu, le poêle à bois, ma mère dit que ça lui rappelait la maison de son enfance. Comment était-ce possible, alors que la maison avait plus de deux cents ans ? Mais je savais qu’elle parlait du plancher nu, de la cuisine toute simple, sans électricité, de la pénombre. On trouvait encore ce genre de rues à Hong Kong, des vestiges de petits villages, entassés dans les espaces entre gratte-ciel, ou sur les toits, avec des câbles électriques et des cordes à linge tendues entre les maisons. Elle m’avait raconté un jour que, quand elle était petite, elle avait vu un homme sauter d’un balcon au cinquième, et une autre fois un chien se faire battre sur le bas-côté de la route.
Je songeai alors qu’à l’âge que j’avais aujourd’hui, ma mère avait déjà recommencé sa vie dans un nouveau pays. Elle était déjà devenue mère d’un autre bébé, et pouvait compter sur une seule main le nombre de fois où elle était retournée à Hong Kong voir sa famille. J’essayai, mais en vain, d’imaginer ses premiers mois là-bas. Avait-elle eu le mal du pays ? Avait-elle été impressionnée par les rues, les maisons en briques et bardages, si différentes de sa propre maison ? Avait-elle été épuisée non par les grands bouleversements, mais, comme c’est souvent le cas, par d’innombrables et plus petits changements – les supermarchés qui étaient bien achalandés, mais où on ne trouvait pas de vermicelles de soja, ni le bon type de riz ; les maisons où le porridge était quelque chose de simple et insipide, fait avec de l’avoine et du lait et non avec des ciboules finement émincées, des pousses de bambou, et des œufs de cent ans tout noirs ; les routes où les automobilistes l’invectivaient quand elle traversait la rue, pour des raisons qui la dépassaient ; le caissier de la banque incapable de comprendre son anglais colonial et imparfait ?
Après avoir bu le thé, nous sommes allées dans de vieux bains publics. La salle était divisée par un muret, une partie pour les femmes, une autre pour les hommes. Les bassins étaient profonds et carrés, recouverts de carreaux bleu pâle. Le long des murs, il y avait une série de robinets et de miroirs où, expliquai-je, assises sur de petits tabourets, les femmes pouvaient se laver d’abord avant d’entrer dans les grands bassins. Au-dessus, il y avait une grande fresque avec des cieux bleus, des montagnes, de la végétation, des nuages, et un grand lac bleu, aussi beau et simple qu’une illustration dans un livre d’images pour enfant. Ma mère se leva pour l’examiner, en tordant le cou et soupirant, comme si ce n’était pas un mur peint mais un vaste et agréable paysage. Je pris une photo de la fresque, dont les couleurs me rappelaient les affiches utilisées pour promouvoir des événements sportifs comme les Jeux olympiques dans les années soixante et soixante-dix, puis d’un des carreaux bleus, et lui demandai si elle voulait visiter un des bains à Tokyo avec moi. Je dis que je m’y étais rendue lors de mon dernier voyage et que j’avais aimé cette expérience, toutes les femmes et les enfants se baignant ensemble. Elle dit qu’elle n’avait pas apporté son maillot de bain et je lui répondis que ce n’était pas grave, les maillots de bain n’étaient pas autorisés. Ma mère sourit et secoua la tête. Je pensai aux bébés et aux jeunes enfants qui, là-bas, se cramponnaient à leurs mères pendant qu’elles les lavaient, versant de l’eau sur leur tête tout en protégeant leurs yeux avec la main ; elles ne se sentaient pas vraiment séparées d’eux, mais faisaient encore partie du même corps, du même esprit. Il y avait eu, je le savais, une époque où ma sœur et moi avions éprouvé la même chose. Lors de ce voyage, ma mère était souvent habillée et prête avant moi. Si jamais je me réveillais et la voyais sortir du lit en pyjama, elle se rendait vite à la salle de bains pour se changer, en s’inclinant légèrement, à la japonaise, avant de fermer la porte.
Nous prîmes tôt un train pour Ibaraki, nous rendant à pied à la gare avec nos valises à roulettes ; le ciel était couvert et presque aussi sombre que la salle dans la galerie la veille. Sous nos pieds, la chaussée semblait vaguement luire, et nous croisâmes plusieurs personnes qui allaient travailler, vêtues de longs manteaux marron au col remonté ou portant de minces serviettes. Je dis à ma mère que nous avions aujourd’hui plusieurs heures de voyage, et ferions un petit détour pour ne voir qu’une seule chose. J’avais eu peur que le train parte sans nous, ce qui aurait signifié rater d’autres correspondances, et nous avions quitté précipitamment l’hôtel. Mais en fait nous arrivâmes largement dans les temps. Je regardai le panneau d’affichage et remarquai qu’un train précédant le nôtre serait là d’ici quelques minutes. Je demandai à ma mère d’attendre avec nos bagages et allai vite à un distributeur de billets à l’autre bout du quai. Il me semblait me rappeler qu’il était possible d’échanger des billets avec une de ces machines afin de prendre un train partant plus tôt, mais j’étais également consciente que ça risquait d’être juste. Je savais que ma mère serait légèrement inquiète qu’on soit séparées pendant ce court instant, que malgré son calme apparent elle aurait envie que je me dépêche. J’insérai nos billets et essayai de naviguer dans le menu, en appuyant sur divers boutons pour trouver l’option langue anglaise, consciente que le train n’allait pas tarder. Je passai rapidement d’un écran à l’autre, la machine accepta finalement les billets et, après une longue pause, m’en imprima de nouveaux. Je m’en saisis et allai retrouver ma mère en courant, qui me fit signe de presser l’allure, alors que le train entrait en gare.
Quand nous eûmes trouvé nos places, ma mère prit mon manteau et le suspendit à un des petits crochets en plastique encastrés dans le mur du wagon qui s’abaissaient, tandis que je hissais nos affaires sur le porte-bagages. Je lui demandai si elle voulait que je lui passe un des livres que j’avais apportés, ou bien le journal que j’avais pris à l’hôtel ce matin-là, mais elle secoua la tête et dit qu’elle était contente de regarder le paysage. Elle se tint très droite, les mains sur les genoux, et observa par la fenêtre le paysage qui défilait. Le train allait si vite que tout était flou, une impression de couleurs et de lignes, telle qu’il aurait été impossible d’apprécier le moindre détail agréable. Ma mère fit remarquer que mon oncle aimait les trains, et aurait aimé celui-ci, même s’il n’avait pas eu l’occasion d’en prendre beaucoup.
Je me souvins que ma mère m’avait un jour raconté une histoire au sujet de mon oncle, que j’avais rencontré lors des rares fois où nous étions retournés à Hong Kong. Il était calme et mince, avec l’air studieux de l’étudiant qu’il n’avait jamais été. Comme ma mère, il prenait soin de ses vêtements et de son apparence, portant toujours une chemise blanche repassée et des souliers noirs, peignant ses cheveux avec une légère ondulation sur le côté, à la façon des vedettes de cinéma chinoises dans les années quarante et cinquante. Ma mère avait dit qu’à la différence de la plupart des garçons du quartier, mon oncle était gentil et prévenant. Il travaillait pour un vendeur d’oiseaux et en rapportait parfois chez lui. Petite, ma mère avait adoré en avoir à la maison. Ils avaient huit ans d’écart, ma grand-mère ayant fait deux fausses couches entretemps. Ma mère observait son frère aîné quand il nettoyait les cages, et elle avait parfois le droit de l’aider avec les récipients d’eau, qu’elle remplissait à l’évier de la cuisine et lui apportait, en prenant soin de ne pas renverser une goutte, afin qu’il puisse les remettre dans les cages dont il avait déjà recouvert le fond de papier journal.
Un jour, un homme entra dans la boutique et passa un long moment à regarder les oiseaux, demandant à mon oncle de descendre telle ou telle cage qui étaient accrochées à de grandes baguettes fixées au plafond. Mon oncle veillait toujours à attraper les cages sans les secouer, prudemment, sachant que si le mouvement était trop rapide ou inégal, les oiseaux allaient s’affoler et essayer de s’envoler, ce qui pouvait occasionner une blessure à l’aile ou la patte. L’homme choisit finalement deux des oiseaux les plus beaux et les plus chers, avec une gorge en forme de cœur et des plumes roses, disant que c’était pour offrir à sa fille. On dirait un couple, plaisanta-t-il. Mon oncle conclut la vente, la dernière de la journée, et ferma la boutique, abaissant d’abord les volets en bois et les verrouillant, puis les grilles métalliques articulées.
C’était la saison des moussons, et souvent à cette période mon oncle rentrait chez lui sous la pluie, qui était parfois si intense et si soudaine qu’on avait à peine le temps d’ouvrir son parapluie avant d’être complètement mouillé. Où que l’on marche, les chaussures finissaient trempées tout comme les revers des pantalons. Puis, tout aussi rapidement, la pluie cessait, pour être remplacée par une chaleur aussi dense et oppressante. Le jour où il touchait sa paie, mon oncle, une fois rentré, sortait l’enveloppe et en donnait les deux tiers à sa mère, n’en gardant que fort peu pour lui.
Un matin, m’avait raconté ma mère, mon oncle avait ouvert les portes en bois de la boutique et constaté que quelqu’un attendait déjà devant les grilles métalliques. Derrière le motif en chrysanthèmes, il vit que c’était une étudiante, et reconnut son uniforme, typique de l’école religieuse qui se trouvait tout près de chez lui et qu’il avait quittée à quatorze ans pour travailler. Elle tenait dans ses mains une boîte à chaussures, avec six trous sur le couvercle, apparemment effectués au crayon à papier. Quand il ouvrit la boîte, mon oncle vit un des oiseaux qu’il avait vendus à cet homme un mois plus tôt, tout faible et tremblant, dans un nid fait avec des bandes déchirées dans de vieilles socquettes. Mon oncle décrocha une des cages et y mit l’oiseau avec un autre. Puis il nettoya soigneusement la cage, ajusta le perchoir afin qu’il soit le plus bas possible et ajouta du papier journal neuf, y déposa à manger et à boire. La jeune fille se rendit à l’école, et au cours des jours suivants il garda la cage à portée de vue tout en travaillant dans la boutique, la déplaçant dans les taches de lumière pommelée quand il faisait chaud, ou bien abaissant partiellement le store de la porte pour la protéger quand la pluie tombait. Plus tard, lorsque l’oiseau fut en état de se poser sur le perchoir, qu’il avait remonté un peu plus à mesure que l’oiseau récupérait, il apporta la cage, sa structure en bambou recouverte d’un drap épais, jusqu’à la maison de la jeune fille, qui était plutôt une résidence, dans une rue très connue.
Au cours des jours et semaines qui suivirent, ma mère dit qu’elle aperçut souvent son frère en compagnie de la jeune fille – parcourant la ville à vélo ou faisant la queue devant une échoppe en bord de route. Ils l’invitaient parfois à se joindre à eux, et l’emmenaient à la confiserie locale où ils remplissaient un sachet avec des prunes séchées et des bonbons. Elle devint familière de leurs points de rendez-vous habituels – devant la fontaine du parc, ou au coin de la rue près de l’école religieuse de la fille. Il va sans dire que ses parents à elle désapprouvaient qu’ils passent du temps ensemble, car mon oncle était pauvre et illettré. Le plus souvent, ils s’arrangeaient pour se retrouver sans qu’on le sache. Ma mère devint à son tour complice, sa présence étant une couverture pratique pour quiconque les voyait, son jeune âge, dix ans, faisant d’elle une chaperonne tacite. Je m’étais souvent demandé, en entendant ce récit, ce qu’avait pu ressentir alors ma mère. Elle était assez jeune pour que ce soit là la première idylle à laquelle elle assistait, et suffisamment âgée pour en être intriguée. Remarqua-t-elle, par exemple, tout en étant perchée sur le vélo de son frère, ou en montant sur une des structures de l’aire de jeux, à quoi ressemblaient deux personnes qui sont soudain absorbées l’une par l’autre ? Ou le fait que, même quand ils lui payaient ses bonbons, ou lui achetaient une place de cinéma, leur attention était rarement portée sur le geste en question ? Le fait que leurs blagues étaient destinées à faire rire l’autre, et à quel point ils étaient heureux ? Regardait-elle tout cela, me demandai-je, en songeant, ou rêvant, à ce qui l’attendait elle aussi plus tard ?
Son frère s’était toujours intéressé aux appareils photo, et il en avait acheté un d’occasion avec ce qui lui restait de sa paie. Il prenait souvent des clichés quand ils sortaient tous les trois ensemble, et parce que c’était toujours lui qui les photographiait, la seule trace de leur relation se résumait à des portraits de ma mère et de la fille ensemble. Elle les avait encore quelque part, dit-elle, toute une série prise à la fontaine du parc, ma mère debout sur le rebord, la fille assise près d’elle en jupe longue, souriant, l’eau pareille à un plat noir et argent derrière elles. Ma mère dit qu’à l’époque, elle avait bien sûr senti que la fille était très sophistiquée, presque adulte. Elle portait des socquettes blanches montantes et tenait ses livres serrés par un épais ruban coloré. Elle était belle, avec ce teint pâle si prisé à l’époque, et se coiffait avec une queue-de-cheval, ses cheveux maintenus par un élastique orné de deux perles blanches, de la taille de billes. Elle avait toujours été gentille avec ma mère, qu’elle appelait petite sœur, et lui fit part un jour à voix basse de leur projet de s’enfuir ensemble quand l’année scolaire serait finie.
Mais bien sûr, en dépit de leurs précautions, tout le monde était au courant de leur idylle. La fille en avait parlé à ses camarades de classe, et le patron de mon oncle l’avait vue l’attendre devant la boutique. Des voisins et des connaissances les avaient aperçus se rendre à vélo ensemble à la baie ou partager un plat occidental au café du coin. Ce n’était un secret pour personne.
Un jour où mon oncle l’attendait à leur lieu de rendez-vous habituel près de l’école, la fille ne vint pas. Il finit par se rendre à l’école et tomba sur une de ses camarades, qui lui dit que la fille n’était pas venue en cours ce jour-là. Une fois devant chez elle, non sans audace, il sonna à la porte, mais personne ne répondit. Il s’aventura dans une rue latérale, grimpa à un arbre, scruta à travers les fenêtres et vit que les pièces étaient vides. Au bout d’un moment, il retourna devant le portail de la maison et attendit. Il ne pouvait rien faire d’autre. Finalement, la gardienne eut pitié de lui, elle sortit et lui dit que la famille était partie en Amérique et ne reviendrait pas. Elle s’apprêtait à rentrer mais s’arrêta, comme si elle réfléchissait. Elle se tourna alors vers mon oncle et lui dit qu’elle avait hésité à lui dire ce qu’elle lui avait dit mais s’était finalement décidée à lui parler. Elle ajouta qu’au moment de partir la fille avait laissé un message à l’intention de mon oncle, lui demandant simplement de l’attendre, disant qu’elle reviendrait un jour. En plus d’être pauvre et illettré, expliqua ma mère, mon oncle avait également une insuffisance cardiaque. Les médecins avaient déclaré qu’il mourrait en bas âge mais ça n’avait pas été le cas. Néanmoins, il était trop faible alors pour prendre l’avion, même s’il avait su où ils s’étaient installés en Amérique, même s’il avait eu l’argent pour le voyage. Que pouvait-il faire, sinon remercier la gardienne et rentrer chez lui ? Il avait continué de travailler et de surveiller sa santé et finalement, quand il eut assez d’argent, il acheta un studio dans le quartier près de la maison de la fille, où une nouvelle famille avait emménagé et devant laquelle il pouvait passer de temps en temps. Mon oncle trouva un travail différent, puis un autre et encore un autre, pour finir par décrocher un emploi dans un journal. Son patron lui demanda s’il voulait changer de ville, accepter un meilleur poste, mais il refusa. Bien qu’il ne vendît plus d’oiseaux chanteurs, il en gardait toujours un avec lui – jaune et petit –, écumant parfois les marchés de la ville pour trouver le bon oiseau. Il ne se maria jamais, et n’eut pas de famille. Finalement, dit ma mère, ils reçurent une lettre. Elle venait d’outre-Atlantique, une enveloppe bleu pâle bordée d’un liseré rouge et bleu. La lettre qu’elle contenait était écrite d’une main ferme, et décrivait une existence vécue en étrange parallèle : l’arrivée dans un nouveau pays, une nouvelle école, le mal du pays et la peine de cœur qui s’estompait peu à peu, puis l’université, la surprise inattendue d’un nouvel amour, suivi d’un travail, d’un mariage, et d’enfants. La jeune fille, désormais adulte et mère, avait demandé des nouvelles de mon oncle, ayant retrouvé sa trace via une chaîne de connaissances mutuelles, et souhaitait lui écrire de nouveau, voire l’appeler et lui parler, mais mon oncle, bien qu’il essayât plusieurs fois, ne trouva jamais la force d’écrire une réponse appropriée.
Au cours de mon enfance, ma mère m’avait souvent raconté cette histoire, tout comme elle m’avait fait d’autres récits, parlant de pauvreté, de famille et de guerre. Un jour, alors que j’étais adulte, je l’interrogeai de nouveau sur mon oncle, lui demandant de me montrer les photos qu’elle m’avait décrites autrefois dans le détail, mais elle fronça les sourcils et dit qu’il n’était jamais rien arrivé de tel à son frère. Elle dit qu’il avait travaillé dans une papeterie de leur rue, et non pour un homme qui vendait des oiseaux au marché, même si, oui, il avait bien le cœur fragile et n’avait jamais pu quitter le quartier de son enfance de toute sa vie et, oui, il ne s’était jamais marié.
J’interrogeai ma sœur sur cette histoire, mais elle dit qu’elle non plus ne s’en souvenait pas. Plus tard, elle ajouta que ça ressemblait beaucoup à un feuilleton télévisé qu’elle avait regardé à l’époque où elle allait au lycée. Le lendemain, elle me rappela et me dit qu’elle faisait pour la première fois un gâteau de riz dont je me souvenais peut-être de notre enfance. Elle avait trouvé la recette dans un magazine et l’avait immédiatement reconnue, même si elle avait longtemps oublié l’existence de ce dessert. Les ingrédients, dit-elle, étaient d’une simplicité désarmante : juste de la farine de riz, de l’eau, un peu de sucre et un peu de levure, qu’elle mélangeait et faisait chauffer puis laissait refroidir. Elle avait emprunté un cuiseur-vapeur à notre mère et le faisait maintenant pour que ses enfants puissent un jour eux aussi s’en souvenir. Elle dit de nouveau qu’elle ne se rappelait pas l’histoire que notre mère nous avait racontée au sujet de notre oncle. Son seul souvenir précis concernant la famille de notre mère datait de quand elle était retournée à Hong Kong pour l’enterrement de notre grand-père, alors qu’elle avait peut-être six ou sept ans. Comme de nombreux souvenirs d’enfance, celui-ci était largement composé d’impressions et de sensations marquantes. Elle se rappelait avoir dormi dans un lit inconnu, à la couverture rose pâle couleur chrysanthème, de la même texture qu’une serviette de toilette, sachant que quelqu’un, un lointain cousin ou un parent par alliance, la lui avait prêtée, sans qu’elle sache vraiment qui. La maison était sans cesse pleine de gens, assis et discutant ou allant et venant dans la cuisine, très à l’aise alors qu’elle ne l’était pas. Ma sœur dit qu’elle avait trouvé la chose déroutante, incapable qu’elle était de distinguer les inconnus des membres de la famille, dont plusieurs se montraient soudain gentils avec elle de façon inexplicable. Ils venaient lui proposer quelque chose, un gâteau ou un amuse-gueule, et essayaient de lui parler en cantonais, une langue qu’elle ne parlait ni ne comprenait. Tous le savaient, mais ils essayaient quand même, comme si la compréhension pouvait survenir par magie, à condition que chaque interlocuteur le veuille bien. Ma sœur les regardait d’un air absent et ils renonçaient alors en secouant la tête et s’éloignaient. Elle ne connaissait que quelques bribes de phrases et pendant tout le séjour elle ne put s’exprimer qu’en disant des mots signifiant quelque chose comme oui, non et merci. À la différence des autres enfants, elle ne semblait pas en savoir assez pour avoir le droit d’aider, aussi on la gâtait et la délaissait à la fois. Elle passait le plus clair de son temps recroquevillée dans un fauteuil en bois de rose, à jouer avec la Game Boy de sa cousine ou à regarder des dessins animés à la télé. Si elle voulait aller dehors pour jouer dans la petite cour, et voir, par exemple, le lion de pierre qui y trônait, un ballon coincé sous sa lourde patte ornementale, on lui prêtait une paire de tongs roses bien trop grandes pour elle, qui avaient déjà été usées et brunies par la forme d’un autre pied. La seule tâche qu’on lui confiait c’était d’aider à laver le riz, en mouillant et filtrant tour à tour le liquide laiteux jusqu’à ce qu’il soit presque clair, une chose assez facile à faire même pour une enfant. Le soir, elle restait éveillée, à écouter le bruit des ventilateurs et le reste de la famille qui parlait dans la grande pièce.