Quand meurent les éblouissements

Anne-Frédérique Rochat · Chapitre 1 sur 3 · partie 1/3

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Quand meurent les éblouissements

Chapitre I

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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I

 

 

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–M ets ta plus belle robe, lui avait dit sa mère. Chiara avait hésité un moment. Quelle était sa plus belle robe ? Elle en avait essayé plusieurs, s’était observée dans le miroir avec attention, avant d’opter pour la bleu marine. Mais, lorsqu’elle était redescendue à la salle à manger, Maggy avait déclaré froidement que ça n’allait pas du tout, du tout, que cette robe était trop austère, qu’elle pensait plutôt à la verte avec les boutons en nacre.

– Tu es sûre ? avait demandé Chiara.

– Certaine. Fais-moi confiance.

Elle était remontée dans sa chambre et s’était changée. La verte faisait ressortir sa poitrine et dévoilait ses cuisses, ce qui l’embarrassait. Elle avait du mal à s’habituer aux regards de plus en plus insistants qui glissaient le long de son corps.

– Tu es prête ? cria sa mère depuis le bas de l’escalier.

Chiara voulut répondre que oui, mais ce qui sortit de sa bouche ressembla plus à une sorte de râle rauque. Une angoisse la saisit. S’était-elle enrouée en allant dans le jardin après le petit-déjeuner ? Doucement et avec inquiétude, elle commença à réciter le début de son texte, le texte qu’elle allait devoir recracher (au pis), interpréter (au mieux) l’après-midi même devant le réalisateur qui organisait l’audition. C’est toi qui as fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Mes yeux, mes cheveux, mes choix, mes peurs, mes pleurs, c’est à toi que je les dois. Personne d’autre. Par chance, les répliques jaillirent de sa bouche avec une clarté et une fluidité qui l’émerveillèrent. Sa voix était là, elle ne l’avait pas perdue, et ses cordes vocales vibraient avec sincérité et émotion sous l’impulsion des mots que sa mémoire faisait affluer sans effort. Elle avait beaucoup travaillé pour en arriver là. Elles avaient beaucoup travaillé, sa mère et elle, pour atteindre cette dextérité, cette liberté du verbe et de la pensée. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles…

– Qu’est-ce que tu fabriques ? On va être en retard, si tu continues de lambiner !

Maggy était dans l’encadrement de la porte, plus maquillée qu’à l’accoutumée. Elle avait quitté l’éternel training dans lequel elle faisait toutes ses activités. Conduire, jardiner, cuisiner, bricoler, laver, nettoyer, éduquer, écouter, aller en courses, dessiner et coudre ses poupées. Ah ! ses poupées ! Il y en avait partout, de la cave au grenier, des poupées, des poupées, des poupées. La mère de Chiara avait pour passion de donner vie à de vieux bouts de draps ou de tissus en les remplissant d’ouate, en y cousant des cheveux en laine, des yeux en boutons et en les habillant de petits vêtements confectionnés spécialement pour eux. Maggy avait même un site internet où elle essayait de les vendre, mais, hélas, ses poupées qui avaient l’air de sortir d’une autre époque n’intéressaient pas grand monde et continuaient d’envahir toute la maison. Les voisins chuchotaient en ricanant que le mari était parti quelques années auparavant à cause de l’invasion, dans son foyer, des poupées. Depuis, M. Mastrini payait à son ex-femme une pension généreuse qui lui permettait de se consacrer entièrement à l’éducation des filles et à la création de ses fameux poupons de chiffon. En dehors de cette somme d’argent qui tombait chaque mois sur le compte en banque de la mère, le père ne donnait plus grand-chose. Une nouvelle femme et des jumelles, nées de cette union, accaparaient toute son attention.

– Cette robe est parfaite, mais redonne-toi un coup de brosse, et puis mets une pince, qu’on voie tes yeux. C’est très important, les yeux, au cinéma. Oh ! je vais t’appliquer du mascara volumateur sur les cils, ça t’ouvrira le regard !

– Maman, je peux le faire.

– Non, je m’en occupe, il faut absolument éviter les paquets.

Dans le miroir de la salle de bains, Chiara eut du mal à se reconnaître : en plus des cils, sa mère avait coloré ses lèvres, ses paupières et ses joues avec insistance.

– Ce n’est pas un peu trop voyant ? demanda-t-elle.

– Mais non, c’est exactement ce qu’il faut ! Allez, on devrait déjà être parties ! Coiffe-toi et rejoins-moi dans la voiture, je t’attends devant la maison !

Ses cheveux ne se laissèrent pas dompter facilement, elle les avait lavés et il y avait toujours une bosse inesthétique sur le devant. Elle s’agaça un moment, avant d’accepter cette imperfection capillaire contre laquelle elle n’avait plus le temps de lutter. Lorsqu’elle descendit l’escalier – en se tenant à la rambarde pour ne pas trébucher avec ses chaussures à talon qu’elle portait rarement, préférant les baskets –, elle imagina des flashs, une foule criant son nom, réclamant un regard, un sourire. Peut-être bien que ça lui plairait de faire du cinéma, de devenir célèbre et d’être admirée, aimée par des gens qu’elle ne connaissait pas. C’était sa mère qui avait vu l’annonce dans le journal, quelques lignes qui disaient qu’on cherchait une jeune fille de quinze ans pour jouer un rôle important dans un long-métrage qui se tournerait dans la région l’automne suivant. Elle n’avait jamais joué la comédie, mais lorsque Maggy lui avait proposé de se présenter à l’audition, au casting, elle avait accepté sans hésitation. « Oh ! tu sais, moi, ça aurait été mon rêve, de faire du cinéma, lui avait-elle dit, mais je suis tombée enceinte de toi si rapidement, j’ai épousé ton père et il a fallu vite, vite trouver du travail. À l’époque, il ne gagnait pas ce qu’il gagne aujourd’hui. » Oui, c’était son rêve à elle aussi, maintenant ça lui apparaissait comme une évidence, c’était ce qu’elle souhaitait faire de sa vie : du cinéma. Dire des répliques qui ne lui appartenaient pas et tenter, à travers elles, de faire passer des sentiments pour émouvoir les gens.

– Dépêche-toi, c’est pas possible d’être aussi lente, c’est la chance de ta vie, ce casting (Maggy prononçait toujours ce mot avec une espèce de mauvais accent américain qui disait son rêve et sa méconnaissance de ce monde-là), tu t’en rends compte ?

Chiara acquiesça, entra dans la voiture, attacha sa ceinture de sécurité et plaça ses mains à plat sur sa robe verte. Elles étaient moites, elle les essuya discrètement sur le tissu.

 

Dehors, il faisait froid, et ce qu’elle portait sous son manteau d’hiver était une simple robe d’été. Elle essayait de se réchauffer en sautillant sur le trottoir.

– Tu sais, mon cœur, dans le cinéma c’est souvent comme ça, on joue qu’on a très chaud alors qu’en réalité il fait très froid, il faut savoir tricher, déclara sa mère en sortant de son sac le papier sur lequel elle avait noté l’adresse. On a rendez-vous au numéro 35, ce doit être là-bas, juste après la boulangerie.

Elles s’approchèrent de l’immeuble. C’était une vieille bâtisse qui aurait mérité un rafraîchissement. Chiara avait imaginé quelque chose de plus clinquant.

– Tu es sûre ?

– Oui, oui, c’est là ! s’exclama Maggy.

Et elle poussa une lourde porte qui grinça. Mère et fille montèrent un escalier en marbre ébréché, il n’y avait pas d’ascenseur dans cette construction de 1900.

– C’est à quel étage ? demanda Chiara, craignant d’arriver transpirante à son audition.

Elle préférait le mot « audition » au mot « casting », sans savoir pourquoi.

– Au deuxième.

Elles continuèrent de grimper, au même rythme, avec solennité.

Dans un long couloir aux murs défraîchis, meublé de chaises en bois branlantes, des dizaines de jeunes filles attendaient – maquillées pour la plupart –, accompagnées ou non, que quelqu’un vienne les chercher.

– Tu crois qu’elles sont toutes ici pour le film ? murmura Chiara à l’oreille de sa mère, oreille à l’intérieur de laquelle elle se serait volontiers réfugiée si elle avait été suffisamment petite, pour retrouver la chaleur rassurante qui l’avait enveloppée durant sa période in utero.

– J’imagine.

– Je ne savais pas qu’il y avait autant de filles de mon âge qui rêvaient de faire du cinéma.

Et toutes lui ressemblaient, alors comment faire la différence ? Comment se faire repérer (c’était un mot de Maggy, depuis qu’elle l’avait inscrite à l’audition, elle n’arrêtait pas de lui répéter que l’important était qu’elle se fasse repérer. Ce mot engendrait chez Chiara de drôles d’angoisses et donnait lieu à des rêves curieux où une sorte de laser rouge parcourait la ville à sa recherche). Son téléphone portable sonna, deux notes aiguës annonçant l’arrivée d’un message. Elle ouvrit la poche intérieure de son sac, sortit l’appareil et passa un doigt fébrile sur l’écran. Merde, comme on dit, pour ton casting, je t’aime grande sœur.

– C’est Lise, pour l’audition.

– Le casting, rectifia sa mère. Ah ! c’est bien, j’avais peur qu’elle oublie, elle a un gros test de math en fin de matinée.

Chiara renvoya un gentil message à sa sœur pour son test, puis mit son téléphone sous silence et le rangea.

Plus d’une heure s’écoula au milieu des odeurs de parfum mêlées à celles de transpiration, une transpiration âcre produite par la peur. Le front habituellement lisse des jeunes filles était marqué du sceau de l’inquiétude, ce qui les vieillissait de quelques années. Chiara sentait ses joues brûler. À croire qu’un feu consumait ses pommettes. Je dois être affreuse, toutes les autres filles doivent se rassurer en me regardant, songeant avec fierté qu’elles ont l’air mille fois plus fraîches et décontractées que moi.

– Il faut que j’aille au petit coin, dit-elle à voix basse.

– Profites-en pour te repoudrer, ordonna sa mère.

Ce qui donna à Chiara le désir de partir en courant et de se retrouver dans le parc d’à côté pour écouter les oiseaux, juste les oiseaux, parce qu’après tout qu’est-ce qu’elle en avait à fiche de faire du cinéma ? Oui, elle était rouge, écarlate même probablement, plus écarlate que personne ne l’avait jamais été, et alors ? Elle était assez grande pour s’en rendre compte, n’avait pas besoin des remarques aigrelettes de sa « mater ». Elle se leva et partit à la recherche des toilettes.

 

Assise sur la cuvette, elle fixait le carrelage blanc. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine… À force d’être tournées en boucle, mâchées, les phrases perdaient de leur sens, et Chiara se demandait s’il était possible qu’elles se dissolvent dans le néant qu’elles engendraient. Fichue gamine. Fichue gamine. Fichue gamine. Comment se souvenir des mots s’ils ne voulaient plus rien dire ? Les sons tournaient dans sa tête ; elle essayait d’en retenir la musique. C’était une chanson qu’elle connaissait sur le bout des doigts, une chanson qui lui reviendrait le moment venu, malgré le trac, malgré la pression qu’elle sentait peser sur ses épaules aux rondeurs encore enfantines. Elle devait se faire confiance, tout irait bien, tout ne pouvait que bien aller. Alors pourquoi son cœur cognait-il si fort dans sa poitrine ? Pourquoi cette envie de pleurer et de s’enfuir pour aller se cacher dans un endroit où personne ne pourrait la regarder, la scruter, la juger ? Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles ? Dans la scène qu’elle avait reçue et travaillée, il était noté qu’après cette réplique le garçon, ou plutôt l’homme, car son partenaire serait un homme adulte – avec une voix très basse et de la barbe probablement – eh bien, cet homme était censé l’embrasser « fougueusement ». Serait-il présent à l’audition ? Allait-elle devoir se laisser étreindre avec passion ? Elle frémit. Personne ne l’avait jamais embrassée et elle n’avait jamais embrassé personne. Elle ne souhaitait pas que son premier baiser se passe au cinéma, avec un homme barbu de surcroît.

À un moment donné, il fallait bien sortir des toilettes. Elle tira la chasse d’eau, arrangea sa robe, vérifia qu’elle ne s’était pas tachée par inadvertance et se lava les mains. En se regardant dans le miroir, encore une fois, elle eut du mal à se reconnaître. Était-ce Lina qui s’emparait d’elle ?

 

Lorsqu’elle revint dans le long couloir où sa mère l’attendait, elle fut surprise de découvrir qu’il ne restait plus que quelques filles. Combien de temps était-elle restée sur la cuvette des toilettes à tourner en boucle son texte ?

– Qu’est-ce que tu fabriques, bon sang, tu es tombée dans le trou ? s’excita Maggy. Ça va bientôt être à nous, une dame est venue demander nos coordonnées. Si tu es prise, ils te téléphonent, sinon la réponse viendra par courrier. Après la jeune fille en bleu, là-bas, c’est à toi ! Tu t’es repoudrée ?

– J’ai oublié.

– Repoudre-toi.

Elle s’assit sur la chaise en bois branlante et chercha dans son sac le poudrier que sa mère lui avait donné. Elle l’ouvrit, il y avait un petit miroir à l’intérieur. Délicatement, elle tapota son visage avec la houppette. C’était agréable, comme une protection qu’elle se créait, un masque qui mettrait une sorte de filtre entre elle et les autres.

La jeune fille en bleu fut appelée, elle était spécialement jolie, avec une taille très fine et de beaux seins. Chiara pensa que c’était la poisse de passer après elle. La porte du fond se referma et le long couloir s’obscurcit. Elles n’étaient plus que cinq, cinq jeunes filles pleines de rêves et d’espoir à attendre d’être choisies.

– Ça va bientôt être à toi, lui dit sa mère, tu es prête ?

Prête ? Était-elle prête ? Non, elle ne l’était pas. Et si sa mémoire la lâchait, s’embrouillait ? Elle fit défiler le texte dans son esprit, très rapidement, pour se rassurer, quand soudain : le blanc, le trou noir, le néant. Que devait-elle dire à ce moment-là ? Elle ne s’en souvenait pas. Il y avait ce satané baiser après fichue gamine, ce baiser qu’elle espérait ne pas devoir recevoir ni donner, mais que disait-elle après cette action ? Sa bouche s’assécha, ses mains collaient à sa robe, son cœur tambourinait et ses jambes flageolaient.

– Tu as l’air terrorisé, détends-toi.

– Maman, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas, bégaya-t-elle dans un souffle.

– Allons, chérie, ressaisis-toi. On n’a pas fait tout ce travail pour rien, tu vas y arriver, bien sûr, et tu vas gagner.

Cela sonna comme un ordre qui, au lieu de paralyser Chiara, la boosta. Elle devait les éblouir, elle n’avait pas d’autre choix. La peur était un sentiment qu’elle ne pouvait pas s’autoriser. Il suffisait de la balayer sur le bas-côté, de la renier, elle n’existait pas, n’avait jamais existé. La suite du texte lui revint en mémoire. Tu ne m’embrasserais pas comme ça si tu ne m’aimais pas, tu m’aimes encore, tu m’aimes, je suis à toi, tu es à moi, rien ni personne ne pourra changer ça. Tu m’as marquée au fer rouge, c’est trop tard, ne me laisse pas… Eddy, je suis à toi. Aime-moi… Touche-moi… Caresse-moi…

L’idée de devoir interpréter ces mots devant des inconnus la gênait, cependant sa mère lui avait dit que ce n’était pas elle, Chiara, qui parlait, mais Lina. Chiara n’avait pas à être embarrassée des paroles ou du comportement de Lina, elle n’en était pas responsable, sinon comment les acteurs pourraient-ils jouer des fous, des meurtriers ? Elle laissa donc Chiara au vestiaire et décida qu’il était temps de devenir Lina. Une impression de puissance et de force s’empara d’elle. Je ne risque rien, songea-t-elle, je ne suis plus moi, je suis elle.

– Merci, on vous tiendra au courant.

La jeune fille en bleu hocha la tête et avança dans le couloir l’air victorieux, ses talons résonnèrent entre les murs défraîchis de la vieille bâtisse.

– C’est elle, je suis sûre que c’est elle qui va être choisie.

– Mais non, répondit Maggy du tac au tac, elle a peut-être de gros seins, mais une très vilaine peau sous sa couche de fond de teint.

C’était vrai, Chiara ne l’avait pas remarqué, fascinée par l’assurance de cette candidate. Le regard de sa mère pouvait être cruel et sans concession. Quel jugement aurait-elle porté sur son physique si elle n’avait pas été sa fille ?

– Mastrini !

Maggy et Chiara se levèrent, traversèrent le couloir et se retrouvèrent devant la femme qui les avait hélées.

– Seulement la demoiselle, nous vous demanderons d’attendre ici.

– Mais je suis sa mère, c’est moi qui l’ai inscrite au casting !

– Pas de parent, c’est la règle.

– Oui, mais ma fille et moi, c’est différent, nous sommes…

– Maman, s’il te plaît…

– Bon, bon, j’attends ici, bougonna-t-elle. Ce n’est pas une raison pour ne pas donner le meilleur de toi-même.

Et la porte se referma.

 

Elle resta longtemps à l’intérieur. Maggy envoya un message à sa fille cadette pour lui dire de ne pas les attendre et de se débrouiller pour le repas. Il était treize heures dix lorsque Chiara sortit enfin.

– Merci, on vous tiendra au courant.

Une autre jeune fille fut appelée.

– Alors ? questionna Maggy, les yeux emplis de curiosité.

– Rien.

– Comment ça, « rien » ?

– J’ai dit mon texte.

– Et ?

– Je ne sais pas s’ils m’ont trouvée bien.

Elle se dirigea vers l’escalier d’un pas rapide. Sa mère la suivit, interloquée. Comment osait-elle l’évincer de cette façon ? Elle voulait tout savoir, dans les moindres détails : que lui avait-on dit exactement, sur quel ton, de quelle manière l’avait-on regardée, avait-on été gentil avec elle, attentionné ou au contraire un peu brusque, voire sévère ?

– Le réalisateur était présent ?

– Oui, c’est même lui qui me donnait la réplique, l’acteur n’était pas là.

– Et comment t’es-tu sentie ?

– Nulle.

– Nulle ? Comment ça, « nulle » ?

– S’il te plaît, maman, je n’ai pas envie d’en parler, je veux juste rentrer à la maison, j’ai faim !

Maggy insista durant tout le trajet du retour pour avoir des informations, mais sa fille haussait les épaules à chaque question et répondait du bout des lèvres, quand elle répondait.

– Je n’aurai pas le temps de manger et d’être à l’heure en cours, tu me feras une lettre d’excuses pour cet après-midi aussi ? Tu n’auras qu’à écrire que je suis malade. Toute la journée, c’est plus crédible.

– D’accord. Tu es la seule de ta classe à participer au casting ?

– Je n’en sais rien. C’est sur plusieurs jours, non ?

– D’après ce que j’ai compris.

– Tu crois qu’ils voient d’autres filles, ailleurs ?

– Ils voulaient quelqu’un de la région, avec l’accent.

– J’ai l’accent ?

– Un peu, forcément.

Lorsqu’elles franchirent le seuil de la maison, elles découvrirent Lise en train de danser dans le séjour sur Pourvu qu’elles soient douces, de Mylène Farmer. C’était une fan inconditionnelle de la chanteuse. Les poupées de chiffon la lorgnaient avec leurs yeux ronds en bouton.

– Alors, comment ça s’est passé ? s’écria-t-elle avant de baisser le volume de la musique.

– Je ne sais pas, on verra.

– Mais tu as un bon pressentiment ?

– Je ne sais pas.

– Ta sœur ne veut rien dire, rien raconter, elle garde tout pour elle. J’ai essayé de l’interroger, elle fait sa mauvaise tête.

– Parce que je n’ai rien à raconter. Je suis fatiguée, je monte dans ma chambre.

– Mais tu mourais de faim ?

– Maintenant j’ai mal au ventre.

– Justement, il faut manger.

– Je me ferai un sandwich plus tard !

 

Allongée sur son lit, Chiara se remémorait l’audition. Cela avait été merveilleux, mais partager ses émotions avec sa mère ou sa sœur les aurait diluées. Ce moment lui appartenait. Lorsqu’elle était entrée dans la salle, le réalisateur était venu lui dire bonjour en souriant. Un sourire bienveillant qui avait calmé ses angoisses. Il lui avait demandé son prénom, avant de lui indiquer une marque au sol devant la caméra. Ensuite, il lui avait expliqué que l’acteur qui jouerait Eddy n’était pas là et qu’il lirait ses répliques.

– Au moment du baiser, tu feras un temps, juste ça, d’accord ?

Elle en avait été très soulagée. Et ils avaient fait la scène, les mots avaient jailli de sa bouche sans qu’elle y pense. Il s’adressait à elle, elle répondait, c’était simple comme bonjour. À la fin, il y avait eu un silence. Le réalisateur et la femme avaient échangé un regard, puis il avait déclaré :

– C’est bien, c’est très bien, on va la refaire encore une fois, et j’aimerais que tu prennes le temps, avant de commencer, d’imaginer le désarroi de Lina, sa peur, sa tristesse et son sentiment – immense – de solitude. En perdant Eddy, elle perd tout ce qui faisait son monde, elle perd le seul être en qui elle avait confiance. Quelque chose se brise en elle. Il était son père, sa mère, son frère, son ami, son amoureux, il était tout. S’il s’en va, il ne lui reste plus personne. Tu comprends ?

Elle avait acquiescé. Le sentiment de solitude dont il parlait lui avait serré le ventre. Elle l’avait ressenti avec violence, comme si elle avait déjà vécu cette situation.

– On la refait, et tu penses à tout ça, d’accord ? Tu prends le temps qu’il te faut avant d’y aller.

Elle n’avait pas eu besoin de temps. C’était là, dans sa chair, son sang, ça bouillait, gonflait, cognait, ne demandant qu’à être expulsé. Pourtant, cette fois-ci, les mots étaient sortis plus difficilement, à croire qu’ils la brûlaient, la heurtaient ; ils étaient épais, lourds, ce n’étaient plus seulement des mots, mais des émotions brutes qui la submergeaient et peinaient à remonter dans sa gorge.

Le silence qui avait suivi la scène fut plus long que la fois précédente, plus dense.

– Merci, avait fini par murmurer le réalisateur. Je crois… J’aurais envie de voir d’autres scènes avec toi, des scènes qui n’étaient pas prévues pour l’audition… On pourrait… on pourrait juste les lire, qu’est-ce que tu en dis ?

Son timbre manquait d’assurance, comme si c’était lui soudain qui était impressionné par elle.

– Oh ! oui, je veux bien !

Ils s’étaient installés à une table, en dehors du champ de la caméra, et avaient parcouru certains passages du scénario. Chiara avait trouvé formidable de découvrir d’autres facettes de Lina, d’autres phrases que celles qu’elle avait apprises, c’était comme de mettre ensemble les pièces d’un puzzle. Elle aurait pu passer sa journée à travailler sur les intentions de Lina, ses moteurs, mais à un moment donné la femme était venue chuchoter quelque chose à l’oreille du réalisateur, il s’était levé et avait annoncé qu’il était temps de se séparer. Au moment de lui dire au revoir, Chiara avait craint qu’il soit dérangé par la moiteur de sa paume, mais son appréhension s’était évaporée au contact de la main du réalisateur qui était au moins aussi humide que la sienne.

– À bientôt.

– À bientôt, avait-elle répondu en se demandant si ça signifiait qu’il avait fait son choix, que c’était elle qu’il voulait, ou était-ce juste une formule toute faite ? De ces formules de politesse qui engendraient des malentendus.

Quelle joie ce serait d’être l’élue ! pensait-elle, étendue sur son lit. Quel bonheur de pouvoir se dire qu’entre toutes les magnifiques jeunes filles qu’elle avait vues à l’audition c’était elle, ELLE, qui avait été choisie ! Elle n’avait jamais rien réussi, jamais rien gagné, jamais été la première en classe ni en quoi que ce soit d’autre. Quelle fierté ce serait d’être enfin celle qui comptait ! Elle espérait de tout son cœur avoir été « repérée » – ce mot qu’utilisait sa mère prenait brusquement tout son sens.

– Chérie, je peux entrer ? Je t’ai fait un sandwich.

Maggy avait déjà ouvert la porte et passé sa tête dans l’entrebâillement, une assez grosse tête pleine de boucles qu’elle ravivait plusieurs fois par semaine avec des bigoudis chauffants, ce qui lui donnait l’air plus âgé qu’elle n’était. Curieusement, ça ne la dérangeait pas de se balader en training la majeure partie du temps ; en revanche, si elle manquait une mise en plis, elle frôlait l’hystérie. Chiara aurait préféré rester seule pour se remémorer en détail et en boucle sa matinée, cependant son estomac gargouillait.

– Entre, puisque tu es là.

– Emmental, tomates, moutarde et cornichons, comme tu aimes, dit-elle en posant l’assiette sur la table de nuit.

– Merci.

– Je peux m’asseoir ?

Chiara hocha la tête, se redressa, saisit son encas et mordit dedans. Sa mère s’installa à côté d’elle sur le lit.

– Tu n’as plus l’âge de dormir avec autant de peluches, tu devrais faire un tri et en monter quelques-unes au grenier.

– C’est toi qui dis ça, avec toutes tes poupées !

– Mais, enfin, ce n’est pas pareil, mes poupées je les fabrique et je les vends, tu ne vends pas tes peluches, que je sache. Bon, maintenant, dis-moi, ça s’est vraiment mal passé ?

– Je ne sais pas, répondit Chiara la bouche pleine.

– Des chances comme celle-ci, tu n’en auras pas beaucoup dans ta vie. Devenir quelqu’un, ce n’est pas donné à tout le monde. Et je sais de quoi je parle, confia sa mère. Quand j’étais jeune, je collectionnais des photos de stars que je mettais dans un album, de belles photos en noir et blanc, et je m’imaginais qu’un jour moi aussi je ferais rêver une jeune fille qui observerait mon portrait avec émerveillement.

– Tu as fait des auditions ?

– Un casting, une fois.

– Et alors ?

Maggy susurra :

– J’ai perdu mes moyens. J’avais préparé mon texte pendant des heures et des heures, je le savais sur le bout des doigts, mais le jour même je n’ai plus pu sortir un mot. J’ai commencé à suer et à trembler de la tête aux pieds. Je suis partie en courant, sans prendre la peine de m’excuser, je suis partie en courant pour aller sangloter dans les toilettes. Que personne ne me voie, surtout ça, QUE PLUS PERSONNE NE ME VOIE.

Elle s’arrêta quelques secondes, puis reprit :

– Je ne me suis jamais sentie aussi nulle que ce jour-là.

– Maman, tu n’as pas été nulle, tu as juste eu peur, ça arrive.

– Non, j’ai été nulle, mais ça n’est pas grave, c’était il y a si longtemps, dit-elle en se levant. En revanche, j’aurais aimé que ça marche pour toi.

Et elle quitta la chambre.

 

Cette nuit-là, Chiara rêva que les poupées de Maggy avaient pris vie. Elles se baladaient dans la maison en fredonnant une chanson qui ressemblait à une prière ou à une incantation. Elles étaient plus grandes que dans la réalité et prenaient énormément de place. Chiara ne pouvait plus se mouvoir sans en bousculer une. Et puis leur chant avait quelque chose d’anxiogène, les paroles étaient incompréhensibles, mais les sons créaient une vibration qui secouait la maison. Elle les aurait bien jetées dehors, une à une, sans exception : à la porte, vilains fantoches ! Mais elle savait que sa mère ne le lui pardonnerait pas. Elle allait devoir supporter les poupées qui n’en étaient plus vraiment et cohabiter. Ce mot résonna en elle et la fit frissonner. Cohabiter.

 

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U n samedi vers treize heures, le téléphone sonna à la maison. Elles avaient fini de manger et chacune vaquait à ses occupations. Lise écoutait Mylène Farmer dans sa chambre, Maggy donnait naissance à une nouvelle poupée dans le salon et Chiara rêvait, allongée sur son lit en regardant le plafond. Lorsque la sonnerie retentit, et comme chaque fois que cela arrivait depuis le jour de l’audition, Chiara se raidit. Elle attendait la réponse, ne parvenait pas à faire autre chose, il était temps que ça cesse. Elle savait qu’il valait mieux qu’elle arrive par téléphone plutôt que par courrier ; d’ailleurs, tous les jours, elle ouvrait la boîte aux lettres avec la crainte d’y trouver une enveloppe qui lui soit destinée.

 

– Chiara, c’est pour toi ! cria sa mère depuis le rez-de-chaussée.

Son cœur s’emballa. Ce devait être la réponse, enfin ! Quoi d’autre ? Ses copines la contactaient sur son portable. Elle se leva, aurait aimé qu’il y ait un appareil à l’étage pour éviter d’avoir sa mère collée à son oreille au moment de l’annonce.

Dans le salon, il faisait sombre. Seule la lampe près de la machine à coudre était allumée. C’était un temps pluvieux au ciel bas. De bonnes nouvelles pouvaient-elles arriver ces jours-là ?

– Mais enfin dépêche-toi, ça ne se fait pas de faire attendre les gens ainsi !

– Allô ? dit-elle, la gorge serrée.

 

Elle resta impassible durant toute la durée de l’appel, se contenta d’acquiescer, puis de remercier. Si cela avait été le réalisateur lui-même qui l’avait appelée, elle aurait eu beaucoup plus de mal à contenir ses émotions, mais avec la femme elle n’avait eu aucun problème. Lorsqu’elle raccrocha, sa mère, qui était si proche de sa figure que des odeurs d’ail et de laque lui parvenaient, explosa.

– Alors ??? Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? C’est toi ? C’est toi, c’est ça ? Tu es prise ?

Chiara s’autorisa un temps, histoire de maintenir le suspense, avant de dire dans un sourire :

– Oui, j’ai été choisie, c’est moi qui vais jouer Lina.

Maggy porta ses mains à sa bouche et eut un mouvement de recul, puis des larmes jaillirent de ses yeux.

– Toi ? Mon bébé ? Toi ?

– Oui.

– Il faut fêter ça, je dois avoir une vieille bouteille de champagne à la cave, une bouteille datant de l’époque où votre père était encore là, mais ça ne vieillit pas, le champagne, au contraire, c’est encore meilleur avec le temps, dit-elle en s’agitant sur place avant de filer au sous-sol.

Lise se tenait au bas de l’escalier qui menait à l’étage. Un rayon de soleil avait réussi à transpercer la masse sombre des nuages et éclairait son visage, l’éblouissant légèrement. Elle plissait les yeux.

– Alors, c’est bon ?

– Oui.

– Tu es contente ?

– Je crois que j’ai du mal à réaliser.

– Si tu rencontres Mylène Farmer, tu lui demanderas un autographe pour moi ?

Chiara rit.

– Je ne vais pas rencontrer Mylène Farmer.

Maggy revint dans le salon avec une bouteille de champagne.

– Exceptionnellement, mes petites chéries, vous avez droit à un verre d’alcool ! À jour particulier, règles particulières !

Elle alla chercher trois flûtes à la cuisine, puis fit sauter le bouchon. Le liquide pétillant déborda de la bouteille et mouilla la moquette. Elles trinquèrent à l’avenir et au succès de Chiara.

– Que tu deviennes très connue, ma chérie, et très riche aussi, pourquoi pas ! gloussa Maggy.

– Il est vraiment célèbre, le type qui fait le film ? demanda Lise.

– Je ne sais pas, je ne le connaissais pas avant de le rencontrer à l’audition.

– Bien sûr qu’il est célèbre, je l’ai vu plusieurs fois à la télévision !

– Tu as vu ses films ?

– Non, Lisette, ce sont des films un peu… des films spéciaux, des films d’auteur, comme on dit. Mais il est connu, c’est sûr !

– Maman, arrête de m’appeler Lisette.

Chiara porta son verre à ses lèvres. C’était la première fois qu’elle buvait du champagne et elle aima ça. Elle était heureuse d’avoir été choisie, elle se réjouissait de pouvoir faire du cinéma et de retravailler avec le réalisateur, mais un détail lui revint et la stressa : le fait de devoir embrasser un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et barbu probablement. Devrait-elle mettre la langue ? Elle se dit que le mieux serait qu’elle tombe rapidement amoureuse de quelqu’un et qu’elle l’embrasse afin que le baiser d’Eddy pour Lina ne soit pas le premier baiser de Chiara. Ensuite, elle pensa à la scène dans le lit (qu’elle avait lue à l’audition), la scène où ils étaient nus l’un contre l’autre après avoir fait… la chose. Comment cela se passerait-il ? Serait-elle obligée d’être nue, toute nue, ou aurait-elle le droit de garder sa culotte ? La tête commença à lui tourner, ses inquiétudes se firent de plus en plus légères pour finir par s’envoler par la fenêtre : tout se passerait bien, tout ne pouvait que bien se passer, elle n’avait aucun souci à se faire.

– Dites-moi, les filles, que pensez-vous de ce champagne ?

– Excellent, vraiment excellent, bafouilla Chiara, mais je crois que je vais m’allonger un moment, toutes ces émotions ça fatigue…

Elle étendit ses jambes sur le canapé.

– Tu as déjà vidé ta coupe ? rit Maggy. Alors je peux te dire que la fatigue n’y est pour rien, tu es pompette, ma fille !

Chiara entendait au loin sa mère et sa sœur discuter, tandis qu’autour d’elle le monde et les poupées de chiffon valsaient.

 

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E n se rendant en cours le lundi matin, Chiara se demanda quel serait le moment idéal pour annoncer la nouvelle à ses amies. Elle ne leur avait pas dit qu’elle participait à l’audition, par peur qu’on se moque d’elle ou qu’on la charrie. Elle avait eu honte de passer ce casting, comme elle avait honte depuis toujours d’avouer qu’elle était amoureuse de tel ou tel garçon. Il bruinait, un vent glacé fouettait son visage, et la neige qui était tombée le jour d’avant disparaissait en laissant des traces brunes sur les trottoirs.

 

– Chiara !

La voix de Raphaëlle était douce, légèrement éraillée, une voix singulière, agréable à entendre.

– Hey ! Comment s’est passé ton week-end ?

– Super, et toi ?

– Super aussi.

Elles se firent la bise. Puis aperçurent les deux autres vers l’entrée de l’établissement et les rejoignirent. Après quelques échanges anodins sur les nouvelles bottes de Cynthia, la sortie du dernier clip d’une chanteuse qu’elles aimaient, le cours de gymnastique à venir qu’elles détestaient, la sonnerie retentit. Elles entrèrent dans le bâtiment.

 

C’est au réfectoire, assise devant une escalope panée, des pommes de terre sautées et des haricots verts que Chiara confia sa joie à ses amies. Elle raconta tout, en détail, avait prévu de faire court, mais une fois lancée dans le récit elle ne put plus s’arrêter. Trois paires d’yeux la fixaient avec intérêt. Le brouhaha alentour avait disparu. Une bulle les entourait, et les mots de Chiara se déployaient sans concurrence. Quand elle eut terminé, Raphaëlle et Cynthia s’exclamèrent que c’était magnifique, incroyable, qu’elles ne connaissaient pas le réalisateur, mais que c’était génial, et peut-être qu’elle allait devenir une star, alors il faudrait qu’elle les invite au bord de sa grande piscine avec ses amis célèbres ! Des éclats de rire fusèrent. Seule Claire restait immobile à côté de Chiara, les yeux baissés sur son assiette, à triturer un pauvre haricot avec sa fourchette.

– J’ai fait l’audition, moi aussi, murmura-t-elle.

Un malaise s’installa autour de la table, engendrant un long silence dont les bruits du réfectoire continuèrent d’être exclus. Chiara resta bouche bée, elle n’aurait jamais imaginé qu’une de ses amies passe l’audition sans le dire aux autres, elle s’était crue la plus secrète.

– Je suis désolée… je ne savais pas, bredouilla-t-elle soudain, et tu tenais beaucoup à… C’était important pour toi ?

Elle trouva sa phrase stupide, aurait aimé pouvoir la reformuler.

– C’est mon rêve depuis que je suis toute petite, de faire du cinéma. J’ai vu plusieurs films de Baldewski avec mon père et j’adore son univers. Quand je suis tombée sur l’annonce pour l’audition, je n’en croyais pas mes yeux, je me suis dit que c’était ma chance. Avec mes économies, j’ai payé un prof de théâtre pour travailler la scène, je l’ai répétée pendant des heures et des heures, à en avoir mal à la tête et aux yeux, c’était mon rêve d’être prise.

Elle marqua un temps, puis ajouta sèchement :

– Je ne savais pas que c’était ton rêve à toi aussi.

Chiara regretta d’avoir parlé. La déception de son amie – et pas n’importe laquelle, celle dont elle était la plus proche – la culpabilisait. Méritait-elle ce qui lui arrivait ?

– Tu ne m’as jamais dit que tu aimais le cinéma…

– Je t’ai proposé de m’y accompagner quelquefois, asséna Claire, mais tu répondais toujours que ça n’était pas ton truc.

Cela lui rappelait vaguement quelque chose. Oui, il était possible qu’elle ait refusé ce genre d’invitation. Jusqu’ici le mot « cinéma » ne signifiait rien pour elle.

– Je suis désolée…

– C’est bon, arrête, je n’ai pas besoin de ta pitié.

– Ce n’est pas de la pitié !

Claire repoussa son plateau, sa main droite tremblait. Elle se leva et se dirigea vers les toilettes. La sonnerie annonçant la reprise des cours vint enfin briser la bulle dans laquelle les filles se trouvaient. Avec soulagement, elles réentendirent la cacophonie ambiante qui habituellement les irritait.

– Tu n’y peux rien, dit Raphaëlle, alors qu’elles déposaient leur plateau et celui de Claire sur des chariots. Ça va lui passer, ne t’inquiète pas.

– Si tu as été prise, c’est que tu étais la meilleure, ajouta Cynthia. Et puis, si vraiment c’était son rêve de jouer la comédie, elle n’avait qu’à s’inscrire au cours de théâtre de Mme Moret depuis le début de l’année, c’est gratuit.

Ce qui troublait Chiara, c’était la pensée qu’elle ne connaissait pas sa meilleure amie. Pourquoi ne lui avait-elle jamais confié sa passion pour le septième art, son rêve d’en faire son métier ? Le lien qu’elles avaient tissé était-il juste une mascarade pour tromper la solitude ? Une multitude de souvenirs rejaillirent, des souvenirs tendres et drôles : Claire éclatant de rire. Des quatre, elle lui avait toujours paru la plus mûre, la plus indépendante, la plus solide, mais c’était une carapace. Sa rudesse était une forme de protection. En réalité, elle était beaucoup plus sensible et fragile qu’il n’y paraissait. Avait-elle tu son désir par peur, comme elle, que quelqu’un s’en moque ou le salisse ? Elle décida de se rendre aux toilettes pour voir comment elle allait. Enfermée dans une cabine, Claire ne souhaitait pas lui parler, mais sa voix disait qu’elle avait pleuré. Le cœur serré, Chiara se dépêcha de rejoindre les autres qui étaient déjà parties en cours. Il fallait changer de bâtiment pour retourner en classe, et il s’était mis à pleuvoir, une pluie violente qui la mouilla de la tête aux pieds. Ses baskets couinèrent sur le linoléum des longs couloirs en laissant derrière elle des petites flaques.

 

Claire ne revint pas en classe cet après-midi-là. Mais le lendemain matin, en entrant dans la cour, Chiara la vit assise sur un muret. Raphaëlle et Cynthia n’étaient pas encore là, elle marcha d’un pas rapide vers son amie.

– Salut.

– Salut, répondit-elle.

– Je suis désolée pour hier, vraiment, je ne voudrais pas que ça mette en danger notre…

– C’est bon, n’en parlons plus. Ma réaction était peut-être un peu disproportionnée, mais quand tu as annoncé la nouvelle je n’avais pas encore reçu le courrier. J’ai donc appris de ta bouche que pour moi c’était mort.

– Pardon.

– Tu n’y peux rien, tu ne pouvais pas savoir.

Chiara se sentit soulagée, et en même temps quelque chose dans la voix de son amie sonnait faux, comme si quelqu’un lui avait dicté ces mots. Elles restèrent un moment silencieuses à regarder leurs chaussures, puis Cynthia arriva et s’exclama :

– Ah ! je vois qu’on s’est réconciliées, tant mieux, ce serait triste de devoir se débarrasser d’une de vous deux pour garder l’harmonie dans notre petit groupe !

Elle pouffa. Raphaëlle les rejoignit peu après. Et la sonnerie retentit.

 

À midi, elles s’assirent ensemble au réfectoire, discutèrent de choses et d’autres, comme si de rien n’était. Cependant, Chiara remarqua que son amie évitait son regard et ne lui adressait jamais directement la parole. Il lui faut juste un peu de temps, pensa-t-elle, tout redeviendra comme avant, notre amitié vaut plus qu’un rôle au cinéma. Au fond de la salle, vers les chariots, quelqu’un fit tomber un verre qui se brisa. Chiara, Raphaëlle et Cynthia sursautèrent en même temps, ce qui les fit rire. Claire, elle, resta impassible, ses yeux ne cillèrent même pas, à croire qu’elle n’avait pas entendu.

 

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Q uelques semaines plus tard, alors que le mois de mars semait au vent des effluves de printemps et que les oiseaux commençaient à faire leur nid, Chiara reçut un coup de téléphone de sa professeure principale. Elle écouta ce qu’elle lui dit, attentivement, sans bouger.

– C’est qui ? chuchota Maggy, assise derrière sa machine à coudre.

Elle ne répondit pas, ne fit aucun signe. Ses yeux ressemblaient à ceux des poupées de chiffon, vides, sans expression. Au bout de quelques minutes, elle finit par dire d’une voix blanche :

– Merci, madame Müller, à lundi.

C’est après avoir reposé le combiné qu’elle s’effondra. Elle sentit, au plus profond d’elle, que quelque chose se déchirait. Une ombre noire envahit le salon et plongea la pièce dans l’obscurité. Sa mère se précipita vers elle, lui demanda ce qui se passait, mais au milieu de ses sanglots elle ne parvenait pas à aligner deux mots. Il fallut attendre un long moment avant qu’elle puisse bégayer :

– C’est Claire, elle s’est… elle a… elle a sauté par la fenêtre de sa chambre.

– Oh ! mon Dieu !

– C’est fini. Tout est fini.

Maggy l’aida à se relever et l’accompagna jusqu’au canapé. Puis elle la prit dans ses bras et la serra fort.

 

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É tendue sur une serviette de bain, Chiara apprenait son texte. Lina avait beaucoup de répliques, mieux valait s’y prendre à l’avance pour être sûre qu’au moment du tournage elles sortent sans y penser. Salut, moi c’est Lina, mais tu peux m’appeler Lili. Au-dessus d’elle, le soleil cognait, il était à son apogée, midi venait de sonner au clocher de l’église du quartier. Elle s’était tartinée de crème solaire, une crème épaisse et désagréable au toucher qui laissait sur sa peau des traces blanches, mais c’était tout ce qu’elle avait trouvé dans l’armoire de la salle de bains. Ses lunettes noires glissaient sur son nez, et ses mains collaient, elle les essuyait régulièrement sur sa serviette, craignant de tacher son texte. Cela demandait de la concentration pour ne pas se laisser distraire par les rires et les bruits d’éclaboussures qui résonnaient dans le parc de la piscine, mais c’était quelque chose qu’elle savait faire : s’extraire. Lina prenait de plus en plus de place, grandissait à l’intérieur d’elle, se développait, et c’était délicieux de se sentir possédée ainsi. Elle avait décidé de se mettre un peu au régime pour affiner ses traits et faire disparaître les rondeurs qu’elle ne supportait plus au niveau de ses cuisses et de ses fesses. Il lui avait suffi de remplacer les bonbons et autres douceurs par des pommes pour perdre quelques kilos. Elle faisait malgré tout attention à manger suffisamment pour ne pas devenir toute maigre et avoir de l’énergie. Elle se sentait bien dans sa peau, et encore mieux dans celle de Lina. Une coccinelle atterrit sur son texte. Elle trottina quelques secondes sur la longue réplique un peu baratineuse d’Eddy, avant de s’envoler à nouveau. Elle n’avait pas encore rencontré l’acteur qui jouerait son amoureux, le réalisateur voulait que leur premier contact ait lieu sur le plateau quand ils tourneraient leur première scène, mais elle avait vu des photos et des extraits de ses films sur internet. Pour être honnête, elle n’était pas emballée, elle le trouvait vieux et il avait l’air hautain. Elle avait peur qu’il soit brusque, impatient, voire méchant avec elle. Son visage était dur ; ses yeux, noirs ; et ses sourcils, épais. Lorsque des angoisses liées au tournage affleuraient, elle les chassait. Elle avait appris à faire ça, chasser ce qui la perturbait, et c’était un sentiment de liberté et de puissance incroyable. Tant d’années perdues à se faire du souci pour des bêtises, alors qu’il suffisait de balayer ses inquiétudes sur le bas-côté et de ne plus les regarder.

 

– Chiara !

Elle leva les yeux de son scénario. Raphaëlle apparut devant elle en contre-jour, longue, le corps couvert de gouttelettes, les cheveux mouillés.

– Raphy !

– C’est chouette de te voir ici, je peux venir vers toi ?

– Bien sûr.

– Je vais chercher mes affaires.

Elle disparut en laissant derrière elle un parfum fruité. Chiara aurait préféré être seule pour travailler, elle n’était pas d’humeur à papoter, mais comment refuser à son amie d’étaler sa serviette à côté de la sienne ? Elle rangea son texte dans son sac et s’allongea sur le dos. Raphaëlle s’installa à côté d’elle. Elles restèrent un moment silencieuses à savourer la douce brûlure du soleil, puis Chiara demanda :

– Tu as des nouvelles de Cynthia ?

– Elle m’a envoyé un WhatsApp il y a une semaine pour me dire que la Grèce était un pays super et que ses parents étaient plutôt cool. Tu n’as rien reçu ?

– Non.

– Le message s’est peut-être perdu.

– Peut-être.

Au milieu des éclats de rire et des odeurs de crème solaire, un enfant pleura. Quelqu’un essaya de le consoler, mais ça ne fonctionna pas, les sanglots durèrent longtemps et se terminèrent en hoquet.

– Je vois quelqu’un, dit soudain Raphaëlle.

Chiara se redressa et lança à son amie un sourire malicieux.

– Mais non ! Depuis combien de temps ?

– Deux mois.

– Et tu me le dis seulement maintenant ?

– Ce n’est pas le genre de choses qu’on crie sur les toits.

– Je ne suis pas n’importe qui !

– C’est vrai, excuse-moi.

– Je le connais ?

– Tu connais des psys ?

– Un psy ? J’ai cru que tu me parlais d’un garçon…

Raphaëlle fit non de la tête.

– C’est toujours le néant de ce côté-là.

Chiara en éprouva du soulagement. Son amie était comme elle, encore et toujours comme elle : vierge d’histoire d’amour.

– Je ne l’ai pas dit à Cynthia et je préfère qu’elle ne le sache pas, tu sais comment elle est parfois… Il y a des choses qu’elle ne comprend pas.

– Je ne lui dirai rien, tu peux compter sur moi.

Elle se demanda s’il fallait lui poser des questions sur les raisons qui la poussaient à voir un psy ou si ce serait indiscret, et puis il y avait cette fatigue subite qu’elle ressentait et qui lui donnait envie de se taire et de fermer les yeux. Elle se rallongea sur sa serviette en éponge, les bras le long du corps.

Continuer : partie 2 sur 3